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Aux yeux de Dante, qui lui rend un exceptionnel hommage dans la Divine Comédie, Constance de Hauteville, Reine de Sicile et Impératrice germanique, est l’une des femmes les plus marquantes de son siècle. Fille de Roger II, Roi normand de Sicile, mère de Frédéric II, Empereur, elle a défendu l’âme sicilo-normande contre un mari cruel et sanguinaire. L’auteur s’interroge sur la force qui anima cette femme et fit d’elle une héroïne légendaire de l’Histoire italienne. Durant l’unique année où elle régna enfin seule, elle fit preuve d’un remarquable génie politique et sut préserver contre tous l’avenir de son unique enfant, Frédéric, la « merveille du monde ».
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études de philo, de sciences politiques, de droit et de gestion, Michel Dessaigne a exercé diverses responsabilités dans le domaine des systèmes d’information et de communication. Puis, s’orientant vers l’intervention sociale, il est devenu responsable associatif, consultant et professeur associé à l’Université de Strasbourg.
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Seitenzahl: 239
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Michel Dessaigne
Roman historique
ISBN : 979-10-388-0899-7
Collection : Hors Temps
ISSN : 2111-6512
Dépôt légal : août 2024
Couverture Ex Aequo
2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
Une Reine normande en Sicile ! Allons donc ! Il est vrai que l’histoire commence bizarrement. Le père de Constance, Roger II, Roi de Sicile, décède le 26 février 1154. Sa fille naîtra le 2 novembre de la même année. À quarante ans (un âge très avancé pour l’époque) elle donnera naissance à son unique et illustre fils, Frédéric II de Hohenstaufen. Afin de montrer que le nouveau-né est bien d’elle, l’accouchement aura lieu sur la place publique. Enfermée dans un couvent jusqu’à l’âge de trente-deux ans, elle épousera Henri dont elle verra se déchaîner la cruauté pendant les douze années de leur mariage avant de le suivre dans la tombe un an après sa mort. Alors, quelles bonnes raisons de s’intéresser à Constance, lointaine descendante de Tancrède de Hauteville, ce pauvre nobliau normand dont les fils ont conquis le sud de l’Italie, devenant ducs puis rois ?
D’abord, tentons de réparer une injustice. Pendant près de deux siècles, depuis le milieu du onzième, les Normands vont régner sur la Sicile (c’est-à-dire la Sicile actuelle, mais également les Pouilles, les Abruzzes et la Calabre sur le continent) et même sur une partie du Maghreb et de l’Albanie. Sans compter les royaumes chrétiens d’Orient où vont s’établir quelques dynasties venues de Normandie. Peu de Français le savent, avouons-le. Mais les Siciliens en ont gardé la mémoire. Si vous allez en Sicile, vous verrez beaucoup de gens s’étonner de ce que les Français l’aient oublié. Mieux encore : cette terre normande qui connaîtra son apogée sous Roger II de Hauteville (Hauteville : une petite commune du Cotentin !) sera en son temps le plus prestigieux et le plus riche royaume de toute l’Europe.
Mais revenons à Constance. Se contentera-t-on de dire qu’elle fut la fille de ce brillant souverain, Roger II, un Normand, et la mère d’un Souabe (un Allemand, donc), Frédéric de Hohenstaufen, futur Roi des Romains, Roi de Sicile et de Jérusalem, Empereur de Germanie ?
La situation du Royaume de Sicile est délicate à la fin du règne de Roger II. Au centre de l’Europe et jusqu’au nord de l’Italie, ce qu’on appellera le Saint Empire romain germanique rêve de conquêtes. Au sud, le Royaume de Sicile n’éprouve en principe aucune envie de se soumettre. Entre les deux, le Pape cherche à préserver l’intégrité des États pontificaux, s’alliant tantôt à l’un tantôt à l’autre de ses encombrants voisins. Trois rois de Sicile vont succéder à Roger II. Mais, à la mort du dernier, Guillaume II, la seule descendante directe est Constance. À qui va-t-on marier un tel trésor ? Au fils de l’Empereur germanique ! Selon l’expression de l’historien John Julius Norwich, ce sera l’arrêt de mort de la Sicile normande. Pourquoi une telle décision ? Entre autres explications, le Roi de Sicile rêve (comme d’autres conquérants normands){1} de devenir Empereur à Constantinople. Il lui faut des alliés. L’Empereur romain germanique fera l’affaire. Ce sera se mettre dans la gueule du loup. Et le loup, ce sera Henri VI, époux de Constance, nommé fort à propos Henri le Cruel.
Heureusement, le fils de Constance, Frédéric de Hohenstaufen, sera un personnage magnifique. Il laissera ces mots célèbres :
À cause de ce désir de savoir que tous les hommes ont naturellement et à cause de cette joie particulière où certains dérivent avant même d’assumer l’obligation de régner, depuis notre jeunesse, nous avons toujours cherché la connaissance. Nous avons toujours aimé la beauté et toujours inlassablement respiré son parfum.
Entre le moment où on vient la chercher dans son couvent et sa dernière année où elle est enfin seule au pouvoir après le décès de son mari, Constance va être partagée entre la Sicile qu’elle voudrait protéger et la domination allemande qu’on lui impose. Elle ose montrer qu’elle n’est pas enchantée par le mariage qu’on lui promet à une époque où une fille épouse sans poser de questions. Après la mort de son mari, elle renverra les représentants les plus encombrants de la domination souabe. Elle a souffert, bien sûr. Elle verra très peu son fils Frédéric à qui on avait retiré le prénom qu’elle lui avait choisi : Constantin. Son mari, Henri VI lui montrera comment on sait punir les Siciliens. On crève ou on arrache les yeux, on scie en deux, on enterre vivant, on brûle à vif, on écartèle et on empale. Constance devra même assister à un spectacle rien que pour elle : un casque brûlant sur la tête d’un audacieux qui lui avait offert un cadeau et un trône chauffé à blanc pour bien lui faire comprendre qui était le Roi : Henri VI… un poète, certes, mais que nous considérerions aujourd’hui comme un malade sadique et sanguinaire, même si son époque n’était pas dominée par la tendresse.
Les historiens se sont moins intéressés à la Grande Constance qu’à d’autres figures du douzième siècle. Et pour cause. Des trente premières années de sa vie, nous avons peu de traces. Elle aurait passé une vingtaine d’années dans un couvent. Son mariage l’emmène à Haguenau et dans diverses forteresses souabes pour une vie sans beaucoup de relief. Pendant six ans, elle subira les aléas de l’histoire dans le sillage de son mari. Enfin, pendant un an, elle régnera et jouera un rôle politique majeur.
Alors, pourquoi, dans la Divine Comédie, notamment dans le chant III du Paradis où il parle à l’âme de Constance, l’illustre Dante accorde-t-il une place de premier rang à cette femme, aux côtés de Piccarda Donati et de Béatrice, égéries célèbres du poète ? Pourquoi Boccace et d’autres en ont-ils fait une figure presque mythique de l’Italie en cette période mouvementée de son histoire ? Osons une comparaison. Jeanne d’Arc accomplit ses exploits guerriers durant à peine plus d’un an. Thérèse de Lisieux laisse trois manuscrits rédigés durant les deux années précédant sa mort à vingt-quatre ans. Pourtant, leur postérité est immense. Leurs histoires, courtes, répondaient à une attente et étaient porteuses d’un sens pour leur époque et les suivantes. La renommée de Constance, qui n’a régné (presque) librement que pendant un an à la mort de son mari, va devenir immense en Italie. À tel point que nombre de légendes vont entourer son souvenir, concernant une malédiction proférée lors de sa naissance, son entrée au couvent, la naissance de son fils et bien d’autres épisodes de sa vie.
Fille d’un roi glorieux, Roger II, et mère d’un roi glorieux, Frédéric II, ces deux personnages étant les monarques les plus puissants de l’Europe de leur temps, Constance est passeuse de gloire. Au siècle suivant, Dante cherche des raisons d’espérer en l’Italie, dans la langue et dans la littérature italienne. Constance est la figure qui s’inscrit dans cette attente. La Divine Comédie est un ouvrage merveilleux, mais difficile. Dante y distribue les bons et les mauvais points. Il y cite de nombreux personnages historiques, de l’Antiquité à son temps, et en profite pour égratigner ceux qui lui déplaisent. Il a lui-même un passé politique compliqué qui reflète son amertume d’avoir été chassé de Florence. Tantôt, il semble appeler de ses vœux l’unité imposée par l’Empire, serait-il un Empire romain-germanique, tantôt il glorifie des personnages qui représentent l’âme italienne et sicilienne. Au milieu de ces contradictions, Constance représente une lumière d’espérance.
Mais il est une autre raison de redonner à Constance l’importance qu’elle méritait. Une raison presque philosophique. Comment une âme peut-elle rester glorieuse sans se laisser abîmer par les turpitudes du siècle ? Jusqu’où la volonté est-elle libre ? Ces questions sont posées par Dante, notamment parce que Constance doit rompre ses vœux monastiques pour épouser Henri. À cause de cela, elle ne pourra être placée au plus haut dans le Paradis de la Divine Comédie. Mais elle a été contrainte. Elle a été victime des circonstances puisqu’elle était l’héritière du trône de Sicile. Cette question nous parle : comment rester digne dans un monde qui nous contraint ? Comment faire avec le siècle sans se compromettre ?
Ajoutons une autre dimension, sensible pour nos regards contemporains où la place de la femme doit s’affirmer. Cette femme va devoir supporter un mari que nous qualifierions d’ignoble crapule. Loin de s’effacer, elle refuse de renier ses origines, sa famille, les Hauteville. Elle veille, comme elle peut, à préserver son enfant Frédéric II. Il fallait certainement une âme très forte pour résister ainsi.
Il faut évoquer la figure de ce fils unique, même si le présent ouvrage n’aborde pas sa biographie. Lettré, parlant de nombreuses langues, poète, mécène, il est presque un prince de la Renaissance. De nombreux ouvrages lui sont consacrés. Pourtant, on peut assurer que le destin de Frédéric II n’aurait pas été aussi brillant si Constance n’avait pas pris, peu avant sa mort, la précaution de confier l’enfant à la tutelle du Pape et de le préserver des querelles de succession au sein de l’Empire. Certes, Frédéric II, le Souabe, va incarner la fin de la Sicile normande. Mais il est resté un Hauteville par les valeurs que sa mère avait veillé à lui transmettre.
Dante naît alors que Constance s’est éteinte depuis soixante-sept ans. On peut contester au poète la qualité d’historien. Mais il a une vision très précise des personnalités de cette époque qu’il juge sur la base d’une information forcément très riche. Il dispose, grâce à ses fonctions, d’abord à Florence, où il exerce d’importantes responsabilités, et même sur le chemin de son exil, des meilleures sources de son temps. Il bénéficie d’un certain recul par rapport au changement majeur qui s’est opéré entre une Italie normande et une Italie souabe à cause du mariage entre Constance de Hauteville et Henri de Hohenstaufen. Dante n’est certes pas un interprète objectif de cette période cruciale. Il est déçu par ce qu’il voit, aigri par rapport à son propre parcours politique. Mais qui peut affirmer que des chroniqueurs plus ou moins contemporains de Constance, tels qu’Hugues Falcand, Pierre de Blois, Robert de Torigni, Pierre d’Eboli, chacun écrivant pour un maître politiquement impliqué, soient plus crédibles que Dante ? Un texte comme le célèbre Liber ad honorem Augusti de Pierre d’Éboli, permet de retrouver quelques épisodes de la vie de Constance. Il est assorti de dessins très vivants qu’on a pu comparer, avec beaucoup d’exagération, à la tapisserie de Bayeux à cause de son côté bande dessinée. Il a été écrit alors que Constance était Reine de Sicile. Mais nous n’oublions pas que l’auteur était un affidé de l’Empereur Henri VI, que son objectivité en souffre et que certains récits sont faux.
Nous avons choisi d’intituler notre livre roman historique. Cela consiste d’abord, très classiquement à se livrer à une analyse critique des personnages, des événements, des lieux, des récits qui en ont été faits et à effectuer les recoupements nécessaires. On espère ainsi s’approcher d’une présumée vérité historique. Mais nous nous proposons aussi de faire (re)vivre les personnages, d’imaginer leurs sentiments, leur vision du monde, ce qui peut être obtenu, par exemple, en décrivant un paysage, un monument, un mode de vie. Et en introduisant des dialogues, bien sûr ! Ceux-ci ne peuvent qu’être imaginés à partir de ce que nous savons des croyances, des rapports hiérarchiques, des attachements familiaux, des visions du bonheur, du devoir, de la cruauté. Toutefois, dans notre esprit, ces dialogues doivent se limiter à éclairer les personnages et leur situation dans le monde qu’ils affrontent, pas à remplir trop facilement des pages de roman ! Nous nous efforçons donc de les limiter à ce qui paraît le plus significatif et le plus utile pour la compréhension du contexte. Évidemment, nous ne disposons d’aucune trace crédible de dialogues datant de cette époque, les rares écrits parvenus jusqu’à nous étant emphatiques et construits en fonction des canons du siècle.
Pour entrer dans l’histoire de Constance, nous sollicitons donc Dante Alighieri, auteur, entre autres, de la Divine Comédie et du traité De la Monarchie, dialoguant avec son disciple, Giovanni. Leur rencontre se situe dans le quartier de la Sorbonne, du côté de la rue Fouarre à Paris. Disons-le clairement : malgré un monument consacré au poète devant le Collège de France, square Michel Foucault, et les nombreux écrivains (Balzac, entre autres) qui ont fait référence à des séjours parisiens du poète, nous n’avons aucune preuve formelle de cette présence en France, malgré tout probable. Quant à Giovanni, certains en ont fait un simple disciple, d’autres le fils de Dante. Là encore, les certitudes manquent.
Nous avons cherché à simplifier le narratif d’une période particulièrement compliquée. Qu’on en juge. Au nord, l’Empereur allemand doit se battre contre les nombreux rois et princes de son empire. Au sud, les barons siciliens n’arrêtent pas de se révolter contre leur Roi. Entre ces voisins remuants, les Papes (ils sont parfois deux en même temps) guerroient et s’allient tantôt avec l’Empire, tantôt avec la Sicile. On pourrait ajouter quelques relations ambiguës avec les Byzantins et les royaumes chrétiens de Palestine. Nous prenons donc le parti de renvoyer en notes certains noms de personnes et de lieux afin d’alléger le texte. Notre but n’est pas de multiplier les références, mais de faire aimer et comprendre Constance ainsi qu’une époque évidemment très différente de la nôtre et pourtant indispensable à la compréhension de notre propre Histoire.
-La Divine Comédie est une dénomination inconnue du temps de Dante. Nous utilisons Commedia dans le texte.
-Dante évoque la Gran Costanza. Dans notre récit, il paraît plus simple d’utiliser Constance.
-Pour les autres noms, nous adoptons tantôt la version italianisée (Giovanni), tantôt la version francisée si elle paraît plus simple (Jourdain du Pin au lieu de Jordanus de Pino qui pourrait être éventuellement Giordano Lupino)
- La transcription utilisée dans les citations de la Divine Comédie est tirée de Marina Zorzi Kolasinski de Kojen. Notre restitution en français est libre.
-Nous avons également utilisé certains textes originaux comme le début d’un poème écrit par l’Empereur Henri ou des écrits de troubadours. Nous prenons le risque d’éviter une traduction littérale dont l’effet serait très décevant et nous proposons des interprétations qui s’efforcent de respecter l’esprit plus que la lettre.
— Attention de ne pas buter dans les bottes de paille, prévient Giovanni en tenant le bras de Dante, son vieux Maître.
— Ah, la paille, je m’en souviens. Lorsque j’étais jeune, j’ai suivi les cours de théologie dans cette église, répond Dante en montrant Saint Julien le Pauvre. Comme étudiant, j’étais, moi aussi, assis sur des bottes de paille.
— Mais maintenant, vous parlez depuis la chaire. Vous venez de soutenir brillamment une dispute de quolibet{2}. Douze questions !
— Mon maître Siger{3} en avait soutenu quatorze reprend le vieil homme, un brin de nostalgie dans le regard. Et pourtant, cet enseignant admirable a été condamné par l’évêque. Il faut dire qu’il se présentait comme un adepte d’Aristote. Quelle audace pour l’époque !
— C’est pour cela que vous avez placé Siger au Paradis, dans la Commedia que vous rédigez ? Parce qu’il vous a fait connaître Aristote ? D’après ce grand philosophe, l’homme est potentiellement juste ou injuste. Ce sont ses actions qui vont le déterminer. C’est bien ainsi qu’il faut l’interpréter ?
— Oh, quelle brillante interprétation, réplique Dante avec ironie, car il devine où Giovanni veut en venir. Tu as raison, tout ne dépend pas de la Providence universelle de Dieu, n’en déplaise à l’évêque qui a condamné Siger.
Giovanni, qui vient de marcher dans une flaque d’eau parce qu’il est distrait et qu’une question lui brûle les lèvres, se permet d’insister.
— Mais si, par exemple, on vous force à accepter une décision que vous réprouvez ? Je pense à une nonne qui serait obligée de rompre ses vœux monastiques.
— Eh bien, nous y voilà ! Je sais que tu viens de lire ce passage de ma Commedia ! Tu penses à l’histoire de Constance, la Reine de Sicile, sur laquelle j’ai écrit plusieurs vers ! Tu sais de qui il s’agit, au moins ?
— Bien sûr, répond Giovanni, un peu vexé. Constance de Hauteville, la fille de Roger II, roi de Sicile, descendant des Normands qui ont conquis le Sud de l’Italie.
— Ces conquêtes, c’était il y a plus de deux siècles. Ah, le pays était brillant en ce temps-là !
Dante s’est arrêté au milieu de la rue et, à son tour, enjambe une flaque d’eau, ce qui fait que les deux hommes, en sautillant, semblent entreprendre une sorte de danse. Le Maître regarde son disciple avec un air attendri. Pour des raisons qu’il cerne mal encore, Dante soupçonne le jeune homme, à la manière dont il se passionne pour l’histoire de Constance, d’être secrètement amoureux de cette reine lointaine.
— Tu as failli me faire marcher dans les immondices. Ah, ces rues ! Les étudiants y jettent n’importe quoi. C’est le quartier le plus sale de Paris. Ta question, si j’ai bien deviné, est de savoir si une nonne qui a prononcé ses vœux et donné sa parole à Dieu peut être tenue pour responsable au cas où on l’obligerait à les rompre. J’en parle, effectivement, dans le chant du Paradis de ma Commedia.
— Celui où vous voyez paraître l’âme de Constance.
— Je n’ai pas encore terminé la rédaction. Mais oui, pour moi, la place de cette Reine est bien au Paradis.
— Mais pas au plus haut du Paradis, regrette Giovanni. Elle figure dans votre premier ciel seulement. J’avoue que j’ai été attristé que vous ne lui accordiez pas une place plus enviable encore. La tenez-vous responsable d’avoir rompu ses vœux monastiques ?
— Elle les a rompus pour être mariée à Henri de Hohenstaufen, l’Allemand, le Souabe. Elle, issue d’une illustre lignée des Normands de Sicile.
— Mais elle a été forcée, plaide Giovanni. On lui a intimé l’ordre de se marier. Elle a fini par plier.
— Des martyrs sont morts plutôt que de renier leur foi, remarque Dante.
— Alors, à ce moment-là, pourquoi ne pas l’avoir placée en Enfer, demande Giovanni, intérieurement agacé par l’injustice qu’il croit déceler dans le choix du Maître ?
— D’abord, reprend Dante d’une voix lente et posée, si Constance a dû céder aux pressions de la politique, c’est sa personne physique qu’elle a abandonnée, contrainte par les obligations de ce monde. Son attachement à Dieu n’en a pas été affecté, bien au contraire. Son cœur lui est resté fidèle.
— On devrait donc l’absoudre complètement !
— Céder aux pressions du monde, que ce soit par intérêt ou sous la contrainte, c’est malgré tout accepter de céder. Quoi qu’elle fasse, la personne en restera marquée, même si, à un stade ou à un autre, elle peut toujours faire preuve de volonté, réagir, ce qui fut le cas de Constance, je crois. Elle devait épouser Henri de Hohenstaufen, le fils de l’Empereur du Saint-Empire romain germanique. Mais elle a commencé par refuser de quitter son habit de nonne pour revêtir une tenue princière. C’était le fait d’une âme forte.
Giovanni réfléchit. Il a déjà lu une partie de la Commedia{1}, par bribes. Il en comprend bien l’architecture — l’Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Il en apprécie la langue, le beau parler de Florence. Enfin une langue italienne, comme le veut le Maître ! C’est un poème au-delà de tous les récits existants, peuplé d’âmes plus ou moins belles et qui débouche, avec l’aide du poète Virgile, sur une vision merveilleuse de la Trinité. On y trouve beaucoup de personnages de l’Histoire. Ceux qu’il vient d’évoquer ont disparu depuis plus d’un siècle. Ainsi Roger II, Roi de Sicile, glorieux jusqu’en Afrique et jusqu’à Byzance. Roger II, le plus brillant monarque dans l’Europe de son temps. Roger II et sa fille Constance, qui n’avait pas connu son père, mais qui avait porté les derniers espoirs de la Sicile normande. Ce siècle fait encore rêver le Maître qui déplore son Italie désormais meurtrie par les guerres et les rivalités. Il ne peut éviter de faire le parallèle entre l’histoire de Constance et la situation actuelle, dont il souffre, car il a dû quitter sa ville, Florence. Quel parti aurait-il pris, s’il avait vécu sous Roger II ? C’est cette interrogation que Giovanni croit voir transpirer dans la Commedia. Il insiste :
— Constance était l’héritière du royaume de Sicile et on l’obligeait à se marier avec le Roi de Germanie. Elle cédait. Du coup, le Saint-Empire romain germanique s’imposait de nouveau en Europe. Mais n’est-ce pas ce que vous avez toujours espéré ? De l’ordre en Italie, plutôt que le désordre ? Le retour de l’Empire comme sous Charlemagne.
— Peut-être, avance le Maître à voix basse, Constance s’est-elle dit que ce mariage était une dernière chance d’exister pour la Sicile dont elle était l’héritière ? Sinon, que pouvait-il se passer, s’il n’y avait pas d’autre descendance légitime sur le trône sicilien ? Elle se sentait une responsabilité, elle, l’arrière-petite-fille de Tancrède, l’ancêtre des Hauteville, ces conquérants partis de Normandie qui étaient devenus Ducs puis Rois de Sicile. Oh, ajoute-t-il, des gens de petite condition au départ…
Au fond de lui-même, Dante continue à afficher un certain mépris pour ce petit nobliau de Tancrède de Hauteville. Venus de cette lointaine Normandie, ses enfants avaient dû se vendre comme mercenaires au Sud de l’Italie. L’aristocrate florentin qu’il est ne peut que faire preuve d’une certaine condescendance pour cette surprenante histoire. Même si, désormais, il erre comme un apatride, lui aussi. Pourtant, l’âme de Constance resplendit de toute sa grandeur ! Béatrice elle-même, sa chère, sa presque divine Béatrice, la lui présente dans son rêve poétique comme très noble et très sage.
— Maître, insiste Giovanni, cette reine qu’on est venu chercher chez les Bénédictines, dans son couvent de San Salvatore de Palerme, avait-elle seulement choisi d’y entrer ? Ou bien l’avait-on mise là, déjà, pour des raisons politiques ?
— Tiens, dit Dante en s’arrêtant devant une enseigne avec un rameau de verdure et un cerceau, entrons à la pomme de pin. Leur vin est bon. On vient même l’y chercher depuis les beaux quartiers. Ah ! Tu me demandais si Constance avait porté l’habit noir et blanc de son plein gré. Pourquoi cette question ?
— Parce que, si le Pape a dû donner son accord (avec beaucoup de réticences, ai-je lu) pour qu’elle sorte de son couvent afin de se marier, elle n’y était pas entrée sans qu’il existe d’impérieuses raisons, plus qu’une simple piété.
Dante est parti dans ses rêves et semble chercher dans le pichet de vin qu’on vient de lui servir, une vérité insaisissable sur l’engagement de Constance, entrée au couvent à quatorze ans. Il revoit la figure de cette Reine de Sicile jaillir devant ses yeux comme une lueur d’espoir. L’espoir dont on a besoin quand le présent déçoit et qu’on recherche dans le passé la figure salvatrice, celle qui aurait pu faire que les événements se déroulent autrement. Il reprend :
— À la Cour de Palerme, la jeune Constance a bénéficié de bons conseils, notamment de la part du Vice-Chancelier. Mais tout le monde ne voulait pas l’aider et les intrigues allaient bon train.
Giovanni voit le Maître sortir de sa besace un livre soigneusement illustré. Il l’entend soupirer :
— Ce Vice-Chancelier de Sicile, on l’appelait Mathieu le Notaire. Il a toujours cherché à aider Constance. Mais l’auteur de ce livre le détestait. Tiens, regarde comme on le dessinait, dit-il en tendant le Liber ad honorem{1}. Là, sur ce dessin. Tu vois le Vice-Chancelier enlacer ses deux femmes, la prima et la secunda. Et juste au-dessous, il prend un bain de pieds. Vois-tu ce qu’on verse dans la bassine ? Le sang d’un jeune homme qu’on vient d’égorger avec un couteau. Il tient sa tête imberbe par les cheveux. On remarque la langue du malheureux pendre de sa bouche.
— C’est horrible ! Mais n’est-ce pas exagéré et même grossier ?
— Si, bien sûr. Le Liber ad honorem a été écrit par Pierre d’Éboli, un moine dont on sait parfaitement qu’il était partisan de l’Empereur romain germanique. Alors, le Vice-Chancelier qui avait pris la jeune Constance sous sa protection et voulait défendre la Sicile normande, Pierre d’Éboli a tout tenté pour le démolir. D’ailleurs, regarde, toutes ces images et surtout le texte qui figure dans son livre.
— C’est assez plaisamment illustré, remarque Giovanni. On y retrouve des épisodes de la vie de Constance.
— C’est effectivement instructif. Je suis heureux d’en détenir un exemplaire. En ces temps troublés pour l’Italie, soupire Dante, les trésors des rois ont été dispersés et les beaux livres vendus. Celui-ci n’arrête pas de dénigrer les descendants des Hauteville qui étaient des Normands, et de glorifier les Hohenstaufen, des Souabes descendants de l’Empereur germanique Barberousse.
— Il ne faut donc pas croire tout ce que Pierre d’Éboli écrit sur Constance ?
— Tu t’en doutes bien. C’était une période troublée. Constance était née presque neuf mois après la mort de son père Roger II.
— Pourquoi semblez-vous plaindre Constance à ce stade de sa vie ? Elle passait son enfance à la cour de Palerme, si riche, si brillante !
— Oui, riche et brillante, comme tu le dis. Les voyageurs venus d’Orient en ont laissé des descriptions enthousiastes. Roger II avait commandé à un géographe, musulman, un grand planisphère en argent{1} que Constance a dû contempler au Palais. Aucune Cour en Europe ne disposait d’une telle merveille de la connaissance.
— Alors, que s’est-il passé ? Cette malheureuse fille posthume de Roger II méritait-elle le destin cruel qu’on lui connaît ?
— Hélas, répond Dante en reposant avec rage le gobelet de vin comme s’il voulait marquer le fatalisme de ses propos. Toujours les mêmes problèmes, à Palerme comme à Florence. Certains ne se préoccupent pas de l’intérêt de leurs concitoyens. Ils pensent que livrer leur cité à l’étranger va favoriser leur carrière. Ils se fichent bien de l’avenir des leurs. Essaye de te rappeler cette histoire, Giovanni. À la mort de Roger II, ce glorieux Roi de Sicile, sa femme{2} avait cédé le pouvoir à Guillaume le Mauvais, fils d’un deuxième mariage de son défunt mari. Pourtant, ce fils était bien épaulé par le grand amiral de la flotte{3} et le chef du secrétariat à la Cour{4}. Ces deux-là étaient attachés à la grandeur de la Sicile. Malheureusement, en face, il y avait l’évêque de Troia et les partisans d’une alliance avec les Allemands{5}. Pourquoi fais-tu cette tête ? Tu ne crois pas que c’est à cause de ces rivalités qu’on a fini par marier l’héritière de Sicile à l’héritier du Saint-Empire romain germanique ?
— Certes, mais… Quand Constance est entrée au couvent, à l’âge de quatorze ans, il n’était pas encore question de mariage avec Henri de Hohenstaufen. Il avait dix ans de moins qu’elle ! J’en déduis que les querelles auxquelles vous faites allusion entre les partisans de l’Empire et ceux qui voulaient préserver l’indépendance de la Sicile des Hauteville avaient commencé avant.
— Effectivement, on a laissé Constance à peu près tranquille jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elle pouvait être un pion dans le jeu entre le Pape, le Royaume de Sicile et l’Empire allemand.
— Était-elle belle, demande soudain Giovanni qui voit le visage de Dante s’illuminer à cette évocation ?
— Eh bien, Giovanni ! Je comprends maintenant pourquoi tu t’intéresses à Constance ! Réalises-tu qu’elle aurait pu être ton arrière-arrière-grand-mère ?
— Et vous, Maître, répond Giovanni avec un brin d’insolence, d’où viennent vos hésitations concernant Frédéric, le fils magnifique de cette Constance ? Tantôt vous le condamnez, tantôt vous le glorifiez, parce qu’il apportera la grande union de l’Empire, comme sous Charlemagne. N’est-ce pas un peu parce qu’il était le fils de cette merveilleuse Constance que vous lui accordez parfois votre indulgence ?
— Constance était belle. Dans le passage que tu as lu de ma Commedia, je ne vois que son âme. Mais les âmes et les personnes elles-mêmes sont plus belles encore que sur terre, lorsqu’elles arrivent au Paradis. Celle qui me la présente{1} a été nonne, comme elle, et, comme elle, a dû renoncer à ses vœux.
— Donc, Constance était belle ! Tant mieux pour elle, dit le jeune homme en riant. Mais, même si elle a beaucoup souffert dans sa vie, elle a dû passer des premières années plutôt sereines à la Cour de Palerme.
— Durant les premières années, oui, parce qu’on lui cachait les intrigues qui s’y déroulaient.
Penchant sa tête en arrière comme s’il partait dans un rêve, Dante s’efforce de retrouver sa Reine, telle qu’elle devait être dans son palais de Palerme. Puis il finit par laisser tomber :
— Dans une Cour pleine d’intrigues, Constance était victime des événements. Comme d’autres. Imagine toutes ces âmes, celles qui sont montées au Paradis. Celles qui ont eu les mêmes engagements et les mêmes difficultés sur terre. Tu as lu mes vers. Qui vois-tu à côté de Béatrice et de Constance ?
— Piccarda Donati ?
— Oui, et je l’ai placée au Paradis. Elle aussi a dû épouser un homme dont elle ne voulait pas et rompre ses vœux. Je vois ma très chère Béatrice qui me la présente.
— Les femmes ne peuvent pas toujours choisir. Peut-on leur en vouloir pour autant ? Et Béatrice elle-même, a-t-elle choisi sa vie ?
