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Bertrand a 25 ans. Timide, complexé par son physique, il a une peur maladive des filles. Il n’a pas connu l’amour. Jusqu’au jour où, devenu le chanteur d’un petit orchestre, il fait la connaissance de Coralie, tout juste âgée de 14 ans. Ensemble, ils vont vivre d’émouvants moments de tendresse, et bientôt ils auront des rapports plus intimes. Bertrand se demande s’il en a le droit avec une fille aussi jeune, si l’amour doit se frayer un chemin pour, peut-être, se mettre à l’abri de l’opprobre…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Philippe Millot est né dans le Haut Doubs. Simple ouvrier, il dévore les livres ! A 35 ans, il s’essaie à l’écriture et publie d’abord deux romans : (
Sans fleurs, ni Regrets ;
Les Lundis Bleus) et
Crépuscule, un recueil de nouvelles. Il écrit ensuite
Dieu, la vie éternelle…Et si c’était vrai ?. Il nous offre là un nouvel écrit où l’amour - celui avec un grand « A » - confronté aux conventions et à l’éthique pose la question de sa simple légitimité.
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Seitenzahl: 174
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Sa tombe est inondée de fleurs. Il n’y a qu’elle dans ce cimetière. Elle, ce n’est pas son corps, ce n’est pas quel-qu’un, c’est Coralie, c’est ma douleur. Je croyais que je pleurerais beaucoup, mais je ne peux pas. Ça lui ferait plaisir, peut-être… Et moi, ça me ferait du bien. Je crois que je ne sais pas. Comment ils font, les autres, pour pleurer ? Moi j’ai mal, c’est tout. Très mal, partout. Le pire, c’est cette impuissance devant l’absence. C’est comme ça, c’est implacable. Non, je ne savais pas qu’on pouvait souffrir autant.
Ce matin j’ai décidé d’écrire mon histoire. Ou plutôt notre histoire. Peut-être que cela m’aidera. Dès l’origine, avant que j’aie commencé mon journal. C’est Christelle qui m’a conseillé de le faire. Qui est Christelle ? Justement, il faut que j’explique tout depuis le début.
D’abord, il y a un pauvre gars, qui travaille dans une usine où l’on fabrique toutes sortes de vis, d’écrous, qui ne sait rien faire sauf prendre des pièces dans une caisse, les caler sur un posage, les bloquer et appuyer sur la pédale. Très vite, et comme ça toute la journée. Pour un salaire minable. Parce qu’il n’est qu’un minable, cela il le ressent jusqu’au fond de sa poitrine.
Son frère est mécanicien auto, sa petite sœur débute dans l’horlogerie. Ils sont beaux tous les deux, pas comme des vedettes, pas vraiment, mais bon, on leur dit qu’ils sont beaux… Pas à moi, ça on me l’a jamais dit. Même pas que je suis moche, je n’ai jamais entendu ça, mais je le sais. Parfois je pique les photos de famille, dans le gros carton au grenier, je regarde si je suis dessus, et celles où je me déteste, je les déchire. Là j’ai dix-sept ans. C’était juste pour cadrer le personnage. Ensuite, c’est toujours pareil. Enfin pas vraiment, parce qu’à l’âge de vingt-trois ans, il y a un peu de nouveau dans ma vie. Je suis devenu chanteur. Oui, chanteur. Je vais expliquer comment c’est arrivé.
Je m’appelle Bertrand. Mes copains, c’étaient les mêmes depuis mes quinze ans, deux cousins, Frédéric et Sébastien, et leurs voisins Mikaël et Charly. Des copines aussi, enfin des copines à eux. Nous étions inséparables, nous avions ensemble sillonné les environs, le samedi soir surtout, d’abord avec nos mobs 50 cm³, puis en auto quand j’ai eu mon permis.
Nos premières sorties, c’était pour le cinéma. Pas d’autre issue, à vrai dire. On voyait des films de guerre, d’aventure, d’amour… Bref ce qui se passe dans les petits patelins. Je me souviens de « diabolo menthe », j’adorais les filles et la chanson. Comme elles me faisaient envie, ces filles… Mais je remettais cela à plus tard, et mes potes qui étaient tout jeunes à l’époque parlaient beaucoup d’amourettes, d’embuscades, de petites histoires que je croyais plus ou moins. Quant à moi, j’en avais toujours eu peur. Mais je pensais qu’un jour je changerais, parce que ça n’était pas normal, cette espèce de malaise à leur approche, qui me faisait cogner le cœur. Et pourtant j’en rêvais la nuit, ces petites bouches à baiser, ces yeux fascinants, et ces jupes courtes… Je m’imaginais des histoires avec Alizée, Leslie, Charlotte Gainsbourg… Rien que ça !
Et passent les saisons, dans cette folle envie de vivre refoulée, dans cette cruelle abstinence, où j’avais pourtant des moments de bonheur dus à cette vie que je découvrais encore. J’aimais écouter de la musique, les chanteurs et chanteuses de l’instant surtout, mais aussi Brel, Brassens, Aznavour, et quand à l’occasion de mon anniversaire ou de Noël on m’offrait une place à un concert à Montbéliard ou à Besançon, c’étaient des moments de joie parfaite. Mon plus beau souvenir, pour être original, c’est Johnny. Johnny, pour moi c’était le summum. Je suis sûr que là où il est, il chante toujours, de toute façon il ne sait faire que ça.
Par contre j’ai parfois eu très mal, j’ai connu des épisodes où je devais cacher ce malaise qui m’oppressait, car j’en avais honte. Par exemple quand j’ai vu Samuel, mon jeune frère, avec une fille. Moi je n’en avais jamais eu. Ça va pas, ça, c’est pas dans l’ordre… Pourquoi ?
Les copains commençaient à flirter, et bien sûr ils se vantaient de leurs conquêtes sans mesurer mon désarroi. Je me demandais comment ils faisaient pour oser les embrasser. Pourquoi aussi elles m’évitaient manifestement, même si je me savais sans intérêt pour elles. Vraiment aucun effort, aucune compassion, elles étaient comme les enfants entre eux, sans pitié.
En 2009 durant l’été s’est installée sur la machine côtoyant la mienne une jeune femme brune, pas très jolie, même pas jolie du tout. Ça, ce n’était certes pas sa faute, mais de plus elle était vulgaire dans son parler et mal habillée. Mais fut-elle telle que je la décris, j’en avais peur comme de toutes les femmes et je n’osais pas lui parler. Elle devait me trouver très antipathique, car elle non plus, bien que très volubile, ne s’adressait jamais à moi. Elle parlait de cul, de putes, de sagouins, d’enfoirés… À l’entendre, j’ai su qu’elle avait dix-huit ans à peine, mariée et enceinte d’un homme douteux, qui ne travaillait pas et qu’elle critiquait ouvertement. Je me souviens par exemple l’avoir entendue dire :
— Je me lève pour venir au boulot, ce connard il se retourne de l’autre côté et moi je bosse pendant qu’il se masturbe les couilles…
Voyez le genre. Mais un jour où mon paquet de clopes était tombé de mon établi, elle s’est précipitée pour le ra-masser et elle me l’a rendu très gentiment, avec un sou-rire avenant. J’ai cassé mon armure pour lui demander si elle en voulait une. Elle l’a prise en me remerciant et m’a demandé du feu pour la fumer à la pause.
S’est alors ouvert avec elle une discussion très ami-cale, et très longue. Elle avait su me déboulonner, et c’est même avec aisance que je lui répondais. Elle s’appelait Marie.
Le lendemain matin dès son arrivée la conversation reprit, elle me racontait sa triste vie avec cet énergumène, en employant des termes que je comprenais à peine, colorés et même sexuels, et moi allez savoir pourquoi je me sentais relax, comme si j’avais parlé à un garçon, et je ne me reconnaissais pas. Elle avait su casser mon moi, probablement parce qu’elle était mariée et qu’il n’y avait pas suspicion de drague. Oui, dans ma tête, essayez de com-prendre cela, elle était comme un garçon.
Cette complicité perdura, et cette fille que j’avais d’abord jugée laide et vulgaire finit par me rendre le travail agréable, et j’étais content au petit matin de la retrouver. Sauf qu’un jour elle m’annonça qu’elle avait trouvé un travail plus intéressant, car elle avait un C.A.P. de comptable. Oui, elle, avec son j’en foutre et son parler ravageur, elle avait un diplôme. Je lui recommandai alors, car il n’y avait plus aucune gêne entre nous, de soigner son apparence et surtout son langage. Elle m’a alors remercié avec une touche d’affection évidente, en me disant qu’elle regretterait ma compagnie.
Et elle est partie… Une dame avec qui elle parlait sou-vent est venue un jour vers moi pour prendre des pièces, comme chaque jour pour le contrôle, et m’a confié que Marie était bien intégrée dans son nouveau travail. Puis elle m’a sorti cette phrase que je n’oublierai jamais, qui m’a sidéré :
— Vous savez, si elle est partie, c’est parce qu’elle était amoureuse de vous. Elle m’a dit qu’elle avait eu peur que cela aille trop loin…
J’ai fait l’innocent. Mais j’ai dû pâlir. En un instant mon ego a basculé. Car je le jure à aucun instant je n’avais perçu cette énormité.
J’ai longtemps réfléchi à cet épisode qui m’avait un peu sorti de la morosité de ma vie. D’abord, était-il bien vrai qu’elle ait été amoureuse de moi ? N’était-ce pas plutôt le déni de son mari qui lui avait un peu tourné la tête, car je ne voyais rien en moi, à part le fait de notre immédiate proximité, forcée d’ailleurs par les circonstances, qui fut en mesure de toucher son cœur. Je n’étais pas beau – quoiqu’elle non plus – et surtout je n’avais jamais plu à une fille. Mais quoi, puisque cette dame me l’avait dit, il m’était très agréable d’y croire.
Et passent les jours, et défilent les pièces sur la ma-chine, rien finalement n’a changé. Je sors le samedi avec les copains (et leurs copines), le soir j’écoute de la musique. Non, rien de nouveau sous le soleil. Ma petite sœur m’a demandé un jour si je pensais rester célibataire encore longtemps, et mon père qui écoutait a ajouté « il grandit et puis c’est tout ». Ils ne savaient pas que cela me faisait mal.
Le jour de la fête patronale, en 2012, j’ai eu une nouvelle secousse émotionnelle. J’avais un peu bu, ce soir-là. Il faut préciser que cela m’arrivait de plus en plus souvent, et je conduisais parfois dans un état plus que douteux. Vers trois heures du matin, nous sortions du café, avec mes copains, mon frère et quelques filles, et l’une d’elles, seize ans peut-être, demanda si quelqu’un voulait la raccompagner, car elle n’osait pas faire seule dans la nuit le trajet qui la ramènerait chez elle. Nous étions tous à pied ce soir-là, puisque cantonnés dans notre village. Personne ne répondit, occupés qu’ils étaient à flirter, et son regard se posa sur moi. J’ai eu peur, mais là je n’avais pas d’échappatoire, j’ai été forcé d’acquiescer. Elle a pris ma main et nous sommes partis tous les deux. Heureusement elle me parlait, et l’alcool m’aidait à lui répondre en cherchant mes mots. Elle ne s’en doutait peut-être pas, mais je tremblais. Qu’allait-il se passer quand nous se-rions arrivés devant chez elle ? J’avais vingt et un ans et je n’avais jamais embrassé une fille. J’allais devoir me je-ter dans le vide.
Mais non, ce ne serait pas encore ce soir-là que je ferais le premier pas. Car au coin de sa rue l’attendait sa maman, inquiète sans doute de ne pas la voir rentrer, et qui me remercia d’ailleurs très gentiment d’avoir ramené sa fille. Là se termina notre idylle, et ce fut définitif.
C’est à cette époque que mes deux cousins et leurs voisins ont monté leur orchestre. Passons aux présentations : au clavier Sébastien dit Seb, guitare basse Frédéric dit Fred évidemment, guitare électrique et chant Charly, à la batterie Mikaël. Ils commencent à se produire pour des petits bals, avec des reprises de rock, folk, blues, bref Goldman principalement, Johnny quand le chanteur assume, Jean-Louis Aubert, Delpech, Dutronc, Eddy Mitchell, Grégoire, Serge Lama ou même Brel, vous voyez le genre.
Moi je suis avec eux dans leurs déplacements, plus seul que jamais, et je les regarde jouer. J’ai essayé, mais je n’ai jamais été capable de jouer d’un instrument. Par contre j’aime chanter, j’ai de la voix, mais bon, on ne me demande rien.
C’est à cette époque aussi que je trouve chaque matin une quantité de cheveux étonnante au fond de mon lavabo quand je fais un shampoing. En très peu de temps, je les vois s’éclaircir, et comme c’était la seule chose que j’appréciais dans mon physique, cela m’est particulière-ment désagréable. Pas de chance, vraiment pas… Et quand je vois un chauve, cela m’horripile. Vais-je donc subir, moi qui ne suis déjà pas gâté, cet affront de la nature ?
Et dans les mois qui suivent, cette peur de la calvitie m’obsède. J’essaie des produits miracles que je commande sur internet, et des trucs de grand-mère avec du thym et même des orties. Quelles conneries ils peuvent inventer…
Et puis je découvre, dans mon désœuvrement, que le vin blanc me donne de l’audace. Il m’arrive même de parler avec des filles, et de plaisanter avec elles. Mais rien de plus, car cette nouveauté, c’est déjà beaucoup pour moi.
J’accompagne l’orchestre disais-je, tandis que mon frère Samuel sort avec ma sœur Élise et ses copines, dans leur propre giron. Pour les sorties du week-end, nous n’étions ensemble que par hasard. Je préférais cela, à vrai dire je n’avais pas envie qu’ils m’épient et se moquent de moi.
Je deviens vite accro au comptoir, le comptoir en bois comme disait Sardou, à boire avec d’autres, assoiffés. Il y en avait beaucoup croyez-moi, de tous les âges, qui pissaient leurs bières et leur vin en fumant et en chantant. Je chantais avec eux, ou plutôt je hurlais, des chansons à boire ou paillardes. Dans ces moments-là, je me sentais bien, mes copains de bar me tapaient dans le dos et j’avais la cote dans cette belle équipe.
J’oubliais un peu mes problèmes de cheveux, et mes problèmes de filles, si l’on peut qualifier cela dans ces termes passe-partout. Mais dès le lendemain je recommençais à déprimer. Personne ne s’en doutait.
Survient bientôt un autre épisode où j’ai failli perdre mon pucelage primaire. C’était un dimanche après-midi, nous étions, mes potes de l’orchestre, quelques filles et moi attablés dans un bar où nous buvions de la bière. Mon cousin Fred était un peu lourd avec les filles, pas timide du tout, même pas assez à mon goût tant il se permettait de leur dire des choses osées, à les faire rougir. Son physique de beau petit mec lui sauvait cependant la mise, et il s’en envoyait assez facilement. Ce jour-là, il s’est permis de soulever la jupe d’Alizée, une gamine de quinze ans, et d’envoyer son verre de bière sur sa culotte. La pauvre fille a poussé un cri, puis décontenancée s’est enfuie au dehors. Comme elle ne revenait pas, j’ai pris pitié et je suis sorti pour voir ce qu’elle faisait. Ne la voyant pas dans l’immédiat, j’ai pris l’angle du café et je l’ai vue là appuyée contre le mur, pleurant à chaudes larmes. Et j’ai osé m’approcher pour la consoler, lui disant que Fred était un petit salaud. Elle est tombée dans mes bras, j’ai caressé ses cheveux et j’allais me jeter sur l’occasion d’embrasser pour la première fois lorsque Fred est arrivé en s’excusant qu’il y était allé trop fort, sans ré-fléchir… Elle a séché ses larmes et nous sommes rentrés tous les trois, tout juste si ce n’est pas lui qui a eu ses faveurs.
Et voilà comme s’est terminée cette nouvelle idylle, car bien sûr l’occasion ne s’est pas reproduite.
Je suis retombé dans le marasme de ma jeunesse gâchée. Et je me suis habitué à boire de plus en plus. Pas que j’aimais l’alcool, à vrai dire, c’était plutôt l’état euphorique où il me laissait, et une certaine estime de mes copains de beuverie, car alors j’avais de l’humour, je les faisais beaucoup rire, et j’étais un entraîneur en chantant toujours des chansons que je découvrais sur internet. En semaine je préparais mes week-ends, et j’étais bien dans mon costume d’amuseur, avec toujours une casquette et mes cigarettes dont j’usais et abusais. Mais un soir je suis retombé de haut…
Ce samedi soir, nous fêtions un anniversaire dans la famille d’un copain, et pour l’occasion l’orchestre, à ma demande, était venu jouer. Belle ambiance, et beaucoup d’alcool. Tant et si bien que vers minuit, je me suis affalé sur la table, dans un semicoma éthylique. On m’a laissé dans cet état jusqu’au moment où j’ai ouvert les yeux et en même temps me suis mis à vomir. À vomir partout, maculant mes vêtements et ceux de la fille assise à côté de moi.
Je me souviens d’un éclat de rire général, et surtout du regard gêné de mes cousins de l’orchestre. On m’a donné un rouleau de sopalin et je me suis nettoyé pitoyablement, en bredouillant des excuses à la fille furibonde. Et puis je me suis levé, j’ai passé la porte, suis monté dans ma voiture, et sans avoir salué personne je suis rentré chez moi. Le choc psychologique m’avait totalement dessaoulé.
J’ai pris alors la décision de ne plus sortir. Je n’osais plus me montrer. Ce fut alors travail la semaine, musique et soins capillaires pour essayer de sauver ma chevelure, et le samedi soir télévision avec mes parents, comme un petit garçon bien sage. Mes parents s’étonnèrent de ce revirement, mais je ne leur en ai pas dit la raison, invoquant simplement le fait que sortir ne sert pas à grand-chose. Et bien sûr, bien qu’étonnés, ils m’approuvaient, pensant tout de même à leur ancien adage « il grandit et puis c’est tout ». Mais ils avaient peut-être pitié de moi et n’abordaient pas le sujet.
Cela dura jusqu’à mes vingt-trois ans. Je suis resté ferme dans mes convictions, même si mon frère, ma sœur, les « Vikings », c’était le nom de l’orchestre, essayaient de me convaincre de vivre un peu ma vie. Bien sûr, ils avaient raison, j’étais déjà vieux. J’étais déjà arrivé à l’âge de mes parents, la cinquantaine tranquille, apaisée… J’avais renoncé à être jeune, à plaire aux copains, aux filles. Je collectionnais les C.D., je faisais des provisions de cigarettes et de petits cigares, car je ne dépensais plus d’argent. J’en mettais de côté. Vieux radin ! Et pour quoi faire, finalement, car je n’avais aucun but dans la vie. L’amour en solitaire, la télé, quelques livres — j’ai tout lu Clavel — et le calme dans ma tête. Mes cheveux ? Tant pis, j’y avais renoncé. D’ailleurs finalement la chute s’était atténuée, sans calvitie avérée. À la bonne heure ! Même vieux garçon, quant à faire…
Les copains, et même mon frère et ma sœur essaient de me remettre sur la route. C’est pas normal, un jeune qui ne sort pas. Je leur paie du whisky, du bon, du vieux rhum, du vin de Moselle comme disait Brel, car j’ai les moyens et je veux leur faire plaisir, mais non vous ne récupérerez pas celui qui se complaît en vieux garçon, sans soucis, sans avoir à plaire. M’ont-ils compris ? Connais-sent-ils la teneur de mon problème intérieur ? Je ne sais pas. Mais ils insistent.
Et puis un soir, je craque. Je craquelle, plutôt, car j’accepte seulement d’aller boire un verre avec eux au Lutécia. Dans la lumière tombante de ce soir d’automne, je dois reconnaître que je savoure l’instant. Vrai aussi qu’ils sont tous super gentils avec moi, et qu’il n’y a pas de filles ce soir-là. Non, ce n’est pas un parasite, une fille, mais là je suis mieux comme ça, uniquement avec mes potes, sans avoir à me cacher derrière rien.
Peu à peu, j’ai repris goût à la vie. J’ai posé alors un premier pas sur le sable d’un nouveau chemin. Eh oui ! Il était grand temps que je prenne déjà ma retraite et parte en voyage avec les papys. Bon, là il faut que je vous explique.
Sale temps. Un vent froid, quelques flocons mouillés tentent une sortie. Samedi après-midi, je regarde un vieux truc en noir et blanc des Stones sur mon ordi. On frappe à mon huis, eut écrit Brassens. C’est les copains, sans chapeaux ni parapluies, la jeunesse ne prend pas l’eau.
Je sors le vieux rhum, ils ne déclinent pas. Bon, je vous l’envoie :
— Dis, Bertrand, on est venu te voir parce qu’on a une idée. Reste assis. On a pensé à toi pour le concert de Noël, tu sais, le concert du 23 pour les enfants de Bolivie organisé par Emmaüs. Attends, on t’explique. Toi, tu sais chanter Minuit Chrétien, on t’a entendu au Noël dernier au bar, avec les conscrits, tu sais la fois où tout le monde t’écoutait. Attends, attends… Si tout le monde t’écoutait, c’est parce que tu chantais comme un chef, et sans musique. La musique, nous on va te la faire, on a répété, et toi tu vas pousser la chansonnette. C’est oui, y a pas à discuter.
Quelques rhums plus tard, l’affaire était conclue. Mais restait le plus difficile : m’afficher comme chanteur dans un groupe avec mon physique à la Coluche même pas comique. J’allais devoir me jeter à l’eau.
Les soirs suivants, on a bossé dans le garage de mon oncle, où mes cousins préparent leurs prestations. J’ai d’abord eu un peu de mal à placer mon texte sur le clavier, mais bien vite, avec leurs conseils, en m’appliquant, on a pu sortir quelque chose de chaud, bien emballé.
Je me sentais pousser des ailes, comme un petit ange de Noël.
Mais il y a une suite à cette histoire. Les copains m’ont trouvé si bon dans ma prestation qu’ils ont voulu me faire essayer un autre morceau « Si j’étais un charpentier » de Johnny. Là je la joue langoureuse, avec des bémols à la bonne place, c’est vrai que je l’ai beaucoup écoutée quand j’étais gamin… Je ne savais pas que je savais, ils sont même sidérés. Et puis
