Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Un peu plus de soixante-dix ans après la conquête de l’Angleterre, deux des petits enfants de Guillaume le Conquérant s’en disputèrent le trône : Mathilde, veuve de l’Empereur d’Allemagne, et son cousin Étienne, entamant ainsi l’une des périodes les plus sombres de l’Histoire anglaise. Mathilde, ambitieuse et fière, revendique la couronne que son père lui avait promise. Étienne, devenu Roi, peine à imposer l’ordre. Il sera heureusement soutenu par sa femme Mahaut, fine diplomate et éprise de paix. Au travers d’un conflit cruel, l’affrontement de ces deux personnalités féminines est l’occasion de porter un regard particulier et humain sur les raisons d’une guerre civile dont souffriront l’Angleterre et la Normandie. L’histoire est racontée par un témoin illustre de cette période : Aliénor d’Aquitaine, qui fut la belle-fille de Mathilde l’Impératrice.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études de philo, de sciences politiques et de gestion, Michel Dessaigne a exercé diverses responsabilités dans le domaine des systèmes d’information et de communication. Puis, s’orientant vers l’intervention sociale, il est ensuite devenu consultant, professeur associé à l’Université de Strasbourg, Président de Protection Sociale et Santé Demain.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 243
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Michel Dessaigne
La Reine et l’Impératrice
Roman historique
ISBN : 979-10-388-1068-6
Collection : Hors Temps
ISSN : 2111-6512
Dépôt légal : novembre 2025
© Couverture Ex Aequo
© 2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
Note de l’éditeur :
Les notes de bas de pages sont indiquées en chiffres arabes (1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 etc.)
Les notes placées en fin d’ouvrage sont indiquée en chiffres romains (I II III IV v VI VII VIII IX X etc.)
Anarchie est le mot qu’on trouve le plus souvent pour désigner l’une des pires périodes de l’histoire anglo-normande entre 1138 et 1153, une période d’atrocités particulièrement éprouvante pour les populations en Angleterre et en Normandie. On s’y dispute le trône d’Angleterre entre Mathilde l’Emperesse, fille du défunt Roi d’Angleterre Henri I Beauclerc, petite fille de Guillaume le Conquérant, et son cousin Étienne, petit-fils, lui aussi du Conquérant.
Pourquoi cette Anarchie nous interpelle-t-elle ? Rarement, dans l’Histoire, un tragique accident{i} eut autant de répercussions. L’héritier de la couronne d’Angleterre périt dans un naufrage et l’Anarchie en sera la conséquence. Rarement, les bouleversements géopolitiques seront aussi spectaculaires que pendant ces terribles années. À la mort du Roi Henri I Beauclerc en 1135, le royaume anglo-normand s’étend du Vexin à la frontière de l’Écosse. En 1154, son petit-fils, Henri II Plantagenêt règne sur un « empire » qui englobe l’Aquitaine, l’Anjou, le Maine, la Normandie et l’Angleterre. En face, le Royaume de France paraît bien petit !
De cette période émerge une figure : Mathilde l’Emperesse, femme destinée à devenir l’emblème de bien des luttes. D’abord mariée très jeune à un Empereur germanique plus âgé qu’elle (d’où son nom d’Emperesse ou d’Impératrice), elle se retrouve veuve et se fait voler par son cousin Étienne le trône d’Angleterre qu’on lui avait pourtant promis. Parce qu’elle a besoin de respirer un peu de vie, son père lui impose une retraite censée calmer ses ardeurs. Remariée à un homme qu’elle n’aime pas, mais, cette fois-ci, beaucoup plus jeune, elle prend le large et on le lui reproche. Elle semble ne pas avoir sa place dans un monde masculin. Voilà campée l’héroïne de justes causes. D’autant plus qu’elle trouve, sur le chemin de ses ambitions, cet Étienne, qui lui ravit le trône d’Angleterre avec un opportunisme d’emblée antipathique. Il coûtera à l’ambitieux des difficultés et des déshonneurs qu’on attribuera vite à son impudence. Entre ces deux personnages, la cause n’est-elle pas déjà jugée ? D’un côté la femme injustement traitée. De l’autre l’intrigant !
Il existe toutefois une figure féminine qu’on peut opposer à l’Emperesse : Mathilde de Boulogne. Elle est l’épouse d’Étienne qui aura tant de mal à conserver sa couronne d’Angleterre. C’est une femme bien née, aimée de ses parents, richement dotée, qui va défendre avec brio les intérêts de son royal époux, rallier les Londoniens excédés par l’Emperesse et même s’abaisser à supplier cette redoutable rivale de libérer son mari capturé lors d’une bataille désastreuse. Malgré les inconséquences d’Étienne, elle saura rassembler avec diplomatie les alliances nécessaires pour sauver sa cause. Elle tentera d’obtenir la paix avec l’Écosse.
À partir de la confrontation entre ces deux protagonistes, on peut décrire cette très sombre et très cruelle période de l’Anarchie anglaise non plus seulement comme le combat de l’Emperesse contre la domination masculine (très réelle) de son temps, mais comme le combat des femmes placées sur le devant de l’Histoire par l’inconséquence des pères, des époux et des fils. Le but de cet ouvrage n’est pas de prendre parti entre ces deux Mathilde. Chacun, aujourd’hui, peut se faire une idée de ce que fut leur histoire{ii}.
Nous avons choisi d’évoquer les luttes entre Mathilde l’Emperesse et Mathilde de Boulogne en faisant appel à un témoin illustre : Aliénor d’Aquitaine. Durant sa longue vie (82 ou 84 ans), elle a été contemporaine du règne d’Henri I Beauclerc, le père de l’Emperesse, d’Étienne, son successeur, d’Henri II Plantagenêt… qui fut également son deuxième mari.
Qui pourrait, en effet, mieux parler de Mathilde l’Emperesse qu’Aliénor d’Aquitaine dont la vie, oh combien romanesque, semble présenter quelques points communs avec celle de sa belle-mère ? Elle aussi s’est vu reprocher des écarts et a éprouvé l’hostilité de Cours royales où sa fantaisie choquait. Les deux furent déçues par des maris plus soucieux de gloire et de conquêtes que d’harmonie familiale. Mais la similitude des difficultés rencontrées ne crée pas pour autant deux histoires transposables. Ce qu’on sait du comportement de ces deux femmes les différencie. Aliénor semble dotée d’un caractère aimable. Elle fait passer ses ambitions — qui sont grandes — après son amour maternel, notamment à l’égard de son fils chéri, Richard Cœur de Lion. Sa belle-mère, l’Emperesse, passe aux yeux de certains pour une arrogante, une ambitieuse dépourvue d’esprit chevaleresque. Quand Aliénor lui succède comme Duchesse de Normandie, l’Emperesse s’est déjà retirée de la scène politique, en proie à ses aigreurs. Il serait évidemment absurde de faire des supputations sur la psychologie de cette dernière : que doit-on déduire de ses excès d’agressivité, de ses fuites ? N’a-t-on pas mis sur le compte de son intransigeance et de ses frustrations son échec à récupérer le trône d’Angleterre ? Par sa faute, l’Anarchie, ce sanglant conflit avec son usurpateur de cousin, Étienne, n’a-t-elle pas été inutilement prolongée ? Certes, d’autres verront en elle l’image même de la femme confrontée à l’instinct mauvais des hommes. Et ceux-ci ne sont guère brillants ! Guillaume le Conquérant, l’un des rares rois à qui on n’attribue pas de maîtresses, a quand même dévasté l’Angleterre après l’avoir conquise. Henri I Beauclerc, son fils, a eu un nombre incroyable de bâtards, mais a hésité, avec une certaine lâcheté, semble-t-il, à désigner clairement sa fille l’Emperesse comme son héritière après la mort de l’Empereur germanique, le premier mari. Sans doute ce père ne faisait-il pas confiance à une femme pour régner sur l’Angleterre et la Normandie ? Son cousin Étienne, l’usurpateur qui lui a ravi la couronne d’Angleterre, ne fut pourtant pas particulièrement admirable. L’Histoire en a fait un des pires rois d’Angleterre. Quant à l’époux de l’Emperesse, Geoffroy d’Anjou, il s’est moins occupé d’elle que de conquérir la Normandie.
Aliénor, lorsqu’elle était encore Reine de France, a rencontré Mathilde de Boulogne et son époux Étienne, alors Roi d’Angleterre. Elle a pu apprécier les talents diplomatiques de cette femme. Elle a connu ses efforts pour arriver à des compromis et des traités de paix. Dans cette Reine qui s’opposait aux ambitions de l’Emperesse, on percevait d’indéniables talents. Mais les qualités de l’épouse ne doivent pas servir à faire oublier les inconséquences de son royal mari, Étienne, qui, d’homme aimable et attentif aux autres quand il était courtisan auprès de son oncle le Roi Henri I Beauclerc, se montra plus capitaine courageux qu’habile diplomate une fois devenu Roi.
Si Aliénor demeure un témoin précieux de cette période, elle ne pouvait probablement pas faire preuve d’une complète neutralité devant les événements qu’elle a connus. Son deuxième mari, Henri II Plantagenêt, fils de l’Emperesse, la fit emprisonner quinze ans durant. On supposera qu’elle ne portait pas sa belle-mère dans son cœur.
Quelques spécificités de la période concernée
Au douzième siècle, il n’existe, bien entendu, pas de nations comme nous les connaissons. L’invasion normande de l’Angleterre a été l’occasion, pour les compagnons de Guillaume le Conquérant, de s’octroyer de riches domaines outre-manche. Les mariages royaux ou princiers aboutissent à de vastes possessions transmanche. On est sur ses terres des deux côtés et les royautés du douzième siècle ont des Cours itinérantes. Les Rois anglo-normands passent beaucoup de temps en Normandie, à Rouen, notamment.
Territoire, culture et tradition ne se recoupent pas. Richard Cœur de Lion, fils d’Aliénor, ne parle pas l’anglais lorsqu’il devient Roi d’Angleterre en succédant à son père Henri II Plantagenêt. Ensuite, il ne vivra pas en Angleterre non plus.
Le pouvoir est moins ancré géographiquement que nous l’imaginons selon nos repères actuels. Ainsi, Londres n’est-elle pas le centre du pouvoir anglais. Le politique siège à Westminster et le religieux à Canterbury. Londres est aux mains des marchands qui exerceront un rôle important dans la révolte contre Mathilde l’Emperesse.
Conventions
Notre souhait est de clarifier la lecture, surtout pour une période aussi complexe que l’Anarchie anglaise. La multiplication des noms de personnages et les homonymies dans un récit historique représentent trop souvent un défi pour l’auteur…et, malheureusement, pour la lectrice ou le lecteur. Ainsi devrions-nous, pour la période considérée, évoquer au moins une douzaine de Mathilde ! Nous prenons donc le parti de citer le moins possible de noms et de dates dans le corps du récit, renvoyant en notes quelques précisions lorsque celles-ci paraissent utiles. Toujours à seule fin de simplification, nous écrirons l’Impératrice pour Mathilde l’Emperesse. Bien que le vocable emperesse (Empress), soit correct, impératrice semble plus accessible. Pour désigner Mathilde de Boulogne, nous utiliserons Reine Mahaut.{1} Pour la petite-fille d’Aliénor, nous utiliserons Richenza, son premier prénom saxon, bien qu’elle se nommât aussi Mathilde de Saxe. Dans la lignée royale, nous répéterons souvent Henri I Beauclerc pour désigner le fils de Guillaume le Conquérant, auquel succédera Étienne, et Henri II Plantagenêt pour désigner le successeur d’Étienne. En effet, l’une de nos héroïnes, l’Impératrice, est la fille du premier Henri et la mère du second, ce qui oblige à citer souvent ces deux noms au prix, hélas, de répétitions que nous nous devons d’assumer. Enfin, on sera amené à souvent citer un autre Henri, le frère cadet d’Étienne, qui jouera un rôle important dans l’accession au pouvoir de son aîné puis dans la lutte entre ce dernier et l’Impératrice. Nous le désignerons, lorsque nécessaire, comme Henri, l’évêque de Winchester.
Sources et dialogues
Les sources les plus utilisées sont Orderic Vital, Guillaume de Malmesbury, Matthieu Paris ainsi que l’auteur anonyme des Gesta Regis Stephani. Il s’agit de clercs anglais vivant au douzième siècle qui écrivent sur commande et, parfois, avec un manque d’objectivité évident. Lorsqu’ils font « parler » leurs personnages, c’est selon la mode du temps : longues harangues, intervention du divin, ces discours n’ayant aucune chance d’avoir été réellement prononcés.
Beaucoup d’ouvrages portent sur Mathilde l’Emperesse, dont la légende va grandir notamment en Grande-Bretagne au 19ème siècle. Elle fait généralement l’objet d’une présentation flatteuse avec, comme contrepartie, une démolition sévère d’Étienne qui lui a ravi la couronne d’Angleterre. On trouve pléthore d’écrits ou de films sur Aliénor d’Aquitaine. En revanche, Mathilde de Boulogne a été peu célébrée.{iii} Dans son livre, Femmes de l’anarchie, Sharon Benett Conolly propose une présentation très intéressante de la guerre des deux Mathilde.
Dans les dialogues, nous utiliserons — avec modération — quelques mots empruntés au vocabulaire médiéval. Un clin d’œil pour rappeler que la société aristocratique d’alors vit dans un monde polyglotte entre des langues plus ou moins figées (l’anglo-normand) et une multitude de dialectes. Pour dialoguer, on est parfois obligé de recourir à un traducteur (le chapelain) ou d’essayer le latin.
Notes
Les notes en chiffres latins renvoient à des informations complémentaires non indispensables à la compréhension du narratif.
Organigramme
L’organigramme ci-après est (malgré tout !) très succinct. Il ne s’agit pas de mentionner les nombreux enfants légitimes et bâtards d’Henri I Beauclerc et, a fortiori, de son petit-fils Henri II Plantagenêt !
Les rois d’Angleterre sont tous placés sur la même verticale avec la lettre R accolée.
Henri le Jeune régnera quelques années au côté de son père Henri II Plantagenêt, mais mourra avant lui.
Mathilde l’Impératrice et Mathilde de Boulogne ont respectivement pour mères Mathilde d’Écosse et Marie d’Écosse, deux sœurs, et qu’elles sont donc cousines. Le frère de Mathilde l’Impératrice, Guillaume Adelin{2}, fils de Mathilde d’Écosse et de Henri I Beauclair, périt noyé dans le naufrage de la Blanche-Nef.
Une des filles d’Henri II Plantagenêt et d’Aliénor, Jeanne d’Angleterre, va devenir Reine de Sicile en épousant Guillaume II, petit-fils du Roi Roger II de Sicile.{3} Le couple n’aura pas d’héritier, ce qui provoquera bien des drames dans l’héritage de la Sicile.
Henri de Winchester est le fils d’Adèle et d’Étienne-Henri de Blois. Devenu archevêque de Winchester, il aidera son frère Étienne à s’emparer de la couronne anglaise.
Aliénor se rend aux obsèques de son époux et rencontre sa petite-fille Richenza
Tristes funérailles pour Henri II Plantagenêt, le fils de l’Impératrice
En route pour Fontevrault{4}, Aliénor monte fièrement son alezan. À presque soixante-sept ans, la Reine, tout juste sortie des prisons où son mari, le Roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt, l’avait retenue pendant quinze ans, tient à faire savoir qu’elle n’a rien perdu de sa superbe.
Guillaume le Maréchal{5}, venu, dès la mort du Roi, la chercher dans la sombre forteresse d’Old Sarum, près de Salisbury, semble étonné de la voir aussi détendue. Elle le regarde avec ironie.
- — Eh bien, qu’est-ce qui vous amuse autant Messire, demande-t-elle ?
- — C’est que, répond le Comte, depuis que je suis allé vous délivrer, dans votre sinistre geôle, nous avons parcouru beaucoup de lieues et vous semblez n’en pas souffrir.
- — Fatigueriez-vous vous-même ? L’âge, peut-être, persifle Aliénor qui contemple avec un brin d’ironie les quarante-cinq années du Comte, lourdement tassées sur son destrier. Et puis, Old Sarum, ma prison pendant des années, était presque moins sinistre que le château de Chinon où mon cher époux m’avait auparavant enfermée. J’y ai même tenu plusieurs de mes Cours d’amour. On y venait depuis Salisbury. Une fois, nous y avions débattu de savoir si l’amour était possible entre époux. Imaginez un peu…
- — Mais vous ne pouviez pas sortir !
- — Qui vous a dit cela ? Henri, mon époux, m’a fait venir une fois à Westminster. Il comptait sur moi pour le réconcilier avec ses fils qu’il traitait injustement. J’ai voyagé en Normandie également. Bref, il me sortait quand ça l’arrangeait de m’utiliser. Avec tous les honneurs dus à une Reine, bien sûr ! Voyez, bien que prisonnière, je voyageais beaucoup. Je servais ses desseins, en bonne épouse !
- — Enfin, vous voilà délivrée, insiste le vieux Comte en contemplant la Loire qu’ils sont en train de longer à petit trot, précédent la dizaine d’écuyers qui les accompagne. Le niveau de l’eau me paraît bien bas, ajoute-t-il, un brin de poésie dans la voix.
Aliénor contemple les berges sablonneuses du fleuve, très larges en cette période estivale. Elle sourit en voyant quelques pauvres hères plantés au milieu de la grève. Ils sont sortis de leurs tentes, simples bâches posées sur des tiges de noisetiers, pour voir passer la noble dame. On ne sait pourquoi, mais ils ont manifestement compris qui elle est : leur Reine. Ce fleuve au cours fantasque, qu’elle a longé de nombreuses fois et même traversé à ses risques et périls, évoque pour elle une artère palpitante de vie qu’elle retrouve avec joie en revenant de la sombre Angleterre. Cela lui semblait une voie vers la liberté dont elle rêvait déjà, lorsqu’elle était encore là-bas, au-delà d’0rléans, Reine à la Cour de France. La Loire, libre et fougueuse s’accorde avec la joie qu’elle ressent en elle, délivrée d’un mari tyrannique, de la prison, des souvenirs de violences en Angleterre et en Normandie pendant les horribles années de l’Anarchie. Jamais on ne devrait revivre cela. Elle le souhaite pour son fils chéri, Richard, pour sa petite-fille Richenza, pour tous ses sujets qui, de l’Aquitaine à l’Écosse, aspirent à la paix.
- — Il est normal que le niveau soit bas, fait-elle remarquer. Nous sommes en juillet. Pourtant, vous connaissez bien cet endroit. Vous y avez combattu contre mon fils. C’était près d’ici, vers Chinon. Vous avez failli tuer mon cher Richard.
Aliénor observe la réaction du Comte qui avait servi ce mari abhorré dont ils vont maintenant célébrer les funérailles à Fontevrault.
- — J’aurais pu, en effet, mais j’ai laissé la vie sauve à votre fils, se rengorge le vieux guerrier qui ne peut s’empêcher de vanter ses exploits.
- — Donc, il n’y a pas si longtemps que cela, vous combattiez pour Henri, mon défunt mari. Et contre mon fils !
- — Il n’est pas toujours facile de savoir pour quel parti on se bat. Vos fils se sont parfois réconciliés avec leur père, le Roi.
- — Réconciliés, s’amuse Aliénor qui vient de cabrer son cheval, comme pour marquer son exaspération. Saviez-vous ce que mon mari a fait subir à mon fils ? Après l’avoir poussé à se fiancer avec la fille du roi de France{6}{iv}, il a couché avec elle et lui a fait un bâtard. Encore un qui sera honoré de s’appeler FitzRoy !{7}
- — Ce projet de fiançailles, c’était pour des raisons diplomatiques.
- — Diplomatiques, croyez-vous ? Nichil nisi cunnus et anus, ricane-t-elle.{8} Il lui fallait bien une oie blanche de dix-sept ans pour remplacer la belle Rosemonde.{9} Henri II, Roi d’Angleterre, fils de l’Impératrice, père d’innombrables bâtards, voilà l’individu que vous avez défendu, et que nous allons enterrer, conclut-elle en donnant deux coups de talon pour faire avancer son cheval.
Le valeureux Comte, serait bien tenté de rappeler à Aliénor comment, autrefois, l’escortant sur la route de Poitiers, il l’avait sauvée d’une embuscade, au prix d’une vilaine blessure à la cuisse. Reconnaissant pour une fois, son mari, le Roi Henri II Plantagenêt, l’avait alors admis parmi ses proches et généreusement récompensé. Mais il est prudent de ne pas trop réveiller les souvenirs, surtout quand il est question de Richard{10}, le fils préféré de la Reine.
- — C’est désormais votre fils qui va ceindre la couronne d’Angleterre, clame-t-il avec une joie affectée.
- — Arriverons-nous à temps pour les funérailles, demande Aliénor ? Je suppose que Richard est pressé d’en finir, tout comme moi. Souhaitons qu’il ne lui prenne pas envie de pissar sus son cercuelh. Ça ne serait pas grave, ajoute-t-elle en riant. Je ne me suis guère déplacée jusqu’ici pour pleurer mon mari, mais pour revoir ma petite-fille Richenza qui avait eu la gentillesse de venir me rendre visite lorsque j’étais prisonnière à Old Sarum.
- — Avant de mourir, le Roi avait fait savoir qu’il voulait que son corps soit emmené en Anjou ou dans le Limousin, fait remarquer le vieux Comte.
- — Ç’aurait été normal en effet. Mais on dit que le cadavre est si pourri qu’il empeste partout.
- — Effectivement, j’ai moi-même compris que, par cette chaleur, transporter sa dépouille aussi loin était impossible. Pourtant, soupire-t-il, Fontevrault, n’est-ce pas là que, vous aussi…
- — C’est là que je souhaite reposer après ma mort. Vous aurez ainsi le Roi et la Reine enfin réunis ! Bien sûr, il n’y aura pas de places pour les innombrables maîtresses de mon défunt Henri. Cette pauvre Rosemonde a déjà la sienne sous le pavement d’une église près d’Oxford. Un bel emplacement pour celle qui m’avait remplacée pendant que j’étais en prison.{v}
- — Voici votre fils, Sa Majesté Richard, notre nouveau Roi.
L’homme qui s’avance est beau, martial. Ses yeux bleus et ses cheveux blonds bouclés, sa barbe bien taillée lui donnent une allure à la fois superbe et effrayante. Il jette un regard complice à sa mère qui le regarde avec tendresse et fierté. Car elle reste avant tout une mère ! Elle, dont furent amoureux les troubadours{11}, elle dont on avait évoqué les aventures lorsqu’elle partit en croisade, durant les douces soirées d’Antioche{12}, n’a plus de regards que pour un seul homme : son fils chéri.
L’endroit où Aliénor et Richard se retrouvent est lourd d’évocations. Pour elle, Fontevrault est un lieu familier. Venue en compagnie d’Henri II Plantagenêt, juste après son mariage, elle y avait été accueillie par l’Abbesse d’alors{13}{vi}. Cette abbaye se situe au carrefour de l’Anjou, de la Touraine et du Poitou. Elle est proche de la Normandie. Elle symbolise l’irrésistible ascension de l’Aquitaine et des Plantagenêt. Depuis, Aliénor y est souvent revenue, notamment en compagnie de Richard.
À soixante-sept ans, elle déplore les disparitions autour d’elle. Elle a eu de nombreux enfants, en a déjà perdu certains et réalise maintenant, comme peu de ses contemporains en ont l’occasion, l’importance et la durée de l’histoire qu’elle a vécue depuis que, toute jeune, on l’avait envoyée épouser le Roi de France. Depuis, l’Anarchie a ravagé la Normandie et l’Angleterre. Mais la plupart des acteurs sont morts : le Roi Henri I Beauclerc, fils de Guillaume le Conquérant, sa fille, la redoutable Emperesse, Henri II Plantagenêt, le fils de cette dernière, qu’on descend aujourd’hui dans sa tombe et bien d’autres encore, qui s’étaient battus avec acharnement. Bien sûr, on ne se rappelle pas de tels événements sans penser, qu’une fois l’horreur passée, le malheur ne reviendra plus frapper. L’empire dont hérite Richard, le fils d’Aliénor, est immense. En bonne grand-mère, elle ne peut pas imaginer que sa petite fille, Richenza, ne vivra pas dans un pays en paix délivré de la furie des hommes. C’est à elle qu’elle doit penser, c’est elle qu’elle va devoir mettre en garde.
- — Mais, reprend la Reine qui vient de chasser énergiquement la tristesse de son visage, ma petite-fille, ne doit-elle pas bientôt venir, comme on m’en a informée en chemin ?
- — Elle est arrivée. On vous attend dans l’abbatiale.
La Reine-mère et Richard, le nouveau Roi, entrent dans la nef, toute récente. Aliénor et son époux l’avaient financée et on peut en admirer le tuffeau, les peintures encore fraîches. Le corps est là, réhaussé sous un grand dais noir. Conséquence d’un parcours trop long en un chaud mois de juillet, l’odeur du cadavre empeste. Ainsi repose le Roi aux vingt-cinq maîtresses, l’amant flamboyant qui avait voulu la répudier, elle, Aliénor. Il pensait la renvoyer afin d’épouser Rosemonde, sa putain ! Le Pape s’y était opposé, heureusement ! On avait osé lui faire cette injure, à elle, Aliénor, qui avait été l’épouse d’un Roi de France.{14} Un Roi de France certes confit dans la piété, mais qui, au moins, ne l’avait pas trompée. En tout cas, moins qu’Henri… Aliénor passe devant la dépouille, apparemment indifférente, envahie par ses pensées, par sa haine contre le Roi défunt. Son fils Richard, qui paraît immense à son côté, regarde le corps, lui, avec un air si méprisant qu’on le croirait prêt hurler dessus.
Après une cérémonie, vivement expédiée, car, à part les moniales, des convers et des paysans à qui on avait donné quelques deniers pour leur faire oublier l’emprise envahissante de l’abbaye, peu de monde est resté pour pleurer le Roi défunt. On vient s’enquérir après de Richard de la manière dont il compte gérer l’immense territoire des Plantagenêt. Va-t-il retourner à Londres, lui qui y est si peu allé et qui ne parle pas anglais, comme on le sait ? Aliénor s’éclipse pour laisser le Roi à ses nouvelles obligations.
À la tombée du jour, Aliénor se retrouve dans le cloître du Grand Moûtiers où elle a demandé à Richenza de venir la rejoindre. Sous les arcades, où elle a ordonné qu’on la laisse seule, elle aperçoit la longue silhouette de sa petite-fille. Bien que pas encore mariée, la jeune fille couvre ses cheveux. Elle porte un foulard à donner, noué autour du cou et du menton ainsi qu’un fanon enroulé autour de sa tête. Lorsqu’elle était venue lui rendre visite dans la prison d’Old Sarum, Richenza portait encore un foulard transparent qui laissait deviner ses cheveux. Aliénor lui baise tendrement la joue, puis lui fait signe de la suivre, longeant les arcades du cloître jusqu’à une petite porte qui débouche sur un curieux bâtiment octogonal, avec des absidioles recouvertes d’écailles de pierres. Là, elles pourront parler toutes deux sans crainte d’être importunées, car elles sont dans des cuisines, fermées à cette heure.
Richenza avait vécu en Angleterre, parce que ses parents, chassés de Saxe par l’Empereur d’Allemagne, y étaient exilés. Elle vivait depuis à la Cour d’Henri II Plantagenêt qui ne l’avait pas comptée parmi ses maîtresses. Trop occupé par la belle Rosemonde Clifford ? Lorsque ses parents purent quitter l’Angleterre pour Argentan puis pour rejoindre la Saxe, Richenza ne les avait pas suivis. Pour autant, elle n’avait pas oublié de rendre visite à sa grand-mère Aliénor emprisonnée. Elles avaient passé quelques jours ensemble à Old Sarum. Un lieu sinistre. Les fortifications, circulaires, avaient été construites autour d’une ancienne motte seigneuriale. Le château, situé au centre, dominait l’église et quelques bâtiments, réunis là comme dans une nasse. Un profond fossé encerclait les remparts.
Cette tendresse filiale, Aliénor ne l’a pas oubliée. Elle retrouve avec joie sa petite fille à qui elle peut montrer qu’elle est enfin une femme libre, glorieuse mère de Richard, le nouveau Roi d’Angleterre. Richenza vient d’avoir dix-sept ans, mais n’est toujours pas mariée. Lorsqu’elle était âgée de douze ans, on avait bien essayé de l’unir au Roi d’Écosse.{15} Le pape avait refusé. Problème de consanguinité{vii}
- — Tous ceux qui nous en ont voulu, l’Empereur germanique contre mes parents, le Roi d’Angleterre contre vous, sont désormais partis, soupire Richenza en montrant l’abbatiale où, déjà, on s’affaire à descendre le cercueil d’Henri II Plantagenêt dans la crypte.
Aliénor regarde avec tendresse cette toute jeune femme qui, comme elle, a subi bien des épreuves, mais se réjouit de voir partir les méchants. Quelle candeur ! Elle a certes souffert des contrecoups de la politique, là-bas, dans la lointaine Saxe. De toute façon, dans l’Empire germanique, tout est toujours compliqué et, depuis longtemps, on s’y bat entre grandes familles. Mais cette jeune femme n’a pas connu les horreurs de l’Anarchie ni ne réalise vraiment de quoi sont capables les hommes dans des accès de furie pour la conquête du pouvoir. Elle n’a pas connu le temps où Mathilde l’Impératrice, la mère de son défunt époux disputait le trône d’Angleterre à Étienne, l’usurpateur.
- — Pourquoi Mathilde, demande-t-elle brusquement ? Qui t’a imposé ce prénom ?
Celle qu’on avait baptisée sous le nom de Richenza et qu’on nomme maintenant Mathilde de Saxe, se tait. Elle hésite à répondre, car, à vrai dire, elle ne s’est jamais posé cette question. Surtout, elle est impressionnée face à cette grand-mère, si prestigieuse, à la vie tellement riche, Reine de France, puis d’Angleterre. Elle regarde cette femme encore très belle et remarque qu’elle a déjà quitté la guimpe noire enveloppant sa tête et ses épaules. Elle remarque également le bliaud qui enserre ses formes. Il est de couleur grise, donc plus tout à fait adapté au deuil, mais d’une étoffe rare et luxueuse. Elle se souvient du jour — c’était à Westminster, presque cinq ans auparavant — où cette Reine s’était présentée devant toute sa famille dans une robe écarlate. Un cadeau très opportuniste de la part de son mari qui l’avait tirée de sa forteresse pour la faire venir en représentation, au mieux des intérêts qu’il y voyait. Cette grand-mère, qui a déjà atteint un âge incroyable, reste la Vénus vantée par les poètes. Ses yeux verts émerveillent encore tous ceux qui la rencontrent.
- — Richenza était le nom de ma grand-mère paternelle{16}. Mais à la Cour du Roi Henri II Plantagenêt, qui nous accueillait, on était plus habitué aux Mathilde !
- — Oui, reprend Aliénor, toutes ces Mathilde… La femme de Guillaume le Conquérant se prénommait déjà Mathilde. Qui d’autre encore, demande-t-elle d’un air faussement détaché, comme si elle savait déjà ce qu’allait répondre sa petite-fille ?
- — Eh bien, avance timidement Richenza, il y avait votre belle-mère…qui est donc aussi mon arrière-grand-mère.{17}{viii} Celle qu’on nommait l’Impératrice.
- — Ah ! Nous y voilà : Mathilde l’Impératrice, s’écrie Aliénor qui vient d’arrêter de tourner en rond dans l’immense cuisine dont, la tombée de la nuit aidant, les voûtes très hautes disparaissent déjà dans l’ombre, conférant au lieu un aspect mystérieux et fantomatique.
Elle regarde autour d’elle avec un air dur comme si la seule évocation de l’Impératrice avait réveillé des vents mauvais. Puis elle appelle une moniale dans le réfectoire adjacent pour qu’on vienne installer des coussins et des bougies dans ce lieu insolite où elle peut parler à sa petite fille, loin des secrets de Cour qu’elle a trop connus jusqu’ici.
Richenza ne sait plus quoi dire. Elle a bien compris que, pour la Reine Aliénor, l’évocation de sa belle-mère éveille de forts ressentiments. À la Cour d’Henri II Plantagenêt, le défunt Roi, Richenza avait, bien sûr, entendu parler de l’Impératrice et compris que c’était un sujet tabou. Même le Roi, les très rares fois où elle l’avait entendu évoquer le souvenir de sa mère, ne semblait pas lui porter une affection particulière. On chuchotait à son propos. De toute façon, elle était morte depuis vingt-deux ans, en Normandie où elle s’était retirée depuis longtemps. Richenza voudrait savoir, comme les enfants qui cherchent à découvrir un secret de famille, pourquoi on n’osait presque plus parler de cette Impératrice à la Cour du défunt Roi Henri II Plantagenêt.
- — Vous ne vous entendiez pas avec elle, avance timidement Richenza ? A-t-elle été pour quelque chose dans votre disgrâce, pour qu’Henri II Plantagenêt vous retienne captive ?
