L'Âme au poing - Naël Legrand - E-Book

L'Âme au poing E-Book

Naël Legrand

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Beschreibung

Confronté à une série de meurtres sanglants, le fraichement promu capitaine Merlange est contraint d’écumer la ville de Drak afin de débusquer le tueur. Pour lui compliquer la vie, la guilde des Assassins est à ses trousses, la milice qu’il dirige ne compte plus que deux hommes… oh, et il prend ses ordres auprès d’un tyran probablement corrompu.

Le capitaine sait bien qu’il n’est pas à la hauteur de la tâche. D’ordinaire, il compose déjà difficilement avec sa détresse, son alcoolisme et sa colère ; comment pourrait-il lutter face à la volonté divine un peu trop cynique qui semble se jouer de lui ? Malheureusement, nul héros ne se présente pour porter le flambeau à sa place : Drak devra se contenter de Gabriel Merlange.


À PROPOS DES AUTEURS

Ayant grandi dans un univers de livres et de fiction, Naël Legrand a très tôt choisi, au mépris de tout bon sens, de se lancer dans l’écriture. Après quelques aventures étudiantes et militantes, iel partage son temps entre sa passion pour la fantasy, son métier de scénariste et son chat perché sur le séchoir à linge.

Depuis moult années, Misté génère du contenu réprouvé par le bon sens, mais pas par son cerveau. On y retrouve des valeurs sures, telles que : bouffe, chats, morve, apologie du chill, gamins et petites vieilles, thé en trop grandes quantités, questionnements existentiels douteux, et encore d’autres trucs mal rangés.

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Seitenzahl: 507

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Naël Legrand

Illustré par Mistéxpi

DÉDICACE

À celleux qui étaient là dès le début, avec leurs idées et leurs encouragements.Pour Hugo, pour le bleu.Et douze ans après, merci encore.

PLAN DE LA VILLE DE DRAK

AVERTISSEMENT RELATIF AU CONTENU

Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.

– Principaux : alcoolisme, comportement autodestructeur, crises de rage, dissociation, violence, manipulation, mort, stress post-traumatique, syndrome du survivant.

– Ponctuels : abnégation sexuelle, acephobie, âgisme, cadavres, crise de panique, harcèlement, horreur, misère, morts-vivants, putophobie, pensées suicidaires, rapport sexuel non-protégé, scène de sexe explicite, sexisme, spécisme, vomissements.

– Mentions : cannibalisme, esclavage, inceste, pendaison, psychophobie.

NOTE DE LA MAISON D’ÉDITION

La demisexualité est une orientation sexuelle appartenant au spectre asexuel. Les personnes demisexuelles ne ressentent de l’attirance sexuelle que pour des personnes avec qui elles ont forgé un lien émotionnel fort, souvent basé sur la complicité et la confiance. Cette attirance peut être ponctuelle, dépendante d’un contexte où la connivence avec le·a ou les partenaires s’est révélée particulièrement intense, ou bien devenir constante. Cependant, même dans ce dernier cas, de nombreuses fluctuations sont possibles : la demisexualité est elle-même un spectre !

PrologueTout n’est qu’une grosse blague

Tout n’est qu’une grosse blague. Et nulle, en plus.

Arawin en est sans doute l’une des meilleures preuves : sa création… Non. Il est des manières plus adaptées de conter une histoire telle que celle qui va suivre.

Recommençons.

Tout n’était qu’une vaste plaisanterie douteuse. Et passablement mauvaise, de surcroit.

La plus belle preuve de tout ceci était sans conteste Arawin, sombre aberration astrophysique modelée par une entité nommée le Fabricateur*, un jour où celui-ci se sentait d’humeur frivole et avait trouvé que créer un monde qui fût « un peu marrant, pour une fois » était une excellente idée. Bien entendu, ça ne l’était pas.

Par fantaisie, par paresse – ou pour ôter tout espoir de réconfort aux astrocartographes à venir –, le Fabricateur ne façonna aucun soleil. Trax et Argor, les deux lunes qui éclairaient cette planète, devaient ainsi leur utilité à Selian, une divinité au champ d’action précis : la lumière, la chaleur lunaire et les tournelunes**. Toute l’énergie du dieu servait à maintenir ce système en place – ce qui était assez peu ergonomique, mais personne n’avait jamais pris la peine de proposer une meilleure alternative.

Quant aux autres dieux… ils s’ennuyaient. Ils avaient vu le jour un à un selon les nécessités du moment, taillés à même la foi brute des Arawiniens qui cherchaient à mettre des formes sur leurs croyances. Désormais, ils passaient le temps en comptant leurs fidèles, en se disputant – et parfois en séduisant des mortels, mais cela finissait souvent très mal, et tous avaient plus ou moins abandonné. Ainsi, pour égayer leur quotidien, les dieux jouaient. Leur jeu était assez simple, pas très malin : chacun choisissait un pion parmi les humains, et tout le monde prenait joyeusement des paris sur celui qui en sortirait vivant. Ensuite, chacun s’arrangeait pour remporter la mise, à grand renfort de coups de pouce rarement discrets.

Malgré tout cela, Alcazar s’ennuyait. C’était l’un de ces petits dieux un peu parvenus, à la fois détestés et craints par les dieux majeurs qui voyaient leurs piédestaux se fissurer face aux bouffées de foi que les entités plus modernes engendraient. Ces dernières avaient tendance à l’impatience, et Alcazar ne faisait pas exception à cette règle : il s’agaçait de la monotonie. Il était plus que temps d’introduire un peu de nouveauté dans le jeu.

Une nouveauté avec de grandes dents et une envie de tuer, de préférence.

***

Il n’y avait pas de dieu du hasard sur Arawin, parce qu’il aurait été stupide de demander à une divinité de prendre en charge une chose à laquelle il ne fallait pas toucher, et aussi parce qu’à force de fréquenter une allégorie communément nommée le Destin, les dieux avaient compris que le Hasard – avec ou sans majuscule – n’existait pas. De toute façon, il n’aurait pas fait long feu. Cette certitude expliquait le sort tragique de nombreux philosophes, mystérieusement foudroyés alors qu’il faisait grand bleu dehors et qu’ils se trouvaient dans leur chambre, porte verrouillée derrière eux.

Il n’y avait que le Destin, sur Arawin. Tout le monde l’avait suffisamment répété. Pourtant, il nia toute responsabilité dans les évènements qui suivirent.

On avait même oublié de le prévenir, assura-t-il plus tard lors de sa déposition.

* Le Fabricateur ne voulait pas de son nom, mais « Créateur » était déjà pris, voilà tout. À la grande loterie des noms, les entités créatrices de mondes n’avaient pas été les plus gâtées. Nombre d’entre elles en avaient développé des complexes insolubles.

** Les tournelunes étaient une variété de plantes qui, comme leur nom l’indiquait, poussaient tournées vers les lunes – ce qui leur occasionnait de graves torticolis.

IÉloge de la biodiversité

La nuit s’étalait dans le ciel telle de la gelée de mure, visqueuse, épaisse et sombre, suivie de près par son cortège d’étoiles scintillantes. Trax, la lune nocturne, déployait paresseusement son ovale rougeâtre au-dessus de Drak, la plus importante cité d’Arawin.

Les bas-fonds de la ville se réveillaient***, pour le plus grand malheur de ceux qui n’avaient rien à y faire, tandis que les autres quartiers se taisaient, dans la crainte des rôdeurs qui chaussaient déjà leurs gants et leurs hautes bottes de cuir, impatients de se répandre comme une marée sournoise dans la moindre ruelle, la plus étroite impasse, la plus crasseuse venelle. La nuit n’appartenait pas à ceux qui oubliaient de se coucher, ni même aux noctambules, mais bel et bien aux charognards et aux oiseaux de proie.

À propos de prédateurs, plein de quidams insolites – et, pour une fois, la relativité faisait défaut – se promenaient dans les quartiers Noirs, mais le dernier arrivant remportait sans conteste la palme de l’étrangeté. Son enveloppe corporelle était celle d’un tueur efficace, tout en tendons et en muscles, en vitesse et en souplesse. Mais là s’arrêtait l’attendu. Tout le reste était trop élastique et trop rapide à la fois. Ses articulations se pliaient dans des angles improbables, tout son être semblait fait pour la chasse. Et puis, il avait vraiment de grandes dents, des canines acérées tout droit sorties d’une époque où personne ne cuisait encore sa viande. Blanches, les canines. Bien trop pour être honnêtes – ce qui importait peu, puisqu’aucune dentition n’ouvrait jamais de compte en banque.

Oh, et si l’éclairage avait été un peu meilleur, on aurait pu voir que sa peau était d’une étrange couleur bleutée.

il n’y avait rien de lui jusqu’alors pas même une probabilité d’existence puis soudain il voit le froid la peur la faim la soif le frappent tels un immense coup de poing dont il ne se remettra jamais tout à fait puis il sait qui il est et ces sentiments disparaissent lentement pour ne lui laisser que la faim cramponnée à ses tripes comme un animal traqué

***

Un homme, à moitié couché sur une table, couvrait d’un filet de bave le bois de son oreiller improvisé… À vrai dire, cette phrase est incorrecte. Au cœur de la nuit drakéenne, on pouvait trouver quantité d’hommes en train de baver sur une table leur faisant office d’oreiller. Même en ciblant Le Pisseur Saoul.

À bien y réfléchir, surtout en ciblant Le Pisseur.

L’homme tourna la tête en marmonnant dans son sommeil éthylique. Personne ne lui prêta la moindre attention.

Sa journée n’avait pas commencé là, si on voulait lui rendre justice. D’ailleurs, son existence non plus – mais uniquement parce qu’il ignorait l’identité de ses parents. Il n’avait rien demandé, et la vie lui avait donné encore moins, voilà tout. En cela, rien ne le différenciait de ses compa­gnons de beuverie.

La seule chose indiquant qu’il n’appartenait pas à la même classe que son entourage était la présence d’un fourreau à sa ceinture. Le cuir en était usé, rayé et effrité par endroits, mais il semblait toujours accomplir son rôle premier : contenir une épée. Le reste de la tenue de l’individu, en revanche, le réconciliait avec les autres alcooliques du Pisseur. Des taches, aux origines tellement variées qu’elles auraient fait pâlir de jalousie un enfant conçu lors d’une des fameuses orgies de M. de Rofort, se disputaient le tissu écru de sa chemise avec des auréoles de sueur qui s’étendaient là où aucune glande sudoripare ne s’était jamais aventurée. À cela s’ajoutait une paire de bottes en si piteux état que le fils du tavernier n’avait même pas osé les voler. La cape de voyage devait avoir été progressivement raccourcie pour rapiécer d’autres vêtements et ressemblait maintenant à un chiffon à capuche pendouillant dans le dos de son propriétaire. Le pantalon était presque propre – comparé au reste de la tenue.

Cependant, quelque chose de troublant avait épargné à l’homme tout ennui jusque là, malgré son ébriété, malgré le taux de criminalité local, malgré son ardoise exponentielle : même dans son sommeil, sa main emprisonnait ferme­ment le pommeau de l’arme. Dans un lieu aussi malfamé que Le Pis­seur Saoul, on respectait le désespoir qui poussait quelqu’un à se cramponner de la sorte à un instrument de mort.

***

Dans les Jardins, demeure éthérée éloignée d’Arawin tout en y étant plus accrochée qu’un pou sur la tête d’un Mendiant****, les dieux s’agitaient. Une nouvelle partie, avec des modalités inédites et des concurrents inhabituels, s’apprêtait à commencer. Alcazar était content de lui. Sa bête était déjà en jeu et ses règles adoptées, ce qui lui donnait un avantage considérable. Une grimace démente déforma ses lèvres.

Il observa l’ésotérique plateau représentant Drak. Ses yeux glissèrent le long des rues, des impasses et des parcs, puis remontèrent***** sur Spelos, la déesse des causes perdues. Impassible, la divinité soutint son regard et alla même jusqu’à lui sourire.

— Tout le monde se bat pour jouer contre moi, dites donc ! commenta-t-elle d’un ton badin.

— Les règles sont un peu différentes, Spelos, fit doucement Alcazar. On utilise des dés, désormais, et on ne peut pas changer de pion avant la fin de la partie, c’est-à-dire… la mort de sa créature.

Spelos fit un geste qui, dans un endroit normal, aurait pu s’apparenter à un grattage de crâne. Ses lourds cheveux violacés retombèrent au ralenti sur sa tunique éclatante. Il s’agissait de son désavantage personnel : elle portait en permanence une toge hideuse d’un blanc qui lui faisait mal aux yeux.

— Je n’aime pas trop cette idée de pion unique, mais puisque c’est ton tour de décider des règles…

— Parfait. Si tu n’y vois pas d’objection, Kargaziel sera l’arbitre.

Kargaziel étant le dieu de la justice, il paraissait le plus qualifié pour cette tâche. Cependant, l’intéressé semblait perplexe. Il prit une profonde inspiration, soucieux, et avoua :

— Je dois admettre n’avoir rien compris aux règles.

Spelos et Alcazar se retournèrent d’un même geste vers Kargaziel.

— Mais enfin, c’est pourtant simple !

Alcazar se lança dans une explication verbeuse qui fatigua bien vite l’assemblée divine regroupée autour d’eux. Kargaziel, lui, écouta attentivement son exposé. Dans un contexte moins théologique, il aurait été ce genre d’enfant qui hoche la tête au fil de la leçon de grammaire.

— Pour récapituler, commença-t-il, pour le plus grand malheur de ses pairs qui pensaient leur calvaire terminé, vous allez jouer l’un contre l’autre, c’est bien ça ? Un pion chacun, avec des caractéristiques qui peuvent différer. Votre seul moyen d’intervenir, c’est en lançant ces dés, qui vous permettent de savoir si votre champion accomplit convenablement ses actions. Pour cela, poursuivit-il en ignorant les ronflements exagérés qui s’élevaient dans son dos, vous devez reporter votre score aux dés sur l’une de ces douze tables, et y appliquer des modificateurs liés au contexte, aux forces et faiblesses de votre personnage, à ce qu’il a mangé la veille et à la météo. J’ai tout bon ?

Alcazar hocha la tête, ravi.

Kargaziel fut silencieux un instant, puis désigna un dernier dé, posé à l’écart.

— Et celui-là, c’est pour quoi ?

— C’est pour le jet d’initiative, s’empressa de répondre Alcazar. En cas de confrontation, ça permet de savoir qui agit en premier.

— Oh, je vois.

— Évidemment, il faut lui appliquer les modificateurs de surprise, de vitesse et du sens du vent.

— Évidemment.

— Et si je gagne, Spelos me donne son rôle.

— Bien entendu, approuva Kargaziel, qui n’aimait pas du tout la déesse des causes perdues.

— Quoi ? Hors de question ! s’indigna Spelos, qui aimait beaucoup être déesse des causes perdues et comptait bien le rester.

Alcazar eut un geste apaisant.

— Tu vas comprendre, écoute… À quoi bon jouer des vies humaines s’il n’y a aucune répercussion sur nous ? Pourquoi faire s’entretuer des êtres vivants si ce n’est pas pour éprouver un peu d’excitation ? Nous devons dépasser l’aspect figé du jeu pour nous engager émotionnellement dans cette activité ! Nous ne devons pas nous contenter de lancer les dés, nous devons jouer aussi gros que nos champions ! La vie de ces créatures est précieuse, nous devons risquer ce que nous avons de plus précieux, nous aussi : notre statut !

Face à ce débordement d’enthousiasme, Spelos changea d’approche :

— Je suis la déesse des causes perdues, et toi…

Elle lui laissa le soin de compléter sa phrase, avec une pointe de méchanceté.

— Des trucs bleus avec de grandes dents, bougonna Alcazar.

Il prit conscience que ses coreligionnaires étaient trop abasourdis pour se moquer.

— Mine de rien, j’ai pas mal de fidèles, s’empressa-t-il d’ajouter. Plein de gens n’ont pas envie de croiser des trucs bleus… surtout s’ils ont de grandes dents.

— D’ac… cord…

— Pari tenu, alors ?

Spelos acquiesça. Au fond d’elle, elle regrettait l’époque où elle n’était qu’une entité de second plan, ignorée par ses semblables. Elle ne se sentait pas à sa place parmi les divinités majeures, qui ne voyaient en elle qu’une arriviste sans morale ; mais ses homologues mineurs jalousaient son nombre de fidèles et l’excluaient tout autant. Alcazar, tout pervers et retors qu’il fût, était l’un des rares à pouvoir la comprendre.

Un bref sourire étira les lèvres de ce dernier. Le jeu pouvait commencer.

Le dieu évita soigneusement de préciser qu’il était truqué.

*** Bien sûr, ce n’étaient pas les quartiers en eux-mêmes qu’on tirait du lit, juste une bonne partie de leurs occupants, des poux à la moisissure.

**** Le commerce de la guilde des Mendiants se structurait en trois branches : la mendicité à proprement parler, l’acquisition et le marchandage d’informations, et la vente d’assurances. Pour cette dernière activité, les poux étaient obligatoires – la seule dérogation possible était d’être une nuisance sensorielle de niveau 4 ou plus, ou bien d’être atteint d’une maladie particulièrement contagieuse et visible. L’essentiel était de convaincre la clientèle que vous aviez tout intérêt à rester loin d’elle, pour la modique somme de deux piastres hebdomadaires. À Drak, rien ne se perdait, tout se recyclait – le plus souvent au sein de la guilde des Mendiants, gérée avec brio et une pince sur le nez par M. Soulard.

***** Au sens propre du terme. Il y avait quelques avantages à être un dieu, mais surtout de gros désavantages non mentionnés durant l’entretien d’embauche. Pour sa part, Alcazar était affublé d’une paire d’yeux qui gravitaient autour de sa tête plutôt que dans ses orbites. Ses interlocuteurs prenaient soin de se tenir à l’écart de peur de le blesser.

IICapitaine Merlange

— Capitaine ? Réveillez-vous, capitaine !

Le capitaine en question leva une paupière, dévoilant un œil vitreux, puis se redressa en grognant. Il se massa le cou et s’affala autant qu’il était possible de le faire lorsqu’on était sur un tabouret.

Gabriel Merlange travaillait depuis de longues années au sein de la milice drakéenne, et cela avait eu un net impact sur son physique. Il faisait partie de ces gens qui étaient bruns, mais qui, étrangement, avaient des cheveux d’une couleur « oh, ça devait être marron, mais pas tout à fait – normal, quoi ». Cependant, ce qui frappait l’observateur, face à ses courtes mèches ondulées, c’était qu’elles avaient l’air d’avoir perdu toute joie de vivre, s’aplatissant sur son crâne sans en décoller. Le temps où ses yeux avaient dû être verts était à jamais révolu, et il n’en subsistait que deux flaques pâles qui tranchaient sur sa peau bistre, dévorées par de lourds cernes noirs. Une barbe de trois jours lui mangeait le visage, comme s’il était nécessaire d’accentuer son aspect peu soigné. D’ailleurs, de façon assez paradoxale, Merlange portait en permanence une barbe de trois jours – il ne se rasait presque pas, mais elle n’avait jamais eu la volonté de pousser au-delà.

Après avoir passé vingt ans dans la milice, Gabriel estimait qu’il avait toutes les bonnes raisons de vouloir changer de métier, mais il se sentait incapable de trouver sa place dans une autre profession. Ce qui lui semblait être une totale absence d’issue à son existence justifiait qu’il eût établi son campement à la taverne du Pisseur Saoul. Pourtant, il possédait bien un logement – situé impasse du Futur, une adresse dont il niait toute influence sur son état mental.

Il fixa son regard sur la silhouette filiforme d’un grand homme trop souriant.

— Bonjour, capitaine ! s’exclama joyeusement son interlocuteur, qui le surplombait de toute sa hauteur grâce à sa position strictement verticale.

— Qu’est-ce que tu trouves que ce jour a de bon ? maugréa le capitaine. En plus, on est le soir.

— Ah, non, capitaine ! répliqua le milicien, trop heureux de pouvoir apporter une quelconque information à son chef. Le soir, il fait nuit et vous roulez sous la table.

Gabriel Merlange se leva avec un luxe de précautions, chancela et se rassit lourdement sur le tabouret. Malheureusement pour lui, la liqueur qu’il avait ingérée n’avait pas un effet positif sur son équilibre, et il s’écroula sur le sol de terre battue.

— Outch… J’ai une de ces gueules de bois, moi… Je suis ici depuis longtemps ?

— Je vous cherche depuis ce matin, mais ça fait au moins trois jours que vous avez disparu. Donc au total, vous y êtes depuis…

— Deux jours, assura son supérieur.

L’autre haussa les épaules. Sous le gazon châtain de ses cheveux se cachait un esprit qui n’avait jamais été très doué en calcul et qui avait appris à ne pas remettre en cause la parole des plus hauts gradés que lui – parce que s’ils étaient en haut, c’était qu’ils le méritaient, pas vrai ?

Un doigt chancelant se porta à la hauteur de sa cuisse. Il baissa les yeux vers le tas vaguement humain qui attirait son attention.

— Attends, attends, Goderic… Tu as bien dit… capitaine ? articula ce dernier d’une voix pâteuse.

— Oui, capitaine ! Affirmatif, capitaine ! Le capitaine Tixier est mort hier soir, capitaine. Une crampe en plein milieu des quartiers Noirs, capitaine. Il était parti patrouiller seul, sans penser que c’était pas pour rien qu’on patrouillait pas trop la nuit dans ce coin. Mais bon, c’est pas de sa faute, c’était un nouveau. On a envoyé un mot à sa maman, avec les sous de la collecte qu’on a faite – pas fameuse, d’ailleurs, vu le peu de miliciens qu’il reste, mais on a pu faire casquer quelques guetteurs de la muraille, que le frère de Ludvig Poivras connait parce qu’il travaille avec. Enfin, bref, tout ça pour dire que c’est vous le capitaine, vu que personne d’autre ne veut du poste et que vous étiez déjà sergent. C’est pour ça que je suis venu vous chercher, et puis pour vous dire qu’on aura besoin de vous pour l’enterrement, pour faire un petit discours.

Les pensées affluèrent en masse dans le cerveau brumeux du nouveau capitaine.

Merde.

Je voulais pas ça ! Personne voulait de ça… On était bien contents tant qu’il y avait des bleus capables de reprendre le rôle avec fierté ! On leur donnait des tapes dans le dos, puis on essayait qu’ils sortent pas trop pour que ce soit à eux de ­s’occuper des papiers à remplir…

Je hais la paperasse, songea-t-il soudain. Je m’étais enrôlé pour la paie, puis je suis resté parce que j’arrivais à peu près à manger tous les jours, et ensuite… Ma tête, la vache… c’est comme ça à chaque fois ? J’aurais pas dû prendre ce huiti… douz... dernier verre… J’ai pas décollé de là parce que c’était trop tard : j’avais plus la volonté d’aller voir ailleurs… Mais j’ai jamais cru en la justice, moi… C’est pour ça qu’on avait besoin de jeunes idéalistes à la tête de la milice ! On pouvait faire semblant de patrouiller en faisant la tournée des bars et en évitant avec de longs détours les zones où on risquait d’avoir du boulot… Ou alors on sécurisait des périmètres dont les plus grandes menaces étaient les pigeons… On foutait rien, quoi. ’Fin, presque rien. On arrondissait juste nos fins de mois avec des petits trafics, rien de bien méchant… Et quand y avait un meurtre, suffisait de s’éloigner vite, d’attendre que les guildes se chargent du criminel et… Il interrompit sa réflexion en s’apercevant qu’il pensait déjà au passé.

— Merci de m’avoir prévenu. J’irai foutre les galons sur mon armure à mon retour au poste… Et puis on verra ce qu’on peut faire pour l’enterrement du p’tit. On n’a pas le fric pour, j’imagine ?

— Non, capitaine. On n’a plus rien. Mais je pense qu’on peut vendre encore un peu des couverts en argent qu’on a confisqués la semaine dernière parce que c’étaient des faux.

— Bon. C’est déjà ça. Je vais voir ce que je peux faire de mon côté…

Un fracas provenant de la rue d’en face interrompit cette conversation trépidante. Le milicien se précipita dehors, tandis que Gabriel reprenait avec calme sa place sur le tabouret. L’homme revint et annonça en haletant que deux individus étaient en train de s’entretuer, pour le plus grand bonheur des badauds.

— Et alors ? C’est ni très drôle, ni très intéressant, lui signala son chef d’un ton détaché.

Vient le moment du récit où se pose une question cruciale, bien qu’en réalité moyennement pertinente : Mais que fait la milice ? La réponse tenait en un mot : rien.

Gabriel avait depuis longtemps compris que le respect dû à l’uniforme n’était plus qu’une sorte de pitié ou de compassion devant les pauvres êtres forcés de le porter. Il fallait dire que « taille unique » était la consigne et que, comme tout le monde le sait, le propre des tailles uniques était de n’aller à personne. On reconnaissait donc les miliciens à l’uniforme, car il était impossible de voir autre chose – question emblématique, on faisait difficilement mieux. En réalité, l’armure était moins un uniforme qu’un bizutage. Les miliciens avaient tendance à les refiler aux petits nouveaux pour se moquer d’eux, puis ils leur indiquaient une forge dont les tarifs raisonnables et le prix de rachat de la ferraille devait leur permettre de porter quelque chose qui leur allait – bien que de piètre qualité. Ainsi, sur la cinquantaine de cuirasses qui circulaient lorsque la milice avait été à son apogée, on n’en comptait plus qu’une demi-douzaine dépareillées, d’une mauvaise facture si caractéristique qu’elles en étaient devenues patrimoniales.

Faire régner la loi passait au second plan de ce trafic. Il pouvait paraitre étrange que la milice fût résumée de la sorte, mais cela donnait pourtant un assez bon aperçu de son fonctionnement général.

Un mugissement d’origine vaguement humaine parvint aux oreilles des deux agents.

— Ma tête… protesta le fraichement promu capitaine Merlange.

— On ne devrait pas s’en occuper, capitaine ?

— Comme on dit, qui ne tente rien n’a rien ! répliqua joyeusement Gabriel.

— Je ne crois pas que cette expression s’emploie dans ce sens-là, capitaine.

— C’est à la patrouille de le faire. Article 119******, paragraphe b) : « Hors de l’exercice de ses fonctions, un milicien n’est légalement qu’un civil et ne peut donc intervenir en sa qualité de force de l’ordre dans un conflit ». Tu as oublié ça, Goderic ?

Lorsqu’il s’agissait de rester passif face à un crime, on s’apercevait que Merlange connaissait par cœur le règlement fictif de son beau métier, gueule de bois ou non. Cela avait été l’une de ses premières leçons : à condition de bien la maitriser, la loi se pliait à vos désirs. C’était l’avantage du truc : un petit malin trouvait toujours le moyen de faire pencher la balance de son côté. Les lois n’étaient jamais très bien faites, et tout le monde savait que la Justice était aveugle.

— On n’a plus de patrouille, capitaine, rappela l’homme d’un ton poli.

Les bruits se faisaient moins forts, désormais. Il y eut encore un gargouillement qui provoqua un frisson chez Goderic, et quelques grognements qui allèrent décrescendo.

— Oui, c’est dommage, hein ?

Plus un son ne provenait de l’extérieur.

— Bien, voilà une affaire de réglée ! Je paie ce que j’ai bu, et on devrait pouvoir filer.

Le capitaine s’exécuta en chancelant, et ils parvinrent à la porte sans plus d’ennuis.

— D’autres nouvelles ? s’enquit-il lorsqu’ils furent dehors.

Il vit que son collègue ne l’écoutait plus. Les yeux fixes, les lèvres serrées comme s’il bataillait pour que rien n’en sortît, celui-ci fixait les restes du combat qui venait de se dérouler.

Gabriel ne dit rien, se contentant de soigneusement éviter de regarder la scène. Il savait comment réagir dans ce genre de cas, il en avait l’habitude. Il attendit que Goderic s’exprimât pour poser une main sur son épaule.

— Capitaine, c’est… balbutia le milicien. Je veux dire… on était juste là… on aurait… Et… tout ce sang, capitaine… l’angle de son coude, là… j’aurais pu… j’étais juste… On aurait dû…

Le visage du capitaine se ferma. Goderic était trop sensible, ça avait toujours été le problème. Non pas parce qu’il n’aimait pas voir des cadavres – cela, Merlange pouvait le comprendre –, mais parce qu’il voulait tout résoudre à lui tout seul. Goderic croyait encore pouvoir être un héros, et cela était inacceptable.

— « On aurait dû », tu penses ? Aller intervenir dans un règlement de comptes alors que c’était pas notre rôle ? Réfléchis un peu. C’est toi qu’on aurait retrouvé là, à te noyer dans ton sang !

Il le fit pivoter par les épaules pour le soustraire à la vue des éclaboussures rougeâtres qui maculaient le pavé.

— Tu pensais peut-être que ne pas réagir, c’était une décision prise à la légère ? Tu pensais que personne n’aurait mal, sans doute ?

Il l’éloigna de la scène avec le plus de calme possible. Un étrange sentiment s’emparait de lui. Il se sentait… capitaine. Peut-être qu’il était temps que le poste fût confié à quelqu’un qui savait garder à l’écart toute notion de justice et de bien. Un coup d’œil en biais lui apprit que l’état de son compagnon ne s’améliorait pas. Ils s’arrêtèrent à l’angle d’une rue, et Goderic y vida le contenu de son estomac à ses pieds.

Je vais le secouer un peu. Qu’il pige que la bêtise est la première cause de décès, ici.

— D’accord, c’était sale. Et alors ? C’est de voir des blessés qui te pose problème, ou de les entendre gémir même si tes yeux te disent qu’ils sont morts ?

Il l’empêcha de répondre d’un geste et poursuivit d’un ton sec :

— Avant de me répondre quoi que ce soit, j’aimerais que tu comprennes bien ce que je vais te dire et que tu y réfléchisses, d’accord ? En intervenant, tu aurais mis les pieds dans un truc qui te dépasse, un règlement de comptes, très probablement la guilde des Voleurs qui voulait donner une leçon à un indépendant. Et, dans l’hypothèse que t’aies pas perdu la vie en t’interposant, t’aurais eu une foule prête à témoigner contre toi, prête à dire que cette affaire ne te concernait pas. Être milicien, c’est protéger la paix, c’est vrai. Mais c’est surtout essayer de ne pas mourir comme un con. Tu peux me détester pour ça, mais je veux pas te voir crever, d’accord ?

Il reprit son souffle avec difficulté, puis enchaina :

— Je sais que tu trouves ça injuste, mais maintenant, je suis ton capitaine. Ç’aurait pu être un ordre, de pas y aller ; souviens-toi de ça.

Son regard s’intensifia.

— La violence, c’est dégueulasse, ça soulève les tripes et c’est rarement plus réjouissant que… ça. Mais, tu vois, c’est toujours mieux quand c’est les autres qui subissent. Je sais que tu aimerais que je sois un homme meilleur, juste un peu, et que tu aurais préféré que je te balance un joli discours à la place, mais je ne peux pas, Goderic. Ce serait mentir.

— Capitaine, si vous étiez seul, vous auriez fait quoi ?

Il sait. Et il veut que je sache qu’il sait. Quelque chose monta tout doucement en Gabriel, presque avec tendresse. Il comprit ce que c’était, parce qu’il la côtoyait au quotidien. C’était lui à ses heures sombres, quand il se maudissait d’être encore debout alors que tant d’autres n’étaient plus. C’était la bête dans sa poitrine, qui le lacérait de ses griffes haineuses quand il la retenait de tuer, quand il s’empêchait de faire couler le sang. La Furie. C’était ce qu’il passait sa vie à rejeter hors de ses pensées et de son cœur ; c’était la pioche qui creusait sous ses pieds pour l’enterrer vivant ; l’horreur que l’alcool ne parvenait presque plus à repousser. C’était son démon, inhumain, sauvage, mais terriblement lui, songeait-il quand ils se retrouvaient enfin face à face, à se tourner autour comme deux animaux en cage, prêts à se jeter sur l’autre au moindre signe de faiblesse.

— J’y serais allé, Goderic. J’aurais fait ce qu’il ne fallait pas faire, parce que j’ai bu et qu’il va pleuvoir. J’y serais allé, et y aurait eu pire.

— Merci, capitaine.

— Ta gueule, Goderic. On se tire.

***

Les semelles des deux hommes frappaient les pavés avec la régularité d’une horloge – enfin, d’une bonne horloge fonctionnant grâce à un coup de pouce magique, sinon la comparaison devenait ironique – tandis qu’ils traçaient leur chemin pour rejoindre le poste. Le pas était important ; vous pouviez être milicien, le seul signe qui permettait de vous distinguer réellement des criminels classiques, c’était cette façon de marcher, d’affirmer que l’espace sous vos pieds vous appartenait. Gabriel avait pris conscience de cela un soir, à la taverne, tandis que ses pensées se retournaient contre lui-même. Il avait compris plein d’autres choses, cette nuit-là, et il demeurait convaincu d’avoir résolu le problème du bidule dont on ne retrouve jamais l’emplacement alors qu’on était sûr de l’avoir posé là.

Malheureusement pour l’humanité, il avait tellement bu ensuite qu’il ne s’en souvenait plus.

Et puis Gabriel s’aperçut que la rue était trop muette pour être honnête. Si les quartiers Noirs jouxtaient Loc-Suif, le passage entre les deux zones se faisait exclusivement par la porte Poisse, une ouverture dans la muraille qui les séparait, ce qui faisait de cette poignée de venelles l’un des plus dangereux endroits de la cité*******.

— Hep ! Vous, là ! fit une voix dans leur dos.

La Furie recommença à le lanciner. Sa rage monta par vagues dans la cage thoracique du capitaine, un peu plus haut à chaque fois, toujours si près de le submerger qu’il dut batailler pour garder la tête froide. Elle répondait présente face au danger depuis leur première rencontre, fidèle, comme à ses débuts, à l’appel de la brutalité – plus usée, peut-être, mais d’autant plus retorse. Les doigts du capitaine Merlange se crispèrent autour de la garde de son épée quand il se retourna lentement.

Un garçon maigrelet, aux cheveux d’une nuance de jaune si piteuse que seuls les poils d’un balai en fin de vie pouvaient les égaler, les toisait avec un sourire insolent. Son nez retroussé et ses taches de rousseur lui donnaient une allure de renard. À ses côtés, trois hommes plus grands et plus épais que lui, armes en main, visages fermés et habits miteux, attendaient son ordre pour leur bondir dessus, avec une patience qu’on rattachait en général aux créatures incapables de penser par elles-mêmes.

— Donnez-nous votre or, et on ne vous fera pas trop de mal.

— On n’a pas d’or, répondit Goderic d’une voix étranglée.

Ça y est, il a peur, songea amèrement Gabriel. Et je vais devoir faire avec, parce que c’est hors de question de partir en courant et de le laisser entre leurs mains. Merlange avait toujours haï cette tactique qui consistait à faire un crochepied à son camarade en espérant échapper à l’attention de ses adversaires et fuir. La lâcheté, d’accord, mais pas au prix de la vie de ses collègues.

— Qu’est-ce qu’y dit, le haricot ?

Le capitaine battit violemment des paupières. Un gout de sang montait déjà dans sa bouche, comme s’il s’était mordu la langue. Il n’en était rien, il le savait. La Furie commençait juste à prendre le dessus.

— Il dit qu’on n’a pas d’argent, crétin ! cria-t-il en essayant d’ignorer le tremblement qui s’emparait de ses mains.

— On va voir ça, lança négligemment le jeune homme. Pas qu’on vous fasse pas confiance, ça non, mais on a tellement l’habitude que les gens mentent… C’est pas contre vous, mais faut bien qu’on mange, comprenez…

Alors que ses compagnons s’avançaient dans un ensemble parfait, la voix vacillante de Goderic s’éleva dans le dos du capitaine.

— On est de la milice, vous savez ! Vous feriez mieux de poser vos armes tout de suite !

Le geste était louable, mais il n’eut pas l’effet escompté. Au contraire, il sembla renforcer la détermination des détrousseurs à les étriper. Personne n’aimait la milice, et abattre l’un de ses représentants conférait une réputation solide dans les bas quartiers ; c’en était presque devenu un sport – il était notoire que ces bêtes-là couraient vite, après tout.

— Tais-toi, Goderic, tu vas juste réussir à les énerver.

Les hommes se rapprochaient, imperturbables, leurs armes artisanales prêtes à frapper. Sous le crâne de Merlange, son cœur se transforma en tambour de guerre – mais peut-être n’était-ce que l’effet de sa gueule de bois. Il prit une profonde inspiration.

Sa main droite l’informa soudain qu’il tenait son épée. Il grimaça.

Le problème était toujours le même : on ne pouvait pas utiliser l’acier à tout bout de champ. Les miliciens portaient de telles armes pour se sentir plus forts, mais au bout du compte, ils n’avaient pas l’autorisation de s’en servir. Les épées étaient là pour rappeler aux hommes qu’on pouvait mourir très vite, mais pas pour leur permettre de se défendre. Non, pour cela, on avait les matraques, et celui qui avait décidé de cela n’avait rien compris au maintien de l’ordre. Une matraque était plus simple à utiliser, plus simple à cacher et, surtout, faisait perdre la mesure de ses coups. C’était le genre d’arme qu’on fournissait à des incompétents quand on voulait des morts. Gabriel rengaina son fer et sortit lentement la sienne de sa ceinture alors que les pulsations sourdes à ses tempes se faisaient oppressantes.

Il porta tout son poids sur sa hanche gauche, pivota et effectua un premier geste, presque assez rapide pour devenir flou. Il entendit un poignet craquer sous l’impact, et un hurlement de douleur lui vrilla les tympans.

Lorsque Merlange se battait, le monde changeait d’aspect. Le brouillard qui lui voilait en permanence le regard se levait, et il voyait comme il n’avait jamais vu. Tout devenait plus clair, plus facile, plus précis. Il se plongeait dans le combat comme un poisson volant replongeait dans la mer, comme s’il avait toujours dû y être. Le reste s’effaçait pour lui laisser le champ libre ; il luttait comme d’autres respiraient.

Sa deuxième attaque atteignit l’homme en plein visage. Le bruit du cartilage qui cédait traversa son esprit dans une bouffée de joie morbide. Il comprit que la Furie était en train de l’emporter sur sa lucidité. Ses assauts devinrent de plus en plus violents et précis ; son bras virevoltait seul. L’une de ses victimes tomba sur le sol, et ce fut seulement à ce moment-là que Gabriel réalisa qu’il frappait pour tuer, et que celle-ci ne se relèverait sans doute pas.

Il lui fallut mettre ses deux autres adversaires à terre pour ressentir enfin la douleur des coups qu’il avait encaissés. Il rempocha sa matraque, les mains tremblantes et poisseuses. Un poing au visage lui avait fendu la lèvre inférieure, mais il n’y prêta pas autant d’attention qu’au couteau qui s’appuyait entre ses omoplates.

— Dommage de m’avoir oublié, susurra le détrousseur aux cheveux pisseux.

Il accentua un peu plus la pression de sa lame. Une bien désagréable piqure, à vrai dire, mais la Furie était encore trop forte dans la tête du capitaine. Il se força à fermer les yeux et à se concentrer sur cette menace dans son dos. Dégage, sale bête ! Sans toi, je l’aurais entendu venir ! Elle continua à gronder en lui, plus sourdement, tout en battant en retraite. La respiration de Gabriel s’apaisa, les convulsions de ses mains cessèrent peu à peu. Son cœur ralentit.

— Je sais ce que ça fait, d’être oublié, fit une deuxième voix un peu chancelante. Et j’ai mon arbalète juste là. D’ailleurs, vous pouvez la sentir, alors éloignez-vous tout de suite du capitaine !

La fin de la phrase n’était qu’un glapissement hystérique, mais elle eut l’effet escompté. Le contact de la lame dans le dos de Merlange disparut brusquement, et il fut à nouveau seul à contrôler son corps, la Furie revenue à l’état de vague présence, en marge de son esprit. Il se retourna.

Goderic tenait le truand en joue. Rien qu’à sa façon de tenir l’arbalète, il était clair que la situation lui causait une vive appréhension.

Mais il a une arbalète, et tout le monde sait à quel point on se sent fort avec une arme dans les mains… mais pas à quel point il est facile de faire une connerie lorsqu’on a la vie de quelqu’un à portée de carreau.

— Goderic… commença-t-il prudemment.

— Je sais, capitaine. Mais pas moi, vous inquiétez pas, murmura-t-il en raffermissant sa prise. Par contre, vous voulez bien… ?

Gabriel hocha la tête. Son poing traversa l’espace dans un geste vif. Le jeune homme grogna et s’écroula sur le sol. Le capitaine ne put s’empêcher d’éprouver une pointe de culpabilité. Rien ne l’avait obligé à frapper aussi fort, si ce n’était cette chose en colère dans sa poitrine, qui le lancinait comme une blessure fraiche. Sauf qu’elle avait toujours été fraiche ; oui, fraiche comme au premier jour, et avec ce sang… Il respira profondément et s’accroupit pour fouiller sa victime. Il en tira une bourse de cuir qu’il soupesa d’un air appréciateur avant de la remettre à son subalterne.

— Voilà pour enterrer le capitaine Tixier. S’il y en a assez, vous pourrez même vous occuper du mien…

Il rectifia en voyant la tête de Goderic face à sa plaisanterie :

— C’est bon, je rigole. On enverra le reste à sa mère.

Gabriel se sentit presque coupable d’avoir gardé pour lui un écu d’argent. Ce n’était pas un acte très altruiste, se surprit-il à songer tandis qu’ils reprenaient leur chemin vers le bâtiment où la milice entreposait ses effectifs et ses poubelles. Ils n’échangèrent pas un mot au sujet des quatre truands qu’ils laissaient dans leur dos.

Gabriel était heureux que la Furie fût encore présente en lui. Sans cela, il était certain qu’il n’aurait pas pu s’empêcher de vomir.

****** Il existait 379 articles, bien que les cent premiers fussent méconnus et les deux-cent-cinquante derniers sans doute jamais écrits.

******* Enfin, l’un des plus dangereux endroits de la cité à l’exception des quartiers Noirs eux-mêmes, qui se débrouillaient très bien tout seuls. Pour appréhender correctement la géopolitique de la cité, le plus simple était de considérer ses bas-fonds comme l’épicentre de la criminalité drakéenne – et de ne poser aucune question concernant le quartier des Brumes, lieu de pouvoir et de richesse où se trouvaient la plupart des guildes de la ville.

IIIUn point dans le ciel

L’eau tombait sur le cimetière sous la forme pâlotte d’une petite pluie fine qui faisait des pieds et des mains pour attirer l’attention des occupants des lieux. Elle dessinait une auréole blanchâtre autour de leurs silhouettes, figées dans l’après-midi déclinant de cette morne journée, traçait des ronds sur la terre sèche et parait les cheveux de perles translucides. Malheureusement, ses louables efforts ne rencontraient que l’indifférence des êtres en contrebas, parce que l’espèce humaine avait bien mieux à faire que de s’intéresser aux beautés de la nature.

L’eau rebondissait sur les casques des miliciens, produisant un crépitement agaçant : un léger écho s’y formait et tintait à leurs oreilles. Aucun d’eux n’osait cependant retirer son couvre-chef ; il en allait de leur honneur. Plantés, droits, devant la tombe, ils entouraient une petite femme éplorée du métal souillé de leurs armures. Les rares à se soucier du défunt étaient là : Ludvig laissait ses yeux sombres s’embuer de larmes tout en conservant une attitude farouche, comme s’il mettait quiconque au défi de le lui reprocher ; son frère, Witmar Poivras, serrait les mâchoires si fort que son visage blanchissait ; Goderic, penaud, avait posé sa main sur l’épaule tremblante de la mère de feu le capitaine Tixier dans l’espoir d’atténuer ses sanglots, et n’osait plus l’en retirer. Il y avait Hamelin et Jatis, inséparables compagnons de misère enrôlés quelques années plus tôt, après avoir échappé au terrible orphelinat des Frères du Silence******** ; et enfin Gabriel, honteux de prendre la place d’un homme désormais enfermé dans une boite de bois sombre.

Cet enterrement était une catastrophe. Leur haie d’honneur, composée des épées rouillées des cinq miliciens et de la pique tordue du guetteur, avait eu piètre allure. Sous la pluie, les poignées de terre rituelles étaient devenues des pâtés de boue, s’écrasant sur le couvercle dans un désagréable bruit humide. Les fossoyeurs, comme pour échapper à la détresse ambiante, étaient partis à la hâte sitôt leur ouvrage accompli. Et Merlange devait maintenant couronner cette pantomime de cérémonie d’un discours. Il retint à grand-peine un soupir.

Il se racla la gorge une fois ou deux, comme s’il pouvait se débarrasser de l’étau qui l’enserrait. Ce n’était pas le chagrin qui lui broyait les entrailles et le cœur. Il connaissait trop peu l’homme pour se le permettre. Mais, d’une certaine façon, il se sentait coupable de sa mort. Ils l’étaient tous, songea-t-il en promenant un bref regard circulaire autour de lui. Tous.

Les premiers mots frottèrent son palais comme le bois du cercueil avait crissé contre la terre mêlée de graviers. Sa voix s’éleva au milieu de ces images qui se confondaient, tels des fantômes, à ce présent trop flou.

— Le capitaine Tixier comptait parmi les meilleurs. Je ne peux que déplorer le départ de ce jeune homme, qui nous a quittés bien trop tôt dans l’accomplissement de son devoir…

À partir de là, Gabriel laissa ses paroles se déverser sans y accorder trop d’attention. La majeure partie du discours était convenue. Il y avait des coutumes à respecter, on honorait les morts plus ou moins toujours de la même façon. La consigne était d’oublier le mal au profit du reste. De toute manière, il n’y avait pas grand-chose de mauvais à dire du défunt. C’était un jeune homme plein de belles idées, et il en était mort, voilà tout.

— Je ne parlerai pas de mort honorable, parce que sous mes yeux, une mère pleure. Et seules ces larmes ont raison : personne ne devrait mourir, et qu’importe si la mort qui survient est honorable. Madame, je vous en prie, soyez forte, car il ne reste que cela que vous puissiez faire pour…

Merlange chercha le prénom du garçon et s’aperçut avec amertume qu’il ne le connaissait pas. Il acheva sa phrase maladroitement :

— … ce grand homme qu’était votre fils.

Son cœur se serra encore quand la mère éclata en sanglots, trempant son mouchoir d’une ardeur redoublée.

***

Une promotion, un combat – peut-être un meurtre – et un enterrement, cela faisait trop pour le désormais capitaine Merlange. Tout avait toujours fait trop pour lui, d’une certaine façon. La vie. La mort. Les petits faits anodins qui s’accumulaient sous ses cheveux sales, dans un coin de son esprit. Tout cela venait nourrir la Furie et lui ronger le cœur. Il releva la tête pour regarder où ses pas l’avaient conduit. Oui, évidemment. La solution de facilité… Les volets de la maison étaient clos. Je me retrouve toujours là, quand je suis perdu. Certains se repèrent à leur bonne étoile ; moi, j’ai cette putain de lanterne rouge, celle qui guide les gens qui ont froid.

Qu’est-ce que je me déteste, quand je me sens seul. Il frappa à la porte et pénétra machinalement dans la pièce principale.

Maud Boquet, la patronne de La Bonne Conduite, l’accueil­lit avec un grand sourire qui dévoilait sa dent en or. Au som­met de sa tête, son chignon d’épais cheveux roux oscillait au rythme de sa voix. Ses habits chatoyants rivalisaient d’audace avec son maquillage soigné, et d’énormes pendants en simili-­or ornaient ses oreilles.

Dans l’ensemble, Gabriel l’aimait bien : elle faisait partie de ces femmes qui assumaient leur travail jusqu’au bout, le tout avec un esprit gouailleur à rendre envieux le plus décomplexé des marins. Les hommes l’avaient trouvée belle dans sa jeunesse, et, même s’ils considéraient qu’elle avait été marquée par les années, on voyait toujours dans ses yeux la certitude que ce passé n’était pas tout à fait révolu. À sa façon de vieille Travailleuse qui se savait trop âgée pour quitter son emploi, elle rayonnait d’espoir, ce genre d’espoir fatigué que le capitaine chérissait tant, parce que lui-même ne pouvait avoir plus.

— Bienvenue, Gabriel. J’espère que tu es pas en service, je veux pas d’esclandre, moi !

Elle laissa échapper un petit rire aigu, délicieusement factice, auquel Merlange répondit par un sourire las.

— J’imagine que tu es là pour Lana ?

— Si ça vous dérange pas, Maud.

— Va falloir patienter un peu, alors. Elle est déjà avec un client. Enfin, compte tenu du bonhomme, ça devrait plus tarder, t’inquiète pas… Tu comptes consommer, en attendant ?

Il refusa d’un simple signe de tête. Le moindre alcool était horriblement cher, ici, comme pour justifier de la propreté des contenants.

— Non ? Bon, tant pis. Je préfère ça, remarque ; j’aime pas voir des types bourrés tourner autour des petites. Par contre, j’ai un truc à dire, au sujet de Lana…

Elle baissa la voix et se pencha vers lui, ce qui provoqua un glissement de terrain dans son corsage. Gabriel fit son possible pour ne pas trop regarder tout en faisant mine de s’y intéresser, par politesse. Le décolleté de la tenancière était encore plus gaillard qu’à l’accoutumée, et il avait peur de se mettre à lui faire la conversation par inadvertance.

— Lui donne pas de faux espoirs, et t’attache pas trop à elle non plus. Elle mérite mieux que ça, je suis d’accord, mais elle mérite surtout mieux que toi, Gabriel. Pas que je t’aime pas, mais je te vois mal être le genre de type à la tirer de là.

— Je pense que je vais prendre un verre, tout compte fait. Une bière, ce sera bien. Merci.

Il trempa à peine ses lèvres dans le breuvage avant de reposer la chope, dans l’espoir que sa commande suffirait à distraire la Travailleuse. Mais le lupanar était peu fréquenté en début de soirée, et la tenancière reporta toute son attention sur le milicien.

— Lana est une gentille fille, vraiment. Ça me dépasse complètement que la guilde des Travailleuses ait osé la prendre. Je veux dire, elle est trop gentille pour faire correctement son boulot, tu trouves pas ? Il y en a plein, des comme ça, un peu naïves et perdues – et je peux comprendre, hein –, mais Lana… on dirait qu’elle est arrivée là pour que tu la trouves. Elle parle souvent de toi, tu sais… Elle s’imagine qu’elle peut te sauver.

Sur ces paroles, elle sortit un chiffon crasseux et commença à essuyer vigoureusement le comptoir. Voyant que le capitaine ne réagissait pas, elle ajouta :

— Mais elle peut pas, pas vrai ?

Merlange frotta sa barbe rêche en grimaçant. Il ignorait quelle était la meilleure réponse – quant à la vérité, il avait depuis longtemps renoncé à la chercher. Un « Non » rassurerait sans doute Mme Boquet. Ce serait une façon de lui prouver qu’il n’avait pas l’intention de s’attacher à Lana. D’un autre côté, il refusait de reconnaitre devant elle qu’il se pensait perdu à jamais. Il soupira et but une gorgée de bière.

— Je sais pas… Quelqu’un est parvenu à me sauver, un jour, il y a vingt ans. J’étais jeune, très jeune, et très désespéré.

— Il y a vingt ans ? Tu parles de… Oh.

Mme Boquet secoua la tête. Depuis que le milicien fréquentait son établissement, elle avait appris à le connaitre – à l’apprécier, presque –, et ce dernier pouvait lire dans son sourire triste toute la sollicitude, accumulée au fil des discussions, dont elle ne savait que faire et dont il ne voulait pas. Elle se saisit d’un chiffon pour s’occuper les mains, avant de poursuivre :

— Non, Gabriel. Ça, c’est ce qui te tue tous les jours un peu plus. T’avais quel âge, à l’époque ? Dix-huit, vingt ans ?

— Seize. Ce jour-là, Maud, j’ai peut-être commencé à mourir, mais j’ai aussi pu continuer à vivre un peu plus longtemps. C’est déjà beaucoup, si on y réfléchit bien.

Elle planta son regard dans le sien. Il essaya de le soutenir, mais se replongea bien vite dans son verre, sur lequel il raffermit sa prise. La conversation le rendait fébrile.

— Ah ouais ? Dans ce cas, dis-moi, Gabriel : est-ce que ça valait vraiment le coup de vivre un peu plus longtemps ?

Le capitaine n’avait rien à répondre, alors il but une nouvelle gorgée de sa boisson, puis poursuivit son manège jusqu’à vider sa chope. La question planait encore dans l’air, et la tenancière s’acharnait à nettoyer rageusement le bois verni du comptoir, quand Lana arriva, comme une délivrance.

La jeune femme s’avança d’un pas léger, saluant au passage une collègue. Elle gratifia Merlange de son petit sourire bien spécial – à peine un éclat tendre dans ses yeux noirs, qui laissait toujours penser qu’elle ignorait pourquoi il était là.

— Salut, Gabriel, murmura-t-elle.

Avec un regard étrange, comme pour s’excuser, elle se saisit de sa main et l’entraina en direction de l’escalier. Il la suivit sans se poser de question. S’il commençait à réfléchir maintenant, il risquait de faire demi-tour et de s’enfuir en courant. La chaleur et la douceur de la peau de Lana l’empêchaient de couler, mais, il le savait, ne le protègeraient jamais assez de lui-même. Ni elle de lui, et c’était pire.

Lana s’assit sur le rebord du lit et observa le capitaine retirer son armure et son casque luisants de pluie. Elle le laissa faire comme à leur habitude. C’était pour Gabriel sa façon de mettre de côté ce qui pouvait encore le faire reculer, d’ôter tout ce qui correspondait à son métier pour que seul l’homme lui fît face, dépouillé de sa fonction et de son devoir. Il soupira et s’assit à ses côtés.

— Ce sera quoi, aujourd’hui, Gabriel ?

Il fouilla dans ses poches et en sortit l’écu qu’il avait deux fois volé : une fois à un gamin à terre, une autre fois à l’enterrement d’un capitaine.

— C’est de l’argent sale, mais je n’ai pas mieux à t’offrir. Combien de temps pour ça ?

Elle haussa les épaules.

— J’ai toujours le temps, pour toi. Tu sais très bien que c’était pas ma question. Alors, tu veux quoi ?

— J’ai enterré un homme, aujourd’hui. Sa mère pleurait. Le ciel pleurait. Les gars aussi pleuraient, même si la plupart préfèrent se cacher. Y a que moi qui pleurais pas. Et j’avais oublié son prénom, putain !

Il sentit une main légère se poser sur son épaule. C’était assez pour qu’il poursuivît :

— Du coup, je pense pas être différent des autres, ce soir. Juste un client banal qui vient là parce qu’il n’y a personne pour l’attendre chez lui. Je crois que parler suffira pas, j’ai besoin de ne plus penser. Désolé.

Elle déposa un baiser sur sa joue et se coula dans ses bras. Elle n’ajouta pas un mot ni ne bougea jusqu’à ce que Gabriel se détendît. Seulement, alors, la jeune femme déboutonna lentement sa chemise.

— Tu sais, Gabriel, je m’en moque. C’est mon boulot, après tout, et je préfère le faire pleinement.

L’homme fronça les sourcils. Il aurait aimé que ces paroles sonnassent fausses, fissent partie de ce jeu de séduction auquel elle avait l’habitude de se livrer, mais il distinguait l’accent de vérité dans sa voix.

— « Pleinement », hein ? Parce que si je veux pas baiser, ça compte pas, c’est ça ?

Elle lui jeta un regard qui inversa subitement leur différence d’âge.

— Gabriel, je suis une pute. Y a un moment où on me paie pour ça, oui.

— Enfin, tu vas quand même pas me dire que tu aimes ton métier !

— Parce que toi, tu aimes le tien ?

La grimace du milicien, forcé de faire face à ses propres contradictions, lui suffit. Elle enchaina, d’une voix d’autant plus terrible qu’elle n’était que douceur :

— Bah voilà. Ça ne t’empêche pas de continuer depuis des années et d’essayer de le faire comme on attend de toi, aussi bien que possible.

Il s’abstint de la détromper – son orgueil avait reçu suffisamment de coups, il n’allait pas en plus admettre être le pire membre d’une institution déjà peu reluisante.

— Et puis, tu sais, il y a de bons côtés, parfois… reprit Lana.

Le capitaine la regarda d’un air à la fois surpris et énervé.

— Des fois, on a des clients comme toi, Gabriel, murmura-t-elle.

Son cœur chavira, parce qu’il se jugeait indigne d’une telle parole – il était digne de dizaines de choses, mais aucune d’entre elles n’incluait du respect –, parce que Lana allait souffrir à cause de lui, encore et encore. Il s’en voulut d’avance.

— Dis pas ça, grogna-t-il. Tout ce que je mérite, c’est de me faire égorger pour les crimes que j’ai accomplis sous couvert de la loi. C’est une saloperie, ce machin, tu sais ? J’ai le droit d’arrêter les gens parce qu’ils font certaines choses, mais en les arrêtant, je fais encore pire. Ça ne peut pas marcher. D’ailleurs, ça ne marche pas. Et je suis toujours un connard, alors me regarde pas comme ça, s’il te plait.

Elle se releva pour lui faire face et secoua la tête, comme si elle était déjà au courant de tout cela et lui avait pardonné bien avant qu’il n’en eût pris conscience. Gabriel se débarrassa de ses bottes et acheva de perdre sa chemise. Après tout, je suis venu pour ça. Je savais très bien que seule son indulgence, absolue et magnifique, m’attendait. Je savais tout ça, et je suis quand même venu. Le connard en moi a besoin de se sentir aimé, lui aussi. Surtout lui.

La Furie grondait en lui, et il répugnait à toucher Lana alors qu’il risquait à tout moment de perdre le contrôle. Pourtant, il ne protesta pas quand elle se dévêtit, pas plus qu’il ne laissa échapper un mot quand elle s’occupa de son pantalon. Tout son être réclamait un peu de simplicité, et l’espoir de la trouver dans ses bras ne l’abandonnait pas. Au fond de lui, une petite voix lui rappela que tout était vain, que la vie l’avait brisé il y avait bien trop longtemps pour qu’il restât des morceaux à recoller, qu’il ne méritait même pas un reflet de salut… La vision de la peau brune de la jeune femme l’empê­cha de sombrer plus en avant dans son esprit.

Gabriel tendit une main pour saisir son bras et la tira contre lui. Il se laissa tomber sur le matelas en l’enlaçant. Pour le moment, la vie pouvait encore – rien qu’un instant – valoir la peine d’être vécue. Lana lui paraissait excessive­ment belle, aujourd’hui, et il voulut à tout prix se convaincre que le monde pouvait prendre la même allure s’il y croyait assez fort.

Évidemment, le monde n’en fit rien.

***

Il pleuvait à verse, mais la sensation de saleté ne quittait pas le capitaine Merlange tandis qu’il remontait la rue censée le ramener au poste. Il pressait le pas, et pour cause : si Drak n’était pas une ville bien fréquentée, les quartiers Noirs en constituaient le pire recoin.

Comment le siège de l’institution moribonde chargée de faire respecter la loi s’était retrouvé ici, personne ne le savait. En attendant, le résultat demeurait le même : au milieu de l’endroit le plus malfamé de Drak se trouvait un ilot représentant l’ordre et la sécurité. Peut-être cela expliquait-il le manque d’efficacité de la milice drakéenne – on évite en général de se fâcher avec ses voisins, surtout quand ceux-ci sont capables de vous étriper si vous laissez trainer vos ordures devant leur porte.

Même la pluie m’en veut, je suis sûr : elle rebondit, là. Je la vois ! Alors que moi, elle m’écrase, elle me cloue au sol, elle me poignarde à chaque putain de goutte qui me tombe dessus ! Simême la pluie m’en veut, qu’est-ce que je peux faire ?

Et puis ce grade, là, « capitaine »… C’est pas juste une nouvelle façon de m’enterrer tous les jours, une nouvelle raison de m’en vouloir parce que je ne fais pas bien mon métier ? J’aimême pas osé en parler à Lana, d’ailleurs.

Le prénom le plongea dans une autre strate de son esprit. Il se sentait couler dans ses propres pensées, comme s’enfonçant dans un boyau rocheux de plus en plus étroit, sombre et humide. Lana… Avec tout ce que je lui ai fait subir, comment elle peut encore me supporter ? Et me sourire ? Putain, ce sourire qu’elle avait quand je l’ai quittée… ! Tellement triste. Tellement beau. Tristement beau. Magnifiquement vrai, surtout : elle souriait parce qu’elle le voulait. Pas pour moi, mais parce que tout en elle la pousse à sourire.

— Capitaine !

Le son clair de la voix de Goderic l’extirpa de ses pensées. Le grand homme courait à sa rencontre, échevelé et au bord des larmes. D’instinct, son être se replia autour de son cœur pour l’empêcher d’entendre son subalterne. Un frisson parcourut son échine, glacé et amer.

— Capitaine !

Goderic se stoppa à sa hauteur. Il haletait, paumes sur les genoux, tentant de discipliner sa respiration :

— C’est Ludvig, capitaine ! et Jatis !

Merlange fronça les sourcils et écarta les mains en signe d’incompréhension. Il mentait, cependant. Tapie au fond de lui, la Furie avait déjà deviné, et ses cris de jouissance résonnaient dans sa cage thoracique. Il les entendait vibrer le long de son dos et sonner sous son crâne comme des chants guerriers. La bête gagnait sur l’homme, une fois de plus.

— Capitaine…

La voix était devenue gémissante, les larmes brillaient toujours plus.

— … ils sont morts.

Ils rentraient chez eux, parvint à comprendre Gabriel. Enfin, ils patrouillaient aussi un peu, sans doute, parce que la mère de leur défunt supérieur avait beaucoup pleuré. Goderic reconnut, en s’essuyant les yeux, que l’un d’entre eux avait dû dire que demander à Mme Tixier d’être forte, ça allait bien un coup, mais que si on ne pouvait même pas étriper les salauds qui avaient fait ça, autant se pendre tout de suite. Alors, ce n’était pas tout à fait sur leur trajet habituel, certes. Ni pour la patrouille ni pour rentrer chez eux. Mais ce n’était pas une raison pour mourir. Ils étaient deux, armés jusqu’aux dents et dépourvus de la naïveté qui avait couté sa vie à Tixier.

Pourtant, ils n’étaient pas revenus. L’heure qu’ils s’étaient donnée pour faire leur descente sur les lieux du crime était passée. Une autre avait suivi avant qu’on ne lançât les recherches. Il n’y avait pas eu à aller très loin. Là, Goderic admit avoir été malade. On avait emporté les corps à la morgue pour les faire identifier, mais on ne pouvait même pas officiellement prévenir les familles – « enfin, le frère de Ludvig, parce que vous savez, capitaine… » –, car personne n’était tout à fait sûr qu’il s’agît bien d’eux.

— C’était sale, capitaine, conclut Goderic. Très sale.

Gabriel apprit bien vite qu’une mauvaise nouvelle ne survenait jamais seule, et que tout pouvait toujours être pire. Il devait exister une loi spécialement prévue pour s’en assurer, quelque part dans l’univers.

— Vous avez rendez-vous, aussi, capitaine. C’est encore plus urgent, d’ailleurs. La messagère est passée pendant que… vous étiez pas là. C’est pour tout de suite, à la tour du Pouvoir.

Merlange, qui s’était laissé choir dans un recoin du poste avec la ferme intention d’y passer sa nuit, retint un grognement d’exaspération.

— Et j’ai rendez-vous avec qui ?

La question était un peu stupide, bien sûr. Peu de gens se permettaient de vous accabler de rendez-vous sans vous demander votre avis.

Or, comme Gabriel était dépourvu de créanciers, il savait déjà de qui il s’agissait.

— Le nouveau maire, capitaine – sauf qu’il ne veut pas qu’on l’appelle comme ça.

Au moins un qui assume, songea amèrement Gabriel avant de se concentrer sur ce que son subalterne disait.