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Parce que pour connaître les peuples, il faut d'abord les comprendre
Cuba change. L’île révolutionnaire des Caraïbes n’est plus la citadelle castriste d’autrefois. L’espoir d’une levée progressive de l’embargo américain, le tourisme apporteur de devises, le « reggaeton » et ses torrides effluves musicaux, tous ces changements survenus en quelques années amènent Cuba à larguer progressivement les amarres avec ses mythes.
Mais gare aux raccourcis faciles qui tendent à faire de la révolution un encombrant cadavre politique dans l’arrière-cour de la puissante Amérique. L’âme des Cubains reste révolutionnaire. Leurs envies, leurs rêves, leurs désirs demeurent imprégnés des idéaux martelés au fil des interminables et historiques discours du Lider Maximo.
Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Sous la plume d’une jeune journaliste qui a fait de Cuba sa terre d’adoption, l’île est peinte à grands traits de vie et d’envies. Laissez-vous séduire par ces Cubains qui savent, mieux que quiconque, conjuguer les plus aigus des sentiments. Parce que se frotter à l’âme de Cuba, c’est toujours accepter le risque d’une folle passion.
Un grand récit suivi d’entretiens avec Jean Lamore, William Navarrete et Luis Miret.
Un voyage historique, politique et culturel pour mieux connaître les passions cubaines. Et donc mieux les comprendre.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -
Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -
Librairie Sciences Po
A PROPOS DE L’AUTEUR
Journaliste spécialisée dans les affaires européennes,
Marie Herbet a développé des attaches personnelles fortes avec Cuba, où elle séjourne plusieurs fois par an.
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Seitenzahl: 97
Veröffentlichungsjahr: 2016
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L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.
Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.
Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.
– Ici rien ni personne ne change,précisa Fernando.– Plus que tu ne crois.Mais cela n’empêche certaines fidélités.
Le Palmier et l’Étoile,Leonardo Padura
« Cuba est le plus grand pays du monde. Son administration est à La Havane, son gouvernement à Moscou, son armée en Afrique et sa population en Floride. » Sans le savoir, l’ambassadeur américain auprès de l’ONU, Vernon Walters, ne pouvait pas rendre plus bel hommage à Cuba. Sa boutade, qui remonte à 1987, déborde d’ironie, une spécialité cubaine, en plus de revisiter la grande tradition littéraire du pays, qui veut que l’on mêle des faits historiques à la construction d’une légende.
Sur l’île des pénuries, une chose au moins foisonne : « Ici, l’insolite est quotidien » comme le faisait remarquer l’écrivain Alejo Carpentier1. Poser le pied à Cuba, c’est d’abord s’initier à son goût séculaire pour le superlatif, la démesure, l’hyperbole.
Les événements se déroulent sur l’île la plus grande des Caraïbes, la plus densément peuplée de palmiers royaux, jusqu’à 70 millions, dit-on, ce qui en fait « la plus belle terre » que Christophe Colomb n’ait jamais connue. De cette île magique ne pouvaient jaillir que les ingrédients du plaisir. Les « meilleurs » cigares du monde, issus des plantations de Vuelta Abajo, à l’ouest du pays, célèbres à l’international depuis le début du dix-neuvième siècle. Le « meilleur » sucre, également. « Nulle part ailleurs dans le monde, le soleil, la pluie, la terre et les brises ne travaillent si à l’unisson pour [le] fabriquer. »2 Le premier pays d’Amérique latine à exploiter les chemins de fer en 1837, le premier pays à accueillir l’invention du téléphone en 1854, dans un atelier de l’actuel Grand Théâtre de La Havane, le premier pays du continent à introduire la radio en 1922. Avant d’opérer une révolution communiste dans les conditions géographiques les pires qui soient, au sein même du périmètre de sécurité du voisin américain, chantre du capitalisme. Et cet État hors-norme rêverait à présent de « normalité » ? Pas si simple.
Ma première rencontre avec Cuba s’est faite plutôt récemment. D’abord par le cinéma, avec le film Sept jours à La Havane3 sorti en 2012 en France. Tout y est : le taxi-ingénieur, l’ingénuité du touriste, l’excentricité sexuelle, les rêves d’exil, les rites occultes, les coupures d’électricité, l’attente perpétuelle, la fantaisie quotidienne. Des histoires cubaines, en somme, qui donnent terriblement envie de connaître le pays, recto verso.
Une fois sur place, que voit-on ? Des contrastes à donner le tournis. Un kaléidoscope de couleurs : le bleu roi très cubain des châssis de fenêtres, les fleurs écarlates des flamboyants, le sable noir de Baracoa, les bananes rouges de l’Orient, les façades pastel de Trinidad et les filaments mauves du « marabú » qui envahit sa campagne, les dorures de la déesse Oshún et des Cubaines, le buste en plâtre blanc du héros national José Martí, « apôtre de l’indépendance ». C’est aussi le crépi meurtri des périphéries ou de Centro Habana, le bleu délavé des carnets de rationnement, le vert olive des pantalons et jupes militaires, la sépia des billets en pesos, cette monnaie qui ne permet rien d’acheter ou si peu.
Cuba, c’est le pays où John Kerry affirme se « sentir chez lui », en célébrant la réouverture de l’ambassade américaine en août 2015. Pendant qu’une librairie de la capitale clame « Mort à l’envahisseur ! » sur une affiche esquissant l’ombre de Fidel Castro armé. L’âme de Cuba est à l’image de sa révolution : aussi fière que déçue. Les grands-parents cultivent la flamme, celle des jeunes a déjà vacillé. Leur révolte est une capitulation. Beaucoup s’en vont. Pendant que les touristes affluent. Le cliché de l’île charnelle reste une carte de visite efficace. Tout est réputé sensuel à Cuba : son peuple, sa danse, son climat, ses fruits, – surtout la papaye4 –, et même la façon qu’ont les Cubains de dépenser leur argent. Quand on ne peut pas épargner, autant s’en remettre au « carpe diem ». Jusqu’aux images employées par les diplomates en poste à La Havane : « Cuba a toujours été la maîtresse de quelqu’un » entend-on de leur bouche. Perle de l’empire espagnol, vassal des États-Unis, satellite de l’URSS, meilleur ami du Venezuela. Et maintenant ? La caravelle de Cuba met le cap sur l’inconnu.
Ceux qui vont sur l’île pour chercher la vérité seront déçus : elle n’existe pas. Les partisans de la révolution ne sont pas ceux que l’on croit, les dissidents non plus. Et inutile de s’appuyer sur les statistiques, tout est brouillé, confus, vrai et faux à la fois. La seule réalité incontestable est celle d’un métissage pacifique, dans ce patchwork ethnique initialement violent : 80 000 Indiens décimés, un million d’Africains importés, 150 000 colons espagnols recensés à la fin du dix-huitième siècle, époque où débarquent 10 000 Français fuyant Haïti avec leurs esclaves, avant l’arrivée de 130 000 travailleurs forcés venus de Chine.
Le patrimoine génétique de Cuba est aussi étonnant que la psychologie de son peuple, truculent, altruiste mais rusé. D’ailleurs, le Cubain exagère tout. Sa musique, très chargée. Ses cafés, très sucrés. Son parler, très bravache, pour ne pas dire osé. C’est le pays où l’on peut dire « mon amour » à un inconnu. Après tout, les fonctionnaires disent bien « mon cœur » aux administrés. Être Cubain ne s’improvise pas. Même Che Guevara, auréolé de la citoyenneté cubaine en 1959, avait la réputation de ne rien comprendre à la mentalité de ce peuple.
D’un bout à l’autre du pays, des réserves naturelles de Baracoa, en passant par les montagnes centrales de l’Escambray5, jusqu’aux vallées fertiles de l’Ouest qui abritaient les missiles soviétiques, chaque région a de quoi alimenter la mémoire nationale. Les rivalités locales restent faibles, voire inexistantes, même si Santiago de Cuba, à l’est, et La Havane, à l’ouest, se livrent quelques querelles d’orgueil. La capitale irrite à force de tout ramener à elle. Il faut dire qu’elle est elle-même concurrencée par la force d’attraction de Miami, aimant économique et culturel. Que l’on se rassure, Cuba reste Cuba et il n’y a rien de plus beau qu’un ciel mandarine qui plonge dans la baie irisée de La Havane.
1 Écrivain cubain (1904–1980) qui a théorisé le courant du « réel merveilleux ».
2 Voir les travaux de Fernando Ortiz, célèbre anthropologue cubain et auteur de Controverse cubaine entre le tabac et le sucre, Mémoire d’encrier, 2011.
3 Réalisé par sept cinéastes, dont Laurent Cantet, à partir d’un scénario de Leonardo Padura.
4Papaya est le surnom donné au sexe féminin.
5 Ce massif fut le refuge des maquisards opposés au dictateur Fulgencio Batista en 1958, mais également le foyer de guérillas anticastristes au début des années 1960.
Aux abords du quartier bourdonnant du Vedado, il s’agrippe à sa monture d’une main et brandit de l’autre une longue épée. Fougueux et déjanté, le Don Quichotte de La Havane amuse autant qu’il étonne. La sculpture géante de Sergio Martínez capture l’essence de Cuba, cette nation picaresque qui n’a « jamais mesuré la taille des moulins à vent » comme l’indique l’écriteau au pied du canasson. Installé dans un arrondissement très prisé de La Havane, là où les rues perpendiculaires côtoient de vertigineux hôtels, le héros de Cervantès reste le personnage incontournable du programme de littérature des écoliers cubains. En 1960, soit un an après le triomphe de Fidel Castro, les rotatives de l’imprimerie nationale se mettent en marche spécialement pour lui : Don Quichotte devient le premier ouvrage édité par le gouvernement révolutionnaire. Un demi-siècle plus tard, qu’est-il advenu de la folle cavalcade de Rossinante et de son maître ?
Après tout, l’archipel le plus grand des Antilles, long ruban de 1 200 km, aurait pu se forger un destin plus banal, en s’ajoutant aux autres destinations touristiques de la région caribéenne. Mais Don Quichotte avait averti son écuyer : « Prenez garde, que cette aventure et celles qui lui ressemblent ne sont pas aventures d’îles, mais de grandes routes. » Bordée d’environ 4 000 îlots et sise à 140 km des côtes américaines, Cuba se sent investie d’une mission spéciale, exceptionnelle. Elle s’obstine à faire partie des grandes affaires du monde. Un moustique qui déchaîne les puissances nucléaires.
Pour les artistes, cette mégalomanie est une muse, même s’il faut parfois persévérer pour découvrir leur travail. J’ai dû m’y reprendre cinq fois avant de pénétrer dans le musée des Beaux-Arts de La Havane, à deux pas du mémorial militaire qui trône à l’extérieur du Musée de la révolution. Fermeture inopinée, panne de climatisation, coupure d’eau. En cet été 2015, chaque semaine apporte son lot de justifications improbables, laissant sur le carreau des visiteurs désappointés ou amusés. « Que se passe-t-il ? » s’enquiert un couple de jeunes Français, en quête d’une explication rationnelle. « Ce n’est rien, juste le communisme » persifle un Vénézuélien de passage à La Havane, content des rires qu’il provoque. La visite vaut pourtant le détour.
On sourit devant l’œuvre de l’artiste cubain Antonio Eligio Fernández, alias Tonel, dont le planisphère intitulé Un monde rêvé a entièrement été confectionné à partir de pièces de bois en forme de lézard crénelé, rappelant la silhouette de l’île. Le clin d’œil en dit long sur le rayonnement disproportionné de Cuba, petit pays tenté d’étreindre le monde, quitte à défier le premier de tous les géants. Si l’œuvre de Tonel est espiègle, d’autres créations sont autrement plus querelleuses. Prenons cette toile de José Angel Toirac et Tanya Angulo Alemán. De face, un boxeur noir de nationalité cubaine. De dos, son adversaire américain, blanc, agenouillé, en situation de soumission totale. « Cuba campeón »1 fanfaronne la peinture, datée de 1991. Cette même année, en pleine débâcle post-soviétique, le pays pulvérise toutes les autres nations au championnat du monde de boxe à Sydney. Cuba rafle neuf médailles dont quatre d’or, l’une d’entre elles est décrochée par Félix Savón, monstre sacré de la discipline. C’est la grande singularité de ce pays, capable de sortir une botte magique en pleine apocalypse. On l’entend sur place : bienvenue au « pays des enchanteurs ».
Parfois, l’entreprise de persuasion frise la caricature. De toutes parts, les affiches de propagande qui quadrillent villes et campagnes sont comme figées dans le temps, rappelant la population au bon souvenir d’un ordre éternel : « La révolution est une prouesse quotidienne : hier et aujourd’hui » témoigne un panneau tapissé de grandes lettres rouges à l’ouest de La Havane. Un autre lui fait écho : « S’il doit y avoir des changements, c’est pour plus de socialisme ». Des mantras fondus dans le paysage, qui frappent le touriste et indiffèrent l’autochtone. Tout, à Cuba, rappelle la promesse d’une révolution « indestructible », fruit de « l’union du peuple, des militaires et des révolutionnaires »2. Une révolution « d’exception » prédisait Fidel Castro.
