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Marcel Proust n’est pas encore à Balbec, à l’ombre des jeunes filles en fleur, mais le Grand Hôtel de Cabourg-les-Bains ne va pas tarder à faire peau neuve. En ce début de Belle Époque, Clémence doit veiller sur son neveu Augustin qu’une colère sourde ronge, à en vouloir à la terre entière. Depuis qu’ils ont dû quitter la capitale, le jeune homme rumine ses amertumes, tout particulièrement à l’égard de cette société parisienne, riche et ampoulée, qui vient dépenser sans compter sur la Côte Fleurie. “Ils” sont responsables de tout ! Pour sa tante, qui bataille pour faire vivre une petite pension de famille, et lui, qui trime sur le port au milieu des caisses de poissons, cela ne pourra pas continuer ainsi bien longtemps. Bientôt, sa fierté tirera le garçon par la manche, le submergera jusqu’à commettre ces gestes dont on revient métamorphosé. En mieux… ou en pire ? Par ce roman qui emprunte au réalisme du XIXe siècle, l’auteur nous plonge dans l’univers d’une femme toute d’abnégation qui consacre son énergie à écouter les autres pour oublier l’horreur de son visage. Il a fait d’elle un être à part.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Depuis le rivage normand, découvert il y a plus de quarante ans, Francis LA CARBONA poursuit ses voyages en imaginaire. Fidèle au genre romantique, il propose des univers, des environnements et des personnages pour lesquels chaque mot posé est une liberté conquise. Elle n’a pas de prix et, lorsque arrive le point final, l’apnée de l’écriture cède le pas à la respiration du partage avec le lecteur ; une douce connivence pour une invitation au voyage au cœur de l’évasion de “l’écrivant”, ainsi qu’il se définit.
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Seitenzahl: 238
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Francis LA CARBONA
Du côté de « Chez Kémence »
AVERTISSEMENT
Quelque ressemblance que l’on puisse trouver avec des personnages, ou des évènements impliquant ceux-ci, ayant existé, serait purement fortuite.
Tout n’est ici que roman.
« À trop chercher le bonheur ailleurs, on finit par oublier celui que l’on a devant soi »
Emile-Auguste Chartier dit Alain
CHAPITRE 1
Le fracas s’en va, avec lui le siècle tire sa révérence. Le soir va descendre, le vent furibond s’est essoufflé, il a cessé de gifler à toute volée les façades du front de mer. Mais, de gros nuages bas, aux noirs changeants, grouillent toujours. Ils menacent de s’éventrer au-dessus des maisons où l’on s’est barricadé, voilà près de trois heures. La ville ruisselle, fourbue d’avoir résisté aux bourrasques d’une pluie torrentielle. Demain, peut-être, quelques salissures laiteuses subsisteront dans le ciel. Çà et là, des goélands survolent encore le sable. Ils vont y glaner mollusques, crustacés et coquillages brassés par la houle écumante, ou prélever quelques algues brunes charriées par paquets par le ressac déchaîné. Épaisses de la tempête qui a griffé le rivage normand, les eaux de la Manche s’enténèbrent avec l’obscurité qui rampe. Rude journée.
Un capuchon rabattu sur le visage, quelqu’un remonte la grève sens dessus dessous vers l’embouchure de la Dives en faisant voler la mousse à la pointe de ses bottes. Homme ? Femme ? Impossible d’attribuer un genre à ce spectre surréaliste. Il s’efface en s’éloignant.
À une cinquantaine de mètres, il n’y a plus qu’Augustin Stolmant, emmitouflé dans son caban en laine bleu marine, casquette de même couleur vissée sur la tête. Cela fait une bonne heure qu’il s’est abandonné à cette beauté sauvage. Fasciné par la barbarie du coup de torchon qui a lessivé la Côte Fleurie, il s’est fondu dans l’interminable agonie de ce spectacle dantesque, attendant que le calme revienne ; traduction picturale de ce qu’est sa vie. Une colère qui n’éclate qu’à l’intérieur, dont il ne sait comment guérir.
Derrière lui, les premiers scintillements aux fenêtres du casino. Petits chevaux, roulette, blackjack, baccarat, craps ; ce soir encore, on jouera, par goût, par habitude, par snobisme. Et, Jour de l’An oblige, les mises s’envoleront ; même pour quelques fauchés pour qui perdre une somme dérisoire dans ces salons dorés sera un moyen de faire croire, en ce 1er janvier 1900, que l’on a de l’argent, et, peut-être, devenir fréquentable. Du moins l’espèrent-ils. Cabourg-les-Bains s’éteint doucement. Tel un rideau tombant lentement sur une scène, l’encre nocturne enduit les alentours. Il est temps de rentrer, inutile d’inquiéter tante Clémence. Il l’a tant fait.
*
Août 1899, la belle saison battait son plein. Le soleil dardait de chauds rayons sur le Boulevard de l’Impératrice. Un chanteur de rue poussait la chansonnette en s’accompagnant, alternativement, d’un orgue de Barbarie ou d’un bandonéon. La mer était étale, quelques enfants barbotaient sur le bord dans un concert de piaillements. Il n’était pas loin de midi, mais la journée ne faisait que débuter pour les élégantes pimpantes et les messieurs, canne d’apparat en main et chapeautés de paille, qui cheminaient bras dessus bras dessous, au gré de leur oisiveté.
La veille, bien des distractions nocturnes avaient égayé la station thermale. On s’était couché tard ; parfois, très tard. C’était donc l’heure où il était de bon ton de se montrer à nouveau, frais et dispos, avant d’aller s’attabler dans quelque établissement dont étaient friands nombre de villégiateurs parisiens très argentés. Ainsi se saluait-on, tout au long de cette procession apéritive, à l’aune de la pompe qu’exigeait l’étiquette ; petite inclinaison de la tête pour les dames, léger soulèvement du couvre-chef pour les hommes, et tout ce petit et beau monde se retrouverait, l’après-midi, sur le sable colonisé par une forêt de tentes de plage aux rayures vertes, bleues, rouges. On profiterait de cet air marin que louaient quantité de réclames dans la capitale, on jouerait en costume de bain au diabolo et, pour quelques-uns, on irait tâter de la tiédeur des flots. Après avoir pris un goûter sur le pouce, ou s’être délecté d’une pâtisserie crémeuse à la table d’un café du bord de mer, la soirée s’avancerait dans cette nonchalance très codifiée ; ensuite, après avoir changé de tenue, on se ferait noctambule du côté du Casino, ou dans une de ces réceptions qui animaient tel ou tel hôtel particulier.
Et tout recommencerait, parce qu’il en était ainsi de ces étés normands que d’aucuns traversaient dans un art consommé de l’amusement.
Au milieu du défilé mondain, un jeune dandy et sa nymphe – sans doute prochainement son épouse – soupiraient de ne pouvoir tromper leur ennui de riches. Existences molletonnées, il était impossible de prendre cette contrariété en patience, quoique leur opulence atavique leur interdît toute autre occupation.
Alors, une fois n’étant pas coutume, ils avaient décidé d’encanailler leur suffisance jusqu’au port, au bout de la jetée où commençait le royaume des petits. Là, au moins, ils n’auraient plus à sacrifier à ces bouffonneries. Et, peut-être découvriraient-ils un de ces personnages pittoresques qu’ils pourraient, ensuite, railler à loisir dans un salon, à grands coups de ces bons mots dont raffolait une certaine engeance ? Après tout, l’abjection était très divertissante quand elle touchait ces « bêtes curieuses » qui, c’était certain, n’avaient pas une once de susceptibilité.
Chaque pas parcouru vers cet endroit, habituellement plutôt familier de leurs domestiques, les immergeait dans les ahans de labeur des pêcheurs et le tintamarre des ateliers. On s’y hélait d’un baraquement à l’autre, parfois de chaque côté de la Dives. C’était dans ce domaine cuit par le sel que trimait Augustin.
Solide gaillard de vingt-quatre ans, il s’activait entre des casiers de coques, de palourdes, de crevettes frétillantes et de poissons luisants, et d’énormes caisses dans lesquelles il les conditionnait pour la vente. Transpirant à grosses gouttes, sa marinière bleue auréolée de sueur et acre d’odeurs de varech, il s’était étonné de l’approche de ces tourtereaux. Ah ça, pourquoi venir traîner leurs belles nippes par ici ? Encore une excentricité de désœuvrés fortunés, avait-il maugréé pour lui-même.
Il n’aimait pas du tout ce rassemblement estival annuel de nantis. Cela convoquait invariablement un lancinement tenace ; la mémoire de son enfance à Paris, creuset de ce monde impénétrable dont l’indifférence avait causé la désintégration de sa famille. Pour Augustin, ilsétaient tous responsables de son exil sur la Côte Fleurie décrété, près de cinq ans auparavant, par Clémence.
Alors, qu’un gringalet en col amidonné vînt se pavaner dans son univers besogneux l’irritait au plus haut point. Ses gestes en étaient trébuchants ; comme avant ces rixes dans lesquelles, parfois, il se jetait pour des riens, sans toutefois apurer son incurable déchirement. Mieux valait qu’il évacuât sa rumination latente. Du fin fond de sa nervosité, il s’était figuré le rituel du soir avec Clémence. Il entrerait par la porte à l’arrière de la maison, au cas où, déjà installé dans l’un des fauteuils Voltaire du salon, l’unique locataire du moment attendrait l’heure du dîner en lisant le journal.
Comme d’habitude, la tante lui demanderait comment s’est passée sa journée ; comme d’habitude, il lui répondrait d’un « bof » dont elle se satisferait. Sans rien ajouter, il gravirait deux à deux les marches de l’escalier et, une fois dans sa chambre, se débarrasserait de sa vareuse et son pantalon diffusant dans son sillage une insupportable odeur de poisson. Un nettoyage méticuleux, puis il redescendrait à l’office. Là, dans une chorégraphie sans fausse note, Clémence et lui prépareraient le plateau avec lequel, à dix-neuf heures tapantes, elle irait servir son convive. Elle prêterait poliment l’oreille à la narration de ses « ah, Clémence, écoutez ça, ça n’arrive qu’à moi ! », puis se retirerait en lui souhaitant bon appétit.
– À nous, maintenant, dirait-elle en revenant en cuisine.
À leur tour, ils pourraient se restaurer. Doux ronronnement qui renverrait aux oubliettes la fadeur de ces instants.
Mais la digression se terminait. Petit à petit, Augustin s’était senti happé par les fragments du dialogue entre les deux promeneurs qui s’avançaient. Il avait redoublé d’ardeur, continué de peser, remplir, soulever, transvaser. De plus en plus distinctes, les paroles s’étaient faites abrasives à sa fierté ; d’évidence, il était au centre de sarcasmes qu’échangeaient les deux jeunes outrecuidants. Hautains – leur seconde nature –, perchés au sommet de leur insouciance moqueuse, ils ne songeaient même pas à se faire plus discrets tandis qu’ils étaient à quelques mètres de lui. Joignant le geste méprisant à la parole de trop, ils s’étaient pincé le nez ; et la donzelle de s’esclaffer à l’estocade de son chevalier servant :
– C’est à se demander qui empeste le plus, des marchandises ou de ces pauvres pouilleux !
Parce que cette flèche s’était fichée là où se garde l’honneur, elle avait éperonné la colère d’Augustin. Elle ne pouvait plus être sourde. Brûlant de donner une leçon à ce triste sire, il avait feint de perdre l’équilibre dans une manutention pataude et était venu essuyer « malencontreusement » sa saleté nauséabonde au beau costume écru du freluquet :
– Ah quel imbécile ! Tu ne peux pas faire attention ? ! N’as-tu donc pas un gramme de cervelle ? !
Augustin avait vu rouge. On eut dit un monstre surgissant des abysses. Le panier qu’il tenait avait glissé de ses mains tremblantes, son contenu visqueux s’était répandu sur les mocassins du prétentieux. Hors de lui, rugissant son exaspération, il avait frappé de ses poings poisseux, lourds de hargne ; une avalanche de coups. Hémorragie nasale, pommettes boursoufflées, arcades ouvertes – le sang coulait, il étoilait le col de chemise –, la bouille poupine n’était plus que tuméfactions. Le fat maigrelet ne faisait pas le poids. Rossé, grièvement amoché, il n’avait dû son salut qu’à l’entremise d’un autre tâcheron du port, le père Mauvizal, ditle vieux, parangon de bonté jamais très loin du jeunot impulsif qu’il avait pris sous son aile.
Jamais très loin, mais cette fois… Quelques minutes avant d’intervenir, quelques minuscules minutes de folie, et la vie de son poulain avait chaviré… Rameutés par les cris d’orfraie de la mijaurée, trois gardiens de la paix s’étaient assurés du loqueteux bagarreur. Le dénouement était déjà écrit.
*
Médusée en apprenant l’algarade entre son neveu et le damoiseau – elle ne les aime pas non plus –, Clémence a accusé le coup. Tout est allé très vite et, à son grand dam, elle n’a même pas pu être de l’audience devant les magistrats.
Le bellâtre molesté ayant des relations au sein de l’appareil judiciaire – il était fils de vicomte –, les faits de coups et blessures volontaires ont été rondement jugés, sans complaisance ; ils ne pouvaient l’être, le couperet est tombé. Augustin a écopé de trois mois en maison d’arrêt.
Début septembre, devant le fourgon hippomobile qui l’y emportait, il n’a su quoi dire à sa tante.
Elle, atterrée, n’a pas promis de lui pardonner. Inutile. Elle l’aime et, cela, ses yeux ont su le lui rappeler.
– Ce n’est pas juste, a-t-elle simplement marmonné.
Depuis le décès tragique du père – Augustin avait dix-neuf ans –, elle sait l’adolescent impétueux et rigide. Il veut en découdre avec un ennemi insaisissable, fauteur de son immense trouble : le destin.
Épuisante chimère.
Dans l’incapacité de ne jamais pouvoir foudroyer ses démons, il prend souvent prétexte à des vétilles pour éructer son acrimonie. Elle touche à son paroxysme lorsqu’un camouflet, avéré ou supposé, lui renvoie, d’une façon ou d’une autre, l’indigence qui le guette, lui, pauvre bougre aux ressources friables, vivant aux crochets de sa tante.
Son amour-propre, unique patrimoine, ne tolère pas qu’on brandisse cette subordination. Elle est cependant incontestable. Il n’ignore pas que son modique salaire à la pêcherie ne constitue, tout au plus, qu’un complément irrégulier aux revenus générés par la pension de Clémence.
Mais là, la tante n’a accordé que peu d’importance à la perspective que la captivité de son neveu pût aggraver la précarité de ses affaires ; après tout, naviguer contre le vent était dans son ADN. En revanche, quand bien même le récit de l’origine de l’altercation lui a fait mal à elle aussi, elle a tressailli aux conséquences de cet incident pour son neveu : n’a-t-il pas de facto perdu son gagne-pain ? Son exécration d’un ordre soi-disant établi n’en sera-t-elle pas décuplée ?
Tout au long de l’entracte pénitentiaire qui a suivi, Clémence n’est venue le voir qu’une fois. « Pas moyen de s’absenter, n’est-ce pas ? » a-t-elle allégué, avant qu’il recouvre sa liberté.
Pas très plausible… « la véritable excuse n’est-elle pas ailleurs ? » s’est morigéné Augustin. Assez de s’absoudre à bon compte ! Comment ne pas s’effrayer, en effet, de voir dans ces rides subitement plus prononcées, le prélude à la lassitude d’une vie étriquée faite d’abnégation à son seul bénéfice ?
Lisant en lui comme dans un livre ouvert, elle a anticipé ses questions :
– Ne te mets pas martel en tête. Ça va, a-t-elle éludé, faussement sereine.
Son aplomb émoussé n’a pas berné le jeune homme et tout cela lui est devenu tout bonnement inacceptable. À sa sortie, il devra faire quelque chose pour que Clémence prenne enfin du repos ; pour lui restituer au centuple l’amour viscéral qu’elle lui a porté à la disparition de son père. Mais comment contrecarrer l’ordonnancement impécunieux dans lequel se sont inscrites leurs existences depuis ce drame ? En réfuter le caractère imprescriptible n’indiquait en rien la marche à suivre pour ne pas s’égarer en finasseries stériles. Au reste, chacune d’elles eut scellé davantage sa culpabilité croissante, et l’éreintement de sa tante.
Tout près de lui, la rage de l’impuissance a rôdé, frelaté son oxygène, noyé son regard rougi. Elle l’a harcelé, martyrisé sa conscience. Il aurait aimé qu’elle y entrât par effraction, avec violence ; qu’elle l’emplît jusqu’à la moindre de ses fibres pour pouvoir enfin, enfin, la vomir, l’éjecter.
CHAPITRE 2
Au sortir de son incarcération, l’héritier des Stolmant a fait serment de s’assagir.
– Puisse-t-il dire vrai, prie Clémence le Tout-Puissant, chaque soir.
Lueur d’espoir. Moins d’une semaine, et sa supplique a reçu le présage que son vœu serait exaucé. Augustin lui a annoncé qu’il se mettrait « en chasse » le lendemain pour retrouver du travail.
Depuis, bouffi du toupet de sa jeunesse, il fait le tour des patrons du port. N’y est-il pas renommé pour être courageux et ne jamais rechigner à la tâche ? Certes… mais, partout, plus que ces qualités unanimement appréciées, sa propension à la querelle l’a précédé ; encore dans tous les esprits, son esclandre l’a disqualifié. Car, quand bien même tous les sans-le-sou ont-ils applaudi à la déculottée donnée au blanc-bec – on s’est bien tapé sur les cuisses ! –, le passage d’Augustin dans le prétoire les a éclaboussés.
Il doit se rendre à l’évidence. Il est devenu indésirable dans ce milieu dont il a cru avoir porté haut l’étendard. L’ami Mauvizal, le vieux, le lui a confirmé :
– Mon gars, tes exploits ont fait le tour des quais. On a bien ri… mais maintenant… beaucoup pensent qu’aux yeux des juges, cela fait de nous tous de la graine de voyou en puissance. Ils disent que tu aurais dû t’abstenir… Que veux-tu ? Parfois, la pauvreté et la servilité ne font qu’un.
Mais alors, où aller ?
Deux ou trois jours pour encaisser sa désillusion, Augustin a repris son démarchage. On l’expulse des berges de la Dives ? Eh bien, soit ! Il prospectera donc au sein même de la ville ! Arpentant de long en large les artères principales, il offre ses services – ils se résument à sa bonne volonté –, d’une officine à l’autre. La rumeur de ses prouesses de gladiateur n’a pas pu y avoir été ébruitée !
Pourtant, de nouvelles vexations l’attendent ; plus insidieuses. Entre soupçons et ironies, il est refoulé dans chacune de ses tentatives. Par ces échecs en cascade, il découvre qu’après avoir été de ceux que l’on ignore, il est à présent de ceux que l’on évite. Déconcerté, il s’ouvre à Clémence de cet inexorable déclassement qui le consume :
– On me traite en pestiféré ! Lorsque je pousse une porte, je me sens sale avant d’avoir pu parler !
En vérité, Augustin ne met pas longtemps à comprendre qu’au-delà des effets néfastes de sa fronde d’un jour, sa mise sans fard et les crevasses de ses phalanges trahissent sa basse condition. Pour les commerçants, elle hypothéquerait la séduction qu’ils s’ingénient à affuter pour rehausser leur prestige auprès des notables parisiens. Sa tournure est donc une infirmité rédhibitoire ? Révolté par ce déterminisme social qui le cantonne, a priori, dans une sorte de cour des miracles, il lui faut désigner un bouc émissaire pour rendre soutenable à Clémence l’aveu de ces défaites :
– Tout ça, c’est à cause de ce gandin de malheur ! Si j’avais su… J’aurais dû lui briser les os ! Corriger ces rupins nés avec une cuillère dans la bouche c’est donc le payer toute sa vie ? ! C’est tirer le diable par la queue jusqu’à son dernier souffle ?… Être incapable de gagner l’argent de ses repas ?
La dernière phrase est sortie en écume ; les mots ont moutonné. La tante a pris simplement sa main :
– Tu vas y arriver, j’ai confiance. Et puis, pour les sous… les affaires marchent cahin-caha, mais… je suis là…
Augustin s’est rembruni. Il y a de la pitié dans ce bémol. Il taillade sa respectabilité ; sa masculinité, aussi. Se pourrait-il que Clémence conçoive de le voir dans cette dépendance avilissante ? Pugnace, il ravale le fiel de sa déception – il doit tant de choses à sa tante –, et en appelle à sa fougue pour conjurer le sort. Ilsvont voir, tous autant qu’ils sont ! L’automne apportera bien quelque chance à saisir…
Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
Avant d’en mesurer l’exacte distance, à nouveau les jours s’empilent, continuel dérapage vers le dégoût ; des autres, puis de lui-même. Car, bredouille de ses pérégrinations quotidiennes, aucun épilogue heureux ne se dessine. Il a même dû subir le ricanement et la désobligeance d’un professionnel des meubles anciens chez qui, se payant d’audace, il a fait valoir les maigres compétences acquises en la matière, sous l’égide de son antiquaire de père, à Paris.
– Largement insuffisant, mon petit ami ! Essayez plutôt les métiers d’entretien des routes et des fossés. On y cherche les gens comme vous…
Abaissé, encore. Comme un coup de grâce !
Désappointé, il est rentré et les efforts de Clémence pour qu’il ne s’étiole pas n’y ont rien fait. Pire, maintenant, chaque matin, son dénuement mental s’amplifie de cette inactivité qui essore son estime de soi. Il puise dans ce qu’il en reste afin que rien n’en transparaisse. Il doit donner le change et, pour être hors d’atteinte de la compassion de sa tante, il part dans le hasard d’une ville qui, se désole-t-il, ne veut plus de lui.
Ainsi, malgré lui, il s’enfonce davantage dans l’impression de plus en plus prégnante de n’être qu’un pauvre hère qui va battre le pavé, attendant un improbable coup de pouce d’une toute aussi improbable intercession divine.
De temps à autre, il fouille dans ses souvenirs pour tenter de se remémorer ce qui a fait le socle de la résilience de Virgile, son cher papa – il n’utilise ce nom qu’en soliloquant dans ses nostalgies silencieuses. Mais tout cela est archivé en fourre-tout. S’agit-il de tendre le dos ou d’être plus incisif ? De ne s’interdire aucune idée saugrenue qui puisse le réhabiliter ? En un mot, d’aller plus loin que ce que le bon sens commande ?
Persévérant dans son écoute d’outre-tombe, Augustin n’en déchiffre aucun message.
Les jours passent. Et avec eux, l’urgence à réenchanter le lendemain prend la dimension d’une obnubilation. Forte, car il n’ignore pas que le temps est une denrée périssable ; un compte à rebours sournois a commencé dans sa tête en marmelade.
Jusqu’à quand pourra-t-il caracoler dans sa déshérence ? Il se sent acculé, gangréné par la panique.
CHAPITRE 3
Ce qu’Augustin a appris d’important le concernant, avant ses premiers souvenirs, c’est à Clémence qu’il le doit. Elle a toujours été là. Dernier lien ténu avec son patronyme, disséminant les petits cailloux blancs de son histoire avec d’infinies précautions, la brave femme a fait de son mieux, dès sa prime enfance, pour lisser les rugosités d’une vérité qui a débuté tel un séisme.
*
Dans les premiers jours de 1875, au cœur de la capitale, à tout juste trente-et-un ans, Louison, la mère d’Augustin, n’avait survécu à sa délivrance que quelques instants, à l’issue d’un long travail, épuisant en raison d’un mauvais positionnement du bébé, mais aussi par la désinvolture de Virgile, son mari, hésitant à requérir les services d’un médecin. Au retour des deux hommes, le nourrisson gisait au milieu des draps ensanglantés, remuant au bout du cordon violacé, tandis que la malheureuse paraissait déjà en partance pour l’au-delà. Confronté à ces deux urgences inconciliables, le praticien avait demandé au père de choisir. Le bambin ayant manifesté plus de vigueur à commencer sa vie que la mère à poursuivre la sienne… Dévasté, Virgile avait beaucoup, beaucoup trop, à se reprocher pour se défaire de sa culpabilité. Elle était immense, antérieure à ce châtiment suprême que lui infligeait le destin. Dur au mal, il avait mis du temps à entrer dans son chagrin et l’avait enfoui au fin fond de sa paternité tardive – quarante-trois ans –, quelque part, là où, parfois, il irait seul en pèlerinage. Ainsi, sa repentance tout entière serait-elle dans la dévotion qu’il déploierait pour le bonheur de son enfant. Il n’aurait plus d’autre but.
Oh, pas une seconde il n’avait envisagé de reprendre femme. C’eût été jouer une ignoble comédie de remplacement et injurier la pureté des sentiments de celle qui avait fait de lui un père. Louison avait cru si fort dans le pouvoir de sa grossesse à rabouter les fils sectionnés de leur passion ! Et lui qui n’y avait vu qu’un subterfuge pour assécher quatre ans d’un courroux mal contenu, quatre ans au cours desquels tout était allé de guingois ! Comment avait-il pu la tenir pour responsable de la déveine qui avait émietté leur couple ? Conscient de l’iniquité de ces griefs devant le catafalque sur lequel on avait reposé le cercueil, l’âme en lambeaux, il s’était fustigé de cette turpitude.
Or donc, rien qui pût accréditer l’idée qu’il n’assumerait pas ses inconséquences. Mais serait-il possible de pallier l’absence d’une mère pour Augustin ? À Clémence, sa cadette de sept ans, venue de Cabourg pour les obsèques, il avait fait part de son insondable angoisse.
C’est alors qu’elle lui avait fait une proposition dont il lui saurait gré à jamais : s’il en était d’accord, elle laisserait à leurs parents la gérance du bien familial – la pension Stolmant, legs d’un cousin normand – et le seconderait dans l’éducation de son garçon, à Paris. Jusqu’à ce que celui-ci fût en âge de se débrouiller.
Émotion. On s’était serré dans les bras et la cause avait été entendue ; elle veillerait au-dessus du berceau d’Augustin. Elle serait sa tante Kémence, sobriquet dont elle s’était elle-même affublée lorsque, haute comme moins de trois pommes, elle avait commencé à baragouiner son prénom en en reproduisant un à-peu-près de sa phonétique à ses jeunes oreilles.
Ce neveu qu’elle prenait spontanément sous son aile donnait un relief inespéré à une histoire personnelle qui n’en avait plus. Peu gâtée par la nature qui, à sa venue au monde, l’avait dotée d’une malformation faciale sur son profil droit, les quolibets n’avaient pas manqué, dès son plus jeune âge. C’était en sentant se craqueler sa chrysalide de fillette qu’elle avait compris que cet apanage lui vaudrait de ne jamais susciter l’amour. Les paroles lénifiantes de Virgile n’avaient été, alors, que des intermèdes.
Si elle avait contenu le vacarme de ce deuil-là, celui de ne pouvoir fabriquer un petit être, le chérir, le guider pour en faire quelqu’un d’honnête, l’avait assombrie davantage chaque jour. Aussi avait-elle vu en cette tragédie survenue dans l’existence de son aîné l’opportunité de le remercier, un peu, de l’indéfectible affection qu’il lui avait témoignée. En prenant soin de ce demi-orphelin, elle aurait moins la sensation de gaspiller sa générosité. Une certaine façon de faire un pied de nez à la destinée qui ne lui avait réservé aucune des prérogatives dont s’épanouissent les femmes.
– C’est toi qui me fais le plus beau des cadeaux, avait-elle dit à son frère. Il n’est pas de ma chair, mais je l’aimerai tout pareil, avait-elle promis.
Dans cet environnement reconfiguré, quand bien même une partie de son cœur s’était contractée, Virgile était redescendu au milieu des antiquités dont il faisait commerce, tant bien que mal, à l’orée du quartier Montmartre. Non pas que ce lieu incarnât l’échappatoire à la déliquescence qui le boulotait ; au contraire, il y avait belle lurette qu’il ne voyait entre ces quatre murs qu’une hostilité qui lui collait à la peau. Plus prosaïquement, la rareté de la fréquentation serait propice à de longues heures d’apathie à regarder dehors, l’esprit vide, à n’avoir aucune envie, à ne pas même s’alarmer du niveau de ses subsides quelquefois au plus bas.
*
Pourtant… que d’ambitions avait-il nourries entre ces murs ! Une belle affaire, en vérité, acquise pour une bouchée de pain par son père abandonnant son petit emploi de charpentier, lors de l’avènement de la Deuxième République, après le charivari de 1848. À cette époque, Virgile s’était solidement enraciné dans ce terreau, sans autre contrainte que celle de jouir de ses seize ans. Dans ce présent sans nuages, adulé de sa sœur, encensé par ses parents, il n’avait développé que peu de penchants pour les apprentissages académiques, malgré de belles aptitudes, aux dires de ses enseignants. A contrario, il avait fait montre d’une vraie prédisposition à s’approprier les arcanes du métier de son père. Il avait commencé de s’y intéresser tandis que son attrait pour le jeu s’était évanoui dans l’émergence de l’adolescence.
L’odeur des vieux meubles, l’origine des colifichets et des bibelots insolites, les tiroirs à secrets, tous ces mystères avaient piqué sa curiosité. Sous la houlette du vieux Stolmant bluffé, il s’était festonné une belle réputation grâce à son éloquence naturelle. Lente imprégnation, ineffable plaisir, le temps s’en était allé.
Sans véritablement s’en apercevoir, Virgile avait atteint cet âge où l’on comprend que les adultes ne sont pas inoxydables, que le cours de cette drôle d’aventure que l’on appelle la vie est impitoyable ; inébranlable. Et, comme une ode à cette marche en avant, son père avait attendu les vingt bougies du gâteau meringué de son anniversaire pour entériner ce qui flottait dans l’air ; dorénavant, trop rugueuses à ses mains, les rênes de la Galerie Stolmant seraient tenues par son héritier :
– Et bien tenues, avait-il prédit, de l’eau plein les yeux, mâchonnant son éternelle pipe coincée à la commissure des lèvres.
Du fond de sa voix étranglée avait chuinté un ultime conseil :
– Fais attention, mon garçon. Je sais que tu n’ignores pas combien le succès demande vigilance. Particulièrement lorsque tout va bien ! Mais méfie-toi de cette ville. Elle est devenue fantasque et versatile. Rappelle-toi qu’on y fait et défait les monarques comme nulle part ailleurs.
Pris d’émoi, le bon paternel avait abrégé son laïus, levé sa coupe de vin mousseux et porté un toast à la gloire de son cher Virgile, sans un mot. Réciprocité des tendresses. Lui avait éprouvé un réel accomplissement de cette passation de pouvoir sans emphase. D’ici un trimestre, ses parents et Kémence se retireraient en Normandie. Là-bas, sur la Côte Fleurie, détachés du vortex parisien, ils mèneraient une existence qu’ils ne voulaient plus que moelleuse.
Dans la rue, des éclats de rire d’enfants, le claquement des sabots d’un équipage équestre, les cloches de l’église Saint-Pierre de Montmartre appelant ses fidèles. Paris respirait bruyamment.
Chez les Stolmant, l’instant était solennel. Jamais un membre de la famille ne s’était désaccouplé du noyau. Chacun devait prendre un temps pour se pénétrer de cette dislocation. Il n’y avait alors plus eu que le frottement aigu des petites fourchettes, sur la porcelaine des assiettes à dessert, pour empêcher la commotion de tenir la vedette.
Pour Clémence, la nouvelle n’était rien moins qu’un effondrement. Son cœur implorait Virgile de ne pas la laisser en proie à ses inhibitions, ses accès de taciturnité. Mais, cette fois, elle tairait sa peine à son frère. Bientôt, il ne serait plus là pour amender – il le faisait si bien – la répulsion que lui inspirait le reflet de son miroir, certains matins. Ces lendemains d’enclavement dans la solitude d’enfant pas comme les autres qu’on était en train de lui mitonner préfiguraient l’avenir de vieille fille auquel la prédestinaient quelques commentaires lapidaires. Quoique cette prophétie fût irrecevable à ses treize ans, elle devait s’habituer, car elle savait sa différence.
Collapsus. La vie n’attendait pas ; si injuste fût-elle, Kémence avait jugulé ses pleurs pour ne pas s’enlaidir plus durement.
De cette investiture, Virgile, lui, n’avait conçu ni forfanterie, ni appréhension. Il ne s’agissait là que de perpétuer le label d’excellence du nom, et il s’en sentait aussi capable que légitime. Propulsé dans la lumière, il était dans son élément, n’avait plus besoin de personne, et cela se voyait.
Au long des semaines qui avaient précédé sa prise de commande effective, nul n’eût pu flatter davantage la vanité du père lorsqu’il présentait son successeur à ses clients. Et de se repaître du ravissement à le voir évoluer, vanter l’unicité d’une pièce à des messieurs circonspects devant son inexpérience supposée, envoûter de son iris de velours des dames parfois rougissantes à son discours, charmeur presque à son corps défendant. Jamais flagorneur, perspicace, Virgile sentait les goûts de ceux qui s’émerveillaient de son « bric-à-brac », comme il disait.
Quelques heures avant le départ des siens, piaffant, il avait simplement promis de longues lettres. Et même des virées régulières à Cabourg ! Si Stolmant père lui avait emboîté le pas dans ce mensonge de
