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Une passion intense, auréolée de musique, dans un cadre réputé austère
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Seitenzahl: 94
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Note de l’auteur
Chassés du paradis
Le chemin
Le premier degré de l’inattendu
Le second degré
La sensibilisation
Communion
Le temps suspendu
La fêlure
Retrouvailles
La rupture
Épilogue
Ce texte est la reprise, minime, d’un texte écrit il y a plus de trente ans. Si je n’ai pu m’extraire de quelques données autobiographiques, elles n’ont constitué qu’un point de départ de l’écriture romanesque.
Ce qui m’a semblé plus intéressant et qui m’a le plus étonné c’est la consistance des personnages qui a évolué vers l’autonomie au fil de la conception et de l’écriture : ainsi le personnage d’Eva qui au début de son évocation rappelait des traits ou ressuscitait des images de femmes que j’avais croisées et qui avaient attiré mon attention est-il devenu autonome au point que cette Eva ne dépend plus de personne, est devenue vraiment la seule Eva du roman.
S’il y a une vérité, c’est celle qui, comme l’écrivait Francis Scott Fitzgerald, celle qui se plie à l’exactitude de l’imaginaire.
Plus l’on monte haut, plus la chute est douloureuse. Il faut tant de temps pour gravir la montagne, si peu de temps pour dévisser, tant de temps pour bâtir et si peu pour subir la ruine. L’approfondissement d’un amour et la réalisation de sa plénitude se font à petits pas, petits signes, petits échanges, petits contacts, petits touchers ; son écroulement peut venir d’un coup du destin brutal et instantané. Cruelle destinée qui fait connaître l’effondrement de ce qu’il a fallu tant de patience à élever et au moment où l’on croyait d’autant plus pouvoir s’y abandonner que ce moment avait été long à atteindre ! Adam et Eve ont été chassés du paradis terrestre non pas tant pour avoir cédé à la tentation de consommer un fruit de l’arbre de vie et de science mais pour avoir désobéi à un ordre divin (en lui-même peu compréhensible, d’interdire l’accès à la vie et à la science).
Jean et Eva qui s’étaient connus puis aimés au travail, qui venaient à la suite d’une longue évolution d’accéder au bonheur paradisiaque de tout partager, voyaient ce bonheur lacéré par une annonce de mutation aussi banale que triviale qui signifiait la séparation. Il avait fallu tant de temps pour le connaître et ils y étaient venus si spontanément, il était si intense qu’ils l’avaient cru hors du temps. L’amour, le grand amour n’était-il donc qu’une illusion ? Les amants ne devenaient-ils tels que pour devoir se séparer ? Fallait-il donc être punis, sans avoir commis de faute de désobéissance, pour s’être laissés vivre une passion partagée ? Cette passion ne pouvait-elle se prolonger dans le temps et était-il fatal qu’elle cède à un événement ?
La cruauté de leur sort était d’autant plus brûlante que le feu les avait réchauffés, que cette chaleur était encore présente dans leurs corps et dans leurs cœurs, qu’elle était là, qu’ils la sentaient en permanence. Non, leur amour n’était pas une illusion mais bien une réalité, une donnée existentielle et il faudrait voir mourir cette réalité ? C’était la malédiction qui se prolongeait depuis Adam. Ils ne connaissaient sur le coup ni parjure ni révolte mais étaient écrasés de douleur, assommés par le destin. Comment résister, comment survivre ? Comment reprendre une vie, des vies séparées, l’un sans l’autre ? Ils ne pouvaient envisager que la vie, leur vie reprenne, peut-être chacun avec un ou une autre ?
Jean Costre en huit années de fonction avait acquis une stabilité professionnelle et morale qui renforçait grandement sa sérénité. A l’aise dans son statut, fidèle à ses premiers buts il manifestait une constance dans l’action qui favorisait une adaptation qu’il perfectionnait pendant qu’il la savourait en exerçant tous les jours. Quand il s’arrêtait un moment pour contempler son existence, il remerciait le ciel de lui avoir donné une pleine félicité dans le passé et de l’avoir fait vivre, en conformité avec le caractère des hommes de sa Flandre natale, avec le goût du travail bien fait conforme à l’idéal d’action et de justice qui l’habitait. Sa vie semblait s’être déroulée dans une grande régularité habitée d’une non moins grande volonté. Il était né pendant la guerre mais n’en avait hérité que la faculté de ses parents de résister et de surmonter les événements ; il avait traversé l’après guerre dans les privations et le tout relatif confort d’un milieu modeste mais l’exiguïté de sa condition avait été complètement gommée par la chaleur et la richesse de la vie familiale et pour tout l’or de Crésus ou des Rotschild il n’aurait voulu changer rétrospectivement sa première jeunesse. Fils de famille nombreuse, il avait pris l’habitude de se frotter aux autres, de se dénicher un petit domaine de tranquillité strictement personnelle, et aussi de trouver du réconfort dans les relations avec les autres. Se protégeant lui-même, il se protégeait facilement des agressions des autres mais jouissait en même temps de la nécessaire relation à autrui. Issu des classes moyennes, il avait toujours été à l’aise tant vis-à-vis des plus dotés que lui que vis-à-vis des moins favorisés ; en faculté il n’avait fait aucun complexe devant les camarades beaucoup plus fortunés et, tout fier de sa culture qu’il était, il avait su rester simple et direct avec les enfants prolétarisés dont il s’occupait la durée d’un camp chaque année.
Le première césure réelle de son existence avait été celle de son service militaire ; par préjugé intellectuel, il avait refusé l’école d’officiers, ce qu’il ne regretterait que bien plus tard. Très à l’aise dans la masse des appelés dont le caractère fruste ne voilait pas la sincérité, il n’avait pas supporté l’idiote tyrannie des sous-officiers qui faisaient d’un règlement suranné toute leur philosophie, pas plus que l’ignorance distante où se plaçaient les officiers par rapport à l’homme de troupe. Si encore on lui avait appris à faire la guerre, à manier les armes dans des conditions telles que cet apprentissage pût paraître adapté à une défense éventuelle de sa patrie ! Mais le temps se passait à effectuer des corvées, à tourner dans une grande cour grillagée, à manier des fusils antiques qui auraient dû être réformés ; seules les marches le satisfaisaient parce qu’il y retrouvait un contact prolongé avec la nature : faire trente kilomètres à pied de nuit, même chargé, lui était un plaisir ; désherber avec un couteau de cuisine les interstices des pavés entourant le bâtiment du commandement était pour lui une inanité. Passer son temps à faire des choses qui n’avaient pas le moindre sens, qui n’allaient même pas dans le but d’un entraînement à la défense lui avait fait pressentir que lui, le favorisé affectif et culturel, se trouvait du jour au lendemain, par l’effet d’un décret qui lui était entièrement extérieur, un inadapté complet ; sa souffrance avait été assez vive pour le marquer de manière tout à fait prolongée : en bon flamand de souche il assimilait les duretés de la vie pour mieux en préserver les bons côtés et cette souffrance il l’avait mémorisée pour mieux apprécier plus tard la réalité des situations : quand devenu juge des enfants il se trouverait confronté à la terrible décision d’enlever des enfants de leur milieu, il ferait référence à cette fraction de vie et rapporterait au but qu’il recherchait le traumatisme qu’il allait imposer. Jamais il ne pourrait prendre une décision abstraite, sortie du contexte de l’enfant auquel elle allait s’appliquer : le mieux irréel aurait été vécu par lui, juge, comme un illogisme doublé d’une absurdité. Certains l’avaient parfois critiqué de risquer de laisser des enfants dans des situations pathogènes : il n’avait jamais douté que les risques qu’il prenait, cas par cas, étaient justifiés parce que, soit le traumatisme de la situation créée aurait été démesuré par rapport au résultat escompté, soit le profit avancé aurait été hors de portée de ceux auxquels on voulait l’imputer. Réalisme et motivation, réflexion pour l’action, il s’était senti porté par ces grandes idées quand il avait choisi pendant ses stages de magistrat de s’orienter vers la justice des mineurs. Il avait été amusé de voir ses collègues installés tomber les uns dans l’idéalisme désincarné, les autres dans une résignation fataliste et avait choisi sa voie : faire avec les moyens qu’il avait tout ce qui serait possible envers ces gosses pourvu que ce fût adapté à leur situation. Pour cela il fallait étudier les techniques offertes par les sciences humaines ou psycho-médicales sans les déifier bêtement. Il rapportait tout ce qu’il découvrait à son bon sens et ne reculait pas devant le refus de ce qui le choquait ; la psychologie des profondeurs n’aurait pas de prise sur lui, pas plus que le pragmatisme musclé des tenants à courte vue de l’autorité. Il ne marchait que s’il savait où il allait et avec quelles chaussures il allait y aller ; il lui paraissait préférable de rester sur place que de se lancer dans un brouillard éthéré : il savait prendre des risques mais il ne l’aurait pas fait au hasard. Toute décision devait se conjuguer avec sa logique personnelle.
Même réflexion, même supputation, même pesée quand il envisageait de mettre en détention un grand gosse : l’armée avait eu l’autre avantage pour lui de faire de la prison une réalité vécue. Il avait été bouclé huit jours dans une cellule militaire collective parce qu’il n’avait pas aperçu une patrouille et que d’un trottoir à l’autre il n’avait pas salué le capitaine qui marchait de l’autre côté de la rue : sa bonne foi était manifeste, il en avait fait état sincèrement sans s’excuser parce qu’il n’était pas culpabilisé mais l’évidence n’avait pas traversé l’esprit de l’officier dont le caractère borné n’avait pas honoré le grade. Celui-ci avait appliqué à la lettre un règlement que l’auteur de la sanction devait croire lui-même, du moins il faut l’espérer, idiot et Jean avait écopé de huit jours de prison, confirmés par le colonel puis le général comme si la distraction avait justifié la mobilisation de cette routine à sardines et de cette moelle à étoiles ; Jean, comme le dernier des rebelles, avait été jeté dans un réduit sombre où
