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La ville de Drak est au bord de la famine. Face à une guilde marchande toute puissante qui monopolise les ressources, la colère du peuple gronde. Dans la foule, un elfe affamé, un forgeron amoureux, une mage incendiaire, un milicien pacifiste, une prostituée révoltée…
Et le capitaine Merlange, le seigneur Amfer, la cheffe des Assassins Chantelame ? Les têtes pensantes de cette cité corrompue attendront leur tour : la Commune drakéenne se raconte à travers ces acteurs oubliés qui ont osé lutter et espérer, avant de disparaître dans les marges de l’Histoire.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Scénariste le jour, écrivain la nuit,
Naël Legrand carbure au thé et à sa passion pour les notes de bas de page. Il aime écrire mais préfère manger et le fait au rythme des saisons, avec une très forte préférence pour les courges et les champignons de l’automne. Pour le faire sortir de sa tanière, rien de plus simple : parlez-lui chats, cookies et fantasy.
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Seitenzahl: 311
Veröffentlichungsjahr: 2025
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DÉDICACE
PLAN DE LA VILLE DE DRAK
AVERTISSEMENT RELATIF AU CONTENU
Prologue
I Zeugma
II Anaphore
III Euphémisme
IV Oxymore
V Prétérition
VI Anacoluthe
VII Métonymie
VIII Prosopopée
IX Allitération
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
ÉCRIT PAR
ILLUSTRÉ PAR
BIBLIOGRAPHIE DE
CRÉDITS
QUI SOMMES-NOUS ?
Cover
À Loriane et Dimitri, camarades de plume du NaNo 2022.
Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.
– Principaux : capitalisme, guerre civile (révolution), incendie, oppression systémique (classisme, racisme).
– Ponctuels : accident du travail, alcool, blessure, cadavre, cambriolage, crime raciste, déclencheur d’émétophobie, dysphorie, feu, intersexophobie, massacre, meurtre, mort, poison, putophobie, racisme, relations sexuelles non protégées, scènes de sexe non explicites, spécisme, suicide, travail du sexe, violence envers les animaux, violence physique, violences éducatives, violences médicales.
– Mentions : alcoolisme, torture.
20 gèlecime
Cela fait presque dix ans, désormais.
Je regrette que tu ne puisses admirer la cité aujourd’hui. Tout semble si lointain et les enfants sourient à nouveau. J’ai vu un arbre présenter au monde de nouvelles feuilles vertes, timides et fraîches. L’air froid se réchauffe, les lunes brillent plus fort, les nuits raccourcissent. Je sors me promener après deux longs mois passés terré dans mon antre. L’arrivée du printemps me rassure, y croirais-tu ? Je suis devenu un vieil homme. Tu en sourirais, je pense. Ou tu en pleurerais, je ne sais plus.
Seule compte la ville, n’est-ce pas ?
Des années après, les vestiges de la Commune s’ancrent toujours dans ses murs. Des impacts de sorts qui ont raté leur cible, des traces de sang que l’on devine à la pierre plus claire d’avoir été tant lavée, et les restes calcinés des immenses charniers qui fument encore dans mes cauchemars… Chaque impasse, chaque brique, chaque pavé est à jamais imprimé du sceau de l’horreur. Il n’y a plus qu’une cité défigurée, couverte de balafres, les entrailles répandues sans personne pour panser ses blessures ni penser sa reconstruction. Tu lui manques.
Je parcours ces stigmates du bout des doigts et pleure amèrement ton absence. Je ne suis rien, sans toi, tout juste un homme déchu qui se lamente sur un passé oublié et laisse le présent se faire sans lui. Nous étions grandioses, ensemble. Nous avions des rêves. Nous aurions pu les sauver, tous. Nous aurions pu changer le cours des événements ; forger une nouvelle histoire, un nouveau futur, une nouvelle Drak. Nous aurions pu accomplir tant de choses, et nous avons fait si peu.
Mon orgueil et ta colère ont précipité notre défaite. Ou, peut-être, étions-nous condamnés à échouer dès le début. Peut-être tout ceci n’était-il qu’une chimère, et avons-nous été trop fous de la poursuivre et d’entraîner tant d’autres dans cette quête bien trop vaine. Cette ville est le théâtre de tant d’erreurs que je commence à croire qu’on ne peut la changer. Tu l’as peut-être compris avantmoi.
Le savais-tu déjà, mon amour, en ce jour où le froid de ta lame s’est posé sur ma gorge ? J’aime à le croire. J’ai besoin d’imaginer qu’au moins l’un de nous deux n’avait pas tout à fait tort.
G.
Missive jamais envoyée.
Association de deux termes disparates à un même mot.ζεῦγμα / zeûgma, « joug, lien »
21 gèlecime – 37 gèlecime
Une fois de plus, la journée commençait mal et par une douleur familière. Cylan grimaça en plaquant un bras contre son ventre pour étouffer les grondements qui le rongeaient de l’intérieur. Ça avait débuté avec la pluie, disait-on. Les blés avaient pourri, là-bas, dans les plaines. Et ici, les prix avaient flambé1.
Jaros avait bien essayé de lui expliquer davantage : des histoires d’argent qui valait moins cher si tout le monde en avait ; des contes de patates trop peu nombreuses qui devenaient aussi précieuses que des diamants ; des légendes d’écus d’or qui n’existaient pas, mais qu’on pouvait convoquer contre d’autres pièces qui n’existaient pas plus ; des fables de dirigeants qui décidaient, d’un commun accord, qu’un fagot de bois de chauffe se vendait plus cher, ou moins, ou pareil, qu’une livre de navets. Mais Cylan n’y comprenait rien, et cela ne l’intéressait guère. Le plus crucial était que son repas quotidien coûtait désormais presque autant que son salaire, et qu’il avait faim et une furieuse envie de crier.
— J’ai trouvé ça.
Il leva les yeux sur le visage creusé de son frère. Jaros s’efforça de sourire en lui tendant une pomme rabougrie et un bol d’eau chaude rehaussé d’une poignée d’herbes. Cylan s’en empara sans un mot et entreprit de dévorer son repas en mâchant bien chaque bouchée et en savourant longuement le bouillon avant de l’avaler.
Jaros l’imita à sa manière. Il mangeait toujours un peu vite, même au pire du manque, comme s’il s’attendait à ce qu’on lui ôtât son repas des mains ou comme s’il se préparait à fuir un ennemi invisible. On aurait pu le croire terrorisé par l’existence et prompt à décamper, si le jeune elfe n’avait pas démontré à de multiples reprises sa combativité.
— T’en es où de ta potion ?
Cylan haussa les épaules. Il avait réduit ses doses sans consulter l’alchimiste qui le fournissait. Une fiole, habituellement consommée toutes les deux semaines, lui tenait désormais le mois. Cela pesait sur son humeur, déjà rendue inégale par la faim, et il constatait chaque jour qu’il était plus fatigué que le précédent, mais il tenait bon. Il n’avait pas le choix. S’il devait ne plus pouvoir s’en procurer, cette diminution progressive était la meilleure manière de s’y préparer. Et si un miracle se produisait – une prime, une légère augmentation de leur solde, n’importe quoi –, il aurait appris à faire durer son ampoule. Ce n’était pas idéal, mais son dosage n’avait jamais été très bon, et il vivait avec.
L’air soucieux de Jaros l’obligea à ne pas ignorer sa question.
— Il me reste une demi-fiole, je dois la prendre dans dix jours.
Son frère, pourtant, savait tout cela. Il s’était toujours montré attentif, surveillant étroitement les dates pour la potion, se renseignant sur les meilleurs fabricants, n’hésitant pas à couvrir Cylan auprès de leurs collègues et de leurs voisins quand les questions étaient devenues pressantes. C’était même lui qui, trois ans plus tard, avait proposé à son frère de venir s’installer à Drak pour de bon. Plus besoin de se louer de chantier en chantier : ils en auraient à l’envi, dans la cité des Tours. Sans compter que ce serait l’occasion pour Cylan de redémarrer de zéro, de rencontrer des gens qui ne l’avaient pas connu avant la potion et qui le verraient d’emblée comme un homme, sans le moindre doute. Les deux frères étaient partis ainsi, peu organisés, mais sûrs d’eux : leur avenir se trouvait dans la grande cité-État.
Drak n’était pas une ville accueillante, mais elle rassurait par son indifférence généralisée. Jaros et Cylan avaient déniché une pension miséreuse dans le quartier de Fondplaine, à la bordure du secteur elfique. Ils y vivaient depuis. Ils avaient leurs amis, leurs outils et leur nourriture sur place : que demander de plus ? Ces années drakéennes avaient été plus douces, à leur manière, que toutes les précédentes.
Jusqu’à l’hiver dernier, en tout cas.
— Je sais pas comment on fera pour la prochaine, murmura Jaros.
Il extirpa de sous sa chemise un cristal d’une transparence médiocre, pendu à une cordelette de cuir. C’était tout ce qu’il avait encore de sa famille, la dernière chose qui l’ancrait un peu à sa terre natale.
— Ça, c’est ce qu’il me reste de plus précieux, et ça vaut rien. Des clous. J’ai essayé, pourtant.
Cylan esquissa un faible sourire. Son frère était une vraie tête brûlée, un indocile, le genre d’enfant qu’il avait fallu surveiller en permanence pour lui éviter les ennuis, et le genre d’adulte qu’on observait d’encore plus près pour lui épargner la potence. Malgré toutes les embrouilles qu’il leur avait values et dans lesquelles il nageait toujours, Jaros était aussi un allié loyal et tendre, toujours soucieux du bien-être des autres.
— T’occupe pas de ça. Si je dois arrêter, j’arrêterai.
Il termina sa soupe d’une grande lampée, la sentant traverser son gosier en une traînée chaude et réconfortante – bien trop brève. Les deux frères se levèrent d’un même mouvement, passèrent sur leurs chemises élimées de mauvaises vestes fourrées, attachèrent ceinturons et capuches, enfilèrent leurs gants, épaulèrent leurs sacs et sortirent.
Le vent glacial balaya une poignée de flocons dans leurs visages. Ils se mirent en route, ignorant le froid qui perçait déjà leurs habits. Il en était ainsi depuis un bon mois et demi, l’hiver impitoyable refusant de céder du terrain, les condamnant à serrer les dents et endurer.
Cylan jeta un coup d’œil sur Jaros. Seul le gel parvenait à le faire taire. La tête basse, les mains fourrées dans ses poches, le cou rentré dans les épaules, son frère traçait droit devant lui sans un mot ni un sourire. Cylan détestait le voir ainsi, mais la pénurie ne lui avait guère laissé le choix. La pénurie avait détruit leur quiétude et le fragile équilibre de la ville, et tous ces estomacs grondants attendaient leur tour pour rugir.
***
Les deux jeunes elfes atteignirent le chantier pile à l’heure où on les y attendait. Ils avaient été élevés par une communauté portée sur le respect mutuel, et leur éducation aurait voulu qu’ils eussent toujours une poignée de minutes d’avance, mais le froid les avait dépouillés de cela aussi. Il fallait désormais partir en retard, et presser le pas pour arriver juste à l’heure et agréablement réchauffé par l’exercice.
— Jaros, Cylan ! Vous êtes avec moi sur l’aile tombante, cette semaine !
Béalice accourut vers eux pour leur expliquer les changements de plan. Aussi haute qu’eux et bien plus large d’épaules, la maçonne les avait pris sous son aile depuis leur arrivée à Drak, après une altercation avec des manœuvres avinés qui s’était soldée par un nez cassé pour elle et un bras démis pour Jaros. Le trio était devenu inséparable depuis, et il n’était pas trop compliqué pour eux de louer leurs services conjointement : trois bâtisseurs experts, habitués à travailler ensemble, cela ne se refusait pas. Certains contremaîtres malintentionnés tentaient de scinder leur équipe, mais la plupart du temps, tous étaient ravis de les voir s’affairer dans une bonne humeur et un sérieux exemplaires.
Après quelques salutations d’usage qui se résumèrent à deux paroles courtoises et une lampée de la flasque que leur proposait Béalice, une mauvaise eau-de-vie dont la brûlure devait leur tenir compagnie toute la matinée, leur amie désigna la construction qui les attendait.
— À cause du gel, on a des échafaudages qui s’affaiblissent un peu. Du coup, l’idée, c’est de terminer rapidement l’aile, pour que les couvreurs puissent s’y mettre avant que la charpente commence à pourrir.
— On aurait jamais dû lancer le chantier à l’automne, marmonna Jaros. C’était stupide.
— Parce que tu aurais préféré chômer cet hiver, peut-être ?
La logique froide de Cylan fit soupirer son frère.
— Nan, bien sûr… mais avoue que tout ce chantier est peut-être le pire sur lequel on a jamais bossé. Y a même pas ce qu’il faut pour réchauffer les travailleurs, les pierres sont à peine protégées du mauvais temps… Franchement, ça me surprendrait pas que ça s’effondre avant qu’on pose la dernière tuile.
Béalice jura et esquissa un signe de protection.
— Dis pas ça, Jaros. On a assez de problèmes avec l’architecte et le vent sans que tu viennes nous attirer le malheur.
Jaros grimaça, mais n’insista pas.
L’appel du contremaître empêcha Cylan de chercher une manière adéquate de relancer la discussion. Il aurait voulu dissiper le malaise tout autant que soutenir les protestations de son cadet. Sans être aussi dur que Jaros, il voyait bien à quel point tout était précaire. Leurs collègues s’inquiétaient du vent et du givre, mais leurs craintes étaient balayées sans une considération, alors qu’il aurait pourtant été possible de les faire travailler plus près du sol. Pire, comme pour les punir de leurs objections, on avait raccourci leur paie de la même manière que les journées se raccourcissaient. Ils en venaient à maudire la nuit et regretter ces quelques heures de labeur en moins qui creusaient leurs estomacs sans pour autant les aider à trouver le repos.
Les premières heures du jour se déroulèrent dans le calme. Le bruit des burins sur les pierres qu’il fallait retailler, en contrebas, vida peu à peu l’esprit de Cylan. Il se contentait de faire son travail, concentré sur la manière dont le mortier épousait la roche, sur l’alignement des moellons qui s’élevaient lentement, sur le déploiement du motif régulier du mur au fil des heures.
L’hôtel privé sur lequel il travaillait était un beau projet. Commandé par Aldemond de Carras, sous-chef de la guilde des Marchands, pour loger sa fille et son futur gendre, il avait toute la démesure et le bon goût qu’on pouvait attendre d’un homme de pouvoir. L’architecte avait fait ce qu’il pouvait pour tempérer les envies de sculptures, gargouilles et moulures de son commanditaire, sans grand succès. La construction s’élevait, malgré toutes ces fioritures ridicules, à un rythme jugé satisfaisant par toutes les parties… exception faite des ouvriers.
— Je sens plus mes doigts, gémit Jaros.
Cylan hocha la tête. Il n’osait pas parler, de crainte que desserrer les dents les fît claquer. Tout son corps n’était plus qu’un tremblement, contenu à grand-peine par sa volonté et la nécessité de se concentrer sur son travail. Dans son seau, le mortier gelait, et il devait le remuer à intervalles réguliers pour éviter qu’il ne figeât complètement.
Ils perdaient du temps. Ce devait être l’un des jours les plus froids de l’hiver, et la lune, encore voilée de lambeaux nuageux diffus, ne dispensait aucune chaleur.
— Ça ira mieux à midi, fit Béalice.
Cylan lui jeta un coup d’œil. Tendue et concentrée, leur amie parlait autant pour les rassurer que pour elle-même. Ils venaient à peine de commencer et ils en avaient déjà marre. Les cadences devenaient insoutenables. En été, les jours étaient si longs qu’on les scindait d’une pause à l’heure la plus chaude – parfois, on faisait même se relayer deux équipes sur le chantier. En hiver, ils devaient être efficaces de l’aube au crépuscule, avec tout juste un quart d’heure pour se nourrir.
— J’en ai marre, je vais boire.
Jarros sauta prestement au bas de l’échafaudage et se dirigea vers une petite tente située près de l’entrée du chantier. Le contremaître, partageant au moins en partie leur peine, avait réclamé l’installation d’un abri de fortune où bouillait en permanence une marmite d’eau chaude à peine parfumée. C’était peu, mais cela dégelait les doigts.
Béalice regarda le jeune elfe partir avec un air soucieux.
— Va lui parler, suggéra-t-elle à Cylan. Il a besoin de savoir qu’il n’est pas le seul à souffrir.
— Oh, il le sait. Pourquoi tu crois qu’il est aussi énervé ?
Son amie eut un léger sourire triste, bien vite estompé dans le nuage blanc de sa respiration.
— Vas-y quand même.
Cylan n’avait pas d’autres objections, et la perspective d’un peu de chaleur acheva de le convaincre. Ses mains tremblaient si fort qu’il crut qu’il allait déraper en désescaladant l’assemblage de poutres.
Il traversa rapidement le carré de terre nue où morteliers et plâtriers préparaient leurs enduits, laissant au passage son seau complètement gelé aux pieds d’un collègue qui grommela par principe et lui tapa dans le dos par sympathie. Cylan les plaignait : concasser des cailloux était une chose, mais chercher à obtenir une mixture fluide quand l’eau figeait dans les tonneaux en était une autre.
Dans la tente, la vapeur de l’eau chaude empêchait d’y voir clair. L’odeur du feu de tourbe et le bruit de l’ébullition plongèrent Cylan dans un autre monde. Jaros venait de se faire servir et tenait sa timbale fumante entre ses mains. Cylan tendit la sienne à l’apprenti, salua le maître d’œuvre, et alla se coller à son frère.
— Traînez pas, les pointus.
Ils acquiescèrent, ignorant l’insulte. Charrand était un bon organisateur, et le chantier ne lui échapperait pas. Qu’il fût capable de désigner par un juron chaque groupe social présent le rendait profondément désagréable et antipathique, mais sa volonté de nuire s’arrêtait là. Il y avait dans sa méchanceté et sa bêtise quelque chose de rassurant, comme s’il n’avait pas encore compris que la violence verbale qu’il exerçait pouvait prendre des formes pires. Pour Jaros et Cylan, à qui une vie d’itinérance avait appris des leçons autrement dures, ce genre de surnoms injurieux était devenu un simple détail déplorable.
Cylan ferma les yeux, sentant la chaleur se diffuser depuis la tasse jusqu’à ses mains. Le brusque écart de température lui agressa les doigts, comme si son sang dégelait soudain pour devenir une pelote d’aiguilles dans ses veines. Il grimaça sans se plaindre. Tous les moyens étaient bons pour repousser le froid hors de son corps une poignée de minutes supplémentaires.
À côté de lui, Jaros buvait sa tasse en gardant les yeux rivés sur ses bottes boueuses. Malgré ses bons soins, le cuir était si usé qu’il devait, pour préserver un semblant d’étanchéité, les rembourrer avec de la paille et des lambeaux de tissu – deux matières qui commençaient, elles aussi, à cruellement manquer. Cylan ne pouvait s’empêcher de ressentir un pincement au cœur à chaque fois qu’il voyait son cadet. Il se souvenait très bien d’un moment de leurs vies où Jaros était toujours partant pour festoyer, toujours capable de lui remonter le moral après une mauvaise décade, toujours prêt à décocher une plaisanterie ou un sourire. L’hiver lui avait fait perdre ses muscles et sa bonne humeur. Et Cylan n’arrivait pas à chasser de son esprit l’idée que la saison froide sapait, peu à peu, les solides fondations de leur relation fraternelle.
— On y retourne ? murmura-t-il quand il eut absorbé la dernière goutte du fond de sa timbale.
Jaros, qui avait déjà remisé sa tasse au fond de sa besace, se contenta de hocher la tête et de sortir de la tente.
Après la tiédeur et l’humidité de l’abri de toile goudronnée, le gel se rappela brutalement à eux. Ils retournèrent vers la masure encore dépourvue de toit. L’aile sur laquelle ils travaillaient aujourd’hui était de loin la plus élevée. L’installation de la charpente avait de bonnes chances de pouvoir démarrer la semaine suivante. Cylan attendait ce moment avec envie. Il en avait marre d’être juché aussi haut, trois étages au-dessus du sol, alors que le vent glacé fouaillait les ouvriers et faisait frémir les cordes.
Ils s’arrêtèrent le temps de laisser passer un groupe de manœuvres qui faisaient rouler les prochaines pierres de taille en direction du pan de mur qui les attendait. D’ici, les blocs ne semblaient pas si impressionnants. Pourtant, en voyant le système de poulies et l’épaisseur des cordes qui servaient à les tracter, on comprenait bien vite qu’aucun maçon ne s’amusât à les déplacer seul.
— C’est la tienne, celle-là, plaisanta Jaros sans grand entrain, désignant un bloc qui semblait défectueux.
Sur leur premier chantier, Cylan avait eu la malchance d’énerver le contremaître, qui lui avait imposé les pires pierres du lot. Il lui avait fallu les retailler, quand on lui en laissait le temps, ou bien faire des miracles pour en cacher les défauts tout en garantissant la solidité de l’ouvrage. Après avoir empoché sa dernière paie, Jaros avait discrètement arrangé une sculpture qui surmontait l’entrée de l’édifice. Il était parti en riant comme un gamin, ravi de sa vengeance. Depuis, Cylan avait pour réputation d’hériter des plus mauvais blocs, et Jaros d’être un expert en dessin anatomique.
— Je comprends pas, reprit le cadet des deux elfes. Vu l’horreur que c’est de les poser, on devrait garder les pierres défectueuses pour le printemps. Que Charrand ne les refuse pas, d’accord, il est trop content d’imposer des pénalités aux tailleurs et de faire baisser le coût du chantier… Mais pourquoi les utiliser maintenant ?
— Parce qu’on est au sommet. Elles se verront moins. Et ça lui évite d’attendre un prochain chargement.
Jaros accueillit l’explication par une tirade sur l’injustice de leurs paies respectives au regard de la qualité du travail fourni. Si on lui demandait son avis, le maître d’œuvre aurait dû toucher une fois et demie moins que ceux qui trimaient dehors, voire deux fois moins en plein hiver.
— De toute façon, si on était payés correctement, ça se…
Il n’eut jamais l’occasion de finir sa phrase.
Chacun eut son opinion sur ce qui fut prudemment nommé « l’accident du chantier rue de la Mouche ». On mentionna le gel et l’humidité qui, combinés, avaient rendu cassantes les ligatures. On décrivit longuement la structure de l’échafaudage incriminé, le bois de mauvaise qualité, la répartition de la charge mal pensée. On parla dans le détail du temps ce jour-là, de la manière dont la lumière verte de la lune se réfléchissait sur le verglas et frappait les manœuvres en plein dans les yeux. On commenta, encore et encore, la chute de la pierre de taille, la rupture des cordes qui la retenaient, le contrepoids fusant dans les airs, la poutre qui cédait, les ouvriers sidérés, en dessous, et ceux trop lents, déséquilibrés, en hauteur.
On omit scrupuleusement, à chaque fois, les noms des responsables et ceux des trois victimes.
***
Béalice n’eut pas le droit à un enterrement digne de ce nom, ni même à un enterrement tout court. La fosse commune l’attendait, comme tous ceux sans famille ni argent. Jaros et Cylan se tenaient côte à côte sous la neige tombante, incapables de parler. Le silence les escortait désormais, marchant dans leurs pas telle une ombre joyeuse, comblant les vides que leurs mots ne pouvaient franchir, agrémentant leur douleur d’un calme lent et secret, embrassant leurs fronts pour les aider à s’endormir.
Ils n’avaient pas échangé une parole avant de voir la terre recouvrir le corps de leur amie. Aussi, Cylan ne put s’empêcher de sursauter quand la voix de son frère vint le sortir de sa torpeur :
— Charrand l’a confirmé : aucune indemnisation pour les familles. Béalice avait pas de parents. Eustain, juste une sœur, partie à Morant depuis son mariage. Gauvet, par contre…
Ses derniers mots s’étouffèrent dans le fond de sa gorge en un sanglot douloureux. Ses yeux, rougis, brillaient de chagrin et de larmes. Cylan fit la seule chose qu’il savait faire et enlaça son frère, le laissant se recroqueviller dans ses bras, nicher sa tête dans le creux de son cou, et pleurer enfin pour de bon.
— Tu n’es pas obligé de penser aux autres, murmura l’aîné.
Il disait cela par principe : il savait bien que penser aux autres permettait à Jaros de tenir le coup. Il laissa son frère pleurer tout son saoul, ignorant l’humidité de sa morve et ses larmes qui s’infiltraient à travers sa cape et sa chemise. Le froid qui le rongeait ne venait pas de l’extérieur.
Quand Jaros s’apaisa enfin, ils reprirent le chemin de leur domicile, et le silence rampa entre eux pour s’installer à nouveau. Cylan commençait à en avoir peur, de cette créature filiforme trop commode et confortable, alors il se força à la chasser d’une parole maladroite :
— Tu veux boire ? Je crois qu’on en a besoin.
Jaros les fit bifurquer en direction du quartier des Échanges, où l’on pouvait trouver des établissements servant une très mauvaise bière à des prix défiant toute concurrence – si l’on était capable de rester debout et de ne pas se plaindre du contenu ni de la propreté de son gobelet. Noyer son chagrin dans l’alcool n’était peut-être pas la meilleure stratégie, mais, à l’heure actuelle, il s’agissait du seul réconfort adapté à leurs maigres économies. Le seul à même de les aider à surmonter tristesse et froideur du même coup, d’une même chope.
Le Rat Rieur était un bouge infâme, mais c’était une taverne à la clientèle majoritairement elfique, peu portée sur le tapage et les débordements, l’endroit parfait pour être triste sans craindre de se retrouver happé dans une rixe ou une conversation passionnée. On venait au Rat pour son alcool infect et bon marché, pas pour la compagnie.
Ils y retrouvèrent néanmoins trois connaissances de chantier : deux manœuvres, Elbeth et Arwan, et un mortelier, Octave. Ce dernier était présent au moment du drame, et il leur offrit une bière sans un mot de trop. Ils trinquèrent tous à la mémoire de Béalice, Eustain et Gauvet. Ces trois noms, pressentait Cylan, allaient les escorter pendant de longues années. Moins que l’accident lui-même, les réactions étaient abjectes.
— Il paraît que le convoi des March revient ce soir.
On leur avait fait déblayer la scène et transporter les corps à l’écart, juste le temps de constater les décès. L’un des deux hommes, Eustain, peut-être, gémissait encore faiblement, des bulles rouges éclatant à la commissure de ses lèvres. Béalice avait été tuée sur le coup, et c’était le seul réconfort que Cylan pouvait trouver dans cette tragédie.
— Vous pensez que ça suffira ?
Son regard figé avait été terrifiant, par contre. Cylan se souvenait de la sensation, ses tibias lentement gelés par la bouillie neigeuse dans laquelle il s’était agenouillé. Il se souvenait du sentiment d’impuissance qui l’avait saisi, alors qu’il voyait Béalice rendre son dernier souffle et lui son repas.
— Avec les charrettes du Pouvoir ensuite, ouais, je pense que ça devrait aider. Au moins pour le blé et les pois, ce serait bien.
Tout ce temps-là, Jaros était resté droit et solide. Il l’avait aidé à se relever, lui avait gentiment essuyé le visage, l’avait détourné de la scène et l’avait fait asseoir sous la tente. Puis il était reparti, pour revenir deux heures plus tard avec du sang sur ses vêtements et un air hébété.
— J’ai peur qu’ils gardent tout pour eux. Il paraît qu’il y a un marché noir aux Brumes et que seuls les gradés des guildes y ont accès…
— Bah, c’est des conneries, ça ! Ils ont juste les moyens de se payer ce que nous on peut pas, c’est tout. Pas besoin de trafic : ils sont riches.
Cylan avait été soulagé de voir enfin Jaros craquer, de pouvoir l’aider à pleurer, de retrouver son petit frère, dans le cimetière. Il avait toujours peur qu’à force de tout retenir en lui, il explosât.
— Cylan ? T’es avec nous ?
Il revint à l’instant présent, ses quatre compagnons de beuverie, leur conversation… Une partie de son esprit avait tout suivi, et il put donner le change :
— Euh, oui, oui, pardon… Je me disais… pourquoi on irait pas voir le retour du convoi ? On est juste à côté, après tout.
La grimace féroce de son cadet l’inquiéta quelque peu, mais il repoussa ses craintes et les noya dans une deuxième pinte de bière.
***
La porte Vive, située au levant de la ville, donnait sur une large voie pavée qui traversait le quartier de Puypleu et aboutissait aux Échanges. Les marchandises arrivaient principalement par cet axe, pour être ensuite réparties et stockées dans les immenses hangars de la Resserre. Les patrouilles de la milice étaient en sous-nombre par rapport à la garde privée de la guilde des Marchands qui possédait l’intégralité des entrepôts, mais un échantillon de tout ce que la cité comptait comme forces de l’ordre était réuni ici.
De nombreux autres Drakéens avaient décidé d’assister au retour du convoi, constata Cylan en prenant place avec ses compagnons le long de la chaussée. Les visages, autour d’eux, se paraient d’un mélange d’appréhension et d’espoir. Un bref instant, Cylan se sentit en communion avec tous ces estomacs tordus par le manque.
— J’espère vraiment qu’ils vont tout de suite en envoyer une partie au marché nocturne, murmura Arwan.
Cylan adressa un sourire compatissant à la manœuvre. Elle avait le même air plein d’espérance que la foule, et comme ses yeux étaient d’un vert vif qui tranchait sur sa peau brune, il se surprit à lui souhaiter bonheur et pain, le plus tôt possible. Jaros lui donna un léger coup de coude pour le forcer à reporter son attention sur la route.
Un grondement roula entre les murmures des badauds, enflant et occupant l’espace au fil des minutes. Sans même les voir, l’elfe pouvait imaginer les sabots des lourds chevaux de trait raclant le sol avec régularité et les essieux des grosses roues cerclées de fer. Il retint sa respiration et sentit son frère faire de même à ses côtés. Cahotant sur le pavé inégal, le premier véhicule apparut. Une simple charrette bâchée, débordant de sacs et de tonneaux. Les mages, les miliciens et les gardes avançaient au pas à côté du chargement. Un même soupir soulagé monta de toutes les poitrines : l’expédition avait été un succès. Cette nourriture, négociée âprement et payée trop cher, arrivait triomphalement sur les marchés drakéens. L’hiver passerait.
— Qu’est-ce qu’ils foutent ?
Alors que les véhicules défilaient un à un, un homme, vêtu d’un pourpoint rouge cramoisi et enveloppé dans un manteau fourré, se jucha sur le premier d’entre eux. Il sortit un parchemin de sa poche, en fit sauter le sceau, et le lut d’une voix forte :
— Par décret municipal, il est entendu que la moitié des stocks ramenés par le convoi parti le 18 gèlecime et rentré ce 23 gèlecime au soir revient à la jouissance exclusive de la guilde des Marchands, qui les rétrocédera dans les meilleurs délais à ses membres. Un quart revient à la réserve municipale pour être mis en vente dès demain matin, huit heures sonnantes, selon le principe de rationnement établi le 20 gèlecime. Enfin, le quart restant est immédiatement mis en vente à la criée, selon l’accord ultérieurement négocié entre le seigneur Amfer, dirigeant de Drak, et Mme de Lestain, cheffe de la Guilde.
Quelques murmures indécis troublèrent Cylan. Le jargon lui échappait, mais il percevait bien, dans les réactions autour de lui, que ce n’étaient pas les promesses d’abondance tant attendues, ni même celle d’un repas immédiat et correct.
— À noter, ajouta le Marchand, que seuls les membres de la Guilde sont habilités à participer à cette vente. Les non-membres, à condition d’être à jour sur leurs taxes, pourront venir négocier dès demain au siège de la Guilde.
Jaros avait le regard exorbité.
— Les membres sont tous des commerçants des Brumes, ou des revendeurs de luxe.
— Quoi ?
— On aura rien, Cylan ! Rien du tout !
Son frère lui avait saisi l’avant-bras et le serrait à lui en faire mal. Cylan essaya de se dégager, mais l’air halluciné de Jaros masquait une force aussi terrible qu’inhabituelle.
Devant eux, les ventes commençaient.
— Trois sacs de grain, mise à prix sept écus l’unité !
— Huit !
— Huit et trois deniers !
Les enchères montaient. Cylan regarda droit devant lui. À l’opposé de la voie, un groupe mieux vêtu était plongé dans une discussion à voix basse. Un peu plus loin, deux personnes protégées par un garde à la mine patibulaire soupesaient une bourse tout en comptant sur leurs doigts. Il comprit ce qui se passait : ces gens-là, en face d’eux, mangeraient un bon repas ce soir, tout en décidant à quel prix ils les affameraient le lendemain.
— On peut pas laisser faire ça, siffla Jaros entre ses dents.
Arwan et Elbeth hochèrent vigoureusement la tête. Elles étaient très différentes : pas la même taille, pas la même couleur de peau ni forme de visage, pas les mêmes timbres et accents – en cet instant précis, pourtant, elles se ressemblaient dans la tension qui crispait leurs traits et leurs muscles.
— Un sac nous suffirait, murmura Octave.
Ce n’était peut-être que la troisième phrase complète que l’ouvrier prononçait de la soirée. C’était précisément ce qu’attendaient les autres.
Sans prendre consciemment la décision, Cylan se jeta en avant en même temps que ses quatre camarades. Ils parvinrent à la hauteur du véhicule, bousculèrent sans mal le garde qui s’approchait d’eux et firent fuir le mage qui se tenait là en allumant sa pipe. Ils profitèrent de l’effet de surprise exactement le temps qu’il leur fallut pour hisser Elbeth au sommet du chariot, récupérer le premier sac qu’elle leur balançait et l’encourager à leur en lancer un second.
Puis le monde les rattrapa.
Un cri de ralliement, poussé par une gamine chétive à la voix éraillée, mit en mouvement la foule. Une lame de fond s’abattit sur le convoi, balayant les rares gardes téméraires sur son passage, pour récupérer la marchandise tant attendue.
— Cylan !
Il pivota pour découvrir Jaros aux prises avec un milicien. L’autre avait empoigné sa matraque et menaçait son frère au visage. Cylan l’attrapa par le col et le tira brusquement à lui alors que l’arme frappait l’air. Ils chancelèrent, manquant de tomber sur Arwan qui aidait son amie à descendre. Octave, de son côté, repoussait un garde peu assuré qui les apostrophait sans oser dégainer.
— On se tire !
Il avait été obligé de hurler pour percer le fracas qui retentissait sous un ciel sanglant. Le froid, accentué par la nuit, recouvrait la scène d’une vapeur d’haleine aigre et de gouttelettes de givre. Le petit groupe se rassembla, Elbeth enfin au sol, et tenta de se frayer un chemin parmi les corps et les hallebardes.
Mais, déjà, les renforts arrivaient. Les patrouilles nocturnes de la milice affluaient, dix cuirasses cliquetantes à la fois, bâtons au poing, casques enfoncés sur la tête. Les gardes de la guilde des Marchands, plus prompts à réagir, mais moins ordonnés peut-être, accouraient à leur tour, parfois armés, parfois non, tous costauds et menaçants, le cuir épais en dépit de leur absence de protection. Ils chargèrent sans organisation sur une foule encore moins organisée. Ce fut la débâcle.
Les coups pleuvaient de toutes parts, et, dans le tumulte, Cylan et Jaros nouèrent leurs bras en une chaîne indivisible, résistant aux courants contraires, se protégeant quand ils le pouvaient, essayant de ne pas lâcher leurs compagnons d’infortune.
S’étaient-ils particulièrement démarqués de la masse, ou bien avaient-ils simplement joué de malchance ? Ils ne le surent jamais. Toujours est-il que leur bande se retrouva bien vite encerclée, isolée du reste des émeutiers. Les plastrons de la milice luisaient dans les halos des lanternes, les bras armés se tendaient vers l’arrière comme pour mieux ajuster leurs coups, et les paroles aboyées – des menaces ? des demandes de reddition ? – se perdaient dans le vacarme. Un cri de douleur fusa, plus bas sur la rue.
Alors que la matraque le frappait à la tempe avec une précision chirurgicale et une violence inouïe, Cylan réalisa que, du chantier au convoi, tout était lié à la Guilde. Il eut envie de crier le nom de Béalice, mais ses genoux se dérobaient sous lui et il perdait déjà connaissance.
***
Cylan rouvrit grands les yeux sur le visage – un peu trop proche du sien – d’un homme à la tignasse blonde et bouclée qui semblait l’examiner attentivement. Il recula en le voyant se réveiller.
— Ah, parfait, vous revenez à vous. Allez-y doucement, je vous ai recousu, mais vous risquez une bonne migraine dans les prochains jours.
L’elfe regarda autour de lui, perturbé par cet environnement étranger dans lequel il se trouvait. Des murs grisâtres, une paillasse inconfortable dans son dos, une odeur d’urine ancrée dans la pièce… Il ne les avait jamais fréquentées, mais seules les geôles de la milice pouvaient sentir si mauvais. Il se redressa péniblement. Assis, le monde tanguait déjà. Il envisagea de se mettre debout et renonça aussitôt.
— Des pertes d’équilibre sont à prévoir également, l’informa l’inconnu de la même manière qu’il aurait pu indiquer son chemin à un passant égaré.
— Je…
— Pardon, j’aurais dû me présenter. Elis Rigule, sergent de la Brigade de Gestion des Phénomènes Magiques Incontrôlables et Potentiellement Dangereux et infirmier honoraire de la milice.
Cylan s’efforça de trier le flot de mots et d’en tirer un sens, une indication sur ce qu’il fallait faire et s’il devait paniquer ou non.
— Quoi qu’il se passe, continua le milicien, ne me donnez pas votre nom, d’accord ?
Il hocha la tête. Il ignorait la réponse adaptée à une telle demande. Était-ce un piège pour lui faire écoper d’une amende supplémentaire ? Sous prétexte de protéger le calme dans la cité, les miliciens servaient bien souvent les intérêts du seigneur Amfer. Plus rarement ceux des guildes, que le capitaine Merlange détestait, mais on ne savait jamais. Comme tout elfe dans cette ville, Cylan avait appris à se méfier des gens en armure aux écussons reluisants.
— Mon fr… les autres sont où ?
— Oh, ils vont bien, ils vous attendent.
Une cloche de bronze résonnait sous son crâne. Cylan parvint enfin à se lever, appuyant une main contre le mur. Son geôlier s’empressa de l’aider à tenir debout, puis le guida hors de la cellule. Cylan s’aperçut alors que la grille n’en était pas fermée. Il se laissa conduire le long d’un escalier de pierre humide qui remontait à la surface. Là, la chaleur d’un feu et un arôme de soupe de lentilles l’enveloppèrent. Il sentit ses jambes l’abandonner, mais l’autre ne le lâcha pas et le déposa sur un banc.
En relevant les yeux, Cylan vit alors son frère et leurs trois compagnons de pillage, chacun flanqué d’un milicien en armes. Ils échangèrent un regard incrédule, mais aucune parole. On remit à chacun une écuelle fumante et un morceau de pain rassis. De l’eau en abondance vint compléter ce repas imprévu. Ils s’attendaient à un interrogatoire, une date de passage au tribunal peut-être, au moins à devoir négocier âprement un pot-de-vin en échange de leur liberté. Au lieu de cela, on leur servait à manger ? Que se passait-il ?
Mais la méfiance ne comblait pas un ventre creux, et ils en étaient à racler le fond de leurs assiettes quand une nouvelle venue fit son apparition. Les cheveux en bataille, la peau brune, les yeux tristes, elle les regarda longuement avant de parler.
— On va vous renvoyer chez vous. Pour ça, on a besoin de vous faire sortir discrètement des Brumes. On va attendre la tombée de la nuit, après le retour du convoi municipal. Si on n’a pas de débordement comme hier soir, ça ne devrait pas durer trop longtemps. Vous serez au cachot d’ici là, vous pouvez rester ensemble si ça vous chante.
— Vous garderez pas le sac, c’est tout.
— Merde, Elis ! Évidemment qu’ils garderont pas le sac ! Tu penses qu’il y avait besoin de le préciser ?
— Pardon, sergente, mais le capitaine a dit qu’il fallait tout leur dire…
