Contrechants - Anne Robatel - E-Book

Contrechants E-Book

Anne Robatel

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Beschreibung

« La plupart des textes examinés dans ces essais ont donc été abordés comme si c’était tout ce qu’on avait à se mettre sous la dent en cas de confinement forcé et prolongé. Ils cherchent à ouvrir des fenêtres qu’on croyait bloquées ou à éclairer des escaliers cachés permettant d’échapper sans bruit aux milices de tous bords, aux meutes sardoniques des réseaux sociaux et aux caméras de surveillance. Ils ont été réfléchis longtemps, puis restitués par ma voix, posée dans l’intervalle entre l’anglais et le français, entre la salle de classe et la scène poétique, entre l’oral et l’écrit, le présent et l’avenir. Le fil que j’essaie de tenir est aussi tendu entre plusieurs générations incarnant différents rapports au langage et aux textes. 
Il y a les générations précédentes, partant du XVIe siècle et englobant tous les aînés qui m’ont transmis le monde par une parole vivante. Il y a la mienne, qui a déjà passé la moitié d’une vie à l’ère d’internet, mais qui se souvient encore du temps d’avant, la génération des derniers enfants à avoir grandi dans ce monde disparu. Il y a enfin ceux d’après, auxquels nous sommes censés transmettre ce qui nous fut donné, quand bien même ils préféreraient repartir de zéro. 
‘‘On ne va pas se laisser abattre’’, disait mon père lorsque j’étais enfant et qu’il me sentait découragée. »


À PROPOS DE L'AUTEURE


Anne Robatel est née en 1978 à Paris et vit aujourd’hui à Lyon. Agrégée d’anglais, elle enseigne en classes préparatoires où elle tente de lier sa pédagogie à ses expériences dans le théâtre et la danse contemporaine. Elle est aussi traductrice dans le domaine des sciences humaines (traduction de Black feminism, anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, L’Harmattan, 2008, et cotraduction d’ Où sont les bibliothèques françaises spoliées par les Nazis ?, ENSSIB, 2019) et tient le blog annablanksite.wordpress.com.
Tous ses écrits sont animés par la conviction que la créativité est contagieuse. Dieu, le point médian et moi est son premier essai.



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Seitenzahl: 97

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Contrechants

Anne Robatel

Contrechants

Petits exercices d’espoir

Éditions Intervalles

À la mémoire de mon père.

Or, il ne faut point attacher le savoir à l’âme, il l’y faut incorporer.

Montaigne

Si le prince fait trop l’important,échappez-vous en dansant.

William Shakespeare

Et c’est bien cela l’inter-texte : l’impossibilité de vivre hors du texte infini.

Roland Barthes

J’ai toujours une ligne de bassedans la tête quand j’écris.

Linton Kwesi Johnson

Il n’y aura pas de dernier mot (juin 2019)

La plupart des essais rassemblés ici ont été écrits pendant l’état d’urgence instauré en France à la suite des attentats de novembre 2015. Alors que l’hystérie proliférait sur les réseaux sociaux, que les alertes aux colis suspects se multipliaient dans les transports en commun et que les murs des classes se couvraient de panneaux illustrant la conduite à tenir en cas d’intrusion d’individus armés, une fébrilité nouvelle s’est emparée de mon cours de littérature anglaise – comme si le personnage masqué représenté sur les consignes était en train de braquer son arme sur la tempe de Virginia Woolf, et que la survie de celle-ci dépendait de ma capacité à faire en sorte que les individus assis en face de moi suivent l’explication de texte au lieu de jouer avec leurs smartphones. Face au stress provoqué par l’introduction d’exercices de confinement dans ma routine professionnelle mais aussi à l’école et à la crèche où je déposais mes enfants chaque matin, la pratique de la critique littéraire a commencé à fonctionner pour moi comme une sorte d’atelier d’autodéfense psychique et éthique.

Un mercredi matin, un étudiant a levé la main et a demandé s’il pouvait faire une annonce en classe. Averti par le sms d’un ami policier qu’il y avait une alerte attentat dans le centre-ville, il souhaitait à son tour prévenir ses camarades. Pendant qu’il retournait s’asseoir dans un silence pesant et que je reprenais le fil de mon explication de texte, une phrase de Thomas Hobbes placée en exergue d’un livre de Roland Barthes m’est revenue en mémoire : « La seule passion de ma vie a été la peur. » Au bout de quelques instants, je me suis interrompue et j’ai dit : « Je suis désolée mais j’ai manqué de présence d’esprit. Je n’aurais jamais dû laisser J. diffuser ce message. C’est absurde, nous ne sommes pas dans le métro, nous sommes en train d’étudierHamletdans une salle de classe, donc s’il y a un risque d’intrusion contre lequel je dois vous protéger ce matin, c’est celui du climat anxiogène dans lequel ce pays est plongé. Les quatre heures que nous passons ici chaque semaine à lire de la littérature anglaise, c’est justement du temps gagné contre la trouille ambiante. Vous pouvez dessiner autant que vous voulez dans la marge pendant que je dissèque ce dialogue, vous pouvez rêvasser en contemplant le ciel par la fenêtre, mais s’il vous plaît, ne consultez pas vos téléphones et n’allez pas sur les réseaux sociaux pendant que nous lisons Shakespeare. »

Cette leçon, j’aurais aussi bien pu me l’adresser à moi-même tant j’avais fini par devenir accro à ma dose de peurs livrée quotidiennement sur les réseaux sociaux. Différentes de celles de J. et de son ami policier qui n’étaient probablement pas insérés dans les mêmes bulles informationnelles que moi (ou que Hobbes), mes peurs étaient pourtant elles aussi devenues un des filtres privilégiés au travers desquels je respirais l’air du temps. De clic en clic, je partageais chaque jour en direct les inquiétudes de mes amis français et étrangers devant la montée des populismes, le nombre de noyés en mer Méditerranée ou la disparition annoncée des oiseaux. Clic-clic, clic-clic : sur l’écran de mon ordinateur, les préparations d’explications de texte se déroulaient au premier plan d’une série de fenêtres ouvertes sur des villes en ruines, des forêts dévastées, des rues barrées par des cordons de police, des foules en deuil ou en colère, des visages d’enfants disparus et des canaux de sauvetage bondés.

« Au moment où j’écris ces lignes, des êtres parfaitement civilisés volent au-dessus de moi, essayant de me tuer. » Difficile de ne pas être saisi par la façon dont George Orwell transmet l’urgence de la pensée, de l’écriture et de la lecture dans la phrase inaugurale de son essai sur le nationalisme écrit en 1941. En évoquant à l’orée de sa réflexion la précarité de la situation d’énonciation, en indiquant dès les premiers mots que ceux qui vont suivre pourraient bien être les derniers qu’il exprimera, Orwell place ses lecteurs dans un état de vigilance inhabituelle. La puissance de cette phrase réside dans sa capacité à nous transformer en veilleurs, à interpeller indirectement toute personne qui la lit et qui, au moment précis où elle entame ce texte, se voit confier le sens des lignes qui vont suivre comme s’il s’agissait de l’unique lettre rescapée d’un immeuble détruit pendant le Blitzkrieg. Telle est une façon possible de rendre compte de ce qu’on peut aussi désigner comme une stratégie de dramatisation rhétorique. Orwell dramatise en effet son introduction, c’est-à-dire qu’il crée les conditions de possibilité d’une présence au sens qui sont le propre d’une performance théâtrale.

Les commentaires de textes proposés ici ont été écrits en cherchant à susciter cette présence à double sens de circulation – à rendre présents les textes aux lecteurs réunis dans une salle de classe afin de rendre présents ces lecteurs aux textes qu’ils avaient sous les yeux, et vice versa. Pour concurrencer l’emprise des smartphones sur les capacités d’attention des élèves, et pour ne pas rester tétanisée face à l’intrusion envahissante de préoccupations sécuritaires dans notre environnement, j’ai détourné de son but policier l’état d’urgence dans lequel nous étions placés et j’en ai fait un moteur interprétatif, relisant chacun des textes de mon cours comme si c’était les derniers mots qu’il m’était donné de lire, traversant chaque explication comme si c’était l’ultime message inséré dans une bouteille par les passagers d’une embarcation prise dans la tempête loin de tout rivage. Au lieu de faire du cours de littérature un sanctuaire protégé de l’air du temps, j’ai utilisé cet air pour mettre en valeur l’urgence de faire attention à d’autres mots que ceux par lesquels nous faisons aujourd’hui circuler nos peurs.

Tous les textes commentés dans ces essais n’ont pas été rédigés dans des circonstances aussi désespérées que celles dans lesquelles Orwell écrivit l’article cité plus haut. Mais lorsqu’on les lit comme si les sirènes hurlaient autour de nous, comme si c’était les derniers mots du monde, les phrases et paragraphes qui les composent prennent subitement un nouveau relief, le film noir et blanc passe en couleur, une bande-son jusqu’alors muette se fait soudain entendre. Car tel est le paradoxe du dernier mot : au moment où j’écris ces lignes, je ne sais pas si je pourrais aller au bout de ma phrase, prévient Orwell, envisageant simultanément la fin du monde (sa propre mort, la défaite des démocraties face au totalitarisme) et sa survie. Le désespoir et l’espoir sont inextricablement liés dans cette phrase, car pourquoi se donner la peine de l’écrire, sauf à croire qu’elle sera un jour lue et comprise, c’est-à-dire qu’elle sera lue par des êtres humains « parfaitement civilisés » qui ne sont pas devenus nazis ?

La plupart des textes examinés dans ces essais ont donc été abordés comme si c’était tout ce qu’on avait à se mettre sous la dent en cas de confinement forcé et prolongé. Ils cherchent à ouvrir des fenêtres qu’on croyait bloquées ou à éclairer des escaliers cachés permettant d’échapper sans bruit aux milices de tous bords, aux meutes sardoniques des réseaux sociaux et aux caméras de surveillance. Ils ont été réfléchis longtemps, puis restitués par ma voix, posée dans l’intervalle entre l’anglais et le français, entre la salle de classe et la scène poétique, entre l’oral et l’écrit, le présent et l’avenir. Le fil que j’essaie de tenir est aussi tendu entre plusieurs générations incarnant différents rapports au langage et aux textes. Il y a les générations précédentes, partant duxviesiècle et englobant tous les aînés qui m’ont transmis le monde par une parole vivante. Il y a la mienne, qui a déjà passé la moitié d’une vie à l’ère d’internet, mais qui se souvient encore du temps d’avant, la génération des derniers enfants à avoir grandi dans ce monde disparu. Il y a enfin ceux d’après, auxquels nous sommes censés transmettre ce qui nous fut donné, quand bien même ils préféreraient repartir de zéro.

Post-scriptum (avril 2021) : « On ne va pas se laisser abattre », disait mon père en riant lorsque j’étais enfant et qu’il me sentait découragée. Plus récemment, alors qu’il était en train de mourir d’un cancer, il a ajouté qu’il avait essayé, toute sa vie, de « ne pas laisser rentrer la peur ». Je m’aperçois aujourd’hui que tous les (anti-)héros flegmatiques des films que j’ai regardés en sa compagnie incarnaient des mariages improbables entre la vigilance et la désinvolture, l’engagement et le détachement, l’intrépidité et la nonchalance. Ne pas se laisser abattre, ne pas laisser rentrer la peur : ces deux conseils pourraient paraître irréconciliables, et pourtant ils correspondent bien à un point fragile d’équilibre qu’il nous arrive de trouver, non seulement dans les films d’action, mais aussi, parfois, dans la réalité. Or ce point d’équilibre est peut-être un bon point de départ pour reconstruire et protéger nos dispositifs d’attention collective à des textes écrits sous d’autres cieux et/ou en d’autres temps que les nôtres, ce qui a toujours été en jeu dans l’étude des humanités.

À l’heure où j’écris ces lignes et vues de là d’où je suis, les crispations engendrées par la montée des discours identitaires, toutes tendances confondues, semblent bien loin de pouvoir se dénouer, ce qui n’induit nullement que les représentations qui les sous-tendent doivent devenir hégémoniques. Nous sommes encore parfaitement libres de faire en sorte que ces discours ne dominent pas nos consciences individuelles et notre imaginaire collectif. À l’heure où j’écris ces lignes, toutes sortes d’histoires sont en train d’être inventées et écrites par des gens soucieux de ne pas toucher aux colis piégés que transporte la nouvelle langue de l’identité, qui est en réalité une langue aussi moisie qu’un vieil uniforme de milicien oublié dans une cave.

Et il se pourrait bien que la peur ne soit pas la raison principale pour laquelle nous refusons de nous mettre à parler cette langue faussement nouvelle.

L’amour, selon Jacques Lacan, consiste à donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Cette définition pourrait résumer l’humeur des textes rassemblés ici, écrits dans un climat de peur, écrits par amour. C’est bien parce que le monde que nous aimons semble si fragile et si indifférent à nos dons qu’il faut lui offrir ce que nous n’avons pas. Le manque demeure, et la quête se poursuit. N’est-ce pas aussi ce qui importe aujourd’hui ?

Avant-propos

Que se passe-t-il lorsqu’on lit des extraits de classiques littéraires comme s’il s’agissait de partitions de musique ? Les essais que j’écris hors de mon temps de travail sont une des réponses possibles à cette question. Sans chercher à expliquer les textes choisis chez Shakespeare, Defoe, Thoreau, Joyce, Lawrence, Orwell, Salinger et Toni Morrison, ils ont plutôt été composés pour dialoguer avec certaines lignes mélodiques qui s’y font entendre, et qu’on a rarement l’occasion de mettre en valeur dans un commentaire de texte scolaire. Car après le plaisir d’entendre ces textes lus à plusieurs voix en classe, il faut, sans plus flâner, les examiner, les élucider, les morceler, puis les remettre dans un certain ordre pour les faire rentrer dans des plans d’analyse taillés au cordeau dont la contemplation procure la même satisfaction que celle d’un bureau parfaitement rangé.