Dans son ombre - Laurine Rosio - E-Book

Dans son ombre E-Book

Laurine Rosio

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Beschreibung

Cassandre, traductrice, collectionne les tatouages, les piercings et les coupes de cheveux excentriques, mais surtout elle vit cloîtrée dans son studio depuis trois ans. Un coup de fil de son meilleur ami et ce sont toutes ses convictions qui volent en éclat. Parce que c’est elle, elle ne peut ignorer son appel. Parce que c’est lui, elle est prête à prendre le risque de se confronter au monde réel.

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Laurine Rosio, s’est longtemps définie comme lectrice compulsive avant de passer, presque par surprise, sur l’autre rive en écrivant un premier roman de style new romance : "Un Nouvel Accord". C’est avant tout une dévoreuse de mots, ceux des autres d’abord, ceux qui l’ont transportée ailleurs depuis son enfance, ceux qu’elle dévore chaque soir, et les siens maintenant, ceux dont elle espère qu’ils sauront à leur tour vous faire rêver, vous faire vibrer. Outre la littérature, elle aime les chats, le thé, les jeux de société, les discussions sans queue ni tête et flâner dans les rues de Strasbourg.

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Seitenzahl: 515

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Dans son ombre

 

 

 

 

Laurine Rosio

 

 

« Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. »

Michel de Montaigne, Essais, De L’amitié

Aux destins qui se croisent, se mêlent et s’entremêlent,À l’amour, sous toutes ses formes, qui transcende les êtres et façonne les histoiresÀ l’amitié, qui en est certainement la plus belle facette

 

Comme vous pourrez le constater, les noms de chapitre sont en réalité des titres de chansons. Si vous souhaitez les écouter en même temps, ou en parallèle de votre lecture, n’hésitez pas. Une playlist a d’ailleurs été créée dans ce but, vous la retrouverez sur YouTube, en tapant « Dans son ombre – Laurine Rosio » (n’oubliez pas d’utiliser le filtre « playlist »), ou en flashant le code ci-dessous.

Bonne écoute et, surtout, bonne lecture.

 

1I Walk Alone, Tarja Turunen

 

 

Je ne l’avais plus revu depuis trois ans, mais pour être honnête je n’avais pas vu grand monde durant cette période. Les rares messages que nous nous étions envoyés pendant ce laps de temps ne pouvaient pas suffire à décrire celui qu’il était devenu. Je n’avais donc aucune idée de ce à quoi m’attendre lorsque je descendrai du train, et j’occupai les deux heures de trajet à lire, mes écouteurs enfoncés dans les oreilles, pour m’empêcher de penser à ce que je faisais là. Le TGV n’était pas bondé et j’avais au moins pu profiter tranquillement du confort de la première classe. Le contrôleur avait perdu son regard soupçonneux après avoir vérifié mon billet, sitôt les portes refermées, mais ces comportements m’étaient tellement habituels que cela ne m’atteignait plus, si tant est que j’en aie un jour pris ombrage. J’avais envoyé un bref SMS pour indiquer que le train était miraculeusement à l’heure et donner le numéro de voiture, rien que du factuel, entre nous il n’y avait jamais eu de place pour les mondanités.

Plus le train avançait vers l’est plus le ciel devenait gris, et cela m’apparaissait de bon augure ; j’adorais la pluie et le calme qu’elle m’apportait, plus efficace sur moi que toutes les méthodes de méditation. Ce temps s’accordait parfaitement avec mon humeur. Je crois que c’est principalement pour cette raison que j’avais fini par m’installer à Paris. J’aimais qu’il y fasse souvent gris. Je pouvais passer des heures à regarder les gouttes tomber sur les toits, l’écho du rythme verlainien s’écoulant dans ma mémoire. Quand nous entrâmes en gare, je laissai volontiers les autres passagers se presser devant les portes, leur attaché-case ou leur valise à la main, avant de me lever à mon tour, une fois le wagon vide. J’aurais tout aussi bien pu rester assise, attendre que le train reparte ailleurs et m’emmène, n’importe où.

Et si je ne le reconnaissais pas ? Ou pire, si lui ne me reconnaissait pas ? Bien qu’il n’eût pas pris la peine de répondre à mon message, il ne me vint à aucun moment l’idée qu’il puisse ne pas être là, à m’attendre. J’étais systématiquement distraite et souvent en retard, je n’avais même pas de montre, parfois j’oubliais carrément de venir à un rendez-vous ; jusque-là il était le seul à m’avoir toujours attendue, ne s’offusquant ni de mes absences ni de mon manque flagrant de ponctualité. Posant le pied sur la première marche je retraçai rapidement en pensée ce qui m’avait conduite jusqu’à la gare de Strasbourg en ce mois de février.

Deux jours plus tôt (ne s’était-il réellement écoulé que quarante-huit heures ?) mon téléphone avait sonné, ce qui m’avait doublement étonnée car, au-delà du fait de recevoir un appel, l’appareil se trouvait à portée de main et n’était pas déchargé. Je me souvenais parfaitement avoir sursauté en voyant son nom s’afficher sur l’écran éclaté de mon vieux smartphone ; je n’avais pas entendu le timbre de sa voix depuis des lustres. Évidemment j’avais décroché aussitôt, renversant au passage mon café sur le document que j’étais en train d’annoter. Heureusement il s’agissait d’une copie — c’était l’une de mes lubies, j’avais toujours au moins deux exemplaires papiers en plus d’une version numérique de mes travaux en cours —, et j’avais écouté ce qu’il me racontait pendant que mon rythme cardiaque revenait doucement à la normale.

Nous ne nous sommes pas dit bonjour, ni demandé de nos nouvelles, il a attaqué bille en tête avant même que j’aie pu ouvrir la bouche. Apparemment il avait une grande nouvelle à m’annoncer, de celles qui se partagent de vive voix. Tout en le laissant parler, je jetais un œil vide à mon studio que je n’avais pas quitté depuis des semaines, hormis pour faire quelques courses : il y avait des papiers raturés dans tous les coins, des emballages de livraison de repas un peu partout, et il était évident que sortir et voir quelqu’un ne pourrait que me faire du bien.

Il ne parut pas vraiment surpris quand je lui dis que je pouvais me libérer sans problème dans les prochains jours et que je serai à ses côtés avant la fin de la semaine ; il n’y avait aucune autre réponse envisageable. Sur le moment je n’avais pas songé à ce qu’il voulait m’apprendre ou me demander, le son de sa voix avait suffi à me ramener à une autre époque, plus légère, et à me redonner assez d’énergie pour me mettre en mouvement. Si c’était le signe que je n’attendais plus ?

J’avais raccroché et, avant de pouvoir faire marche arrière, pris en ligne un billet (aller simple) et une réservation d’hôtel pour deux nuits. J’aviserais pour la suite. Mettre dans un sac ce qu’il restait d’habits propres dans mon armoire, et autant de livres que je pouvais, ne fut pas très long. Exception faite de quelques plantes moribondes, je ne manquerais à personne et serais sans doute de retour avant même que quiconque ne remarque mon absence. J’aurais pu partir immédiatement, mais une petite pique d’amour propre m’avait suggéré de ne réserver que pour le surlendemain ; qu’il pense que des choses importantes à régler avant mon départ m’attendaient. Je réalisai après coup que je ne lui avais posé aucune question ; il me fallait une excuse pour me reprendre en main et j’avais sauté sur l’occasion. Je n’avais pas pris de vacances depuis des années alors je pouvais bien m’offrir une escapade de quelques jours sur un coup de tête (ou un coup de fil). Mes affaires prêtes j’avais donc passé les heures suivantes à mettre de l’ordre (ou du moins à limiter le désordre) dans mes travaux en cours ; finissant ce qui pouvait l’être, envoyant ce qui était déjà terminé et mettant de côté ce que je comptais emmener avec moi. Pour me donner bonne conscience, j’arrosai même les végétaux agonisants avant de partir.

En posant le pied sur le quai, je regardai les gens s’activer tout autour de moi, courir dans un sens et dans l’autre, pressés de rejoindre leur maison, leur travail, leur famille, leurs amis. J’observais avec un détachement curieux toutes ces personnes qui avaient une vie et la conscience de faire partie de l’univers, certaines d’avoir un rôle à y jouer. Une pensée fugace me traversa : que faisais-je là exactement ? Je détestais la foule et, rien qu’à voir toutes ces personnes s’affairer autour de moi, je reconnus les signes précurseurs d’une crise de panique. Tâtonnant dans ma poche, je montai à l’aveugle le son de ma musique, comme si ne plus entendre les bruits parasites pouvait rendre le monde extérieur moins réel.

Je fermai les yeux un court instant, le temps de calmer ma respiration et de reprendre pied. Quand je les rouvris, il était devant moi et le soulagement m’envahit. Même en le croisant par hasard dans la rue, il n’y aurait eu aucun risque de ne pas le reconnaître. Il avait les cheveux plus courts qu’avant, mais à l’exception de ce détail et de sa tenue un peu trop conventionnelle, il était tel que je l’avais laissé la dernière fois, trois ans plus tôt. Ses lèvres bougèrent silencieusement un moment, jusqu’à ce que je retire mes écouteurs ; alors sa voix se déversa en moi, recouvrant d’un doux voile chaque parcelle de mon cœur. J’étais de retour à la maison.

— … je suis tellement content que tu aies pu venir aussi vite. Je peux te prendre dans mes bras ?

Et, parce qu’il avait pensé à poser la question, parce qu’il n’avait pas oublié, j’acceptai d’un léger mouvement de tête. Je me crispai alors et retins ma respiration, anticipant à l’avance l’inconfort douloureux dans lequel me mettaient toujours les contacts physiques et qui allait forcément m’envahir. Pourtant, quand ses bras se refermèrent sur moi, je ne ressentis nulle sensation désagréable, simplement son odeur familière et le sentiment d’être à ma place. Je me détendis suffisamment pour poser quelques secondes mon front contre son torse, les mains pendant bêtement de chaque côté de mon corps, jusqu’à ce qu’il desserre son étreinte. Il me détailla des pieds aux cheveux. Je voyais son sourire s’élargir au fur et à mesure de ses observations, la fossette sur sa joue gauche se creuser, et je me rappelai immédiatement la mésaventure qui l’avait causée.

— Contrairement à moi, je vois que tu n’as toujours pas fait de concession sur ton look. Ça ne m’étonne pas, on sait bien que tu es la plus forte de nous deux. Période bleue donc ?

J’étais peut-être la plus forte — il aurait certainement changé d’avis sur le sujet s’il avait eu connaissance de ma vie pendant les trente-six derniers mois — pourtant il me fallut un moment avant de saisir de quoi il parlait. Jusqu’à ce que, pour expliciter son propos, il écartât avec deux doigts la mèche qui masquait une bonne partie de mon visage.

— Ah ça ! Oui bleu… En tout cas jusqu’à la prochaine couleur. Ma coiffeuse est toujours la personne la plus importante dans ma vie. Je lui ai proposé d’emménager avec moi pour gagner du temps, mais elle a refusé.

Il rit et je réalisai alors que je venais de prononcer plus de mots en une fois que dans les six derniers mois, au moins.

— Ça te va bien, comme toujours. Tu préfères aller poser tes affaires ou on va directement boire un verre ?

« Toi non plus tu n’as pas changé, tu es toujours aussi canon, même avec cette tenue de vieux », voilà par exemple ce que je lui aurais répondu, avant. Mais, contrairement à ce qu’il voyait, je n’étais plus la même. J’avais perdu l’habitude depuis trop longtemps ; des conversations, des relations, je ne savais plus comment faire et, même en me forçant, il me faudrait quelques jours pour retrouver un minimum de réflexes sociaux. Je décidai de me laisser le temps, ou quelques grammes d’alcool, pour accélérer le processus. J’optai donc avec empressement pour sa seconde proposition.

 

Comme à son habitude, il attendit à peine que nous soyons posés autour d’une bière — il avait commandé pour nous deux — avant d’attaquer sans préambule.

— Tu te souviens de ce qu’on s’était promis ?

Tellement de choses que j’aurais pu en citer une dizaine sans même avoir à y réfléchir. Mais je n’eus pas besoin de faire de sélection ; il était déjà reparti sur sa lancée.

— Le jour où l’un de nous se mariait l’autre devait être son témoin. On y est ! Je vais me marier dans trois mois, alors je te le demande officiellement : veux-tu être mon témoin ?

Si cela n’avait pas été contre mes principes, j’aurais certainement recraché ma gorgée de bière. J’aurais été bien incapable de dire ce qui me choquait le plus dans sa déclaration : l’incongruité de la demande après des années sans se voir — je ne savais même pas qu’il était en couple —, le fait qu’il se raccroche encore à un vieux serment d’adolescent, la solennité de sa voix, qu’il n’ait pas voulu ou réussi à trouver quelqu’un de plus proche pour tenir ce rôle ou, pour finir, ce pincement ridicule au fond de moi. Si je voyais encore ma thérapeute, j’aurais pu l’occuper deux séances entières avec cette unique et interminable seconde.

Avant de lui répondre, une personne plus sensée aurait peut-être pris la peine de vérifier son agenda, simplement pour laisser penser qu’elle avait une vie et des obligations. Mais il me regardait si sérieusement que je n’eus pas le cœur de refuser, bien que les raisons de le faire fussent nombreuses : je ne croyais pas au mariage, je ne me voyais pas porter une robe aux allures de bonbon acidulé, je n’avais aucune envie de me faire traîner sur une piste de danse, de devoir sourire pour des photos ou réciter un discours convenu devant des inconnus. Il existait tant de motifs valables de me rétracter et un seul d’accepter, mais il l’emportait et l’emporterait toujours sur tout ; il s’agissait d’Alexiset je n’avais jamais pu lui dire non.

Je l’écoutais distraitement évoquer une sortie le soir même avec des amis et sa fiancée dont le prénom m’échappa sur le moment. Il avait l’air indéniablement heureux, ses yeux brillaient tandis qu’il évoquait des détails que je n’entendais pas. Je me demandais encore dans quelle galère je venais de m’embarquer : un mariage, son cortège d’invités, de la musique sirupeuse et des repas interminables… À cette seule évocation mon estomac se noua et je vidai mon verre d’une traite pour lutter contre l’angoisse qui n’allait pas tarder à m’assaillir. Il me fixait, la tête un peu penchée, un sourcil levé, semblant attendre une réponse qui ne venait pas.

— On en parlera tranquillement ce soir et demain, j’ai posé ma journée. Raconte-moi plutôt ce que tu deviens.

— On en est là ? Bientôt on va parler du temps qu’il fait ? Je ne vais épouser personne, répondis-je après un instant de réflexion, les seuls êtres vivants, si on veut, que je côtoie ces derniers temps ce sont mes plantes vertes ou ce qu’il en reste.

Et dans la minute qui suivit je me sentis obligée de nuancer mes propos.

— Désolée, je suis fatiguée et à cran, je dors mal en ce moment et j’ai un peu froid aussi. Je voudrais bien passer déposer mes affaires dans ma chambre, me changer et me reposer si ça ne t’ennuie pas.

— Bien sûr, excuse-moi, c’est vrai que tu as l’air crevée. Je t’accompagne, c’est à deux pas.

Je ne relevai pas son manque de tact, cela n’aurait fait que l’encourager à continuer. Nous marchâmes jusqu’à l’hôtel sans parler. Les silences entre nous n’avaient jamais été gênants et je prenais plaisir à redécouvrir ces rues que je n’avais pas parcourues depuis un moment. J’aurais peut-être dû revenir plus souvent, voire définitivement, mais je m’étais faite à ma tanière parisienne ; mon appartement minuscule était déjà bien assez vaste pour contenir mes démons et, au fond, j’aimais l’anonymat omniprésent de la capitale.

Arrivé à la réception, il ne me demanda pas s’il pouvait m’accompagner, et je ne le lui proposai pas. Je savais pertinemment qu’il ferait ce qu’il voulait sans pour autant s’offusquer si je finissais par le mettre à la porte. Nous avions toujours fonctionné ainsi. Comme deux jumeaux dizygotes, nous vivions chacun notre vie, mais nous habitions le même utérus. Dans l’ascenseur il dut évoquer des détails sur son mariage tandis que j’échafaudais des scénarios pour y échapper, même s’il était évident que je n’en ferais rien. Une fois la porte de la chambre refermée, je pris quelques affaires avant d’abandonner mon sac au milieu du chemin. Mon manteau en velours subit le même sort et mes Doc Martens volèrent à travers la pièce. Sans me préoccuper de ce qu’il faisait, je me dirigeai vers la salle de bains ; mon seul programme pour le moment était de rester sous une douche brûlante jusqu’à pouvoir me rappeler qui j’étais et ce que je faisais là. Mais quand je coupai l’eau, ma peau avait beau être écarlate, j’étais toujours congelée et perdue. Tout ce que je voulais c’était prendre un somnifère, dormir pendant deux jours sans cauchemar, et non devoir me préparer pour sortir avec des inconnus qui allaient au mieux m’ignorer toute la soirée, au pire vouloir me poser des questions. Alexis fredonnait une chanson des Doors, allongé sur le lit, ses chaussures bien alignées le long du mur.

— Tu es sûr que je dois venir ce soir ?

— Yep, j’ai besoin de ma coéquipière, ils vont tous finir par croire que mon témoin n’existe pas.

Je sortis de la salle de bains, séchant mes cheveux avec une serviette sans grand enthousiasme avant de m’asseoir à côté de lui.

— Il n’y aura personne que je connais ?

— Au mariage si certainement, mais pas ce soir. Il y a moi ça ne suffit pas ? C’est surtout des collègues et des amis de Pauline.

— Pauline ?

— Pauline. Ma fiancée. Mariage. Témoin. Tu n’as rien écouté de ce que je t’ai raconté ?

— Tu parles trop, mon cerveau a fait le tri. J’ai juste entendu que tu étais content de me voir. On sort où ?

— Juste dans un bar, pas la peine que je te donne l’heure ou l’adresse, tu vas oublier. Je passerai te prendre. Tu veux qu’on dîne ensemble avant ?

— Je n’ai pas très faim, je vais me reposer et lire un peu si tu me laisses de la place sur ce lit.

— Ça doit t’arriver souvent, dit-il en se levant et en enfilant ses chaussures.

— De quoi ?

— De ne pas avoir faim. Tu as encore maigri. Ta quincaillerie doit peser plus lourd que toi. Mais j’aime bien la grue sur ta hanche gauche, je ne l’avais jamais vue. Tu sais que normalement on ferme la porte de la salle de bains derrière soi ?

— Tu sais que tu n’étais pas obligé de regarder ? Allez file, tu m’agaces déjà. On se voit tout à l’heure.

Il se retourna une dernière fois, comme pour ajouter quelque chose, mais se contenta de me sourire avant de partir. Je lançai sans grande conviction un coussin dans sa direction, mais je savais qu’il avait raison. Je sautais souvent les repas, et quand j’en prenais c’était sur le pouce, à n’importe quelle heure. Ce n’était pas volontaire, je n’y pensais simplement pas ; je travaillais beaucoup, parfois toute la nuit pour ne pas risquer de m’endormir. Je n’avais jamais été épaisse — d’après les photos, j’avais hérité de ma mère mes yeux en amande et l’éternel physique d’une adolescente —, mais effectivement j’avais encore maigri ces dernières années : je perdais mes bagues et je devais serrer mes corsets au maximum pour qu’ils tiennent. Je ne faisais rien pour, je ne faisais rien contre, je me laissais flotter, avec une seule certitude : le courant finirait bien par me déposer quelque part.

J’avais le temps de faire une sieste ; il ne me faudrait pas longtemps pour me préparer, puisque je n’avais pas amené assez d’habits pour hésiter une éternité sur ma tenue. Je m’allongeai donc, un livre à la main, et laissai les pages m’emporter ailleurs. Je fermai les yeux et fus réveillée par des coups à la porte ; apparemment j’avais dormi plus de deux heures.

Je n’avais pas fermé à clé alors Alexis entra sans attendre ma réponse ; décidément j’avais un problème avec les portes. L’avantage quand on abrite ses propres peurs c’est qu’on ne craint plus l’extérieur. Il m’avait apporté des sushis au thon, mes préférés, prétextant qu’il valait mieux que je ne boive pas le ventre vide. Avec la certitude que dans le cas contraire il ne me lâcherait pas, je finis le plateau.

 

2Rise Again, Apocalyptica & Epica

 

On arriva au bar les derniers, deux places nous attendaient à la grande table animée au fond de la salle : une sur un banc à côté d’une jolie blonde, que j’imaginais être sa fiancée, et l’autre en face d’elle sur une chaise. Cette dernière m’offrirait le double avantage d’éviter de déranger tout le monde pour m’installer, et de pouvoir m’éclipser quand je le voudrais. En nous voyant entrer, la jeune femme se leva, fit immédiatement un signe de la main à notre intention et les autres convives se tournèrent vers nous. Pour l’entrée discrète on pouvait malheureusement repasser ; je détestais être au centre de l’attention, ce qui était paradoxal vu qu’au quotidien je ne faisais rien pour passer inaperçue, du moins en apparence.

Je crispai les poings dans mes poches, vérifiant que mes écouteurs s’y trouvaient bien, puis pris une grande inspiration avant de suivre Alexis. J’ôtai le manteau long qui me descendait jusqu’aux chevilles et le mis en boule sur ma chaise avant de m’asseoir en soufflant un bonsoir quasi inaudible. Alexis ne me présenta pas, et était déjà embarqué dans deux discussions simultanées avant même d’avoir rejoint sa place et embrassé celle qui était donc bien sa future femme. Ce fut finalement elle qui fit le premier pas vers moi et me tendit la main en souriant :

— Tu dois être Cassandre, enchantée de faire enfin ta connaissance. Je suis Pauline et il faudra que tu me racontes absolument tout ce que tu sais sur l’énergumène qui m’a convaincue de l’épouser. Au fait, j’adore ta tenue.

Le pire c’est qu’elle avait l’air sincère. Je lui serrai la main par-dessus la table, marmonnai une réponse de rigueur et jetai par réflexe un œil sur mes vêtements. J’avais déjà oublié ce que je portais : des bas résille, une jupe écossaise et un haut large noir, rien que du classique en somme, pour moi, mais à mon avis bien loin de sa garde-robe habituelle. Le serveur arriva pour prendre les dernières commandes et je lui lançai un regard de pure reconnaissance lorsqu’il m’apporta rapidement ma pinte. Autour de moi les conversations avaient repris, tout le monde était de bonne humeur et personne ne me prêtait trop attention. C’était parfait comme ça, j’allais peut-être survivre à cette soirée et m’en sortir sans trop de dégâts.

Je commençais tout juste à me détendre, quand la question que je redoutais arriva, bien plus vite que je ne le pensais : y avait-il eu, à une époque, autre chose entre nous que de l’amitié ?

Cette question, la question, je ne savais pas qui l’avait posée. J’étais toute à la contemplation du verre que je faisais machinalement tourner entre mes mains lorsque je sentis d’un coup tous les regards converger vers moi. J’aurais pu répondre quelque chose, pourquoi pas la vérité, ou inventer n’importe quelle fable, mais le rire d’Alexis s’éleva aussitôt, si franc et sincère, que je n’en avais même plus besoin.

Malgré moi je levai les yeux vers lui et les mots qui auraient pu sortir moururent sur mes lèvres ; tout son visage était ouvert et détendu, mais il y avait dans ses pupilles cet éclat que je ne pouvais ignorer, il me demandait de ne rien dire. Je haussai imperceptiblement les épaules et retournai à l’observation de mon verre vide. Je ne connaissais la future mariée que depuis quelques minutes, je savais à qui allait mon allégeance et s’il estimait qu’il n’y avait rien à raconter ce n’était certainement pas moi qui allais le contredire. D’autant qu’il n’avait pas vraiment tort ; la simple pensée que j’aurais pu représenter une menace quelconque, que je puisse, par les souvenirs de notre passé commun, être un obstacle à son union, prêtait effectivement à rire, ou du moins à sourire. La question paraissait pourtant logique ; on avait fait les quatre cents coups ensemble et, même si l’on s’était perdus de vue depuis quelque temps, parmi toutes ses connaissances récentes et passées, c’est moi qu’il avait choisie comme témoin. Alors oui, les gens pouvaient s’interroger sur notre relation ou la légitimité de ma présence à ses côtés, et sans doute se seraient-ils posés encore plus de questions s’ils avaient su qu’au fil de toutes ces années, bien loin de se tourner autour, nous avions surtout servi de rabatteur l’un pour l’autre.

Je me souvenais de toute cette période d’adolescence avec un certain détachement, comme si j’écoutais avec bienveillance les anecdotes d’une petite cousine un brin turbulente. Il paraît que « on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans »1, nous concernant c’était le moins que nous puissions dire. Au lycée nous étions souvent fauchés, ou alors nous nous ennuyions, ou peut-être les deux en même temps, et quand l’un de nous avait réussi à garder un peu d’argent de poche pour le week-end nous avions une manière toute personnelle de nous amuser. On chassait toujours ensemble et, une fois notre proie ferrée, elle n’avait quasiment aucune chance de nous échapper. Les scénarios différaient parfois, mais ils étaient toujours bien rodés et exécutés avec brio. Parfois j’étais sa sœur et il désespérait de trouver quelqu’un pour m’occuper afin de pouvoir passer du bon temps de son côté, d’autres fois je venais de le quitter en faisant une telle scène qu’il fallait bien que quelqu’un le console, ou encore je venais d’apprendre qu’il m’avait trompée et je voulais à mon tour le rendre jaloux, quitte à partir avec un autre juste sous ses yeux… Depuis le jour de notre rencontre nous étions passés maîtres dans l’art de jouer la comédie et il n’y avait qu’entre nous que nous jouions la carte de la sincérité, du moins dans ces années. Ces soirs-là il rangeait ses tenues de skater et s’habillait de façon plus classique que d’ordinaire ; chemise blanche et pull ajusté, les cheveux faussement sages, juste assez décoiffés pour appeler à y passer les doigts et les remettre en place.

Ce geste précis je l’ai fait des centaines de fois, et quand j’en voyais d’autres se laisser prendre au piège, je savourais ce que j’étais la seule à savoir : il lui fallait un temps infini pour obtenir ce résultat parfait, le dosage exact entre décontraction et sophistication, et il pouvait devenir dingue si au final celle qui le recoiffait ne succombait pas à ses avances (ce qui pour être honnête n’arrivait presque jamais). Quand je le regardais du coin de l’œil baisser ses longs cils en se mordant la joue, laissant transparaître son désarroi de s’être fait quitter en public par une folle furieuse, personne ne remarquait le signe qu’il me faisait sous la table au moment où celle qu’il avait choisie s’approchait enfin, pensant être à même de ramasser les morceaux de son cœur meurtri. Lorsqu’il quittait rageusement le bar, serrant les poings, tournant le dos pour ne pas me voir danser avec un autre, qui aurait deviné que c’était surtout pour masquer son sourire ?

Parfois aussi il arrivait que rien ne soit prévu, qu’on décide juste de traîner quelque part. Ces soirées étaient celles qui m’énervaient le plus car immanquablement arrivait toujours cette seconde où je devenais invisible aux yeux des filles présentes dans la salle. J’avais beau arborer des coiffures iroquoises roses ou violettes et plus de piercings qu’elles ne comptaient de bougies sur leurs gâteaux d’anniversaire, je n’existais tout simplement pas. Elles n’envisageaient jamais qu’elles puissent déranger une conversation intéressante ou que nous puissions avoir envie de rester entre nous ; d’un côté lui, son sourire ravageur et sa silhouette qu’on aurait cru tout droit sortie d’un ranch américain — un peu plus et on se serait attendu à trouver du foin accroché dans ses cheveux châtains —, et de l’autre côté… moi. Sans doute avait-il perdu un pari qui l’obligeait à passer du temps avec moi et il serait ravi qu’elles viennent le délivrer de cette compagnie indésirable. Alors elles venaient, envahissaient la table, les bancs, les tabourets, saturaient l’air de leurs parfums et de leurs cheveux vaporeux, rougissaient immanquablement quand il posait sa main sur leur cuisse tout en leur parlant d’un air innocent. Si je tendais l’oreille, je pouvais presque l’entendre ronronner de plaisir et, le plus souvent, je finissais par les laisser et m’en allais sans que quelqu’un le remarque. Pendant une seconde je les plaignais ; bientôt le chaton redeviendrait prédateur et, dans quelques heures tout au plus, elles se retrouveraient en plan, leur égo lacéré, leur assurance réduite en miette, sans personne pour lécher leurs blessures narcissiques. Puis je me rappelais ce qui venait de se passer et déjà elles ne comptaient plus ; demain on se raconterait tout parce que nous formions un microcosme, un organisme autonome, dans lequel elles n’avaient aucune existence, à peine plus que des éphémères qui venaient voleter autour de nous, attirés par sa lumière.

J’étais là, en train de repenser à tous ces épisodes, quand la réalité me frappa d’un direct si violent qu’il m’aurait renversée si je n’avais pas été assise. Il semblait ne pas avoir changé d’un iota ; il n’avait pas vieilli et, alors qu’il avait un bras autour des épaules de sa fiancée tout en parlant à tout le monde, ouvert et lumineux comme toujours, j’étais persuadée que si je me baissais j’allais voir son autre main sous la table, l’index et le majeur formant ce V qui était notre signe de ralliement. Sauf que plus rien n’était pareil et je lui en voulus d’avoir réussi à rester le même quand tout s’écroulait autour de moi. J’aurais été bien incapable de redevenir cette jeune fille et je me demandais s’il le savait seulement, s’il le regrettait, s’il en avait conscience ou si en fin de compte j’avais vraiment réussi à devenir invisible même à ses yeux.

Parce qu’il m’avait appelée, moi qui ne sortais plus de chez moi, je me retrouvais dans un bar, entourée de plus d’inconnus que je n’en avais côtoyés depuis trois ans. Parce que c’était lui, j’avais accepté d’être son témoin alors même que je n’avais plus pris la parole en public depuis mes soutenances de mémoire, qui auraient pu tout aussi bien avoir eu lieu dans une autre existence. Parce que c’était moi, j’étais à peine en mesure de savoir si je lui en voulais ou si je l’en remerciais.

Avant j’en aurais été ravie ; je lui aurais organisé un enterrement de vie de garçon mémorable. Maintenant je me sentais seulement prise au piège ; incapable de refuser, et chaque seconde à venir allait être un supplice. Je ne pouvais pas non plus lui dire ce que je ressentais sans le faire culpabiliser. Comment pouvait-il concevoir que sa meilleure amie, sa sœur, avait disparu du jour au lendemain dans un gouffre béant ? Au début j’avais lutté pour m’en sortir, mais bien vite j’avais compris que mes efforts resteraient vains. Quand mes doigts étaient encore agrippés au bord du précipice j’aurais pu l’appeler à l’aide, mais je ne l’avais pas fait, ensuite j’avais lâché prise et il avait été trop tard.

Au fil des années il m’avait vue dans toutes les situations, y compris les plus humiliantes ; j’avais pleuré sur son épaule, me mouchant sans doute même à l’occasion sur ses vêtements, il m’avait tenu les cheveux pendant que je vomissais sur ses chaussures, il avait mis de la glace sur mes bleus, des pansements sur mes plaies, il avait pris des punitions à ma place, j’avais dormi dans son lit pour qu’il veille sur moi quand j’étais trop malade, et j’en avais fait de même pour lui, tout ça et bien plus encore. Mais jamais il ne m’avait vue vraiment détruite, amoindrie au point que certains matins je ne reconnaisse plus mon reflet dans le miroir, qu’en pleine nuit je m’effraie du bruit de ma propre respiration. Même si je refusais de l’admettre, je savais très bien quand la descente aux enfers avait commencé. Par contre, je ne comprenais toujours pas pourquoi. Est-ce que depuis ma naissance j’abritais au fond de mes entrailles un compte à rebours, une bombe prête à exploser ? Est-ce qu’il était écrit quelque part que ce jour-là précisément tout devait s’écrouler ? Est-ce que j’aurais pu trouver en moi des ressources pour réagir différemment ?

Ils continuèrent à parler tandis que je m’efforçais de disparaître. De temps en temps j’observais la future madame Alexis Molvant et je voyais ce qui l’avait séduit chez elle. À première vue elle cochait tous les critères ; elle était blonde, calme et souriante, elle avait des mains aux longs doigts fins que j’imaginais sans peine se promener sur le clavier d’un piano ou le manche d’un violoncelle, elle se tenait droite, le cou long et fin d’une danseuse, vêtue de manière sophistiquée sans en faire trop, une beauté classique, intemporelle. Elle avait essayé de m’inclure dans la conversation à plusieurs reprises, persévérant malgré mon apparent manque d’enthousiasme. En temps normal, avant je veux dire, j’aurais fait plus d’efforts, du moins j’aimais à le penser, ne serait-ce que par égard pour Alexis ; mais je n’y arrivais plus. Elle ne sembla pas s’en offusquer pour autant et continuait à me sourire dès qu’elle croisait mon regard. Soudain ce fut trop : trop de monde, trop de bruit, trop de moi et de mes angoisses, trop de souvenirs, trop de passé révolu, trop de présent incertain.

Je sentais l’angoisse monter, m’envahir peu à peu comme une implacable marée, les rouleaux de plus en plus puissants se fracassant contre mes côtes, emplissant un peu plus mes poumons chaque seconde. Il y avait tous ces regards autour de moi qui ne faisaient que me traverser, je n’étais pas vraiment là, et le brouhaha des voix m’écorchait les oreilles comme autant de cris assourdissants. J’aurais voulu attraper mes écouteurs au fond de ma poche, mais cette dernière me semblait s’éloigner à chaque battement de cœur. Je fermai les yeux, tentant de me rappeler comment respirer, aspirée par les ténèbres en moi. Je me levai brusquement, dans des mouvements désorganisés, mes mains heurtant des corps et des objets indéfinis. J’eus vaguement l’impression qu’on me parlait, mais les sons indistincts étaient déformés, et lorsque quelque chose s’accrocha à mon poignet je tirai d’un coup sec pour me dégager. Le reste fut encore plus compliqué : traverser la salle dans le brouillard, ouvrir la porte dans un réflexe automatique et sentir enfin l’air pénétrer mes bronches. J’avais dû me laisser glisser au sol sans m’en rendre compte, car je percevais à présent le bitume humide sous mes paumes et mes cuisses nues. L’eau ne refluait pas encore, mais j’arrivais dorénavant à maintenir la tête à la surface ; autour de moi le vide et, à l’intérieur, l’immensité tumultueuse.

Mes doigts finirent par atteindre ma poche et, mes tympans noyés sous la musique, je sentis enfin le ressac s’éloigner en rythme. Derrière mes paupières closes le monde avait été happé. Je n’avais plus fait de crise depuis longtemps, j’arrivais maintenant à les gérer avant qu’elles ne s’installent, et voilà que j’étais de retour au point de départ. Bien sûr que c’était trop d’un coup, mais je n’aurais pas pu éviter cette soirée sans en expliquer la raison ; maintenant je ne pourrais pas non plus y couper, mais il me restait la possibilité d’évoquer la fatigue, la chaleur du bar, ou même un simple malaise vagal sans gravité ni conséquence. Jouer le jeu, faire semblant, je connaissais parfaitement les règles et les codes depuis longtemps et j’avais remarqué que les gens, soulagés de ne pas devoir s’impliquer plus avant, avaient tendance à se jeter avec reconnaissance sur n’importe quelle explication un tant soit peu rationnelle.

La voix de Simone Simons2 se déversait en moi et je fermai les paupières pour me concentrer sur ma respiration comme je l’avais appris. Je devais retourner à l’hôtel, réserver un billet de train et rentrer chez moi ; je n’avais rien à faire ici. En ce qui concernait le mariage je pouvais encore trouver une excuse ou essayer d’aller mieux d’ici là. Une nouvelle pression se fit sentir sur mon poignet. Je le retirai aussi vite que si j’avais été mordue par des flammes, et ouvris les yeux pour voir Alexis accroupi devant moi, une de mes oreillettes dans la main.

— Keï, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

Je détournai les yeux, incapable de lui répondre et plus encore de lui mentir. En privé il n’utilisait jamais mon prénom. Il l’avait décrété trop tragique et trouvait que celui-ci ne me correspondait pas. Il avait alors choisi, je ne sais trop pourquoi, ce diminutif qu’il était seul à connaître et à utiliser. Lorsque, en présence de tiers, il m’appelait Cassandre, j’avais toujours besoin d’un certain temps pour réaliser qu’il m’adressait la parole. C’était là une autre de nos lubies. De la même façon, pour moi il était avant tout Yuki.

Il resta silencieux un long moment avant de s’asseoir par terre, son épaule contre la mienne, et de s’approprier l’écouteur subtilisé.

— Toujours ta musique de sauvage ?

— Toi par contre le style banquier c’est nouveau.

— Aouch, touché. Allez, monte un peu le volume on n’entend rien.

Bien sûr qu’il aurait dû être à l’intérieur avec sa vie et ses amis, certainement pas dehors avec moi en train de salir son pantalon à pinces bien repassé. Mais c’est ce que j’aimais le plus chez lui : il ne faisait jamais ce qui était normal, ce qu’il fallait, il se contentait de suivre son instinct et ses envies. Je crois que c’était notre point commun le plus probant ; l’opinion des autres ne nous importait pas et on en assumait toujours les conséquences. Mais, quand chez moi cela s’était toujours traduit par un isolement volontaire, chez lui cela passait pour une marque de courage et d’indépendance qui lui valait le respect des gens. J’en avais souvent été témoin : plus il n’en faisait qu’à sa tête, plus tout le monde semblait l’apprécier. Qu’importait si cela était rarement réciproque. Il pouvait passer sans se forcer des moments agréables avec des personnes tout en les méprisant profondément. Je n’ai jamais cru que c’était de la duplicité ou du calcul, il prenait simplement chez tout un chacun ce qui était bon pour lui, il se servait dans ce qui était à portée de main puis arrêtait quand il en avait assez.

Les riffs de guitare se succédaient, répondant au clavier sur les rythmes rapides à la double pédale tandis que mon esprit reprenait le contrôle de mes sensations physiques. Je posai ma tête sur son épaule, laissant la réalité se dérouler derrière un rideau de mèches bleu électrique.

— Je ne rentrerai pas tant que tu ne m’auras pas dit ce qu’il t’arrive.

— Tu ne rentreras pas tant que tu ne l’auras pas décidé.

— Réponds à ma question au lieu d’énoncer des évidences. Quand tu es sortie je t’ai appelée, tu ne m’as même pas entendu et quand je t’ai attrapée je suis certain que tu n’as même pas remarqué que c’était moi. Tu avais l’air sur le point de t’effondrer, alors dis-moi ce que tu as. Je ne t’ai pas vue aussi mal depuis longtemps.

— Tu ne m’as pas vue depuis longtemps.

J’avais prononcé ces mots plus sèchement que je ne l’aurais souhaité, pour autant ils ne dissimulaient ni reproche ni regret. C’était l’énoncé d’une réalité concrète, incontestable, et, quelles que soient nos raisons nous n’avions rien fait, ni l’un ni l’autre, pour y remédier. Comme il n’y avait rien d’autre à ajouter je posai la question que je tournais dans ma tête depuis mon arrivée ici :

— Pourquoi est-ce que tu te maries ?

— Tu sais quand même que personne ne pose cette question, dit-il d’un air faussement exaspéré, et que normalement on dit plutôt « félicitations » ? Qu’est-ce que je vais faire de toi ? Au début, ajouta-t-il après un silence, c’était avant tout par défi, parce qu’à notre premier rendez-vous elle m’a dit que jamais elle ne se marierait. Maintenant… je crois que j’en ai envie. Elle me fait du bien, elle apaise mes démons. Je sais que toi tu comprendras.

— Je n’ai pas besoin de comprendre, tu as l’air serein, c’est tout ce qui compte. Ça crève les yeux qu’elle t’aime et elle a l’air d’une personne équilibrée ; en demander plus serait exagéré. Tes parents seront là ?

— Oui. Pour une fois j’ai décidé de faire les choses dans les règles. Je sais que ce genre d’événement n’est pas ta tasse de thé et je ne te demande pas de faire d’efforts particuliers. Mais si tu n’es pas à mes côtés ce jour-là j’aurais l’impression d’avoir loupé quelque chose, que ce n’est pas vraiment sérieux. Tous les trucs dingues de ma vie je les ai faits avec toi, il faut bien que tu sois là pour mon mariage.

— Tu sais bien que je viendrai. Sauf si j’étais clouée dans un lit d’hôpital je ne te laisserais pas affronter seul une pièce montée.

En le sentant se détendre contre moi je réalisais qu’il avait vraiment craint jusque-là que je refuse de venir. Il était toujours au fond ce gamin vulnérable qui se donnait des airs pour ne pas risquer de dévoiler ses failles. J’aurais encore dû insister pour qu’il aille rejoindre les autres, j’aurais dû immédiatement retourner dans ma chambre et m’enfouir — ou m’enfuir… — sous la couette. Mais nous restâmes là pendant un long moment, assis, silencieux, moi la tête sur son épaule, lui enroulant distraitement mes cheveux entre ses doigts, tous deux reliés par le cordon électrique nous nourrissant de musique. Bien plus tard, Pauline finit par sortir et, sans se départir de son sourire, nous demanda si tout allait bien. J’ai toujours eu du mal à déchiffrer les émotions d’autrui, surtout des personnes que je ne connaissais pas ; peut-être était-elle sarcastique ou inquiète de voir son fiancé assis par terre avec une vieille amie dont elle ne savait rien, mais sa voix était calme et douce tandis qu’elle nous parlait.

— Ke… Cassandre se sentait mal, mais l’air frais lui a fait du bien. On va retourner à l’intérieur, rentre tu vas avoir froid.

Dans un accès de possessivité puérile je n’avais pas bougé d’un pouce, et lui non plus, mais dès que la porte du bar se fut refermée sur Pauline, ses boucles blondes et son sourire permanent, je me levai immédiatement.

— Je vais aller me coucher, je suis morte, je n’ai plus l’habitude de boire.

— Tu veux que je te raccompagne ?

— Tu crois vraiment que j’ai oublié la ville où j’ai grandi ? Je t’envoie un message avant de me coucher, on se verra demain. Excuse-moi auprès de ta future femme et dis-lui que je n’ai pas toujours été aussi nulle.

Je n’avais pas fait deux pas que j’entendis qu’il rentrait et je quittai les rues animées du centre-ville, perdue dans mes pensées. Je ne savais pas ce qu’il avait raconté sur moi ou notre relation ; je ne pouvais qu’espérer qu’il n’avait pas trop brodé autour du thème principal. Nous avions joué tant de rôles et raconté tant d’histoires que parfois, même pour nous, il devenait difficile de dénouer le mythe de la réalité. Tout s’imbriquait, s’emmêlait, et l’absence n’avait fait qu’empirer les choses, les teintant d’une nostalgie brumeuse. Nous n’avions jamais été amants, du moins pas vraiment, et il n’y avait pas eu de situations ambiguës, mais je le connaissais suffisamment pour savoir qu’il avait pu sciemment, pour s’amuser ou par ennui, faire entendre le contraire ou du moins laisser planer le doute. Après tout c’était sa relation, son mariage, il pouvait les gérer comme il l’entendait. Quant à moi j’avais simplement décidé de passer une bonne nuit, c’était la seule chose dont j’avais besoin. Comme promis je lui envoyai un message et me glissai tout habillée dans le lit.

 

3Heaven’s a Lie, Lacuna Coil

 

 

Je me réveillai en sueur, je n’arrivais pas à respirer, il y avait quelque chose sur ma bouche et je ne parvenais pas à l’enlever. J’ouvris les yeux, affolée, mais tout était noir et je ne me souvenais plus où j’étais. Je paniquai un moment avant de réaliser ce qu’il se passait : ce n’était qu’un cauchemar, toujours le même. Je pensais m’en être débarrassée, mais depuis quelques jours il était revenu. J’avais dû me débattre pendant mon sommeil au point de m’enrouler totalement dans la couette, c’était ce qui rendait l’obscurité si complète et ma respiration laborieuse, rien de plus. Une fois extraite de ce cocon étouffant, il était tout de suite plus simple de relativiser et de tourner au ridicule ce réveil en catastrophe. Une fois la lumière allumée, il était plus aisé de dissiper les ombres et de les renvoyer dans les limbes. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il pouvait être, mais il était illusoire d’espérer me rendormir. Même si j’avais arrêté de prendre mon traitement sur les conseils du médecin, je regrettais de n’avoir pas au moins conservé une ordonnance sur moi pour les urgences. Si les choses continuaient à s’accélérer je devrais envisager de lui téléphoner pour obtenir une prescription.

J’appuyai sur tous les interrupteurs, jusqu’à ce que le recoin le plus infime de la chambre soit éclairé. J’essayais de lire un moment, mais les lignes tanguaient devant mes yeux. Je finis donc par m’asseoir sur le fauteuil, Lacuna Coil dans les oreilles, pour attendre le lever du jour. Si quelqu’un était entré à ce moment-là, je ne l’aurais ni vu ni entendu.

Avant que l’aube ne soit installée j’avais fini par m’assoupir, suffisamment pour avoir les idées plus claires, juste assez pour pouvoir travailler un peu. Je n’étais pas en avance sur la traduction dont j’avais promis un premier jet à l’éditeur pour la semaine suivante. Même si depuis cinq ans il avait appris à ne plus tenir compte de mes délais j’essayais de ne pas trop abuser de sa confiance. En l’occurrence, il s’agissait d’un roman italien dont l’écriture ne m’opposait pas de difficultés particulières. Cependant, l’intrigue s’y déroulait en partie à Moscou et j’hésitais encore sur certains passages. Trois ans plus tôt, j’aurais eu à mes côtés la personne idéale vers qui me tourner pour m’aider à faire les choix les plus judicieux, mais maintenant je devais me débrouiller seule.

En deuxième année de master, j'étais sortie avec un étudiant Erasmus. Igor était prévenant et adorable, il venait de Saint-Pétersbourg et nous communiquions dans un mélange de plusieurs langues. Il aimait mes excentricités, m’appelait Kassandra et disait que j’avais la fougue intérieure d’une héroïne romantique slave. Souvent il s’arrêtait au milieu de ce qu’il faisait, me regardait avec une gravité empreinte de tristesse et répétait que je devais lui promettre de faire attention, de ne jamais laisser quelqu’un me détruire. La seule chose qui l’agaçait vraiment chez moi c’était Alexis, parfois je l’entendais l’appeler Rodia, ou plutôt le cracher, quand il pensait que personne ne l’entendait. Cela me faisait sourire. Évidemment j’avais lu Crimes et Châtiment et je trouvais alors sa jalousie touchante, me demandant seulement comment il pouvait imaginer mon meilleur ami commettre des meurtres et surtout se laisser ensuite dépérir, rongé par les remords. Cette seconde partie surtout était impensable. Igor ne le connaissait pas comme moi et je ne lui avais jamais demandé pourquoi il le méprisait à ce point, ce n’était au fond pas très important. Tout comme je ne lui avais jamais précisé non plus que j’avais toujours eu une profonde tendresse pour le héros de Dostoïevski et sa destinée tragique. Leur animosité réciproque était d’autant plus étrange qu’ils se ressemblaient par bien des aspects : leur rigueur, leur obsession de ne jamais rien laisser au hasard, leur façon de vouloir me protéger sans raison apparente ou de s’inquiéter pour un rien dès que j’étais en cause.

Ses semestres s’étaient achevés, et il était retourné dans ce pays si grand qu’il pouvait s’y perdre pour toujours sans jamais retrouver son chemin vers moi. La date était fixée depuis le commencement, nous avions su dès le début que la fin de notre histoire était déjà écrite, aussi les adieux ne furent pas déchirants. Certes il me manqua un moment, surtout pour l’aide que j’avais pris l’habitude de lui demander. Parfois j’hésitais entre plusieurs traductions possibles pour un mot et je voulais attendre qu’il rentre pour en discuter avec lui, me rappelant au dernier moment que s’il était en ce moment dans un amphithéâtre, c’était à des milliers de kilomètres de moi et qu’il ne passerait pas la porte pour m’embrasser sur le front. Au vu de la suite des événements, peut-être que son départ m’affecta en réalité beaucoup plus que je ne souhaitais l’admettre.

Quoi qu’il en soit nous nous étions quittés en bons termes et il m’avait même envoyé, à l’occasion des fêtes et de mes anniversaires, quelques messages que j’avais laissés sans réponse, plus par distraction que par volonté de l’ignorer. Je savais qu’il ne me refuserait pas un coup de main et, comme je n’étais pas au mieux de ma forme, je n’entrevoyais dans l’immédiat pas de meilleure solution pour pouvoir terminer dans les temps. Je me décidai donc à lui envoyer un mail avec les passages en question, accompagnés de mes propositions de traduction, en français et en anglais. Bien sûr, avec mon sens légendaire de l’organisation, je n’avais pas pris mon ordinateur, mais le standardiste me laissa utiliser celui de l’accueil — ce qui m’arrangeait d’autant plus que mon téléphone, en plus d’être obsolète et pour l’heure introuvable, avait l’écran si abîmé qu’y écrire un long texte sans faute relevait de la gageure pure, je ne l’utilisais donc à des fins professionnelles qu’en tout dernier recours.

Une fois que ce fut fait, sentant que je ne parviendrai à rien de plus pour la journée, je me changeai et m’allongeai pour lire. J’étais toujours dans la même position quand la porte s’ouvrit sur Alexis, un sachet de viennoiseries dans une main et des gobelets dans l’autre. Il se figea un instant et regarda autour de lui d’un air désespéré.

— Je n’ai jamais compris comment tu arrivais à mettre autant de bazar en si peu de temps.

— C’est pour dissuader les gens d’entrer malgré la porte ouverte. Si un cambrioleur arrive il se dira qu’un confrère est déjà passé avant lui.

— Mange au lieu de raconter n’importe quoi. Je t’ai apporté un mocha.

J’attrapai avec reconnaissance la boisson qu’il me tendait, sans même jeter un œil aux croissants qu’il déposa sur le bureau. Je n’avais vraiment pas faim. Assise en tailleur sur le lit, je terminai mon livre en savourant mon café au chocolat ; j’adorais ça, mais je ne prenais jamais le temps d’aller en chercher, me contentant à la place d’une mixture instantanée peu ragoûtante — mais qui avait l’immense avantage de pouvoir se stocker longtemps dans mes placards vides et d’être d’une insipidité constante même après plusieurs passages au micro-onde.

Je le voyais vaguement s’agiter autour de moi, sans y prêter attention, il finirait bien par se poser quand l’envie lui en prendrait. J’attaquais le dernier chapitre de mon roman quand il s’assit enfin à côté de moi. Je l’entendis me dire quelque chose à quoi je répondis en grognant, et il n’insista pas ; il savait pertinemment que je ne supportais pas d’être dérangée en pleine lecture.

Enfin je posai mon livre pour constater qu’il avait ramassé, empilé et plié consciencieusement habits et documents. Je ne le remerciai pas, je ne lui avais rien demandé ; s’il avait tout laissé en l’état, il n’aurait pas pu s’empêcher d’y penser toute la journée, c’était avant tout pour soulager ses propres manies qu’il avait rangé. Je ne faisais pas partie de ces gens qui prétendent être plus heureux au milieu du désordre, que cela stimule leur imagination ou qu’ils s’y retrouvent parfaitement, c’était simplement que les considérations d’ordre matériel ne m’atteignaient pas, je n’arrivais pas à m’y astreindre. J’abandonnais et retrouvais mes affaires au gré de mes errances. Pour autant, comme la plupart des gens, j’appréciais savoir rapidement où se trouvaient les objets et que mes vêtements ne soient pas traités comme de vulgaires chiffons, aussi après chacun de ses passages chez moi j’avais l’impression d’avoir été témoin d’un incroyable tour de magie et j’en profitais d’autant plus que je savais qu’il ne durerait pas.

Avant ma période trouble, je n’avais déjà pas de temps à consacrer au rangement ou au ménage ; j’étais toujours en mouvement entre mes lectures, mes cours, mes mémoires, mes sorties, je courais les concerts et les expositions, j’enchaînais les soirées. Il me fallait vivre dans une explosion permanente de sons et de couleurs. Ensuite, tout s’était arrêté brutalement et alors je n’avais plus eu ni le courage ni l’envie de me préoccuper de mon intérieur. Je réalisais seulement à quel point cette énergie qui m’habitait alors me manquait.

— Tu m’as parlé ?

— Tu ne vas vraiment rien manger ? On a rendez-vous pour essayer mon costume, Seth n’est pas là, alors je vais devoir faire confiance à ton seul jugement. Ensuite on…

La simple évocation de ce prénom suffit pour que mon cerveau marquât un temps d’arrêt ; le seul Seth que nous connaissions en commun, le seul que je connaissais tout court, était son petit frère, de quatre ans son cadet, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils n’avaient jamais été proches, bien au contraire. Je le revoyais parfaitement nous espionner quand nous étions adolescents, ne manquant pas une occasion de nous menacer d’aller dire à leurs parents que nous avions bu, fumé ou que l’un des deux avait découché. Parfois, de ses petits yeux sombres, il nous regardait en silence par la porte entrebâillée, immobile pendant de longues minutes, et j’avais beau savoir que ce n’était qu’un gamin, il me faisait peur. J’avais certainement mal compris ou peut-être qu’il avait fait un lapsus. Il devait y avoir un courant d’air dans la chambre, et par réflexe je vérifiai du regard que la fenêtre était bien fermée, car au même moment je fus parcourue d’un frisson.

— Seth ?! Ton frère ? C’est aussi ton témoin ? Je me disais bien qu’après tout ce temps j’avais loupé quelques chapitres, mais là on est carrément passé sur un autre livre, et du registre de la science-fiction.

— Il a beaucoup changé et on s’est rapprochés. Tu jugeras par toi-même, en qualité de témoins vous aurez des choses à voir ensemble. Donc je reprends : essayage de costume, ensuite on va manger, et non ce n’est pas négociable, cette après-midi on fait ce que tu veux et ce soir tu viens dîner à la maison. C’est une idée de Pauline et je te préviens c’est sans doute un guet-apens.

Tout en enfilant ma veste et mes chaussures, je réfléchissais à ce qu’il venait de me dire et je restais sceptique ; mais comme il l’avait dit je pourrai toujours me faire ma propre opinion. Je n’arrivais pas à imaginer Seth adulte, j’avais beau faire je demeurais figée sur la dernière image que j’avais de lui : celle d’un adolescent de quatorze ans, maigre, avec des yeux trop noirs, un visage pâle masqué par des mèches grasses de cheveux foncés, qui se déplaçait comme une ombre dans des vêtements informes et dont je n’avais que rarement entendu le son de la voix — même quand il se battait avec Alexis le plus souvent il encaissait les coups sans broncher, ne lui renvoyant qu’un regard méprisant qui me faisait froid dans le dos. Un rapide calcul me rappela qu’il allait maintenant avoir vingt-trois ans : plus vraiment un enfant.

Comme nous passions devant la réception de l’hôtel, je redemandai à utiliser l’ordinateur afin de vérifier si j’avais eu une réponse à mon mail. C’était mon jour de chance, Igor avait été réactif, je pourrai donc boucler ma traduction dans la journée. Je décidais d’abuser encore un peu et j’imprimai le tout pour pouvoir lire tranquillement ; je notai mentalement le prénom de l’employé de l’hôtel pour lui laisser un pourboire en partant. Pressée de savoir ce qu’Igor m’avait conseillé, je commençai à lire tout en marchant, mais je n’avais pas parcouru plus de deux lignes qu’Alexis me retira d’un geste vif le papier des mains, manquant de me faire trébucher. Il y jeta un œil, en fronçant les sourcils devant les caractères cyrilliques, avant de finir par ranger le tout dans sa poche, non sans l’avoir au préalable plié soigneusement.

— Arrête de lire en marchant, personne ne fait ça et tu vas tomber. En plus, on sera bientôt arrivés, ça peut attendre jusque-là. Et si tu as besoin d’envoyer des mails, je peux te prêter un ordinateur portable ou te passer mon téléphone, tu sais.

— Rends-moi ça. Tu sais que je préfère bosser sur papier et je n’ai pas besoin de regarder où je marche, tu le fais pour moi. Je ne sais même pas où on va.

Il ne prit pas la peine de me répondre, mais ne fit pas non plus un geste quand je récupérai les feuilles avant de les mettre dans mon manteau, en prenant un malin plaisir à les froisser juste pour l’agacer ; ce qui fonctionna, car je le vis lever les yeux au ciel.

Même si j’étais curieuse, il avait raison sur un point : je pouvais attendre d’être à la boutique, je pourrais m’y asseoir tranquillement pour travailler car, le connaissant, il risquait d’en avoir pour un moment jusqu’à trouver la tenue parfaite. J’avais hâte d’avancer sur mon travail, mais je me demandais surtout, bien malgré moi, si le message était purement formel ou s’il comportait quelques lignes plus personnelles. Dans ce cas j’espérais qu’elles étaient en anglais car, ma connaissance du russe avait beau être correcte, je voulais être certaine de ne pas me méprendre sur leur sens. Alors que nous passions près de la cathédrale, les cloches sonnèrent onze heures ; qui avait besoin d’une montre dans une ville où l’on trouvait des églises à chaque coin de rue ? Au lieu d’assister à un défilé de mode, j’aurais volontiers flâné dans les rues, ou été m’asseoir sur les quais de l’Ill pour poursuivre ma lecture, mais pour Alexis le respect du programme était sacré et, comme il allongeait imperceptiblement le pas, je supposais que nous étions déjà en retard. Comme s’il lisait dans mes pensées, il se retourna vers moi :

— On est presque arrivés. Promis pour le reste de la journée tu pourras traîner comme tu veux. Est-ce que je peux au moins espérer un avis objectif sur les essayages ?

— Je vais faire de mon mieux, mais à moins que ce ne soit des kilts ou des costumes victoriens je doute de t’être d’un grand secours.

— Parfait, je savais que tu étais la femme de la situation, ajouta-t-il avec un grand sourire. Viens c’est par là.

La boutique, ouverte uniquement sur rendez-vous, était une alcôve discrète toute en boiserie sombre, mobilier en cuir et lumières chaudes. On avait l’impression d’être dans la bibliothèque d’une maison bourgeoise du dix-neuvième siècle et je m’attendais à voir débarquer à tout moment un majordome me demandant si je voulais de la glace ou non dans mon whisky — évidemment que non. J’adorais l’ambiance qui y régnait, et le fauteuil club dans lequel je m’installai avec une tasse de café — tant pis pour le whisky — était si confortable que je décidai de laisser le futur marié essayer tous les modèles disponibles si l’envie lui en prenait. Le vendeur, professionnel et impeccable jusqu’au bout des ongles, réussit même l’exploit de me saluer chaleureusement sans me regarder de travers.

Alexis n’était même pas encore dans la cabine d’essayage que j’avais déjà commencé à lire mon mail. Comme il m’avait abandonné sa veste, j’y fouillai pour y trouver son téléphone et un stylo (je savais qu’il ne sortait jamais sans, même s’il devait être la dernière personne sur terre dans ce cas). Les remarques d’Igor étaient judicieuses et me confortaient dans la plupart de mes choix, il ajoutait également quelques suggestions auxquelles je n’avais pas pensé. J’inscrivis sans tarder mes réflexions dans la marge pour ne pas les oublier quand je rédigerai la version finale.