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Immersion au coeur de la culture malgache pour mieux la comprendre et l'apprécier.
Voici un livre-métis, de réfl exion pour comprendre, et de conseils pour (bien) se comporter. Métis encore avec des histoires, toutes vraies, pour illustrer cet essai de compréhension interculturelle franco-malgache. La force des traditions, le poids des ancêtres, la pression familiale, le statut social, modèlent le Malgache de toutes conditions, de tout milieu de vie, jusque dans son métissage culturel obligé, sous la pression ancienne de la colonisation et celle, plus récente, de la mondialisation.
La misère, l’urbanisation sauvage, les complexes des élites, l’acculturation subie par les anciens, l’inculture forcée des jeunes, la corruption généralisée, la frustration des travailleurs pauvres, le délitement des coutumes et des rites, n’épargnent pas la culture malgache, toute pétrie de partage, de justice et de respect des anciens. Cette culture reste prégnante dans le monde rural, majoritaire, et dans le pays rêvé par les nationaux. S’en imprégner, c’est se donner une chance d’en découvrir encore plus, et, en récompense, de s’en trouver enrichi, au-delà même de ce qu’on imaginait.
Laissez-vous imprégner par un condensé de culture malgache qui vous permettra d'en découvrir toutes les facettes et son infinie richesse.
EXTRAIT
La vision malgache de la vie intègre naturellement et évidemment la mort. Pour les Malgaches, la vie la plus longue se situe d’ailleurs après la mort.
Donc ils ont osé. Des observateurs, anthropologues professionnels ou amateurs, ont osé parler d’une civilisation nécrophile, avec le même glissement sémantique qui fait confondre l’homosexualité et la pédophilie. La réalité est que le Malgache n’aime pas la mort (« Mamy ny aina », Douce est la vie, dit le proverbe). Mais en l’acceptant, il la maîtrise, en l’intégrant au cours normal de la vie, d’une certaine façon il lui commande, et la relativise.
Le Malgache croit tellement réellement à la vie éternelle que le tombeau est primordial (vital ?), car « c’est là qu’on vivra le plus longtemps ». Que les dépenses consenties pour enterrer les défunts, honorer les ancêtres, valent mieux que l’accumulation d’un patrimoine (sauf, dans le sud, le patrimoine en zébus qu’on tuera le jour de la mort du propriétaire pour nourrir l’assemblée et installer les bucranes sur le tombeau). Imaginez, donc, les conséquences sur la hiérarchie des valeurs, notamment matérielles. D’autant qu’il ne s’agit pas là d’une croyance superficielle ou imposée par telle religion révélée ou tel catéchisme. C’est une conviction intime, chevillée au corps, composante majeure de l’âme malgache.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Loïc Hervouet a travaillé comme journaliste au Courrier de Madagascar dans les années soixante, avant d’accomplir sa carrière en France, débuts à Europe 1, mitan en presse régionale, automne à la tête de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, épilogue comme médiateur de RFI, et prolongations à L’Année francophone internationale, ou dans des missions de l’OIF, ou de l’ONG Africamédias, à Madagascar . Il n’est pas peu fier d’avoir achevé en 2014 le tour intégral de ses côtes, en 4×4 de combat, entre Morondava
et Majunga.
Michèle Rakotoson est écrivain, grand prix de la francophonie de l’Académie française.
Yvette Sylla est historienne, universitaire et ancienne ministre des Affaires étrangères.
Jean Kouchner est journaliste, ancien directeur du Centre de formation des journalistes-Montpellier.
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Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2019
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A Etienne Rasoarahona
et Julienne Rasoarinoro,
d’abord devenus mes ray aman-dreny,
et aujourd’hui nos ancêtres.
A Suzanne Rasoarahona, évidemment,
et à bien des titres.
A nos enfants, métis,
qu’ils soient heureux de l’être.
A nos petits-enfants, quarterons,
et ainsi de suite…
Mon semblable, mon frère
Ce titre « ComprendrelesMalgaches » me fait horreur. Toute ma vie d’enseignant d’éthique du journalisme, j’ai prescrit aux confrères de proscrire ces généralisations hâtives, abusives, caricaturales, tellement fausses le plus souvent, qui assignent de décrire les autres aux uns, avec l’absolue nécessité de démontrer qu’ils ne sont pas comme nous, soit pour les confiner dans leur univers, soit pour exalter l’exotisme qui compensera nos frustrations. « LesBretons sont comme ci,lesAuvergnats comme ça », les Russes ou les Chinois itou : comme si chacun n’avait pas de personnalité propre et devait se soumettre scrupuleusement au préjugé ethnique.
Comme si on pouvait se comprendre ! Edmond Wells le dit parfaitement dans son Encyclopédie du savoir relatif et absolu : « Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous avez envie d’entendre, ce que vous croyez entendre, ce que vous entendez, ce que vous avez envie de comprendre, ce que vous comprenez, il y a dix possibilités qu’on ait des difficultés à communiquer … » Est-ce une raison pour renoncer ?
Comme si « les Malgaches » existaient ! Pas plus que les races n’existent chez les hommes. L’hétérogénéité endémique de la Grande Ile fait sourire ceux qui la connaissent vraiment à l’idée de décrire de façon univoque le peuple madécasse.
Pourquoi me résous-je donc aujourd’hui à relever le défi ?
C’est qu’on me l’a demandé, et comme un bon métis malgache, j’ai du mal à dire non.
C’est aussi que volens nolens comme on ne dit pas en malgache, il existe des communautés culturelles, dont les clés sont à chercher pour s’y mouvoir avec compréhension, empathie, pour tenter, comme dans un couple, l’impossible : se comprendre pour s’aimer.
C’est surtout qu’il y a bien un interstice : celui des caractéristiques culturelles communes à des groupes qui ont tant vécu ensemble. Est-ce un hasard si les Malgaches, là où nous disons « le roi Soleil » (notre Louis XIV) disent « ombalahy be maso » (le taureau aux grands yeux) pour parler de leurs rois emblématiques Andrianampoinimerina et Radama Ier ? Est-ce un hasard s’ils disent « ombalahy tsy mihosy » (le bœuf qui fuit quand il faut piétiner les rizières) pour parler de quelqu’un qui est paresseux ? Est-ce un hasard s’ils emploient l’expression « mivarotra omby anaty ambiaty » (vendre des bœufs cachés là-bas au milieu des arbres) pour décrire une tromperie commerciale ? Omniprésence du zébu.
La façon de parler, qui est aussi la façon de penser, c’est culturel, et partagé. Voilà l’interstice interculturel dans lequel je m’engouffre pour tenter de comprendre cet autre moi-même, mon semblable, mon frère, de l’Ile-continent.
Puissent ces pages faire aimer l’autre, faire aimer Madagascar. – L. H.
Echange peur de l’autre contre beau sourire
Quand Loïc Hervouet m’a demandé de faire la préface de ce livre, j’ai eu un moment d’hésitation. Hésitation et peur, car trop de généralités « anthropologiques » ont déjà été dites sur les peuples « autres ».
Puis, la confiance est revenue, très vite, car Loïc est un « métis », d’ici et d’ailleurs définitivement. De ces humains qui sont et vivent en bordure en permanence, situation qui leur permet de comprendre toutes les lignes de failles qui traversent toute société en mutation ou en résistance culturelle profonde comme Madagascar.
Et ce livre est un beau sourire, un peu espiègle, comme l’air si sérieux, trop sérieux, du paysan malgache qui vous « écoute » quand vous lui expliquez comment il faut qu’il cultive sa terre. Il vous dira oui, et n’en fera qu’à sa tête, jusqu’au moment où il vous admettra dans son cercle de confiance, car vous aurez eu, dans certaines situations le même air sérieux, très sérieux, trop sérieux que lui et surtout, le même regard malicieux.
« Isika mianakavy », vous dira-t-il. « Nous qui sommes de la même famille ». Mais il faudra écouter le ton avec lequel la locution sera dite. Car tout est là, dans les silences et les codes qui relèvent presque du rituel. Merci à Loïc d’en dévoiler certains et d’aider « l’autre » à rentrer dans cet univers sophistiqué des relations humaines malgaches.
On se demande actuellement si la « culture malgache » peut résister à l’arrivée en force de la culture de masse, dite « mondiale ». Ce livre vous fera entrevoir comment ce peuple, tranquillement, a résisté à tout et a protégé sa culture comme si de rien n’était.
Michèle Rakotoson
Ecrivain
Commandeur des Arts et des Lettres Malgaches
Grande Médaille de la Francophonie
Madame à Madagascar
Pensez, Madagascar ! Allez, prononcez-le, même, à voix haute : Ma-da-gas-car ! « Syllabes de feu », dit le poète1. Madame a toujours rêvé de visiter Madagascar, pour le nom d’abord, tellement exotique et tellement connu des marins bretons qu’elle connaît tellement bien (d’ailleurs, elle connaît tout sur tout). Pour épater les amies aussi, car c’est si spécial, paraît-il même dangereux, même en comparaison de l’Afrique Noire où elle n’est pas allée. Car Madame et Monsieur ont toujours voyagé sous carapace, avec leur petite maison sur les roues, en sécurité sur les routes d’Europe, là où les gens leur ressemblent. Ou alors, plus loin, dans des groupes d’architectes, dont elle est l’épigone, puisque telle par alliance, mariée à l’un d’entre eux. Elle a bâti en tous temps et en tous lieux, apprécié et commenté en toutes latitudes les innovations architecturales dont Madagascar est si dépourvue. Logée à deux pas du Palais de la reine ou de celui du premier ministre, à Antananarivo, elle s’épargnera d’aller visiter et comprendre la conception de ces lieux : « Quand on a vu un palais, on les a tous vus », qui précédera « quand on a vu un lémurien, on les a tous vus », ou « Encore une réserve ! Quand on en a vu une… on les a toutes vues ». Vous aviez deviné.
Madame doit marquer qu’elle veut s’instruire, pour autant, et consent à quelques visites. Certes, lorsque le guide de la première réserve montre quelque chose à droite et commence ses explications, elle va à gauche, puis revient poser des questions sur ce que le guide vient de dire… Questions dont elle n’écoute d’ailleurs que rarement les réponses, passant vite à autre chose, ce qui a en quelques jours découragé les meilleures volontés explicatives de ses accompagnateurs. Quand même elle réussit à pénétrer la maison privée où une relation a installé des chambres d’hôtes, et que l’hôtesse l’invite à monter à droite, il faut qu’elle parte à gauche, dans la partie privée, justement. Que dire des explications que commence tel guide sur ce qu’on peut voir dans un parc ? Madame tourne le dos au plus tôt. Sa façon de montrer que son temps est précieux.
Madame souhaite garder les pieds sur terre, et pour éviter trop de bonheur devant la sublime beauté d’un sublime Palais qui couronne le paysage le plus sublime de la capitale, dans une sublime maison où elle est invitée par l’intermédiaire de ses accompagnateurs, son premier souci du matin sera de se plaindre de n’avoir pas eu le petit déjeuner dans la chambre, comme sa voisine, Malgache au demeurant, ce qui ajoute un comble à la déception. « Il n’y avait pas de table », se plaindra-t-elle amèrement, faute d’avoir poussé le rideau et de l’avoir découverte dressée sur la terrasse, dont il suffisait d’ouvrir la porte-fenêtre sur la chambre.
Qu’importe que la maîtresse de maison entende ou non cette jérémiade : elle devrait se suffire de recevoir une personne d’une telle qualité. Les rebuffades continueront pour l’hôtesse : on dîne, à 4, sur une immense table décorée, et madame ne trouve pas inconséquent de se pencher pour murmurer ce qu’on ne sait à son époux taiseux, puis au bout d’un moment de se lever et de quitter la table sans plus d’explication. A l’hôtesse qui s’inquiète si quelque chose ne va pas, on ne répond rien, puis la dame revient, s’assoit et reprend le repas sans plus d’explications. Sa conception de la politesse, très personnelle et originale autant qu’égocentrée, lui fait aussi passer le premier dîner possible avec liaison Wi-Fi à pianoter SMS, mèls et courriels sans un mot pour les commensaux. Elle ne trouve pas non plus impoli d’oublier tant de bonjours, de bouder à satiété, de sortir de la voiture et de s’engouffrer dans sa chambre où elle s’enferme sans explications. On l’attend pour l’emmener dîner dans un endroit où trouver son fameux internet, pas de problèmes pour le chauffeur qui poireaute sans savoir, ni les accompagnateurs qui ne savent quoi faire. A 19h30 lorsqu’on frappe délicatement pour savoir si Madame et Monsieur ont prévu de sortir, on se fait dire que « non, nous ne dînerons pas… » sans plus d’explications ou excuses. Donc on dîne sans eux, mais ils veillent jusqu’à ce que qu’on ait fini, et… se précipitent au restaurant pour dîner entre eux, sans prendre garde au fait que ce petit personnel devra prolonger son service d’une heure ou deux…
Des excuses ? Elle trouve que c’est important d’en faire, clame-t-elle. Mais cela ne la concerne pas.
Madame ne veut pas être éblouie et subjuguée par la beauté des paysages, au risque de perdre tout sens critique, ce qui serait effectivement navrant. Elle passe donc le plus clair des trajets automobiles penchée sur une tablette numérique enchanteresse, où l’on amasse des récoltes de maïs ou de patates à intervalles réguliers, où on joue avec des schtroumpfs, toujours serviables et toujours sous la main… Rien de plus beau qu’un pixel à Madagascar !
Madame éternue. Sans préavis et sans retenue. Dotée d’une forte personnalité, ou pour la démontrer à tout l’espace ambiant, elle éternue fort, très fort, spécifiquement très fort. Elle éternue toujours deux fois, pour bien marquer le territoire, mais jamais trois. On lui dirait volontiers « A vos souhaits ! » s’il lui venait à l’idée, comme font les aristocrates, de s’excuser. Non, cela ne vient pas à l’idée d’une démocrate convaincue comme Madame.
Comme le professeur Rollin, Madame a toujours quelque chose à dire. Son sens critique élevé s’applique en toutes choses et sur toutes personnes, à l’exclusion d’elle-même bien entendu. En aucun endroit elle ne peut être satisfaite et il y a toujours quelque chose à (re)dire. Madame y gagnera, à peu près partout, dans l’attribution de surnoms dont le petit peuple malgache qu’elle ne salue pas est assez coutumier, celui de « la jamais contente ».
Madame a des solutions et des idées pour tout, surtout pour soulager la misère de ces pauvres gens « qui pourraient tout de même repeindre leurs maisons » et « qui n’ont même pas entretenu les bâtiments que la France leur a laissé ». Ce n’est pas que Madame soit nostalgique de la colonisation, puisqu’elle est de gauche, mais elle est sûre que les Malgaches vivaient mieux en ce temps-là, et après huit jours dans le milieu « épaves francophones » de Diego, elle a tout compris : « Les Malgaches sont fainéants et voleurs. Ils ne pensent qu’à tirer le maximum d’argent du vazaha. » D’ailleurs, ce sont ces saletés de putes malgaches qui ont corrompu ces gentils, prudes et néanmoins bedonnants retraités français arrivés en masse à Diego, afin de mieux les exploiter et les voler. Passe-t-on à Antsohihy, la ville natale du premier président de la République Philibert Tsiranana ? « Ah, voilà celui quinousa expulsés de Madagascar ! » On lui réexplique que non, comme on le lui a déjà expliqué une ou deux fois, on lui rappelle que ce président-là, mis en place par les Français à l’indépendance, a justement tellement servi de prête-nom à la France que le peuple s’est révolté en 1972, et que c’est seulement plus tard que la base de Diego a été fermée, les accords de coopération dénoncés, la sortie de la zone franc engagée… « Ah bon ? » La dame reste dubitative. Ses sources autorisées à Diego ne lui avaient pas dit cela comme cela…
Madame adore commander à manger. Tellement qu’elle s’y prend et reprend, systématiquement, à plusieurs reprises. Pas une fois en dizaines et dizaines de repas, la première commande de Madame ne sera pas rappelée, modifiée, discutée, amendée. N’y voyez aucune indécision : Madame aime seulement retenir du serveur le maximum de temps de cerveau disponible. Evidemment, cela entraîne quelques confusions dans les livraisons, qu’assument les autres commensaux avec le sourire. Quels incapables ces serveurs qui ne savent même pas proposer à Madame, faute du Tonic qu’elle adore, ce Bonbon anglais qu’elle accepte quelquefois de substituer ! Mais comment ne connaissent-ils pas les goûts de Madame ! Tous des incapables…
Madame est de gauche, on le sait. Elle tutoie donc les travailleurs. Justement, elle en a un en permanence sous la main, le chauffeur du 4x4. Bien qu’on lui ait expliqué trois fois qu’il est d’une origine sociale tellement élevée qu’il existe une façon très spéciale de le saluer (« tsarava tompoko » au lieu de « salama tompoko »), elle continuera de le tutoyer et de le harceler sur la condition sociale de ses parents, de sa famille, bien que ou peut-être parce qu’on a pris le soin de lui expliquer la grande pudeur des Malgaches à livrer leur vie personnelle. Pour des raisons de réserve naturelle et culturelle, mais aussi pour des raisons économiques, car le monsieur qui se montre au bureau en costume dort peut-être le soir dans une maison de quartier sur un lit de son !
Madame est de gauche. Donc elle pense que le travailleur « est déjà payé » et ne devrait pas, pour sa dignité de travailleur, s’attendre à des pourboires. Aussi elle mesurera sa générosité lors de la première partie de voyage dans le sud, puis la cessera délibérément après. Le porteur de valises est déjà salarié, non ? En outre, on ne voit pas comment on pourrait le gratifier d’un regard direct, ou d’une poignée de mains. Il ne faut pas laisser prise à des soupçons d’égalité ou de respect qui ne pourraient qu’engendrer des frustrations ultérieures…
Madame est de gauche, donc généreuse. Elle a conscience de la grande misère dans laquelle se débat une grande partie du monde. Elle a donc gardé avec elle une demie baguette de son petit déjeuner, et elle va l’offrir aux villageois visités « pour nourrir leurs poules »… On réussit à la stopper avant qu’elle ne l’émiette pour les volatiles. Les enfants se les partageront, ces bouchées de pain sauvées des poules, comme des hosties ou des gâteaux.
Madame a lu les guides, au chapitre « générosité ». Ils disent qu’il faut apporter des médicaments et des stylos. Mais s’abaisser à demander où et comment effectuer des remises qui ne tournent pas au pugilat serait de trop. A Tuléar, où une trentaine d’enfants voisinent le grand banyan sacré (dont elle ne fera pas même le tour pour découvrir la zone des sacrifices et des ex-voto), elle s’y essaie, sans descendre de sa place de 4x4, et c’est bien sûr la foire d’empoigne, où Madame s’énerve, finit par lancer ou se laisser arracher quelques stylos, puis bougonne et se renferme dans l’espace sécurisé. Jalouse : « Mais vous aussi, vous avez bien donné des stylos ! ». Oui mais Madame ne veut pas regarder ou demander des explications. Les stylos ont été donnés dehors, en parlant et en regardant les enfants, en expliquant pourquoi on donnait d’abord aux cinq plus malins et serviables qui avaient accompagné et commenté la visite, puis à ceux qui restaient bien respectueux du lieu, puis finalement à tous, autour de la gardienne des lieux, mais dans l’ordre, avec justice, car on a dit dès le début qu’il y en aurait un pour chacun. Bref un minimum d’attention, de sourires, de paroles et de respect, toutes choses échappant parfois à Madame.
On ne la fait pas à Madame. Elle ne sera jamais roulée dans la farine par qui que ce soit, surtout pas par ces Malgaches qui l’épient en permanence pour la voler, voire par ces organisateurs complices qui risquent de trafiquer les factures au détriment du portefeuille de Madame. Ainsi, à la femme de chambre qui demande la clé pour nettoyer, sera-t-il répondu sans qu’on ait simplement conscience de l’indélicatesse de la réponse : « Mais non, il y a toutes nos affaires dedans… » Ici ou là, on vivra deux ou trois nuits dans les mêmes draps d’une chambre non nettoyée tant le risque du vol est plus grand que celui de la saleté.
En douce, alors que la règle établie depuis le départ faisait gérer et partager les dépenses, toujours réglées par l’organisateur, et alors que celui-ci avait dès le début fait préparer et valider une facture générale, on demandera au personnel de « faire des factures à part », sans n’en rien dire bien sûr, provoquant un grand désordre le matin du départ. De quoi s’agissait-il au juste ? Sans doute de s’assurer que les boissons personnelles des autres, ou surtout les repas du chauffeur n’étaient pas indûment répartis sur les comptes ! Quant à l’indélicatesse de l’accusation sournoise et implicite de manipuler les comptes, elle ne saurait en rien être accessible à la sensibilité de Madame.
***
Madame, éléphante lâchée dans un magasin de porcelaine, s’est appliquée à faire tout le contraire des conseils de comportement qu’on lui avait pourtant détaillés (chapitre 12). Madame n’écoute pas, elle parle ou elle boude.
***
La frustration de visibilité personnelle ou professionnelle provoque chez certain(e) s de la jalousie ordinaire, de l’envie passagère, des moments d’abattements. Rien de tel chez Madame, qui n’est pas ordinaire, et déborde d’énergie, fût-elle négative. N’était la méchanceté, on développerait vis-à-vis de Madame plus de pitié ou de commisération que de colère. Mais il y a la méchanceté, bien visible, là, dans les bras d’honneur furtifs, et surtout dans ces yeux qui virent au noir puis s’allument en décochant des flèches.
***
Madame n’est pas faite pour les mondes des pauvres. Madame devrait veiller à ne toujours voyager que chez ses semblables et à ne toujours découvrir que ce qu’elle connaît déjà.
Madame n’aurait pas dû venir à Madagascar. Voyage. Ratage. Naufrage. Dommage.
1Jacques Rabemananjara (extrait d’Antsa, écrit alors qu’il était en prison) :
« Ile aux syllabes de flamme !
« Jamais ton nom
« Ne fut plus cher à mon âme !
« Madagascar ! »
« L’île où les morts ne meurent pas » (Lars Dahle, missionnaire norvégien de 1870 à 1887)
La vision malgache de la vie intègre naturellement et évidemment la mort. Pour les Malgaches, la vie la plus longue se situe d’ailleurs après la mort.
Donc ils ont osé. Des observateurs, anthropologues professionnels ou amateurs, ont osé parler d’une civilisation nécrophile, avec le même glissement sémantique qui fait confondre l’homosexualité et la pédophilie. La réalité est que le Malgache n’aime pas la mort (« Mamy ny aina », Douce est la vie, dit le proverbe). Mais en l’acceptant, il la maîtrise, en l’intégrant au cours normal de la vie, d’une certaine façon il lui commande, et la relativise.
Le Malgache croit tellement réellement à la vie éternelle que le tombeau est primordial (vital ?), car « c’est là qu’on vivra le plus longtemps ». Que les dépenses consenties pour enterrer les défunts, honorer les ancêtres, valent mieux que l’accumulation d’un patrimoine (sauf, dans le sud, le patrimoine en zébus qu’on tuera le jour de la mort du propriétaire pour nourrir l’assemblée et installer les bucranes sur le tombeau). Imaginez, donc, les conséquences sur la hiérarchie des valeurs, notamment matérielles. D’autant qu’il ne s’agit pas là d’une croyance superficielle ou imposée par telle religion révélée ou tel catéchisme. C’est une conviction intime, chevillée au corps, composante majeure de l’âme malgache.
Cette question de la survie n’est pas discutable. Elle vient de Dieu. A la mort du corps, l’esprit de la personne entre dans un nouveau monde, autre que celui dans lequel il vivait naguère. La preuve par ce récit :
« Au commencement de tout étaient le Dieu de la terre et le Dieu du ciel. Le Dieu de la terre admirait les étoiles, la lune, le soleil, le jeu des nuages, et jalousait le Dieu du ciel. Le Dieu du ciel admirait les océans, les fleuves, les fleurs, les animaux, et jalousait le Dieu de la terre. Alors, ils se lancèrent dans une guerre impitoyable. Le Dieu du ciel inventa les tornades et les éclairs, la foudre aussi. Le Dieu de la terre fit surgir les montagnes pour monter à l’assaut du ciel. Puis vint l’armistice : pour se réconcilier, les deux Dieux imaginèrent d’inventer l’homme, qui les adorerait tous les deux. Le Dieu de la terre choisit la glaise et le Dieu du ciel y insuffla la vie.
« Tout alla bien tant que l’homme vécut dans l’adoration de ses deux Dieux. Mais comme aucun n’avait pensé à le doter de l’immortalité, l’homme mourut. C’est alors que la guerre reprit. Le Dieu du ciel dit : « Il est à moi, puisque je lui ai donné la vie. » Le Dieu de la terre dit : « Il est à moi, puisque je l’ai sculpté, et qu’il vit chez moi. ». La guerre allait reprendre, quand les Dieux trouvèrent la solution ultime au différend : le corps resterait sur la terre, et l’âme rejoindrait le ciel. Cet accord divin subsiste jusqu’à aujourd’hui. »
Pour autant, le moment où la mort survient, surtout si elle est brutale, n’est pas immédiatement perçu comme une bénédiction, et la langue use souvent de métaphores (« il est parti », « il est retourné chez lui », « il est retourné dormir ») voire de litotes traditionnelles pour amortir le choc. Le roi ne meurt pas : « il tourne le dos », maître acteur de son destin jusque dans la mort.
Automatique : le mort deviendra un ancêtre (razana), donc un référent, car ses défauts disparaîtront avec le temps, même si on recueillera dans l’au-delà le salaire, la récompense (karama) de ce qu’on a fait vivant. « De même qu’une femme tisse le linceul, de même le karama tisse le vêtement éternel du destin » (proverbe tandroy).
Les morts prématurées sont également toujours suspectes et inquiétantes (« il n’a pas eu toute sa part de vie »), car elles sont la possible ou probable manifestation de la rupture de l’aina provoquée par le défunt ou même sa parentèle (voir chapitre 3).
***
Ces conceptions ne sont pas sans effet :
> D’où la nécessité absolue de revenir sur la terre des ancêtres :
Il n’est pire malédiction, après la vie, que de ne pas se retrouver dans le tombeau familial, sur la terre des ancêtres (tanindrazana), avec toute la famille. « Vivants, nous habitons la même maison. Morts, nous serons dans la même tombe ».
Si l’accès du tombeau vous est interdit par une malédiction de vos parents, c’est un malheur irrémédiable, une menace d’ailleurs pire que celle d’être déshérité.
Si vous êtes décédé à l’étranger, la famille s’arrangera à un moment ou à un autre, pour ramener « les huit os » (taolambalo) qui permettront de vous inhumer. Ce sera d’ailleurs une grande fête, le plus souvent gaie. En attendant, on érigera peut-être pour votre souvenir une pierre levée (vatolahy) provisoire. Si vous êtes noyé dans l’océan, introuvable, la pierre mâle sera définitivement le lieu de votre souvenir.
Précision : de même que les trois mousquetaires sont quatre, les huit os sont neuf : radius, fémurs et tibias, plus crâne.
> D’où la certitude que les ancêtres vont jouer les intermédiaires pour nous aider dans la vie :
« Oh Zanahary, créateur du ciel et de la terre, vous qui avez muni nos corps de pieds pour marcher et de mains pour travailler, écoutez nos prières et celles de ceux qui sont déjà près de vous. Permettez-leur de nous aider. Ils sont les sources, nous sommes les rivières, et vous êtes l’océan où nous serons un jour tous réunis. »
Au besoin, on convoque la dérision pour rappeler les ancêtres à leurs devoirs : « Si le mort ne veille pas sur nous, qu’il se réveille et aille chercher des patates douces ! »
> D’où le soin apporté au tombeau familial et aux cérémonies funéraires :
Certes faire un grand tombeau est une façon d’honorer et de contenter les ancêtres, mais c’est surtout se construire un abri car c’est là qu’on va rester le plus longtemps. Tous les écoliers du secondaire ont appris cette fameuse Cantilène de Madagascar, auteur inconnu, qui proclame :
Si j’ai fait de granit ma maison pour la mort,
Je n’ai fait qu’en raphia la maison de ma vie.
Je vois passer les jours sans désir ni remords,
Dans ma chair sans orgueil mon âme est assouvie.
J’ai du riz, un toit sûr, un lamba qui me vêt :
C’est là tout ce que pour moi mon vieux père rêvait.
Toutefois il me faut quand viendra l’agonie
Qu’on enroule à mon corps la toile cramoisie,
Le lambamena pourpre aux larges plis soyeux ;
Et qu’on garde à mes os le culte des aïeux.
Ainsi, moi trépassé, que l’on pleure ou l’on rie
Je dormirai content sans désir ni remords.
Je n’ai fait qu’en raphia la maison de ma vie
Si j’ai fait de granit ma maison pour la mort.
Mais il convient aussi de respecter scrupuleusement, pour les cérémonies, les coutumes des ancêtres (fomban-drazana). Ce n’est pas le lieu de les détailler ici.
Les invités se regroupent en nombre pair. Un nombre impair porterait malheur dans une cérémonie mortuaire, car ce nombre n’est pas fermé, et a tendance à se compléter pour s’équilibrer, donc attirerait un événement du même ordre, une autre mort. On n’enterre pas le mardi, ni le jeudi.
On choisit avec soin les lambamena de soie pour envelopper la dépouille, qui ne sont pas les mêmes selon que le mort est « humide » ou « sec », qui peuvent valoir de 50 à 250 euros, une fortune !
La valopy famangiana (l’enveloppe qui recueille les contributions en argent pour le décès) comme les autres enveloppes d’ailleurs à l’occasion de toute cérémonie donne lieu à relevé détaillé et quasi public, non pas tant pour savoir qui a donné combien (quoique…) mais surtout pour savoir comment se comporter lors du prochain deuil : ne pas donner trop pour ne pas humilier, mais donner assez pour ne pas s’humilier soi-même.
Et on parle simplement du chagrin, d’une façon naturelle et imagée : « Il a grimpé la montagne », à propos de celui qui a perdu et enterré son père.
