Dis-moi comment tu fais - Simone Scoatarin - E-Book

Dis-moi comment tu fais E-Book

Simone Scoatarin

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Beschreibung

Une série de documents qui, outrepassant l’opprobre, ont abordé ce sujet scandaleux.

Faisant fi de la censure liée à la façon d’assouvir nos fonctions les plus intimes, osons découvrir que faire « ça », activité humaine basique et quotidienne, présente des variantes insoupçonnées. Dans ce but, les voyages de l’auteure nous porteront aux quatre coins du monde, où fleuriront ses aventures en la matière. Bon nombre d’autres sources nourriront aussi le sujet, pour assouvir notre soif de connaissance et pour notre plus grand plaisir : documents historiques savoureux, extraits de littérature délectables et bien d’autres expressions artistiques qui, outrepassant l’opprobre, ont abordé ce sujet scandaleux ; sans oublier les blogs où, anonymat aidant, les auteurs... se lâchent ! Au total, un cocktail sans vulgarité, concocté avec humour, saupoudré de considérations éthiques, féministes et environnementales incontournables.

Grâce à cet ouvrage drôle et jamais vulgaire, découvrez que faire « ça », activité humaine basique et quotidienne, présente des variantes insoupçonnées.

EXTRAIT

Nombreux sont les petits coins, reliés ou pas à des fosses septiques, où il est contre-indiqué de jeter le papier, au risque d’engorger les canalisations ou de nuire à la fosse. Il est alors obligatoire de s’en débarrasser dans un panier prévu à cet effet, à portée de main. Mais pour qui a l’habitude de voir disparaître le PQ usagé, ces corbeilles à claire-voie où il s’entasse sont répugnantes au plus haut point, elles qui ne cachent rien de leur contenu, qui débordent souvent, et qui puent forcément. Ça ne sent pas la violette, aurait dit mon aïeule. On a du mal à s’y faire mais, le temps aidant, on s’y accoutume. Bien obligé. Sans aller pourtant jusqu’à développer un goût immodéré pour cette rusticité. Après de longs mois de ce régime sud-américain, ma première nuit européenne fut à Lisbonne. L’hôtel, de catégorie moyenne, offrait à mon sens des prestations époustouflantes, summum du luxe et du raffinement. Les draps étaient si blancs, si fins, empesés et doux à la fois ; la salle de bain d’une blancheur de neige. Tout était ivoirin, propre, impeccable, admirable, à ne pas en croire mes yeux.

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Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2018

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© Éditions Jourdan

Paris

http ://www.editionsjourdan.com

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ISBN : 978-2-39009-307-7 – EAN : 9782390093077

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Image de couverture : Toilette en or du musée Guggenheim de New York, Maurizio Cattelan.

simone scoatarin

" Dis-moicomment tufais "

Toilettes : histoire(s) & sociologie

« On ne parle malheureusement pas assez de tels problèmes.

On estime que ce que chacun fait aux cabinets ne regarde que lui.

Il n’en est rien. Cela concerne l’univers tout entier. »

Henry Miller1

1. Henry Miller, Lire aux cabinets, Gallimard, 1969.

Alors, parlons-en !

Le p’tit coin, où c’est ? Les toilettes, les W.C., les sanitaires, les lieux d’aisance, les cabinets, les chiottes, l’urinoir, les sanisettes, les gogues, les goguenots, les goguinettes (plus mignon), le caca-room, le pipi-room, les commodités, les feuillées, le petit endroit, les waters, le trône, les toilettes publiques, les latrines, les lavabos, les pissotières, les vespasiennes, les tinettes, le seau hygiénique, le pot, le pot de chambre, le vase de nuit, la chaise percée, le pistolet, le plat bassin. Ouf ! Même s’il en manque, quelle liste ! Quelle richesse !

Mais alors, qu’est-ce qui chagrine Miller ? À son grand regret, ce qui est tu, plus que les installations sanitaires elles-mêmes, c’est ce qu’on y fait. Il est vrai que le langage, incapable d’en parler de façon neutre, élude autant qu’il peut ce sujet, usant et abusant d’euphémismes. On tourne autour du pot. Se soulager passe assez bien. Infantile, on choisira faire pipi et faire caca. Conservateur et prude, on privilégiera la petite et la grande commission. Vulgaire, usant d’un style relâché, on ira pisser ou chier. Mieux éduqué, mais quand même faux jeton, on prétendra chercher les lavabos pour se laver les mains. Féru d’argot, on se rendra aux gogues pour couler un bronze, déposer le bilan, ou encore bien d’autres expressions imagées, non dénuées d’humour malgré leur grossièreté, témoignant d’une créativité notable en la matière.

Enfin, pour qui dispose d’un bagage verbal étendu, un poil pédant, un poil ridicule, un poil classieux, évoquer les fonctions excrémentielles en prenant des gants donnera aller à la selle. Une formule distanciée, aseptisée, médicalisée, méconnue cependant de bon nombre de locuteurs parmi lesquels, certains, supporters de la petite reine, ne connaissent de selle que celle du vélo. « Quand êtes-vous allé à la selle pour la dernière fois ? » Cette question les laisse cois. Encore heureux si le docteur ne les interroge pas sur leurs fèces, du ressort du proctologue, spécialiste en matières fécales.

Outre souffrir d’embarras intestinal, les malheureux patients sont en mal de mots. Ça fait longtemps que j’ai pas chié, voilà qui leur viendrait en toute franchise, mais… cela n’est-il pas trop familier, trop grossier, s’interrogent-ils par-devers eux, se retenant in extremis. Comment dire alors, quand les mots de tous les jours ne font pas l’affaire et que ceux du dimanche font défaut ? Contournant l’obstacle, ils éviteront de nommer la chose. Ça fait une paye que j’Y suis pas allé, balbutieront-ils, gênés. Bienvenu Y, accouru à leur secours pour faire allusion aux toilettes et à ce qu’on est censé Y faire.

Concernant ces fonctions naturelles, tout se passe comme si les mots perdaient leur abstraction, le propre du langage ; comme si, pour parler de Ça, les mots étaient aussi répugnants, aussi malodorants que ce qu’ils signifient. Aussi n’en parlera-t-on qu’avec des pincettes. Ou mieux, pas du tout. On évitera ce tabou !

Parfois pourtant, telle l’envie urgente, le sujet se fait pressant, et le dilemme verbal envahissant. Muriel Barbery2 l’illustre sur un mode très plaisant, mettant en scène le personnage de Madame Michel, concierge de son état, qui se voit conviée à dîner par un résident de son immeuble, M. Ozu, japonais. Ne voilà-t-il pas qu’au milieu du repas, prise d’une grosse envie, mais en proie à un embarras extrême, elle s’interroge en son for intérieur :

« Comment demande-t-on ceci dans le monde ? »

Et elle passe mentalement en revue Où sont les gogues, Voudriez-vous m’indiquer l’endroit, J’ai envie de faire pipi, Où sont les toilettes, Où sont les cabinets, sans qu’aucune de ces formulations ne la satisfasse, convenant à la situation présente ; toutes soulèvent des objections. Pourtant, bien obligée de formuler sa requête, elle finit par adopter, en désespoir de cause, la moins pire à ses yeux : « Où sont les commodités, je vous prie ?»

Si l’on s’intéresse à la partie haute du transit alimentaire, à savoir l’orifice buccal et sa fonction d’ingurgitation, ce qui tourne autour ne présente nul mystère. Il en est fait état abondamment et de toutes parts, si bien que ses fluctuations, selon les us et coutumes, les religions, l’hygiène et de multiples autres facteurs en jeu, nous sont bien connues. Et ce sujet primordial alimente pour l’essentiel nos conversations quotidiennes.

Par contre, concernant l’autre bout de la chaîne, digestion faite, motus et bouche cousue. Parler de cette fonction inférieure est non seulement méconsidéré, mais taxé de scatologique, et la pudeur la plus élémentaire impose de la passer sous silence. Résultat du non-dit : sans en rien savoir, mais égocentré, on suppute qu’autrui procède comme soi-même, et partout dans le monde ; on est confusément convaincu que modes, cultures, moyens techniques, morale, éducation, etc., ne sauraient influer en aucune façon sur le comment-faire-pipi-caca.

Même idée préconçue à propos des lieux dits « d’aisance » ; partant de l’idée que nous y sommes conduits par une fonction bien naturelle, commune à l’humanité tout entière, on se les figure grosso modo tous similaires ; et, forts de ce principe, nous en concluons à la hâte que les sanitaires dont nous sommes coutumiers coulent de source, qu’ils sont universels, autant dire « normaux ».

Or il n’est que de voyager Outre-Occident pour constater des usages fort variés, y compris dans ces domaines, découvertes qui conduisent à porter un regard neuf sur nos propres pratiques et à remettre en cause quelques certitudes, quelques a priori. Il va de soi que ces surprises seront plus fréquentes en cas de déplacements peu organisés, et si le gîte choisi n’affiche pas cinq étoiles, avec un confort dit « international » impliquant des toilettes conformes aux nôtres, dénuées par conséquent de toute originalité traditionnelle. Autant rester chez soi.

Honte à moi, ce que je viens d’avancer va se voir contredit illico par ce qui suit, une découverte inattendue, celle des commodités de l’aéroport de Tokyo, dont le caractère international incontestable s’accompagne néanmoins de surprises de taille. Une touriste française s’adressant par mail à un ami resté au pays en fait cette description savoureuse :

«La porte des toilettes de l’aéroport poussée, on bascule dans un autre monde... Lorsque l’on s’assoit sur le trône (je n’ose pas dire la cuvette des toilettes), on entend un bruit retentissant d’eau en cascade. D’où cela vient-il? Mystère! Pas de la chasse d’eau en tout cas. J’ai peu à peu deviné que cette source sonore avait pour fonction de couvrir tout bruit que nous pourrions émettre... J’ai été prise d’un fou rire incroyable, mais mes éclats de rire étaient assourdis par la cascade. Ensuite, va savoir pourquoi, c’est une furieuse envie de hurler qui m’a saisie, pour voir si mes cris seraient étouffés par la pseudo cascade. Mais là, un sursaut de dignité m’a retenue. Je me suis demandé si tous les bruits du corps étaient également inconvenants dans ce pays, s’il y avait une sonorisation des salles d’accouchement pour étouffer les hurlements des parturientes japonaises. Après cette première expérience, j’ai découvert que la sonorisation de toilettes était une constante au Japon, mais qu’il existait des variantes, par exemple un doux chant d’oiseaux accompagnant la chute d’eau, agrémentant l’épisode d’une note champêtre. Qui sait s’il ne serait pas possible de commercialiser en France un système similaire avec le barrissement d’un éléphant, assez puissant pour dissimuler à coup sûr la triviale réalité? »

Interrompons-nous un court instant pour un retour sur image chez M. Ozu, afin d’accompagner sa concierge au p’tit coin et pour découvrir que, dès 2006, un tel dispositif sonore existait chez les particuliers nippons, avec une variante musicale :

« Un fracas monstrueux, assaillant mes oreilles, manque de me foudroyer sur place. Ce qui est effrayant, c’est que je ne parviens pas à en identifier l’origine. Ce n’est pas la chasse d’eau, que je n’entends même pas, cela vient d’en haut et me tombe dessus. J’ai un cœur qui bat à tout rompre. […] un cataclysme dans la plomberie qui menace d’écroulement le quatrième étage? […] le son jusque-là indistinct se précise et, impensable, ressemble à du Mozart. Pour tout dire, au Confutatis du Requiem de Mozart. […] Je suis devenue folle3. »

Vu leur succès commercial, les Japonais ont parachevé leur invention avec un petit gadget de poche, destiné lui aussi à masquer les bruits incongrus aux toilettes, lorsque celles-ci sont dépourvues de la modernité précédente. Ainsi, que ce soit dans les W.C. publics ou privés, ce bruiteur portable simulant une chasse d’eau répondrait aux attentes d’une nombreuse clientèle de femmes, décrites comme timides, stressées, bloquées, craignant qu’on ne les entende. L’objet serait par conséquent une nécessité publique indéniable, un quasi bienfait humanitaire, à en croire son promoteur, Toto, numéro 1 japonais des sanitaires. Mais là ne s’arrête pas l’avantage de l’appareil. Toujours selon lui, afin de camoufler les sons inconvenants qu’elles pourraient produire, les Nipponnes ont la mauvaise habitude de déclencher la chasse à moult reprises. Insupportable gaspillage ! Impardonnable à l’heure de l’écologie et des économies d’eau4. Aussi le camoufleur de bruits parasites se voit-il promu à un bel avenir, d’autant plus qu’il peut, nous dit-on, faire l’objet d’un petit cadeau utile (vingt-trois euros) et de bon goût, pour l’avoir toujours sous la main.

Mais rejoignons Tokyo, son aéroport, et notre exploratrice qui n’est pas au bout de ses aventures :

«… Il y a aussi dans les toilettes une sorte de tableau de bord5 dont les boutons imagés actionnent au choix un jet de bidet (pour l’avant), une petite douche (pour l’arrière), un séchage à la chaleur (pour l’ensemble...), le tout réglable en chaleur et intensité à l’aide d’une manette. Je dois avouer que j’ai joué à actionner chaque bouton avec un certain plaisir, si bien que j’ai tardé à quitter ce lieu de perdition. Une demi-heure d’une expérience inoubliable et des plus intéressantes! Lorsque je suis sortie, heureuse et la mine réjouie, mon compagnon qui m’attendait avec les bagages m’a demandé pourquoi j’avais mis si longtemps. À quoi je lui ai rétorqué, le prenant de haut et drapée dans ma dignité, qu’on ne peut comptabiliser le temps consacré aux toilettes et qu’il était inconcevable de vouloir contrôler nos besoins les plus physiologiques.... »

Si notre compatriote manifeste un plaisir indéniable à ces fantaisies sanitaires, il est tout aussi évident qu’elle ne bée pas d’une admiration immodérée devant ces avancées high-tech, non plus qu’elle ne semble désireuse de leur importation en Occident. C’est au contraire avec un mélange teinté de moquerie et de condescendance qu’elle décrit le surinvestissement nippon des sanitaires, jugé excessif.

Certes, nos valeurs en la matière – pour autant qu’on puisse parler de valeurs en la matière – ne nous ont pas portés à nous préoccuper des bruits triviaux, et lutter contre ceux-ci n’est pas notre obsession. Mais nous en avons d’autres, les mauvaises odeurs par exemple, qui paraissent moins obnubiler les Nippons. Autre culture, autres mœurs…

On voit midi à sa porte, on souffre d’ethnocentrisme qui nous fait la vue basse et les idées courtes et toutes faites. Et quand on découvre que nos façons ne sont pas celles qui s’appliquent sous d’autres cieux, notre premier réflexe est de regarder de haut cet « autrement » qui, à n’en pas douter, est moins bien, moins intelligent, moins pratique, moins, moins, moins tout, très inférieur à ce qu’on connaît, à ce qu’on fait chez nous.

Et les internautes, que disent-ils du système nippon ? Ils se gaussent, égrillards, et leurs remarques ne manquent pas de pertinence :

— C’est la mort du PQ, dit l’un ! Comment cette industrie, ses consortiums vont-ils réagir, pour contrer ce péril ?

— Et si l’appareil se détraque, dit un autre ? J’ai que du plaisir à l’imaginer, honte à moi, c’est ma méchanceté foncière, conservatrice !

Pour varier les plaisirs, quittons les impeccables W.C. nippons pour nous rendre au Mexique, à Villahermosa, il y a environ trente ans, soit à l’époque même où Toto mettait au point ses toutes premières nouveautés. Voyager ouvre des horizons insoupçonnés.

À Villahermosa – Villahermosa signifie « belle ville », ce qui ne manque pas de piquant – dans ces années-là, la gare routière se résumait à peu de choses : un hall d’attente pas bien vaste et trois guichets. Mais n’allez pas croire à une fréquentation négligeable, car c’était le nœud des transports de toute la région ; et il y avait là, patientant dans leur jus, quelque deux cents personnes, pour beaucoup des Indios descendus du Chiapas.

Les horaires de bus étant fantaisistes, périmés ou non respectés, tout ce monde marinait dans la canicule et la promiscuité, campant de façon sommaire à même le sol, en famille. Et quand s’annonçait enfin l’autocar tant attendu, les effusions se faisaient démesurées, les embrassades étouffantes, inondées de pleurs. L’émotion était portée à son comble lors de la séparation finale, car, bien qu’on ait pu penser le contraire, il s’avérait que tous ne partaient pas. Hé non ! S’ils étaient venus si nombreux, c’était pour accompagner le voyageur en partance, pour le soutenir dans cette épreuve, pour l’assurer de leur affection débordante. Néanmoins, du fait de l’afflux incessant de nouveaux groupes, la gare ne désemplissait pas pour autant.

Cinq sièges et deux toilettes… pour quelque mille utilisateurs sur vingt-quatre heures. Les toilettes ? Dépourvues d’eau, dépourvues de papier (banal !), dépourvues d’un quelconque préposé permanent à l’entretien, bref, dépourvues de tout… hormis d’une cuvette.

Une fois la porte ouverte, refoulé par l’odeur infecte, on était tenté de la refermer tout aussitôt. En cas d’obstination, vos yeux s’en trouvaient exorbités devant le spectacle d’une totale abjection. Un véritable Temple de la Merde. Pyramidal ! Un Musée du colombin (sans que l’art précolombien y soit pour quoi que ce soit). Partout il y en avait. Dans la cuvette qui dégorgeait. Sur les bords de celle-ci – bravo les équilibristes ! Par terre – bonjour les flemmards ! En décoration sur les murs, en virgules, en fresques – œuvres d’artistes ? Ou d’imprévoyants manquant de PQ ? Et encore sur tous les bouts de papier souillés et chiffonnés qui jonchaient le sol, le recouvrant en totalité d’un épais tapis.

Spectacle grandiose à sa façon. Création collective sur le thème de la déjection. Typiquement typiques, ces deux toilettes offraient une synthèse de ce qu’on peut croiser de pire, un modèle dans le genre, un contre-exemple de gogues qui aurait pu figurer en bonne place au Guinness des records.

En contrepoint de ces W.C. spectaculaires, j’avais tout de même constaté à l’époque cette obstination généralisée des autochtones à mépriser la chasse d’eau quand bien même, par miracle, celle-ci fonctionnait à merveille. Impossible alors de lui imputer l’état déplorable des lieux. Ce comportement mexicain laissait perplexe. Mauvaise volonté de l’usager, refus du progrès, superstition, acte révolutionnaire, économie d’eau, quelle hypothèse fallait-il privilégier pour comprendre ce phénomène anti-sanitaire ?

Un comportement comparable vis-à-vis de la chasse d’eau peut s’observer dans un contexte très différent chez certains de nos écologistes. Soucieux d’économiser les ressources naturelles, ces militants s’appliquent à faire pipi sans tirer la chasse à chaque fois. Espèrent-ils ce faisant sauver la planète ? Toujours dans le même souci d’épargne, des procédés plus sophistiqués ont vu le jour afin de doser au plus juste le volume du déferlement, selon le principe à chacun selon ses besoins !

Prenant maintenant de l’altitude, nous nous rendrons chez les descendants des Incas6, sur l’Altiplano, à quelque 3 800 mètres. L’air s’y fait rare, le climat s’y fait austère.

Après une entière journée d’averses et de froid glacial, Puno offrait ce jour-là une petite embellie. Quoique la lumière fût pâlichonne, carrément pisseuse, l’humidité plombante, et la température à ne pas mettre le nez dehors, la pluie avait cessé. Il fallait en profiter pour se rendre à deux pas au lac Titicaca.

Qui dit « Lac » dit Lamartine, en nos esprits occidentaux formatés d’où s’élèvent aussitôt quelques vers de sa plume, chargés de romantisme :

On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadenceTes flots harmonieux. 

Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!

Pour ce qui était de l’obscurité ou des couleurs effacées, rien à redire, on était bien dans le ton : une terne grisaille étendait son hégémonie sur l’ensemble du paysage, rendant tout, ciel, montagne et lac, sale et triste. Pour le reste, il fallait oublier la poésie. Était également à proscrire toute association d’idées avec des visites antérieures à des lacs connus, qu’ils se nomment Annecy ou Léman. En effet, aux abords du lac, aucune allée asphaltée n’invitait à quelque promenade dominicale ou touristique comme on aurait pu s’y attendre, non plus qu’aucun aménagement à visée de loisirs aquatiques. À l’approche du Titicaca, les rues boueuses de Puno se transformaient peu à peu en une fange spongieuse et dense. Où la terre cessait-elle ? Où le lac débutait-il ? Impossible de le savoir, fourvoyés qu’on était dans un quartier misérable, une marina de bidonvilles dont les habitants pataugeaient à longueur d’année dans une gadoue épaisse, comme de la merde. De la merde ? Eh oui ! Le magma visqueux que l’on foulait en était constitué pour bonne part. Aucune incertitude à avoir. L’odeur nauséabonde et envahissante ne pouvait mentir ; et si quelque doute subsistait encore envers et contre tout, il suffisait pour confirmation de voir tous les gamins déculottés, accroupis pieds nus dans cette mélasse pour y déposer petits et gros besoins… Quant aux adultes, il était plus que probable qu’ils y apportaient aussi leur contribution, mais à la nuit tombée, quand l’obscurité totale permettait de conserver un semblant de dignité. Le Titicaca !

Effectuons à présent un saut dans un village du centre de l’Inde, sans divulguer son nom, attendu qu’il signifie lieu caché. C’est un endroit magique, élu capitale par un prince Rajput qui s’y fit édifier au xviie siècle un ensemble de palais et de temples dont la plupart demeurent désormais à l’abandon, au sein d’une nature luxuriante et indisciplinée. « Partout les flèches et les coupoles des édifices créent des images de rêve », annonce à juste titre la rubrique d’un guide.

Et de la terrasse du View Hôtel où je réside, la vue sur le palais du roi Bir Singh, aux murailles de grès rouge couronnées de chhatris, est aussi fantastique qu’annoncé. Plus que tout j’adore les chhatris, sortes de petits kiosques élevés sur des socles ; ces bâtis ajourés constitués de colonnes ou de colonnettes chapeautées de coupoles se détachent sur le ciel, nimbés d’un charme irrésistible, dévolus dans notre imaginaire aux rendez-vous galants des maharadjas de l’Empire moghol.

À cette heure matinale, le paysage estompé, fondu dans une grisaille embrumée, tient d’une vision de rêve, un rêve de miniature persane sur écran panoramique. À la base des remparts, comme pour les souligner, comme pour les mettre en valeur, un bras de rivière étale ses eaux stagnantes et verdâtres dont les tons et la texture contrastent avec le carmin de l’architecture moghole, en parfaite harmonie avec lui. L’eau croupissante s’agrémente de blocs rocheux cyclopéens, aux douces formes arrondies lissées par l’érosion, et quelques taches de végétation tropicale viennent parfaire le tableau. Si beau que l’on n’en croie pas ses yeux. Un rêve éveillé.

En contrepoint à ce sublime, un petit point. Un petit point noir au pied d’un rocher. Au milieu du cours d’eau, presque imperceptible à première vue, un tout petit point noir. Accroupi, un homme chie.

2. Muriel Barbery, L’Élégance du hérisson, Gallimard, 2006.

3. Ibid.

4. Selon une étude menée par Toto, « une fille tire en moyenne 2,5 fois la chasse d’eau et utilise ainsi en pure perte 15 litres d’eau de trop. Le petit gadget électronique permet de pallier l’absence de ce type d’équipement de confort et de réaliser des économies d’eau, ainsi que de réduire les rejets de CO2 dus au traitement des ressources usées gaspillées. »

5. Toto est également l’inventeur de ces toilettes électroniques, avec jet d’eau, siège chauffant et autres fonctionnalités hygiéniques et de confort, très communes au Japon. Il prétend faire des économies de chasse d’eau avec son gadget, mais il vend des appareils nettoyants avec jet d’eau et sièges chauffants, si délicieux qu’on s’y attarde plus que nécessaire, si bien qu’on est en droit d’émettre quelques doutes sur l’économie d’énergie de ses inventions.

6. C‘était il y a quarante ans, mais cela a-t-il changé ?

Où faire ? De Cro-Magnon à nos jours

Pays, époques, cultures, différent tant et plus. Il n’en reste pas moins que depuis la nuit des temps et encore à présent, pour satisfaire à ses besoins naturels, le moyen le plus évident pour l’être humain est d’opérer le plus simplement du monde : sur place, en cas d’extrême urgence, à l’endroit même où il se trouve, ou bien, si tergiverser est envisageable, après avoir effectué quelques pas de côté pour s’isoler. Il est plus que probable qu’aux époques préhistoriques antédiluviennes, ainsi procédaient Monsieur et Madamede Cro-Magnon, ainsi procèdent encore et toujours bon nombre de nos contemporains en diverses circonstances.

Moïse (précurseur des toilettes sèches ?) nous donne quelques indications à ce sujet :

« Tu iras t’accroupir à l’écart, tu creuseras et quand tu repartiras, tu recouvriras tes excréments avec de la terre. »

Dès que l’humanité sut confectionner des récipients et dès que les humains se regroupèrent en cités importantes rendant inapplicable le précepte de Moïse, l’utilisation d’une poterie, d’un pot, s’imposa pour se soulager. À portée de main, il évitait à l’usager de sortir, si bien que son emploi traversa les siècles, même si sa forme et ses modes de fabrication évoluèrent selon les goûts, les moyens, les époques, et les contrées.

Le pot de chambre est charitable : il ne rencontre que des gens dans le besoin, disait un proverbe.

Selon Hérodote, célèbre historien grec, le roi des Egyptiens en possédait un. (Probablement le Pharaon Ahmôsis II, vers 550 avant J.-C.)

Au Ier siècle après J.-C., dans la Rome antique, il fut l’indispensable compagnon des banquets. L’eau, les pots, et les autres accessoires étaient disposés à la porte de la salle de réception, et les esclaves affectés à ce service les apportaient dès que nécessité s’en faisait sentir.

«Trimalchion claqua des doigts. À ce signal, l’eunuque lui tendit le pot en argent sans qu’il s’arrêtât de jouer. Sa vessie une fois soulagée, il demanda de l’eau pour les mains et après s’être rincé le bout des doigts, les essuya aux cheveux d’un esclave7. »

Le lasanum, pot de chambre, et le matella, urinoir masculin, utilisés en public et sans retenue aucune, se devaient d’afficher l’aisance de leurs propriétaires ; ainsi s’en trouvait-il en argent, voire en or. Sur un mur de Pompéi, un graffiti atteste de son usage habituel dans les chambres d’auberge : « Nous avons pissé au lit, nous avons eu tort, cher aubergiste, je le reconnais. Si tu veux savoir la raison, c’est qu’il n’y avait pas de pot de chambre. »

Pisse-potau Moyen Âge, il part en croisade avec le chevalier, mais s’avère utile aussi dans les châteaux lorsque les autres facilités sont trop éloignées. Pour la même raison, malgré la concurrence d’autres équipements ultérieurs, plus perfectionnés, il conservera au fil du temps son avantage alternatif.

Au XVIe siècle en France, rangé sous le lit, il devient pot de chambre.

Cent ans plus tard, on se souciera de le mieux cacher, et surtout d’en masquer les émanations fétides. Il est alors enfermé dans un petit meuble doté d’une porte, créé tout exprès, qui se placera à côté du lit, appelé au choix table de chevet ou table de nuit.

Vers la même époque, le marquis de La Rochefoucauld se dit fort choqué par les Anglais, eux qui gardent leurs pots de chambre près de la table, de sorte que les convives s’en servent ouvertement, à la vue de tous et sans vergogne.

Cette honteuse façon d’uriner à table, déjà signalée à Rome et associée à la décadence de l’Empire, a donc eu des adeptes outre-Manche. Mais également un siècle plus tard, comme en atteste une peinture hollandaise8 de 1622. On y voit, réunis autour d’une table haute, quelques jeunes aristocrates néerlandais, richement vêtus de soie et de dentelles, en train de déguster joyeusement boissons et coquillages, accompagnés d’un musicien. L’un des noceurs, trop plein de libations, s’en libère sur place dans une poterie prévue à cet effet, se contentant d’occulter vaguement d’une main son opération en cours.

Au XIXe siècle, le pot est toujours très en vogue et l’illustre Victor Hugo n’hésite pas à le vanter dans un poèmeen forme d’énigme, écrit à 14 ans :

Je me remplis quand on se vide

Car c’est fort rarement qu’on se passe de moi

Je renferme en mon sein le dur et le liquide,

Je sers au riche, au pauvre, au duc, et même au roi. 

Le souci reste plutôt de le dérober à la vue et à l’odorat, ce qui ne l’empêche pas pour autant d’avoir des prétentions décoratives et, que sa poterie soit faïence, céramique ou porcelaine, il peut faire l’objet de petits cadeaux appréciés. Parfois, fournissant matière à plaisanteries, son fond se voit orné d’un œil grand ouvert ou, plus rarement, de portraits d’hommes politiques (Hitler aurait figuré au fond d’un pot de chambre en 19399).

Tombé plus tard en désuétude sous nos climats, du fait de progrès sanitaires, le pot ne subsiste désormais qu’en matière plastique et à l’usage des petits enfants.

Le pot, c’était bien, certes ! Mieux que rien en tout cas. Mais, tout de même, son usage restait réservé au privé, au domicile – on ne s’est jamais promené avec10… Ses imperfections incitèrent à innover.

De l’époque d’Akhenaton, le musée du Caire conserve une pierre calcaire creusée en forme de contours anatomiques afin d’offrir un siège agréable doté en son milieu d’un orifice. Sont également exposés, découverts dans des tombes égyptiennes, des tabourets bas, fendus au milieu, à la mode vers 1360 avant J.-C. Dessus on s’asseyait à cheval, dessous était déposé un récipient, vidé ensuite par le petit personnel. Ces deux vestiges attestent d’un notable souci de confort dans l’Antiquité.

De fait quelques civilisations, très évoluées malgré leur ancienneté, ont mis en place non seulement des lieux d’aisance, mais des raccordements au drainage des eaux usées, pour répondre au bien-être de leur nombreuse population quand la ville était très étendue. Au Pakistan, trois mille ans avant J.-C., la cité de Mohenjo Dazo dans la vallée de l’Indus regroupait quarante mille habitants, et les fouilles y ont révélé des égouts et des maisons dotées de bains et de latrines.

Ces exemples sont si rares qu’on attribue le plus souvent l’unique paternité des latrines aux Romains, mais les découvertes archéologiques nous réservent toujours des surprises.