Du mouvement à la danse - Nelly Costecalde - E-Book

Du mouvement à la danse E-Book

Nelly Costecalde

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Beschreibung

"C'est l'élan qui fait tout", ai-je jadis lancé du haut de mes quatre ans, proclamant une foi qui ne m'a jamais quittée et qui sans doute propulse l'humanité : l'adhésion au mouvement, à la vie. Pourtant la civilisation occidentale a longtemps été fascinée par l'immobilité, que la plupart des Anciens assimilaient à l'éternité. Mais elle s'est lentement laissée gagner par l'émerveillement face à un univers où tout est en mouvement, en perpétuelle auto-organisation. De même, à son échelle, l'individu humain s'auto-construit, stimulé in utero par le mouvement qui, après la naissance, se développe en un langage de gestes et de vocalisations, premiers appels à l'autre, première expression du désir, première expression corporelle. La conscience, dès lors, se développe en se dédoublant. Elle se déploie et s'élève à partir d'elle-même comme une spirale ascendante. Et les partenaires de cette sorte de danse de la conscience sont le mouvement d'autrui, le mouvement des choses, le mouvement du monde. Lorsqu'il joue de cette musicalité mobile pour elle-même, pour le seul bonheur de cultiver ses liens à l'environnement, à l'autre et à lui-même, l'être humain se fait danseur. Il peut alors, par imagination et par identification, épouser tous les modes d'exister de la matière, à travers les règnes, minéral, végétal, animal. Haute école d'empathie et exutoire à la violence, la danse plonge au plus profond des corps et aux tréfonds de la matière. Elle incarne les tragédies et les espoirs de notre temps, de notre Terre tant aimée, mal aimée, malmenée. La joie de danser pousse sur le lourd terreau de l'existence. Sondant la gravité de la vie, elle y puise sa force d'envol, sa jubilation. Jusqu'au grand âge, le corps danseur, forge intime d'espace-temps, entretient sous la braise le foyer de ses flamboyances, qu'un souffle suffit à raviver, à projeter en étincelle d'éternité.

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Seitenzahl: 360

Veröffentlichungsjahr: 2020

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TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS

POUR DEMARRER

CHAPITRE PREMIER :

Le mouvement de la matière

La fascination pour l’immobilité

L’impossible carte du ciel

L’espace et le temps

Des liens, des échanges et des choix

Matière à vivre

CHAPITRE II :

Le mouvement humain

La gestation du mouvement

L’enfance du mouvement

L’enfance du désir

L’enfance de l’amour

L’enfance de la liberté

L’enfance de l’art

L’enfance de la danse

CHAPITRE III :

Le mouvement de la conscience

De la physiologie du choix à la philosophie de la liberté

Danse et conscience

Souplesse du mouvement, élasticité de l’espace-temps

Anticiper

Différer

Le rubato et l’écoute

Le jeu et l’enjeu

Le jeu de l’altérité

L’évènement perpétuel

CHAPITRE IV :

Le corps créateur

Musique et danse

La musique du corps

Le sauvage et le cultivé

La musique silencieuse

Le miroir de l’invisible

Le regard danseur

Toucher l’intangible

CHAPITRE V :

Le sujet-monde

Devenir autre

Devenir minéral

Devenir végétal

Devenir animal

Devenir interrègne, matière, cosmos

Devenir humain, le corps-sujet

De la contingence à l’essence

Le corps en acte

Danse et diversité

La matière lumineuse de la danse

La danse, la joie

CHAPITRE VI :

La jubilation du dauphin

Jaillir

L’élan qui fait tout

L’élan intérieur

Mouvement mental

Disponibilité et amplitude

S’envoler

Suspendre

Une bulle

Course à l’abîme

Le rire du dauphin

La musique des sphères

Danser, suspendre

Plonger

Gravité : danser pour survivre

La joie grave

Plonger au fond du corps

La danse des profondeurs

Temps étale

Marcher

Danse, mouvement et immobilité

Rejaillir

La source, la perte, la résurgence

Le spectre de la danse

Rire de pleurer

CHAPITRE VII :

Danser au-dessus de l’abîme

Violence et empathie

Paradis en perdition

Biocide

Choisir la vie

Persister à danser

Danser, résister

Inconfinable danse

Danser à distance, danser la distance

La danse, une haute école d’empathie

CHAPITRE VIII :

Danse, mémoire, instant

Mémoire du corps

Porter son histoire

Danser l’enfance

Danser tous les âges

CHAPITRE IX :

Dansons, actons que nous sommes éternels

REFERENCES

REMERCIEMENTS

DE LA MEME AUTEURE

AVANT-PROPOS

La danse court tout au long de ces lignes.

Si sa présence n’est pas visible dès les premières pages, que ses amoureux ne s’en impatientent pas ; elle circule souterrainement. Pour saisir son jaillissement vital et joyeux, il me faut remonter en-deçà de sa source, faire un peu de spéléologie, fouiller le sous-sol de la matière et de la vie, observer comment le mouvement irrigue les corps avant d’en surgir en bondissant.

Or, lorsqu’on descend sous terre, on rencontre des strates de plus en plus anciennes, on remonte le temps. J’irai ainsi à la rencontre des Anciens : comment les premiers explorateurs de la physis, ont-ils interrogé les rapports de la matière et du mouvement, les unissant ou les opposant, creusant les premières fondations de la physique ? Comment leurs successeurs ont-ils peu à peu modifié leurs visions ?

Remontant des souterrains de la matière vers le sol plus connu de l’expérience humaine, je me demanderai ensuite comment la danse naît du simple mouvement, à la faveur de ce magnifique perfectionnement évolutif qu’est la conscience réflexive et relationnelle.

L’expérience humaine, je l’interrogerai inévitablement à travers ma propre expérience d’humaine. Réfléchir à la première personne, questionner l’existence à partir des phénomènes qu’on perçoit, n’est-ce pas la façon la plus humble de philosopher ? Comme le note Edgar Morin au début de la Méthode, « Le sujet qui disparaît de son discours s’installe en fait dans la Tour de Contrôle. ». Dire et écrire « je », c’est permettre à d’autres de le faire aussi. C’est pourquoi, lorsque l’exploration du phénomène danse passera par ma propre expérience, je me permettrai de parler... de certaines de mes propres expériences.

Et puis je plongerai de nouveau, cette fois dans les abîmes de questions où l’état actuel de notre monde nous précipite, me demandant comment on peut encore y danser, pourquoi et pour quoi. Au fond de ces abysses je rencontrerai notre frère plongeur, joueur et bondissant, le dauphin. Ce mammifère marin, jadis terrestre, m’offrira une vivante planche de salut : l’élan saltateur et salvateur de la danse.

Élan saltateur et salvateur qui condense et pulvérise l’espace et le temps dans l’instant éternel d’une jubilation.

POUR DEMARRER

Je fus un jour étonnée, intéressée et charmée d’entendre une danseuse dont je fréquentais les cours et aimais les chorégraphies, me confier qu’elle adorait rester immobile, complètement, pendant des heures. Elle me fit cette déclaration avec tant de délectation et de tranquillité que je ressentis moi-même confusément un lien profond entre la jubilation du mouvement et son absence totale. Absence, vraiment ? Ou présence virtuelle, promesse, désir de mouvement ? Du mouvement et de l’immobilité, qui est la source de l’autre ? Que se passe-t-il dans un corps pour qu’inertie et animation se nourrissent mutuellement ? Que se passe-t-il au cœur de la matière pour qu’on y observe tantôt fixité, tantôt mouvement ?

Pour les plus anciens des Anciens, la matière était vivante. Les noms Materia en latin, hylè en grec, désignaient d’abord le bois et c’est par extension qu’ils ont pris le sens de matière en général, la matière première dont on fabrique les objets. Il est vrai que si l’on songe aux monuments antiques, on voit de la pierre ; on ne pense pas aux poutres, aux poteaux, aux madriers, à tous ces matériaux organiques qui ont assuré aux édifices leur stabilité et leur ont permis de ne pas bouger, tout au moins pour quelques siècles.

La matière première vivante était devenue servante discrète de l’inerte, gardienne de l’immobilité, la physis (du grec phyien : naître, pousser) ou la nature (du latin nasci : naître, croître), assujettie au bâtiment qui, lui, ne poussera plus. Qui au contraire finira par s’écrouler.

Mais s’écrouler, c’est encore bouger. La pierre est réputée non vivante mais elle n’est pas inerte : elle se patine, se strie, s’effrite, se décale, s’écroule, remodelant de nouvelles œuvres, ces ruines qui font notre admiration (et qui affligeraient leurs anciens habitants), reformant à leurs pieds d’autres monticules, amas, éboulis, chaos instables, évolutifs, mouvants et émouvants. Il y a toujours matière à bouger.

Et ça donne matière à penser. Démarrons donc la réflexion.

Dé-marrer, désamarrer, larguer les amarres1... C’est se mettre en mouvement, se laisser emporter par un courant auquel on avait résisté en s’amarrant.

C’est en réalité se remettre en mouvement. Car le mouvement ne s’est pas arrêté, lui. Il ne s’arrête jamais. Omniprésent, il « fait marcher » le monde ; rien n’y échappe définitivement. On peut s’y opposer un temps, mais pour cela que d’effort, à contre-courant, que de contre-mouvement, ce qui est toujours du mouvement ! Autant se laisser embarquer, autant composer avec lui, utiliser ses forces et s’en réjouir.

Je décrocherai donc mon mousqueton et je me laisserai dériver vers le large. J’y retrouverai un ami : le dauphin. Toujours vif et mobile, le dauphin représente à mes yeux le mouvement incarné. C’est un bonheur de le regarder onduler sous la surface de l’eau, puis émerger, surfer sur la vague ou la franchir à petits bonds horizontaux. Mais on guette surtout son grand saut, lorsqu’il jaillit à la verticale, vole, vrille sur lui-même, caracole dans les airs et se courbe pour replonger en projetant des gerbes lumineuses. Je connais les hypothèses explicatives : comme tous les cétacés, il se livrerait à ces étonnantes acrobaties pour se débarrasser des parasites qui l’importunent, ou encore pour se signaler à ses congénères... Qu’importe. Pour moi qui l’admire, il illustre la jubilation. Avec sa large bouche prognathe aux commissures légèrement retroussées comme en un sourire, avec ce cliquetis qui parfois ressemble à un rire, le dauphin symbolise la joie vivace.

Il représente aussi un paroxysme de la mobilité, paroxysme paradoxal : une immobilisation éphémère et fulgurante lorsque, au zénith de sa courbe aérienne et juste avant qu’elle ne s’infléchisse vers le bas, d’un coup de nageoire caudale, il se cabre, se cambre, semblant même parfois regagner de la hauteur2. Instant jubilatoire qui défie la pesanteur, suspend le temps, contracte l’espace. En un éclat d’énergie, le dauphin tout à la fois refuse et accepte la chute, la diffère et l’anticipe. Ce moment condense son mouvement.

« Moment : emprunté au latin momentum, issu par contraction de movimentum, dérivé de movere ‘bouger, se déplacer’. Ce nom signifie proprement ‘mouvement, impulsion, changement’ et désigne concrètement le poids qui détermine le mouvement et l’impulsion d’une balance »3, son moment de bascule. De même, en physique mécanique, le moment d’une force est son aptitude à provoquer un basculement.

Moment critique, suprême, décisif. Tout au long du parcours, on le pressent, on l’effleure, on s’y projette, on s’en souvient. Il marque notre existence au coin de l’éternité. Coup de poinçon qui perfore la gangue de l’être-au-monde, par où s’opère l’infime passage au pur acte d’être.

Mais le passage est toujours réversible : à l’apogée du bond, le dauphin cède de nouveau à la gravité, il replonge voluptueusement en piqué, perce encore, dans l’autre sens, la surface de l’océan pour aller fouiller les abysses, s’y charger de l’énergie vitale qui le fera bientôt donner le coup d’échine inverse, celui qui le propulsera une fois de plus vers la surface et dans les airs.

Ainsi me semble l’être humain, tantôt sombrant dans les ténébreux abîmes, prêt à couler par le fond, tantôt s’élevant dans l’atmosphère lumineuse, parfois s’y suspendant en une fulgurance extatique. Dès lors, celui qui a connu cette exaltation l’emporte en viatique pour replonger dans l’existence ordinaire où il navigue désormais en un double état d’être, à la fois temporel et intemporel, suspendu et en perpétuel mouvement.

1 « De se démarrer « rompre les amarres » (1491), on passe au verbe intransitif de même sens (1539), puis à ses emplois figurés. Démarrer se dit pour « partir » en parlant d'une personne (1622) ; cette valeur familière s'est conservée, mais elle n'est plus aujourd'hui rapportée à son origine maritime. » Le Robert, dictionnaire historique de la langue française.

2 J'ignore si ce phénomène est réel ou imaginé par moi. J'ai cru, dans une vidéo, voir un dauphin donner ce coup de rein sublime. Était-ce une manifestation de joie ? J'en doute fort. Cet animal était captif et, malgré leur apparence de « sourire », on sait que nos amis cétacés ne sont pas heureux en captivité. Mais je me plais à espérer que, dans le secret de la haute mer, les dauphins libres s'octroient ce bonheur. Un fantasme peut-être.

3 Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française.

CHAPITRE PREMIER

Le mouvement de la matière

Ciel ! L’espace s’écartèle Tout s’écarte Tout fuit Les galaxies Ont rompu leurs amarres

Michel Cassé4

Pour définir ce qui nous est le plus familier, ce dont nous faisons à chaque instant l’expérience - le mouvement - on fait traditionnellement appel à des notions fort abstraites : « changement continu de position dans l’espace, considéré en fonction du temps, et par suite ayant une vitesse définie »5, « changement de position dans l’espace en fonction du temps, par rapport à un système de référence »6. Dès le collège, on apprend à manipuler la direction et la vitesse du mouvement comme des variables mathématiques reliant des points. On peut les coucher sur le papier, les tracer sur la surface plane du tableau. Le mouvement, ainsi aplati, fixé, se laisse contempler à loisir ; les équations et les graphiques ne fuiront pas, ils ne bougeront plus. École de l’immobilité où l’on apprend à fixer les choses en même temps que soi-même, bloqué des heures durant dans la cage d’un pupitre lui-même coincé entre d’autres pupitres, le tout stabilisé dans le parallélépipède de la classe enserrée dans l’im-meuble de l’établissement. J’aimais l’école, mais pourquoi nous y empêchait-on de bouger ? Comment ne me serais-je pas précipitée dès la sortie vers mon cours de danse ? Comment ne pas y ressentir le carcan d’une tradition millénaire rétive au mouvement ?

La fascination pour l’immobilité

Entre les amoureux du mouvement et les tenants de l’immobilité, tout s’est en effet joué voici quelque vingt-cinq mille ans.

Aux VIe et Ve siècles avant notre ère, Héraclite d’Éphèse développait une vision mobile d’un monde où tout se change en son contraire. « À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d’autres et d’autres eaux. » Au cœur de la physis agit le feu, principe de toute transformation. Il ne nous reste qu’une centaine de fragments du poème d’Héraclite intitulé Sur la nature (Perì phýseôs) dont il aurait selon certains auteurs déposé les tablettes au pied de l’autel d’Artémis, déesse de la nature sauvage et de la course chasseresse, incitatrice au mouvement, donc.

À la même époque, Parménide d’Élée composait aussi un poème intitulé Perì phýseôs dont il ne nous reste guère davantage. Vent debout contre la tornade héraclitéenne, Parménide magnifiait l’immuable. « L’être [...] est d’un seul bloc, inébranlable et sans fin. ». C’était solide, stable. Aussi, face à tant de sérénité, est-il plaisant de voir Parménide décrire son voyage vers l’être unique et immobile en termes quelque peu mouvementés : « Les cavales qui m’emportent m’ont mené là où me poussait l’élan de mon âme ; elles se sont élancées sur la route fameuse de la Divinité.». Si le sage d’Élée trahissait là une nostalgie inavouée du mouvement, ses disciples se sont montrés bien plus rigoureusement adeptes d’un modèle inaltérable, régi par des forces et des idées permanentes. Zénon d’Élée s’est illustré pour la postérité par ses paradoxes visant à déconstruire et démanteler le mouvement. Ainsi démontrait-il qu’Achille ne pourra jamais rattraper une tortue qui lambine devant lui puisqu’à chaque fois qu’il aura atteint le point où elle est, elle n’y sera déjà plus. De même, une flèche, avant d’atteindre sa cible, doit d’abord faire la moitié du chemin et auparavant le quart, et auparavant le huitième, le seizième, le trente-deuxième, et ainsi de suite à l’infini. Elle reste donc sur place et le mouvement est impossible. Zénon d’Élée, le zélé, lui a coupé les ailes.

Bien que contredisant l’expérience et le sens commun, cette fascination pour l’immobilité a marqué la pensée et les sciences pour rien moins que deux millénaires, comme le note Henri Bergson : « C’est Zénon qui, en attirant l’attention sur l’absurdité de ce qu’il appelait mouvement et changement, amena les philosophes - Platon tout le premier - à chercher la réalité cohérente et vraie dans ce qui ne change pas. » 7

Quel pouvait être le statut de la danse dans un monde où l’idéal est immobile et célébré dans la statuaire ? On verra plus loin comment la beauté était située du côté du dieu de l’immuable, Apollon, et la danse considérée plutôt comme la servante du dieu du désordre, Dionysos.

L’impossible carte du ciel

Pendant deux mille ans on a pensé que l’état naturel d’un corps était l’immobilité, qu’il ne pouvait être mu que par une force extérieure. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle que Galilée, puis Newton, ont montré qu’il existe un mouvement intrinsèque aux corps par lequel ils s’attirent mutuellement. Avec la gravité, on retrouvait enfin l’antique physis qui naît et croît, un monde où bouger était bienvenu.

En amputant la matière de sa force de croissance, les penseurs occidentaux antiques, puis classiques, n’ont pu développer qu’une image statique de l’univers. Rejetées, les visions dynamiques de Pythagore de Samos qui, ayant remarqué que l’« étoile du soir » était la même que l’« étoile du matin », en avait déduit que la terre tournait sur elle-même. Oubliées, les rêveries d’Héraclite d’Éphèse persuadé que l’harmonie du monde venait du mouvement. Place au statisme de Parménide et de ses disciples.

Ils commencèrent par immobiliser la Terre ; elle était ronde, certes, mais surtout pas pour tourner. La rotation était réservée aux couronnes astrales et ordonnée par la divine Nécessité. L’école d’Élée reprenait ainsi la plupart des cosmogonies antiques selon lesquelles le démiurge avait fabriqué le monde selon un modèle éternel et fixe. Le mouvement n’apparaissait plus que comme « une certaine imitation mobile de l'éternité », selon les mots de Platon.

Cependant, les observateurs continuaient d’observer. Force fut pour Aristote de reconnaître que sur la Terre et autour d’elle, il y avait du mouvement. Il prit alors soin de l’y confiner sans la contaminer. Au centre du cosmos trône la Terre immobile à la surface de laquelle les vents, les marées et les corps s’agitent. Mais au-delà de la sphère terrestre règne la grande immobilité des étoiles, immuablement fixes sur les sphères célestes cristallines et concentriques auxquelles elles impriment une rotation, oui, mais sans déformation (attention : pas trop de liberté de mouvement !). La Terre et les étoiles sont causes de mouvement, mais demeurent elles-mêmes fixes ; elles constituent le Premier Moteur immobile.

Pourtant, un contemporain d’Aristote, Héraclide du Pont, avait repris l’idée pythagoricienne d’une Terre qui tournerait sur elle-même. Juste après lui, Aristarque de Samos alla jusqu’à oser affirmer qu’elle tournait non seulement sur elle-même, mais également autour du soleil ! Hardiesse tellement scandaleuse qu’elle sera confinée dans l’oubli pendant mille sept cents ans.

Au IIème siècle de notre ère, Ptolémée consolida le bon ordre du monde : la Terre au centre de tout un système d’épicycles astraux géométriques. Ce vaste mouvement d’horlogerie est observé, décrit, mesuré, mis en tables mathématiques et publié sous le titre Composition mathématique. L’ouvrage circule jusque dans le monde arabe et fait autorité durant tout le Moyen Âge, sous des titres de plus en plus prestigieux : La grande Composition, puis La très grande, arabisé en al-Mijisti devenu en français l'Almageste. Sous ce beau nom exotique et mystérieux, l’œuvre est restée la Bible des astrologues jusqu’à ce qu’un certain Nicolas Copernic se risque, non sans réticence, à laisser publier ses Révolutions des orbes célestes qui allaient renverser les tables de la loi et mettre le monde à l’envers en faisant tourner la Terre autour du soleil. La fameuse révolution héliocentrique fut confirmée au siècle suivant par Galilée et Kepler : le soleil était désormais au centre du monde et tout gravitait autour. Paix aux mânes d’Aristarque de Samos mais plus de repos absolu en ce monde : une chose immobile sur Terre se mouvait désormais avec elle par rapport à l’univers.

Depuis lors, les astrologues ne se préoccupent plus guère d’immobilité. C’est le mouvement des astres qui les passionne, et leurs interactions gravitationnelles. Les astrophysiciens modernes travaillent comme des photographes conscients de ne capter que des instantanés qui restent là, sur la table ou sur l’écran, tandis que leur modèle n’a cessé de filer dans l’univers.

Un cliché du télescope Hubble montre en une seule image fixe, non seulement des distances astronomiques de plusieurs milliards d’années-lumière, mais des objets célestes dont l’âge varie de quelques dizaines de millions d’années à treize milliards d’années. Autant dire que ces objets spatiaux ne sont plus tels qu’on les voit sur la photo et que nombre d’entre eux n’existent d’ailleurs plus.

Au début du XXe siècle, Edwin Hubble a découvert que les galaxies sont mobiles ; elles s’éloignent les unes des autres. L’Univers est en expansion, c’est-à-dire en mouvement infini, dans toutes les directions. Et les galaxies filent d’autant plus rapidement qu’elles sont plus éloignées, échappant à la portée de nos télescopes et marquant l’horizon de l’univers. En fait, remarque Hubert Reeves, ce ne sont pas les galaxies qui voyagent, « c’est l’espace lui-même qui est en expansion et les galaxies sont entraînées dans cet espace. »8

Tout bouge. Inutile et vain de vouloir coucher sur le papier une carte du ciel. Tous les astres, y compris les trous noirs, tournent sur eux-mêmes. Et entre les astres, ça bouge aussi ! À travers l’espace lui-même en extension, des flux de particules filent à des vitesses proches de celle de la lumière. Parmi elles, des photons provenant du Big Bang ! En 1965 deux ingénieurs, Penzias et Wilson, captèrent sur leur radiotélescope un bruit de fond provenant uniformément de toutes les directions de l’univers : le rayonnement fossile toujours en voyage depuis 13,7 milliards d’années.

Nous-mêmes, voyageurs dans l’espace, pouvons désormais voir jusqu’à l’horizon du cosmos et, voyageurs dans le temps, capter quelque chose des origines. L’expérience courante et la configuration de notre esprit nous ont habitués à distinguer l’espace et le temps. Mais nous savons bien dorénavant qu’ils sont deux modes d’un même phénomène.

Les danseurs le sentent bien.

L’espace et le temps

Les Incas ne les distinguaient pas. En aymara et en quechua « pacha » désigne à la fois le monde et le moment. Admirable intuition de civilisations anciennes qui ont vu comme une évidence ce que les savants occidentaux ont mis des siècles à reconnaître.

Il fallut en effet attendre le XVIIe siècle pour que l’étincelle jaillisse : Newton établit que les corps exercent entre eux des forces d’attraction proportionnelles à leur masse et inversement proportionnelle à leur distance. Il introduisait ainsi la notion de relativité : tout mouvement est relatif aux masses et aux distances. Mais en conséquence tout repos est également relatif, donc toute position dans l’espace. Selon Stephen Hawking, « Newton était très chagriné par cette absence de localisation absolue, ou d’espace absolu, comme on disait, parce que cela ne s’accordait pas avec sa notion d’un Dieu absolu. »9 Encore lui restait-il la croyance en un temps absolu !

Mais voilà qu’en 1905 Albert Einstein, puis Henri Poincaré, déconstruisent à leur tour la notion de temps absolu ; le temps et l’espace ne peuvent plus être considérés comme des entités séparées. Si les étoiles s’éloignent de nous d’autant plus rapidement qu’elles sont éloignées, c’est qu’en réalité, plus l’espace est lointain, plus il est rapide. C’est l’espace lui-même qui se dilate et accélère. L’espace et le temps sont deux modes d’une réalité unique : l’espace-temps.

Cette nouvelle vision des choses change radicalement notre rapport au monde. Elle redimensionne et ré étalonne tout. Dans mon enfance on apprenait par cœur la définition du mètre-étalon comme la longueur d’une barre de platine iridié conservé au Bureau international des poids et mesures, au pavillon de Breteuil à Sèvres. Désormais le mètre est la distance parcourue par la lumière en un 299 792 458ème de seconde. On continue à mesurer les objets avec une règle ou un mètre ruban mais sur nos écrans on contemple des astres dont la distance est comptée en années-lumière. Une année-lumière équivaut à dix mille milliards de kilomètres ; la lune est à une seconde-lumière de la Terre, le Soleil à huit minutes-lumière, Alpha du Centaure est à quatre années-lumière du Soleil, les astres visibles les plus lointains à plusieurs milliards d’années-lumière.

Comment pourrait-on encore vouloir fixer et mettre à plat la carte du ciel ? Comment pourrait-on encore tirer des lignes droites entre les astres pour dessiner des constellations ? Déjà, sur Terre, la ligne droite entre deux points éloignés est en réalité une courbe, même si ça ne se voit pas à l’œil nu. A fortiori ne peut-on désormais se représenter le cosmos qu’en images multidimensionnelles, dynamiques, mouvantes en fonction du point d’observation. C’est que, du fait de leur relativité, l’espace et le temps sont eux-mêmes déformables.

L’espace est plastique. Tout corps le déforme, ce qui dévie en retour sa trajectoire. Ce n’est pas la force gravitationnelle qui oblige la Terre à suivre son orbite, c’est la Terre qui suit la trajectoire la plus proche possible de la ligne droite dans un espace courbé par sa propre masse.

De même, le temps est plastique. Il passe moins vite dans un vaisseau spatial que sur Terre. En 1911 Paul Langevin a lancé dans le monde des physiciens une énigme sur laquelle ils se cassent encore la tête : le paradoxe des jumeaux. Imaginons deux jumeaux dont l’un embarque pour un voyage dans l’espace à une vitesse proche de celle de la lumière ; à son retour, chacun des frères aura l’impression que l’autre a vieilli moins que lui. La plupart des scientifiques pensent, démonstrations diverses à l’appui, que c’est en fait le spationaute qui reste le plus jeune. De même, il semble prouvé et observé qu’une horloge à bord d’une fusée, ou même d’un avion, est ralentie par rapport à la même horloge restée sur Terre. C’est ce qu’on appelle la dilatation du temps.

Je suis complètement dépassée par les théories de la relativité restreinte et générale, mais ce que je retiens c’est qu’« il n’y a pas de temps absolu unique, chaque individu a sa propre mesure personnelle du temps qui dépend du lieu où il est et de la manière dont il se déplace.»10

L’espace module le temps et le temps modèle l’espace. C’est l’aubaine du danseur qui, on le verra bientôt, joue sur cette plasticité de l’espace-temps. Modulation du temps et modelage de l’espace sont le commencement de la danse.

Des liens, des échanges, des choix

Qu’y avait-il derrière la passion ancienne de cartographier le ciel ?

Cartographier, c’est disposer sur un plan des points fixes et tracer des lignes entre et autour d’eux. Ces lignes, on les dessine pour rendre visible ce qui lie les points, ce qui fait qu’ils forment un ensemble, ce qui les tient ensemble. En traçant un trait entre eux, on révèle un lien présupposé, qui préexistait au trait de crayon et qu’on rend simplement visible, comme dans ces jeux graphiques qui consistent à faire apparaître une figure en reliant des points numérotés. La numérotation induit que le nuage de points qui semblait informe était en fait ordonné, structuré.

De plus, tout comme le cliché d’un télescope, la carte immobile vibre, pour qui sait la déchiffrer, de tous les mouvements antérieurs à l’instantané qu’elle présente, de tous les mouvements accomplis depuis son tracé, de tous les mouvements à venir. Tout comme la photographie, la cartographie est un acte ponctuel qui re-lie ce qui était déjà lié, ce qui est déjà délié, déjà relié autrement. C’est une reliance qui rend visible un moment du foisonnant jeu dynamique des liances.

On pourrait objecter que la forme révélée par le trait de crayon ou par le cliché est en fait une construction mentale projetée sur une matière tout autre et inconnaissable en soi. Peut-être. La question est celle, fondamentale et vertigineuse, de la connaissance du réel. Problème sans solution, car posé par l’esprit humain se demandant si sa connaissance est son propre produit. Mais bien sûr, qu’elle est son propre produit, bien sûr que l’esprit humain ne peut se représenter le monde et l’ordonner que selon ses propres structures d’entendement. Pétition de principe, cercle vicieux : nul être humain ne pourra jamais dire comment le cheval ou le chêne ou la montagne se représentent le monde, ni d’ailleurs si cette question est sensée ou insensée.

La liance supposée précéder la reliance est déjà un produit du cerveau humain. On ne sort pas – on ne peut pas sortir – de la sphère des représentations humaines.

D’ailleurs, le désire-t-on ? Et pourquoi le désirerait-on ?

Le néologisme « reliance » est apparu pour la première fois en Belgique, en 1963 sous la plume du journaliste Roger Clausse, enthousiasmé par le pouvoir rassembleur de la radiodiffusion. Il avait, en 1934, suivi le reportage des obsèques du roi Albert 1er et observé l’état de communion quasi mystique des auditeurs rassemblés autour des postes. « Ça sent l’encens ! », s’était même écriée une dame. «La TSF11 [...] avait vaincu l’espace et le temps», écrira le sociologue belge Marcel Bolle de Bal en 1995 au début de l’ouvrage collectif Voyage au cœur des sciences humaines, de la reliance.

Le suffixe ance désigne à la fois l’action et son résultat ; la reliance est une notion active, dynamique. Comme Marcel Bolle de Bal le souligne, quantité de termes évoquant le mouvement émaillent la quarantaine de contributions collectées : «voyage», «vagabondage», «aventure », «retour», «quête», «définition sociologique buissonnière», «musarder», «errance», «labyrinthe», «défrichement», «piste», «explorer», «expatriation», «périple», «métissage», «rencontre», «aller-retour», «séparation», «passage», «aire transitionnelle», «ondulation», «attraction», «frontières», «portes et ponts»...

La reliance est mouvement, jeu d’espace et de temps.

Comme la radio, comme l’internet, comme la littérature, la poésie, la peinture, la musique et tous les arts, comme la connaissance, comme la pensée, comme l’amour et l’amitié, la reliance permet de voyager en restant sur place. Ne nous projetons-nous pas à l’horizon du cosmos en contemplant les clichés du télescope spatial Hubble ? Voyage sédentaire, rêve millénaire, grande réconciliation du mouvement et de l’immobilité.

L’immobilité est mouvement imaginé, accompli ici et maintenant, dans un concentré d’espace-temps. On relie parce qu’on a déjà lié en pensée. « Si l’on supprime le –RE, il resterait donc la ‘liance’ ? », demande Marcel Bolle de Bal à Edgar Morin. « La liance ou l’alliance », répond ce dernier. Chantre de la relation dialogique qui lie et relie les contraires, il n’opposerait probablement aucune objection aux noces du mouvement et de l’immobilité.

Sont-ce ces noces que célèbre mon dauphin en se suspendant au sommet de son saut ? À voir avec quelle ardeur il pique de nouveau vers la surface de l’eau pour s’y engouffrer, il ne semble certes pas vouloir arrêter son cycle sempiternel de bonds et de plongées. Différer d’une seconde le plongeon pour mieux s’en régaler : le délice de la suspension tient justement à sa brièveté. Est-il même sûr qu’elle ait eu lieu, n’a-t-elle pas surtout été un rêve, un désir de suspension ? Et si elle s’est produite ce ne peut être que dans une fulgurance. Comme le danseur qui rehausse son saut en battant l’entrechat ou l’athlète qui donne le coup de rein décisif pour passer la barre de saut, il n’a de cesse que de continuer à bouger, à danser, à s’élancer de nouveau. L’immobilisation au sommet est plutôt la sensation imaginaire d’un paroxysme du mouvement, une sorte d’éternité qui serait l’image immobile et éphémère - un instantané - du temps mouvant. Vision inverse de celle de Platon pour qui c’est le temps qui est image mobile de l’éternité.

L’éternité comme un paroxysme du mouvement, un extrême inaccessible, un fantasme ? Est-elle pour autant une illusion ? La présente réflexion tentera d’éclairer cette question, d’évaluer la teneur existentielle et philosophique de cette sensation, de cette expérience d’éternité qui fait dire à Spinoza : « Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels ».12

Sentir, expérimenter, voilà encore des mouvements de la conscience vivante. Que nous apprend la biologie au sujet du mouvement ?

Antoine Danchin, spécialiste de génétique moléculaire, place la relation au cœur de la matière vivante : « Ce qui est lié à la vie est un ensemble original de relations entre objets (ou même entre relations). Une macromolécule, comme un acide nucléique ou une protéine, d’ailleurs, représente la matérialisation d’un ensemble de relations... »13 Au cœur des molécules liance et déliance assurent ou défont la stabilité.

Mais qui dit reliance dit échanges, propriété de « transformer sans cesse les substances intérieures et extérieures. C’est ce qu’on nomme, sous sa forme la plus générale, le métabolisme. »14 Ces échanges se font grâce à une certaine perméabilité de la membrane des cellules qui se laissent traverser par les électrons et les protons. Autrement dit, tout métabolisme (du grec meta : au-delà et bollein : jeter) est mouvement. « Une membrane tirée d’un être vivant et séparant deux milieux appropriés suffit à créer le mouvement »15, d’incessants échanges du vivant avec son milieu. Le biologiste rejoint le philosophe Henri Bergson : «Parce que nous nous la représentons à travers l’espace, nous pensons la matière comme un ensemble d’objets isolés [...] : or, elle consiste en réalité dans un ensemble de mouvements.»16.

La vie est échange, mouvement, invention d’espace-temps.

Inventer n’est pas le propre de l’homme mais de la matière. Voici une autre révolution de la pensée : les sciences et la connaissance en général étaient, depuis Aristote, fondées sur la causalité et le déterminisme. Des générations de philosophes se sont attelées à la problématique du déterminisme et de la liberté. Et voici qu’aujourd’hui les sciences incluent dans leurs modèles le hasard et la probabilité. L’évolution du vivant, on le sait, ne s’est pas faite de façon linéaire, loin s’en faut. Des arborescences aux multitudes de branches se sont développées en tous sens, avec des longévités variables. « La vie est faite d’innombrables petits choix [...] et, jusqu’à l’apparition de la réflexion humaine, elle ne possédait aucun moyen de revenir sur ceux-ci, qu’ils résultent d’une contrainte d’optimisation ou d’un accident. [...] Si, à la suite d’un cataclysme, la Terre ne se trouvait plus peuplée que de végétaux, de microbes et d’insectes, il parait peu vraisemblable d’imaginer qu’elle donnerait naissance à l’Homme, ni même aux mammifères. »17

La matière est tellement vivante qu’elle est imprévisible. On a presque envie de dire qu’elle est « libre » de devenir ceci ou cela. En tout cas, chaque bifurcation de l’évolution, chaque « choix » est une configuration unique, singulière, un pur évènement.

Est-il le chantre de cette imprévisibilité, le corps danseur qui crée à chaque instant un échange d’énergie – un métabolisme – avec son milieu et avec les autres corps, brassant sans cesse la matière de la vie ?

Matière à vivre

Reprenons un instant la définition classique du mouvement : « changement de position dans l’espace en fonction du temps ». Mais changement de quoi ? Qu’est-ce qui change de position ? Ces points qui bougent sur des trajectoires, que figurent-ils ? Des objets matériels, naturels ou artificiels, des corps célestes ou terrestres et bien sûr des corps vivants.

Pour ce qui concerne ces derniers, traditionnellement nommés corps animés, cela semble aller de soi : ils se meuvent par eux-mêmes. La plupart des animaux se déplacent de leur propre fait sur le sol, dans l’eau ou les airs. Quant à ceux qui sont fixes, coraux, moules, huîtres, anémones de mer et autres balanes plus ou moins souples ou rétractiles, ils bougent comme des plantes : sur place. Et on sait à quel point les végétaux peuvent se montrer envahissants, sous terre et à l’air.

Mais les corps minéraux, c’est bien connu, ne se meuvent pas.

À voir... Une nappe phréatique ne s’étend-elle pas sous terre ? Une rivière souterraine n’y court-elle pas ? Un gisement de pétrole, un filon de fer ou d’or, n’imprègnent-ils pas le minerai, ne s’immiscent-ils pas dans les anfractuosités des roches ? Un cristal ne se développe-t-il pas dans sa géode, construisant parfois de somptueux palais ? Les montagnes ne s’érigent-elles pas sous l’effet de forces telluriques, continents et océans ne se déplacent-ils pas selon des poussées tectoniques ? L’univers lui-même ne s’accroît-il pas en permanence et à l’infini ?

« Pousser » se conjugue avec l’ensemble des corps. Toute matière pousse, un pléonasme pour les Anciens : materia, hylè, c’est le bois et par extension ce qui naît, pousse, croît.

Tout corps inerte bouge ; une contradiction dans les termes, a-ton pensé pendant des siècles, sans voir une autre contradiction : ces objets étaient censés être inanimés, mais animés tout de même, par des mouvements extérieurs à eux disait-on. Mais pour qu’ils soient sensibles à ces forces et aptes à s’y soumettre, il faut bien que ces corps prétendument inanimés portent en eux une sorte de système récepteur du mouvement. Qu’est-ce qui, en eux, les pousse à répondre à ces impulsions ? La gravitation universelle, répond Newton. Et en écho s’élève de toutes parts une polyphonie : le conatus ! Le vouloir vivre ! La volonté de puissance ! L’élan vital ! Le Désir !

Car enfin qui refuse ou octroie aux corps observés leur capacité à se mouvoir ? L’observateur humain, c’est-à-dire un autre corps, mais doué de pensée réflexive, capable de connaître - ou de méconnaître- les corps mouvants ou mus, de les répertorier, de les mettre en relation, de les nommer. Des corps humains faits de la même matière que les corps inanimés, partageant avec eux les mêmes particules, liés à eux par une multitude d’interactions, mais jouissant d’un perfectionnement particulier qui leur donne le pouvoir de classifier tous les autres corps, de les diviser en catégories. Pouvoir dont ils ont longtemps usé et abusé en se plaçant hors catégorie, en surplombant les autres espèces séparées par des barrières sûres : le Créateur avait conçu la pluralité et le cloisonnement des espèces. Mais depuis que Darwin a montré qu’une espèce peut en engendrer une autre, il ne reste plus que la distinction entre les « règnes » minéral, végétal et animal.

Pour combien de temps ?

Et d’ailleurs est-elle encore valide ?

En 1828, le chimiste Friedrich Wöhler parvient à synthétiser l’urée en laboratoire, démontrant que les composés organiques et inorganiques sont régis par les mêmes lois. Dès lors, dit Antoine Danchin, « un fort courant [...] se dessine pour admettre la communauté d’identité de la matière inerte et de la matière vivante. »18 Elles se différencient surtout par le degré de complexité de leur organisation. C’est pourquoi Edgar Morin replace au cœur de sa vaste réflexion l’antique physis, la nature qui naît et qui croît, la nature naturante, aurait dit Spinoza, la nature en acte.

Il se peut même qu’inconsciemment, la pensée occidentale ait rejeté le monde minéral en-deçà des frontières du vivant justement parce que là se trouve le berceau de la vie. Il est admis depuis longtemps que celle-ci serait apparue dans les océans. Mais certains chercheurs interrogent plutôt les pierres, comme les stromatolites, ces roches en forme de chou-fleur qu’on trouve notamment en Australie, dont les plus vieilles ont plusieurs milliards d’années et dont on sait qu’elles ont été formées par des processus biologiques. C’est bien l’avis d’Antoine Danchin, et c’est pourquoi il a intitulé son ouvrage Une aurore de pierre, aux origines de la vie. Il démontre que, contrairement à l’idée répandue, la vie n’est pas née de l’eau et que ce qu’on appelle soupe prébiotique aurait même été un poison chimique. « La surface des pierres, des poussières argileuses humides, des complexes métalliques, est un lieu bien plus prometteur pour la naissance de la vie. »19 Il montre comment « des feuillets lipidiques viennent entourer des grains de matière solide et, par-là, séparer un milieu intérieur [...] du milieu extérieur. Cela commence à ressembler à un embryon de cellule, où métabolisme et membrane, deux des contraintes fondamentales de la vie, [.] se trouvent naturellement réunies. »20

La matière n’a pas été « faite pour vivre » ; elle ne répond à aucun dessein créateur. Elle a évolué vers une individualisation et une auto-organisation qui a conduit à la vie. Inversement, la matière organique repasse sans cesse à l’inorganique par les processus de décomposition. Le mouvement va jusque-là : de l’organique à l’inorganique, de matière à matière.

La matière est mouvement.

4 Michel Cassé, Cosmologie dite à Rimbaud, éd. Jean-Paul Bayol, 2007, p. 166

5 André Lalande, Vocabulaire technique etcritique de la philosophie

6 Dictionnaire Robert

7 Henri Bergson, La pensée et le mouvant, éd. Garnier-Flammarion, p. 188-189

8 Hubert Reeves, Chroniques des atomes et des galaxies, éd. du Seuil, 2007, p. 128

9 Stephen Hawking, Une brève histoire du temps, éd. Flammarion, 2008, p. 39

10 Stephen Hawking, Une brève histoire du temps, éd. Flammarion, 2008, p. 54

11 Télégraphie Sans Fil, ancien nom de la radio.

12 Baruch Spinoza, Éthique V 23 scolie

13 Antoine Danchin, Une aurore de pierre, aux origines de la vie, éd. du Seuil, 1990, p. 39

14 Idem, p. 30

15 Ibidem, p. 170

16 Frédéric Worms, présentation de Matière et mémoire, d'Henri Bergson, rééd. PUF 2012

17 Antoine Danchin, Une aurore de pierre, aux origines de la vie, éd. du Seuil, 1990, p. 169-170

18 Antoine Danchin, Une aurore de pierre, aux origines de la vie, éd. du Seuil, 1990, p.23

19 Antoine Danchin, Une aurore de pierre, aux origines de la vie, éd. du Seuil, 1990, 4eme de couverture

20 Idem,p.104

CHAPITRE II

Le mouvement humain

Aux sens traditionnels – le toucher, la vision, l’audition, le goût, l’olfaction – il faut [...] ajouter le sens du mouvement.

Alain Berthoz21

Si nous sommes faits de matière-mouvement, comment ne serions-nous pas nous-mêmes en perpétuel mouvement ? Même en dormant nous continuons à bouger lentement, a minima. La phase du sommeil la plus calme en apparence est nommée « paradoxale » car, alors que les muscles sont au repos quasi complet, les circuits électriques du cerveau s’affolent, les yeux roulent sous les paupières, les rêves vont bon train. Et bien sûr le cœur continue de battre, le sang de pulser, les poumons de respirer, les cellules de se renouveler. L’immobilité totale c’est la mort. La mort de l’individu car les cellules, les molécules, les atomes et les particules poursuivent leur circulation.

Du minéral au végétal, à l’animal et à l’humain, le génial accoucheur Frédérick Leboyer a fait cent fois le chemin :

Embryon,

petite plante immobile qui pousse, qui bourgeonne, qui devient, un jour, fœtus.

La plante s’est faite animal : le mouvement l’envahit qui, du tronc, progresse vers la périphérie.

L’arbrisseau agite ses branches : le fœtus bouge, jouit de ses membres.

Et une fois l’enfant venu au jour :

À mesure que le souffle envahit le corps du nouveau-né, on croirait, oh, surprise, voir une plante, un arbre pousser ![...]

Nous sommes sortis des eaux, nous avons pris pied sur terre. [...]

Cette route longue, longue, longue,

qui mène du minéral à l’homme,

c’est celle que refait tout enfant

en naissant22

Je regarde un dessin de nouveau-né encore raccordé à son placenta.23 L’enfant, gracieuse petite racine de mandragore, repose sur le feuillage nervuré de son enveloppe fœtale. Il est encore relié, par la tige torsadée de son cordon, à la motte du placenta irrigué d’une arborescence de vaisseaux.

La gestation du mouvement

Pour l’animal humain comme pour toutes les espèces végétales ou animales à reproduction sexuée, l’avant-première de la vie se joue sur deux scènes distinctes : d’un côté un ovule expulsé d’un ovaire ; de l’autre une foule de spermatozoïdes éjectés du corps masculin, par centaines de millions. Que le trajet vers l’utérus se fasse par les « voies naturelles » ou bien en laboratoire, il s’agit toujours de rapprocher deux éléments qui se sont séparés de leur nid d’origine. Les deux aventuriers se sont forgés à partir de leur milieu d’origine jusqu’à se rendre aptes à le quitter. D’emblée, la vie débute par une double séparation, séparation active suivie d’un effort effréné pour relier les deux dissidents, qui garderont toute leur vie la marque de leur milieu d’origine, auquel ils resteront à jamais liés.

Liance, déliance, reliance, c’est la course perpétuelle de toute vie.

Émission, migration et rencontre : le processus de fécondation est mouvement.

Toutes les étapes ultérieures seront mouvement également : pénétration de l’ovule par un spermatozoïde, division cellulaire, cheminement de l’œuf vers l’utérus, enfouissement dans l’endomètre qui bientôt, envahi par le trophoblaste, développe le placenta, ce lieu d’échanges entre la mère et l’embryon, plaque tournante d’un trafic vital. À chaque étape : du mouvement. Et au bout de trois semaines, un cœur embryonnaire commence à battre, à propulser une circulation sanguine. « Pendant quatre bons mois, l’univers du fœtus est un cosmos en expansion. Ce n’est qu’à la mi-temps de sa gestation qu’il se heurte aux limites qui vont l’acheminer progressivement vers la naissance, vers la conquête du monde extérieur.»24

Bien avant la naissance : la limite, les frontières contre lesquelles il va falloir lutter tout en s’en nourrissant. Frontières qu’il va falloir se préparer à franchir, limites dont il va falloir s’affranchir. On repense à la cellule élémentaire prébiotique formée à la surface des poussières minérales et qui organise ses échanges avec le milieu ambiant grâce à la membrane qui l’en sépare : « Il est ainsi possible de dissocier, là où la membrane sépare l’intérieur de l’extérieur, la perception de ce qui se passe en dehors du contrôle interne. »25 Si les cellules perçoivent le monde extérieur à travers leur membrane, alors que dire de l’embryon humain !

Que dire ? Que cette reliance est musique :

Les os qui craquent, les intestins qui borborygment,