La fille de Guillaume le Conquérant - Dessaigne Michel - E-Book

La fille de Guillaume le Conquérant E-Book

Dessaigne Michel

0,0

Beschreibung

Adèle était fille de roi puisque son père, Guillaume le Conquérant, avait été couronné à Westminster. À sa cour de Blois, elle reçut Saint Anselme qui, avec Lavardin et bien d’autres ouvraient la voie d’une première renaissance au cœur du Moyen-âge. L’évêque Baudri décrira sa chambre où on reconnait la tapisserie de Bayeux. Habile politicienne, elle chercha à reconstituer un comté qui, de Blois à la Champagne, entourait le Royaume de France. Elle connut des drames : la mort de son mari qu’elle avait renvoyé aux croisades, celle de sa fille, victime d’un naufrage où disparut une partie de la jeunesse anglo-normande. Mais un de ses fils sera Roi d’Angleterre. Surtout, cette Comtesse magnifique participa à un vaste mouvement d’idées, de connaissances et de conquêtes qui, depuis l’Angleterre, la Francie, l’Italie, relièrent l’Orient et l’Europe qu’elles transformèrent en profondeur. L’Eglise catholique fit d’Adèle une sainte car elle fut l’une des premières à comprendre que le pouvoir féodal ne devait plus avoir le monopole des âmes et de la société.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Après des études de philo et Sciences Po, Michel Dessaigne travaille dans les systèmes d’information et de gestion. Puis, il s’oriente vers la protection sociale comme consultant, responsable associatif et enseignant à l’Université de Strasbourg. La fille de Guillaume le Conquérant est son septième roman.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 313

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

 

Michel Dessaigne

 

La fille de Guillaumele Conquérant

La vie d’Adèle, Comtesse de Blois

 

Roman historique

 

 

 

 

 

 

ISBN : 979-10-388-0655-9

Collection : Hors Temps

ISSN : 2111-6512

©Dépôt légal : avril 2023

 

 

©Couverture editions Ex Aequo

©2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

 

 

 

Editions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières Les Bains

www.editions-exaequo.com

 

 

Femmes d’influence

Adèle de Blois

(dite Adèle de Normandie ou Adèle d’Angleterre)

 

 

Ce livre est mon deuxième ouvrage consacré aux femmes remarquables du Moyen-âge, celles dont la gloire du père ou de l’époux a parfois éclipsé les mérites.

Adèle de Blois, parfois nommée Adèle de Normandie ou Adèle d’Angleterre, est la fille cadette de Guillaume le Conquérant qui envahit l’Angleterre en 1066 et en devint ainsi le Roi. Via son père, elle descend de Rollon, le Viking qui s’installa dans la future Normandie. Elle est l’arrière-petite-fille du Roi de France Robert le Pieux via sa mère.

Au-delà de cette brillante ascendance, les historiens lui accordent un rôle politique éminent comme conseillère de son mari, Étienne-Henri de Blois, puis comme régente après la mort de celui-ci. Elle montrera une habileté diplomatique hors pair pour préserver un vaste domaine — Blois, Chartres, Meaux — auquel elle va s’efforcer d’adjoindre la Champagne. Adèle et son fils gouverneront un territoire dont la puissance et la richesse pourront se comparer à celles du Roi de France. Elle saura conseiller judicieusement ses enfants. L’un sera Roi d’Angleterre, l’autre évêque de Winchester, tandis qu’un troisième héritera de ses vastes domaines. Ses réussites brillantes, elle les devra en grande partie à sa politique vis-à-vis de l’Église, usant de ses relations avec les papes, les évêques et les abbés pour consolider son pouvoir. Elle naviguera avec sagesse entre des voisins en conflit permanent – Royaumes de France et d’Angleterre, Duché de Normandie, Anjou. Elle saura faire de la cour de Blois un lieu culturel de premier plan.

L’Histoire retiendra également ses drames : la mort brutale de son mari qu’elle avait renvoyé aux Croisades ; le naufrage de la Blanche-Nef où elle perd l’une de ses filles ; ses hésitations à prendre le voile vers la fin de sa vie alors qu’elle envisageait de partir en Terre Sainte.

 

Mon précédent ouvrage était consacré à Gaita, Princesse de Salerne. Beaucoup d’éléments rapprochent Gaita et Adèle qui étaient quasiment contemporaines – vingt-cinq ans d’écart, approximativement. Elles étaient lettrées, belles et sages comme disaient les commentateurs, dotées d’un caractère bien trempé. Elles avaient su pallier les lacunes de maris plus âgés, partis dans leurs chimères de conquête ou de croisades. Leurs parcours s’étaient croisés parfois. Ainsi Adèle favorisa-t-elle le mariage de Bohémond, le beau-fils de Gaita, avec Constance, fille du Roi de France, ainsi que le mariage de Cécile, une autre fille du Roi de France, avec Tancrède, le neveu de Bohémond.

 

En entamant la vie d’Adèle de Blois, une question me taraudait. Allais-je éprouver pour cette héroïne la même passion que pour Gaita ? Celle-ci avait eu un destin tellement fort que je m’étais laissé porter par elle. Qu’en serait-il pour Adèle de Blois ? En quoi, cette vie, si riche, allait-elle déclencher de la ferveur ? En tant qu’écrivain, j’ai besoin d’être possédé par mon personnage. C’est le seul moyen de transmettre honnêtement une passion au lecteur.

 

Au-delà de tous les mérites qu’on peut attribuer à Adèle, notamment son habileté diplomatique, deux motifs d’admiration me paraissent dignes d’être soulignés : sa vision géopolitique hors du commun, sa spiritualité.

Sous son influence, la cour de Blois devient un passage de culture. À la fin du onzième et au début du douzième siècles, une première « renaissance » est en train de s’imposer. On hésite entre Platon et Aristote. On redécouvre l’esthétique gréco-romaine. On confronte des idées sur le monde, la géographie, la médecine. Abélard — amant d’Héloïse — fait scandale à la Sorbonne. Les troubadours vont réinventer l’amour. Adèle ne paraît pas prude face à certaines goliardises (1), ni choquée qu’on lui envoie des vers amoureux. Elle accueille les idées nouvelles, mais, en tant que chrétienne, reste critique sur leur valeur. Cette effervescence intellectuelle n’est pas l’effet d’un hasard. Les idées viennent d’Orient, via les pèlerinages et les déplacements des élites — clercs ou laïcs — qui voyagent, observent, enseignent du nord au sud de l’Europe. À la cour d’Adèle, on discute de la preuve ontologique de l’existence de Dieu bien avant Descartes, on redécouvre Ovide et Virgile, on récite des poèmes sur des thèmes profanes. Adèle elle-même écrit des vers en latin. Si la cour de Blois n’est pas le seul lieu de cette effervescence, la personnalité et l’histoire d’Adèle vont contribuer à lui donner une dimension particulière, à sortir du cadre étroit des luttes médiévales entre France, Normandie ou Angleterre. Le mariage de Bohémond organisé par Adèle en est une illustration. Bohémond est le fils d’un Normand qui a conquis le sud de l’Italie et la Sicile. Il deviendra Prince d’Antioche, en Syrie. Il participera aux croisades, comme le mari d’Adèle. Lorsque celle-ci lui permet d’épouser la fille du Roi de France, on voit les liens qui se tissent entre nord et sud de l’Europe. Des liens dont Adèle a compris l’importance. En utilisant un terme parfaitement anachronique, on dirait qu’Adèle a une vision européiste plus acérée que ses contemporains.

L’autre côté remarquable d’Adèle est l’importance que revêtent chez elle les valeurs spirituelles. Certes, comme tous ses contemporains, elle vit dans la crainte de Dieu qu’elle se prépare ardemment à rejoindre. Certes, l’Église catholique la vénère comme sainte le 24 février. Certes, les preuves de cette spiritualité ne peuvent être qu’indirectes, d’autant plus que, si Adèle a beaucoup écrit (ou fait écrire par son chapelain), on ne dispose pas de textes qui refléteraient vraiment sa pensée. Mais il en existe des indices. Elle a beaucoup fréquenté Anselme de Cantorbéry, un des Docteurs de l’Église et un des fondateurs de la théologie scolastique. L’influence de sa pensée sur Adèle est manifeste. La réaction de celle-ci lors du retour des croisades de son mari est un autre exemple. Elle ne le renvoie pas parce qu’il est un fuyard comme le laisse à penser un chroniqueur malveillant ni ne le charme pour qu’il reparte se faire tuer. Elle l’aime et sublime cet amour en partageant son envie d’aller rejoindre le tombeau du Christ. Ses relations avec les poètes — presque tous des clercs — ont un autre sens que de rassembler à Blois des esprits venus d’horizons divers et de faire passer la culture du sud au nord de l’Europe. Le fameux poème sur la chambre d’Adèle fait le lien entre l’histoire de la conquête de l’Angleterre (la tapisserie de Bayeux, peut-être inspirée par Adèle elle-même) et les savoirs du temps (géographie, astronomie, mythologie). On ne cherche pas l’érudition futile, mais à mettre la mémoire et le savoir au service de l’Histoire...celle de Dieu, bien sûr ! Enfin, son entrée à l’abbaye de Marcigny ne relève pas d’un simple conformisme qui veut que les veuves de haute lignée s’y retirent. Adèle a hésité entre se rendre en Orient et entrer au couvent. Elle a hésité également quant à l’Ordre religieux qu’elle devait rejoindre : Cîteaux ou Cluny ? Son choix ne peut s’expliquer que par ses convictions profondes.

 

Bien entendu, il reste toujours difficile de cerner l’intimité d’un personnage, surtout lorsque son rôle fut officiel et ne nous est connu que par des chroniqueurs plus ou moins partisans, des cartulaires, des lettres souvent écrites par des chapelains ou des ambassadeurs. Il est évident que le récit que nous pouvons faire d’une vie ne vaut que par rapport à notre propre vision du passé. Ainsi dirons-nous qu’Adèle a joué un rôle déterminant dans l’histoire des Thibaud – des puissants voisins du Roi de France et du Duc de Normandie à l’époque. Nous listons les exemples pour étayer nos thèses à ce sujet. Mais ces événements que nous jugeons importants, comment Adèle les a-t-elle vécus par rapport d’autres épisodes de sa vie ? Nous ne pouvons qu’essayer de l’évaluer. C’est pourquoi il est important d’aborder aussi un personnage dans son rapport à l’art et à la littérature (et ce rapport fut riche dans le cas d’Adèle). C’est un moyen plus sûr et plus direct d’accéder à la vérité d’une personne.

Même s’il est devenu banal d’évoquer la figure du père, il est vrai que celui d’Adèle était bien particulier. Guillaume le Conquérant est parfois présenté comme un sanguinaire qui, en différentes occasions, a fait preuve de cruautés effrayantes et conçues pour paraître comme telles. La jeune Adèle a dû souffrir des rumeurs concernant les brutalités qui lui sont attribuées à l’égard de sa mère, Mathilde de Flandres, même si d’autres sources — mais ce n’est hélas pas contradictoire — font état d’un amour profond au sein du couple. On ne lui connaît aucune maîtresse. Adèle semble partagée entre cette vision d’un père violent et l’admiration qu’elle porte à sa foi chrétienne. Même dans les affaires dites politiques, Guillaume le Conquérant savait appliquer des règles assez strictes qui pouvaient surprendre, notamment dans la façon dont il savait récompenser la fidélité ou pardonner. Il fut l’un des rares de son temps à condamner l’esclavage. Il s’était même emporté à sa manière — c’est-à-dire cruellement — contre une vente d’esclaves à l’Irlande. On comprend ensuite le regard critique d’Adèle sur ses frères capables d’inavouables vilenies. Son frère Henri, pourtant bien aimé d’elle, comptait un nombre incommensurable de maîtresses et d’enfants illégitimes.

Adèle avait de l’admiration pour son père au destin hors du commun tout en gardant à l’esprit ses cruautés. Cela peut-il expliquer, qu’à côté de son caractère dur, d’une femme politique de talent, elle montrait un besoin de spiritualité ? Que sa ferveur presque solaire lui a valu d’être béatifiée ?

 

 

Cette comtesse magnifique fut elle heureuse ? Question saugrenue pour une époque où on n’a pas encore proclamé quele bonheur est une idée neuve en Europe et où on est très étranger à la subjectivité. Quand elle côtoyait les choses de l’esprit, heureuse, elle le fut certainement.

 

 

Avant-propos

 

 

Le but de livre est de faire aimer un personnage et de redonner vie à une femme admirable, disparue depuis près de neuf cents ans et ayant vécu dans un contexte qui a du sens pour nous : la conquête de l’Angleterre, les croisades, l’affirmation du pouvoir papal contre la féodalité, l’ouverture aux idées nouvelles, le lien entre l’Europe du Nord et celle du sud. Le contexte historique étant complexe et les acteurs nombreux, nous avons voulu, pour la clarté du récit :

- Privilégier le descriptif (paysages, situations) par rapport aux commentaires. Les personnages ont aussi eu une vie faite de sensations, d’émotions qu’il faut s’efforcer de suggérer.

-Limiter l’usage des patronymes. Il vaut mieux, si cela suffit à la compréhension, dire le Roi, plutôt que Guillaume, Louis ou Étienne, ce qui oblige le lecteur à rechercher de quel Guillaume, Louis ou Étienne il s’agit. Nous sommes conscients des difficultés inhérentes à l’évocation des liens familiaux (essayez vous-même d’expliquer à quelqu’un qui ne vous connaît pas quel est votre lien de parenté avec ce jeune homme qui est le fils de la seconde femme de votre cousin Jules). En revanche, nous avons laissé dans le texte les noms de personnages secondaires par rapport au récit et pour lesquels il y a peu de risques d’ambiguïté.

-Simplifier la toponymie. On voyage beaucoup au Moyen-âge... du moins pour les nobles, les soldats et les pèlerins. On sait qu’Adèle faisait de nombreux déplacements dans ses terres. Savoir où et quand n’est pas toujours utile. On évitera donc de citer le moindre lieudit, pour éviter au lecteur de parcourir le texte carte en main (... ce qui n’est guère commode lorsqu’on lit un roman!)

 

Pourquoi un roman ?

Nous avons délibérément choisi d’intituler notre livre ainsi. D’une part, parce que nous avons ajouté au récit de nombreux dialogues inspirés par le contexte et les références historiques. Bien évidemment, nous ne disposons pas d’abondantes traces d’échanges oraux de cette époque et ceux qui existent sont sujets à caution. D’autre part, tout en rendant hommage à la qualité et à l’utilité de la recherche historiographique, nous ne souhaitons pas nous inscrire dans telle ou telle école. Par exemple, nous suggérons qu’Adèle a été l’inspiratrice de la mal nommée tapisserie de Bayeux, œuvre que Baudri, évêque et poète, aurait vue avant d’écrire son célèbre poème à Adèle. Peu d’historiens soutiennent actuellement cette thèse. Mais les autres thèses (on nous pardonnera cette impertinence) utilisent des arguments pour la plupart très indirects et donc fragiles. En revanche, nous sentons une affinité élective entre l’œuvre aujourd’hui exposée à Bayeux et Adèle. Elle est fière des exploits de son père Guillaume le Conquérant, capable, par sa culture, d’une approche picturale du récit inspirée des sources antiques. Nous avons envie de partager notre émerveillement devant l’œuvre en question avec Adèle et avec Baudri. Pas avec le très ambigu évêque Odon de Bayeux, personnage réputé violent et cupide, qui serait le commanditaire de l’œuvre, mais dont l’aura littéraire et artistique n’a pas marqué son siècle, malgré ses efforts. Nous sommes également interpellés par la fin brutale de la broderie, déchirée juste après les représentations de la bataille de Hastings. Un tel vandalisme mérite des explications. Ces choix sont la liberté du romancier. Ajoutons, sans vouloir à aucun prix entrer dans la polémique, que la plus ancienne mention de la tapisserie de Bayeux date de 1476 et que la ville (et surtout la cathédrale censée abriter l’œuvre) ont été incendiées en 1105...

L’usage du latin

Au douzième siècle, on sort de périodes tourmentées où la société a été éclatée, avec de multiples dialectes et langues, parfois différents d’une vallée à l’autre. Des grandes entités politiques commencent à se structurer sur des territoires plus larges avec, comme conséquence, leur relative unité linguistique. Adèle comprend et parle l’anglo-normand (ce qu’on appelle la langue moyen-anglaise ne s’est pas encore imposée). Elle pratique le français et en saisit les nuances régionales, tourangelles, par exemple. Elle comprend la plupart de ses interlocuteurs, qu’elle se trouve à Winchester, à Rouen ou à Meaux.

Le latin avait été le véhicule linguistique au service de l’organisation la plus structurée de la société, l’Église, même si cela n’avait pas empêché certains auteurs, dès la fin du onzième siècle, d’écrire des poèmes et récits historiques en langue vulgaire. Mais la découverte des textes anciens, médicaux, philosophiques, historiques, poétiques va redonner au latin une dimension nouvelle, autre que religieuse ou pratique pour la communication. En effet, c’est essentiellement en latin que circulent les traductions du grec, de l’arabe ou du persan. On l’utilise à la fois pour pallier la diversité des langues vulgaires et comme vocabulaire savant universaliste. À la cour d’Adèle, on latinise pour partager des savoirs dans une société lettrée. Nous avons choisi de reproduire quelques expressions latines telles qu’elles devaient être discutées par Adèle et ses invités, pensant ainsi être fidèle aux ambiances qu’on pouvait trouver à la cour de Blois. Nous en livrons des traductions libres et personnelles en bas de page.

On s’étonnera de certains échanges de lettres en latin, y compris la correspondance entre Adèle et son mari...qui ne se parlaient pas ainsi, bien sûr ! Ces textes étaient écrits par des tiers — chapelains, clercs, diplomates — sous la dictée des hauts personnages à qui ils en faisaient également la lecture (et sans doute la traduction !). Ils justifiaient leur intervention, entre autres, par la maîtrise du latin. Par ailleurs, les lettres, même personnelles, étant souvent destinées à être publiées et cette langue leur donnait plus de prestige.

Enfin, nous n’avons pas pu résister à la tentation de glisser un peu de vocabulaire médiéval pour le plaisir de ressusciter quelques expressions que, peut-être, Adèle a utilisées. Nous pensons que les mots ne méritent pas non plus d’être oubliés.

On trouvera ci-après quelques séries de cartes destinées à éclairer la lecture :

- Les possessions d’Adèle et de son mari Étienne-Henri au début du douzième siècle, possessions auxquelles se rajoutera la Champagne sous Thibaud IV, l’un des fils d’Adèle.

-Les ports entre l’Angleterre et le continent.

-Les principaux itinéraires des croisades. (À la fin du onzième siècle, on ne parle pas encore de croisades, mais plutôt de pèlerinages. Néanmoins, on utilisera parfois ce terme pour plus de clarté dans le texte.)

-L’itinéraire de retour d’Étienne-Henri, le mari d’Adèle après sa fuite devant Antioche.

-Le plan de Barfleur, théâtre du naufrage de la Blanche-Nef qui va bouleverser l’ordre dynastique en Angleterre, en Normandie et bien au-delà.

Un index (chiffres entre parenthèses) des principaux noms cités figure en fin d’ouvrage ainsi qu’un arbre généalogique succinct (malgré sa complexité !)

Possessions de Bois-Chartres au début du douzième siècle

Le fils d’Adèle, Thibaud, adjoindra la Champagne (ou au moins une partie) à son héritage.

Les ports entre l’Angleterre et le continent

Barfleur était le port royal d’embarquement, en lien avec Portsmouth. Pour la conquête de l’Angleterre, Guillaume le Conquérant avait rassemblé une grande partie de sa flotte à l’embouchure de la Dives avant de rejoindre Saint-Valéry-sur-Somme d’où il avait embarqué pour Hastings.

Principaux itinéraires des croisades

NB : les itinéraires suivis par les personnages de haut rang sont relativement bien connus par les chroniqueurs contemporains. Ces chemins sont loin d’épuiser la diversité des parcours suivis par des pèlerins ordinaires.

Itinéraire de retour d’Étienne-Henri depuis Antioche

Plan de Barfleur

Une jeune mariée espiègle

Printemps 1083 : Mariage d’Adèle à Chartres

En écartant le rideau de sa charrette, Adèle contemple les grands hêtres de la forêt de Marchenoir qui, çà et là, laissent la place aux rochers de grès. Dans ces bois, désormais presque les siens, elle aperçoit les nombreuses coupes qui éclaircissent le paysage. Les grumes, chauffées par le soleil, s’entassent avant d’être expédiées vers la Beauce où elles serviront pour les charpentes et les toitures. Le défrichement des forêts, c’est la richesse qui s’étale, les constructions dans les hameaux et villes qui prospèrent. Depuis Chartres, son cortège emprunte la voie de Jules César. Le général romain était, dit-on, passé ici avec ses légions. D’autres appelaient cette voie le Chemin du Comte Thibaud, l’ancêtre de celui qui était devenu son mari. Le Comte empruntait souvent cet itinéraire en venant de Chartres dont on sort par l’ancien village de Saint-Martin-au-Val, avant de prendre vers le Coudray et Dammarie. Au départ, le paysage chartrain est plat et le chemin très droit puis, vers le sud, la route s’adapte à un paysage plus varié.

En tête du cortège des mariés, Étienne-Henri, le fier époux, chevauche au milieu de ses cousins. Les jeunes gens sont suivis par leurs écuyers. Dans la suite, on compte peu de monde. Surtout des nobles attachés aux Thibaud, la famille d’Étienne-Henri. Ils se trouvent sur leurs terres et profitent du lent cheminement du cortège pour se faire reconnaître de leurs sujets. Chaque seigneur, passant chez lui, s’arrête dans les petits bourgs qu’il fréquente rarement, sauf s’il peut chasser dans les parages. Les braves gens sont là, heureux de voir passer la mariée. Il faut pouvoir l’admirer, enfermée dans son petit habitacle cahotant. Elle aurait préféré chevaucher avec la suite de son mari, comme elle en avait l’habitude chez elle, dans la forêt de Cinguelez, près de Caen. Lorsqu’on ne la surveillait pas, elle montait comme un garçon, forçant sa monture. Mais cela ne se fait pas, semble-t-il, lorsqu’on va entrer dans la famille des Thibaud, des gens aussi puissants, dit-on, que le Roi de France lui-même.

Bientôt, Adèle arrivera dans cette ville de Blois qu’elle ne connaît pas. Ce sera le terme de son voyage nuptial. À quinze ans, elle connaîtra son mari. Elle aura un château, une ville d’où elle rayonnera. Depuis le début de sa jeune vie, Adèle avait eu l’impression de n’être nulle part chez elle. Ses premières années n’avaient été qu’errances entre Falaise, Fécamp, Rouen, Caen et bien d’autres lieux encore, en Normandie ou en Angleterre. Elle aimait bien le château de Falaise, haut, imposant, bâti en pierre, sans doute parce que c’était celui où était né son père. Mais elle préférait le château de Fécamp, bien qu’il fût en bois. Elle avait, pour dormir, plus souvent connu la paille que de moelleux coussins. Heureusement, la Normandie, sous sa poigne de fer du Duc Guillaume, s’était largement apaisée. On pouvait aller et venir sans trop de risques. Les villes sortaient du chaos qui avait précédé. Le père d’Adèle, qu’on nommerait plus tard le Conquérant, franchissait la Manche deux ou trois fois par an pour aller mater des révoltes et prévenir des invasions dans son nouveau royaume anglais. Sa mère, Mathilde, était un peu plus présente en Normandie, sauf si elle devait se rendre outre-manche pour y seconder son mari. De cette petite enfance, la jeune mariée conservait le souvenir de constants déplacements dans des lieux plus ou moins confortables. Mais du confort, on ne se souciait guère. La famille, ses frères aînés, Robert, Guillaume, Richard, Henri, ses sœurs Adélaïde, Constance (2), se retrouvaient parfois à Bayeux et, bien sûr, à Rouen, mais jamais au complet, car Adèle était la cadette. Une de ses sœurs était moniale. Ses frères, plutôt remuants, étaient occupés par bien des bagarres çà et là. Certes, elle aurait aimé être avec eux plus souvent, notamment avec Henri, qu’elle aimait bien. Mais, la plupart du temps, elle devait se contenter de rester auprès de ses petites compagnes.

Sans se sentir à part, au sein de sa propre fratrie, elle se savait différente. On lui avait dit fréquemment qu’elle n’était pas simplement fille de Duc, comme ses frères et sœurs, hormis le plus jeune, mais fille de Roi, puisqu’elle était la seule fille à être née après que Guillaume le Conquérant ait été sacré à l’abbaye de Westminster. Plus elle grandissait et plus elle prenait conscience de ce que cette singularité représentait pour elle. Une fille de Roi a forcément quelque chose de plus à transmettre que d’autres enfants et la fille du Conquérant quelque responsabilité exceptionnelle vis-à-vis de tous.

Au cours de ses nombreux déplacements où elle suivait la cour du Duc de Normandie devenu Roi d’Angleterre, elle rencontrait quelques-uns des compagnons de Guillaume le Conquérant. Les fidèles du début de l’aventure, ceux qui avaient gagné la bataille d’Hastings à ses côtés, n’étaient plus très nombreux à se déplacer en Normandie, car beaucoup avaient été récompensés par l’attribution de terres en Angleterre d’où ils tiraient bien des avantages. Ceux qui étaient restés évoquaient volontiers les temps glorieux de la conquête. Adèle était marquée par un chant qu’ils entonnaient, notamment après quelques pintes, pour célébrer leur glorieuse épopée. C’était la chanson d’Hastings. Bien que toute jeune, Adèle en avait retenu quelques paroles{1}

Morz est Rollant, Deus en ad l’anme es cels Li emperere en Rencesvals parvient 1

Trop jeune pour comprendre le sens des paroles, elle en avait retenu qu’on parlait d’un empereur et que celui-ci était probablement son père. On lui avait également raconté que cette chanson était celle d’un dénommé Taillefer qui, devant l’armée de son père, défiait l’ignoble renégat en face de lui, le dénommé Harold. Ce Taillefer hurlait fort, défiant l’ennemi lorsqu’il perdit la vie. Heureusement, Harold mourut aussi. Dès lors, Adèle se jura, dès qu’elle le pourrait, de célébrer dignement un si courageux héros.

Elle avait sept ans lorsque ses constants déplacements avaient cédé la place à une vie plus casanière. Caen allait l’accueillir dès Pâques 1075. Caen, c’était le choix de Guillaume pour s’installer plutôt qu’à Rouen. C’était là qu’il devait asseoir son pouvoir normand parce que les menaces y étaient plus grandes qu’ailleurs. Il fallait être sur place pour combattre les ambitieux de tout poil qui remettraient en cause son autorité de Duc. Dans cette ville en plein essor, la sœur aînée d’Adèle, Cécile, l’avait accueillie à l’Abbaye aux Dames où elle avait été donnée comme oblate avant de devenir moniale. Un don, c’était bien ainsi qu’il fallait l’entendre, puisque les nobles familles consacraient souvent une fille ou un fils à la religion pour marquer leur attachement à un lieu qui irait de pair avec leur pouvoir et marquerait leur dynastie. Adèle, quand elle avait appris cette histoire, s’était demandé pourquoi Cécile avait été choisie, car après tout, étant sa cadette, elle aurait pu, elle aussi, être donnée à l’abbaye par ses parents. Elle en avait conclu que, lorsqu’on est de noble naissance, on ne choisit pas son destin. Elle, ce serait un mari. Et des enfants bien sûr !  De toute façon, dans une noble famille, personne ne s’appartenait. Il en serait ainsi de ses frères, de ses propres enfants : on leur choisirait pour eux la place et le rang qui conviendraient. Adèle était assez lucide pour comprendre que, loin d’être une fatalité sur laquelle on aurait pu se lamenter, ces choix imposés par la famille et les quartiers de noblesse étaient une force dont on devait s’imprégner pour la vie. Une fois arrivée à l’Abbaye aux Dames, elle avait appris, grâce à sa sœur, que l’édification du bâtiment revêtait une importance insoupçonnée et dont on ne l’avait pas complètement informée. L’Abbaye de la Trinité, pour les femmes, ainsi que celle de Saint-Étienne, son équivalent pour les hommes, avaient été fondées par Guillaume encore simplement Duc de Normandie et Mathilde, sa femme, pour calmer les reproches du Pape qui n’approuvait pas leur mariage. Des histoires de consanguinité, officiellement, parce que Mathilde et Guillaume auraient été cousins au cinquième degré… Des manœuvres politiques certainement. Une fois réglés ces problèmes de susceptibilité papale, c’était là, dans ces murs, que Guillaume allait rassembler ses soutiens avant son départ pour l’Angleterre. Juste avant la naissance d’Adèle, donc. Ainsi celle-ci ne pouvait-elle douter du lien charnel et symbolique qui l’attachait, elle aussi, à ces lieux d’où était partie la conquête du nouveau royaume de sa famille. Elle était l’enfant de cette épopée normande, bien que devenue par son mariage Adèle de Blois. Elle n’oublierait jamais cette ascendance. Elle resterait aussi, à vie, Adèle d’Angleterre et Adèle de Normandie. Surtout, dès son plus jeune âge, elle comprenait l’importance de la foi pour mener à bien les grandes entreprises, comme la conquête de l’Angleterre par son père, et également l’importance de l’Église, du Pape et des évêques. Il fallait nouer des liens solides avec, car c’était une force qui comptait autant que les forteresses et les batailles.

Son enfance à Caen avait été heureuse et studieuse. Sa sœur Cécile bénéficiait déjà des enseignements d’Arnoul (3) qui passait pour un grand maître dans les arts libéraux, c’est-à-dire la grammaire, la dialectique, la rhétorique, mais aussi l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie. Encore toute jeune, elle avait appris par cœur

Gramm loquitur, Dia verba docet, Rhet verba colorat, Mus canit, Ar numerat, Géo ponderat, Ast colit astra.{2}

Très tôt, elle avait manifesté beaucoup d’intérêt pour l’astronomie, peut-être parce qu’on racontait qu’à sa naissance une curieuse comète était apparue dans le ciel. Était-ce lié à sa venue au monde ou à la bataille gagnée par son père, Guillaume le Conquérant, à Hastings ? Elle était fascinée par le bestiaire astronomique ; le Serpentaire qui écrasait le Scorpion ; l’Hydre qui balançait le Corbeau. La signification de ces signes soulevait chez elle de multiples questions dont elle assaillait ses professeurs. Tout cela était annonciateur de destins extraordinaires, pas simplement pour elle — c’aurait été de l’orgueil et elle était encore trop jeune pour cela — mais pour tout ce qui l’entourait, sa famille en premier. Son père, le Conquérant, brillait comme un héros au milieu de tous les autres évoqués dans la mythologie.

Elle s’efforçait consciencieusement de parler latin, avec un brin de condescendance vis-à-vis de tous les dialectes et charabias qu’elle avait entendus autour d’elle au cours de ses errances familiales de château en château. Bien sûr, si elle voulait communiquer avec ses condisciples et professeurs, il fallait qu’elle comprenne un peu l’angevin, le tourangeau, le mayennais, le sarthois et bien d’autres. Mais le latin était tellement beau, tellement commode ! Dans ses déplacements, plus tard, au cas où elle se trouverait isolée sans autour d’elle des gens instruits (un cas extrême qu’elle n’osait envisager) et où il lui faudrait parler à n’importe qui pour trouver son chemin, un moine traducteur et connaissant le latin se trouverait toujours disponible quelques lieues à la ronde.

Son maître, Arnoul, affichait lui-même un accent du nord qu’elle trouvait assez laid, mais qu’il rachetait par son maniement élégant de belles tournures latines. Elle mit plus de temps à comprendre pourquoi les demoiselles, oblates et jeunes moniales autour d’elles pouffaient de rire en le regardant de loin. Sa sœur Cécile avait fini par lui expliquer qu’un homme, bien que prêtre, pouvait souffrir de diaboliques, mais très humaines tentations. Adèle, élève mutine, avait très rapidement compris ce qu’il fallait entendre concrètement par tentation. Arnoul n’était pas seul à enseigner. Plusieurs lettrés venaient de l’abbaye du Bec (4), l’un des centres intellectuels les plus prisés de son époque. Adèle profitait parfois de privilèges dont disposait sa sœur, notamment d’avoir accès à une maison en centre-ville de Caen réservée à la mère abbesse qui y recevait ses ouailles les plus prestigieuses, mais aussi à une propriété de Barfleur, dans le Cotentin, où les deux sœurs se retrouvaient avec bonheur.

Les négociations pour son mariage avaient commencé alors qu’elle n’avait pas quatorze ans. Il avait fallu attendre qu’elle en ait quinze pour qu’on lui trouve enfin un époux. Après quelques tentatives infructueuses, les familles, sous l’œil attentif de l’Église qui ne ménageait pas ses efforts ni n’oubliait ses intérêts, choisirent Étienne-Henri. Geoffroy, de Chaumont-sur-Loire, qui avait toujours été à la manœuvre pour les rapprochements entre le Duché de Normandie et la maison de Blois, avait œuvré pour cette alliance très opportune. Le père d’Adèle, Guillaume le Conquérant, le savait bien : il fallait se méfier à la fois de l’Anjou et du Roi de France, les voisins. Quoi de mieux pour se protéger qu’une solide alliance avec le Comte Thibaud (5) dont les possessions entouraient les Français ? En effet, l’héritage du père d’Étienne-Henri, le marié, s’étendait depuis Blois jusqu’à Chartres, Meaux, Sancerre, Château-Thierry, Provins, Saint-Florentin, Troyes, Vitry. Un tel pacte matrimonial permettait d’impressionner ceux qui, à l’ouest, comme les Comtes du Maine et d’Anjou, auraient eu de mauvaises pensées de conquête. Mais il fallait bien ménager tout le monde en ces temps disputés et dangereux. Ainsi, le prénom d’Étienne-Henri ne devait rien au hasard. Étienne, c’est le prénom champenois, Henri, c’est plutôt capétien. Le Roi de France aurait bien aimé, lui aussi, faire alliance avec Blois, mais il s’y était pris un peu tard et n’avait réussi qu’à caser sa fille avec le frère cadet d’Étienne-Henri. Certes, le marié qu’on avait trouvé à Adèle paraissait un peu âgé pour enchanter ses quinze ans et ravir son air coquin, elle qui rayonnait de vie. Mais il pourrait encore lui faire de beaux enfants, ce qui était primordial, bien sûr. On avait bien vu ce que donnait l’absence d’héritiers légitimes. Édouard (6), Roi d’Angleterre, n’en avait pas eu, ce qui avait fourni un motif à Guillaume le Conquérant pour franchir la Manche, aller prendre sa succession et assujettir les Anglais.

Avant même le mariage, Adèle avait eu l’occasion de parcourir le Val de Loire du côté de Bourgueil pour ses fiançailles. Elle s’en était montrée ravie et trouvait alors les chemins moins longs que pour cette interminable procession qui la ramenait vers Blois. Bercée par l’ennui, pendant qu’elle essayait de deviner le paysage depuis la petite fenêtre de sa charrette, elle revoyait son arrivée à Chartres pour son mariage, la veille. Elle allait alors découvrir sa cathédrale pour la première fois, avec sa longue nef qui devait mesurer soixante ou soixante – dix toises, précédée d’un petit clocheton. Tout au fond, l’édifice se terminait par un clocher carré plus important. Elle s’était habituée à contempler les églises construites à Caen par ses parents. Saint-Étienne et la Sainte-Trinité disposaient d’imposantes façades et de grandes tours alors que l’édifice de Chartres semblait vieillot, comme un grand marché couvert tout en longueur, sans tours ni flèches qui auraient pu en élever le prestige jusqu’au ciel. Cela voulait un peu dire que, comme elle s’en doutait, elle ne retrouverait pas le même prestige en épousant Étienne-Henri que celui connu avec ses parents, Duc et Duchesse de Normandie, Roi et Reine d’Angleterre. La cathédrale de Chartres paraissait disproportionnée pour une petite ville qui devait être quatre ou cinq fois moins peuplée que Rouen et même moins peuplée que Caen, avec ses dix mille âmes, tout au plus. On n’y vivait que du drap et de la toile. Les hommes de loi, lui avait-on dit, y étaient plus nombreux que les marchands. Donc, il était même surprenant qu’on ait pu y construire un tel édifice, très grand à défaut d’être beau. Le toit, comme les bas-côtés, était recouvert de tuiles colorées. Rien qui ressemblât à la Sainte Trinité de Caen, un bâtiment tout neuf.

Une fois entrée dans la longue nef aux couleurs bariolées, la mariée était passée au milieu de figures familières qu’elle avait déjà rencontrées lors des nombreux déplacements de son enfance, à Rouen, à Fécamp, à Caen bien sûr. Elle avait retrouvé, aussi, des personnages rencontrés en Angleterre, parce qu’exceptionnellement, ses deux parents s’y trouvaient ensemble et qu’elle les y avait rejoints. Parmi ceux qui l’attendaient dans la cathédrale, on n’aurait pas toujours su dire qui était normand ou anglais. Beaucoup étaient les deux, car, après la conquête de l’Angleterre, on avait largement récompensé les compagnons de Guillaume le Conquérant en leur attribuant de grands et riches domaines outre-Manche. Elle-même savait qu’on lui avait constitué, là-bas, une dot qui faisait d’elle une mariée très riche. La famille d’Étienne-Henri était venue en nombre également et, déjà, Adèle cherchait à retenir quelques visages, car, un jour, son mari succéderait au vieux Comte

Thibaud et deviendrait inévitablement Comte de Blois. Certains, présents dans la nef, seraient ses sujets. Il faudrait s’en faire aimer et en même temps s’en méfier. Chaque jour, dans la plupart des fiefs de la chrétienté, des agresseurs s’emparaient de terres, d’abbayes, de serfs, de villages autour de leur motte castrale, de ponts, de forêts, de forteresses dont on chassait des familles, surtout s’il n’en restait plus que veuves et orphelins. Malgré les titres nobiliaires, les mentions des cartulaires, les bénédictions des évêques, rien n’était jamais acquis. Elle savait d’instinct que chaque morceau de terre serait disputé et qu’elle devrait tout défendre, avec son mari Étienne-Henri ou sans lui s’il le fallait. Tout cela, à quinze ans, elle l’avait déjà bien compris. Non par les leçons de ses maîtres à la Sainte Trinité. Non par les discussions avec son père, souvent absent, ni avec sa mère, pas beaucoup plus disponible. Mais par la légende qui entourait Guillaume le Conquérant et montrait ce qu’étaient le pouvoir et la bonne manière d’en user. Cette geste autour de Guillaume, elle voulait déjà en devenir la gardienne.

Pour l’heure, pénétrant dans cette construction un peu démodée, sombre et imposante, Adèle souhaitait simplement tenir son rôle devant les illustres familles représentées tant par des laïcs que par des clercs. Mitres et chasubles tapissaient le chevet de la cathédrale. On voyait des abbés et de simples curés tassés dans les trois absides du fond. Passant, la tête droite, au milieu de tous, Adèle n’était déjà plus une ingénue crédule. Elle n’allait pas se montrer juste ravie par la beauté du lieu et la relique du voile de la Vierge, fierté du lieu, qu’on avait bien mise en évidence à droite du maître autel juste devant elle. En face se tenaient les prélats les plus prestigieux devant lesquels il fallait, en s’agenouillant, montrer sa soumission à l’Église. Toujours espiègle, Adèle s’efforçait de reconnaître lesquels, parmi ces hauts dignitaires de la chrétienté, n’étaient que des figurants, ceux qui représentaient des puissances à ménager, voire à utiliser, ceux qui figuraient parmi les beaux esprits dont on lui avait parlé, notamment ceux venus de l’abbaye du Bec-Hellouin, une pépinière de grands intellectuels vantés par son maître Arnoul. Elle essaierait de retenir leurs visages.

Juste après ce jour solennel, Adèle se retrouve dans la charrette nuptiale à regarder son mari et ses nobles caracoler pendant des heures. Arrivé dans une clairière, Étienne-Henri a fait signe de s’arrêter quelques instants, juste le temps de venir près de sa femme s’enquérir de son état. Le voyage pour rejoindre Blois dure quatre jours. C’est long. Il faut ménager des étapes pour se signaler au peuple, visiter de nombreux châteaux et dépendances, bien faire sentir à tous que lui, Étienne-Henri, fils de Thibaud, régnera bientôt sur l’immense territoire de son père. Sur une partie au moins... Les étapes, d’abbayes en châteaux, assez inconfortables pour la plupart, sont l’occasion pour la mariée de vraiment se montrer et de se dégourdir les jambes. Entre-temps, les rideaux de la charrette ne laissent pas transparaître grand-chose. Le marié aimerait faire admirer la beauté de la jeune épousée, permettre à tous de se prosterner devant la fille de Guillaume le Conquérant, Duc de Normandie et Roi d’Angleterre. Mais, faisant preuve d’une singulière sollicitude, il veut aussi la ménager. Il a presque vingt ans de plus qu’elle et doit penser qu’avec ses quinze ans, elle pourrait être fragile. On voit bien qu’il ne connaît pas encore sa femme.

— Nous allons traverser la rivière l’Aigre à Verdes. Nous passerons par la digue, le long du lac. Ainsi n’aurez-vous pas à descendre de votre charrette.

— C’est dommage, j’aurais pu me délasser. Mais tout va bien, mon ami. J’ai hâte de rejoindre notre demeure à Blois.

— Nous y serons dans quelques heures. Il faudra patienter encore un peu. Nos gens nous attendent là-bas. Ils vous feront un bel accueil.

— Allez, ne vous faites aucun souci pour moi.