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C’est une lacune du droit international : rien aujourd'hui ne permet aux victimes d’injustices environnementales de réclamer l’application de leurs droits.
Aucune sanction n’est prévue pour ceux qui menacent les Droits de la nature alors qu’il en va de la pérennité des conditions de la vie sur terre.
Les Droits de la nature doivent accorder aux écosystèmes des droits à l’existence qui peuvent être revendiqués en justice. Ils proposent la reconnaissance du crime « d’écocide » pour les atteintes les plus graves contre l’environnement que les États et les entreprises non seulement permettent, mais parfois encouragent.
Ces principes permettent de considérer la nature comme un sujet de droits plutôt que comme un objet. Cela remet en cause notre conception de la place de la nature par rapport à l’humanité. Car il ne saurait y avoir de Droits Humains et de droit des générations actuelles et futures à bénéficier d’un environnement sain et viable sans la reconnaissance des Droits de la nature et qu’émergent des nouveaux modèles de gouvernance mondiaux.
Ce livre propose des évolutions du droit international pour que soit pris en compte la réalité des excès de notre monde industrialisé. Cela implique de faire du vivant un sujet de droit. C’est donc aussi une révolution philosophique du droit qui est proposée dans ce livre.
Après la conquête des droits individuels, politiques et sociaux, à l’heure où de graves menaces pèsent sur la nature et l’humanité, il convient de concevoir et d’acquérir de nouveaux droits sécurisant la Terre et ses habitants.
Ce livre a été écrit dans le cadre du troisième Tribunal international des droits de la Nature qui s’est tenu à Paris en décembre 2015, parallèlement à la COP21.
Un livre nécessaire pour faire de la nature un sujet de droit à part entière.
EXTRAIT
Plus question de penser la liberté, la démocratie et le devenir des sociétés sans les flux de matière et d’énergie qui les trament et les relient à la vie de la Terre. Chaque projet de société suppose et génère son écologie, chaque économie-monde implique une écologie-monde, plus ou moins soutenable. Après avoir d’abord espéré une irénique réconciliation entre humains et non-humains, des penseurs comme Bruno Latour pensent la situation actuelle comme une véritable guerre des mondes. D’un côté les modernisateurs (humains, mais aussi machines et êtres vivants façonnés par le projet de domination de la nature) qui creusent toujours plus violemment la Terre et menacent de la consumer ; de l’autre les « terriens » (êtres non-humains et forces chtoniennes d’une irascible Gaïa, mais aussi d’innombrables collectifs humains en transition de l’arrachement vers la relation) acculés à la légitime défense contre les modernisateurs, à lutter pour que la majorité des ressources fossiles soit laissée sous le sol et travaillant à préserver et nourrir les vitalités régénératrices.
À PROPOS DES AUTEURS
Cet ouvrage collectif a été rédigé par des spécialistes et des théoriciens français et étrangers des droits de la nature et du droit, sous l’égide des ONG Global Alliance for the Rights of Nature, End Ecocide on Earth et NatureRights. Ces associations internationales luttent pour la reconnaissance du crime d’écocide par le droit international et organisent depuis 2014 les Tribunaux internationaux des Droits de la Nature.
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Seitenzahl: 263
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Avec le soutien des ONG
NatureRights,
Global Alliance for the Rights of Nature,
End Ecocide on Earth
L’ouvrage Des droits pour la nature a été écrit dans le cadre du troisième Tribunal international des droits de la Nature qui s’est tenu à Paris en décembre 2015, parallèlement à la COP21. Un premier tirage brut de deux cents exemplaires, hors commerce et avant correction, a été diffusé lors de ce tribunal, en partenariat avec le Mouvement Utopia.
Les coordinateurs.trices de ce livre, ainsi que les Éditions Utopia, ont souhaité le mettre à la disposition d’un public plus large. Un travail éditorial et de correction a été effectué afin de rendre cet ouvrage plus fluide et d’éviter les répétitions, fréquentes dans le cas d’un ouvrage collectif. Il diffère donc quelque peu du livre qui a été diffusé en décembre 2015, mais bien sûr, les textes des auteur.ices retenu-es ont été respectés.
C’est un ouvrage collectif, rédigé par dix sept contributeurs.rices venus d’horizons géographiques et disciplinaires divers, majoritairement des juristes et des personnalités internationalement reconnues sur le thème de la justice planétaire. Ils/elles ne sont pas toujours d’accord sur les méthodes à utiliser, mais apportent un certain nombre d’éléments à la réflexion sur les droits de la nature.
Ce livre, coordonné par Samanta Novella, a été soutenu par les ONG NatureRights, Global Alliance for the Rights of Nature et End Ecocide on Earth.
La présente édition a été revue par Samanta Novella de l’association NatureRights, ainsi que par Myriam Michel et Anthony Foussard pour les Éditions Utopia.
par Valérie Cabanes1
Au nom du droit à la vie, l’homme a nécessairement le droit à un environnement sain. Au nom du droit à la paix, l’homme a nécessairement le droit à une gestion équitable et durable des ressources. Au nom du droit au développement, l’homme a nécessairement le droit à un environnement protégé.
Mais je pose la question : comment en est-on arrivé à dissocier l’humain et son environnement, par quelle prétention croyons-nous que l’environnement est une simple option ? N’est-ce pas la raison même qui a conduit l’humanité à construire son développement sur l’exploitation effrénée des ressources terrestres ? Comment peut-on regarder en spectateur la chute vertigineuse de la biodiversité planétaire sans sentir intimement qu’elle nous entraîne avec elle ? Comment constater l’effondrement des écosystèmes sans se souvenir que le maillage de la vie inclut l’humain dans sa chaîne ? Comment avons-nous pu oublier si fondamentalement ce que les populations autochtones du monde n’ont jamais renié : à savoir que nous appartenons à la terre et non l’inverse ?
Aujourd’hui la protection de l’environnement n’est plus seulement un droit de l’homme, c’est un droit qui devrait être accordé à la nature elle-même et un devoir qui devrait être imposé à l’humanité pour préserver la paix et les générations futures.
Ce devoir est bafoué par un système industriel déconnecté de la réalité scientifique concernant l’importance primordiale des écosystèmes pour maintenir la vie sur terre. En écologie, un écosystème désigne l’ensemble formé par une communauté d’êtres vivants et son environnement (biologique, géologique, édaphique, hydrologique, climatique, etc.). Les éléments constituant un écosystème développent un réseau d’échange d’énergie et de matière permettant le maintien et le développement de la vie. L’écosystème désigne donc l’unité de base de la nature. Unité dans laquelle les hommes, les plantes, les animaux et l’habitat interagissent au sein du biotope.
Rio + 20 a démontré que la transition énergétique, dont nous avons besoin pour inverser le cours de l’histoire, ne passera pas par des sommets où gouvernements et industriels négocient dans un jeu de marchandage une politique du « pollueur-payeur » qui ne freine que très peu une politique énergétique mondialisée, basée sur les énergies fossiles, dangereuse pour nos écosystèmes, et par là même pour l’avenir de l’humanité. Car, à l’heure actuelle, quand une catastrophe écologique est commise, qui est responsable ?
[…] L’actualité nous rappelle comment des sociétés profitent de flous juridiques et de conflits de juridiction pour commettre des crimes en toute impunité dans des zones de non-droit. C’est le cas de la société européenne Trafigura qui a produit des déchets toxiques montés à bord du Probo Koala en 2006, qui a refusé de payer la somme nécessaire pour les éliminer dans de bonnes conditions, qui les a exportés illégalement jusqu’à Abidjan et déversés illégalement dans cette ville. 100 000 personnes ont été intoxiquées, la société n’a jamais été inculpée pour avoir déversé ces déchets toxiques en Côte d’Ivoire et force est de constater que le droit international n’a pas joué son rôle.
Face à ces différents constats, une législation plus contraignante est nécessaire. Pour mettre un terme à la destruction de nos écosystèmes et garantir la paix et l’avenir des générations futures, il faut pouvoir s’attaquer aux donneurs d’ordres et non pas seulement aux sociétés qui commettent des crimes environnementaux, il nous faut faire sauter les verrous de la législation actuelle et court-circuiter la pression des lobbies exercée sur nos représentants politiques.
Il faut affirmer d’une part que l’homme et la nature sont intrinsèquement liés, et d’autre part que les générations futures ont des droits à vivre dans un environnement sain. Il faut donc que le droit international évolue pour que soit prise en compte la réalité des excès de notre monde industrialisé. Cela implique de faire du Vivant un sujet de droit. C’est une révolution philosophique du droit qui est en marche !
1.Valérie Cabanes, juriste, est porte-parole du mouvement End Ecocide on Earth. Elle est auteure du livre Un nouveau Droit pour la Terre, pour en finir avec l’écocide (Seuil, 2016). Elle a co-écrit le livre collectif Crime climatique Stop ! L’appel de la société civile (Seuil, 2015) et l’appel « Laissons les fossiles dans le sol pour en finir avec les crimes climatiques » lancé par cent personnalités du monde entier (http://crimesclimatiquesstop.org/).
par Christophe Bonneuil1
et Valérie Cabanes
L’Humanité est entrée dans une ère nouvelle caractérisée par le fait que les actions humaines sont devenues la contrainte géologique majeure sur la biosphère : l’Anthropocène*2
L’Anthropocène désigne cette nouvelle époque géologique de l’âge de la Terre où les activités humaines sont devenues forces telluriques. Né dans l’Occident colonisateur avec un modèle de développement basé sur la dette écologique, l’accumulation du capital et les énergies fossiles, il s’est désormais globalisé et les pays émergents n’en sont pas les moindres moteurs.
En passant des énergies-flux (renouvelables) aux énergies-stock (fossiles), la modernité industrielle a changé notre rapport au monde : de compagnons actifs, les êtres et processus animant la Terre sont devenus de simples « ressources » statiques, un grand extérieur à dominer et « mettre en valeur ». Un quart de millénaire plus tard, les scientifiques du système Terre diagnostiquent bien plus qu’une « crise » environnementale.
L’Anthropocène signale un déraillement géologique hors de l’Holocène (période de grande stabilité du climat et du niveau des océans pendant plus de 10 000 ans), et peut-être bientôt hors des « frontières » de ce que la Terre peut encaisser sans basculer brutalement d’état3. Le dérèglement climatique en cours en est un marqueur et un moteur majeur : si la planète se réchauffait de + 4° en 2100 comme dans le scénario « business as usual » du GIEC, la planète n’aurait jamais été aussi chaude depuis 15 millions d’années. Quant à l’extinction de la biodiversité, elle s’opère actuellement à un rythme (10 à 100 fois supérieur au rythme naturel d’extinction) jamais vu depuis 65 millions d’années. D’ici à 2050, on considère que 25 à 50 % des espèces auront disparu4. D’où une situation radicalement nouvelle : les terriens vont avoir à faire face dans les prochaines décennies à des états du système Terre auxquels le genre humain – apparu il y a deux millions et demi d’années – n’a jamais été confronté.
Nouvel âge géologique et nouvelle condition humaine, l’Anthropocène traduit aussi l’échec d’une posture de domination de « la nature » (singulière catégorie où les modernes rangèrent indistinctement toutes les entités et les êtres autres qu’eux), et d’une modernité qui promettaient d’arracher l’histoire à la nature, de libérer le devenir humain de tout déterminisme naturel. Gaïa*5 contre-attaque : les dérèglements infligés à la Terre font un retour en tempête dans nos vies (très inégalement cependant : les plus touchés par le dérèglement climatique sont les plus pauvres et les moins responsables de celui-ci), et nous ramènent à la réalité des mille liens d’appartenance et de rétroactions qui attachent nos sociétés aux processus complexes d’une Terre qu’on ne peut plus considérer comme stable à l’échelle du temps humain, ni extérieure, ni infinie.
En réponse aux évolutions scientifiques (de la nature aux écosystèmes, des écosystèmes au « système Terre ») la pensée des sciences humaines et sociales se renouvelle. Plus question de penser la liberté, la démocratie et le devenir des sociétés sans les flux de matière et d’énergie qui les trament et les relient à la vie de la Terre. Chaque projet de société suppose et génère son écologie, chaque économie-monde implique une écologie-monde, plus ou moins soutenable. Après avoir d’abord espéré une irénique réconciliation entre humains et non-humains, des penseurs comme Bruno Latour pensent la situation actuelle comme une véritable guerre des mondes. D’un côté les modernisateurs (humains, mais aussi machines et êtres vivants façonnés par le projet de domination de la nature) qui creusent toujours plus violemment la Terre et menacent de la consumer ; de l’autre les « terriens » (êtres non-humains et forces chtoniennes d’une irascible Gaïa, mais aussi d’innombrables collectifs humains en transition de l’arrachement vers la relation) acculés à la légitime défense contre les modernisateurs, à lutter pour que la majorité des ressources fossiles soit laissée sous le sol et travaillant à préserver et nourrir les vitalités régénératrices. La longue marche des réfugiés environnementaux (trois fois plus nombreux que les déplacés de guerre) et des maladies tropicales ou la sourde occupation des zones à défendre, la violence des typhons comme le cri des Pacific Climate Warriors6 (« nous ne coulons pas, nous luttons ! »), témoignent de cet immense affrontement.
La pensée juridique évolue à son tour : face à la menace de basculement du système Terre vers des états dommageables à la grande majorité des humains, les juristes avancent le concept de « sûreté de la planète » comme nouvelle norme juridique. Et ils nomment « écocide » « les crimes les plus graves contre l’environnement qui, en temps de paix comme de conflit armé, portent atteinte à la sûreté de la planète7 ». En violentant et jetant sur les routes des dizaines de millions de réfugiés climatiques (22 millions de réfugiés climatiques aujourd’hui, 250 millions annoncés par l’ONU en 2050), en attisant injustices et tensions géopolitiques, le dérèglement climatique, écologique et géologique en cours menace toute perspective d’un monde plus juste et solidaire, d’une vie meilleure pour le plus grand nombre. Pourraient ainsi être annihilées les fragiles conquêtes de la démocratie et des droits humains et sociaux. Aussi, après la vague de conquête des droits individuels et politiques puis celle des droits sociaux, convient-il d’inventer et obtenir de nouveaux droits sécurisant la Terre et ses habitants.
C’est là une lacune du droit international. Des déclarations comme celle de Stockholm (1972), de Rio (1992), de Vienne sur les droits de l’homme (1993) ou de Copenhague (2009, engageant la communauté internationale à ne pas dépasser + 2 °C de réchauffement global) affirment notre droit à un environnement sain. Mais rien aujourd’hui ne permet aux victimes actuelles d’injustices environnementales ou aux générations à venir de réclamer la mise en œuvre de ce droit. Aucune sanction n’est prévue pour ceux qui menacent ce droit alors qu’il en va de la pérennité des conditions de la vie sur terre.
Certains pays montrent la voie. En juin dernier, un tribunal de La Haye a donné raison à la plainte de 886 citoyens contre leur gouvernement. Les plaignants avaient demandé aux juges de qualifier un réchauffement climatique de plus de 2 °C de « violation des droits humains ». Le tribunal leur a donné raison en ordonnant à l’État néerlandais de réduire d’ici 2020 les émissions nationales d’au moins 25 %, « en raison de son devoir de vigilance pour protéger et améliorer l’environnement ».
Mais il faut aller plus loin. Comme Condorcet ou l’abbé Raynal surent le faire à propos de l’esclavage, osons affirmer que les émissions excessives – par rapport au seuil de 2 °C par exemple – de gaz à effet de serre méritent la qualification de « crimes », et que les 90 entreprises et leurs actionnaires majoritaires (parfois des États) qui font des profits en émettant à elles seules les deux tiers des émissions globales ont des comptes à rendre aux victimes du dérèglement climatique8. Dotons la cour pénale internationale de moyens à la hauteur des enjeux de l’Anthropocène pour stopper l’écocide en cours. Une réforme devra lui permettre de punir les crimes écologiques les plus graves, mais aussi de prévenir, en imposant des mesures conservatoires, des projets manifestement dangereux pour la sûreté de la planète. On ne peut que suivre Latour, Haraway ou Viveiros de Castro pour qui le pire ne sera évité que si les « terriens » (ceux qui savent qu’ils appartiennent à la Terre) l’emportent par leurs luttes et par le droit sur les « modernes » (ceux qui croient que la Terre leur appartient).
1. Christophe Bonneuil, historien, est co-auteur de L’événement Anthropocène. La Terre l’histoire et nous (Seuil, 2013) et dirige la collection « Anthropocène » aux éditions du Seuil.
2. Les mots suivis d’une astérisque renvoient au glossaire où ils sont explicités.
3. Will Steffen et al., « Planetary boundaries : Guiding human development on a changing planet », Science 347, 1259855 (2015).
4.http://www.millenniumassessment.org/documents/document.354.aspx.pdf
5. Les mots suivis d’un astérisque renvoient au glossaire (p. 193) où ils sont explicités.
6.http://350pacific.org/
7. Laurent Neyret (dir.), Des écocrimes à l’écocide. Le droit pénal au secours de l’environnement, Bruylant, 2015, p. 287 ; Valérie Cabanes, « Crime climatique et écocide : réformer le droit pénal international », dans Crime climatique Stop ! L’appel de la société civile, Seuil, 2015, pp. 101-116.
8. Richard Heede, « Tracing anthropogenic carbon dioxide and methane emissions to fossil fuel and cement producers, 1854-2010 », Climatic Change, vol. 122, 2014, pp. 229-41.
« Le problème n’est pas un problème technologique. Le problème n’est pas un problème de dioxyde de carbone. Le problème n’est pas un problème du réchauffement de la planète. Le problème n’est pas un problème de déchets. Toutes ces choses ne sont que des symptômes du problème. Le vrai problème est la manière dont nous pensons. Le problème est fondamentalement un problème de culture. »Thom Hartmann
par Virginie Maris2
La vie sur Terre traverse une crise sans précédent, souvent désignée comme la sixième extinction de masse3. Les activités humaines affectent pratiquement tous les taxons et tous les biomes de la planète. En parallèle de cette crise écologique, le concept de « Nature » a suscité de farouches critiques au cours des trente dernières années. Aujourd’hui, écologistes, scientifiques et décideurs politiques évitent scrupuleusement le terme de « nature », préférant aborder les questions de conservation en parlant de « biodiversité », d’« environnement » ou encore de « services écosystémiques ». Au point que l’on peut dire qu’aujourd’hui la « Nature » comme réalité et comme concept est à l’agonie, si ce n’est complètement morte. L’idée même d’Anthropocène4 vient confirmer le constat selon lequel nous vivons dans un monde entièrement façonné par les humains. Mon objectif dans ce texte est de montrer qu’il est à la fois nécessaire et désirable de ne pas enterrer trop vite l’idée de nature, mais au contraire de lui redonner vie, et même de réhabiliter une pensée de la nature sauvage. […]
La dichotomie entre culture et nature, humains et non-humains, se trouve traditionnellement au cœur de la vision occidentale du monde. Or, ce dualisme est aujourd’hui ébranlé du point de vue conceptuel comme du point de vue empirique.
D’un point de vue conceptuel, les critiques de la dichotomie entre nature et culture ont pris deux formes opposées : soit en montrant que la nature est un produit de la culture, comme l’exposent de nombreux travaux en anthropologie5, en sociologie6 ou encore dans le champ de l’écoféminisme7 ; soit en montrant que la culture est un processus naturel, comme le supposent les sociobiologistes ou les psychologues évolutionnistes8.
Dans les deux cas, la séparation entre les êtres humains et la nature s’estompe en faveur d’un continuum d’êtres, de processus et d’espaces plus ou moins anthropiques.
D’un point de vue empirique, l’espace disponible pour la nature sur Terre diminue. Plus de sept milliards d’êtres humains occupent les deux tiers des terres émergées de la planète9. Les zones restantes sont soit sous une glace permanente soit menacées par diverses activités humaines. Si l’on définit la nature sauvage comme les portions de la Terre qui seraient totalement à l’abri des influences humaines, il ne reste probablement plus rien de tel ailleurs que dans les plus hautes montagnes, les profondeurs des océans et sur les calottes glaciaires, et encore, toutes ces régions se trouvent aujourd’hui menacées par le réchauffement climatique d’origine anthropique.
Mais quel sens peut bien prendre la protection de la nature si la nature n’existe plus ? Comment penser la conservation, et quoi conserver, dans ce nouvel âge de la Terre caractérisé par l’omniprésence humaine ? Cela fait longtemps déjà que les « protecteurs de la nature » sont devenus des « gestionnaires de la biodiversité »10.
Mais au-delà des mots, l’intuition qu’il existe quelque chose à préserver dont nous ne sommes ni les propriétaires ni les ingénieurs, que la nature nous préexiste et qu’elle exige de nous respect et humilité, cette intuition-là restait un fondement de la conservation. Or aujourd’hui, même dans les communautés dédiées à la nature, tant au niveau des sciences de la conservation que des politiques publiques ou de la gestion des espaces naturels, on observe également une forme de disparition de la nature, via son absorption et son engloutissement dans les sphères techniques, économiques et bureaucratiques.
Une première modalité de cette disparition de la nature est son absorption dans la sphère technique, la multiplication et la complexification des techniques de conservation tendant à flouter la distinction entre nature et artefacts. La conservation de la biodiversité dispose en effet d’un ensemble grandissant d’outils techniques et biotechnologiques pour conserver, restaurer ou recréer la nature. Outre les traditionnelles politiques d’enclosure, les habitats naturels sont soumis à des mesures de gestion de plus en plus intrusives : l’éradication des espèces exotiques, le renforcement des populations par réintroduction de spécimens élevés en captivité, la colonisation assistée, la transplantation d’embryons ou même les tentatives de résurrection d’espèces par clonage, jusqu’ici infructueuses. Face à cette intensification du recours à des outils fortement dépendants des technologies pour conserver ou restaurer la biodiversité, il devient de plus en plus difficile de distinguer le naturel de l’artificiel, même dans un champ traditionnellement dédié à la protection de la nature.
Une deuxième modalité de dilution de la référence à la nature relève de son absorption dans la sphère économique qui transforme la nature en marchandise. On observe actuellement une tendance grandissante à intégrer la conservation de la biodiversité dans une logique strictement économique. Dans les années 1990, les évaluations monétaires de la biodiversité et des services écosystémiques ont proliféré. Les institutions se sont approprié ces travaux qui sont aujourd’hui devenus un outil incontournable des politiques publiques, comme en témoigne l’obligation pour tous les pays membres de la Communauté Européenne de produire une évaluation de la biodiversité et des écosystèmes sur leur territoire, dans le cadre du projet européen « Horizon 2020 ». L’idée sous-jacente est que pour protéger la nature il faut être capable d’internaliser dans le système économique les bénéfices qu’en tirent les êtres humains et les coûts induits par sa dégradation. Pour les partisans de cette approche, « la biodiversité doit se payer d’elle-même11 » ou, mieux encore, la conservation ne doit plus être une contrainte économique mais une opportunité. Pour atteindre cet objectif, de nouveaux mécanismes de conservation inspirés du marché ont été développés, tels que la comptabilité verte, les banques de compensation ou les paiements pour services écosystémiques.
La troisième modalité d’absorption peut être qualifiée de technocratique. Elle consiste à assimiler la nature dans d’immenses banques de données : les sciences de la biodiversité ont embrassé, avec fierté et enthousiasme, l’ère du Big Data. Tout se passe comme si les scientifiques, incapables de ralentir le rythme effréné de l’érosion de la biodiversité, se précipitaient pour recueillir toutes les informations possibles, de la plus petite à la plus grande échelle. Un bio-panoptique géant est érigé ; des milliards de données sont collectées chaque jour, depuis le stockage à grande échelle de gènes jusqu’aux images satellitaires permettant de suivre l’évolution de l’occupation des sols au niveau planétaire. Les progrès technologiques fulgurant des dernières années ont permis une croissance exponentielle des capacités de relevé, de saisie, de stockage et de traitement des données, mais cette ruée vers la donnée implique une standardisation et une simplification d’informations diverses et hétérogènes. Cela tend à gommer le caractère complexe si spécifique aux systèmes écologiques et à la vie en général12. Dans de nombreux contextes, la capture de données qui devrait être un moyen pour mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes ou pour formuler de meilleures recommandations pratiques devient une fin en soi. Les données sont accumulées sans idée précise sur la façon dont elles pourront être traitées afin d’en extraire des informations utilisables ou des recommandations pratiques.
Ces trois mutations caractéristiques de l’évolution de la protection de la nature et de la conservation de la biodiversité lors des deux dernières décennies ont progressivement transformé la nature en artefact, en marchandise et en banques de données, au sein même des institutions et des communautés scientifiques et professionnelles qui avaient placé la protection de la nature au fondement de leur mission.
Et voilà qu’aujourd’hui la Terre tout entière serait entrée dans l’ère de l’Humain. Nous serions – enfin ! – partout chez nous. Rivalisant avec les forces telluriques et cosmiques, les êtres humains auraient, lors des deux derniers siècles, gravé dans son écorce un nouvel âge de la Terre, l’Anthropocène. Mais si puissants soient-ils, il faut bien convenir que ces architectes ont opéré à l’aveugle, le dérèglement climatique représentant le symptôme le plus spectaculaire de cette entreprise d’assujettissement radicale de la nature aux finalités humaines : à travers l’extraction effrénée des ressources fossiles, la société industrielle a consumé en un peu plus d’un siècle l’énergie accumulée pendant des millions d’années dans le sol. Les conséquences sont tragiques : l’atmosphère, cette enveloppe protectrice et nourricière qui a permis le développement de la vie et la multiplication de ses formes, se trouve si chargée de CO2 qu’elle devient aujourd’hui une menace. Si l’on écoute les discours dominants de la nouvelle science de l’Anthropocène, il serait encore temps de réajuster le tir et d’utiliser la force et l’ingénierie humaines à des finalités qui soient enfin soutenables pour l’humanité.
Ce nouveau grand récit de l’Anthropocène se caractérise par trois éléments récurrents. Premièrement, la Terre y est considérée comme une planète globalisée. Les éléments centraux des sciences de l’Anthropocène sont « l’atmosphère, la biosphère et les océans13 ». L’Anthropocène nous parle de l’histoire globale du système Terre comme s’il était observé de l’extérieur, nous projetant dans une échelle spatiale déconnectée de l’action politique et des choix individuels. Deuxièmement, l’influence humaine sur la nature n’est pas envisagée comme le résultat de choix et d’actions individuels, mais le produit de l’humanité. C’est l’espèce humaine dans son ensemble qui est devenue un agent géologique. Ce faisant, les responsabilités historiques de certains groupes et le pouvoir politique des individus se diluent dans un ensemble vaste et homogène, Homo Sapiens, dénué d’inscription concrète dans des prises de décision et des rapports de force. Enfin, la crise écologique est appréhendée comme un problème d’ordre technique et scientifique. Le défi auquel nous faisons face s’adresserait avant tout aux scientifiques et aux ingénieurs à qui incomberait la tâche « difficile mais excitante » de « guider l’humanité vers une gestion environnementale globale soutenable »14. Or ces trois caractéristiques du nouveau grand récit de l’Anthropocène convergent vers la même impasse : les individus se trouvent dépossédés de leur responsabilité morale et de leur capacité politique à être acteurs dans la recherche de solutions. L’avenir de la Terre et celui de l’humanité se trouvent entre les mains des institutions mondiales, des scientifiques et des ingénieurs.
Dans cette dernière section, je ne prétends pas développer une nouvelle conception de la nature « prête à l’emploi » mais seulement en esquisser les contours. Je suggère pour cela de souligner trois caractéristiques qui devraient inspirer une nouvelle représentation de la nature et notre responsabilité à son égard : son extériorité, son altérité, et son agentivité.
La nature peut être considérée comme cette part de réalité que nous n’avons ni créée, ni conçue. Nous devons cesser d’absorber et d’avaler tout ce qui nous entoure comme d’inconscients macrophages. Il est urgent de reconnaître l’extériorité de la nature, d’accepter que nous ne sommes pas les créateurs de la Terre où nous vivons, ni des êtres vivants avec lesquels nous la partageons. Nous devons mettre un terme au délire tyrannique dans lequel les fantasmes de la modernité nous ont engagés. Sans une telle réaffirmation de l’extériorité d’un monde naturel qui nous entoure et nous préexiste, il est impossible de construire notre propre subjectivité. La reconnaissance de cette extériorité serait un premier pas vers une conception de la conservation de la biodiversité qui puisse transformer l’arrogance humaine en une posture d’humilité.
L’humanisme et l’anthropocentrisme caractéristiques de la modernité occidentale s’appuient sur la réciprocité entre agents moraux. Nous accordons notre considération morale à la mesure de ce que nous reconnaissons de nous-même dans l’autre. Ce trait narcissique de l’humanisme, s’il a permis de fonder une communauté morale au sein de groupes culturels homogènes comme les hommes blancs occidentaux du temps des Lumières, se révèle incapable de produire le cadre éthique nécessaire aux sociétés pluralistes et globalisées dans lesquelles nous vivons aujourd’hui. La reconnaissance de l’altérité d’autrui et l’éloge de la différence sont des éléments bien mieux adaptés aux défis moraux contemporains que la recherche désespérée de ressemblances. Reconnaître l’altérité de la nature, l’accueillir comme une richesse plutôt que de tenter de l’annuler, serait une seconde étape vers un rapport à la nature fondé sur la reconnaissance plutôt que sur l’assimilation.
Depuis que les humains construisent des maisons, les hirondelles construisent leur nid sous leurs toits. On peut considérer qu’en ce sens elles ne sont pas indépendantes des activités humaines. Mais les hirondelles ne sont pas pour autant des objets hybrides à mi-chemin entre humains et non-humains. Elles ne sont que des hirondelles. Les considérer comme des composites hybrides issus d’une longue co-évolution avec les êtres humains, charriant dans leur vol tout un ensemble de représentations, de symboles et de valeurs culturelles15, c’est ignorer le fait que les hirondelles vivent leur propre existence d’hirondelles, avec leurs sentiments, leurs intentions et leurs potentialités qui sont irréductibles à des finalités ou à des représentations humaines. Une profonde considération pour l’autonomie des êtres de nature constituerait une troisième étape vers un rapport à la nature dans lequel la domination serait remplacée par le respect.
Alors que les technophiles et les écologistes entonnent le requiem pour une nature défunte, la nature elle-même ressurgit partout et sans crier gare. Et ce n’est pas seulement la nature paisible des jardins et des campagnes, mais, pour le meilleur ou pour le pire, une nature sauvage, indomptable, hors de notre contrôle et étrangère à nos desseins. Les loups sont de retour dans presque toutes les montagnes françaises. La loutre, presque éteinte en France dans les années 1980, se rétablit progressivement le long des rivières de Bretagne. Même les grandes villes sont devenues des habitats pour la faune sauvage : les coyotes se promènent dans les rues de Chicago et les renards explorent les jardins londoniens en quête de nourriture ; les chiens de prairie colonisent la banlieue de Denver ; le faucon pèlerin niche dans les plus hauts toits de New York… De toute évidence, ces histoires sont anecdotiques face au déclin de la biodiversité. Cependant, elles offrent les perspectives d’une cohabitation possible entre êtres humains et faune sauvage. Recadrer la crise écologique serait l’occasion de reconsidérer notre manière d’accueillir l’altérité et de s’en s’accommoder, en laissant l’espace nécessaire à une libre circulation des processus naturels autonomes et pour la vie des entités non-humaines.
Point de définition : qu’est-ce que l’anthropocentrisme ?
La conception utilitariste et anthropocentrée* de la nature se traduit dans la plupart des cadres juridiques occidentaux qui favorisent l’exploitation des « ressources humaines et naturelles ».
D’après Val Plumwood (1939-2008), l’anthropocentrisme est un syndrome complexe induisant une hyper-séparation de l’humain et de son écosystème naturel. Il se considère alors comme une espèce privilégiée et réduit le monde non-humain à sa seule utilité instrumentale. L’anthropocentrisme distingue l’être humain du reste du vivant comme seul agent doté d’une conscience, son essence ne repose plus sur son animalité mais sur des éléments tels que sa raison, sa culture ou son âme. Pour beaucoup, cette vision de l’humain et de la nature reste la seule ligne de conduite prudente, rationnelle ou même possible.
L’anthropocentrisme déforme nos perceptions et raisonnements. En déniant notre animalité et notre appartenance à la nature, nous devenons insensibles aux limites et interconnexions inhérentes au monde du vivant et nous nous percevons comme « écologiquement invulnérables ». Ainsi, le Réductionnisme moderniste et colonial est en grande partie responsable de la crise écologique actuelle. Il prône une croissance sans limite et une appropriation totale du vivant par la technologie. Le discours capitaliste réductionniste cherche à anéantir l’idée d’une nature créative et indépendante car sous forme active et intelligente, le vivant n’est plus aussi facilement réductible à un objet d’appropriation et de destruction16.
Anthropocentrisme : l’histoire d’une séparation
Mais qu’entendons-nous par « Nature » ? Comment en sommes-nous venus à nommer un ensemble qui désigne tous les éléments du monde vivant à l’exception de l’être humain ? Un tout dont nous nous sommes soustraits pour l’observer de l’extérieur. Dans les sociétés occidentales, nous nous situons hors du monde, à la surface d’une nature-objet, réduite à ses potentialités énergétiques.
Cette perception est le fruit d’un dualisme nature-société aux racines historiques profondes, véhiculant au fil des siècles une image utilitariste de la nature réduite au rang de ressource naturelle, qui ne sert qu’au développement humain.
Historique d’une hyper séparation forgée au fil du temps
Agriculture (néolithique)
La révolution néolithique agricole change la représentation de l’être humain, il s’applique désormais à maîtriser les cycles de la nature en sélectionnant plantes et animaux. Pensée rationnelle, dualisme philosophique (VIe siècle av. J.-C. & Antiquité)
Un fort dualisme se développe entre l’esprit et la matière. Sous l’influence de Socrate, la primauté revient à l’esprit sur la matière.
Monothéisme (Chute de l’Empire romain, Moyen Âge)
Le dualisme entre esprit et matière se renforce, l’humain possède la Terre et aspire à rejoindre les cieux, au détriment des préoccupations matérielles et terrestres. Le Christianisme renforce la vision anthropocentriste : dès la Genèse, l’être humain est séparé du reste de la Création. Lui seul est créé à l’image de Dieu. Il en est fait symboliquement maître en recevant le pouvoir et le droit de nommer les autres êtres vivants.
Humanisme (Renaissance)
La nature n’est plus perçue que comme une terre à exploiter, pour que l’humain puisse savourer sa liberté et son indépendance. Les humanistes lui prêtent des capacités intellectuelles théoriquement sans limites, ce qui le place bien au-dessus des non-humains.
Cartésianisme/rationalisme scientifique (Lumières XVIIe siècle)
