Une idée d’incandescence - Naël Legrand - E-Book

Une idée d’incandescence E-Book

Naël Legrand

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Beschreibung

Lorsqu’Absinthe Cattel s’engage dans la milice de Drak, elle ne s’attend pas à tomber sur une équipe de bras cassés. Accueillie par le déroutant capitaine Merlange, elle est chargée de mener l’enquête dans l’une des maisons de passe de la ville. Pour la jeune femme, qui a eu maille à partir avec la guilde des Travailleuses – et surtout avec l’une de ses employées –, c’est le pire endroit où être dépêchée. Car Liliane, sincère et flamboyante, est bien plus difficile à affronter que le quotidien absurde de la milice… [Pour public averti] 


À PROPOS DE L'AUTEUR.E

 
Naël Legrand a pratiqué le violon pendant plusieurs années avant de renoncer, incapable d'entendre les fausses notes qui étaient pourtant sa spécialité. Iel a grandi, renoncé à sa carrière de soliste et s’est résolument tourné·e vers l’écriture. Désormais, Naël laisse la musique à celleux qui savent la faire, et partage son temps entre sa passion pour la fantasy et son métier de scénariste.



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Seitenzahl: 404

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Pour ces gens qui ont été les bons et m’ont placé mots et livres entre les mains.

Mes parents, bien entendu, mais aussi les autres. Ces enseignant·e·s passionné·e·s, ces bibliothécaires attentif·ve·s. Ces ami·e·s dont on ne liste pas les noms, de peur d’en oublier un·e. Tous·tes celleux qui ont un jour dit « Tiens, tu devrais lire ça… » et qui avaient raison, ou tort.

À celleux qui ont relu ce texte avant les autres, William et Wind. Pour leur soutien.

À ces camarades fugaces dans les gaz, pour leur rage et leur énergie – il n’y a qu’un pavé, mais il est pour vous.

Pour ce qu’il nous reste d’un auteur et de son chapeau – des notes de bas de page, mais pas seulement. Pour sa vision de l’humanité, et de la fantasy. Pour sa sagesse pétillante.

Merci à l’équipe d’YBY, pour sa confiance et sa patience, ses multiples relectures et son aide précieuse.

Enfin et toujours, à une certaine idée de la férocité.

Avertissement relatif au contenu

Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.

– Principaux : consommation d’alcool.

– Ponctuels : agression, alcoolisme, dépression, maltraitance sur êtres sentients, proxénétisme, relation toxique, scènes de sexe, sexe sans protection, trafic d’humains, violence physique et verbale.

– Mentions : drogue, meurtre, passage à tabac.

Recette pour un monde bancal

Prenez le premier univers disponible, choisissez-en un recoin isolé et désert, et remettez-le entre les mains d’une entité créatrice de mauvais goût. Donnez à cette dernière carte blanche et beaucoup trop de gingembre. Admirez le résultat.

PrologueLes premiers imposteurs

Arawin n’était pas une planète bien lotie. De forme oblongue et accompagnée de deux lunes à l’orbite pares­seuse, elle n’était guère plus que l’équivalent stellaire d’un graffiti grossier. Un panthéon hétéroclite de divinités mal lunées avait vague­ment pour tâche de surveiller les êtres qui peuplaient ce monde, pour le plus grand déplaisir des concernés.

Une planète aux prémices de si mauvais augure aurait pu péricliter en l’espace de quelques siècles, mais les créatures vivant à sa surface s’étaient révélées tenaces. Une espèce de bipèdes, en particulier, semblait se démener pour assurer sa propre survie tout autant que précipiter sa ruine.

De leur côté, les dieux s’amusaient.

***

À des lieues de toute considération métaphysique, Gabriel Merlange se frotta les tempes en bâillant. Sa dernière nuit de boisson avait laissé des traces dans son organisme. Des traces aussi durables qu’un coup de gourdin entre les deux yeux. Il aurait dû rentrer chez lui et dormir.

Mais il ne le pouvait pas, bien entendu. Drak l’attendait, comme une ogresse tyrannique, une bête dévorante, une maîtresse à jamais insatisfaite. Quoi qu’il en pensât, il savait que la cité des Tours était tout autant son fardeau que son royaume – vaste et pesante, démesurée et maudite. Il la haïssait aussi bien qu’il l’adorait.

Le capitaine Merlange accomplissait généralement son métier avec une certaine désinvolture, jamais complètement investi dans sa besogne, esquivant toujours le fond du problème. Il faisait pourtant de son mieux, mais il n’y croyait pas, voilà tout. À la tête de la milice de Drak depuis un an déjà, il avait eu le loisir de se rendre compte de la futilité de sa tâche. Essayer de faire régner la loi dans un tel endroit n’avait que peu de sens, et ils étaient trop peu nombreux à s’atteler à l’ouvrage.

Gabriel s’étira et se releva en grognant. Dans un angle de son bureau, un petit meuble supportait un miroir de cuivre dépoli, une cuvette et un pichet. Il s’en approcha d’un pas incertain et adressa une grimace à son reflet. L’être qui lui faisait face avait le profil triste de celui qui est déjà mort une fois, là-bas, en terre inconnue, pour une guerre qui n’était celle de personne, et qui sait qu’il mourra à nouveau, autant de fois que ses semblables le lui ordonneront. Son regard délavé erra un moment de plus sur son visage maigre, rongé par une barbe de trois jours, la joue marquée de cinq cicatrices pâles. Au fond de lui-même, Merlange n’ignorait pas qu’il s’était plus d’une fois montré à la hauteur de sa mission, non pas à la manière d’un héros, mais comme un homme sincère dans ses convictions et armé d’une bonne épée. Pourtant, confronté à sa propre image, il ne parvenait pas à dépasser l’apparence, tenace, de son corps en bout de course. Seul l’insigne de la milice, à sa poitrine, le rassurait sur son rôle. Car ce n’était bel et bien qu’un rôle, après tout. Un masque, porté à la vue de tous sur la vaste scène de l’existence pour dissimuler l’arnaque abjecte qu’il représentait.

Il se redressa et passa rapidement les doigts dans ses cheveux. Il lui suffisait d’avoir l’air important et sûr de lui. Mentir au reste du monde était bien plus facile que se duper soi-même. Il gonfla un peu la poitrine et, pour faire bonne mesure, rajusta son armure de cuir. Il avait une recrue à trauma­tiser, après tout.

IRecrutement et premières armes

Le capitaine Merlange dévisagea longuement la nou­velle venue avant de prononcer le moindre mot. La recrue sou­tint son regard avec un calme surprenant. À première vue, on lui donnait volontiers vingt ans, mais la dureté de ses yeux et son visage en lame de couteau troublaient cette estimation. Elle gardait ses cheveux sombres attachés comme on écartait un accessoire superflu de son champ de vision, ce qui lui conférait une allure martiale que le capitaine n’avait pu s’empê­cher d’apprécier. La milice manquait de main-d’œuvre, il ne pouvait donc pas se montrer trop difficile, mais il était toujours rassurant de savoir qu’il avait affaire à quelqu’un qui prenait le métier au sérieux.

— Bon, fit-il enfin. Comment tu…

— Absinthe Cattel, capitaine. Vingt-quatre ans.

Elle parlait avec une voix dynamique, lâchant ses syllabes comme des traits d’arbalète. Merlange se sentait trop fatigué pour l’affronter sur ce terrain. Bien trop fatigué… Il avait passé l’âge de mener ses conversations à la manière de charges de cavalerie.

Il plissa les paupières. La jeune femme avait le teint mat des Eoluis, mais elle n’en avait pas l’allure gracieuse ni les yeux clairs. Elle venait sans doute d’une contrée située en dehors des plaines de Hautesherbes, un endroit au climat plus clément ou bien une plaque tournante du commerce par bateau, plus propice au métissage. Il haussa les épaules. Cela ne changeait pas grand-chose : quelles que fussent ses origines, un peu de sang neuf ne pouvait qu’être bienvenu.

Sa curiosité le poussa tout de même à demander – il aimait savoir qui était sous ses ordres :

— Et d’où tu viens ?

— Avant ou après Drak ?

Trop de répartie, trop de vitesse pour un matin. Il s’autorisa une pause avant de répondre :

— Avant.

— J’ai déserté l’armée morantienne.

Gabriel Merlange assimila l’information de son mieux. Enfin un milicien – une milicienne, se corrigea-t-il – qui savait se servir d’une épée ! Il faillit en oublier son attitude sévère. Morant n’était qu’une des nombreuses provinces qui formaient l’Union des royaumes côtiers, située bien plus loin au levant1, mais ses légions avaient tout de même une ­réputation correcte. On entendait dire que les soldats morantiens pillaient moins souvent les cadavres que la moyenne des soudards, et c’était déjà beaucoup.

— Je savais pas qu’il y avait des femmes, dans l’armée de Morant.

— Oh, eux non plus.

Gabriel s’autorisa un rictus amusé.

— Et qu’est-ce qui t’a poussée à t’enrôler, alors ?

Elle eut un délicieux haussement d’épaules.

— Prestige de l’uniforme. Au départ, je pensais que c’était bon pour séduire les filles de la campagne. J’ai découvert que c’était plus compliqué, alors je suis partie. Ce n’était pas si difficile : une armée dans laquelle il suffit de se couper les cheveux pour être un homme ne retient pas bien les visages de ses déserteurs. Notre grande passoire nationale, en quelque sorte.

— Et après ?

— Je suis arrivée à Drak. J’ai laissé repousser mes cheveux, et j’ai trouvé un emploi au Fringant, le bordel de Mme Gwendoline.

Merlange, qui pensait avoir eu son lot de surprises, fronça les sourcils, intrigué.

— Oh, pas comme Travailleuse, hein. Ils ont besoin de gros bras pour protéger les filles de certains clients embarras­sants. J’avais l’avantage d’être un peu moins ­encombrante que la moyenne des brutes qu’on prend en général à ce poste et de m’essuyer les pieds en rentrant dans une maison. Figurez-vous que c’était beaucoup mieux pour séduire.

***

— Et donc, vous avez engagé cette… Absinthe Cattel sans lui demander de gage de ses qualifications ?

— Oh, non, monseigneur. Je l’ai regardée pendant au moins une minute avec un air sombre, pour voir si elle craquait. Elle a tenu, alors je l’ai embauchée.

— Je ne pense pas que ce soit un critère suffisant, capitaine.

Merlange réprima un sourire. Le seigneur Amfer était sans nul doute un homme brillant, un dirigeant tyrannique et un despote parfait pour s’occuper de la ville de Drak, mais il pouvait parfois faire preuve d’une mauvaise foi affligeante.

— Je recrute, monseigneur. Vous m’avez nommé à ce poste pour cela. Nous n’avons pas assez de miliciens, ­j’accepte toutes les bonnes volontés pourvues d’un minimum de compé­tences et de tous leurs membres.

— Sauf que dans le cas présent, capitaine, il s’agit d’une…

Gabriel se contenta de pousser un léger soupir, à peine audible. Il n’avait guère besoin de plus : Amfer s’inter­rompit aussitôt.

— Ne vous rendez pas pire que vous ne l’êtes, mon­seigneur. Cattel est bien plus expérimentée que la moyenne de mes recrues. Nous sommes en sous-effectif dans tous les quartiers, vous ne pouvez légitimement pas refuser.

Geoffroy Amfer releva le nez du dossier qu’il examinait. Le dirigeant drakéen était un grand homme maigre au profil d’oiseau de proie et au regard bleu glacial. Il paralysait ses interlocuteurs rien qu’en les observant – tout du moins, quand le capitaine Merlange ne comptait pas au nombre de ceux-ci. Le chef de la milice était une insolence salutaire, un élément joyeusement perturbateur qui venait volontiers rappeler à Amfer que la loi pouvait parfois contraindre même les tyrans.

— Vous savez bien que je ne peux pas réellement refu­ser que vous enrôliez qui que ce soit, capitaine…

— Mais vous pouvez diminuer notre budget. Ou nos salaires. Ou reprendre le bâtiment, conclut Gabriel, tout en sachant bien que personne ne voulait de cette tour délabrée qui les hébergeait.

— J’ai tout intérêt au bon fonctionnement des forces de l’ordre drakéennes, soyez-en certain. Pour revenir à Absinthe Cattel, j’espère que vous ne l’embauchez pas juste parce qu’elle a été soldate comme vous. Ce serait une mauvaise raison.

— Oui, monseigneur.

Amfer soupira. Il attendit plusieurs minu­tes, dévisageant Gabriel Merlange avec intensité. Ce der­nier soutint son regard en silence. Voyant qu’il ne pronon­çait plus un mot, le dirigeant poursuivit :

— Et le reste des affaires courantes, capitaine ?

Merlange joignit les mains derrière son dos et prit un air pensif.

— Voyons voir… La guilde des Voleurs a déjà dû se plain­dre auprès de vous concernant notre coup d’éclat dans les Échan­ges, il y a trois jours ; vous savez très bien que cette affaire de détournements de trottoirs piétine depuis que mon principal informateur a mangé un pavé, il y a cinq mois ; et nous continuons notre travail dans les quartiers Noirs sans trop y mettre les pieds. Hormis cela… rien de spécial, monseigneur.

Amfer observa le capitaine un long moment, comme pour soupeser la valeur de ses paroles. Le sourire obéissant de Gabriel Merlange ne semblait rien cacher de plus que son habituel cynisme. Le dirigeant replaça pensivement une mèche de cheveux derrière son oreille.

— Pas de problème avec les mages ?

— Oh, non, monseigneur.

— J’ai pourtant reçu ce matin même une plainte de l’archimage…

— Laissez-moi deviner. Monsieur Corm était furieux que j’aie mis en cause sa parole concernant la combustion spontanée d’un de vos percepteurs ?

— Vous l’avez emmené au poste, et il y a passé la nuit.

— Mais imaginez seulement qu’il ait subi un sort identique ! s’exclama Gabriel, une main sur le cœur. Je l’ai fait surveiller quinze heures d’affilée par l’un de mes hommes, armé d’un seau d’eau, pour éviter qu’un incident aussi malheureux se reproduise.

Geoffroy Amfer ne s’autorisa pas même un sourire, mais pour qui était habitué à scruter son visage, un éclat amusé se discernait dans la couleur froide de son iris.

— Il me semble que le seau a servi.

— Ténor a cru apercevoir de la fumée, monseigneur. C’est un brave garçon, il est simplement un peu trop zélé. Il ne faut pas lui en vouloir, conclut Merlange avec un petit soupir fataliste.

— Bien, vous répondrez donc de ses actes. L’archimage demande des excuses publiques. Ce serait probablement une bonne idée que vous vous fendiez d’une lettre. Je m’occuperai de l’aspect fiscal, cela devrait calmer les choses.

La mâchoire du capitaine se crispa.

— On parle d’un meurtre, monseigneur.

— Non, capitaine, nous parlons de l’intérêt de la cité. Le pouvoir municipal doit rester en bons termes avec les principaux détenteurs de pouvoirs thaumaturgiques des environs.

Merlange rajusta vaguement les pans de sa chemise en soutenant le regard d’Amfer. Il prit une profonde inspiration et compta jusqu’à quatre dans sa tête. D’ordinaire, il n’hésitait pas avant de s’emporter contre le tyran, mais il voulait – au moins une fois – essayer de faire les choses autrement.

— Drak ne dépend pas des mages. Et pas de vous non plus, d’ailleurs. En réalité, Drak ne dépend qu’à peine de ses habitants. C’est le problème, avec une ville, monseigneur. On dirige les gens. Pas la pierre et le bois, les tuiles et les gouttières. Pas les rats. Pas la crasse. Vous pourriez mourir, je pourrais mourir, tout le monde pourrait mourir du jour au lendemain… la ville serait toujours là.

Il s’appuya sur le bureau pour se pencher par-­dessus, éprou­vant un malin plaisir à semer la pagaille parmi les papiers qui en encombraient la surface. Puis il reprit, imperturbable :

— Parce que, quoi que vous en pensiez… la ville, ce n’est pas un lieu habité par des individus. C’est un tas de cailloux liés entre eux par du mortier et une histoire sanglante. C’est ça, le plus important. La ville est un monstre créé par les gens, mais qui continue de vivre sans eux. Alors, on s’en fout de l’archimage. Sauf votre respect. Monseigneur.

Le dirigeant eut l’air déconcerté un court instant. Il reprit bien vite une attitude sévère pour remettre de l’ordre dans ses dossiers. Pendant plusieurs minutes, les seuls bruits qui se firent entendre furent le froissement du parchemin et le frottement du papier sur le bois. Le capitaine se recula d’un mouvement rapide quand Amfer se saisit d’un coupe-papier.

Enfin, seulement après avoir rangé à nouveau ses plumes par ordre de taille, le seigneur Amfer daigna répondre :

— Et pourtant, capitaine… pourtant, vous faites de votre mieux, chaque jour qui passe, pour protéger tous ces gens qui ne comptent pas.

Gabriel ouvrit la bouche pour riposter, mais pas un son n’en sortit. Il chercha une phrase incisive, une pique juste et cinglante, une explication pertinente – et ne trouva en son esprit qu’un bouillonnement de frustration. Amfer jouait distraitement avec un encrier vide. Il leva les yeux et haussa un sourcil, comme surpris de découvrir quelqu’un dans son bureau.

— Vous pouvez disposer, capitaine. Et faites-le rapidement, vous m’agacez.

***

Munie de son contrat de travail2, Absinthe parvint sans peine à louer une chambre étroite dans une pension du quartier de Loc-Suif. Le petit immeuble aux murs noircis se composait d’un étage aux trois pièces exigües et d’un rez-­de-chaussée où se situait l’appartement des propriétaires. Juste à gauche de l’entrée se tenait une cuisine encombrée dans laquelle le repas était servi une fois par jour, à 19 heures précises, car la logeuse, Mme Heibun, aimait à se coucher tôt.

La chambre n’était guère plus vaste que celle qu’elle ­occupait jusqu’alors, mais la jeune femme savait s’en contenter. Elle avait ressenti le besoin de marquer ce nouveau tournant de son existence : à nouvel emploi, nouveau logis. Et, il fallait l’admettre, elle en avait assez de la soupe au chou de son précédent bailleur.

Elle déposa ses quelques affaires dans le coffre prévu à cet effet. Il constituait, avec un sommier grinçant et une chaise bancale, l’unique mobilier de la pièce. La lumière du jour traversait les carreaux crasseux pour venir souligner les irrégularités du plancher. La vue avait quelque chose de déprimant – une sorte de dégradé morne de façades grisâtres –, alors Absinthe s’écroula sur le lit et ferma les paupières. Sa nouvelle vie pouvait attendre une petite sieste.

Après s’être endormie au beau milieu de la journée, la jeune femme s’était réveillée à la tombée de la nuit, et n’avait rien eu de mieux à faire que prendre un rapide repas dans sa pension – la conversation avec Mme Heibun s’était révélée aussi plate que prévue – et se mettre en route vers la rue des Nielles, où siégeait la milice drakéenne.

De nuit, la ville se parait des couleurs orangées des lampes à huile et des torches. Les fenêtres changeaient de sens : ayant éclairé les foyers de la lumière d’Argor tout le jour durant, elles offraient désormais aux passants les feux de leurs logis, devenant tout autant d’ouvertures sur l’existence de dizaines d’inconnus, entraperçus et tout aussi vite oubliés. Drak fourmillait d’activité, comme si la nuit n’était qu’une journée de plus, à peine plus sombre et malfamée. Trax, la lune rouge, surplombait la cité des Tours, ce vaste et ­complexe ensemble de bâtiments hétéro­clites dans lequel une population empressée faisait de son mieux pour rester discrète.

Ancienne capitale d’un royaume disparu après une ­obscure histoire de crise de foie, Drak était désormais une cité-État indépendante, peuplée d’un bon million d’âmes, vivant essentiellement de son commerce extérieur et de l’extorsion de fonds. Malgré les efforts répétés du seigneur Amfer, Drak conservait, dans l’ensemble des Terres du Centre, la réputation tenace d’être la capitale du crime organisé. Que cela fût vrai n’empêchait d’ailleurs aucunement les Drakéens de défendre bec et ongles l’honneur de leur ville.

L’hégémonie des trois guildes majeures – les Voleurs, les Mendiants et les Assassins – permettait aux dirigeants successifs de savoir vers qui se tourner si les délits atteignaient des proportions embarrassantes. Le fonctionnement était assez simple : chaque corporation drakéenne encadrait une profession précise et tenait sous son contrôle tous ceux qui la pratiquaient. Concernant les activités criminelles, la surveillance était encore plus stricte, afin de respecter des paliers fixés annuellement en toute transparence, et un solide système d’assurances venait compléter les revenus des guildes. Les indépendants étaient traqués et effrayés, voire éliminés, dans le cas des récidivistes les plus tenaces.

Le seigneur Amfer négociait au plus près avec les guildmestres et n’hésitait pas à légiférer de manière à restreindre leur champ d’action dans certains domaines. Il s’était ainsi intégralement réapproprié la perception des taxes – tâche longtemps prise en charge par les Voleurs –, mettant ainsi fin à deux bons siècles de détournement d’argent et allégeant considérablement les impôts payés par les citoyens. Ses mesures lui valaient plus souvent qu’à son tour la haine des guildes et de leurs représentants, mais rien ne rivalisait avec celle qu’attirait à elle la milice drakéenne. Faire respecter la loi dans un lieu où celle-ci tolérait le vol et l’homi­cide rémunérés, pourvu qu’ils fussent pratiqués par un professionnel patenté, pouvait perturber même les policiers les plus obéissants. Il fallait ajouter à cela la manière dont le capitaine Merlange – en guerre ouverte contre les guildes, l’injustice, les créatures aux pulsions meurtrières, le pouvoir municipal et tout ce qui le mettait de mauvaise humeur le matin – dirigeait ses troupes, dans des excès de zèle qui contribuaient grandement à la dangerosité du statut de garde drakéen.

Perdue dans ses pensées, Absinthe releva la tête pour découvrir qu’elle était déjà arrivée devant le siège de la milice. Le bâtiment prenait la forme d’une tour – une construction assez banale, à Drak –, mais sa position au croisement de deux courants d’énergie magique en faisait un lieu hautement instable, de son paillasson guidé par des instincts prédateurs à sa plomberie littéralement fuyante.

La jeune femme parvint sans peine devant la porte de l’édifice, qui n’essaya pas de se dérober, repoussa de son mieux l’attaque de l’essuie-pied et entra. L’endroit était beaucoup plus calme que lors de sa première venue. Un grand homme brun, l’air concentré, passait en revue les armes laissées sur les râteliers tout en marmonnant des paroles incompréhensibles. Elle se racla la gorge. Il sursauta et pivota pour lui faire face en un mouvement si complexe qu’elle crut qu’il allait tomber – une sorte de pirouette dis­gracieuse qui tira une grimace involontaire à Absinthe. On aurait dit que le milicien cherchait à se faire un croc-­en-jambe à lui-même.

— Bonsoir, je ne vous avais pas entendue arriver. Vous êtes… Cattel, c’est ça ? Le capitaine m’a parlé de vous. Venez, je vais vous remettre votre équipement règlementaire. Je ne vous attendais pas avant demain. Les patrouilles nocturnes sont déjà parties – enfin, sauf celle qui va aux Cent-Surprises, mais ça, c’est parce que la précédente n’est pas encore revenue.

— Vous avez un guide, quand vous patrouillez là-bas ?

— Souvent, oui… et on évite les dalles blanches.

Tout en parlant, il la dirigea vers la remise, dans laquelle était entreposé l’attirail vétuste de la milice. Il la scruta de la tête aux pieds.

— Les bottes ne sont pas fournies. En revanche, voici votre casque et votre armure, ainsi qu’une matraque et une épée. Vous voudrez sans doute l’aiguiser.

Elle enfila sa tenue en silence. Le couvre-chef restait plus ou moins sur son crâne sans trop obstruer sa vue ; le plastron était malcommode et trop grand, mais ce n’était pas pire qu’à l’armée. Elle connaissait bien ce genre de ridicule, elle savait l’apprivoiser.

— On est obligé de porter la cuirasse ?

Le milicien haussa les épaules.

— Certains ont des dérogations… Cela dit, je crois que le capitaine en a marre. Ça ne protège pas bien des carreaux d’arbalète, je vous l’accorde, mais c’est pas si mal quand on nous jette des pierres dessus. On n’a pas le budget pour ça, donc vous allez devoir utiliser une partie de votre première semaine de paie pour la faire ajuster par un forgeron. Par contre, il y a un truc sur lequel on ne plaisante pas, ici, c’est la matraque.

Absinthe fit de son mieux pour que son visage n’exprimât rien de plus qu’une attention sérieuse.

— La matraque ?

— Autant que possible, on évite de dégainer notre épée. À vrai dire, le capitaine nous l’a même interdit. Il dit que c’est plus pour faire peur qu’autre chose et que, de toute façon, les matraques sont des armes beaucoup plus simples à manier et donc beaucoup plus dangereuses. Ça laisse moins de traces, vous voyez. On tue moins sans faire exprès, aussi. Et on se blesse pas soi-même – je crois que c’est ça qui a convaincu le capitaine.

Elle acquiesça en achevant de boucler sa cuirasse.

— Je peux faire quelque chose, maintenant que je suis complètement équipée ?

Le grand milicien esquissa une moue embarrassée.

— Vu que les nocturnes sont déjà parties, je sais pas trop. Il vaut mieux que vous restiez là, on n’est jamais beaucoup au poste, la nuit, et il y a souvent des urgences. Enfin, parfois…

Il marqua une pause, les yeux dans le vague. Une demi-douzaine d’expressions défila sur son visage tandis qu’il se perdait dans un souvenir, l’air comiquement sérieux. Il reprit :

— C’est rarement très grave, remarquez. La vieille Mme Maltus, qui habite juste en face, vient dès qu’elle ­s’ennuie, c’est un peu gênant… En plus, je crois qu’elle a un faible pour Clem… Enfin, je m’égare. Vous voulez une bière et du pain, peut-être ? Oh, je m’appelle Goderic, au fait.

La conversation, une fois prise en charge par Goderic et ses manières embarrassées, se déroula sans interruption pendant une bonne partie de la nuit. Absinthe se sentit très vite à l’aise. Son collègue se révéla être quelqu’un ­d’assez simple, droit et fier de son métier, vouant une admiration sans bornes au capitaine Merlange. Les deux hommes étaient les seuls miliciens encore en poste à avoir exercé au sein des forces de l’ordre drakéennes avant que le seigneur Amfer ne se fût emparé du pouvoir. À cette époque, pourtant à peine un an plus tôt, la loi de Drak était vaguement appliquée par une poignée de bras cassés moribonds et inefficaces. Puis Merlange et Amfer avaient fait leur apparition sur le devant de la scène, à une semaine d’intervalle l’un de l’autre – un duo étrange et improbable qui faisait néanmoins ses preuves. Sous la direction de Gabriel Merlange, la milice avait repris du poil de la bête et réglé des affaires de la plus haute importance, tout en perdant encore en popula­rité auprès des citoyens. L’efficacité croissante des forces de l’ordre inquiétait les corporations drakéennes, mais le dirigeant assurait pour le moment ressources et protection à Merlange et ses troupes. L’étrange jeu de pouvoir entre les deux hommes ne passait pas inaperçu, conduisant bien souvent le capitaine à protester face à un texte de loi qu’il jugeait immoral ou mal conçu, mais cette rivalité permanente s’accompa­gnait d’une évidente estime – et d’un certain plaisir à s’allier contre leurs ennemis ­communs, les chefs de guildes.

Goderic et Absinthe parlèrent ensuite de leurs expériences respectives et de leurs problèmes quotidiens. Absinthe finit par se sentir suffisamment à l’aise pour sortir de quoi fumer. Goderic fronça tout d’abord les sourcils face à sa pipe de bois sculpté, mais elle inventa rapidement le décès d’un grand-père auquel elle tenait beaucoup, et il hocha la tête avec compassion. Elle s’en voulut de son mensonge, mais elle ne pouvait se résoudre à lui expliquer qu’elle pensait que cela la rendait plus séduisante.

— Je n’ai jamais eu beaucoup de chance avec les femmes, lâcha Goderic au détour d’une anecdote de jeunesse.

— Moi non plus, répondit-elle par automatisme.

Elle se figea en réalisant ce qu’elle venait d’admet­tre à demi-mot. Face au capitaine, elle l’avait jouée au culot, comptant sur son rythme et sa gouaille pour éviter réactions et commentaires. Ce genre de coup, toutefois, ne passait que si l’on y mettait les formes. Absinthe releva lentement la tête pour croiser le regard de Goderic. Il lui adressa une grimace sincère et encourageante.

— Vraiment, avec de beaux cheveux comme ça ?

La jeune femme laissa échapper un soupir discret. Elle avait longtemps craint que l’ouverture d’esprit qu’elle discernait dans cette ville fût le résultat trompeur de sa carrière dans les maisons closes drakéennes. Trouver une attitude bienveillante dans le milieu strict et masculin de la milice la rassurait, même si son entretien avec le capitaine avait déjà pu lui apporter quelque espoir. Elle s’ébroua et adressa un grand sourire à son interlocuteur.

— Il faut croire que les cheveux ne font pas tout ! Bon, à vrai dire, tout s’est un peu amélioré quand je les ai laissé repousser, en arrivant à Drak… Je vous ai parlé de ma carrière chez Mme Gwendoline ?

1 Sur Arawin, les deux lunes servaient de référentiel aux points cardinaux : levant et tombant, par rapport à leur rotation ; lumineux et obscur, selon que l’on s’en éloignait ou rapprochait. Ce système avait le net avantage d’éviter les fameux « mais si, à droite de la forêt », « à gauche sur la carte, quoi » et autres « par là » imprécis qui égaraient les voyageurs peu méfiants. Des problèmes persistaient néanmoins : dès que le ciel était nuageux, se repérer devenait quasi impossible – la plupart des gens ayant déjà abandonné après avoir retourné trois fois leur carte entre leurs mains. L’unique astuce restante était la position de la mousse sur les arbres, ce qui n’avait que peu de sens sur une planète où une espèce végétale sur neuf était migratrice.

2 L’usage des contrats de travail n’était pas monnaie courante à Drak, mais le cas précis de la milice avait instauré un précédent. Les miliciens signaient un morceau de parchemin sur lequel ils s’engageaient à se présenter au poste quand on le leur demandait, à respecter la loi et à la faire respecter, ainsi qu’à s’exposer aux sanctions adéquates s’ils venaient à manquer à leurs obligations sans raison recevable. Le contrat ne précisait pas les sanctions. Le capitaine Merlange avait découvert qu’il était bien plus efficace de s’en remettre à l’imagination des gens.

II Félins et gallinacés

Le jour commençait déjà à poindre à travers les carreaux crasseux du poste quand le vampire fit son apparition.

— Vladimir Notchenkov, se présenta-t-il froidement. Je peux entrer ?

Aucun des deux miliciens ne songea à lui reprocher son salut expéditif ou sa question abrupte. Les vampires ne pouvaient franchir le seuil d’une maison sans autorisation expresse, ce qui compliquait considérablement leurs déplacements lorsqu’Argor brillait dans le ciel – la ville n’avait ainsi jamais pu embaucher d’huissier ou de percepteur vampire. À l’évidence, l’imminence de la lumière du jour rendait la situation pressante. L’impassibilité de leur visiteur, malgré la morsure du paillasson à son mollet droit, forçait l’admiration.

— Oui, je vous invite à entrer.

Le nouveau venu eut soudain l’air très soulagé. Il se débarrassa de son mieux du tapis-brosse cramponné à son tibia et entra dans la pièce d’un pas presque dansant.

On ne voyait pas souvent de vampires, à Drak, car ils préféraient d’ordinaire demeurer entre gens de bonne société – c’est-à-dire entre eux –, mais ce Notchenkov n’était en rien comparable à ses congénères. Hormis l’atti­tude un peu guindée qu’il partageait avec son espèce, tout l’en distinguait : aucun accent volontairement marqué, aucun sous-entendu quant au désir de sauter à la jugulaire de ses interlocuteurs, et des vêtements tout à fait banals, sans même une cape noire pour les voltefaces théâtrales. Si l’on omettait sa tendance à rester au chaud après le lever ­d’Argor, il n’était rien de plus que l’image même du bureaucrate affairé et consciencieux.

— Je comptais venir plus tôt, mais ce problème est d’une délicatesse sans précédent… Le capitaine Merlange n’est pas encore là, je suppose ?

Goderic eut un geste fataliste.

— Il devait faire son rapport hebdomadaire à la tour du Pouvoir et notifier l’enrôlement d’Absinthe Cattel. Il n’est jamais très en forme, après une entrevue avec le seigneur Amfer, vous savez…

Absinthe se demanda s’il faisait exprès d’employer une tournure si ambigüe, mais seule une naïve honnêteté se lisait sur son visage. Il ajouta, avec la même ingénuité :

— J’ai bien peur que nous ne le retrouvions qu’après midi… sans doute encore ivre.

Notchenkov acquiesça et se pencha en avant avec des airs conspirateurs. Une expression aussi grossièrement caricaturale offrait un contraste saisissant avec sa chevelure blanche. L’éternité pour un ou deux litres de sang par semaine, songea la jeune femme, ça vaut peut-être le cou… ha, ha. Puis elle se souvint de sa réaction la dernière fois qu’elle avait mangé de la viande trop peu cuite, et cette idée la déserta aussitôt.

— Je vais m’efforcer d’être clair : nous soupçonnons plusieurs maisons de la guilde des Travailleuses3 d’irrégularités fiscales. Cette histoire est remontée jusqu’à l’administration Amfer, et c’est moi qui ai été chargé de procéder aux premières vérifications.

Il suspendit son explication pour tapoter d’un air satisfait la mallette de cuir noir qu’il avait posée sur ses genoux.

— Voyez-vous, ce genre d’affaire se règle en général en interne, ou bien nous apostrophons directement les autorités de la corporation concernée. Mais cette fois-ci, ce sont des collaborateurs de mademoiselle Silice qui se sont tournés vers nous. Sans rentrer dans le détail de ce que cela implique, j’espère que vous comprenez les particularités d’une telle situation. La Guilde a sans doute peur de ce que ces irrégularités recouvrent… Toujours est-il qu’elle n’a coopéré qu’à demi avec nous, et qu’il va me falloir plus de preuves et d’infor­mations avant de pouvoir faire quoi que ce soit.

— Mais il est impossible d’ouvrir une enquête officielle pour le moment, c’est ce que vous voulez dire ?

Le vampire acquiesça.

— En réalité, nous n’avons pas reçu de demande d’instruction… Il s’agit plutôt d’une dénonciation officieuse, une manière détournée de procéder à un règlement de comptes…

Un toussotement délibérément peu discret vint interrompre ces explications. Absinthe tourna la tête pour voir la silhouette décharnée du capitaine Merlange s’inscrire dans l’encadrement de la porte. Imitant Goderic, elle se leva et salua maladroitement. Leur supérieur eut un geste vague pour les inviter à se rasseoir. Il échangea une poignée de main avec Vladimir Notchenkov.

— Quels sont les bordels concernés ? demanda-t-il.

Goderic cilla.

— Capitaine, vous…

— J’étais dans mon bureau – je suis rentré par la fenêtre. Je vous ai entendus parler, alors je suis descendu.

— Votre bureau est au huitième étage, capitaine.

— Et au deuxième.

Le milicien fit un effort louable pour comprendre. Son visage s’éclaira alors que Merlange et le vampire avaient déjà repris le fil de la conversation. Absinthe suivit l’échange de son mieux, mais décrocha quand Notchenkov ­commença à détailler les calculs qui l’avaient conduit à constater les irrégularités de versement des taxes. Elle avait passé le plus clair de son temps à se persuader que les impôts étaient une chose qui n’arrivait qu’aux autres, et, à part les occasionnels huissiers à sa porte, personne n’avait cherché à la détromper.

— Cattel ?

La jeune femme sursauta.

— Capitaine ?

— Tu connais le milieu, je t’envoie sur cette affaire. Avec Goderic – ça lui fera les pieds.

— Vous appelez ça comme ça ?

Elle avait espéré déclencher un éclat de rire, ou au moins un sourire de son chef, mais rien ne vint. Elle se racla la gorge, mal à l’aise.

— Ahem. Oui capitaine, bien capitaine. Comment devons-nous procéder ?

Un éclair amusé passa dans le regard de Gabriel Merlange. Il se frotta les yeux et parut songeur, un court instant. Il y avait quelque chose de fascinant dans la façon d’être du capitaine, une raideur qui habitait ses moindres gestes comme si tout, en lui, faisait l’objet d’un combat à mort contre lui-même. Il n’était ni grand ni imposant, et hormis les cicatrices blanches qui ornaient sa joue et l’étrange fatigue qu’on lisait dans ses pupilles délavées, rien ne le distinguait véritablement de ses semblables. Mais cette lutte intérieure, cette rage qui se devinait, affleurant à chacune de ses respirations… Absinthe ne pouvait s’empêcher d’admirer qu’il fût encore en un seul morceau.

— D’après ce que j’ai compris, les maisons closes ciblées par cette enquête appartiennent à un même circuit, et les documents les concernant seront vraisemblablement centralisés. Je vous recommande donc de concentrer vos efforts sur le principal établissement.

Il se tourna vers le vampire.

— Monsieur Notchenkov, je vous promets que nous allons régler cette affaire dans les plus brefs délais. En attendant, vous trouverez une cellule libre au sous-sol, si vous désirez vous abriter jusqu’à ce soir. Il suffit que vous ne claquiez pas la porte dans votre dos. J’aimerais m’entretenir plus en détail avec mes hom… troupes quant à la marche à suivre. Je sais où vous contacter, pas d’inquiétude.

Une fois le contrôleur dûment escorté hors de la pièce, le capitaine Merlange leur fit signe de monter dans son bureau. Absinthe promena un regard curieux autour d’elle tout le temps que dura leur ascension. Le siège de la milice méritait sa réputation d’étrangeté. Le bâtiment craquait et grinçait, comme animé d’une vie propre. L’étroite cage d’escalier se para d’ombres improbables et les marches laissèrent échapper des bruits menaçants à leur passage. Malgré le comportement des maçonneries et des meubles, le bureau du capitaine était à l’image du reste des locaux : sobre et fonctionnel. Il pouvait même avoir l’air normal, si l’on omettait que la table était enchaînée au mur avec de solides fers.

Absinthe et Goderic se tinrent, raides, dans un garde-à-vous de guingois, jusqu’à ce que Gabriel Merlange leur ordonnât de s’asseoir en soupirant.

— Tout d’abord, je sais que c’est un peu exceptionnel, comme affaire, mais ça me paraît plutôt bon signe que l’admi­nistration Amfer ait confiance en nous au point de nous charger de ça. Après, soyons honnêtes, ça me ­réconforte surtout parce que ça veut dire que personne n’aura embauché des Assassins… pour le moment. En tout cas, vous ne pouvez pas opérer en uniforme. Déjà, parce que ça éveillerait les soupçons et que personne ne balance à la milice, ensuite, parce que ce qu’on vous demande de faire, c’est un mélange d’espionnage et de cambriole – et que c’est franche­ment pas notre boulot habituel. Que ce soit clair : si ça tourne mal, je mettrai en œuvre ce que je pourrai pour que vous atterrissiez entre mes mains plutôt que celles de la guilde des Voleurs, mais je ne peux rien garantir. Je me suis bien fait comprendre ?

Ils acquiescèrent sans dire un mot. L’expression du capitaine se radoucit considérablement.

— Bien, on va réfléchir à un plan d’action, maintenant… Tout d’abord, votre cible : le réseau de bordels géré par Mme d’Estimbèches… Cattel ?

Il avait dû surprendre sa grimace.

— La maison où j’ai travaillé était sous son contrôle, expliqua-t-elle. Je risque de croiser des connaissances.

Merlange se décoiffa d’un geste teinté de fatigue.

— À part ça, des scrupules ?

— Oh, non, je n’ai pas vraiment quitté mon poste en très bons termes avec la direction.

— Bien. De toute façon, il va falloir te déguiser. C’est le genre d’établissement où tu risques de détonner. Si je ne me trompe pas, il fait partie de ceux où la clientèle est exclusi­­ve­ment masculine, aisée et à la recherche de prostituées assez jeunes. Vu le lieu, ce sera plus discret d’y être un petit imberbe mal à l’aise qu’une femme aux goûts bien affirmés.

— Je dois dire adieu à mes cheveux ?

— Si c’est le plus simple, oui. Je peux m’en charger, si tu veux…

La mimique horrifiée d’Absinthe lui arracha un rictus.

— … mais je pense que Goderic fera mieux.

Il ouvrit un tiroir de son bureau pour en tirer une bouteille, dans laquelle flottait un liquide ambré. Les miliciens s’en étaient un jour servi comme produit antirouille, avant de s’apercevoir que cela faisait des trous dans les armures. Ignorant superbement le regard accusateur de Goderic, le capitaine en avala une petite gorgée avec une grimace satisfaite.

— Du jiiv’, commenta-t-il comme si on lui avait posé la question. Une boisson elfique à base de noisette. Tellement fort que ça tue l’alcool. Il faut la changer de récipient tous les deux mois, sinon ça ronge le verre4.

Il haussa les épaules et rangea la bouteille dans son tiroir.

— Alors, où j’en étais ? Ah, oui. Le bordel. Vous allez concentrer vos efforts sur… La Panthère Rose.

Il leva le regard des documents remis par le vampire en entendant le reniflement amusé d’Absinthe. Il eut un bref sourire sans joie.

— Vraiment, Cattel ? Le sens des mauvaises blagues, en plus de l’entraînement militaire ? Je vais finir par croire que tu es parfaite. Tu n’imagines pas à quel point la moyenne de mes recrues manque d’humour.

— Quelle blague, capitaine ? s’enquit Goderic.

— Une maison close, qui s’appelle La Panthère – c’est une sorte de gros chat – Rose…

— Non, je ne vois pas.

— Parce qu’elle est pleine de ch… commença Absinthe pour rendre service.

— Prostituées, l’interrompit son supérieur.

— Ah, d’accord. Je ne comprends pas pourquoi c’est drôle, capitaine. Mais merci d’avoir essayé, capitaine.

Gabriel Merlange parut à deux doigts de rouvrir son tiroir, mais se contenta de soupirer.

— Peu importe. La Panthère est le plus grand établis­sement du réseau incriminé.

Il se replongea dans ses papiers, prenant le temps de les déchiffrer.

— Mme d’Estimbèches le gère elle-même et tient sous sa coupe trois autres maisons, des sortes d’annexes. S’il y a la moindre trace de fraude, il y a fort à parier que vous trouverez des preuves là-bas. Dans un premier temps, vous allez faire du boulot de repérage : les lieux, les Travailleuses qui ont des postes à responsabilités, les tarifs des prestations – ça, ce sera le plus facile, maintenant que les filles établissent des devis. Quand vous aurez réuni ces infos, on décidera ensemble de la suite des opérations.

Il fit jouer ses épaules et craquer sa nuque.

— Je vais être honnête avec vous : je pense qu’on n’arri­vera à rien. Si Mme d’Estimbèches dissimule une partie de ses revenus, elle le fait probablement de manière discrète, en effaçant par-ci, par-là une ou deux passes. Elle ne fait certainement pas semblant d’avoir deux employées en moins.

— Elle pourrait avoir une ou deux personnes travaillant exclusivement à domicile, au noir, fit remarquer Absinthe.

— Ou bien avoir des habitués avec des besoins très spécifiques et ne déclarer qu’un tarif de base sur ces heures-là, suggéra Goderic.

Les deux autres se tournèrent vers lui. Ses oreilles faisaient leur possible pour se désolidariser de ses propos en exprimant leur désapprobation par un beau rouge cramoisi, mais il soutint leurs regards.

Le capitaine soupira et hocha la tête.

— Bref, on n’en sait rien. Va falloir rester vigilants… Maintenant, la question du déguisement. Comme je vous l’ai dit, vous ne travaillerez pas en tant que miliciens. Ça veut dire : pas de cuirasse, pas de plaque et pas d’armes règlementaires. Choisissez des tenues propres et discrètes, ne prenez pas plus qu’une dague pour vous défendre. Et surtout, si ça tourne mal, si vous êtes surpris à fouiller là où vous ne devriez pas… faites semblant d’avoir trop bu. C’est idiot, mais c’est la meilleure méthode pour vous faire arrêter par la milice plutôt que par la guilde des Voleurs. Enfin, si vous vous débrouillez bien, ce ne sera pas nécessaire. Cattel, je veux que ton déguisement soit convaincant. C’est pas qu’une question de cheveux, surtout si ton visage est connu là-bas. Et puis, pour que l’illusion tienne, joue le jeu du puceau trop timide pour monter avec une fille, qui veut juste regarder de loin, qui ose pas… Si tu fais ça bien et que tu as l’air assez imberbe, personne ne pensera à te forcer la main. Je sais que c’est pas évident, mais ça m’arrange d’envoyer quelqu’un qui a ses repères sur place. Goderic, je suppose que tu n’es jamais allé dans cet établissement ? Bon, alors… évite simple­ment de te mettre au garde-à-vous quand on t’adresse la parole, et tout ira pour le mieux.

Il les congédia en leur octroyant un peu d’argent pour couvrir leurs dépenses.

— Reposez-vous, préparez-vous et commencez dès ce soir. Je vous veux ici demain midi pour faire votre rapport. N’oubliez pas : pas de risques inconsidérés, ce n’est qu’une visite préliminaire. Je compte sur vous.

***

Goderic se révéla être meilleur artisan que ne le laissait présager la brosse irrégulière de cheveux qui ornait le sommet de son crâne. Il transforma les longues mèches noires de la jeune femme en une coiffure un peu folle qui modifiait radicale­ment la symétrie de son visage. Parvenu à ce résultat satisfaisant, il regagna son domicile pour se préparer.

Absinthe choisit ses vêtements avec une image précise en tête : un garçon de quinze ans, empêtré dans une puberté tardive, cherchant à concilier ses pulsions naissantes avec l’impression constante d’être dans le corps de quelqu’un d’autre. Le reste, de la démarche saccadée aux habits un peu trop grands, vint tout seul. Satisfaite de son travail, elle s’autorisa une rapide sieste avant d’aller retrouver Goderic à l’endroit convenu.

La rue du Poulailler se situait dans le quartier des Échanges et ne semblait pas près d’en bouger. L’activité y était florissante. On identifiait aisément les maisons closes à la lanterne rouge qui oscillait au-dessus des portes. Bien entendu, Drak étant la plus grande ville de tout Arawin, on trouvait des lupanars aux quatre coins de la cité. Mais cette artère, fréquentée à toute heure de la nuit, concentrait l’essen­tiel de la prostitution drakéenne. Sur les deux côtés de la chaussée, encadrant fièrement la tour large et claire de la guilde des Travailleuses, s’étendait une succession à peine interrompue de bobinards. Il y en avait pour tous les goûts et pour toutes les bourses, mais d’une manière très compar­timentée, comme si ces désirs dissemblables ne devaient jamais se croiser ni cohabiter.

Absinthe repéra Goderic, qui se tenait planté là – une grande tige hors de propos arrachée à sa terre natale –, au milieu du flot des passants. Il devait faire partie des rares Drakéens à ne jamais avoir fréquenté la rue du Poulailler, et tout son corps trahissait un embarras criant, une incapacité à trouver sa place au milieu du fourmillement de pulsions qui l’environnaient. Elle lui tapa sur l’épaule d’un geste familier. Ses yeux s’écarquillèrent quand il l’identifia.

— C’est moi qui me suis occupé de tes cheveux il y a quelques heures, et pourtant je te reconnais à peine… Impressionnant.

Elle s’abstint de lui répondre que c’était sans doute parce qu’il n’observait pas bien la forme de son visage. Elle doutait fort que son travestissement rudimentaire tînt plus de quelques minutes dans un lieu où se trouvaient des dizaines de femmes habituées à voir des hommes de tout gabarit sous toutes les coutures à longueur de journée. Elle savait bien que le physique ne déterminait pas tout, mais il lui manquait un peu de la témérité qu’elle aurait aimé avoir dans cette situation. Elle se donnait l’impression de tricher.

Elle fit un effort pour garder un air assuré. Dans le bureau du capitaine, l’idée avait paru bien meilleure.

— Bon, on y va. Et à partir de maintenant, je m’appelle Louis.

3 La guilde des Travailleuses avait hérité son nom d’une époque portée sur l’euphémisme, où l’on préférait prétendre que seules les femmes se prostituaient, et ce pour une clientèle exclusivement masculine. Cette époque coïncidait étrangement avec la période glorieuse de la monarchie drakéenne. Les usages avaient évolué ; le nom perdurait.

4 Si l’on s’en tenait à la plus stricte définition du terme, le capitaine Merlange n’était pas alcoolique, puisque le jiiv’ ne pouvait décemment pas être considéré comme de l’alcool – ç’aurait été comme appeler une planète tellurique un « gros caillou » : c’était sans doute vrai, mais surtout très vexant. Le jiiv’ était fabriqué par les elfes de la forêt Pleureuse, qui, en tant qu’immortels, avaient tout le temps du monde pour laisser les noisettes fermenter et l’alcool disparaître jusqu’à n’être plus qu’un lointain souvenir. Peu de gens osaient consommer du jiiv’. Les gueules de bois qui en découlaient avaient la ténacité d’une malédiction sur dix générations.

IIIÊtre soi

Louis Quine poussa la porte de l’établissement avec un mélange de gêne, d’excitation et de culpabilité. Même dans ses rêves les plus fous, il n’avait jamais mis les pieds dans un endroit pareil à La Panthère Rose. Ce fut l’odeur qui le frappa en premier. Un entêtant potpourri d’encens douceâtres et de parfums trop forts alourdissait l’air, noyant les autres effluves – il n’osait les qualifier plus précisément, la simple pensée le faisait rougir. Ouvrant grand les yeux, il fit quelques pas dans la pièce principale. Il avait rarement vu autant de femmes, encore moins d’aussi près et avec de telles tenues. Sa gorge s’assécha. Il continua d’avancer, s’effor­çant de ne pas paraître trop nerveux.

D’épais rideaux pourpres isolaient l’entrée du reste des lieux, ajoutant à l’impression de pénétrer dans un sanctuaire coupé du monde extérieur. Dans leur prolongement, des boiseries – patinées par des années de contact avec la fumée ambiante de la maison close – distrayaient l’œil de leurs reliefs alambiqués. Les carreaux des fenêtres, ­opaques et colorés, filtraient le décor de la ville pour ne laisser voir de ses rues sales que des silhouettes floues et de vifs éclats lumineux. Les prostituées étaient à l’image du lieu : élégantes, chaleureuses et couvertes de velours rouge. La masse des habitués correspondait dans l’ensemble à ce que le capitaine avait annoncé : exclusivement des hommes, assez bien vêtus sans pour autant faire partie de l’élite de la cité. Contrairement à d’autres maisons où l’alcool coulait à flots, celle-ci était d’un calme surprenant. Tout le monde se compor­tait avec retenue et respect, dans une sorte de fausse nonchalance dont chacun sortait avec la certitude d’avoir joué son rôle jusqu’au bout. Il y avait quelque chose de fascinant, s’aperçut Louis, dans cette façon que les clients avaient de nier le plus longtemps possible ce qui les amenait ici et dans la manière dont les jeunes femmes manœuvraient pour leur donner l’impression que le mensonge prenait.

Goderic le tira de sa contemplation en lui saisissant le coude pour l’emmener près du comptoir de bois poli qui occupait le fond de la pièce. Le serveur leur adressa un sourire doré.

— De nouveaux visages ! Bienvenue parmi nous, messieurs. Qu’est-ce que je peux vous proposer à boire ?

Louis s’apprêtait à répondre, mais son compagnon le devança.

— Un verre de Giffard5 pour moi et une bière pour le petit.

Son aplomb surprit Louis, qui l’en félicita intérieurement en constatant qu’il n’avait pas eu à ouvrir la bouche. Goderic paya leurs consommations et désigna une table libre à laquelle ils s’installèrent.

— Désolé, murmura-t-il une fois qu’ils furent assis. Je me suis dit que moins tu avais à parler, mieux c’était.