Elephant Murder - Michel Dessaigne - E-Book

Elephant Murder E-Book

Dessaigne Michel

0,0

Beschreibung

Pourquoi l’éléphante Pasta a-t-elle assassiné son maître ? Son fils, Rapha, devenu orphelin, essaye de comprendre l’origine de ce drame, d’autant qu’il aime son pachyderme indolent et fidèle.
Après la Grande Guerre, Rapha quitte la France exsangue pour rejoindre le Canada perturbé par la crise puis s'engage dans la guerre d’Espagne, à la recherche d'une envoûtante histoire d'amour.
Hors du temps, presque fantomatique, Carlota se passionne pour cette vie chaotique. Elle mène son enquête et tombe sous le charme du jeune dompteur qu’elle croise et aime à plusieurs années de distance. Mirage génétique ou folie affective ? La rude ambiance des cirques côtoie celle des zoos et la magie des sentiments éparpille les cendres du doute pour que naisse enfin quelque espoir.
Comme dans son dernier roman Les pleurs du corbeau, l’auteur nous offre ici la douce alchimie qui surgit des échanges invisibles entre l’animal et l’homme.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 333

Veröffentlichungsjahr: 2020

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Michel Dessaigne

Elephant murder

Roman

ISBN : 978-2-37873-934-8

Collection : Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal : avril 2020

© couverture Ex Æquo

© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

...une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que, dans une autre existence peut-être,

J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

C’est affreux, cette histoire. Carlota referma le dossier plein de vieilles coupures de presse. Le 5 mai 1978, à Rock Forest au Canada, Teak, l’un des trois éléphants du cirque Gatini, fondé par Michel Gatien, avait mortellement blessé sa dompteuse Eloïse Berchtold devant les spectateurs. Un tireur d’élite avait dû abattre l’animal de quatre balles. Pendant ce temps, un autre éléphant s’était échappé et avait commencé à semer la panique dans la ville. On était allé rechercher son premier maître pour que la pauvre bête accepte d’obéir et revienne dans son enclos.

Il faut que ça cesse un jour ! Des années de militantisme lui prouvaient qu’on doit toujours continuer à se révolter. Mais, elle devait bien le reconnaître, la lutte contre l’exploitation des animaux sauvages dans des spectacles n’était pas près de s’achever.

Déjà combien de morts comme celle-là ? Combien à venir, encore et encore ? Elle, en tout cas, était résolue à se battre pour une juste cause, jusqu’à la déraison s’il le fallait.

PHAJAAN

Briser l’esprit

Janvier 2017, Avenue Bellevue, Belvedere, comté de Marin, Californie

Dix heures du soir. Doug a jeté sa serviette et ses clefs sur la commode de l’entrée avant d’aller ouvrir la porte du frigo. Il a quand même eu le temps de lancer salut chérie sans se préoccuper de savoir si la chérie était dans le salon, dans le bureau ou déjà dans la chambre à regarder la télé. Carlota attend pour répondre, rien que pour voir combien de temps il mettra avant de pointer son nez dans le bureau, une odeur de bière fraîche aux lèvres.

— Comment ça a été, ta journée ? 

Elle voudrait bien lui parler de sa journée, justement. Mais Doug doit d’abord enlever ses chaussures. Enfin rentré dans ses mules, un sandwich entre les dents, il constate que l’intérêt porté à la journée de sa femme n’a pas eu l’effet escompté.

— Tu te préoccupes de mes journées, maintenant ?

C’est connu, dans un couple qui s’entend bien, les petites agressions ne sont qu’un appel pour aborder ensuite des sujets vraiment importants. Doug engloutit son sandwich. La mie qui colle au palais rend la prononciation un peu lourde.

— Bon, alors dis-moi.

— Tu sais au moins ce qui s’est passé aujourd’hui ?

Elle tend un article du San Francisco Chronicle.

— Barnum vient de fermer. Tu étais au courant ?

— Évidemment. Depuis qu’ils avaient dû arrêter les spectacles d’éléphants, les pertes s’accumulaient.

— On dirait que tu regrettes cette fermeture.

— Non, pas du tout. C’est toi que ça a l’air de réjouir.... Tu y étais allée ? Oui, la réunion du mois dernier contre les spectacles d’animaux.

— Bien sûr.

— T’aurais pas dû. Trois cents personnes au moins vont perdre leur boulot. C’est un peu tirer sur l’ambulance, non ?

C’était effectivement la dernière représentation du plus grand spectacle de cirque au monde, le légendaire Ringling Bros et Barnum & Bailey fondé en 1871 par Phineas Taylor Barnum. Les derniers éléphants avaient été vendus à un zoo. Non, Carlota n’en veut pas aux malheureux employés du cirque, même si ce n’est pas à eux qu’elle a pensé en premier. La réflexion de Doug semble malgré tout la troubler.

— C’est sans doute triste, admet-elle. Mais les souffrances imposées aux animaux ? Tu sais ce que ça veut dire dresser un éléphant ?

— Arrête. Je connais ce discours par cœur. C’est celui de la PETA et d’un tas d’autres associations. Tu sais bien que nous sommes d’accord sur le fond. Alors, pourquoi des querelles qui n’ont pas lieu d’être ?

Doug a tort. Comme si l’absence de vraies divergences suffisait à clore une dispute. Il constate, désolé :

— Je te sens à cran. Ce soir, on dirait que tu as préparé ton coup pour qu’on arrive à s’engueuler. À cause de cette histoire d’animaux dans les cirques ? Je te signale qu’en ce moment, au Yémen, les gamins crèvent de faim sous les bombes. On ne vient pas leur apporter de la nourriture. Au moins, les éléphants peuvent manger, eux.

— Alors tout va bien, continuons ainsi. Maltraitons les animaux puisque les Yéménites ont faim.

— J’essaie simplement de voir tous les aspects du problème.

Doug a laissé sa bière et terminé rapidement son sandwich. Assis, les bras croisés, il attend la suite du discours. De toute façon, il ne pourra pas y échapper. En ce moment surtout, Carlota n’en a plus que pour les pachydermes. Sans doute à cause du nouveau reportage qu’elle est en train de boucler pour KSF.TV. Elle poursuit avec un geste d’impuissance.

— Si seulement ce n’était que les cirques et les ménageries. C’est tout un système. Ces touristes qui grimpent sur des éléphants en Thaïlande, il faut qu’ils sachent. On ne leur a jamais parlé du Phajaan. Sais-tu ce que c’est, au moins ? On emprisonne le jeune éléphant dans une cage où il ne peut pas bouger et, pendant six jours, on le torture. Tu as vu l’instrument qu’ils utilisent ? C’est pointu d’un côté et ça ressemble à un marteau de l’autre. On appelle ça le hook. Ils y vont à coups de pic dans la tête, dans les oreilles. Tous les points sensibles qu’ils connaissent bien, les salauds. Les pieds entravés, pas d’eau, pas de repos. La moitié des éléphants en meurent et ceux qui survivent arrêtent de se plaindre, complètement cassés par ce supplice. Phajaan, ça veut dire briser l’esprit. L’esprit mauvais, celui des animaux, bien sûr. Parce que les hommes, eux...

— Affreux. Mais il n’y a peut-être pas d’autre moyen de les dresser. C’est dangereux, un éléphant.

— Eh bien, voyons ! Ouh ! Méchants les éléphants ! Pour présenter des animaux sauvages, il faudrait qu’ils ne soient plus sauvages.

Doug s’est assis à côté d’elle. Il comprend l’intérêt porté par sa femme à ce genre de sujets. La mère de Carlota, décédée depuis presque trois ans, avait connu les cris des animaux, elle aussi. Une existence difficile. Née au milieu des années cinquante, elle avait eu cette première et unique fille à 22 ans. Un mari volage, brutal, alcoolo. Ça, c’était le côté classique de l’histoire. Mais surtout une vie de cirque minable, avec le Ron Circus. Elle écuyère et monsieur dresseur. Dresseur d’éléphants, malheureusement. Écuyère à panneau, sa mère dansait sur le dos des pachydermes. Jusqu’à être rattrapée par l’âge. Et puis il y avait eu cette vilaine entorse.

De toute façon, son cirque avait fermé comme beaucoup d’autres aux États-Unis. Il s’était arrêté à Tallahassee où elle-même avait terminé misérablement dans un mobil-home tandis que sa fille était recueillie par une cousine qui lui paierait même une partie de ses études. Avant de mourir, cette mère bienveillante avait absolument tenu à la marier avec un homme qui ne passerait pas sa vie sur treize mètres de piste. Pendant un siècle et demi, sa famille avait vécu dans les odeurs de sciure souillée et d’urine, parmi les montages et démontages de chapiteaux, avec les cris de bêtes maltraitées. Tout devait changer pour la nouvelle génération. Carlota mènerait enfin une vie normale avec Doug, dans une villa cossue, salon traversant, vaste cuisine fonctionnelle et grand lit.

Doug avait lui aussi oublié la piste, comme ses ancêtres en Europe, au sein du cirque Gombard et Stenburger. Après la crise et la seconde guerre mondiale, les grands-parents avaient souhaité pour leur descendance un autre avenir que les chapiteaux. Son mariage avec Carlota n’était donc pas tout à fait le fruit du hasard. Il confirmait l’entrée dans un monde nouveau.

Pourtant, prédestination ou usage raisonné des compétences, l’emploi que Carlota avait trouvé, d’abord comme webmistress puis comme journaliste pour une chaîne d’information de San Francisco, KSF.TV, rouvrait en grand les cages des ménageries. On venait de lui confier une série de reportages sur la fermeture de ces cirques qui montraient des animaux. Ça lui convenait tout à fait. Elle pouvait en même temps agir pour une cause qu’elle trouvait juste et poursuivre une belle carrière. Par solidarité, Doug avait dû adhérer à son association, la PETA, ce qui voulait dire pour une éthique dans le traitement des animaux. Il avait même participé à quelques actions revendicatives.

— Bon, nous sommes bien d’accord conclut Doug, il reste beaucoup à faire pour empêcher l’exploitation des animaux. La fermeture de Barnum va dans le bon sens. Déjà, pour nos familles, c’était terminé !

— Terminé pour nos familles ? Pas depuis si longtemps.

Doug regarde sa femme avec un air désolé. Il l’admire, pour sa détermination, son engagement entier dans ce qu’elle entreprend, pour sa foi militante. Il est aussi un bon mari lorsqu’elle cède au doute ou au découragement. Mais comme tous ceux qui se veulent raisonnables, il trouve qu’elle en fait un peu trop. Les éléphants ! Elle en parle tout le temps. Il lui arrive d’en pleurer, presque. Il se demande bien quelle décision, forcément déraisonnable, elle ne serait pas prête à prendre si un jour un cas grave de maltraitance exacerbait sa sensibilité. On avait connu une alerte, à propos du Botswana où on projetait de rouvrir la chasse aux pachydermes. Carlota avait failli tout plaquer pour partir là-bas et seul un certain flottement dans les initiatives pour s’opposer au massacre l’en avait finalement dissuadée.

En fait, son caractère passionné la faisait souffrir, il le savait. Je suis une enquiquineuse, disait-elle parfois. Malheureusement, tu m’aimes toujours et je ne le mérite pas. Il essayait de la raisonner.

— C’est à cause de ton histoire familiale. Le cirque, ça te rappelle des souvenirs pénibles. Et voilà que ta carrière t’y ramène. Avec un reportage sur les animaux... Je sais ce que tu voudrais : retourner dans ce passé-là et tout y balayer. Ou alors, tu rêves de retrouver un père, celui que tu n’as pas connu, un homme de la piste, du cirque aux étoiles.

— Ma famille n’a rien à voir. Ce n’est pas comme la tienne, les fameux, les héroïques artistes du cirque Gombard et Stenburger... Mais c’est gentil de vouloir m’analyser. Ça ne ferait pas un peu psychologie de bazar, non ?

La psychologie de bazar, c’est toujours ce qu’on rétorque quand l’autre a un peu trop vu en soi.

— Bon, attends, dit-il, je vais te montrer quelque chose. Tu verras ce qu’était le cirque, chez mes ancêtres, les Gombard, du cirque Gombard et Stenburger. Tu pourras constater l’évolution depuis un siècle et demi.

Il emmena Carlota dans le garage. C’était un espace entre la Toyota, les planches à voile et le barbecue multifonctions.

— Tiens, cette caisse, je pense que c’est toute l’histoire de ma famille. Classée, archivée. Regarde si tu veux, mais n’y perds pas ton temps. Ça s’étale sur des générations.

Carlota regarda la caisse longuement, comme si elle voulait prendre son temps avant d’entreprendre quelque chose de grave.

— Satisfaite ? Tu verras. Le cirque, les animaux, c’est fini. J’espère que tu vas être rassurée.

— Je vais essayer. C’est gentil de prendre soin de moi.

LE CIRQUE GOMBARD ET STENBURGER

Les jours suivants, Carlota profita du déplacement de Doug au Brésil pour trier les souvenirs enfouis de la famille de son mari, les Gombard. Dès qu’elle rentrait dans leur villa de Belvedere, elle se réfugiait devant le bow-window, face à la baie. Là, elle étalait et classait photographies, affiches, factures et documents comptables. La plupart de ces papiers avaient peu d’intérêt. Certains étaient rédigés d’une belle écriture à la fois simple et appliquée, mais d’une envoûtante capacité évocatrice. Elle y trouvait des textes en français, qu’elle savait déchiffrer, d’autres en allemand, ce qu’elle eut d’abord du mal à s’expliquer, ne sachant pas que les Gombard étaient installés en Moselle, province française annexée par l’Allemagne jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

Elle avait trouvé une affiche et une photo d’une femme superbe, fièrement debout sur le dos d’un éléphant. Elle s’appelait Esther Stenburger et avait été la vedette du cirque à la fin du 19ème siècle, peut-être au début du 20ème. Sortie du passé, elle paraissait pourtant d’une étonnante actualité. Cette femme, qui devait alors avoir le même âge qu’elle c’est-à-dire la trentaine peut-être, était outrageusement belle. On remarquait ses jambes que le dessinateur de l’affiche avait mises en valeur, à partir d’une photo probablement. Étonnamment moderne, murmura-t-elle. Ce jugement, neutre, objectif, puisque ce n’était qu’un constat sur la mode et sur le temps, cachait sans doute une inavouable jalousie.

La découverte de ces quelques témoignages sur Esther Stenburger piquait la curiosité de Carlota. Il fallait continuer à chercher parmi beaucoup de paperasses sans autre intérêt que leur odeur d’ancien temps. Espérant découvrir d’autres images de la belle écuyère, elle continua à fouiller le fond de la caisse et tomba sur une pochette transparente, jaunie et craquelée qu’elle ouvrit avec précaution. Cette pochette contenait également des souvenirs de la famille Stenburger, associée aux ancêtres de son mari dans le cirque Gombard et Stenburger. Il y avait là quelques photos d’un éléphant. Sur l’une d’entre elles, un jeune homme debout près de l’animal posait la main sur son encolure. Encore un salaud de dompteur, marmonna-t-elle. Puis elle sortit une autre photo du même jeune homme au regard triste, intense, clair et perçant. Il était beau. Ses cheveux blonds en bataille lui donnaient une allure romantique et rebelle. Il ne semblait pas être un dompteur cruel. À cause de son air doux, qui ne sentait pas l’arrogance de l’homme envers l’animal. Peut-être quelqu’un de bien ? À cette époque lointaine !

Elle s’en veut de l’avoir traité de salaud, en le voyant sur une autre photo où il touchait l’animal avec une sorte de tendresse. Dans ces milieux du cirque où la maltraitance était quotidienne, elle pense avoir trouvé un être particulier, précieux et qui d’emblée la séduit. Celui-là est différent des autres, différent de son époque. Comme elle, il avait dû se battre pour aimer ces bêtes que les autres traitaient avec indifférence ou cruauté. Toi, tu aimes ces éléphants autant que je les aime murmure-t-elle en déposant un baiser sur la photo recouverte d’une couche de poussière. Elle reste plusieurs minutes à contempler ce visage, comme médusée. Les yeux du jeune homme donnent l’impression de l’interroger depuis presque un siècle. La photo, sous verre, est ancienne et, pourtant, il semble si proche ! Derrière le cadre, une inscription : Rapha, 1919. 

L’objet sent bien son époque : verre biseauté et encadrement en métal — du bronze, probablement – très finement ciselé. Un pied de cadre en carton, autrefois recouvert d’un velours fuchsia, avait dû servir à poser le portrait sur une commode ou une table de nuit. La ressemblance avec Esther Stenburber laisse peu de doute. C’est son fils, probablement. Ou un neveu. Mais elle préférerait que ce soit un fils. La beauté du jeune homme s’accorde si bien avec celle de l’écuyère !

Cette femme avait eu la chance d’être très belle et d’avoir un fils très beau. Carlota imagine cette jeune maman tenant fièrement son enfant qu’elle verra grandir jusqu’à ce qu’il devienne un homme. Cet homme, c’est celui dont elle a maintenant le portrait entre les mains. Elle découvre encore une autre photo où il posait au milieu des gens du cirque. On y mentionnait bien le nom de Raphaël Stenburger. Cherchant encore, elle tombe sur un document d’immigration au Canada. L’histoire du jeune homme, bien qu’encore ténue et cachée derrière de larges périodes inconnues, lui semble se dessiner et même prendre vie. Elle voudrait d’autres images de lui, mais n’en trouve plus.

Il devait être 2 heures du matin. Carlota avait rangé la photo de Rapha en prenant soin de la retourner, car elle estimait sa curiosité déplacée. Elle se rappelait sa mère, avec ses posters d’Elvis Presley, dans son mobil-home. Elle n’arrêtait pas de se ficher d’elle. Un jour même elle décolla la photo du King qu’elle enfouit dans une pile de vieilles revues à jeter. Malheureusement, c’était la dernière fois qu’elle voyait sa mère, déjà très malade à l’époque.

Encore troublée par sa découverte, elle sortit de la maison pour se promener sur le boulevard Bellevue d’où on pouvait contempler les lumières de la baie. Lorsqu’elle rentra, elle eut beaucoup de mal à s’endormir. Elle lutta d’abord contre de mauvaises pensées qui l’assaillaient parfois lorsque Doug était absent trop longtemps. Puis elle se dit qu’il était complètement ridicule de se laisser aller ainsi et essaya encore de trouver le sommeil. N’y parvenant toujours pas, elle prit un cachet dans la salle de bain, mais, revenant vers son lit, ne put s’empêcher de soulever la pile de documents sous laquelle elle avait caché la photo de Rapha qu’elle contempla de nouveau. Les yeux clairs étaient toujours là et la scrutaient avec une insistance surprenante. Ils semblaient bouger légèrement, ce qu’elle attribua à sa propre fatigue ou au semi-endormissement dont elle sortait. Tu déconnes, ma vieille. Ces yeux ne bougeaient évidemment pas, elle eut presque honte d’y avoir songé ! Mais ils l’interrogeaient, ce qui était bien plus inquiétant. Ah, si seulement ç’avait été la photo d’un voisin, d’un collègue, elle les aurait peut-être contactés via Skype ou Facebook. Mais le malheureux, 1919... Elle trouvait presque injuste de ne pouvoir lui répondre. La lâcheté de ceux qui sont encore vivants à l’égard de leurs prédécesseurs...

La petite voix de sa conscience lui dit de fermer les yeux et le sommeil vint enfin. Mais pas la sérénité pour autant. Dans son rêve, elle ressentait comme une étrange jouissance. Son corps, au travers des sensations indéfinissables, lui fit d’abord croire que Doug était de retour et l’avait intimement caressée. Mais ensuite, cette douce impression, ténue et lancinante, la ramenait à l’image de Rapha qui s’emparait complètement d’elle. Au réveil, elle fut saisie d’une honte mêlée d’angoisse et se leva pour remettre la photo du jeune homme aux yeux clairs sous une pile de documents, tout au fond de la caisse emplie des souvenirs du cirque Gombard et Stenburger. Ce rêve étrange lui revint de la même manière les deux nuits suivantes. Frustrée de ne rien trouver d’assez consistant sur ce Rapha dans la caisse de documents remise par Doug, elle prit une demi-journée pour consulter les archives de l’université à la recherche de renseignements sur la famille Stenburger. Elle put ainsi retrouver la trace d’un arrière-petit-fils qui vivait au Canada, Jo Stenburger.

Audrey, l’assistante de Carlota, vient de carillonner. Elle a proposé de passer pour préparer le scénario des prochaines émissions de KSF.TV. Les deux jeunes femmes travaillent ensemble depuis deux ans. Audrey est photographe et tient la caméra pendant les interviews. C’est aussi une aide précieuse quand il s’agit de bâtir une émission. Carlota l’aime bien, malgré leur différence de caractère et surtout leur façon d’aborder la vie. Carlota est souvent inquiète et souffre pour la terre entière. Son assistante — car c’est ainsi qu’on la désigne chez KSF.TV — est toujours enjouée. Elle aime bien la vie, ce qui sous-entend qu’elle en souffre parfois et surtout qu’elle est toujours en train de voir ailleurs, car, dit-elle, les mecs, t’as beau en chercher un autre, tu retrouves toujours le même modèle.

— Oh, t’as une petite mine, ce matin. Des problèmes avec Doug ?

— Doug est parfait.

— Ça, c’est pas une réponse. Ou alors plutôt inquiétante, d’après le ton.

— On a eu de petits accrochages à propos de mon boulot.

— Pas grave, ça. Tu as une belle situation, un beau mari. Alors, quand on a tout ça, faut pas se plaindre, quand même.

Carlota ne sait quoi répondre, car les évidences sont contre elle. Elle est objectivement heureuse, ce qui souvent veut dire plein de choses aux yeux des autres et pas grand-chose pour soi. Elle part s’allonger dans le canapé et regarde son amie, les yeux dans le vague. Elle a bien entendu ce que Audrey lui disait et elle le comprend. Effectivement, il serait indécent de se lamenter alors qu’elle gagne quinze mille dollars et Audrey sans doute trois fois moins. Elle vient pourtant de se plaindre devant son assistante qui l’envie. Alors, il faut essayer de rattraper ça.

— Oui, Doug et moi aimons notre métier. Nous avons de la chance. Les médias, le spectacle, c’est notre vie. La boîte de Doug travaille pour le Cirque du Soleil. Plus d’animaux. C’est conforme à nos engagements militants. Nous sommes maintenant dans le showbizz. On travaille dans des bureaux climatisés, devant des écrans d’ordinateur, à gérer les mails.

— Oh, de la nostalgie. L’odeur de bêtes fauves manque à ton bonheur ?

— Pourquoi tu parles de ça ? La nostalgie ! Je serais nostalgique ! Amoureuse du passé ? C’est ce que tu sous-entends ?

— J’écoute simplement ce que tu dis. Quand on parle de ses mails, c’est qu’on en a ras-le-bol et qu’on n’est pas cent pour cent à l’aise dans son boulot.

— On n’est jamais cent pour cent dans quelque chose, ni dans son mariage ni dans son job.

— T u vois.

— Mais non. C’est pas ce que tu crois. Il y a la réalité et puis, à côté, on peut avoir envie de s’évader, tout simplement.

— Ça m’arrive aussi de rêver. Par exemple à un beau mec. Paul Newman. Oui, je suis amoureuse de Paul Newman.

— Paul Newman ! C’est plus vraiment de notre génération.

— Ah, pourtant, le charme vieillit bien.

Carlota scrute son assistante avec un air étrange. Comme tous ceux qui pensent avoir un défaut, elle est persuadée que son amie a trouvé le sien. Elle aussi, comme Audrey (avec son Paul Newman !), vient de s’emballer pour un homme du passé. Mais, dans son cas, il ne s’agit pas d’une bluette. Le souvenir de ses dernières nuits lui revient avec une clarté inhabituelle pour des rêves. Elle est ailleurs, dans une dimension où la logique s’évanouit, où l’objectivité brise ses chaînes. L’image de Rapha continue de la perturber. Le jeune homme l’invite à venir le rejoindre. Son regard clair l’absorbe, comme un animal sa proie et sans qu’elle en éprouve aucune crainte. Ces dernières nuits, elle avait ressenti des émotions comme si on s’était emparé de son esprit. De son corps peut-être. Elle repense, confuse, à ces spasmes dans toute sa chair. Et tout cela à cause d’une photo, d’un regard sorti du temps. Mais non, les fantasmes font partie de la vie. Ce n’est pas grave, pense-t-elle...

— Oh ! T’étais partie où ? On dirait que j’ai touché un point sensible, constate Audrey de plus en plus curieuse. On arrête avec le passé. Il faut aussi profiter du présent, ajoute-t-elle, bienveillante.

— Le présent, c’est souvent la limite du rêve. Le point mort de l’âme. Si tu y restes, tu disparais dans un trou noir où tu ne pourras même pas savoir si tu existes encore.

— Eh bien, bonjour l’optimisme ! Tu comptes faire quoi, maintenant ? Te replonger dans le souvenir ou aborder l’avenir avec hardiesse, préparer notre émission, par exemple ?

— On va boucler, pour l’émission. Je dois aller voir quelqu’un la semaine prochaine.

— Ah ah... Quelqu’un ! Pas un homme du passé alors.

— Non. Et puis si. Je dois rencontrer un dénommé Jo Stenburger. Il habite à Calgary. C’est l’arrière-petit-fils d’un type qui avait travaillé dans le cirque Gombard et Stenburger, le cirque des ancêtres de Doug. Ce type s’appelait Rapha Stenburger.

— Le cirque des ancêtres de Doug, répète-t-elle en insistant. Oh ça devient compliqué ton affaire. Tu creuses la généalogie de ton mari, maintenant ?

— C’est lui qui me l’a demandé.

— Ah bon. Et tu as déjà plein de documents, je suppose ?

— Pas beaucoup, justement. Quelques photos.

— Des photos, c’est pas grand-chose. Ça devient vite tout terne.

— C’est faux, ce que tu dis. Une photo, ça peut devenir...

Carlota n’arrive pas à terminer sa phrase. Elle aurait envie de montrer la photo de Rapha à Audrey. Pour voir sa réaction. Peut-être lui dirait-elle : Bof, pas terrible. Vieux jeu. Et ça la rassurerait. Peut-être le trouverait-elle beau, captivant, hélas.

Mais non, elle ne la lui montrera pas. Il lui faut garder précieusement le portrait de Rapha comme sésame pour pénétrer dans un monde qui n’appartiendrait qu’à elle. Un monde du passé, mais peu importe. Elle conclut sobrement :

— Je vais aller voir ce Jo Stenburger pour compléter l’histoire du cirque familial. De toute façon, je devais me rendre au Canada.

JO STENBURGER

Septembre 2017, Calgary, Alberta, Canada

Pendant tout le trajet avant d’arriver à l’aéroport de Calgary, elle n’avait ressenti aucun doute, du moins pas assez pour ternir son enthousiasme de plonger dans une histoire plus que centenaire. Les premières mentions du cirque Gombard — les ancêtres de Doug — situaient sa création en 1850. D’autres documents mentionnaient 1860. Peu importe, à la date où le mythique cirque Barnum venait de jeter l’éponge aux États-Unis, l’aventure circassienne des Gombard remontait à plus de 150 ans. Se raccorder au passé rassure sur le présent, pas seulement parce que venir de nulle part serait insupportable, mais parce que le passé, c’est du solide, quelque chose qu’on ne pourra pas vous enlever, la preuve inaltérable que vous êtes bien là, que vous existez. Carlota avait l’impression de dominer le temps en survolant les générations où elle retrouvait les aïeux de Doug, mais aussi ceux de l’homme qu’elle allait rencontrer, le descendant de Rapha Stenburger dont la photo l’avait tant bouleversée.

Pourquoi une telle expédition ? Ne disposant que d’un portrait, de quelques photos et d’un document des services d’immigration canadiens vieux d’un siècle, elle avait tanné son mari pour connaître l’histoire de Rapha Stenburger, arrivé au Québec juste après la Première Guerre mondiale. Doug n’avait pas trouvé la demande bizarre.

— C’est pour ton émission ? Sur les cirques du passé. Pourtant, Gombard et Stenburger, ça ne devait pas être le plus gros.

— Non, mais on pourra voir l’évolution, par rapport à ceux de maintenant.

— Ah, c’est bien !

Elle avait découvert que ce descendant de Rapha, Jo Stenburger, vivait au Canada. Longtemps, elle s’était demandé quoi faire de cette information. Puis une occasion s’était présentée. Une mission à Seattle pour KSF.TV. Pas loin de Calgary, donc, où vivait cet arrière-petit-fils. Depuis qu’elle avait trouvé la photo de Rapha, elle essayait de cerner le destin de la famille Stenburger. Venu d’Europe, le cirque Gombard et Stenburger était resté en activité quelque temps après son arrivée aux USA. Rapha avait sans doute été le premier Stenburger à franchir l’Atlantique. Mais on ne retrouvait plus de traces des Stenburger dans les cirques américains après la Première Guerre mondiale. Les descendants de Rapha, les parents et grands-parents de Jo Stenburger étaient nés au Canada. C’est à peu près tout ce qu’elle savait d’eux.

Finalement, non, sa venue à Calgary n’avait rien d’incongru. Dans le taxi qui l’emmenait à son hôtel, elle répétait ses premières phrases dès qu’elle aborderait le descendant de Rapha. Elle pensa dire Je m’intéresse au passé. Banal. Personne ne va dire le contraire.

Arrivée dans sa chambre, au Ramada, elle ressortit la photo qu’elle s’était pourtant bien juré de ne plus regarder avant de rencontrer l’arrière-petit-fils.

Rapha ! Ce visage ancien, mais resté terriblement jeune, presque vivant, lui était devenu familier depuis sa découverte. Sa beauté — sans doute attribuée avec un peu trop d’aveuglement, elle en était consciente — paraissait si actuelle. Dès qu’elle avait la photo en main, elle ne pouvait s’empêcher de s’adresser à lui Tu es tellement...elle hésitait sur l’adjectif à employer et reposait le portrait qu’elle venait de saisir avec un petit air de pitié pour elle-même. Je suis folle. Je me comporte comme une gamine. Être venue ici pour retrouver le descendant de cet inconnu. Même pas pour une recherche d’héritage...

En fait, il lui était plus facile de plaisanter sur sa légèreté — amoureuse d’une photo, il faut avoir dix ans — que de se rappeler le trouble éprouvé la nuit où elle avait découvert le visage de Rapha, ces sensations bizarres, au point d’avoir cru que Doug était présent dans son lit...

Heureusement, il ne s’agissait que d’un instant d’égarement. Elle se rassurait en se disant qu’elle venait là un peu par devoir. Des tas de gens tout à fait raisonnables et normaux cherchent des racines au fond de leur mémoire ou dans celle des autres.

Elle nourrissait quelques craintes, malgré tout, car, si Rapha était beau, elle n’avait pas de photo du descendant, Jo Stenburger. Elle n’avait pas demandé qu’il lui en envoie par Internet et il ne figurait même pas sur Google. Celui qu’elle allait rencontrer n’était peut-être qu’un beauf, ou, pire, un type ordinaire trop content de draguer une Américaine qui l’avait tanné pour le rencontrer. Elle déplaçait sans cesse la photo de Rapha depuis la table de télévision à la tête de lit, à la commode puis partout où elle errait dans la chambre.

Il restait deux heures à tuer avant leur rendez-vous au restaurant chez Keg. Elle sortit pour se perdre dans la vaste galerie commerciale qui parcourt la ville. Devant chaque boutique, elle essayait de penser à n’importe quoi, pourvu que ça ne l’oblige plus à gamberger sur la raison de sa venue, ici, à Calgary, cowtown, capitale des vaches et du bon steak, du pétrole aussi. L’une des villes les plus agréables du monde, paraît-il, mais qui ressemble à un tas d’autres et qui pourrait se situer n’importe où et même ailleurs sans que personne ne le remarque. Cet effort sur elle-même était insuffisant, car, à peine avait-elle fixé la devanture d’une boutique qu’elle marmonnait, Mais qu’est-ce tu fous ici ?

— Tu as trouvé facilement ? La première fois que tu viens à Calgary ? C’est très américain comme ville.

— Ça change de San Francisco.

— Le pittoresque n’est pas toujours là où on l’attend. Mes ancêtres s’étaient installés à Vancouver puis au Québec. Mais bon, l’industrie pétrolière, c’est ici.

Étonnant, ce type. D’un abord ouvert, spontané. Il n’avait pas demandé à ce qu’elle se justifie pour convenir d’un rendez-vous. Il lui parlait comme à une nouvelle collègue ou une voisine récemment installée. Pas de sentences profondes, une conversation simple.

— J’aimais beaucoup le Québec. Ici, c’est plus anonyme, on y vient d’un peu partout. Mais c’est mieux que dans d’autres Provinces du Canada, où ils ont une mentalité armée des Indes. Et ta vie à Frisco ?

— J’habite au nord, de l’autre côté de la baie. Sympa. Sauf le pont à traverser.

— Ah, je vois. Tiens, le menu. On commande si tu veux. Ici, c’est le steak...

— Merci, mais je suis...

— ...végétarienne, c’est ça ?

Elle regrettait de l’avoir déçu. Il se mit spontanément à rechercher un menu de substitution. Il voulait faire pour le mieux. Elle le dévisageait discrètement. Yeux marron, mais assez clairs. Cheveux plutôt châtains. Elle recherchait dans chacun de ses traits ce qui pouvait lui rappeler Rapha. Mêmes sourcils, même front étroit et intelligent, même sourire doux. En revanche, l’arrière-petit-fils avait le bas du visage plus rond. Sans doute le Rapha de 1919, avec son air de romantique famélique, ne devait-il pas manger tous les jours un steak de 400 grammes. L’homme en face d’elle semblait avoir une vie plutôt calme dans une ville réputée paisible.

Voici, l’assiette de crudités. Et pour vous, notre T’bone Steak. Bon appétit.

Elle appréciait la lumière tamisée de la salle qui, sans empêcher de voir ce qu’il y avait dans le plat, donnait au décor un petit air de mystère.

— T’as donc fait une recherche approfondie sur notre famille.

— Sur les Gombard, principalement. Malheureusement, sur vous, les Stenburger, j’ai moins d’éléments.

— Oui, mais tu sembles déjà connaître par cœur l’histoire de Rapha, mon arrière-grand-père.

— Au contraire, je n’en sais pratiquement rien. C’est pour ça que je suis venue te voir.

— J’en sais pas grand-chose non plus. Quelques photos du grand-père, le fils de Rapha, quand ils étaient déjà arrivés au Canada. Il faudrait interroger des cousins. Ils ont peut-être plus d’informations que moi. Et toi-même, tu n’as pas une aïeule qui travaillait dans ce cirque, Gombard et Stenburger ?

— Le cirque est une grande famille.

— Mais, d’après ce que tu m’as dit au téléphone, une certaine Rosa, qui s’était occupée de Rapha...

— C’était aussi mon arrière-grand-mère, à ce qu’il paraît.

— Attends, dit-il, avant de vider lentement une demi-pinte de bière, comme s’il voulait se donner un temps de réflexion. Ça devient compliqué, ton histoire. Il s’agit bien de Rosa, la belle-mère de mon arrière-grand-père Rapha. Et elle serait aussi ton arrière-grand-mère... Oh, là là ! Mais alors, nous serions cousins ?

— Je ne pense pas.

— Tu n’as pas envie d’en parler.

— C’est ma mère qui ne voulait pas en parler. Pour elle, le cirque, ce n’était pas que de bons souvenirs.

— Mais peut-être que l’histoire de cette Rosa...ça pourrait t’inspirer, te donner des idées, des pistes qui te mèneraient à Rapha.

— Ton ancêtre a eu de la chance que cette femme s’en occupe :

— On dirait que tu es jalouse de lui. C’est pour ça que tu t’intéresses tant à notre histoire ?

— Jalouse de quoi ?

— Eh bien, qu’elle se soit occupée de mon arrière-grand-père Rapha, même si ce n’était que sa belle-mère, que la femme de son père.

— Parle-moi de Rapha, plutôt.

— J’en avais même pas une seule photo. Tu as fait de si longues recherches et je dois te décevoir.

— Tu n’as vraiment rien ?

— Voici quelques documents. Mais j’ai honte d’avoir que ça ajoute-t-il en sortant une pochette, bien mince en effet.

L’homme en face d’elle est un type gentil. On voit à son expression qu’il aimerait sincèrement l’aider. Mais le romantisme n’est pas son horizon. C’est plutôt quelqu’un de pratique. Alors, il voit mal où tout cela peut mener. Carlota tente de raccrocher l’histoire à des éléments concrets et d’expliquer à Jo sa recherche, le plus clairement qu’elle peut.

— Rapha était le fils de Simon Stenburger. Sa mère était Esther Houke, de son nom de jeune fille. Tiens regarde, une photo. Tu vois ce qui est écrit derrière. À Esther, la plus belle des écuyères juin1897. Signé Zazi. Je ne sais pas qui c’est.

Jo observe la photo, l’air amusé, comme s’il découvrait les souvenirs d’un voyage ou d’une soirée entre copains.

— Zazi devait être un photographe de la troupe. Il y a plusieurs autres clichés pris par lui...ou elle. Oui, tout cela est bien compliqué, conclut-il. Les histoires de famille, je m’y perds toujours.

— Doug, mon mari, dit exactement la même chose.

— Et que pourrais-je t’apprendre ? Tu as l’air d’en savoir plus que moi sur mon ancêtre Rapha.

— J’ai vu qu’il y avait eu un drame avec un éléphant.

Jo reprend espoir. Un accident comme ça, on doit pouvoir trouver quelque chose de concret...

— Un drame avec un animal. Laisse-moi réfléchir. Il me semble que mon père avait fait allusion à un accident dans la famille. Le cirque, depuis la venue de mon ancêtre au Canada, c’est une histoire bien oubliée. Mais pourquoi rechercher tout ça ?

— Le cirque, les éléphants, c’était un peu notre lointaine famille à tous, à Doug, mon mari, à toi, non ?

— Mais nous ne sommes pourtant pas du même sang, si j’ai bien compris.

Entendant cette remarque, Carlota semble troublée. La consanguinité : un mot qui fait peur. Elle répond, comme si elle voulait évacuer le sujet.

— Tu as raison. Je voulais dire famille au sens général. Disons que ce sont des histoires parallèles.

— Bon, conclut Jo, je vais essayer d’en savoir plus. Dis-moi précisément sur quoi.

Sur quoi ? N’importe qui aurait posé cette question. Que venait-elle chercher, précisément, au fin fond de l’Alberta ? Tout d’un coup, elle se sent honteuse. Que devait-il penser d’elle ?

Oui, il fallait bien se justifier, donner à Jo des gages de sérieux sur une enquête qu’elle-même sentait confuse.

— Pourquoi Rapha est-il venu au Canada ? Il faudrait regarder les archives de l’immigration. On y trouverait peut-être des précisions. Qu’a-t-il fait après avoir quitté l’Europe ?

— Tu sais, je travaille dans l’industrie pétrolière. Côté finance, même. Alors, l’histoire, la généalogie, c’est loin de mes bases. Enfin, j’essaierai. On va prendre un pot, maintenant ? Un endroit branché. C’est pas San Francisco, ici. Mais ils savent quand même faire de la musique.

Un verre quelque part, après le restaurant, ça ne veut pas forcément dire la drague. Carlota accepta, afin de donner une fin logique à cette escapade canadienne. Rentrer seule dans son hôtel après un menu végétarien, cela risquait de donner d’elle une image trop singulière.

L’endroit est un peu bruyant, mais sympa. Jo semble y avoir ses habitudes.

— Alors ? Ta vie à San Francisco ?

Jo estime peut-être avoir répondu à beaucoup de questions sur un lointain passé familial. Il aimerait que l’échange devienne plus détendu, plus personnel. Peut-être a-t-il remarqué le regard bizarre de Carlota ? Peut-être se dit-il qu’elle le trouve séduisant ? Il se berce d’illusions. À travers lui, elle revoit Rapha sur cette photo étrange qui pour elle seule a des charmes inavouables. Elle parle et reparle sans cesse de ce personnage qui avait eu vingt ans en 1919 comme d’une vieille connaissance, presque encore présente. C’est pourtant un destin dont elle ne sait pas grand-chose. Mais peu importe. Son imagination s’est envolée et Jo doit se trouver là pour la porter, comme les équipiers qui tiennent les ailes d’un planeur avant son envol.

— C’était quand, le cirque Gombard et Stenburger ?

— Je ne connais pas toute l’histoire. Il y avait deux familles à l’origine. Elles ont dû fusionner à un moment...

— Mais ce Rapha, insiste-t-elle, c’est fin 19ème, début 20ème, non ?

— Il doit être né en 1899. Il me semble avoir lu ça quelque part. Le cirque était implanté à Metz. C’est à l’est de la France, m’a-t-on dit. Mais bon, ne te crois pas obligée de me parler de ce Rapha toute la soirée.

Il a posé sa main sur son bras. Comme il aurait fait avec un vieux copain pour dire allons, on passe à autre chose. Carlota réalise qu’elle porte un tee-shirt échancré. Pas pour provoquer, mais tout simplement parce que l’arrière-saison est encore chaude et l’ambiance du lieu plus encore. Elle continue ses questions.

— Et sa mère, Esther Stenburger, pourrait-on trouver des informations sur elle ? Elle a été la vedette d’un cirque, quand même.

Il a retiré sa main, l’air déçu. Parce qu’il réalise que c’est une journaliste américaine ? Avec le mouvement Mee too qui sévit là-bas depuis 2017 ! Lui qui espère devenir CEO dans une filiale d’ici quelques années, une accusation de harcèlement, ce serait fâcheux. Non, il se dit plutôt qu’il ne faut pas gâcher l’instant, ne pas insister, et qu’une info perdue sur un bi ou un trisaïeul compte moins qu’un verre au milieu des rires des copains dans une boîte sympa.

— Il faudrait pouvoir remonter le passé, faire parler les ancêtres. Tu pourrais être médium, insiste-t-elle. Imagine un cirque, il y a plus d’un siècle. Cette histoire a forcément laissé quelque chose dans tes gènes. Il y a au fond de toi une trace de ton aïeul, Rapha.

— Attends, moi, je ne sais pas faire tourner les tables. Je m’en sers uniquement pour poser ma bière.

Carlota éclate de rire. Elle aimerait se moquer d’elle-même aussi. Elle regrette ses questions trop insistantes. Elle ne doit pas se servir de lui. Ce Jo est sympa et ne mérite pas qu’on abuse de sa gentillesse. Par exemple, il ne faut surtout pas lui donner de faux espoirs, lorsqu’il proposera de la raccompagner à son hôtel. Mais elle doit être tolérante s’il a envie de la séduire, se montrer attentive, reconnaissante, lui faire sentir qu’elle l’aime bien. Et, en plus, c’est vrai.

Arrivés au Ramada ils se sont fait la bise, tout simplement.