Louis Marie Sinistrari d'Ameno
Démonialité
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table des matières
DÉMONIALITÉ ou INCUBES ET SUCCUBES
Probatio Dæmonialitatis
PARISIsidore LISEUX, 5, Rue
Scribe1876
La première édition de cet
ouvrage, publiée il y a quelques mois à peine, est aujourd'hui
épuisée.
En le réimprimant, l'Éditeur est
heureux de pouvoir remercier les lecteurs d'élite qui ont si
favorablement accueilli, dès son apparition, le chef-d'œuvre du
Père Sinistrari. Comme il fallait s'y attendre, une bonne part de
ces remercîments revient au Clergé catholique: avec leur
perspicacité habituelle, les Ecclésiastiques réguliers et
séculiers ont compris ce qu'un tel livre ajoutait d'éclat à
l'enseignement de l'Église Romaine; leur concours seul devait
suffire pour en assurer le succès.
Mais ce qui a le plus touché
l'Éditeur, il l'avoue ingénument, c'est le témoignage tout
spontané de satisfaction qui lui a été adressé par l'un des
supérieurs de l'Ordre même auquel appartenait son auteur, par le R.
P. Provincial des Capucins pour la province de P..... On trouvera à
la fin du volume la lettre du Révérend Père A.....: elle est de
nature à éclairer les personnes défiantes qui, ne voulant croire à
la sincérité de cette publication, avaient osé formuler leurs
soupçons par le vilain mot de «facétie bibliographique». Ces
hommes de peu de foi sont excusables peut-être de ne pas pousser le
Christianisme jusqu'à dire avec Saint Augustin, Credo quia absurdum:
ils devraient au moins ne pas se montrer plus incrédules que la
sagesse payenne, et observer avec Horace qu'il ne faut s'étonner de
rien, nil admirari.
Mai 1876.
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
J'étais à Londres en l'année
1872, et j'y bouquinais,
Car que faire là-bas, à moins
qu'on ne bouquine?
Les vieux livres me faisaient vivre
dans les âges passés, heureux d'échapper au présent, d'échanger
les petites passions du jour contre la tranquille intimité des Alde,
des Dolet ou des Estienne.
Un de mes libraires favoris était
M. Allen, respectable vieillard, établi dans l'Euston Road, presque
à la porte de Regent's Park. Non que sa boutique fût
particulièrement riche en bouquins poudreux: au contraire, elle
était fort petite, et cependant jamais remplie. A peine quatre ou
cinq cents volumes à la fois, bien époussetés, bien luisants,
rangés avec symétrie sur des rayons à portée de la main; ceux du
haut restaient vides. A droite, la Théologie; à gauche, les
Classiques Grecs et Latins, en majorité, avec quelques livres
Français et Italiens; car telles étaient les spécialités de M.
Allen: on eût dit qu'il ignorait absolument Shakespeare et Byron, et
que la littérature de sa nation n'allait pas pour lui au delà des
sermons de Blair ou de Macculloch.
Ce qui, au premier coup d'œil,
frappait dans ces livres, c'était la modicité de leur prix,
comparée à leur excellent état de conservation. Évidemment ils
n'avaient pas été achetés au tas, au mètre cube, comme les rebuts
des ventes publiques, et pourtant les plus beaux, les plus anciens,
les plus vénérables par leur format, in-folio ou in-quarto,
n'étaient pas cotés plus de 2 à 3 shillings; les in-octavo se
vendaient 1 shilling, les in-douze six pence: chacun suivant sa
taille. Ainsi le décidait M. Allen, homme méthodique s'il en fut,
et bien il s'en trouvait, car sa clientèle de clergymen, de scholars
et de collectors lui restant fidèle, son stock se renouvelait avec
une rapidité que des spéculateurs plus prétentieux eussent
peut-être enviée.
Mais comment se procurait-il ces
volumes bien reliés et bien conservés, qui, partout ailleurs,
eussent été cotés cinq ou six fois plus cher? Ici, encore, M.
Allen avait sa méthode, sûre et régulière. Personne ne suivait
plus assidûment que lui les ventes publiques qui se font chaque jour
à Londres: sa place était marquée au bas du pupitre de
l'auctioneer. Les livres les plus rares, les plus précieux,
passaient devant lui, disputés à des prix souvent fabuleux par les
Quaritch, les Sotheran, les Pickering, les Toovey, et autres
bibliopoles de la capitale Britannique; M. Allen souriait de ces
folies: une fois l'enchère mise par tout autre, il n'eût pas ajouté
un penny, se fût-il agi d'un Gutenberg inconnu ou du Boccace de
Valdarfer. Mais si de temps à autre, soit distraction, soit
lassitude, la concurrence des acheteurs faiblissait (habent sua fata
libelli), M. Allen était là: six pence! murmurait-il, et parfois
l'article lui restait; parfois même, deux numéros consécutifs,
réunis faute de trouver acheteur isolément, lui étaient adjugés,
toujours pour ce minimum de six pence, qui était, à lui, son
maximum.
Beaucoup de ces dédaignés
méritaient sans doute leur sort; mais il pouvait s'en glisser dans
le nombre qui n'étaient pas indignes des honneurs du catalogue, et
que, à tout autre moment, des acheteurs plus attentifs ou moins
capricieux eussent peut-être couverts d'or. Ceci, toutefois,
n'entrait pour rien dans les calculs de M. Allen: la seule règle de
son estimation, c'était le format.
Or, un jour qu'à la suite d'une
vente publique considérable, il avait exhibé dans sa boutique des
achats plus nombreux que d'ordinaire, je remarquai spécialement
quelques Manuscrits en langue Latine, dont le papier, l'écriture, la
reliure, dénotaient une origine Italienne, et qui pouvaient avoir
deux cents ans d'existence. L'un avait pour titre, je crois: De
Venenis, un autre: De Viperis, un troisième (c'est le présent
ouvrage): De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis. Tous trois,
d'ailleurs, d'auteurs différents, et indépendants l'un de l'autre.
Poisons, vipères, démons, que d'horreurs réunies! pourtant, ne
fût-ce que par politesse, il fallait acheter quelque chose; après
un peu d'hésitation, ce fut le dernier que je choisis: Démons il
est vrai, mais Incubes, mais Succubes, le sujet n'est pas vulgaire,
et moins vulgaire encore était la façon dont il me semblait traité.
Bref, j'eus le volume pour six pence (63 centimes), un prix de faveur
pour un in-quarto: M. Allen jugeait sans doute ce gribouillage
au-dessous du tarif de la lettre moulée.
Ce manuscrit, en papier fort du
XVIIe siècle, relié en parchemin d'Italie, et d'une conservation
parfaite, a 86 pages de texte. Le titre et la première page sont de
la main de l'auteur, une écriture de vieillard; le reste est fort
nettement écrit par une autre main, mais sous sa direction, comme en
témoignent des additions et rectifications autographes répandues
dans tout le corps de l'ouvrage. C'est donc bien le Manuscrit
original, selon toute apparence unique et inédit.
Notre bouquiniste avait fait cette
acquisition quelques jours auparavant à la salle Sotheby, où avait
eu lieu (du 6 au 16 Décembre 1871) la vente des livres du baron
Seymour Kirkup, collectionneur Anglais, mort à Florence. Le
Manuscrit était ainsi indiqué dans le Catalogue de la vente:
No 145. Ameno (R. P. Ludovicus Maria
[Cotta] de). De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis, Manuscript.
Sæc. XVII–XVIII.
Quel est cet écrivain? a-t-il
laissé des ouvrages imprimés? c'est une question que j'abandonne
aux bibliographes, car, malgré de nombreuses recherches dans les
Dictionnaires spéciaux, je n'ai rien pu apprendre à cet égard.
Brunet (Manuel du libraire, art. Cotta d'Ameno) soupçonne vaguement
son existence, mais il le confond avec son homonyme, et sans doute
aussi son compatriote, Lazaro Agostino Cotta d'Ameno, avocat et
littérateur Novarais. «L'auteur», dit-il, «dont, à ce qu'il
paraît, les véritables prénoms seraient Ludovico-Maria, a écrit
plusieurs ouvrages sérieux...» L'erreur est évidente. Ce qui est
certain, c'est que notre auteur vivait dans les dernières années du
XVIIe siècle, comme il résulte de son propre témoignage, et qu'il
avait professé la théologie à Pavie.
Quoi qu'il en soit, son livre m'a
paru très-intéressant à divers points de vue, et je le donne en
toute confiance à ce public choisi, pour qui le monde invisible
n'est pas une chimère. Je serais fort étonné qu'après l'avoir
ouvert à une page quelconque, on ne fût pas tenté de revenir sur
ses pas et d'aller jusqu'au bout. Le philosophe, le confesseur, le
médecin, y trouveront, avec la foi robuste du Moyen-âge, des
aperçus neufs et ingénieux; le lettré, le curieux apprécieront la
solidité du raisonnement, la clarté du style, la gaîté des récits
(car il y a des historiettes, et finement contées). Tous les
théologiens ont consacré plus ou moins de pages à la question des
rapports matériels de l'homme avec le démon; de gros volumes ont
été écrits sur la sorcellerie, et le mérite de ce travail serait
assez mince s'il se bornait à développer la thèse ordinaire; mais
tel n'est pas son caractère. Le fond de l'ouvrage, ce qui lui donne
un cachet vraiment original et philosophique, c'est la démonstration
toute nouvelle de l'existence des Incubes et des Succubes en tant
qu'animaux raisonnables, corporels à la fois et spirituels comme
nous, vivant au milieu de nous, naissant et mourant comme nous, comme
nous enfin rachetés par les mérites de Jésus-Christ et capables de
salut ou de damnation. Pour le Père d'Ameno, ces créatures douées
de sens et de raison, entièrement distinctes des Anges ou des Démons
purs esprits, ne sont autres que les Faunes, les Sylvains, les
Satyres du paganisme, continués par nos Sylphes, nos Lutins, nos
Follets; et ainsi se trouve renouée la chaîne des croyances. A ce
titre seulement, et sans parler de l'intérêt des détails, ce livre
appellerait l'attention des lecteurs sérieux: je suis persuadé
qu'elle ne lui fera pas défaut.
I. L.
Mai 1875.
L'Avertissement qui précède était
composé à l'imprimerie et prêt à mettre sous presse, lorsque, en
me promenant sur les quais, je rencontrai par hasard un exemplaire de
l'Index librorum prohibitorum. Machinalement je l'ouvris, et la
première chose qui me tomba sous les yeux fut l'article suivant:
de Ameno Ludovicus Maria. Vide
Sinistrari.
Mon cœur battait très-fort, je
l'avoue. Étais-je enfin sur la trace de mon auteur? était-ce la
Démonialité que j'allais voir clouée au pilori de l'Index? Je
courus aux dernières pages du redoutable volume, et je lus:
Sinistrari (Ludovicus Maria) de
Ameno, De Delictis et Pœnis Tractatus absolutissimus. Donec
corrigatur. Decr. 4 Martii 1709.
Correctus autem juxta editionem
Romanam anni 1753 permittitur.
C'était bien lui. Le vrai nom du
Père d'Ameno était Sinistrari, et je possédais le titre d'un au
moins de ces «ouvrages sérieux» auxquels le bibliographe Brunet
faisait allusion. Ce titre même, De Delictis et Pœnis, n'était pas
sans rapport avec celui de mon Manuscrit, et j'avais lieu de supposer
que la Démonialité était au nombre des délits examinés et jugés
par le Père Sinistrari: en d'autres termes, ce manuscrit, en
apparence inédit, se trouvait peut-être publié dans le volumineux
ouvrage qui m'était révélé; peut-être encore était-ce à cette
monographie de la Démonialité que le Tractatus de Delictis et Pœnis
devait sa condamnation par la Congrégation de l'Index. Tous ces
points étaient à vérifier.
Mais il faut avoir tenté des
investigations de ce genre pour en connaître les difficultés.
J'interrogeai les Catalogues de livres anciens qui me tombèrent sous
la main; je fouillai les arrière-boutiques des bouquinistes, des
antiquaires, comme on dit en Allemagne, m'adressant particulièrement
aux deux ou trois maisons qui exploitent à Paris la vieille
Théologie; j'écrivis aux principaux libraires de Londres, de Milan,
de Florence, de Rome, de Naples: le tout sans résultat; le nom même
du P. Sinistrari d'Ameno semblait inconnu. J'aurais dû sans doute
commencer par une enquête à notre Bibliothèque Nationale; force me
fut d'y recourir, et là du moins j'eus un commencement de
satisfaction. On me présenta deux ouvrages de mon auteur: un in-4o
de 1704, De Incorrigibilium expulsione ab Ordinibus Regularibus, et
le premier tome d'une collection de ses Œuvres complètes: R. P.
Ludovici Mariæ Sinistrari de Ameno Opera omnia (Romæ, in domo
Caroli Giannini, 1753–1754, 3 vol. in-folio). Malheureusement ce
premier tome ne contenait que la Practica Criminalis Minorum
illustrata: le De Delictis et Pœnis faisait l'objet du tome
troisième, et ce dernier volume, aussi bien que le second, manquait
à la Bibliothèque.
J'avais cependant un renseignement
positif, et je continuai mes recherches. Peut-être serais-je plus
heureux à la Bibliothèque du Séminaire de Saint-Sulpice. Elle
n'est pas publique, il est vrai, mais les Pères Sulpiciens sont
hospitaliers: n'ont-ils pas jadis donné asile à Des Grieux
repentant, et Manon Lescaut elle-même n'a-t-elle pas foulé les
dalles de leur parloir? J'osai donc m'aventurer dans cette sainte
Maison; il était midi et demi, le dîner finissait; je demandai le
bibliothécaire, et au bout de quelques minutes, je vis venir à moi
un petit vieillard d'une politesse irréprochable, lequel me fit
traverser le parloir commun pour m'introduire dans un autre beaucoup
plus étroit, une simple cellule donnant sur un corridor, vitrée
dans toute sa largeur et ouverte ainsi à tous les yeux. Précaution
ingénieuse dont l'évasion de Des Grieux avait bien montré
l'urgence. Ce ne fut pas sans peine que je fis comprendre au bon
père, qui était sourd et myope, le but de ma visite. Il me laissa
pour se rendre à la bibliothèque, et revint bientôt, mais les
mains vides: là aussi, dans ce sanctuaire de la Théologie
Catholique, le Père Sinistrari d'Ameno était entièrement ignoré.
Je n'avais plus qu'une ressource: c'était d'aller trouver ses frères
en Saint François, les Pères Capucins, en leur couvent de la Rue de
la Santé! Cruelle extrémité, on en conviendra, car j'avais peu de
chance d'y rencontrer comme ici l'ombre aimable de Manon.
Enfin, une lettre de Milan vint me
tirer d'embarras. Le livre introuvable était trouvé; je recevais à
la fois la première édition du De Delictis et Pœnis (Venetiis,
apud Hieronymum Albriccium, 1700), et l'édition de Rome, 1754.
C'est un traité complet, tractatus
absolutissimus, de tous les crimes, délits, péchés imaginables;
mais, hâtons-nous de le dire, dans l'un comme dans l'autre de ces
volumineux in-folio, la Démonialité occupe à peine cinq pages,
sans aucune différence de texte entre les deux éditions. Et ces
cinq pages ne sont même pas un résumé de l'ouvrage manuscrit que
je donne aujourd'hui au public, elles en comprennent seulement
l'exposition et la conclusion (Nos 1 à 27 et 112 à 115). Quant à
ce qui fait l'originalité du livre: à savoir, la théorie de ces
animaux raisonnables, incubes et succubes, doués comme nous de corps
et d'âme et capables de salut ou de damnation, on l'y chercherait
vainement.
Ainsi, après tant d'efforts,
j'étais fixé sur tous les points que je m'étais proposé
d'élucider: j'avais découvert l'identité du Père d'Ameno;[1] la
comparaison des deux éditions du De Delictis et Pœnis, la première
condamnée, la seconde permise par la Congrégation de l'Index,
m'avait appris que les fragments imprimés de la Démonialité
n'étaient pour rien dans la condamnation du livre, puisqu'ils
n'avaient subi aucune correction; enfin, j'étais arrivé à la
conviction que, sauf pour quelques pages, mon Manuscrit était
absolument inédit. Heureuse terminaison de cette Odyssée
bibliographique, qu'on me pardonnera d'avoir contée tout au long
«pour l'esbattement» des Bibliophiles «et non aultres».
I. L.
Août 1875.
NOTE
[1] Voir la notice biographique à
la fin de ce volume.
DÉMONIALITÉ ou INCUBES ET SUCCUBES
Lesen Sie weiter in der vollständigen Ausgabe!