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« Aucun grimpeur de rocher n’a été aussi visionnaire, hardi et inébranlable. Ou ne s’est fait autant plaisir. »
Californie, années 70. L’escalade libre est en plein essor et s’imprègne des idéaux de la culture hippie, baignée de rock et de substances illicites.
À la croisée de ces mondes, Jim Bridwell déboule au Yosemite et révolutionne l’escalade de grandes parois. Son ascension en un jour de l’immense face du Nose, en 1975, marque l’histoire de l’escalade libre. Ses exploits en Patagonie et en Alaska le font entrer dans la légende mondiale de l’alpinisme.
La marque de Bridwell, c’est une quête d’aventure et un style audacieux qui lui ont permis de réussir là où d’autres avaient échoué. Faire la seconde ascension d’une voie Bridwell était souvent plus recherché par les grimpeurs que réaliser une véritable première.
Un récit intense et haut en couleur, à l’image d’un homme passionné et attachant. Reinhold Messner dit de lui qu’il est bien plus qu’un grimpeur de l’extrême. « C’est un homme sauvage, qui nous raconte enfin sa vie de sauvage. »
Un roman de faits réels captivant qui nous entraîne à l’aventure !
EXTRAIT
Un avion. Oui, c’était un avion à réaction, j’en étais sûr. Le roulement sourd était légèrement différent, mais à peine, de celui des avalanches que l’on entendait dégringoler autour de nous et dont je venais de voir certaines se décrocher et glisser de leur base comme de gigantesques langues de neige pulvérulente. L’avion allait probablement vers Oslo ou ses environs, et arriverait au matin, ou peut-être le soir. Impossible d’être plus précis, les avions à réaction sont comme ça : vous n’êtes jamais sûr de l’heure qu’il est. Je commençais à élaborer des théories vertigineuses sur les relations espace/temps lorsque je m’interrompis brusquement en réalisant que ce que je voyais, neuf cents mètres plus bas, c’était notre tente. Une spacieuse tente dôme qui ressemblait au paradis. Et nous, nous étions en enfer.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Jim Bridwell (1944) est un grimpeur et alpiniste américain, figure marquante depuis les années 1960 de l’escalade dans la vallée du Yosemite, où il a ouvert une centaine de voies. Son influence s’exerça également par ses techiques d’escalade audacieuses et innovantes. Il réside actuellement en Californie.
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Seitenzahl: 284
Veröffentlichungsjahr: 2016
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En couverture :
Jim Bridwell lors de l’ouverture de la voie Sea of Dreams sur El Capitan, Yosemite, en 1978. Jim avait imposé la chemise à fleurs pour toutes les longueurs en tête.
Enfin une voiture qui s’arrête ! Il fallait absolument qu’on arrive au pied de la Leaning Tower le plus tôt possible. Notre objectif : grimper la face ouest en libre. Nous n’avions pas pris notre matériel de bivouac car nous voulions la faire dans la journée. Au lever du jour, nous sommes partis en stop du Camp 4, le camping des grimpeurs au Yosemite. Il se trouve qu’il n’y a pas beaucoup de voitures qui passent si tôt le matin…
— Vous allez où ? nous demande la dame derrière le volant.
— À la cascade Bridwell !
La dame nous lance un regard interrogatif, puis éclate de rire.
— Vous voulez dire la cascade Bridalveil !
Pendant toute la route, elle n’a pas arrêté de rire de notre erreur ! Pourtant, il nous semblait logique de nommer une cascade du nom de ce grand grimpeur – bien plus que bridal veil, l’anglais pour « voile de mariée ». Nous avons jeté un coup d’œil dans notre topo pour bien vérifier, elle avait raison !
C’était mon premier séjour au Yosemite. Avec Nicolas Favresse, j’avais beaucoup grimpé dans les salles d’escalade et nous avions poussé nos limites sportives sur des voies d’une longueur. Mais nous avions très peu d’expérience en terrain d’aventure. Nous étions des puceaux des grandes parois ! Répondant à l’appel de l’aventure, nous avons franchi le pas.
Le Yosemite, c’est la Mecque des big walls. Les techniques, le matériel et l’éthique de l’escalade en grande paroi s’y sont fortement développés. Jim Bridwell est un des principaux protagonistes de cette évolution, tant en escalade artificielle qu’en escalade libre. Notre topo est parsemé de voies à son nom. Il est l’auteur de plus de 100 premières rien qu’au Yosemite.
Pendant les années 60 et 70, Bridwell fut à l’avant-garde de la renaissance de l’escalade libre. En libérant des voies qui auparavant se faisaient en artif, il repoussa les frontières de ce qui était imaginable.
Le Bird, tel est son surnom, est une légende de la vallée. Sa chemise californienne de hippie, ses longs cheveux ondulés, son bandeau, sa moustache de camionneur : il avait une authenticité dans son look. Comme jeunes premiers dans les big walls, nous nous sommes immédiatement dit en voyant sa photo : « Lui, c’est un vrai ! »
Notre premier séjour au Yosemite a encore plus ouvert notre appétit. Ce fut un tremplin pour voyager dans le monde entier à la recherche de nouveaux défis verticaux. En Patagonie, il y a une plante nommée calafate, qui porte des petites baies bleu-noir. La légende dit que celui qui mange une baie de calafate retournera toujours en Patagonie. Lors de mon premier voyage, j’en ai mangé et depuis je me suis toujours senti fortement attiré par ces terres australes, comme obligé d’y retourner. Sans doute Bridwell en avait-il aussi goûté. Un jour, pendant que nous nous faisions fouetter par un vent féroce au pied de ces mythiques tours de granite parfait, en contemplant notre prochain objectif, un grimpeur américain m’a dit : « Jim Bridwell a tout grimpé ici ».
Avec les années, je me suis rendu compte que ce n’est pas trop loin de la vérité. Le fait qu’il soit le seul alpiniste à avoir un camp de base à son nom dans ces contrées, le campamento Bridwell, montre à quel point il est légendaire.
L’Alaska est un autre terrain où Jim Bridwell a réalisé nombre d’exploits. On pense surtout à son ascension de la Moose’s Tooth en 1981, racontée dans ce livre, qui fut très marquante. Mais il se montra aussi actif en Europe, comme par exemple dans le massif du Mont Blanc, où il a ouvert Oddysey (VI, 5.9, A4) au Grand Capucin en 1999 avec son partenaire Giovanni Groaz.
En 1975, avec John Long et Billy Westbay, il réussit la première ascension dans la journée de la voie du Nose sur El Capitan, au Yosemite. Près de 1000 mètres d’escalade dans la journée, à l’époque un exploit inimaginable, qui a brisé les clichés et ouvert des portes. Le record de vitesse du Nose est un défi toujours fort prisé aujourd’hui.
Bridwell est un visionnaire, un des premiers à avoir amené la vitesse dans les montagnes. Un pionnier du style alpin rapide et léger, surtout pour des raisons de sécurité : moins on passe de temps là-haut, moins on est exposé aux dangers. Un style très engagé, car coupé de toute possibilité d’une retraite rapide ou d’un abri solide au cas où les choses tournent mal. Mais son approche de l’escalade est encore plus impressionnante que ses exploits. Jim avait une éthique solide, avec laquelle on peut ne pas être d’accord, mais il a été consistant. Et rares sont ceux qui le sont restés si longtemps.
Les années 70 et 80 furent les années hippie et rock ’n roll, et personne n’incarna mieux cette époque en escalade que Jim Bridwell. Le Bird s’est toujours rebellé contre notre société civilisée qui manque tellement d’excitation et tue l’incertitude de l’aventure. Il contraste aussi radicalement avec les grimpeurs de la génération précédente qui prenaient leurs ascensions très au sérieux. Jim avait l’air insouciant, mais ce qu’il entreprenait, il le faisait à fond et avec une foi inébranlable. C’est l’essence même de l’escalade ! Selon ses propres mots, « il y a une ligne ténue entre l’audace et la bêtise, tout comme entre la prudence et la lâcheté. Chaque personne doit définir cette ligne selon son niveau d’engagement personnel, combinant croyance et conviction. Croyance sincère en vous-même et la conviction que vous visez un but noble ».
Dans ce livre, vous trouverez une sélection de récits de ses aventures, qui témoignent de son style engagé et inimitable. Voici l’un des plus grands alpinistes au monde enfin traduit en français !
Peut-être un aspect étonnant de sa vie est-il son rythme effréné. Bridwell à première vue est un féru de vitesse, dingue de voitures rapides, d’escalades enlevées en style alpin, d’alcool et autres substances, toujours en mouvement, expédition après expédition… Et en même temps, il est un maître de l’escalade artificielle extrême, qui se caractérise par une grande lenteur et requiert un calme olympien et une patience d’acier. Cela semble paradoxal, mais peut-être y trouvait-il une forme d’équilibre ? Peut-être est-ce cela qui lui a permis de continuer pendant si longtemps ? En tout cas, ayant entendu nombre d’histoires sur ce grimpeur hors norme durant mes périples, j’ai la conviction que plusieurs des récits dans ce livre doivent se lire entres les lignes…
Aujourd’hui, le record de vitesse au Nose est passé sous les deux heures et demie, des voies artificielles sont libérées à des niveaux de difficulté bien plus élevés, et en haute montagne le style alpin est bien plus répandu et plus rapide. En 2011 avec Nicolas Favresse, j’ai libéré la face est du Fitzroy en moins de 30 heures, et en 2013 j’y ai ouvert une nouvelle voie en libre sur la face nord avec Stéphane Hanssens, en 31 heures. Des ascensions qui ont été décrites par certains comme visionnaires. Mais la vérité est que nous nous tenons simplement debout sur les épaules des géants qui nous ont précédés. Et Dieu sait si les épaules du Bird sont larges…
Sean Villanueva O’DriscollBarcelone, 2016
Je dédie ce livre à ma femme Peggy.
La plupart de ces aventures ont été rendues possibles grâce à son appui, sa patience et son amour.
La folie sur la face est de la Moose’s Tooth, Alaska (1981)
Un avion. Oui, c’était un avion à réaction, j’en étais sûr. Le roulement sourd était légèrement différent, mais à peine, de celui des avalanches que l’on entendait dégringoler autour de nous et dont je venais de voir certaines se décrocher et glisser de leur base comme de gigantesques langues de neige pulvérulente. L’avion allait probablement vers Oslo ou ses environs, et arriverait au matin, ou peut-être le soir. Impossible d’être plus précis, les avions à réaction sont comme ça : vous n’êtes jamais sûr de l’heure qu’il est. Je commençais à élaborer des théories vertigineuses sur les relations espace/temps lorsque je m’interrompis brusquement en réalisant que ce que je voyais, neuf cents mètres plus bas, c’était notre tente. Une spacieuse tente dôme qui ressemblait au paradis. Et nous, nous étions en enfer.
Qu’étais-je venu faire dans cette « zone inhumaine » ? Était-ce suite à un choix délibéré, par un coup de dés du destin, ou une combinaison des deux, que j’avais rencontré Mugs Stump ? À peine quatre mois plus tôt, nous étions totalement étrangers l’un à l’autre lorsque nous nous sommes croisés pour la première fois à la terrasse d’un café de Grindelwald, en Suisse. Nous avons bu du café corsé et bavassé en échangeant nos expériences jumelles sur la face nord de l’Eiger. Pour chaque tasse de café, une heure de bavardage. Avant la troisième tasse, nous en étions à évoquer l’ascension de la face est de la Moose’s Tooth, 1500 mètres qui nous avaient dans le passé tous les deux mis en échec. Au moins nous étions en bonne compagnie : nous pensions que la face avait dû être tentée une bonne dizaine de fois par plusieurs cordées, toutes très fortes. Nous avons fait des projets – pas pour la Moose’s Tooth, mais peut-être que c’est là où le destin ou la coïncidence entrent en jeu.
Début mars, Doug Geeting, le propriétaire de la compagnie Talkeetna Air Taxi, nous amena, à bord de son puissant Cessna 185, vers la grande gorge de Ruth. Mais arrivés en vue de notre terrain d’atterrissage, nous avons constaté qu’il n’existait plus : aucune couche de glace ne s’était formée à l’endroit prévu. Au contraire, toutes les faces présentaient les pires conditions imaginables, recouvertes d’un mince verglas saupoudré de neige fraîche, qui s’était aussi accumulée jusque sous les surplombs en saillie. Les conditions n’étaient pas seulement mauvaises, elles étaient carrément inhumaines. Devant ce constat, que faire ? Il nous fallait réfléchir vite. Doug était sympa, mais il ne pouvait pas voler en rond indéfiniment. La Moose’s Tooth était là, tout près, qui nous faisait signe. Sa face est, elle aussi, était épouvantable, mais nous ne pouvions pas mettre la patience de Doug à l’épreuve plus longtemps. Il fallait que ça aille. Voilà, les cartes étaient tirées, à nous de jouer.
Après un atterrissage parfait, nous nous sommes coltinés une séance de pelletage et une bonne poussée pour permettre à Geeting de redécoller. Pendant que l’avion s’éloignait en prenant de la vitesse, nous observâmes avec effroi le spectre blanchi qui nous dominait. Rien que d’y penser, je sentis mes os s’entrechoquer et ma cervelle se ramollir. Mon imagination refusa d’en savoir plus et je me mis à installer notre belle tente dôme North Star. Au moins, nous aurions sur le glacier un abri luxueux. L’ogre, au-dessus, attendrait que j’aie repris courage pour que j’en poursuive l’examen.
Le lendemain, le temps était clair et carrément glacial. Au mois de mars, en Alaska, on ne voit pas encore le soleil ; il frôle, mais n’émerge pas. La veille, lorsque j’avais posé les mains sur la carlingue métallique du Cessna, j’avais senti le froid commencer à les geler. J’eus la même sensation de brûlure lorsque j’ajustai la bague de focalisation de mon télescope. Il n’y avait pas d’autre mot : c’était un froid à crever. La face semblait imprenable et nous montions à l’assaut armés de lance-pierres.
Mais nous nous sommes dit que nous pouvions refaire le sketch de David et Goliath en optant pour un autre itinéraire, sur la droite de nos précédentes tentatives – des voies techniques, en artif, horriblement plâtrées de glace : hors de question. Ce nouvel itinéraire impliquait un passage plus périlleux, mais on ne voyait aucune autre possibilité. La clé résiderait dans une approche en style léger et alpin, et nous tromperions l’adversaire en n’étant que deux. Nous avions attrapé le tigre par la queue, pas question de lâcher prise sous peine d’être dévorés. La moitié inférieure de la voie était faite de zones avalancheuses et de ressauts, sous la menace de toute la paroi supérieure. Si une tempête survenait au cours de l’ascension, toute retraite serait suicidaire. La seule sortie était par le haut. Conquérir ou mourir, pour ainsi dire. Ça paraît ridiculement grandiloquent, mais c’était l’exacte vérité. À la rigueur, une retraite par beau temps, ce serait au mieux très difficile, mais nous ne redescendrions pas s’il faisait beau, évidemment, à moins de rencontrer une zone impossible à franchir.
En dépit de la hausse du baromètre, la tempête nous tomba dessus sans ménagement. C’était sans importance : nous en étions à la préparation psychologique et au tri du matériel. Nous nous étions fixé une règle drastique : quatre jours de vivres et de combustible, à faire durer six à sept jours si nécessaire. Donc céréales, café et sucre ainsi que deux paquets de soupe. Quant au jeu de pitons, il était squelettique. Nous avions éliminé le kit de pitons à expansion, trop lourd, et un deuxième jeu de friends, pour ne conserver que l’essentiel : dix broches à glace, quinze pitons, six coinceurs câblés, un jeu de friends et l’indispensable crochet à gouttes d’eau de Chouinard.
Nous avons déterminé la voie de descente, technique, mais rapide – enfin, pas trop, nous l’espérions – sur une face rocheuse de cinq cents mètres passant par le couloir est, avec des rappels essentiellement sur anneaux, placés sur les saillies du rocher. C’était une voie suicidaire en cas de tempête, car le couloir était encadré par deux énormes parois qui y enverraient de la neige en doses létales. Mais elle nous ramènerait directement à notre tente, alors qu’une descente le long de l’arête nord serait une véritable retraite de Russie et ne nous ferait parvenir qu’à l’impasse de l’amphithéâtre du glacier de Ruth. Nous choisirions selon ce que le sort aurait décidé.
Le premier jour, sous un ciel clair, nous avons chronométré le déclenchement des avalanches dans l’espoir de décrypter le secret de leur rythme. La nuit suivante, nous nous sommes demandé si nous devions attendre encore un jour, tout en consommant de grandes quantités de whisky. Quelque chose en moi me dit que nous devions tenter le coup le lendemain. Peut-être fut-ce le whisky – un indéniable facteur décisionnel.
Nous sommes tombés d’accord et au matin nous nous mettions en route pour rejoindre le pied de la paroi, avançant avec peine sous le poids de nos sacs et de notre mal de crâne. Je ne voulais rien savoir avant qu’il soit trop tard. Inutile de dire que Mugs prit la tête pendant que je me chargeais de la motivation.
D’abord une pente de neige à 55°, puis une goulotte de 80 mètres, raide et étroite, où dégringolaient toutes les minutes des coulées de poudreuse qui la transformaient en un torrent glacial et aveuglant. Effaré et admiratif, je vis Mugs gravir en tête une pente de glace de 75 à 80°, sans protection, sous des déferlantes de poudreuse, tiré en arrière par son sac de 16 kg. Lorsque ce fut mon tour, j’espérai secrètement que les avalanches allaient s’interrompre, mais je savais que je subirais le même sort (mon sort, je l’ai déjà choisi, comme nous tous). Au début, je pensais pouvoir attendre les intervalles entre deux douches, mais je compris vite, comme Mugs, que c’était sans espoir et je continuai à grimper. J’atteignis le haut de la goulotte, frigorifié. Tout en faisant filer la corde, j’essayai de prendre des photos, les doigts gourds, durs comme du bois.
Après une longueur, nous avons grimpé ensemble jusqu’à la première traversée. Le rocher (quelconque, pour ne pas dire plus), recouvert d’une épaisse couche de neige à la consistance de sucre en poudre, fit s’évanouir notre espoir d’établir un relais sur ancre. En fait, premier ou second de cordée, nous étions tous les deux en tête : sans assurance, chacun de nous était responsable de la vie de l’autre. Nous n’avions aucun droit à l’erreur. Une première traversée, sur trois longueurs, nous conduisit à trois nouvelles longueurs, sur une paroi glaciaire mortelle pour les mollets, et à une autre traversée, horrible, encore pire que la première et plus longue.
À peine engagés, nous avons entendu un appel. Étions-nous devenus marteaux ? Mais non, ce n’était pas une illusion due à l’alcool : d’autres montagnards remontaient en ski de randonnée le glacier de Buckskin en direction de l’amphithéâtre de Ruth. Nous avons répondu à leurs cris par des cris et nous avons poursuivi notre ascension.
De l’escalade délicate sur des plaques de glace, dissimulées par une fine poudreuse, et sur du rocher abrupt. Pour ainsi dire aucune protection entre les relais, tous semblables. Nous devions avoir confiance l’un en l’autre : une retraite serait désastreuse pour nos nerfs. Par endroits, nous tombions sur une couche de neige d’à peine dix à quinze centimètres sur un rocher incliné à 60-65°. Souvent, à mon désespoir, les longueurs commençaient par une traversée descendante de dix à quinze mètres avant de redevenir horizontales ou montantes. Vers le soir, nous avons atteint une pente de neige raide, où il était possible de creuser une plateforme. Mugs plaça un relais au-dessus sur de meilleurs ancrages et nous nous sommes installés de manière rudimentaire. Le fabricant de matériel d’escalade North Face nous avait fourni pour dormir un nouvel équipement digne de l’ère spatiale, afin de l’expérimenter. C’était une belle réussite, il offrait confort et chaleur en dépit de la température négative, la poudreuse et tout.
Au petit matin, proche du zéro absolu, nous sommes restés tapis dans notre cocon jusqu’à ce que les rayons du soleil réveillent notre espérance de vie. Nous risquions des gelures imminentes si nous nous écartions des règles en vigueur, et nous avons donc adapté nos aspirations en conséquence.
Nous étions au pied d’une cheminée raide et remplie de glace, dont le sommet se perdait hors de notre vue. Un bon champ d’expérience pour le reste de la journée. Vue d’en bas, je l’estimai à cinq longueurs, mais il en fallut sept. Apparemment, cette cheminée ainsi que le mur sommital qui la surmontait représentaient les principales difficultés de notre voie.
Je passai en tête la première longueur, la moins raide, avant que la coulée blanche se redresse brutalement et nous empêche de voir la suite. Mugs poursuivit notre assaut au creux de la cheminée verglacée, inclinée à 80 ou 85°. Par endroits, il se heurtait à des bombements surplombants, auxquels l’hiver froid et sec avait donné une consistance de flocons d’avoine, et qui donnèrent lieu à une lutte désespérée. Les piolets et les marteaux étaient inopérants devant ces fortifications. Contraint de me servir de rebords minuscules pour les pointes de mes crampons et de pitons branlants comme prises de main, j’en vins à utiliser les têtes de mes piolets comme des crochets à gouttes d’eau sur les bords rocheux, ou coincés dans les fissures, comme avec des coinceurs. Particulièrement utile dans ce cas de figure, mon marteau-piolet Forrest devint mon engin préféré sur ces longueurs.
L’assaut se poursuivit dans la pénombre du soir. Je me sentais faiblir et au bord de la nausée du fait de la déshydratation – notre consommation hydrique était inférieure à six tasses par homme et par jour. Sous des températures aussi extrêmes, les appareils cessent de fonctionner et de produire ce pour quoi ils ont été conçus. Nous devions secouer et cajoler le réchaud pendant une heure avant qu’il consente de nouveau à faire fondre de la glace. Nous étions dans la zone inhumaine et nous en subissions les conséquences.
Mugs avait grimpé une dernière longueur et en contournant un dièdre, j’étais parvenu à une petite pente de glace à 65°, la seule possibilité pour installer un bivouac. Il nous fallut des heures pour y tailler un perchoir précaire, si bien que nous nous sommes endormis tard. Un peu avant une heure du matin, nous reprenions notre bagarre fastidieuse contre le réchaud en vue de nous préparer quelque chose à boire, avant de remonter la corde fixe jusqu’à notre point le plus haut. Le couloir était devenu vertical, mais une fois de plus, Mugs releva vaillamment le défi, réalisant en tête deux longueurs sur le serpent de glace. Le couloir continuait en lacets jusqu’à une pente de neige facile qui conduisait au colossal mur terminal. Même avec le télescope, nous n’avions pu forcer les secrets de cette section de la voie. Notre intuition nous fit tirer sur la droite, au sommet d’une cannelure de glace, sur une épaule neigeuse. En sortant la tête de l’angle du dièdre, je me heurtai à un mur rocheux raide, aux fissures imperceptibles très bien défendues par la glace. Tout cela annonçait un cauchemar d’une extrême difficulté.
Je taillai dans la roche un emplacement pour un coinceur et tâtai la paroi du bout des doigts, recouverts de gants fins, à la recherche de rugosités, pendant que mes crampons, telles des griffes, raclaient le granite. Je remontai une écaille en opposition, pour constater que son sommet était fermé par un verrou de glace. Agrippé sur une main, j’attaquai la glace au marteau-piolet, avec l’énergie du désespoir, à la recherche d’un endroit sûr. Je me rétablis sur une vire glacée et repris mon souffle en examinant le mur au-dessus de moi. Je tirai sur la droite vers une cannelure et la remontai en artif et en libre avant d’arriver, à gauche, sur une petite vire en glace. Je sécurisai le relais et fis monter Mugs.
On ne voyait qu’une partie de la longueur suivante, qui semblait ne rien promettre de bon. Mugs renonça à ses crochets à gouttes d’eau au vu de la minceur et de la fragilité de la pente de glace. Après quinze mètres de difficultés franchies laborieusement et sans enthousiasme, il me cria que tout était bouché au-dessus. Le ciel avait viré au gris et la neige commençait à tomber. Un retour en arrière nous conduirait au désastre. Nous avions besoin de trouver un site de bivouac et il n’y en avait aucun, au-dessous de nous, sur une kyrielle de longueurs. Passer la nuit en plein vent, suspendus à nos étriers, serait dévastateur alors que nous étions déjà affaiblis et déshydratés. Nous devions trouver un passage vers le haut – et vite !
— Mugs, il n’y a vraiment aucune possibilité ?
— Je vais voir, il faut trouver une solution.
Il progressait de manière irrégulière, mais au moins il progressait. Que faisait-il ? J’imaginais le pire. Il me demanda un friend no 3. Je montai, retirai le friend qui servait de relais et le lui envoyai à la corde. Suspendu sur des anneaux accrochés à une protubérance de la paroi, je poursuivis ma veille glaciale.
Au-dessus, Mugs avait placé le friend dans une cavité peu profonde, puis, après un mouvement sur un crochet à gouttes d’eau, il avait enfoncé un piton rasoir derrière une écaille de moins de deux centimètres. Plusieurs mouvements techniques en artif et deux heures d’une escalade éprouvante pour les nerfs plus tard, Mugs parvint à une langue de glace qui ouvrait sur une zone moins raide. Je rejoignis son relais à la hâte et commençai la longueur suivante, aussi vite que possible. L’obscurité s’épaississait, nous devions trouver au plus tôt un endroit pour bivouaquer. La neige qui tombait maintenant en abondance provoquait des coulées de poudreuse qui nous dégringolaient dessus de plus en plus souvent. Une séquence d’escalade limite m’amena en traversée sur une dalle recouverte de quinze centimètres de neige. J’espérais trouver de la glace sous la neige, mais pas de bol… !
J’écartai mes pieds en canard pour avoir la meilleure prise possible. À ma grande surprise, ils tinrent bon sur la surface pourtant lisse comme un toit en ardoise recouvert de neige. La dalle une fois franchie, je me trouvai devant une rigole remplie de glace d’une dureté d’acier trempé. J’étais alors dans un état pitoyable. Lorsque Mugs me rejoignit, j’étais effondré, affaibli et nauséeux de déshydratation. Il passa en tête les deux longueurs suivantes en mixte. Mes forces diminuaient, je gravis la dernière longueur à la lumière de ma frontale. Heureusement, il avait trouvé un endroit où creuser une grotte dans la neige – un don du ciel.
Deux heures plus tard, la grotte était prête. Nous avons fait du thé et du café, deux des boissons les moins recommandées pour la réhydratation. À une heure et demie du matin, nous nous sommes enfouis dans nos sacs de couchage, à l’abri de la tempête.
Le matin suivant, nous revînmes lentement à la vie. Depuis l’entrée de la grotte, où je me trouvais, je pouvais voir la tempête s’éloigner. Le soleil perçait au travers d’un voile diffus de nuages, mais je n’en dis rien à Mugs : je voulais me reposer encore un peu. Lorsque le soleil pénétra dans la grotte, impossible de cacher plus longtemps qu’il faisait un temps magnifique. À 11 heures 30, nous sortions de notre trou et reprenions notre ascension.
Notre problème était désormais de trouver le bon itinéraire. Savoir choisir la voie la plus facile, qui est rarement la plus évidente, est un talent que l’on acquiert avec l’expérience – c’est parfois un coup de chance. Ce fut le cas cette fois, et à 15 heures 30, nous nous tenions sur un poste d’observation spectaculaire, au sommet de la Moose’s Tooth. Pendant une heure, je pris photo sur photo, utilisant deux rouleaux de pellicule.
À un moment, Mugs me demanda, l’air de ne pas y toucher, si je voulais commencer à descendre. Le temps était clair partout. Il était déjà tard et j’étais fatigué, mais au fond de moi, j’appréhendais la descente. À l’idée de l’épreuve potentielle qui nous attendait, je répondis rapidement non ! Réprimant mes appréhensions, j’expliquai que la descente allait être technique et sans doute difficile et que nous devions prévoir d’y consacrer une journée entière, parce que nous ne trouverions aucun endroit où nous arrêter une fois partis. Mugs fut d’accord et nous reprîmes nos photos.
L’obscurité recouvrit les montagnes alors que notre réchaud produisait laborieusement deux tasses de thé sans sucre. Nous étions presque à court de vivres, il fallait donc envisager de descendre rapidement. Nous nous sommes enfoncés dans nos cellules de survie, sous le froid de plus en plus intense. La température descendit à -30° au cours de la nuit et le vent continua à souffler, prêt à mordre au matin la moindre partie de peau exposée. Le jour venu, le bouclage de nos sacs fut une réelle épreuve. Tous les gadgets dont nous étions dotés avaient cessé de fonctionner, selon la loi inhérente à la zone inhumaine. Le réchaud réussit à nous donner deux tasses pleines d’eau froide avant de s’éteindre définitivement.
Après une pente de neige, nous avons commencé à descendre en rappel sur des zones alternées de neige et de bandes rocheuses. Rappel après rappel, la neige cédait peu à peu la place au rocher qui a fait la réputation de la Moose’s Tooth : pourri et friable. La paroi devenait plus abrupte et disparaissait sous nos pieds, dissimulant la suite de la descente. Je descendais en oblique vers la gauche, où se trouvait le couloir que nous voulions rejoindre. Les fissures commençaient à se faire rares, la roche n’étant plus faite que de croûtes d’écailles pourries et peu solides. Des signaux d’alarme s’étaient allumés dans ma tête, mettant tout mon être en mode de survie.
Après un rappel au-dessus d’un surplomb et une traversée en tension sur la corde jusqu’à une vire formée par une écaille, j’enfonçai deux pitons dans du gravier compressé. Je me demandai que faire ensuite. Vers le bas, je ne voyais nulle part où aller. Je pensai au kit de pitons à expansion que nous avions laissé plus bas. Mugs avait voulu en emporter un, mais j’avais argumenté que ce n’était pas nécessaire et qu’il était trop lourd. Quand on grimpe en style alpin, il faut faire attention au poids, compter la moindre allumette et tout le toutim. Mon esprit partit simultanément dans toutes les directions, comme un chat pris au piège – « affolé », c’est le mot qui convenait le mieux pour définir ma réaction.
Comme un automate, je pris une décision et criai mes instructions à Mugs : détacher une des deux cordes du relais et me la faire descendre sur l’autre corde de 9 mm en simple. Je pus ainsi descendre en rappel sur 50 mètres supplémentaires pour voir la suite. Si aucune possibilité ne se présentait, je remonterais aux jumars sur 100 mètres jusqu’à Mugs. Il nous faudrait alors remonter sur dix longueurs, voire plus, jusqu’au sommet pour chercher un autre itinéraire de descente. Cette solution catastrophique nous demanderait le reste de la journée et une bonne partie de la suivante.
Une fois la deuxième corde attachée, je partis de nouveau en tension à gauche, puis grimpai vers le haut, toujours à gauche, mes crampons raclant le granite pourri en lui arrachant des étincelles alors que je tâtonnais à la recherche de prises microscopiques. Je mis un coinceur no 3 dans le seul endroit disponible, passai la corde dans un mousqueton et continuai en rappel. Presque arrivé au bout de la corde, j’aperçus une petite écaille solitaire. Je m’arrêtai et la fixai, suspendu sur la corde, envahi par une élégie désolée de sentiments et d’émotions. Dans un état catatonique, je restai là, immobile, revoyant mes amis, mes amours, ceux que je me devais d’aimer. Nous devrions apprécier davantage les actes triviaux de la vie et qui possèdent pourtant leur propre beauté, comme dire « salut » ou laver la vaisselle. Nous le faisons sans y prêter attention. Des pensées filaient à travers mon esprit. J’avais vu juste. Nous étions venus à la rencontre de notre calvaire.
Je lançai un regard vers le haut et vis des nuages flottant dans le ciel, tels des rapaces. Puis j’entrepris de remonter la corde, mais je m’arrêtai presque aussitôt, pour me retourner et regarder l’écaille une dernière fois. Arrivé au coinceur que j’avais installé, j’enlevai le mousqueton, partis en balancier sur la droite, continuai à remonter jusqu’à mes deux pitons de relais et criai à Mugs de se laisser descendre sur la corde pour me rejoindre – il s’était endormi d’émotion et mon appel le réveilla. Il pouvait discerner l’incertitude dans ma voix. Lorsqu’il m’eut rejoint, je lui expliquai la situation avant de tirer le rappel : je voulais qu’il partage la décision. Une fois la corde rappelée, nous n’aurions plus d’alternative. Il lui fut facile de me remonter le moral en acceptant ma décision, quelle qu’elle soit.
C’était jouer banco – un lancer de dé pour toutes les billes. Je fis une prière en silence avant de descendre. Refaisant ma traversée, j’atteignis l’unique coinceur que j’avais placé auparavant et fis venir Mugs sur une vire exiguë. Il vérifia brièvement le point d’assurance, avec une admiration non dépourvue de doute. Je haussai les épaules et lui dis :
— C’est tout.
Je parcourus les 50 mètres suivants le cœur au bord des lèvres, jusqu’à ce que j’arrive à placer un friend no 1 derrière une petite écaille que j’avais aperçue de plus haut, puis un autre coinceur, pendant que Mugs descendait en rappel. Plus tard, il me dira qu’il avait failli enlever son mousqueton du relais, mais il avait réalisé qu’une mort rapide était préférable à une longue et inévitable agonie. À la moitié du rappel suivant, j’adressai une action de grâce au Dieu miséricordieux pour le miracle des miracles : notre corde nous amenait jusqu’à une rampe enneigée. La main glacée de la mort s’était desserrée. Une douce paix envahit mon âme tremblante. À partir de là, ce n’était plus qu’une descente de routine, et deux heures plus tard, nous galopions dans la neige profonde vers la sécurité de notre tente.
Tout y était gelé. Nous avons immédiatement rallumé le réchaud pour boire des litres de boissons chaudes. Nous avons ri et plaisanté jusque tard dans la nuit. Ces cinq jours d’expériences intenses demanderaient du temps pour que nous puissions commencer à nous détendre. Les cartes avaient été jouées et nous avions tiré les as. Je finis par sombrer dans une léthargie profonde. Juste avant de glisser dans l’inconscience, les mots mémorables de l’alpiniste Jean Afanassieff me vinrent à l’esprit : « C’est ça la putain de vie, non ? »
Première ascension d’une voie test sur El Capitan (1981)
Cette année-là, l’été à Tahoe fut le plus chaud que j’aie jamais connu – un changement radical par rapport au mois de mars en Alaska. Depuis que j’avais intégré l’élite des grimpeurs, je m’étais habitué à ce type de contraste et mon organisme s’adaptait en permanence aux variations des conditions climatiques.
À cause de ces chauds et froids perturbants (et aussi par paresse), je décidai de prendre des vacances au mois de juillet. Cela me permettrait de me détendre avec ma famille et en même temps de préparer tranquillement mon matériel en vue de la nouvelle voie que nous projetions d’ouvrir sur El Capitan.
En janvier, Peter Mayfield, Craig Calonica et moi avions gravi les six premières longueurs avant qu’une tempête nous oblige à redescendre. En fait, nous n’avions ouvert que la moitié d’une longueur car les cinq et demie premières avaient été ouvertes par une autre équipe l’hiver précédent. J’avais hâte de m’y remettre, mais nous n’avions pas réussi à nous réunir tous les trois. Pendant ce temps, les responsables du parc s’énervaient de plus en plus, à juste titre, au vu de notre matériel toujours accroché dans la paroi, ce qui amenait les touristes à poser des questions. Suite à une incompatibilité de planning, je dus remplacer Craig par Charlie Row, un autre
