Du Rififi à Hossegor - Philippe Pourxet - E-Book

Du Rififi à Hossegor E-Book

Philippe Pourxet

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« Moi quand on m’en fait trop, je correctionne plus, je dynamite, je disperse, je ventile ! », faisait dire Michel Audiard à Bernard Blier, alias Raoul Volfoni, dans les Tontons Flingueurs.
Jean, le héros de Rififi sur la Côte basque pourrait reprendre cette déclaration à son compte. C’est pourtant un jeune homme tranquille a priori, un sportif, un surfeur, un fou de l’océan. Mais la découverte du cadavre de son meilleur ami recraché par les vagues sur la plage de La Gravière, va déclencher chez lui une réaction de justicier peu soucieux des convenances.
Comme Raoul, Jean va se mettre à « ventiler » et à « disperser » sec, d’Hossegor à la Côte basque, sur les routes, dans les dunes, les villages et les bistrots plus ou moins glauques du Petit Bayonne. Ses aventures nous plongent dans une ambiance polar des années soixante, au milieu de flics et surtout de truands à la gâchette facile. Et au vocabulaire fleuri, mais très explicite.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Pau, Philippe Pourxet est auteur de romans historiques et romans policiers. Après des études à l’École R. M. de Sorèze et à la faculté de droit de Pau, il a travaillé dans la publicité et dans le monde du luxe. Il est aussi membre de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD). Il a été comédien à la Troupe du Théâtre des Loges (Paris) de 1988 à 1994.
En 1994 il crée et dirige la troupe théâtrale La Compagnie de l’Instant. Il montera trois pièces à Paris et en Province dont il est l'auteur: L'Oiseau des Tempêtes (drame), La cour des corbeaux (Comédie médiévale), La Suite (Comédie)

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Philippe Pourxet

 

 

Du rififi à

Hossegor

 

 

 

Roman

 

Tous droits réservés

©Editions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.fremail : [email protected]

ISBN : 979-10-97150-33-4

 

 

 

 

 

 

« Il vaut mieux s’en aller la tête basse que les pieds devant. »

                        Michel Audiard

 

 

 

-1-Hossegor, septembre 1984

 

Armé de sa planche de surf, Jean Lamarque descendait d’un pas déterminé la pente de la dune. Ses yeux légèrement plissés ne perdaient pas de vue les rouleaux qui, par séries, venaient éclater sur la plage. Si l’été, faute de vagues, n’avait pas donné entière satisfaction aux surfeurs, l’automne en revanche s’annonçait, comme bien souvent, exceptionnel.

Hossegor, vidée de son flot turbulent de touristes, reprenait son rythme lent et apaisé. Une douceur d’été indien baignait la Côte landaise. À trente et un ans révolus, Jean appréciait ces moments privilégiés où, entre amis, il allait à sa manière défier l’océan. Durant dix années, il avait recherché les meilleures vagues sur la planète. De l’Australie à la Californie, en passant par Hawaï, l’Indonésie et la Polynésie, il avait vécu de différents petits boulots et d’expériences variées qui avaient fait de lui un homme déterminé et serein. Malgré son jeune âge, il avait décidé de s’installer sur la Côte d’Argent où la vie lui paraissait plus détendue, moins stressante... Sa connaissance des sports nautiques lui assurait de vivre tranquillement parmi ses semblables. Des gens pour la plupart simples et passionnés qui se contentaient de peu pour être heureux.

Son regard se porta sur sa gauche et se posa bien au-delà de la plage de La Gravière, sur les bâtiments blancs qui formaient le front de mer de la station balnéaire d’Hossegor. Il ressentait un léger mal de tête ; cette vision le raviva. La veille, il avait passé une partie de la nuit à assécher des verres de houblon liquide et d’alcool de cactus au « Casa », repaire nocturne des surfeurs locaux en cette saison.

Plus il s’approchait de l’eau, plus son excitation grandissait. Sa principale raison de vivre se trouvait là, pour ainsi dire à ses pieds. Il ferma entièrement sa combinaison et s’élança. Faisant corps avec sa planche, il commença à ramer. Son expérience lui permit de franchir sans encombre la première série de vagues. Il s’assit sur son board et attendit l’arrivée du rouleau qui l’arracherait de la lourdeur de l’élément liquide.

Ayant négligé la première vague, la seconde masse de trois mètres de haut l’entraîna dans une course fulgurante. Sitôt levé, sa vitesse augmenta et avec elle ses sensations de plaisir et de liberté. Ne perdant pas de vue la lèvre de la vague qui le portait, il oublia le reste du monde et amorça une série de virages. La même expression de bonheur se lisait sur son visage et sur celui de ses amis qui nageaient en sens inverse. Arrivé à quelques mètres de la plage, Jean effectua un roller plus radical que les précédents et s’arrêta net derrière le dernier rouleau.

Alors qu’il s’apprêtait à repartir à l’assaut de l’océan, des cris venant de la plage attirèrent son attention. Dans le vacarme sourd du shore break1, il crut entendre son nom. Fred, un de ses meilleurs amis, agitait les bras dans sa direction. Jean, intrigué par cette excitation, abandonna ses projets. Avec regret, il scruta avec admiration les tubes qui se formaient au loin.

― Viens je te dis ! hurlait son ami, on a découvert un corps.

Jean ne comprenait pas la nervosité extrême de Fred. Il n’était pas si rare de trouver sur la plage de La Gravière des corps humains rejetés par l’océan.

― Dépêche-toi, s’affolait Fred, on dirait que c’est… François !

Cette annonce le glaça. Il resta un instant comme figé et laissa tomber sa planche. Il se mit à courir en direction du groupe qui entourait le cadavre. Il se fraya d’autorité un passage parmi les curieux et finit par atteindre le corps atrocement mutilé par son séjour prolongé dans l’océan.

Hélas, tout correspondait : la taille, les cheveux, l’apparence générale et pire encore, un détail qui ne lui laissa aucun doute : au poignet gauche du noyé, se trouvait le même bracelet de cuivre dont ne se séparait jamais François. Ce dernier constat finit de l’achever. Il se trouvait bien face au corps de son meilleur ami. Le monde autour de lui sembla vaciller, se voiler, devenir irréel. La confirmation de l’identité du mort amplifia le roulement des commentaires. Tous connaissaient bien François et la consternation pouvait se lire sur les visages. Comment un athlète pareil, nageur hors pair, avait-il pu se noyer ? Il n’était pas fréquent qu’un accident si dramatique arrive à un surfeur aussi chevronné. L’effervescence autour du corps contrastait avec le calme de Jean qui ne disait plus rien. Le jeune homme prit soin de balayer une mèche de cheveux qui barrait le visage de son ami, méconnaissable. Il eut un haut le coeur et s’écarta un peu pour recouvrer ses esprits. Ses yeux se perdaient maintenant dans cet océan qu’il aimait tant et qui aujourd’hui se montrait si cruel. Qu’y cherchait-il ? Une réponse à ses questions ? Ou bien le calme apaisant des flots face à cette tragédie ?

Il n’avait pas vu François depuis plus d’une semaine et cela n’avait rien d’extraordinaire. Depuis deux mois, son ami travaillait à Bayonne et se faisait rare à Hossegor. Ses déplacements quotidiens et aussi son emploi du temps ne lui laissaient plus autant de liberté qu’auparavant. « C’est passager, ça ne durera pas…» s’amusait-il à dire.

Une sorte de vertige s’empara de Jean. Il ne bougeait plus.

― Dis, Jean, ça ne va pas ? s’inquiéta un ami en lui posant amicalement la main sur l’épaule.

― Fous-moi la paix ! lâcha-t-il sèchement.

Comme revenu à la réalité, il s’en alla rapidement laissant derrière lui le cadavre de son ami, sans se retourner. Le nœud qui lui broyait les boyaux le tirait en avant et le conduisit directement à sa vieille 4L.

― Mais qu’est-ce que j’ai dit ? s’étonna l’autre en direction de Fred.

― Laisse tomber et va plutôt prévenir les gendarmes, ça t’évitera de poser des questions idiotes.

 

-2-

La porte de la maison grinça sinistrement. Cette petite villa sans étage avait été bâtie dans une impasse calme qui donnait d’un côté sur le Canal d’Hossegor et de l’autre sur l’avenue du Tour du Lac. Au milieu des pins, elle semblait être posée sur une couche épaisse de sable. Tout autour n’était que calme et ambiance bucolique. Ici, on entendait les rouleaux de l’océan se déchaîner sur la côte les jours de grand vent d’Ouest. Ce jour-ci seule une légère brise balayait la cime des arbres centenaires.

Jean hésita à franchir le pas. À l’intérieur, une musique californienne, malgré sa douce mélodie, l’agressa. Nerveusement, il pressa sur le bouton-STOP du lecteur de cassette. Cette musique confirmait la présence de Sophie, la fille qui partageait depuis trois années sa vie. Il l’avait rencontrée avec François à Hawaï. Entre lui et son ami, une compétition s’était engagée pour séduire la jeune femme. C’était Jean qui l’avait emportée. De justesse, mais cette victoire, n’avait pas longtemps affecté les deux amis. François s’était peu à peu effacé et l’épisode n’avait laissé aucune trace apparente entre eux.

Sophie lisait un magazine, assise confortablement dans un large fauteuil. Ses cheveux blonds, soigneusement attachés, laissaient apparaître un visage gracieux et de magnifiques yeux verts. Depuis quelques jours déjà, une sorte de mélancolie l’accablait et son moral chutait à tel point que ses proches craignaient la déprime. Quand on la questionnait à ce sujet, elle se contentait d’évoquer l’arrière-saison avec son calme... Rien de très précis en somme.

― Les vagues n’étaient pas bonnes ? demanda-t-elle.

Jean ne put répondre tout de suite. Un silence s’installa rendant l’atmosphère pesante. Durant le trajet, il avait essayé de mettre en forme cette nouvelle terrible, mais aucun mot ne réussissait à farder une réalité cruelle, brutale. Lui-même avait du mal à se rendre réellement compte… D’un coup, malgré lui, il laissa échapper, plus sèchement qu’il ne l’aurait souhaité :

― François est mort… On a retrouvé son corps sur la plage de La Gravière…

Cette fois-ci, le moral de Sophie trouva une excellente raison pour s’effondrer complètement. Une voix mêlée de pleurs posa une série de questions. Tout son corps s’agitait. La pièce autour d’elle se resserrait, elle était au bord de la crise de nerfs. Jean la prit dans ses bras et tenta de la consoler. Rien n’y fit, elle ne cessait de répéter :

― C’est impossible… Ce n’est pas vrai !!

― Je n’en sais pas plus… C’était horrible… On ne pouvait même plus le reconnaître… Son visage… Je ne comprends pas ce qui s’est passé… Peut-être l’hélice d’un bateau…

― L’océan était très fort ces derniers jours… articula-t-elle avec peine.

― Justement, il ne s’y serait jamais risqué.

― Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas.

― Je ne sais pas… Je ne m’explique pas tout… Il y a quelque chose qui cloche…

― Je t’en prie, même un excellent nageur peut se laisser surprendre et se faire entraîner par les courants… Il aimait surfer quand personne n’osait se mettre à l’eau, tu le sais bien…

― Mais bon sang ! Ce n’était pas le premier vacancier venu ! Il connaissait parfaitement son spot ! Et puis, il portait sur lui les restes de son t-shirt australien, celui qu’il adorait… Jamais, il ne serait allé à l’eau avec.

― Mais que veux-tu dire à la fin ?

― Je ne sais pas, mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans tout ça !

― Et la police, que dit-elle ?

― Je n’en sais rien, je suis parti avant qu’elle n’arrive.

Jean s’énervait. Aucune de ses questions ne trouvait de réponse. Il restait debout devant son amie, contrôlant avec peine ses gestes. Sophie parvint à lui prendre la main.

― Chéri, serre-moi dans tes bras… J’ai froid… J’ai peur…

Ses yeux fiévreux se posaient sur chaque meuble et objet constituant leur univers cossu, sans pouvoir se fixer. La panique l’étreignait. Son souffle court, bruyant, se confondait avec ses pleurs. Avec un temps de retard, Jean la rejoignit sur le canapé. Son regard dur, déterminé, contrastait avec l’hystérie de son amie. Il en était convaincu, tout dans cette mort n’était pas aussi simple qu’il y paraissait.

 

Le lendemain, les premiers rayons, bien que timides, arrivèrent avec difficulté à chasser les cauchemars d’une nuit sans sommeil. Jean en était persuadé, François n’avait pu se noyer accidentellement, c’était impossible. Mais alors, que s’était-il réellement passé ? Et s’il ne s’agissait pas d’un accident ? Le jeune homme avait du mal à formuler ce qu’il ressentait. Oui, si ce n’était pas un accident alors, ce ne pouvait être qu’un… meurtre ! Mais pourquoi ? Et qui ? La sonnerie du téléphone retentit. Il sursauta et décrocha aussitôt :

― Allô ! lâcha-t-il avec agressivité.

― C’est Fred… Je voulais te dire que…

― Laisse tomber… Je te remercie… Sais-tu ce qu’ont dit les flics sur tout ça ?

― Accident… Noyade… Il serait ensuite passé sous un bateau… Rien de plus.

― Les cons !

― C’est vrai qu’à première vue, c’est curieux… Surtout quand on connaissait François… Moi, à mon avis…

― Écoute, coupa net Jean, excuse-moi, mais ce n’est pas le moment. Merci de ton appel.

― D’accord, je comprends… Allez, à la prochaine.

Jean raccrocha et resta un moment immobile devant le combiné. Durant toute sa vie, il avait toujours été motivé par cette volonté farouche d’aller au fond des choses, de ne pas se laisser abattre au gré des difficultés. C’était dans les pires situations qu’il se montrait le plus efficace, qu’il s’engageait à fond.

À quinze ans, il avait perdu ses parents dans un effroyable accident de la route et, plutôt que de ressasser l’injustice de ces événements, il avait quitté le lycée pour travailler dans un surf shop. Poncer à longueur de journée des planches ne lui faisait pas peur. Au contraire.

Sa vie d’alors était simple : travailler dur, apprendre, surfer et oublier… Une fêlure lézardait son cœur, mais il ne voulait pas sombrer dans une mélancolie qui ne mènerait nulle part. Ce qui était, était, et rien ne changerait le cours du passé. Aller de l’avant, quoi qu’il arrive, c’était son objectif, sa façon de vivre. Au bout d’une année, il avait mis suffisamment d’argent de côté pour se rendre dans le Queensland, sur la côte Est de l’Australie. Il y rejoignit une communauté de surfeurs qui lui firent découvrir les meilleurs spots du pays. C’était sa nouvelle famille. Quand il manquait d’argent, il convoyait alors des autos entre Brisbane et Sydney ou réparait les planches de ses nouveaux amis.

Après deux années de cette existence, il retourna en France avec trois de ses compagnons partis faire le tour des meilleurs spots de la planète. Lui s’arrêta à Hossegor pour faire une pause, retrouver les plages de son enfance. En fait de pause, on lui rasa la tête et son pays l’envoya dans les Alpes, rejoindre le régiment des Chasseurs alpins. La glisse y était moins fun, mais son caractère s’y affirma davantage encore. Après douze mois au sein d’un groupe commando où il apprit l’abnégation et le maniement des armes, aussi étonnant que cela lui avait paru, cette expérience du monde militaire qu’il pensait fort éloigné de ses goûts, l’avait grisé au plus haut point. Tant et si bien qu’il décida de prolonger son engagement pour une durée contractuelle de trois ans. Au sein d’un groupe d’intervention, opérant sur divers sites « chauds » du globe, il put perfectionner son art de la guerre. Cependant, après avoir constaté chez lui quelques problèmes de discipline et d’obéissance aux ordres, ses supérieurs accélérèrent son retour à la vie civile après seulement une année de bons et loyaux services. Jean était une tête brûlée, un franc-tireur, il n’en faisait qu’à sa tête, ce qui n’était pas trop pour plaire dans la Grande Muette. Qu’à cela ne tienne, il n’en prit pas ombrage et ne tenant plus en place, il repartit, et quitta de nouveau les Landes. Cette fois-ci, direction Hawaï, La Mecque du surf. C’est sur l’île de Kauai qu’il rencontra François, son grand pote… L’itinéraire de ce dernier était bien différent. Fils de riches bourgeois de Dax, il avait vite fugué pour assouvir sa passion dans le Pacifique et fuir le carcan familial. Ces deux-là n’avaient que très peu de choses en commun, mais une alchimie avait tout de suite pris entre eux. Le surf les réunissait bien sûr, mais aussi une amitié sincère et forte. François n’était pas ce qu’on pouvait appeler un bosseur, mais plutôt un optimiste convulsif, le genre de gars qui croyait toujours au prochain bon coup… Un gentil magouilleur… Souvent victime de la loose…

Ce fut bien plus tard qu’ils rencontrèrent Sophie alors qu’ils partageaient un faré sur l’Île Jardin, Kauai. Le parcours de la jeune femme était également bien différent de celui de ses nouveaux camarades. Ayant terminé ses études de Lettres option littérature américaine à l’Université de Pau, elle désirait s’offrir quelques mois sabbatiques avant de plonger dans le grand bain de la vie professionnelle. D’origine basco-landaise, elle avait été initiée à la pratique du surf par ses camarades de classe du Lycée Saint Thomas d’Aquin de Saint-Jean-de-Luz. Surfeuse surdouée, elle planta sans hésitation sa planche sur les plages de l’archipel Hawaïen… À côté de celles des deux garçons…

Ces images de bonheur s’entrechoquaient dans l’esprit de Jean…

Au bout de six mois, les trois nouveaux amis décidèrent de rentrer en France et c’est naturellement à Hossegor qu’ils s’installèrent…

Si un salaud avait refroidi François, Jean le retrouverait et le lui ferait payer. Voilà l’état d’esprit qui animait Jean, pourtant d’ordinaire si posé, bien que susceptible. Quelqu’un s’était permis de s’attaquer à ce qu’il avait de plus cher et ça, il n’aimait pas, mais alors pas du tout ! Ça allait brasser et pas dans le feutré !

Il prit soin de ne pas réveiller son amie qui, à coup de Valium, avait fini par sombrer dans un sommeil lourd, enfila un t-shirt et sortit discrètement.

Son ami François habitait une petite villa située entre les dunes et le quartier du Lac. En s’y rendant, Jean espérait y découvrir des éléments, n’importe quoi, quelque chose qui l’aiderait à y voir plus clair dans cette trouble histoire de cadavre.

Il s’engagea sur l’avenue du Tour du Lac et, à cette heure matinale, n’y croisa que peu de véhicules. Il roulait à vive allure et vira, comme sous hypnose, vers la maison de François sur l’avenue des Liserons. Au milieu des pins, elle se détachait avec son petit toit pentu de tuiles roses et ses murs blancs.

Après avoir récupéré la clef cachée dans la jardinière, il ouvrit la porte et pénétra dans la salle de séjour. Cette pièce fleurait bon les souvenirs, les beaux jours et une sorte de nostalgie l’envahit. Avec méthode, il se dirigea vers le bureau où un tas de papiers en vrac témoignait d’un sens de l’ordre assez relatif. Il ne savait pas réellement ce qu’il cherchait, mais espérait bien trouver un indice qui lui ferait comprendre ce qui s’était produit. Ou l’aiderait tout au moins à accepter et plus tard, à faire son deuil.

Il négligea différentes factures et autres papiers publicitaires. Son attention finit par être accrochée par un relevé bancaire. En l’examinant de plus près, il y décela une anomalie à plusieurs zéros. En moins d’un mois, plus de soixante-dix mille francs avaient été versés sur le compte de son ami. Comment diable avait-il pu se procurer une somme pareille en si peu de temps ? Il se souvenait que François lui avait parlé un jour d’une « combine tranquille pour se faire un max de blé », mais il n’avait pas prêté attention à ces propos démesurément optimistes. Toute sa vie, son ami n’avait vécu que de rêves et de projets fantastiques et, malheureusement pour lui, avortés. Cette fois-ci, de toute évidence, il avait réussi son coup. Restait à savoir lequel. Seul le prix était connu : la mort ! Jean s’attaqua aux tiroirs du bureau. En ouvrant le deuxième à droite, il tomba en arrêt. Même son cœur de sportif s’affola. Devant lui, luisait, parfaitement graissé, un automatique de calibre 11,43. Depuis ces derniers mois, les deux amis ne s’étaient pas trop fréquentés, mais comment François avait-il pu changer à ce point ?

Un flingue ! Ce n’était pas réellement son style. La vue de Jean se troubla et sa main, presque malgré lui, s’empara de l’arme. D’un geste nerveux, il éjecta le chargeur approvisionné et le réengagea aussitôt dans un claquement métallique. Dégoûté par cette découverte, il jeta le pistolet au fond de son tiroir et le referma violemment.

En pénétrant dans la villa, il espérait trouver des indices, mais c’était une facette cachée de son ami qu’il venait de découvrir. Il se sentit mal à l’aise. Il décida pourtant de poursuivre ses investigations fouillant çà et là, puis finit par quitter la maison sans rien apprendre de plus. Il envisageait les pires hypothèses sans qu’aucune ne s’imposât.

 

-3- Capbreton - Trois jours plus tard

 

Peu de monde s’était déplacé pour l’enterrement de François. Il n’avait plus de famille et seuls quelques amis proches étaient venus lui rendre un dernier hommage. À la tête de ce petit cortège, Jean marchait l’air grave. À ses côtés, les yeux masqués par des lunettes noires, Sophie ne retenait pas ses larmes.

Après le sermon du prêtre et la descente du cercueil, le petit groupe s’engagea en silence dans l’allée principale du cimetière. Un ciel gris et bas insistait pour apporter sa note triste au tableau. Ce ne fut qu’une fois à l’extérieur, devant l’entrée du parc à tombes, que les commentaires commencèrent à se libérer :

― Pendant quatre jours, lâcha Lucien, un bon copain de François, il y a eu une telle houle qu’aucune personne sensée ne s’y serait risquée.

― Je suis bien de cet avis, sans compter qu’il connaissait mieux que quiconque l’océan. Et toi, Jean, qu’en penses-tu ?

La réponse fut longue à venir :

― Je pense que pour se retrouver à ce moment-là à la baille, il a fallu qu’on l’y aide un peu.

Cette réflexion déclencha l’approbation de tous. Seule, un peu à l’écart, Sophie ne disait rien. Le visage toujours marqué par la tristesse et le manque de sommeil, elle ne put pourtant s’empêcher de lâcher :

― Mais qu’est-ce que vous croyez ? Il est mort noyé ! Ce n’est pas le premier et ça ne sera pas le dernier ! L’important c’est son absence, pas sa mort ! Alors, si vous voulez continuer à vous faire plaisir avec vos hypothèses foireuses, ne comptez pas sur moi pour participer !

La remarque martelée avec autant de passion et de sincérité coupa toute envie de réplique. Tous avaient ressenti la peine sincère qui habitait la jeune femme et nul ne voulut répondre. Seul Jean ne put se résigner à rester muet. Il l’a pris par le bras et l’entraîna un peu à l’écart :

― Sophie, mais qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es folle ou quoi ?

― Non mais, vous ne vous êtes pas regardés ? Vous êtes plus préoccupés par les raisons de la mort de François que par sa disparition !

― Mais…

― Remarque, je vous comprends, ça va pouvoir alimenter un peu vos discussions d’arrière-saison. Elles vont enfin avoir la chance d’être un peu renouvelées… Excuse-moi, mais sur ce coup, ça sera sans moi.

― Écoute…

― Laisse-moi, je rentre à la maison.

Jean se retrouvait planté, ne sachant que dire, soufflé par la réaction de sa compagne. Il savait qu’elle n’avait pas tout à fait tort, mais ses convictions ou du moins ses intuitions lui ordonnaient d’agir autrement. Il ne tenta même pas de la rattraper. Il rejoignit ses amis qui discutaient toujours, un peu plus loin au bord de la Route des Lacs.

 

Cet après-midi-là, l’ambiance au Café de Paris n’était pas des plus joyeuses. Réunis autour de quelques demis, les cinq amis du défunt s’abandonnaient à leur imagination. La colère alternait avec l’incompréhension. Tous, ces derniers mois, reconnaissaient n’avoir que très peu vu François et, chaque fois, la même petite phrase les avait frappés : J’ai trouvé un bon job à Bayonne. Rien de plus. À bien y réfléchir et avec le recul, cette absence d’explication, cachait bien quelque chose. Mais quoi ?

Après une heure de cette conversation, Jean se leva et décida de rentrer chez lui. Il emprunta la mobylette de l’un de ses amis et traversant le pont du canal, bifurqua sur l’avenue du Lac en direction de la villa de François. Une pluie fine fouettait son visage, il frissonnait, il avait froid, mais s’en moquait. La mort de François le bouleversait, le paralysait. Il ne pouvait pas penser à autre chose. Il avait même l’impression qu’il ne pourrait jamais plus penser à autre chose. François était son ami, son meilleur ami. Son seul ami, peut-être. Et François était mort dans des circonstances troublantes. Il roulait sur ces petites rues qui montaient et descendaient les dunes boisées et finit par arriver à destination. Il remarqua tout de suite la présence d’une BMW immatriculée dans les Pyrénées-Atlantiques. À cet instant, il pensa à un touriste attardé ou égaré. Il n’en éprouva aucun trouble et arrêta son engin sur le trottoir en face de la maison.

Il traversa rapidement le petit jardin et eut la surprise de trouver la porte de la villa entr’ouverte. Il la poussa lentement et resta bouche bée : la pièce principale semblait avoir été traversée par un troupeau de sangliers. Les tiroirs avaient été vidés et leur contenu répandu sur le sol. Les posters et les tableaux avaient été lacérés, tout comme par endroit le papier peint. Un véritable carnage domestique ! Quelqu’un ne partageant pas les mêmes goûts de décoration s’était acharné à le faire savoir. Une forte odeur de cigare flottait dans la pièce ; une odeur de cigare allumé. Sur ses gardes, Jean balança un violent coup de pied sur la porte de la chambre et attendit un court instant avant d’y pénétrer. Là encore, le même spectacle s’afficha sous ses yeux ahuris. L’auteur de ce happening artistique ne devait pas être loin. À cet instant, les battements du cœur de Jean auraient pu accompagner sans problème un orchestre de samba un soir de carnaval.

Soudain, un craquement derrière fit se retourner Jean qui eut tout juste le temps de voir et de sentir s’écraser sur sa mâchoire environ cinq cents grammes d’os et de cartilages gantés. L’homme caché dans la grande armoire venait de fondre sur le visiteur sans lui laisser une chance de se défendre. Jeté à terre et passablement sonné, Jean ne voulut pas rester sur cette mauvaise impression et balança un coup de pied circulaire au niveau du genou de son agresseur. Le type aux intentions peu pacifiques hurla de douleur et décida une retraite à la stratégie douteuse. Il quitta la pièce en boitant et seul le bruit de la porte d’entrée qui claqua rassura Jean toujours au sol. Tout dans sa tête tournait dans le mauvais sens et se lever lui réclama beaucoup d’efforts. Sa mâchoire était douloureuse et il accueillit comme une délivrance le vrombissement dans la rue du moteur germanique. Son agresseur déclarait forfait et ça tombait plutôt bien.