Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Apolline a trente ans, elle est experte-comptable, et sa vie est si parfaite qu’elle la déteste.
Alors que rien ne semble pouvoir changer, elle bascule dans une autre réalité. Un monde différent, dans lequel les bateaux volent et où elle peut invoquer des tableurs Excel. Étrangement séduite par cet univers hostile et la pirate qui l’y a accueillie, Apolline trouvera-t-elle sa place ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Scénariste le jour, écrivain la nuit,
Naël Legrand carbure au thé et à sa passion pour les notes de bas de page. Il aime écrire mais préfère manger et le fait au rythme des saisons, avec une très forte préférence pour les courges et les champignons de l’automne. Pour le faire sortir de sa tanière, rien de plus simple : parlez-lui chats, cookies et fantasy.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 132
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.
– Principaux : aucun.
– Ponctuels : âgisme, consommation d’alcool, insomnie, lesbophobie intériorisée, pression sociale, relations parentales toxiques, scène de sexe, séquestration, sexisme intériorisé, tempête, violence physique, vulgarité.
– Mentions : cadavre, homophobie, injure putophobe, lesbophobie, mort.
Dans le taxi qui la ramenait à son hôtel, Apolline Flammet songeait amèrement que sa vie était parfaite et qu’elle ne pouvait plus rien attendre de mieux. Cette pensée s’était établie au fil des mois, petit à petit, pour venir la frapper de toute sa cruauté. Elle avait réussi. Elle avait gagné à ce jeu qui n’en était pas un. Désormais, la morosité s’installait.
Sur le papier, pourtant, son existence avait de quoi susciter envie et convoitise. Elle en avait bien conscience : elle se le répétait régulièrement face au miroir, tous les matins, incapable d’avaler autre chose qu’un café, la boule au ventre et le cœur palpitant d’angoisse.
Apolline était née à Neuilly, dans une maison à trois étages avec jardin, idéalement située entre la compagnie d’assurance où officiait son père et l’école privée où sa nourrice ne manquait pas de la déposer chaque matin avant de retourner subir les exigences absurdes de sa mère en matière de polissage de plancher. Il y avait eu du bon, dans cette enfance, mais très peu de sentiments. L’intimité n’était pas le fort des Flammet. Apolline ne se souvenait pas d’une seule conversation avec ses parents sur la sexualité ou l’amour, ni même sur ses amitiés. Il n’y avait rien eu, pendant son adolescence, pour l’aider à sillonner les sensations nouvelles qu’elle éprouvait et les changements rapides de son corps. Non, c’était faux : il y avait eu un ouvrage destiné aux jeunes filles de douze à seize ans, strictement non illustré et porté sur les métaphores vagues. Apolline n’y avait rien compris. Encore aujourd’hui, des années après, elle feuilletait le livre avec une profonde perplexité. Ainsi, à l’âge où ses amies commençaient à s’intéresser à leurs homologues masculins, Apolline n’avait su que faire de sa sexualité. Elle avait longuement bataillé avec, incertaine et tourmentée… jusqu’à sa rencontre avec Sofia, à la fin du lycée. Sofia était lesbienne et le disait fièrement, la tête haute et le regard défiant sous ses cheveux teints. Apolline en était tombée amoureuse sans s’en apercevoir, entre deux moments à la détester d’assumer ce qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à être. Elle n’avait réalisé ces sentiments qu’une fois la bouche de Sofia contre la sienne, le goût puissant d’une mauvaise vodka saturant ses sens et anesthésiant ses craintes. Quelques heureux mois plus tard, Apolline parlait de Sofia à ses parents, convaincue que c’était « la chose à faire ». M. et Mme Flammet, qui s’enorgueillissaient volontiers de leur ouverture d’esprit, avaient traité la nouvelle de la manière la plus simple qui fût : en l’ignorant. Ainsi, quand les deux jeunes femmes s’étaient séparées, d’un commun accord mais non sans se briser le cœur au passage, Apolline avait pris soin de ne pleurer qu’en cachette, loin de ses géniteurs, pour ne pas les déranger. Elle avait si bien intégré l’idée « qu’on n’en parlait pas » que ses amies, puis ses collègues, n’avaient jamais rien su de sa vie intime.
Au terme de longues études privées intégralement financées par ses parents, Apolline avait accédé à un poste d’experte-comptable dans un cabinet parisien de bonne réputation. Son talent pour les chiffres et ses capacités relationnelles lui avaient permis de gravir rapidement les échelons, si bien que, sur le seuil de ses trente et un ans, elle se savait pour toujours à l’abri du besoin.
Deux ans après sa prise de fonction, Emma avait fait irruption dans l’open-space. Manager ambitieuse, impitoyable mais charmante, la nouvelle venue avait su se faire craindre et aimer tout à la fois, avec la facilité de celle à qui la vie n’a jamais résisté. Ponctuelle, motivée et dynamique : elle était la seule personne au monde à incarner exactement ces adjectifs réservés aux entretiens d’embauche. Apolline avait très vite été intriguée par l’élégance sobre d’Emma, par sa manière scrupuleusement polie d’être désagréable et cassante avec les hommes qui lui tournaient autour, par l’attitude glaciale qu’elle avait eue en lui proposant d’aller boire un verre – Emma n’était pas très douée pour l’intimité non plus. Comme avec d’autres par le passé, il avait fallu à Apolline beaucoup d’alcool pour oser exprimer son attirance. À sa plus grande surprise, le sentiment était mutuel. Au bout de six mois, les deux femmes emménageaient ensemble. Apolline avait longuement hésité avant de la présenter à ses parents, mais sa partenaire s’était montrée insistante – c’était cela, pour elle, « la chose à faire ». Fort heureusement, ses parents avaient mis de côté leur homophobie latente dès qu’Emma leur avait parlé de son désir d’enfants. Alors Apolline s’était fiancée avec elle – tant pis si le sentiment d’évidence qu’elle aurait voulu éprouver ne se manifestait pas à elle, tant pis si la passion n’était pas au rendez-vous, tant pis si elle avait l’impression de n’être là que pour compléter le CV de sa compagne. Elle n’avait plus assez de temps pour faire autrement.
Son orientation sexuelle avait toujours été un tabou familial, enfoui sous des périphrases et des euphémismes destinés à rendre sa vie irréprochable aux yeux de ses oncles éloignés. Désormais, elle était reléguée à l’arrière-plan du couple impeccable qu’elle formait avec Emma. Une vitrine somptueuse, dont le froid du verre s’oubliait aisément derrière la délicatesse de leurs sourires.
En somme, Apolline avait tout pour elle. Elle avait le meilleur travail possible – en tout cas, un travail couronné d’un salaire mensuel à cinq chiffres – ; la meilleure compagne possible – la seule acceptée par ses parents – ; le meilleur logement possible – compte tenu du fait qu’elle résidait en région parisienne et ne voyait jamais un bout de ciel bleu. À chaque instant où elle dressait le bilan de son existence, l’évidence l’accablait : sa vie était parfaite à l’en rendre malade.
Une seule chose faisait de l’ombre à ce tableau immaculé : la relation tumultueuse qu’entretenait Apolline avec le sommeil. À son adolescence, s’endormir s’était mué en lutte contre elle-même. Son esprit ressassait sans cesse le moindre problème, bloqué en boucle sur un événement ou une poignée de mots, incapable de stopper son manège. L’énervement venait aux alentours de trois heures du matin, une fois installée la certitude que sa nuit n’excéderait pas quatre heures complètes de repos. Pour couronner le tout, au moment où la fatigue l’étreignait enfin, une sensation de chute la prenait soudain, et son corps réagissait par un sursaut vif et incontrôlable qui la réveillait pour de bon, pour la laisser le cœur battant et le front couvert de sueur.
Apolline détestait dormir avec Emma, car cette dernière s’assoupissait si rapidement qu’elle avait à peine le temps de lui souhaiter bonne nuit. L’air bienheureux de sa compagne l’emplissait toujours d’une colère sourde et irraisonnée, face à ce que son cerveau pétri d’insomnie ne pouvait s’empêcher de qualifier d’injustice.
Pour éviter cela, Apolline se contentait généralement d’alcool ou de somnifères. Elle avait tenté d’autres méthodes, mais avait gardé une seule conclusion de ses expériences : elle n’était pas faite pour la relaxation. Cela devait mieux convenir aux gens qui n’avaient pas la responsabilité d’une vie idéale, avait-elle décidé.
Ainsi, en regagnant sa chambre luxueuse dans l’hôtel bordelais où l’avait ramenée son taxi, la comptable ruminait déjà en songeant à la nuit qui l’attendait. Il lui restait encore deux jours à passer au Congrès national de l’Ordre des experts-comptables, et elle espérait pouvoir en profiter, misant sur cette parenthèse dans sa routine pour alléger ses tracas habituels. Mais, avant d’être demain, il lui aurait fallu dormir.
Par optimisme, ou par orgueil peut-être, Apolline n’avait pas apporté sa boîte de somnifères. Le mini-frigidaire de sa chambre ne contenait rien de plus qu’une mauvaise bière à un prix exorbitant ; et le bar au rez-de-chaussée du bâtiment devait être fermé depuis deux bonnes heures – minimum. Pour couronner le tout, une douleur bien familière et la sensibilité de ses seins indiquaient la venue prochaine de ses règles. De quoi passer une nuit incroyable, en somme.
Grommelant contre le monde, allongée de tout son long dans le lit qui lui semblait tantôt trop chaud, tantôt trop froid, la femme se força à fermer les yeux. Elle respira profondément, ignorant la gêne envahissante, s’efforçant d’oublier ses tracas – le crédit pour leur appartement, leur projet de parentalité qui se concrétisait, sa mère et son père qui répugnaient toujours à appeler Emma autrement que « ton amie », la pique lancée par un manager deux jours auparavant, sa paire de bas éclaboussée par un poids lourd le matin même, son envie irrépressible de changer de coiffure sans oser franchir le pas –, en vain. Son crâne bouillonnait.
Et soudain, sans crier gare : la sensation de saut dans le vide. La familiarité du moment la rassura presque, comme s’il n’y avait rien de plus normal que cette impression que le monde s’ouvrait sous elle, ses entrailles bondissant comme sous l’effet d’un plongeon dans le néant.
Peut-être parce qu’Apolline était de si mauvaise humeur, certaine de rien et énervée contre tout, ruminant ses reproches à l’univers, son corps ne réagit pas aussi vite que d’habitude. Le sursaut ne lui vint pas immédiatement, et quand, enfin, son organisme se décida à broncher, il lui fut facile de contenir le réflexe : elle ne bougea pas, s’abandonnant à la chute. Elle avait toujours été curieuse de voir où cela pouvait la mener.
Apolline ouvrit les paupières en sentant un courant d’air sur son visage. Elle se redressa péniblement, se frottant les yeux. Elle n’aurait su dire combien de temps elle avait dormi. Il faisait encore nuit, et l’obscurité l’environnait.
Petit à petit, elle prit conscience des détails. Outre le vent, une fraîcheur anormale la faisait frissonner. Des remugles de bois humide et de matière végétale au bord de la décomposition lui parvenaient par vagues irrégulières. Un concert de grincements et de craquements, rythmés par une pulsation, précise et organique comme le grondement d’un monstre, saturait son ouïe. Tout ceci s’accumula jusqu’à ce que la panique l’envahît. Où était-elle ?
Une lanterne se matérialisa à deux pouces de son front, la faisant sursauter.
— T’es qui toi ?
Un visage se découpa à son tour derrière la lumière, ses traits mal dessinés dans le contre-jour. Seuls ses yeux clairs, grands ouverts de surprise, se distinguaient nettement.
— Liam ! Farhet !
Un bruit de pas, et deux hommes se tenaient au côté du premier pour l’examiner. Dans le noir, leurs carrures paraissaient similaires, des individus râblés aux épaules larges, à ceci près que l’un d’entre eux avait un bras en écharpe et l’autre le regard partiellement dissimulé sous un cache-œil.
Apolline réalisa qu’elle n’était certainement plus dans sa chambre, peut-être même plus à l’hôtel. Des dizaines d’hypothèses angoissantes auraient dû lui venir, mais rien : son cerveau ne suivait plus.
— Bah mon vieux… C’est qui, elle ?
— Je sais pas, répondit celui à la lampe. Elle est apparue comme ça, pendant que je cirais les bouts.
— Reculez ! À coup sûr c’est une thésarde !
La phrase n’avait aucun sens pour Apolline, mais elle en avait visiblement un pour les trois autres. L’un d’entre eux sortit un couteau, sur la lame duquel le reflet de la lanterne prit un éclat sinistre, tandis que ses deux compères s’écartaient en jurant. L’arme maintenue dans la lumière, tendue devant lui comme si le danger provenait de sa future victime, l’inconnu s’avança d’un pas vers Apolline, menaçant.
Avec un cri étranglé, cette dernière recula précipitamment, s’aidant de ses mains pour se traîner sur le sol, oubliant la sensation désagréable du bois humide raclant contre ses jambes nues. Elle put se tracter de la sorte sur deux mètres avant de buter contre un obstacle.
Elle releva lentement la tête.
La surplombant de sa stature impressionnante, une femme à l’allure patibulaire la toisait – elle n’avait visiblement pas apprécié de se faire percuter les mollets par une inconnue. Un foulard retenait ses sombres cheveux bouclés loin de son visage, révélant des traits sévères, des yeux perçants et une oreille mutilée. Le reste de sa tenue paraissait étrange, comme tiré d’un livre illustré : un pantalon de toile grossière, de hautes bottes de cuir, une chemise aux manches retroussées laissant apparaître les tatouages qui sinuaient sur la peau brune de ses avant-bras. Un sabre pendait à sa ceinture.
Apolline réalisa ce dont il s’agissait quand le tranchant de la lame appuya contre sa gorge. Une vraie épée, songea-t-elle en sentant le froid du métal mordre sa chair. Allait-elle mourir de la sorte ?
Contre toute attente, le contact cessa bien vite et une poigne autoritaire la remit sur ses pieds.
— Ils disent vrai ? T’es une thésarde ?
La question la prit au dépourvu. Son statut universitaire était-il à ce point une priorité ? Quoi qu’il en fût, Apolline s’estimait avant tout reconnaissante de ne pas être égorgée – et comptait le rester. Si parler suffisait… eh bien, elle parlerait.
— Euh… Non. Enfin, je l’ai été. Je suis diplômée, maintenant.
Elle entendit nettement le juron étranglé et les hoquets de surprise que suscita sa déclaration.
La femme armée se pencha vers elle – sur elle, plutôt, car elle la dépassait d’une bonne quinzaine de centimètres – pour coller son visage au sien. Une grimace suspicieuse déformait ses traits.
— Tu nous déblatères pas un bobard, là ?
À cette distance, l’odeur alcoolisée de son haleine chatouillait les narines de la comptable. Elle distinguait, mêlés, un mauvais rhum, l’acidité de la sueur, la force du cuir et une note métallique qui la fit, d’instinct, reculer d’un pas.
— Non, je…
Elle hésita, en proie au caractère invraisemblable de sa situation, qui la poussait à décliner son cursus académique à une inconnue au lieu de s’enquérir de l’endroit où elle se trouvait et de l’identité de ses kidnappeurs – car l’idée se frayait malgré tout un chemin dans son esprit, encore sous la surface, sans quoi elle aurait franchement paniqué : elle venait très probablement de se faire enlever. Par un groupe de criminels avec des motifs flous et des centres d’intérêt surprenants, certes, mais il n’y avait guère d’autre explication.
— Elle s’est matérialisée, lieut’ ! intervint le porteur de lumière. Sauf votre respect, je crois pas qu’elle puisse mentir là-dess…
— Ça va, ça va, le coupa sèchement la femme. Bon. On parlera d’elle au capitaine demain.
— Et en attendant ? demanda l’un des autres hommes – Liam, peut-être.
Un court silence, marquant leur réflexion, se déploya entre eux. Dans cet intervalle, Apolline prit à nouveau conscience des bruits qui emplissaient la nuit. On aurait dit que de vieilles portes mal huilées battaient dans un courant d’air éternel, rejointes par des sifflements de vent dignes d’un jour de tempête. Puis l’autre femme reprit la parole, et ces sons basculèrent à l’arrière-plan.
— Je m’occupe d’elle. Je partagerai ma cabine. Retournez à vos postes.
Quand les trois hommes eurent disparu, la femme brune retira sa veste et la passa vivement sur les épaules d’Apolline. Cette dernière réalisa alors qu’elle ne portait qu’une chemise de nuit légère, et qu’elle frissonnait.
— On y va, grommela l’autre.
Sans trop oser protester, son esprit toujours embrumé comme lors d’une terrible gueule de bois, la comptable suivit celle qui l’avait – qui l’avait quoi ? Sauvée ? Menacée ? Apolline émit un grognement frustré, que l’inconnue dut interpréter incorrectement, car elle se tourna vers elle, la mine soudain soucieuse. Cette expression, si étrangement sincère sur ce faciès austère, adoucit un bref instant son visage, et Apolline se trouva rassurée l’espace de quelques secondes.
— Ça va aller. T’es bien tombée.
Oui, mais tombée où ? songea la partie la plus lucide du cerveau de la comptable, avant de replonger dans les méandres de l’incompréhension. Le sol vibrait sous ses pieds nus. Elle le sentait, humide et froid, glissant et presque poisseux. Du bois.
