De la constitution à l'accord de Carthage - Hatem M'rad - E-Book

De la constitution à l'accord de Carthage E-Book

Hatem M'rad

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Beschreibung

La IIe République est peut-être mal née.

La IIe République est peut-être mal née. Elle est en train de payer le prix d’une Constitution un peu trop transactionnelle, objet de tiraillements et de marchandages politiques entre séculiers et islamistes. Ces derniers, ont rudement négocié à l’ANC, en position de force, un régime parlementaire tendant à l’éclatement des pouvoirs entre plusieurs autorités politiques, de telle sorte que même renvoyés à l’opposition, ils puissent détenir encore de l’influence à défaut des clefs de l’Etat. Pour contourner l’obstacle politique, rassurer une opinion désemparée, contrariée par la lenteur des réformes, la montée de la corruption et la gravité de la situation économique, le Président de la République a proposé aux différents partis l’idée d’un gouvernement d’union nationale, devant mettre en œuvre d’un commun accord un programme d’urgence contenant une liste de priorités, en vue de faire redémarrer la machine étatique, essouflée par les crises multiples.

Ce livre retrace les différents évènement qui ont marqué cette période qui a vu les premiers linéaments, voire les premiers balbutiements, de la nouvelle République, symbolisant la rupture avec le système autoritaire.

EXTRAIT

Dans les régimes parlementaires habituels, tant les gouvernements de coalition (coalitions restreintes ou élargies) que les gouvernements d’union nationale sont dirigés par un premier ministre issu du parti détenteur de la majorité électorale. Il s’agit d’ordinaire d’un homme politique de premier plan. Ces gouvernements peuvent inclure tous les partis qui veulent bien y participer, pour peu qu’ils se mettent d’accord sur un plan ou charte de gouvernement, et tous les technocrates possibles. Pourquoi Essebsi tient tant à faire passer le message (adressé surtout à Ennahdha) qu’un premier ministre indépendant est la seule preuve de son intention de ne pas gouverner seul ? On peut ne pas gouverner seul et mettre un premier ministre de Nida. Puisque les autres partis acceptent d’y être. Dans ce cas, peu importe qu’Ennahdha soit au gouvernement ou pas, le gouvernement est tenu par le parti majoritaire et par un homme politique de premier plan. On aurait respecté l’esprit du gouvernement parlementaire. Et on aurait satisfait ainsi et les électeurs de Nida et de ses alliés, ainsi que la base du parti, sans mécontenter totalement les autres composantes du gouvernement.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Hatem M’rad est professeur agrégé de science politique à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis. Il est Président-fondateur de l’Association Tunisienne d’Etudes Politiques, et ancien membre du Comité Exécutif de l’International Political Science Association (IPSA). Il est l’auteur, entre autres, de Libéralisme et liberté dans le monde arabo-musulman (Les Cygnes, Paris, 2011) ; Le déficit démocratique sous Bourguiba et Ben Ali (Nirvana,2015) ; Libéralisme et antilibéralisme dans la pensée politique (Les Cygnes, 2016) ; Tunisie, de la révolution à la constitution (Nirvana, 2014); De la Constitution à l’accord de Carthage (Nirvana, 2016). Il tient une chronique hebdomadaire au journal numérique Le Courrier de l’Atlas.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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 «N’oubliez pas que les systèmes, les discussions, les théories, les maximes, les idées, comme aussi les livres, les pièces de théâtre, les conversations, comme aussi les commentaires, imitations, adaptations, résumés, développements, traductions, et tout ce qui remplit les années d’études, que tout cela n’est que préparation et gymnastique. La vérité est momentanée, pour nous, hommes, qui avons la vue courte. Elle est d’une situation, d’un instant ; il faut la voir, la dire, la faire à ce moment-là, non avant, ni après, en ridicules maximes ; non pour plusieurs fois, car rien n’est plusieurs fois. C’est là que j’attends le sage, au détour du chemin».

Alain

«Les marchands de sommeil»

Discours de distribution des prix 

au lycée Condorcet en 1904 

Introduction

Ce livre est la suite chronologique du livre précédent intitulé Tunisie: de la Révolution à la Constitution, un receuil de nos chroniques de presse, publié chez le même éditeur (Nirvana) en 2014. La délimitation temporelle de nos articles se situe cette fois-ci de la Constitution (janvier 2014) à l’accord de Carthage concrétisant l’initiative du président Béji Caïd Essebsi de gouvernement d’union nationale (juin-juillet 2016) et provoquant le vote de défiance contre le chef du gouvernement Habib Essid. Une période qui a vu les premiers linéaments, voire les premiers balbutiements, de la nouvelle République, symbolisant la rupture avec le système autoritaire. 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les premières marches de la IIe République ont été globalement incohérentes, désarticulées, voire chaotiques. On rappelle que la « République » est le régime politique dans lequel le pouvoir relève de la chose publique (Res publica), et qui implique que ses détenteurs l’exercent, non pas en vertu du droit divin ou de l’hérédité, comme dans la monarchie, mais en vertu d’un mandat conféré par le corps électoral. Tandis qu’une nouvelle République est, elle, le nom donné au régime politique issu d’une nouvelle Constitution. La Tunisie était gouvernée par la monarchie husseinite jusqu’en 1957, date de la proclamation de la République et de la déposition du Bey, sa première République résultait officiellement de la Constitution de 1959. Sa IIe République est aujourd’hui issue de la Constitution de 2014. Cette dernière Constitution, qui a été adoptée à l’Assemblée Nationale Constituante à une très forte majorité de 200 voix favorables sur 217, a effectivement inauguré « l’ère » de la IIe République. Cette nouvelle phase était fiévreusement attendue par les Tunisiens et les démocrates, notamment suite aux déceptions marquantes du règne de la troïka qui, dirigée depuis octobre 2011 par le parti islamiste majoritaire, Ennahdha, et deux partis du centre gauche, le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, a fini par susciter la méfiance générale de l’opinion publique. Au surplus, cette Constitution marquait la fin de la transition et du régime provisoire.

 Arrivés au pouvoir à la suite d’une élection démocratique, les islamistes ont gouverné durant trois ans de manière abusive et peu démocratique. Alors même que la Tunisie était dans une difficile phase de transition, qui devait associer l’ensemble des partis et forces sociales, les islamistes étaient enclins à gouverner sans partage. Ce n’étaient pas les aspirations de la Révolution qui les intéressaient en premier lieu, mais plutôt l’islamisation accélérée de la société. Ils étaient conscients que la durée de leur pouvoir était tributaire de l’évolution des débats sur la Constitution, ils n’ont pas manqué alors de les faire trainer en longueur. De là leur entêtement à gouverner par la force brute, par la violence ; de là leur tendance à annihiler les droits de l’opposition, ainsi que l’héritage moderniste bourguibien et les acquis historiques de la Tunisie. 

Bref, les islamistes rêvaient d’un autre monde céléste (chariâ, califat, rôle subalterne de la femme), introuvable en terre tunisienne. Ils étaient habités par une religiosité dogmatique et passéiste et non par le bien-être de la Tunisie et la liberté du Tunisien. Il importait pour les démocrates et l’opinion de mettre fin aux dérives de leur gouvernement, ayant conduit à des échecs économiques, sociaux, politiques et diplomatiques et de mettre fin à la crise de confiance qui en est résultée à leur égard. L’assassinat du constituant Mohamed Brahmi en juillet 2013 a précipité la déconfiture d’Ennahdha et le retrait du gouvernement Ali Laârayedh. Chose qui a permis l’aboutissement du processus du Dialogue national, l’achèvement de la Constitution le 27 janvier 2014 et l’organisation d’élections législatives et présidentielles plurielles et démocratiques.

La Ie République bourguibienne, symboliquement fondée en 1959 par la Constitution du 1er juin, prolongée sous le règne de Ben Ali, abrogée après la révolution, était de type autoritaire, unilatérale, monopolistique, irrévérencieuse à l’égard des libertés et des postulats démocratiques. La forme prévalait sur la substance. Elle était une « non République », tant dans le sens étymologique que dans le sens pratique du terme. La République n’était pas une Res publica, mais la chose de quelques-uns, d’un parti, d’un clan, d’une famille, d’un seul. Il n’est pas faux de considérer la IIe République tunisienne comme la véritable Ie République sur le plan substantiel et effectif. C’est elle qui portait le projet républicain et démocratique, même si paradoxalement elle résultait d’une Constitution à laquelle les islamistes ont pris une part prépondérante

La Révolution du 14 janvier 2011 signifiait la chute d’un dictateur, la fin d’une « République » confisquée. Elle était une rupture, un intermède, une transition entre deux phases historiques. La victoire électorale des islamistes à l’Assemblée Nationale Constituante en octobre 2011 n’a réconcilié les Tunisiens ni avec l’esprit républicain, ni avec la démocratie, ni avec la liberté, ni avec la dignité révolutionnaire. Il y a eu plutôt substitution d’un ordre islamiste violent à un autre ordre séculier non moins violent.

La Constitution du 27 octobre 2014 et son nouveau régime politique annoncent l’entrée du système politique dans la IIe République. Mais il a fallu attendre le déroulement des élections législatives et présidentielles et l’installation du gouvernement au début de 2015 pour que le nouveau régime politique entre, officiellement et complètement, en scène et en application. Il s’agit d’un régime parlementaire atténué, où l’effectivité du pouvoir est accordée au gouvernement, comme il est de tradition dans les régimes parlementaires. Mais aussi, un régime faisant du président de la République un personnage élu par le peuple directement, doté de quelques attributions spéciales, notamment en matière diplomatique, sécuritaire et législative, contrairement cette fois-ci aux régimes parlementaires classiques, où le chef de l’Etat a souvent un rôle secondaire, voire protocolaire. 

Toutefois, ce régime constitutionnel n’a pas fait l’objet d’une lecture adéquate de la part de la nouvelle majorité nidéiste, et spécialement de la part de son leader Béji Caïd Essebsi, qui a préféré, au vu de son âge avancé, accéder à la présidence de la République, alors qu’en tant que chef de la majorité, il aurait dû normalement être le chef du gouvernement, la nouvelle autorité institutionnelle du régime. Le président Essebsi s’est transfiguré en  une autorité supérieure de fait sous couvert de la fonction arbitrale présidentielle, tandis que le chef du gouvernement Habib Essid, un technocrate, sans parti, désigné par le Président, fait office d’autorité subalterne de fait, faisant écho à la volonté présidentielle. Le président souhaitait désigner un chef de gouvernement neutre en vue de trouver des accomodements avec les quatre partis de la coalition gouvernementale, et surtout Ennahdha, la deuxième force du pays, sans laquelle, la forteresse de Nida Tounès, d’Essebsi et du gouvernement s’écroulerait comme un château de cartes. 

Ce n’est donc pas un hasard si la IIe République a paru balbutiante, incohérente et désarticulé dès son entrée en vigueur. Le régime parlementaire est triplement vicié à la base : il n’est d’abord pas conforme aux institutions et à l’esprit du système établi par la Constitution ; ensuite, il est interprété de travers par la nouvelle majorité politique et par son leader pour des raisons de rééquilibrage politique ; enfin ce régime, fondé sur la collaboration politique, suppose une certaine culture du système parlementaire, qui fait encore défaut chez la nouvelle classe politique, l’élite et l’opinion, formés durant un demi-siècle à l’école présidentialiste, où le chef au sommet pouvait incarner à lui seul l’ensemble du régime.

De surcroit, les premières marches de la IIe République n’ont été ni fluides, ni aisées. L’action de la coalition gouvernementale (Nida Tounès, Ennahdha, UPL, Afek Tounès), qui a évolué en pleine recomposition politique, s’est heurtée aux difficultés de l’exercice du pouvoir. Le gouvernement a coïncidé d’emblée avec la montée du jihadisme daechien, qui n’a pas manqué de terroriser le pays (Bardo, Sousse, Tunis, Ben Guerdane), en profitant des facilités démocratiques du système, du chômage et de la grave crise économique, du chaos social et de la fragilité de l’Etat, qui a du mal à trouver ses repères et d’assurer toute l’autorité nécessaire requise pour  le pays, faute de moyens et de ressources. Cet ensemble d’obstacles a renforcé le mur d’incompréhension qui s’est installé entre l’opinion et le gouvernement. Le premier ministre Essid, un homme non politique, n’est pas parvenu à instaurer pleinement un climat de confiance avec l’opinion, comme avec le parti majoritaire, Nida, qui aurait préféré se charger lui-même de la désignation du premier ministre, en proposant un des siens.

La crise de Nida Tounès et la scission qui s’en est suivie assombrit et complique le nouveau profil du parti au pouvoir, l’action du gouvernement, de la coalition et du Président Essebsi lui-même, condamné par la force des choses, et à plusieurs reprises, à délaisser sa stature  présidentielle au profit de celle du leader fondateur du parti. Car, dans son propre parti, deux groupes de personnes qui, outre leurs rivalités personnelles, ne s’entendent plus sur le destin de Nida et sur la nature de son prochain Congrès. Un congrès qui devrait être constitutif pour le groupe de Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, propulsé au devant de la scène et soutenu principalement par les destouriens, rcédistes, et aussi par Ennahdha ; et électif pour le groupe de Mohsen Marzouk, soutenu principalement par les démocrates et la gauche du parti et quelques destouriens et rcédistes. L’intervention du président Essebsi n’a pas suffi à cicatriser la plaie, Nida subit effectivement une implosion, à travers la scission du groupe de Marzouk représentant 28 députés, résolu à fonder un nouveau parti se réclamant de la même mouvance que le parti originaire : le bourguibisme et le réformisme.

Du coup, non victorieuse aux élections législatives de 2014, Ennahdha (69 sièges) se retrouve majoritaire à l’Assemblée des Réprésentants du Peuple, non pas par son propre fait, mais à la faveur de la défection de vingt-huit députés de Nida (qui passe de 85 à 58 sièges) qui ont aussitôt démissionné du groupe parlementaire de Nida et rejoint le nouveau parti de Mohsen Marzouk, « Machrou’ Tounès » (Projet de Tunisie). Normalement dans un régime parlementaire, dans de tels cas, il incombe au gouvernement de poser la confiance au parlement ou de démissionner et au président de la République de dissoudre le parlement, en vue de prendre l’opinion à témoin à travers des élections anticipées. Mais, les autorités politiques et la coalition font comme si cet obstacle politique n’existait pas. Les dispositions constitutionnelles sont d’ailleurs complexes et confuses à ce sujet. La nouvelle République, décidément mal partie, peine à faire ses premiers pas.

La IIe République est peut-être mal née. Elle est en train de payer le prix d’une Constitution un peu trop transactionnelle, objet de tiraillements et de marchandages politiques entre islamistes et séculiers. Les arrière-pensées du leader islamiste Ghannouchi semblent avoir porté leurs fruits. Il a rudement négocié à l’ANC, en position de force, un régime parlementaire tendant à l’éclatement des pouvoirs entre plusieurs autorités politiques, de telle sorte que même renvoyés à l’opposition, les islamistes puissent détenir encore de l’influence à défaut des clefs de l’Etat. Ainsi les islamistes retrouvent un rôle majeur dans la IIe République, malgré leur défaite électorale : ils ont un pied dans l’opposition, en tant que deuxième parti électoral, et un autre au pouvoir, en tant qu’associé incontournable et nécessaire de Nida dans la coalition gouvernementale.

Pour contourner l’obstacle politique, rassurer une opinion désemparée, contrariée par la lenteur des réformes, la montée de la corruption, la gravité de la situation économique, la persistance des désordres et des agitations, le déclin spectaculaire de l’autorité de l’Etat, et déçue par le gouvernement Essid, le Président de la République Béji Caïd Essebsi a proposé aux différents partis l’idée d’un gouvernement d’union nationale, devant mettre en œuvre d’un commun accord un programme d’urgence contenant une liste de priorités, en vue de faire redémarrer la machine étatique, essoufflée par les crises multiples. Le Président, pour assainir et stabiliser la question économique et sociale, a exigé la participation à ce gouvernement des deux grandes organisations syndicales des travailleurs et des patrons, l’UGTT et l’UTICA, pour que ce gouvernement soit stable et ait un certain poids. La proposition est aussitôt mise en forme dans « l’accord de Carthage » qui a été signé par 9 partis politiques, outre l’UGTT, l’UTICA et l’UNTT, élargissant ainsi la base consensuelle du gouvernement.

En vérité, le président Essebsi a attendu la mutation politique et historique d’Ennahdha, officialisée dans son Xe Congrès de Hammamet de mai 2016, pour annoncer son initiative de  gouvernement d’union nationale et lui donner un éventuel impact. Ennahdha a en effet décidé de séparer le volet politique de la prédication, de rompre avec l’islam politique des Frères musulmans, de devenir moins wahabite que tunisien, en tant que parti politique « spécialisé » dans la politique, intégré dans le jeu institutionnel et démocratique (il l’était déjà en fait). Ennahdha a fait le trop-plein sur le plan électoral en 2014, il lui reste à s’ouvrir sur d’autres catégories sociales et d’autres électeurs, et se faire acceptée définitivement et sans ambiguïté auprès des modernistes et des instances internationales. On peut dire que l’évolution d’Ennahdha, et la nature de son action politique, seront à même d’édifier les Tunisiens sur la portée d’une telle mutation, qui reste pour l’instant une des étapes essentielles du début de la IIe République.

Tunis, le 2 août 2016 

CHAPITRE I : LA TUNISIE DES PROFONDEURS : CIVILISATION, HISTOIRE ET POLITIQUE

La Tunisie méditerranéenne

Le Président Bourguiba, connu pour son audace verbale, était, le moins qu’on puisse dire, allergique à l’Egypte de Nasser, dont le soutien à l’idée de l’unité et du nationalisme arabe dissimulait, pour lui, une volonté hégémonique sur le monde arabe, y compris sur le Maghreb. Au fond, l’Orient le hérissait avec tout ce qu’il colporte comme archaïsme religieux et tribal. Son occidentalisme affiché était justifié non seulement par la modernité et le progrès fondés sur la raison, mais aussi par la résistance aux préjugés traditionnels de l’Orient compliqué. Il disait, pour mieux marquer la différence de la Tunisie et du Maghreb à propos des Arabes de l’Orient :»Ce qui nous lie aux Arabes ne relève que des souvenirs historiques. Il est de l’intérêt de la Tunisie d’avoir des liens avec l’Occident et avec la France en particulier. Marseille est plus proche de nous que Bagdad, Damas ou Le Caire. L’accès à la mer méditerranée est plus facile que l’accès au sahara libyen».

En fait, au-delà de l’audace de leur auteur, ce qui est vrai dans ces propos, c’est qu’en effet, la Tunisie n’est pas seulement arabe ou musulmane, elle est aussi méditerranéenne, et d’abord phénicienne. Avant la fondation même de Carthage, les phéniciens de Tyr, peuple marin et commerçant, ont fondé la Tunisie. Ils se sont installés au nord-est de la Tunisie à la fin du 12e siècle avant J.C., en 1101 ou 1100 avant J.C., c’est-à-dire il y a 3000 ans (30 siècles), alors que le pays n’a été arabisé et islamisé que depuis 14 siècles environ. Ces Phéniciens ont fondé également avant cela d’autres villes, au Maroc (Larache) ou en Espagne (Cadix, Alméria, Almunécar ou Malaga). 

Pourtant, les deux dernières Constitutions tunisiennes, sous prétexte de compromis et de conciliation entre traditionalistes et modernistes (celle de 1959), puis entre islamistes et démocrates laïcs (celle de 2014) se permettent de jouer avec l’histoire du pays et d’amputer les sphères civilisationnelles dans lesquelles il s’insère. La civilisation est devenue un objet de marchandage partisan, et pas seulement politique. L’article 1er de ces deux Constitutions définit en effet de manière incomplète et fausse notre civilisation. La Tunisie est seulement un Etat arabe et musulman, alors que plusieurs civilisations méditerranéennes ont abrité ce petit pays, carrefour de civilisation, depuis 3000 ans.

Si on veut définir l’aire civilisationnel d’un pays, ou on le fait de manière complète ou on abandonne le projet. Certains députés ont proposé lors des débats sur la Constitution de 2014 d’ajouter le caractère méditerranéen de la Tunisie. Leur proposition n’a pas été massivement suivie. Les islamistes majoritaires n’en voulaient pas, et les autres partis laïcs, alliés ou opposés à Ennahdha, ne voulaient pas remettre en cause un compromis politique et constitutionnel déjà compliqué, au nom d’une question  « superfétatoire » d’ordre civilisationnel. Pourtant, la Tunisie n’est ni totalement arabe, ni totalement musulmane, comme d’ailleurs d’autres pays du Maghreb, même si l’islam est la religion la plus suivie par la population. Certains citoyens non arabes, juifs, ou autres ne s’y reconnaitront pas. 

Pourtant, la « méditerranéïté » du pays aurait pu illustrer la seule caractéristique, ou même valeur, qui manque dans cette définition constitutionnelle du pays: la modernité, dans son sens civilisationnel, historique et géographique. La Méditerranée est en effet un espace dynamique, un système de circulation, des routes de mer et de terre exploitées par des marchands, artisans, des villes, des cultures et des politiques. Un échange de communication donnant forme à des activités multiples et à une civilisation méditerranéenne. Des Phéniciens et Grecs des premiers temps jusqu’aux Etats modernes d’aujourd’hui. Une civilisation des deux rives, du nord et du sud, qu’on tente d’ailleurs, non sans mal, depuis quelques années de mettre en forme politiquement, à travers le processus de Barcelone et l’Union pour la Méditerranée.

On ne joue pas impunément avec la chose civilisationnelle. Les identités sont complexes, tout comme les civilisations à l’intérieur desquelles elles se situent. Civilisations et cultures sont toujours enchevêtrées les unes sur les autres. L’exclusivisme en la matière est une illusion. Même sur le plan linguistique, comme le relèvent les historiens, la Tunisie a une histoire multilingue. Elle s’insère aussi bien dans le cadre des langues chamito-sémitiques, comme le punique, le berbère ou l’arabe que dans celui des langues indo-européennes, telles que le latin et d’autres langues européennes, ainsi que le turc. 

La Tunisie ne peut être seulement arabo-musulmane. Elle n’est ni yémenite, ni wahabite, ni occidentale, ni slave. Elle était des siècles durant méditerranéenne, elle l’est encore aujourd’hui et elle le sera sans doute demain. Ce n’est pas nous qui parlons des civilisations, ce sont les civilisations qui parlent en nous. Sardaigne, Marseille, Sicile, Grèce, Liban, Espagne, Tunis, Istanbul, Malte, Yougoslavie, le Caire font l’histoire de la Méditerranée et incarnent ses valeurs. Cet espace méditerranéen a marqué tout le monde. Ses traces culturelles, économiques et psychologiques sont indélébiles. On ne classe pas impunément les civilisations dans les fonds de tiroir comme on classe les registres ou les dossiers.

 Ne l’oublions pas, trois civilisations ont marqué en profondeur la Méditerranée: l’Occident, l’islam et les Orthodoxes. Le tempérament profond des Tunisiens vient sans doute de là : ouverture, esprit commerçant, douceur de vivre. Certains hommes politiques tunisiens l’ont compris, d’autres sont passés à côté.

Site Le Courrier de l’Atlas, 15 avril 2015

A propos de la modernité tunisienne

La plupart des Tunisiens ont tendance à considérer que la modernité du pays d’après l’indépendance est redevable en gros à Bourguiba seul. C’est lui qui a libéré le pays, qui a plus ou moins sécularisé le pays, libéré la femme par un code de statut personnel, limité l’anarchie démographique en limitant les naissances dans un pays en voie de développement, incité les Tunisiens à ne pas jeûner au mois de ramadan en vue de consacrer leur « jihad » à la lutte contre le sous-développement, réduit à néant l’enseignement traditionnel de la célèbre Al-Zitouna, et surtout qui a propulsé une politique éducative moderne, séculière, gratuite fondée sur la science et le progrès dont les résultats ont eu un impact positif sur les nouvelles élites de l’après-indépendance, comme sur celle de l’après-révolution. Le ministre de l’éducation, Néji Jalloul ne cesse de dire qu’« on est tous les enfants de Bourguiba » sur le plan éducatif. Les Tunisiens le pensent aussi, surtout les femmes et les laïcs.

Bourguiba lui-même, considérait que, du fait qu’il a lutté contre les colonisateurs, qu’il a créé un parti moderne, le néo-destour, qui a rompu avec le « vieux destour », à l’aide d’une nouvelle élite moderniste et qu’il a établi un Etat moderne pour une société moderne, devant rompre avec la tradition et les préjugés, il méritait le titre du père de la modernité du pays. Réformateur, moderniste, progressiste, audacieux, Bourguiba l’était à coup sûr. Non idéologue et pragmatique, il l’était aussi. La preuve, il est passé d’une politique socialisante sous Ahmed Ben Salah à une politique libérale sous Hédi Nouira. Son idéologie, c’est le progrès, fût-ce au prix du silence de tous. Sa hantise, ce sont les préjugés et l’irrationnel qui surplombent les traditions. Pour lui, comme le disait l’ancien premier ministre travailliste britannique Tony Blair, « Une politique n’est ni de gauche, ni de droite, elle est efficace ou elle ne l’est pas ». Par pur réalisme, par conviction aussi.

Cela dit, Bourguiba n’est pas le seul moderniste ou le seul fait de civilisation en Tunisie. Durant un demi- siècle, on a exagéré la responsabilité de Bourguiba en la matière. Toute l’armada bourguibienne s’y est mise : talents oratoires et discours pédagogiques, Parti unique, militants destouriens, presse et médias propagandistes, manuels scolaires, l’hagiographie de Mohamed Sayah. Même Ben Ali a servi indirectement l’histoire bourguibienne du seul fait qu’il ait nié ou dénigré son apport. On l’a bien vu après la Révolution. Bref, la conscience tunisienne a été bien formatée durant plusieurs décennies sur l’apport exclusif de Bourguiba en matière de modernité. Bourguiba y a certes une part non négligeable. Il serait a-historique de le nier. Mais il n’est pas le seul acteur de la civilisation moderne dans l’histoire tunisienne. Cette préfabrication de l’histoire était plutôt un fait politique devant servir un dessein politique. Bourguiba tendait à sur-dimensionner son rôle. Il ne visait pas seulement à unifier un peuple encore tribal, il ne voulait pas seulement socialiser pour intégrer, pour plier et se faire obéir. Il visait aussi les youssefistes, le clan politique rival au sein du parti, partisan de l’identité arabo-musulmane, les Beys, l’ancien régime de l’époque, desquels il voulait se démarquer sur le plan de la modernité institutionnelle.

On ne peut pas altérer l’histoire, ni faire l’apologie de certains régimes au détriment d’autres pour des raisons politiques ou subjectives. Les animosités politiques déforment souvent l’histoire. Bourguiba, poussé par son égo et par l’accession rapide au pouvoir, a humilié les Beys, c’est un fait. C’est un fait aussi que les Beys étaient réputés être de mauvais gestionnaires pour avoir contribué à l’endettement du pays. Mais il faut reconnaitre, comme le rapportent nos historiens, que le jour où Hussein Bey, le fondateur de la dynastie husseinite est monté au trône en 1705, un fait de civilisation est apparu depuis cette époque par rapport à l’époque hafside. La sécurité est apparue, les routes deviennent plus sûres, le pays prospère, des palais, villas et jardins fleurissent un peu partout. La modernisation du pays s’accélère avec ce souverain bâtisseur. La dynastie devient nationale, moins liée à l’empire ottoman,  après le renversement des mouradites. Hussein Bey a noué des alliances avec les puissances européennes pour faciliter le commerce et développer les échanges. Puis, Ahmed Bey à partir de 1837, abolit l’esclavage sous la pression des puissances européennes, accélère la modernisation de l’Etat. Il développe une armée régulière pour mettre fin aux milices et corsaires, et crée l’école militaire de Bardo. A ce moment- là, les élites politiques et intellectuelles faisaient corps avec la monarchie husseinite et soutiennent la volonté de modernisation du pays à l’européenne. 

La modernisation de la Tunisie, il faut le dire, ne date pas de Bourguiba. Le grand réformateur Khereddine, devenu premier ministre, a créé à son tour le collège Sadiki, dispensant un enseignement moderne ouvert à la science et aux langues étrangères. L’éducation moderne n’est pas du seul ressort de Bourguiba. Ce collège a d’ailleurs formé la nouvelle élite moderne tunisienne, celle qui va propulser le mouvement des « Jeunes Tunisiens », qui va jouer un grand rôle dans la création du parti du destour, puis du néo-destour qui en est issu. Ils ont créé un journal « Le Tunisien » à partir duquel ils ont appelé à des réformes modernes.

Il est vrai que les Beys ont eu quelques difficultés dans la modernisation du pays. Les échanges commerciaux provoqués par les Beys ont provoqué aussi la dépendance économique et financière, les révoltes antifiscales (Ali Ben Ghedhahem) et le protectorat français en 1881. Où trouver l’argent ? Cela a toujours été le vrai problème de la modernisation sous les Husseinites. L’effort de modernisation a en effet un coût, comme celui de l’armée. 

Le mouvement moderniste tunisien subit également l’influence des réformateurs syriens, comme Kawakibi ; égyptiens comme Tahtaoui, Mohamed Abdou, Taha Hussein ; tunisiens, comme Khereddine, BayremV, Kabadou, Ibn Abi Dhiaf, cheikh Mohamed Lakhdhar Hassine ou cheikh Tahar Ben Achour. La modernisation du statut des femmes doit beaucoup à Tahar Haddad, qui a appelé à son affranchissement vis-à-vis de la chariâ. Le code de statut personnel de Bourguiba descend droit fil des œuvres de Tahar Haddad et notamment du livre « Notre femme, la législation islamique et la société ». Bourguiba a eu le mérite de prolonger la doctrine avec audace sur le plan politique et pratique. Ce qui n’est pas peu.

Mais, on ne devrait pas continuer à politiser l’histoire, comme l’ont fait Bourguiba et Ben Ali dans des registres différents. L’histoire tunisienne ne devrait être ni anti-beylicale, ni pro-républicaine, elle est ce qu’elle est. Il y a eu des Beys patriotes et réformateurs, comme des despotes Républicains, il y a eu des réformateurs modernistes au XIXe siècle, avant Bourguiba, comme des partisans du fixisme social et politique tant à ses côtés, qu’aux côtés de Ben Ali.

Le Courrier de l’Atlas, 23 juin 2016

Pour une modernisation rampante

La chance de la Tunisie, c’est que le parti qui a lutté contre la colonisation, le Destour, était un parti civil, libéral, qui prônait la modernité et le progrès. La Tunisie moderne n’était pas issue d’une guerre de libération nationale conduite par un parti révolutionnaire, faisant la part belle aux militaires, comme c’était le cas dans l’expérience algérienne. La Tunisie post-coloniale moderne n’était pas non plus issue d’un coup d’Etat militaire semblable à celui de Nasser en Egypte. La Tunisie a obtenu son indépendance vis-à-vis de la France à la suite d’une solution négociée et pragmatique, permettant des concessions de part et d’autre. A part la crise et la bataille de Bizerte en 1962, la Tunisie a obtenu son indépendance par la voie politique et non militaire, selon le vœu de Bourguiba, de Pierre Mendès-France et des Etats-Unis. 

La chance de la Tunisie, c’est aussi le caractère semi-séculier de la société et de la vie politique, produit d’une mentalité réformiste, pacifique, modérée, pragmatique. Des caractéristiques, somme toute, nécessaires à la survie d’un petit pays sans grandes ressources. D’ailleurs, la lutte pour la démocratie a toujours été le fait des organisations civiles, des syndicats, des associations militantes, des élites, des partis civils, des femmes, des étudiants. Les islamistes, peu populaires en Tunisie sous Bourguiba et sous Ben Ali pour leurs procédés violents, n’ont pas lutté pour la démocratie, mais pour la chariaâ, le califat et le gouvernement de Dieu. Ils n’étaient pas à ce moment-là forcés et contraints à défendre la cause démocratique.

La chance de la Tunisie, c’est qu’elle a aussi été gouvernée depuis l’indépendance par un Etat civil, et un chef politique autocrate, réaliste, pragmatique et progressiste, qui a su imposer une tradition, une culture et des institutions civiles dans le pays. Après l’indépendance, la Tunisie de Bourguiba a opté pour un régime républicain croyant en la modernité, l’Etat civil, la suppression des institutions religieuses et traditionnelle, l’éducation rationnelle, la liberté des femmes et la neutralité de l’armée. La tradition de neutralité de l’armée est très forte en Tunisie. Lors de la révolution encore, l’armée a pris le parti de la population et non des milices de Ben Ali, elle a refusé de tirer sur la foule. Aujourd’hui même, alors que la lutte contre le terrorisme jihadiste et contre les débordements frontaliers avec la Libye sont le fait de l’armée, celle-ci continue à être inféodée au pouvoir politique et à ne pas chercher à intervenir en politique.

La chance de la Tunisie, c’est aussi que sa révolution de 2011 n’était ni théocratique, ni idéologique, ni nationaliste, ni de gauche, ni de droite. Malgré leur révolution de 2011, les Tunisiens ne sont pas profondément révolutionnaires, leurs partis non plus. La révolution tunisienne était bien tunisienne. Aucun homme, aucun parti, aucune idéologie ne peut prétendre en être l’origine. Et c’est tant mieux ainsi. Tous les Tunisiens et Tunisiennes en sont les géniteurs. Tous étaient unis autour des valeurs fondamentales de la démocratie, de la dignité, de la justice, de la liberté.

Mais la Tunisie a commencé à perdre ses chances depuis que les islamistes ont gagné les élections de la constituante en octobre 2011. Une islamisation rampante, contraire aux traditions sociales, a commencé à voir le jour, un laxisme sécuritaire « soutenait » délibérément et politiquement cette islamisation sociale. Les salafistes occupaient les rues. Il était permis aux « enfants » des islamistes et d’Ennahdha au pouvoir de tout faire. Les islamistes ne pouvaient islamiser le pays ni par les institutions face à la vigilance des forces civiles (ce qui explique les assassinats face à l’adversité), ni à travers la sphère élitiste, en raison de l’absence criante d’élites islamistes à leur disposition. Ils ne pouvaient islamiser la société que par le bas, à travers leurs réseaux : associations caritatives, mosquées, écoles coraniques, prêches, médias et chaines TV : un ensemble géré par une masse d’argent ne pouvant provenir que de Qatar ou de l’Arabie Saoudite, les ressources financières de la Tunisie étant vidées aujourd’hui de leur substance. Leurs cibles restent les pauvres, les analphabètes et les enfants, facilement manipulables par le discours fétichiste et miraculé, par l’argent plein la vue et par l’héroïsme jihadiste. 

Face à l’islamisation rampante par le bas, les institutions n’y peuvent rien, aussi modernistes soient-elles. La masse ignore le fonctionnement des institutions ou les subtilités des différents régimes, comme elle ignore les lois et les règles élémentaires de la démocratie. Le renforcement sécuritaire est une solution conjoncturelle, valable à court terme, elle ne l’est plus à moyen ou à long terme. Face à l’islamisation rampante, il faudrait opter pour une modernisation rampante, les prendre à leur propre jeu. Associations modernistes, défendant des valeurs modernistes contre associations islamiques passéistes, modernisation poussée des écoles et des enseignements, développement des langues étrangères contre le renfermement culturel, modernisation renforcée des médias et surtout des chaines de télévision. Contrôle sévère et strict du financement des associations islamiques. Fixer des conditions draconiennes pour la construction  et le fonctionnement des mosquées. Les islamistes veulent toujours plus de mosquées pour que l’Etat et les modernistes soient toujours débordés. Si l’Etat n’a plus les moyens de contrôler les mosquées, qu’il en interdise la construction. Financer des voyages organisés en Europe pour les jeunes des quartiers pauvres et des régions du sud du pays. Les voyages des jeunes, ça marque les esprits pour la vie. Organiser des vacances estivales en mer pour les enfants et jeunes de ces mêmes quartiers. Organiser des compétitions sportives, comme les coupes-quartiers de football entre des équipes de quartiers, comme on le faisait dans les années 70 à La Marsa, dans la banlieue de Tunis. Occuper les jeunes doit devenir un mot d’ordre général. Comme l’islamisation rampante touche les jeunes, leur cible privilégiée, la modernisation rampante devrait aussi axer son plan sur les jeunes.

Il est vrai que cette modernisation rampante fait face à deux obstacles :

Elle suppose une idéologie de la modernité, qui n’existe pas en tant que telle, mais juste à travers des principes philosophiques et moraux fondés sur la raison, l’individualité et la liberté, et sur des institutions diverses, culturelles, politiques, démocratiques, morales, économiques. Cette idéologie de la modernité n’est pas un bloc, elle a du mal à affronter la théocratie islamiste, le Coran et Dieu, qui s’imposent, eux, par l’émotion, le miracle et la fibre tribale. C’est en tout cas sur ce point que les intellectuels arabes ont le plus à faire.

Elle coûtera encore beaucoup d’argent à ses promoteurs. Les réseaux islamistes s’appuient sur les pétrodollars wahabites, les modernistes ne peuvent s’appuyer, eux, sur les institutions internationales, les Etats, les ONG ou les capitalistes occidentaux, très méticuleux quant aux conditions d’octroi de leur financement. Il s’agit là, qui plus est, de ressources non rentables financièrement dans l’immédiat. La modernisation rampante nécessite des ressources devant être justifiées pour le développement d’une meilleure civilisation, pas pour le profit. Les bailleurs de fond ont-ils la patience ou la bonté de le faire ? Politiquement, les Etats occidentaux et les institutions internationales peuvent-ils observer passivement la chute d’un Etat civil, démocratique et libre, unique dans l’histoire du monde arabe, au profit d’une islamisation rampante qui, si on n’y prend pas garde, risque de conduire dans une décennie vers un Etat islamique prônant le terrorisme transnational ? 

Car, il ne suffit pas de développer les institutions, la gouvernance et les lois de l’Etat, il faut encore renforcer la modernisation sociale : celle des hommes, des femmes et des jeunes. La Tunisie a été modernisée après l’indépendance par en haut, par un leader convaincu, il faudrait aujourd’hui la re-moderniser autrement: la re-moderniser par le haut, mais aussi par le bas. La modernisation rampante doit suivre la modernisation institutionnelle et politique. Ne soyons pas naïfs et crédules, même s’ils croient de plus en plus en la démocratie, les partis islamistes laisseront toujours l’islamisation rampante suivre son cours naturel, qu’ils soient au pouvoir ou à l’opposition, ou qu’ils soient associés au pouvoir. 

Site Le Courrier de l’Atlas, 15 juillet 2015

Le Maghreb fera-t-il le grand saut vers la langue anglaise ?

Le Maghreb vit encore dans l’illusion des langues étrangères. Le monde est anglais, et le Maghreb pense encore français.

Nul n’ignore que la langue française est en net déclin sur le plan de la communication dans le monde. C’est à la fois un fait de civilisation et un fait historique devant lesquels il faudrait s’incliner. Il fut un temps durant lequel la langue française, langue des Belles Lettres et de la diplomatie classique, dominait imperturbablement le monde, notamment à l’aide de la puissance centralisatrice, puis colonisatrice de l’Etat tuteur. Langue des cours royales à l’usage des tsars de Russie, des rois d’Espagne ou des princes allemands, le français était lui-même aussi impérial que l’Etat politique qui l’instrumentalisait.

Hélas, en histoire il y a toujours un début et une fin. Langue indo-européenne, le français n’est plus aussi diffusé que dans le passé illustre. Il est aujourd’hui parlé dans le monde seulement par 274 millions de personnes (dont 77 millions de locuteurs natifs). Il est une des six langues officielles et une des deux langues de travail (avec l’anglais) aux institutions de l’ONU et dans plusieurs organisations internationales, dont l’Union européenne. Quoique l’anglais est la langue dominante de fait dans ces mêmes organisations mondiales et continentales.

L’anglais est, lui, une langue indo-européenne germanique originaire d’Angleterre, dont les racines se ressourcent des langues du nord de l’Europe. Il est la langue maternelle des habitants de plusieurs pays, comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, ainsi que ses anciennes colonies telles l’Irlande, l’Australie, la Nouvelle-Zélande.

Or, si en nombre de locuteurs natifs, l’anglais est devenu la 3e langue la plus parlée au monde, après le chinois (mandarin) et l’espagnol, il est devenu la « langue internationale » par excellence, la langue la plus apprise et la plus étudiée dans le monde. Première langue officielle de fait des organismes mondiaux, continentaux et régionaux de toutes sortes, l’anglais est aussi la langue la plus utilisée sur internet et dans les technologies de télécommunication. L’anglais est la langue officielle de 31 pays et la 1e langue de 20 pays, en Amérique du nord, du sud, en Europe ou en Océanie, en Afrique, en Asie. L’anglais est aussi l’une des premières langues de l’Inde, du Singapour, de l’Afrique du Sud et de l’Egypte. C’est la langue non officielle la plus utilisée en Israël, aux Emirats arabes unis. A Hong Kong et en Thaïlande, elle est largement utilisée dans les affaires.

Selon une étude effectuée par les Nations Unies en 2002, la part de la population francophone pourrait passer de 3% de la population mondiale en 2000 à 7% en 2050. Mais, en 2060, la population appartenant aux pays où l’anglais a le statut de langue officielle (l’espace anglophone) atteindra 4 milliards d’individus. Contre 850 millions pour le français, 700 ou 800 millions pour l’hindi, 700 millions pour l’arabe, 600 millions pour l’espagnol et 350 millions pour le portugais.

Tout le monde sait que le français a décliné dans le monde à la suite de l’effondrement de la France après la 2e guerre mondiale, un conflit duquel les Etats-Unis sont sortis aussi forts politiquement qu’économiquement. Aujourd’hui, la mondialisation des échanges commerciaux et technologiques est dominée par les grandes puissances utilisant l’anglais, surtout les Etats-Unis et le Royaume-Uni. La puissance économique et technologique des Etats-Unis a rendu l’anglais plus impérial que jamais par son universalisme. D’ailleurs, le monde anglophone se désintéresse du Maghreb. Il suffit de voir les « headlines » des news de CNN l’américaine ou de BBC World news l’anglaise : ces chaînes ne parlent presque jamais du Maghreb. C’est comme si ce dernier était un no man’s land. Il n’est pas dans leur espace culturel et linguistique. Leurs informations et leurs reportages s’intéressent surtout à l’Asie, à l’Afrique anglophone, à l’Amérique latine, et à la limite aux pays arabes anglophones, comme Qatar, les Emirats, l’Arabie Saoudite ou l’Egypte.

Mais « les faits sont têtus ». Et il faut le savoir : les jeunes modernistes tunisiens, et sans doute aussi les jeunes non islamistes des autres pays du Maghreb, lisent de plus en plus les articles et les livres en anglais, regardent de plus en plus les séries américaines et les films en anglais sur leurs ordinateurs ou tablettes. Pour eux, la modernité est incarnée aujourd’hui non seulement par le monde anglo-saxon, mais aussi par la langue anglaise, devenue le langage commun de l’Humanité, comme le latin au Moyen Age, ou le français jusqu’au début du XXe siècle. L’anglais traduit au fond leurs besoins et leur langage dans internet et les réseaux sociaux. Ils ne sont plus aussi éblouis par la culture française que ne l’étaient les générations des Bourguiba, Hassen II ou des élites algériennes d’après l’indépendance. Peut-être que la culture anglo-saxonne intéresse les jeunes d’aujourd’hui, parce que ces derniers vivent à une époque de chômage structurel et d’incertitude, où les perspectives sont bloquées. Ils trouvent donc facilement refuge dans une culture pragmatique, moins théorique et moins abstraite. 

En Tunisie, les jeunes se bousculent pour apprendre l’anglais. Au-delà de l’offre des instituts et écoles nationales d’enseignement des langues, ils s’adressent surtout à deux organismes étrangers connus du public. L’un s’appelle « Amideast », un organisme américain sans but lucratif, qui fournit une formation pédagogique, pratique et professionnelle en langue anglaise pour les jeunes et les adultes, l’autre « British Council », une institution gouvernementale du Royaume Uni, affiliée dans 110 pays dans le monde, dont la mission est de promouvoir la langue anglaise.

Il faut remettre les pendules à l’heure dans le statut des langues. Aujourd’hui les pays du Maghreb doivent faire une autre révolution dans l’éducation: le grand saut vers l’anglais. Tous les pays francophones et non anglophones l’ont eux- mêmes fait, à des degrés divers. Pourquoi les pays maghrébins ne le feraient-ils pas ? Les Universités européennes de l’espace non anglophone (France, Espagne, Allemagne, Suisse, Italie, Belgique), organisent leurs enseignements en anglais. Il en va de même de l’Europe de l’Est, au Japon, en Asie, en Amérique latine et ailleurs. L’anglais est aujourd’hui le langage de la science. Il est devenu banal de le dire. 

Les responsables de l’Education et de l’enseignement supérieur  au Maghreb ont une grande responsabilité en la matière. Car, on n’a pas le droit de fermer le savoir aux jeunes, lycéens, étudiants et aux chercheurs maghrébins des prochaines générations. Plus de 90% de la production scientifique et culturelle mondiale est écrite, conçue et publiée en anglais dans toutes les disciplines : sciences exactes et sciences humaines. Les revues scientifiques les mieux classées mondialement publient leurs savoirs et découvertes en anglais. Les prix Nobel sont essentiellement des anglophones. Il ne faudrait pas retarder davantage le développement de la région du Maghreb, notamment face à la fermeture de l’Europe et le « Moyenâgisme » du Proche-Orient. 

Il n’y a pas que la finance, le commerce ou l’économie qui développent les nations, il y a aussi la diplomatie, la culture, la science, l’hygiène, la santé et l’éducation. Il y a encore les langues utilisées qui y participent aussi, surtout les langues de communication. Il s’agit d’une stratégie à moyen et long terme de la politique d’éducation de ces pays en rapport avec l’évolution de la civilisation et des exigences de la mondialisation et de la science. Il ne s’agit ni du refus de la culture française à laquelle les maghrébins restent attachés, comme le prouvent les écrits de leurs élites et l’environnement culturel de ces pays, ni de la suppression du français, mais de mettre l’anglais dans l’enseignement primaire, secondaire et universitaire en 1e langue et le français en 2e langue, du moins pour les générations futures. Il s’agit plutôt d’une interversion entre deux langues nécessaires. Sauf si ces pays arrivent à accorder autant d’intérêt aux deux langues, ce qui est difficile.

Dans tous les colloques et manifestations scientifiques et intellectuelles auxquels on a eu l’occasion de participer à l’étranger, les français, les belges, les suisses et les canadiens du Québec s’expriment essentiellement en anglais. Seuls les chercheurs arabes du Maghreb et une partie des africains francophones s’expriment encore dans le monde en français. 

On sait que la France est un pays lié historiquement au Maghreb. On sait encore qu’elle est le premier partenaire économique et commercial de ces pays, auxquels elle est très liée sur le plan politique, diplomatique et sécuritaire. Mais il s’agit ici de politique éducative, scientifique et culturelle, et non pas de politique.  Or, à ce niveau, l’Etat français, les francophones et les réseaux culturels qui y relèvent, ne défendent plus la langue française de manière aussi soutenue que par le passé. Ce sont ces instances qui l’ont abandonné en premier. Sans stratégie aucune sur le plan culturel, sans doute faute de moyens, la France s’est trop désengagée du Maghreb depuis plus de deux décennies, laissant ces pays en lutte contre la submersion et la subversion de la culture islamiste, une culture rejetant la modernité. 

Au Maghreb « francophone », ce sont curieusement les Fondations allemandes, très volontaires en matière de coopération culturelle et scientifique, comme les Fondations Hanns Seidel, Friedrich Ebert, Konrad Adenauer, Friedrich Naumann, Rosa Luxembourg, qui relèvent de partis politiques différents, et dont les budgets sont votés dans le cadre du ministère allemand de la coopération, qui financent et sponsorisent depuis plusieurs décennies déjà les activités scientifiques, universitaires et culturelles, ainsi que les colloques, rencontres et publications au Maroc, Tunisie et Algérie. Activités qui se déroulent pourtant, non sans curiosité, dans la langue de Molière, sans gêner pour autant le partenaire allemand. Les ambassades de France dans ces pays du Maghreb, ainsi que les services culturels français, ne semblent plus intéressés par la coopération culturelle et scientifique. Il est vrai que leur désintérêt est concomitant au déclin de l’usage du français auprès des jeunes et des générations de moins de 45 ans au profit de la culture arabophone.

Alors pourquoi les Maghrébins doivent-il être plus royalistes que le roi ? S’ils doivent faire leur grand saut ou leur salut en anglais, mieux vaut qu’ils le fassent aujourd’hui. Demain ce sera peut-être trop tard, les places seront très chères.

Site Le Courrier de l’Atlas, 8 avril 2015

Combat islamistes-libéraux et histoire des idées politiques

L’histoire des idées politiques n’est pas seulement l’histoire successive des idées politiques, elle est aussi l’histoire du combat entre les idées politiques. Une confrontation d’idées politiques qui se produit dans le champ intellectuel et philosophique (débat, œuvres, pamphlets, tracts, presse), et qui a en quelque sorte pour arbitre, ou pour prétexte, l’action politique elle-même. L’action politique d’un pouvoir, d’un parti, d’une majorité, se réclamant d’une philosophie politique particulière, peut, si elle donne de bons résultats ou si elle attire l’adhésion des populations, renforcer la position et la pertinence de la philosophie de base de ce même pouvoir, voire élargir son emprise sur la situation politique. En revanche, si son action politique échoue, il a à ce moment- là de fortes chances de renforcer les idées politiques adverses dont se réclament les partis d’opposition les plus importants, du moins s’ils incarnent une philosophie politique qui a fait date dans l’histoire.

En Tunisie, il y a trois grands courants politiques et philosophiques importants : le libéralisme-réformisme, l’islam politique et la gauche progressiste. Si on considère que les confrontations des idées les plus importantes se déroulent autour des idées incarnées par les partis exerçant effectivement le pouvoir, on est acculé à considérer que pour le moment (et cela peut changer), deux seuls grands courants ont réussi à exercer le pouvoir depuis l’indépendance : le libéralisme-réformisme (Destour sous Bourguiba, RCD sous Ben Ali, Nida sous Essebsi) et l’islam politique (Ennahdha sous Ghannouchi après 2011 et peut-être aussi après 2014 par son association à la coalition au pouvoir en raison de son poids). La conception socialiste ou progressiste est pour l’instant la seule philosophie politique qui n’a pas encore eu l’occasion d’exercer le pouvoir. 

Ce qui fait que le combat politique se fait aujourd’hui en Tunisie principalement entre islamisme et libéralisme. Même s’il y a aussi naturellement et simultanément d’autres luttes idéologiques : comme celle entre la philosophie socialiste-progressiste (incarnée pour l’instant sur le plan électoral par le Front Populaire, mais aussi par d’autres types de gauche, comme le centre gauche et les sociaux-démocrates)  et l’islam politique, une confrontation qui a été récemment exacerbée par les assassinats des deux leaders de gauche ; et aussi entre ces mêmes courants progressistes de gauche et les libéraux.

La confrontation entre les libéraux-réformistes et les islamistes étaient intenses, voire dramatiques, tant sous Bourguiba et sous Ben Ali qu’après la révolution. Le courant islamiste dirigé par Ennahdha a pu accéder au pouvoir après la révolution à travers des élections démocratiques, et faire une expérience malheureuse de l’exercice du pouvoir. Chose qui a permis aux islamistes de renforcer par la même le courant libéral réformiste, celui de Nida, qui était à l’époque dans l’opposition.

En Egypte, la confrontation des idées politiques est réduite. Il y a, en effet, absence d’un grand parti libéral sur le plan sociologique et électoral, qui puisse incarner la conception libérale et faire face à l’idéologie théocratique des Frères musulmans, tandis que la gauche est peu présente. Ce qui fait que la seule confrontation qui vaille dans ce pays est celle qui oppose l’islam politique à l’ordre militaire. L’armée égyptienne n’incarne aucune conception politique autre que celle de l’ordre brut ou esthétique: ordre militaire, cela va sans dire, et non ordre politique. Ordre militaire qui s’accorde avec le conservatisme laïc, voire avec le capitalisme. Al-Sissi a beau, comme ses prédécesseurs, Sadate et Moubarak, se réclamer de manière diffuse et imperceptible de la laïcité, du réformisme, de l’Egyptianité millénaire, il n’en incarne pas moins le néant politique sur le plan idéologique. 

Ce n’est pas un hasard si les Frères musulmans ont toujours, sur le plan idéologique, une longueur d’avance sur l’ordre militaire. Persécutés à l’époque de Hassan Banna  et de Nasser et depuis par tous ses successeurs, ils ont pu accéder au pouvoir avec Morsi à travers des élections, il est vrai, mal organisées, voire douteuses sur le plan démocratique. Al-Sissi gouverne militairement aujourd’hui, il ne gouverne ni politiquement, ni intellectuellement. Les Egyptiens font aujourd’hui confiance à Al-Sissi en raison juste de son opposition farouche aux islamistes. L’ordre militaire est un pis-aller, il lui manque l’adhésion profonde des esprits. Les Frères musulmans, même piétinés, bannis, emprisonnés, incarnent malheureusement une idée-force encore vivante dans les âmes d’un grand nombre d’Egyptiens. L’idéologie politique est en effet une arme non négligeable de combat politique. Nida Tounès a d’ailleurs tort, en Tunisie, de présenter une conception politique floue et évanescente, une sorte de nébuleuse, un melting-pot ou une synthèse qui ne satisfait au fond personne. Une synthèse peut rassembler conjoncturellement, mais elle ne convainc pas dans la durée. On rassemble en politique à partir d’une grande idée politique claire, à partir d’une identité politique et philosophique, qui permet par la suite de ratisser large sur le plan électoral. Mélanger le bourguibisme avec la gauche, le syndicalisme, les droits-de-l’hommisme n’est pas très clair, ni trop porteur.

Le combat entre les idées politiques  autorise encore, c’est son aspect positif, toutes sortes de modifications et révisions idéologiques. Les contacts et les heurts entre l’idéologie au pouvoir et les principales autres conceptions d’en face, qui peuvent être dominantes intellectuellement ou culturellement, à défaut de l’être sur le plan électoral, ne sont pas indifférents.

L’échec d’Ennahdha au pouvoir était ainsi alimenté par la montée du courant réformiste libéral, fortifiée par les exigences de la société civile, les acquis libéraux semi-laïcs de la Tunisie. Du coup, Ennahdha a accepté de faire des semi-compromis  (en associant des partis laïcs après 2011), puis des compromis plus sérieux (Dialogue national, coalition avec Nida et autres partis libéraux au gouvernement après la fin 2014), du moins dans l’attente d’une probable reformulation idéologique de l’islam politique, tant annoncée par les dirigeants du parti. Ennahdha accepte de se soumettre également au jeu démocratique, plus ou moins à la tunisianité et aux acquis sociaux. Elle écarte ses archaïsmes légendaires (chariâ, califat..), mais beaucoup de chemin reste encore à faire. Pour l’instant, et jusqu’à preuve du contraire cette mue est d’ordre stratégique. Mais si la mue d’Ennahdha devient effective par la révision officielle de ses fondamentaux lors d’un prochain congrès, elle pourra faire des émules. Elle pourra mettre fin à la suspicion qui pèse sur l’islamisme modéré. Il faut le savoir et s’y préparer. Les archaïsmes idéologiques et théocratiques, la séparation entre la politique et la prêche, ne vont pas disparaître d’un coup, ils prendront quelque temps pour être assimilés par les jeunes et cadres militants, ainsi que par les prochaines générations. Le monstrueux groupe de Daech peut peser aussi sur les partis islamistes engagés dans un processus démocratique. Ils les poussent à s’orienter vers un discours politique et idéologique plus modéré, ne serait-ce que pour se positionner par rapport aux dérives jihadistes, qui font l’objet d’une condamnation unanime.

Les esprits chagrins peuvent espérer que rien ne change, que rien ne bouge, et que tout s’éternise, pour consolider un confort idéologique qu’ils veulent valablement inchangé pour la vie. Mais l’histoire des idées politiques est ainsi faite. Les grands postulats parviennent souvent à survivre, intellectuellement, à défaut de l’être politiquement (marxisme, communisme, fascisme, monarchisme, anarchisme). Mais l’histoire des idées politiques nous mènera à d’autres dépassements et conduira d’autres rectifications, tantôt salutaires, tantôt non salutaires, selon les nouvelles conjonctures politiques, économiques et sociologiques qui arriveront à faire surface.

N’insultons ni l’histoire, ni l’avenir.

Le Courrier de l’Atlas, 17 février 2016

Les intellectuels tunisiens, quelle mission après la révolution ?

Il y aura toujours des types différents d’intellectuels. On peut les répartir par ordre d’indépendance ou de dépendance.

Les uns ne croient qu’à la méditation, s’isolent et se retirent dans leur tour d’ivoire. Loin des pressions, du pouvoir ou du peuple. Penser l’universel loin de la contingence, n’est-ce pas après tout leur mission première et la condition de la production d’idées? Le concept et la raison ne se mélangent pas aux pressants échos populaires, tout comme l’avant-garde ne coïncide pas avec l’arrière-garde, au risque de se banaliser dans la multitude. Peu importe que le régime soit démocratique ou tyrannique, laïc ou théocratique. La mission reste la même.

Les autres préfèrent s’engager avec le peuple, coller à ses desiderata, mais aussi tiennent par-dessus tout à son éducation (idéologique) : vieux vœux marxiste ou gramscien. Instruire un peuple, voire un grand nombre d’analphabètes, préoccupés principalement par leurs conditions de développement matériel, luttant parfois pour leur survie, qui ne parlent pas le langage des intellectuels, est une mission aussi difficile que périlleuse sur le plan idéologique? Peut-on encore éduquer le peuple à l’ère d’internet et des réseaux sociaux, où la lecture de la pensée philosophique, littéraire ou politique est devenue une denrée rare ? Sans compter que les intellectuels qui tiennent par conviction à éduquer le peuple, ont souvent des visées idéologiques, auxquelles il faut se méfier.

Avouons que, ce ne sont pas seulement les intellectuels qui peuvent éduquer les masses, mais c’est aussi la qualité de l’éducation générale du pays, l’état des conditions matérielles : services, logement, infrastructure, mode de vie, médias information, culture ambiante, libertés, démocratie, ressources économiques du pays. Les intellectuels n’en sont qu’un des éléments. 

Certains optent pour la fonction d’intellectuel organique, membre à part entière d’un parti ou lié à des partis de près ou de loin. En Tunisie, les partis de gauche attirent traditionnellement plusieurs intellectuels en leur sein (Al-Massar, Front Populaire). Ennahdha n’a quasiment pas d’intellectuels en son sein, autres que des « missionnaires » islamistes de type prédicateur. Le parti libéralo-destourien Nida Tounès en regorge, lui. Il est arrivé à rallier un grand nombre d’intellectuels après la révolution, même réputés de gauche, hostiles à l’islamisme. Plus que sympathisants, ces intellectuels, plus ou moins « organiques », militent au sein de ces partis, de leurs comités de réflexion, bureaux et commissions, et préparent des programmes politiques et stratégiques en perspective des prochaines élections. Plus conscients que d’autres, ils ont ressenti le besoin de parer au péril islamiste.

D’autres préfèrent franchir le rubican, en accédant directement au pouvoir, par souci d’action politique concrète et de prestige. Une manière de mettre leurs idées en conformité avec l’action politique et de se rendre utile aux gouvernements et administration par leur savoir et compétence.

Beaucoup d’intellectuels et universitaires tunisiens ont accédé au parti de Ben Ali, le RCD, après le 7 novembre 1987. A cette date- là, ils étaient en fait, comme tous les Tunisiens, loin de savoir à l’avance les visées réelles de Ben Ali, qui, dans la Déclaration du 7 novembre, s’est engagé à réaliser de grandes réformes démocratiques et de changer de régime. De fait, le 7 novembre, toute la Tunisie était derrière Ben Ali, qui promettait la fin du parti unique et la démocratie. La Tunisie connaissait un nouvel espoir après les dérives bourguibiennes. Il y avait un début de « printemps » novembriste.

Mais, durant 23 ans de règne, il n’y a pas eu le moindre indice de changement en profondeur du régime de la part de Ben Ali. En restant malgré tout au pouvoir, surtout les quinze dernières années du régime, en collaborant avec un pouvoir qu’ils savaient maintenant fondamentalement despotique, les intellectuels étaient contraints de défendre l’indéfendable. Il leur était difficile de démissionner de leurs postes par crainte des représailles.

Ils ne pouvaient plus contribuer, de l’intérieur du système, à démocratiser ou à modérer le régime, comme ils le pensaient au fond d’eux-mêmes.  C’est même l’inverse qui s’est produit. Ce sont plutôt eux qui ont été poussés par le régime vers la justification du modèle autoritaire, même s’ils n’y croyaient pas personnellement. Sur un plan proprement politique, et surtout vis-à-vis de l’opinion, ils sont devenus l’avant-garde de l’autoritarisme, de l’injustice et de la répression. Mais, à vrai-dire, et pour être juste, le phénomène n’a pas touché spécialement une certaine élite ou quelques intellectuels, il a touché aussi des éléments issus de toutes les catégories sociales, du haut au bas de l’échelle, qui ont eu à soutenir le régime.

S’agissant des intellectuels tunisiens vivant en Occident, ils se prétendaient, eux, plus indépendants et plus « résistants » que ceux restés sur le sol national. Mais, un intellectuel vivant en Occident, persécuté par les autorités ou interdit de séjour dans son propre pays, avait plus de chance d’être indépendant à l’étranger pour des raisons évidentes. Même contraint, c’est trop facile pour lui de militer, réfléchir, écrire et s’exprimer à partir d’un pays libre. 

Comment pouvait-t-on alors, dans tous ces cas, imaginer que, dans un régime autoritaire, les intellectuels puissent contrecarrer les dérives du pouvoir, participer, dans leur ensemble, comme une force sociale et spirituelle (on ne parle pas des cas individuels), à l’émancipation réelle de leurs peuples et sociétés.

La révolution du 14 janvier 2011 va certainement changer la donne. Dans un nouveau climat démocratique, les intellectuels vont apprendre progressivement à se délier du pouvoir. Et là leur rôle vis-à-vis de la société va progressivement se clarifier, et ira peut-être dans le sens de l’émancipation. Rien qu’à voir la multiplication de leurs engagements dans tous les sens, le nombre d’ouvrages et d’écrits dans les librairies depuis la révolution, ou le nombre de leurs interventions dans les conférences, colloques, médias sur les nouvelles problématiques de la révolution, les valeurs et la nouvelle organisation de la Cité. Rien qu’à voir encore  la réhabilitation de leur liberté d’expression, nous donne quelques raisons d’espérer. Les révolutions et les grands changements politiques et historiques, ont souvent libéré les esprits et les lumières.

L’intellectuel se doit alors, après la révolution, à la fois de tâter le pouls de la nation, sortir de sa réserve pour mieux interpréter les vœux populaires. Mais aussi, comme il n’est pas en principe un homme politique intéressé en profondeur par l’action politique et le travail de proximité, il devrait garder une certaine distance, voire une certaine méfiance, vis-à-vis de l’objet de ses méditations. Une distance nécessaire à l’objectivation de sa rationalité, de sa démarche analytique. Autrement, il aura du mal à opérer son travail conceptuel. La phase s’y prête : la construction démocratique. Celle-ci nécessitant de nouvelles interprétations, de nouvelles théorisations, conciliations, surtout que la Tunisie s’apprête à vivre une ambiguïté laïco-islamiste, et des déchirements culturels et politiques, nécessitant certaines clarifications pédagogiques et rationnelles. 

L’intellectuel est tenu de trouver les nouvelles issues de la cohabitation entre les modernistes (les nouveaux et les anciens) et les islamistes (du moins les modérés). Tous les deux ayant maintenant droit de cité, au même titre, en démocratie. Il doit réhabiliter le débat sérieux contre la violence et l’intolérance, adopter une nouvelle forme d’analyse, moins idéologique, juxtaposer l’idéel et le réel, réhabiliter une mentalité de compromis, de pragmatisme, nécessaire à toute maturation démocratique. 

Il est invité aussi à repenser la modernité qui a terriblement reculé. Une modernité qui devrait désormais s’insérer par le bas (les mœurs) et non pas seulement par le haut (le pouvoir), comme l’a voulu Bourguiba. Ils doivent en ce cas aider les nouveaux gouvernements à repenser le système éducatif qui doit être réformé en profondeur, en rapport avec les nécessités scientifiques. 

Les intellectuels doivent aussi s’intéresser davantage à l’économie et penser ses fondements philosophiques. L’économique, comme le politique ou le culturel, peut aussi réconcilier le citoyen avec sa Cité. Car, il a une vertu intégrative. L’économique, le social et le politique sont indissolublement liés.

Les intellectuels doivent également contribuer à l’amélioration de « la qualité de la démocratie » et aider à conduire la transition vers sa consolidation. Bien expliquer les exigences de la démocratie : pas celles des gouvernants, pas celle du peuple  impatient, mais celles des valeurs et des institutions. S’assurer que la démocratie est bien comprise par un peuple historiquement peu démocrate, peu tolérant ; s’assurer qu’elle est définitivement mise sur les rails, qu’elle n’est pas trop remise en cause par les adorateurs de dieu ou par l’indifférence des marginaux. 

Aider à trouver les nouveaux ressorts permettant de renforcer la participation politique, de diminuer l’abstention électorale. Bref, développer chez les citoyens l’attachement à la chose publique, sortir les populations de l’égoïsme viscéral et les hommes politiques de l’esprit partisan outrancier, éléments qui n’aident certainement pas à l’instauration d’un vouloir vivre collectif. 

C’est cela d’ailleurs le véritable sens du politique. La politique n’est pas seulement la politique politicienne, celle qui est réalisée par l’homme d’action, de l’instant, du court terme ; elle est aussi la vie de Cité, celle qui est censée être pensée par l’intellectuel. C’est le politique qui doit apprendre aux citoyens leurs droits et leurs devoirs, le sens de l’intérêt général. C’est cela sa noblesse.

On attend ainsi après la révolution que les intellectuels soient utiles, gardent le recul de la raison, défendent les valeurs, les grands choix de société, face à la nouvelle barbarie théocratique ou à l’abus de pouvoir en général, en s’engagent par la pédagogie de la clarification. Mais, on attend d’eux aussi qu’ils fassent preuve de réalisme et de pragmatisme face aux difficultés et aux contraintes de l’action politique, pour qu’ils ne soient pas aveuglés par des dogmes politiques intangibles et figés, non adaptés à leurs sociétés, et pour qu’ils sachent reconnaître les exigences des choix complexes.

La révolution n’a pas été pensée par les intellectuels, peut-être que l’après-révolution le sera, lui ? On le souhaite vivement.

Site Le Courrier de l’Atlas, 16 juin 2014

L’enfant modèle de la transition arabe