Éléments pour une poétique du voisinage - Yves Millet - E-Book

Éléments pour une poétique du voisinage E-Book

Yves Millet

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Ce court essai interroge, par sondes successives, l'actualité sinon la possibilité d'une esthétique des récits qui accompagnent nos mutations contemporaines ; ces mêmes récits qui nous permettent de nous rendre sensibles aux modes de voisinage au sein desquels nous sommes de plus en plus impliqués. Ces nouvelles relations de voisinage (environnementales, urbaines, informatiques...), ou plutôt leurs intensifications, si elles veulent échapper à une forme de dystopie, supposent notamment une autre formulation des notions d'identité et de territoire. La notion d'atopie peut nous y aider si, dans le même temps, est privilégiée l'expérience sensible, la seule, à nos yeux, capable d'ouvrir à une certaine forme d'hospitalité, non pas tant envers une supposée altérité, mais envers une certaine idée d'un monde commun.

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Seitenzahl: 86

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Du même auteur :

À l’Atelier des Cahiers

À l’occasion des rives. Essai sur les modalités du sensible, 2014

Poésie & paysage (sous la direction de), 2009

Arts & cultures du lieu (sous la direction de), 2007

Aux Éditions Le Manuscrit Université

Expérience esthétique & milieu, 2006

Photographie de couverture : Yves Millet

Conception graphique : Studio Qualia Carta

Édité en partenariat avec ARS PROXIMA

« Ce qui existe réellement, ce ne sont pas des choses,

mais des choses en train de se faire. »

William James

SOMMAIRE

Utopies / Atopies

I.

Poétique(s)

Dystopies urbaines

Anthropocène

Récits de l’intervalle

Une exposition

Atopia

II.

Hospitalité(s)

Rhapsodie

Le cas des jardins communautaires

Métastabilité urbaine et communauté

III.

La part commune

Penser hors sujet

Références bibliographiques

UTOPIES / ATOPIES

« L’atopie est supérieure à l’utopie. » Roland Barthes

Sans doute n’insisterons-nous jamais assez sur l’importance des photographies des missions Apollo, nous livrant des clichés d’une planète Terre isolée sur un fond d’immensité noire. C’est, il me semble, le moment clef d’un changement de paradigme, celui précisément inaugurant la prédominance de la notion d’atopie sur celle d’utopie. L’utopie demeure possible lorsque sur nos cartes, des zones vierges restent à explorer et donc à cartographier. Les différentes narrations modernes de l’utopie se nourrissent de l’indéterminé, du possible inconnu capable de motiver des incursions inédites. Elles cessent, en grande partie, à l’époque de Google Earth qui circonscrit notre monde sous l’angle d’une scrutation définitive. Ce que le programme Apollo avait initié, nos satellites d’observation et de communication vinrent y apporter une confirmation visuelle désormais reproduite à l’envi.

De manière concomitante à cette première perception que nous pouvons avoir du lieu circonscrit de notre existence, s’ajoutent les conséquences de ladite mondialisation économique à laquelle peu d’entre nous échappent. Qu’on le veuille ou non, cette dernière impose désormais aux échanges un flux tendu permanent qui se dérègle au moindre incident ou soupçon de rentabilité faible, engendrant des effets de panique globale provoquant des crises de plus en plus rapprochées. Toutefois, plus important, car sous-tendant les conditions de ladite économie, est la dimension écologique repensée aujourd’hui à l’aune de la notion d’anthropocène qui prend acte du fait que l’activité humaine a désormais un impact plus déterminant sur notre écosystème que les traditionnelles forces géologiques. Cette dernière impose une contrainte radicale : la nécessité supplémentaire, progressive mais absolue, de collaborer, d’adopter une culture de la restriction et du compromis dont le défaut nous conduirait potentiellement au risque d’une simple disparition. Autant dire, avec d’autres mots, que les débats et travaux depuis la COP 21, par exemple, paraissent signer la condamnation assumée des récits modernes chargés d’utopies progressistes dont nous payons tous aujourd’hui les errements.

En contrepartie, la notion d’atopie oblige, elle, à repenser ce champ de contraintes inédit évoqué précédemment. Son intérêt provient du fait qu’elle ne vient pas s’opposer frontalement à la notion d’utopie comme une alternative salvatrice. L’atopie n’est pas une notion d’opposition, mais une notion de différenciation interne. Plutôt que de se situer à l’opposé de l’utopie, elle vient travailler de l’intérieur nos acquis et habitudes. Elle propose, comme nous le verrons, une autre poétique, à savoir une pensée incluant d’emblée la dimension sensible ; une autre science et pratique du récit puisqu’elle n’opère pas tant dans la taxinomie ou la catégorisation, que dans la modulation au sein d’un monde limité. Elle nous paraît être un outil de pensée nous permettant de reconnaître l’importance de l’exploration, de l’inventivité ou de la création, mais à l’intérieur d’une pluralité indéfectible de mondes et d’acteurs, humains et non-humains. Elle oblige, par conséquent, à privilégier les singularités par rapport aux identités collectives simplificatrices, de même qu’elle oblige à repenser nos implications comme étant parties prenantes de processus en perpétuelle transformation, nous conduisant ainsi à abandonner des schémas stables d’interprétations dits universaux mais artificiels. C’est parce qu’elle est un outil de différenciation interne, formulation d’un infini intensif plus que d’un infini extensif utopique, que l’atopie est en mesure de nous rappeler à notre part commune.

I

POÉTIQUE(S)

« Le réel, doit être fictionné pour être pensé. » Jacques Rancière

Sans doute est-il nécessaire d’interroger, par sondes successives, l’actualité sinon la possibilité des récits ou formes narratives qui accompagnent nos mutations contemporaines ; ces mêmes récits qui nous permettent de nous rendre sensibles aux nouveaux modes de voisinage au sein desquels nous sommes de plus en plus impliqués. Ces nouvelles formes de voisinage, ou plutôt leurs intensifications, si elles veulent échapper à une forme de dystopie, supposent notamment une autre formulation des notions d’identité et de territoire. La notion d’atopie peut nous y aider si, dans le même temps, est privilégiée l’expérience sensible, la seule, à nos yeux, capable de contrecarrer les conflits identitaires, et donc capable d’ouvrir à une certaine forme d’hospitalité, non pas tant envers une supposée altérité mais envers une certaine idée d’un monde commun.

Les différentes évocations d’une poétique de la multiplicité qui vont suivre, supposent que nous passions du binôme moderne individu/universel à une formulation modale associant singularité et commun. En effet, la notion d’atopie induit qu’en permanence toute singularité, et les différents degrés d’intensité qui la caractérisent, incarne conjointement l’actualisation, même confuse, d’une part commune qui ne désigne pas tant l’utopie d’une communauté harmonieuse que la reconnaissance des conditions de vie que nous partageons avec le non-humain.

Par ailleurs, une poétique peut aussi bien être de nature artistique que relever d’une attitude quotidienne. Autant toute pratique artistique touche à une certaine forme de narration de ce qui est, autant, au quotidien, on parlera davantage d’une manière d’être, d’un ethos ; mais les deux, au final, sont pareillement le sujet d’une poièsis, c’est-à-dire d’une élaboration de soi par soi qui, si elle est travaillée, peut éventuellement déboucher sur l’expression d’une politique. Poétique ou politique de l’intervalle, pré ou trans-individuelle dont l’expérience sensible, reste la porte d’entrée.

Tout intervalle est par nature atopique et, parce qu’il possède ce statut spécifique, il devient une précieuse opportunité pour questionner les possibles de notre implication dans cette même multiplicité qui nous compose. C’est cette capacité modale que la notion d’atopie est à même de caractériser pour notre époque car, plus que jamais, nous avons besoin d’une tierce pensée de l’indistinction ou de l’inqualifiable pour contrecarrer les différents régimes de littéralité, qu’ils soient religieux ou politiques ; ceux qui n’autorisent qu’une lecture unilatérale et empêchent tout un chacun de s’adonner au goût renouvelé du monde.

DYSTOPIES URBAINES

Ce début de 21ème siècle connaît déjà les défis qui l’attendent : une urbanisation de plus des deux tiers de l’humanité et les conséquences d’une gestion plus qu’hasardeuse de la planète Terre. Deux défis couplés qui désormais trouvent à se désigner sous la notion d’anthropocène. Il est toujours possible d’argumenter pour savoir si cette nouvelle ère, désignant l’impact irréversible des activités humaines sur la planète, débuta lors de la première révolution industrielle ou après 1945, néanmoins, la quantité de CO2 dans l’atmosphère, celle des plastiques dans les océans, celle des substances toxiques dans les sols ou de la diminution drastique de la biodiversité – la liste est longue – font clairement que l’on ne peut désormais parler que d’un état de fait et non d’une hypothèse de travail.

Plus de 60 % de la population mondiale, nous dit-on, habite en ville ou, pour mieux dire, en zone urbaine. On ne peut, par conséquent, s’étonner que l’urbain soit une réalité dont la légitimité est peu remise en cause. En 2050, il faudra sans doute compter avec près de dix milliards d’urbains (environ un million de nouveaux citadins par semaine au rythme actuel), notamment en Asie et en Afrique. L’urbanisation serait par conséquent – soit par contrainte soit suivant l’idée que la concentration des individus favorise la création de richesses – l’expression contemporaine de l’humanité, c’est-à-dire l’espace et l’organisation par lesquels l’humain s’exprimerait d’un point de vue social, politique et culturel. Ceci, alors même que les nouvelles technologies de la communication permettent une dispersion spatiale ou une constellation inédite des acteurs.

Toutefois, LA ville n’existe pas. Il y a pluralité, autrement dit singularité concrète de chaque cas, de chaque dynamique d’urbanisation. Les villes donc, et non pas la ville, cet universel sans réalité. Parmi précisément les trois dynamiques qui touchent l’espace urbain aujourd’hui, à savoir la création de nouvelles villes, le renouvellement ou la requalification de quartiers entiers (qui induit le plus souvent les phénomènes de gentrification) et la densification, chacune relève d’une individuation particulière qui fait que chaque unité urbaine est spécifique, autrement dit, possède une identité qualitative propre.

Néanmoins, la perspective future envisagée pour le développement urbain s’apparente encore régulièrement à des images que l’on peut trouver dans un film tel que Blade Runner (1982). Après tout, nous avons là une projection de la ville de Los Angeles dans un futur déjà passé, 2019, ville qui s’annonce sous des allures d’immense étendue chaotique, sorte de mélange sombre des plus grandes mégapoles américaines et nippones ; ville baignée de pluies acides et où, à une population aux origines très diverses se mêlent de redoutables androïdes. Bref, une ville saturée, au bord de l’autodestruction, qui fait que l’on parle de ce film comme l’exemple par excellence d’une dystopie. Pour rester sur le continent nord-américain, de nombreux exemples de films documentaires témoignent du fait que l’horizon dessiné par Blade Runner aurait, en partie, déjà eu lieu. Des réalisations telles que Foreign Parts de Verenal Paravel (2010) ou We Are Not Ghosts de Mark Dworkin et Melissa Young (2012), ont déjà montré, à la suite de la crise des subprimes, à quel point la dystopie, plus qu’un genre artistique, est d’ores et déjà le quotidien de millions de personnes.

On parle aujourd’hui d’urbain généralisé, de ville diffuse ou de véritable région urbaine, plutôt que de ville à proprement parler. Nous pourrions, par exemple, relier les banlieues sud de Tokyo et de Séoul sans que l’on puisse y noter de véritables différences. Par conséquent, nous ferions face, à une échelle mondiale et sous l’effet de mouvements de populations considérables, à un risque d’anomie urbaine. La ville semble avoir perdu son sens de la limite, elle se trouverait comme privée d’une autorité régulatrice et législative, d’un nomos