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Trompée par son fiancé, sa licence d'anglais obtenue, Charlotte décide de partir une année au pair en Angleterre s'occuper de Joy, la fille d'un homme d'affaire. Rien n'est simple à son arrivée, la rancoeur, la jalousie, la haine, une fillette esseulée et un père absent l'attendent. Elle subira la vindicte, des agressions physiques mais soutenue par des alliés, elle passera du temps entre l'Angleterre, Toulouse et l'Espagne. Impliquée dans la vie de cette famille aux lourd passé, elle participera au règlement des conflits avant de pouvoir envisager un futur heureux.
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Seitenzahl: 365
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Charlotte a enfin obtenu sa licence d’anglais ! L’esprit et le cœur submergés par le chagrin, c’est avec des difficultés qu’elle a terminé son interminable année universitaire.
Peu après Pâques, à peine après trois mois de fiançailles, en rentrant chez elle plus tôt que prévu à cause d’un étal grippal, elle a eu l’horrible surprise de surprendre Marc avec son amie Mathilde dans une situation sans ambiguïté ; ils étaient nus vautrés dans son lit. Son fiancé officiel depuis le dernier Noël, était venu habiter chez elle quelques jours avant, au début des vacances de Pâques, un avant-goût des joies du mariage, disait-il en plaisantant. Bien que sa famille n’y fût pas favorable, Marc prétendait que puisqu’ils devaient se marier, ils pouvaient vivre ensemble, comme tous les couples d’aujourd’hui.
Anéantie par la déception et emportée par une colère froide, elle avait mis le couple à la porte et un peu mélodramatiquement balancé sa bague et les affaires de Marc par la fenêtre.
« Qu’il se débrouille s’il a l’intention de les récupérer ! »
Elle avait terminé son stage, sans grande motivation et remis son mémoire. Elle n’imaginait pas continuer un master à Toulouse et risquer d’apercevoir Marc ou Mathilde à la fac ou ailleurs.
Afin de sauvegarder son équilibre elle devait absolument tourner la page. Son père, après avoir voué Marc aux gémonies, lui a suggéré de s’octroyer une année sabbatique et d’aller en Grande-Bretagne dans le but de parfaire son anglais, de mieux appréhender la culture Anglo-saxonne et de prendre le temps d’affiner un projet de fin d’études. Il disait qu’un master d’anglais, c’était bien mais dans que but ? Puisqu’elle n’était pas très attirée par l’enseignement pourquoi ne songerait-elle pas à s’orienter vers le commerce international ?
Pendant qu’elle y réfléchissait, sa mère avait fait jouer ses relations pour lui dénicher un travail au pair, au sein d’une famille recommandée, le temps de construire un vrai projet.
Enfin, après trois semaines d’attente, une amie d’amie lui avait communiqué l’adresse d’un de ses cousins par alliance, un industriel très occupé qui recherchait quelqu’un de sérieux susceptible de prendre en charge sa fillette âgée de cinq ans. Charlotte s’était empressée d’appeler le numéro noté sur la fiche. Là, un homme, peut-être un secrétaire, avait répondu et lui avait conseillé de se présenter au manoir dès que possible, après l’avoir prévenu de son jour d’arrivée, car Monsieur devrait s’organiser pour la rencontrer et valider son embauche.
La jeune femme avait déjà rendu son appartement et bouclé ses bagages le cœur lourd. Elle avait abandonné derrière elle ses illusions mais, soutenue par sa famille et son amie d’enfance Lucie, elle se laissait envahir par le sentiment de partir à l’aventure et s’obligeait à tourner une page. C’était la première fois qu’elle voyagerait aussi loin seule mais elle avait confiance dans sa conduite et son père s’était chargé de faire réviser son véhicule, lequel se trouvait en excellent état.
Les cent kilomètres du début du voyage furent douloureux. Elle gérait l’éloignement d’avec ceux qui l’aimaient et l’avaient toujours accompagnée et son angoisse de ne pas appréhender exactement ce qui l’attendait.
Cependant, curieusement, elle s’apaisait à mesure que la distance avec la ville rose augmentait, pour en arriver à ne plus être préoccupée que par son projet, jusqu’à enfin apprécier la route, même si une larme furtive brouillait par moment ses yeux. Elle repoussa de toutes ses forces les pensées parasites et les regrets d’avoir refusé toute discussion avec Marc après la découverte de son manque de fiabilité. Il l’avait trompée, elle l’avait surpris en flagrant délit et toute confiance détruite, ne voulait plus entendre parler de ce fourbe, ce menteur infidèle ni de Mathilde, sa prétendue amie. Elle avait, d’ailleurs, appris qu’elle avait été recalée à son examen et devait redoubler son année de licence.
Charlotte s’en était secrètement réjouie, même si elle l’avouait avec une certaine gêne :
« Il y a tout de même une justice immanente ! » pensait-elle, avec une évidente satisfaction.
Elle roula tranquillement, pendant deux jours jusqu’au port de Roscoff dans le Finistère, d’où elle embarqua sur un ferry en direction de l’Angleterre. Après une nuit passée sur une mer houleuse, elle débarqua tôt à Plymouth et réalisa avec appréhension qu’elle avait maintenant, l’obligation d’emprunter le « mauvais » côté de la route. Ce ne fut pas sans une belle dose d’angoisse qu’elle s’engagea prudemment dans la file qui quittait le port.
Elle traversa l’agglomération à la vitesse d’un escargot asthmatique, toute concentrée sur sa conduite et la circulation puis s’arrêta sur un parking isolé à la sortie de la ville, dans le but de renseigner son GPS, d’envoyer un texto à ses parents et de se décontracter car elle avait les muscles noués d’appréhension à l’idée de conduire à gauche. Elle reprit la route quand elle s’aperçut que sortie de la ville, la circulation était plus rare puis au fil des kilomètres, elle sentit la confiance revenir.
A présent, elle devra rouler vers le nord-ouest, presque tout droit, pendant environ 250 kilomètres, jusqu’à Watermouth près du parc national d’Exmoor, où se situe la propriété de Mister Celian Ab Ithel. Ce nom signifierait en gallois d’après internet, « seigneur généreux ». Si elle ne trouvait pas la propriété, il faudrait qu’elle rappelle son contact afin que quelqu’un vienne la chercher au village.
« Je parviendrai à découvrir l’adresse, je ne suis pas empotée ! C’est la seule maison en surplomb de la mer, à huit cents mètres du bourg, d’après les explications de mon correspondant ! » pensait-elle.
Elle prit son temps, s’arrêta en cours de route, profitant de la découverte de ce pays, s’habituant aux sonorités de la langue et n’arriva à destination qu’en milieu de matinée le lendemain de son arrivée en Angleterre.
Enfin, après s’être renseignée dans le village, elle stoppa devant une énorme grille derrière laquelle serpente une allée gravillonnée. Les côtés du chemin sont tirés au cordeau et pas une herbe ne dépasse. Elle ne voit rien du manoir parce qu’un immense parc boisé semble l’isoler du monde, aussi Charlotte se sent-elle légèrement oppressée.
Un garde se présente bientôt, sortant de la maisonnette située à l’entrée et lui demande avec un fort accent ce qu’elle veut. Elle répond dans un anglais manquant d’assurance, qu’elle est attendue pour un entretien d’embauche de fille au pair. D’un mouvement de la tête il lui fait comprendre qu’il ouvre le portail, puis lui indique, geste à l’appui, de suivre l’allée et de se garer devant le bâtiment du fond où quelqu’un viendra la chercher.
Le cœur battant, Charlotte se dirige vers la maison. Le parc traversé est beau et incite à la promenade. Assez vite, elle aperçoit une énorme bâtisse ancienne en pierres taillées, gris clair. Sa première impression est de ne pas la trouver très harmonieuse, comme si les générations successives avaient rajouté une aile, un pignon, une tour, une terrasse, sans grand souci de cohérence ou d’esthétique. Malgré sa grimace devant cette sorte de château, elle est époustouflée par la taille du bâtiment, la foison de couleurs éclatantes dans les parterres et la mer bleu marine jusqu’à l’horizon, en contrebas de la terrasse. Tous ces éléments conjugués confèrent à l’endroit, une sorte de majestueuse beauté.
Un homme, en costume noir sortit sur le perron et s’approcha. Sans se présenter, il lui indiqua d’un signe, où se garer puis lui proposa en deux mots de le suivre.
Intimidée, Charlotte l’accompagna après avoir fermé sa voiture et pris son sac. Elle se demanda un bref instant, si sa tenue de voyage, jean et tee-shirt, conviendraient pour cet entretien d’embauche. Tout en rectifiant l’emprise de son chouchou sur sa queue de cheval blonde, elle monta les quelques marches avant d’entrer dans un hall immense très lumineux. Son œil admiratif, fût immédiatement attiré par un gigantesque lustre gondole, certainement en cristal, brillant de mille feux dans le rayon de soleil qui lui parvenait au travers du grand dôme voûté en verre. De nombreux éclats de couleur dansent sur le sol et les murs du hall et rendent l’ambiance de la pièce presque féérique.
Subjuguée, elle ne pût s’empêcher de se demander comment faisaient les employés pour tenir propre cette coupole impeccablement transparente. C’est très impressionnant !
Elle suivit l’homme encore jeune, un peu raide à la mine neutre qui la précédait. Il s’arrêta au fond du hall, devant une lourde double porte à laquelle il frappa puis il annonça un peu cérémonieux :
Puis il s’effaça, la laissa entrer et referma le battant derrière elle.
Charlotte a les mains moites et son cœur frappe fort dans sa poitrine quand elle pénètre dans cette grande pièce, très haute de plafond. Il s’agit d’un bureau-bibliothèque, dont les murs sont tapissés de livres recouverts de cuir pour bon nombre d’entre eux. Le soleil ne pénètre pas par les baies vitrées mais l’endroit est lumineux. Une odeur de papier, de cigare et d’alcool avec un zeste de feu de bois flotte dans l’air. Une grande table aux pieds chantournés sur laquelle trône un ordinateur portable barre l’espace et fait face à une porte fenêtre donnant sur un jardin. Charlotte enregistre tout en un clin d’œil, lorsqu’un homme, jusque-là silencieux, se lève d’un coin organisé en petit salon et l’invite à s’approcher et à s’asseoir dans un fauteuil en velours plus près de lui.
Son interlocuteur est grand et semble posséder des épaules musclées. Elle est surprise par son aspect, il lui parait avoir à peine plus d’une trentaine d’années mais ses cheveux, portés courts, sont totalement blancs, à moins d’être d’un blond très clair, comment savoir car Il a vite reculé son siège dans l’ombre d’un rideau occultant et se tient de biais, comme s’il préférait contempler le jardin que de la regarder en face.
Etonnée par cet étrange comportement, elle s’assoit sur le siège qui se trouve de l’autre côté de la table, assez loin de son interlocuteur. Intimidée par l’enjeu, la jeune femme commence, en anglais, par le remercier de prendre le temps de la recevoir.
Il lui répond sèchement, qu’il n’aurait pas délégué la tâche de choisir la personne qui détiendra la responsabilité d’éduquer sa fille. Le ton glacial fait frémir Charlotte qui n’ose plus dire un mot et se demande où elle est arrivée et si elle ne devrait pas déjà envisager de repartir.
Le maitre des lieux annonce sans s’attarder, qu’elle aurait totalement la charge de l’enfant et rendrait compte de ses journées tous les soirs dans son bureau à dix-huit heures trente précises. Si le poste l’intéressait, la gouvernante lui ferait visiter la maison afin de satisfaire sa curiosité mais son domaine serait davantage la nurserie que les salons.
Son assistant ouvre la porte. L’employeur s’adresse à lui dans un anglais rapide :
-Demandez à Mary de conduire mademoiselle Charlotte à son appartement et qu’elle la présente à Joy. Ce soir, elle rencontrera le personnel au moment où il sera rassemblé pour le repas. Mademoiselle Charlotte et Joy seront servies dans la nurserie où elles dîneront. Avez-vous compris mademoiselle ?
-Parfaitement monsieur. Je vous suis, ajoute-t-elle pour l’assistant.
« Pff, quel abruti et quel accueil ! » ajoute-t-elle in petto.
Le père de Joy regarde songeur Peter et la nounou quitter le bureau.
« Bon sang, quelle superbe jeune femme ! Elle risque de faire sauter la poudrière ! » Pense-t-il.
Charlotte est soulagée lorsqu’elle quitte le bureau. Son employeur n’est pas sympathique, il est aussi glacial qu’un iceberg et a une façon étrange de ne pas regarder ses interlocuteurs lorsqu’il s’adresse à eux, tout ce que sa mère lui a toujours déconseillé de faire !
-Monsieur, me permettez-vous d’aller chercher mes affaires dans ma voiture avant de monter ?
-Non, confiez-moi vos clés et un valet vous apportera vos valises.
-Je peux le faire vous savez, je n’ai pas besoin qu’un serviteur s’en occupe.
-Mademoiselle sera servie tout comme Joy, conformément aux ordres de monsieur, répond-il sèchement.
Charlotte répond d’un signe de tête résigné et reste un pas derrière l’homme en noir.
-S’il-vous-plait, monsieur, quelle est votre fonction dans cette maison ?
-Je suis Peter, le majordome de monsieur, j’exécute et transmets ses directives à Mary, la gouvernante. Elle organise le planning du personnel mais vous échapperez à son contrôle, monsieur supervisera lui-même vos activités.
« Quelle chance ! se dit-elle en faisant une grimace, puis elle remarque à voix haute :
-Dix-huit heures trente, ce n’est pas le meilleur horaire pour remettre le rapport de la journée car il y a le bain et le dîner de l’enfant à ce moment-là.
-Vous verrez cela avec Monsieur et pourrez demander à changer les horaires du programme si ceux-ci ne vous conviennent pas.
Il frappe à une porte avant d’ouvrir et une grande femme fine et sèche, vêtue de noir, au chignon impeccablement coiffé, d’une petite quarantaine d’année s’avance à la rencontre des nouveaux venus.
Elle s’adresse à Peter tout en se tenant de façon presque majestueuse. Elle fait un signe de tête lorsqu’elle comprend qu’elle doit présenter la fille au pair à la fillette et au personnel puis tourne le dos pour signifier que l’entretien est terminé.
Charlotte attend Mary, après avoir donné ses clés de voiture à Peter.
« Oula, la ! Bonjour l’ambiance ! ils ont tous avalé un manche à balai, ils échangent sans un sourire, sans signe de sympathie. Sont-ils en lutte de pouvoir ou est-ce la mauvaise humeur du patron qui déteint sur le personnel ? » ajoute-t-elle in petto.
Rapidement, elle aperçoit un homme d’une vingtaine d’années qui porte ses deux valises et monte les marches avec beaucoup de vélocité malgré sa charge. Mary se décide à emprunter le même chemin et se contente d’un royal « Suivez-moi », adressé à la jeune femme.
Elles se retrouvent au deuxième étage dans une chambre immense.
-Un appartement toulousain de trois pièces tiendrait facilement dans tout cet espace, remarque la jeune femme en souriant.
Une large porte fenêtre donne sur un balcon et de grands arbres. Le valet qui attendait qu’elles arrivent dépose les valises près d’une commode et repart sans dire un mot, après avoir ostensiblement laissé les clés de la voiture sur la sellette située à côté de l’entrée.
-Vous ferez le tour de votre logis plus tard. Allons voir l’enfant. Une porte à l’intérieur du dressing, communique avec sa chambre. Autrefois, il s’agissait des appartements des maitres mais monsieur a opéré quelques changements. Je pense qu’il a commis une erreur.
Elle manipule bruyamment les anciennes clenches forgées, comme pour marquer son mécontentement et entre dans la pièce mitoyenne en clamant :
-Mademoiselle, il n’est pas l’heure de la sieste. Vous avez assez dormi. Venez ici que je vous présente votre bonne. C’est une Française, termine-t-elle dédaigneusement.
Si Charlotte sursaute piquée par le ton plus que par la dénomination, elle ne répond rien mais se demande toutefois si Mary n’aurait pas fait exprès de chercher à la vexer. Elle n’ignore pas que l’on dit que de nombreux anglais construisent des a priori à partir de ce qu’ils savent de l’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume et de l’épopée napoléonienne, plus que de la connaissance qu’ils possèdent de la France actuelle et elle se demande si Mary en est un exemple.
Son regard se focalise aussitôt sur une minuscule petite fille aux grands yeux bleus et aux boucles blondes emmêlées. Elle regarde Charlotte et ébauche une révérence comme si elle n’était pas sûre d’elle ou de la façon d’agir.
-Monsieur exige beaucoup de fermeté avec cette fille, il est nécessaire d’extirper d’elle tout ce qui peut lui remémorer sa mère.
L’agressivité de la remarque choque Charlotte qui voit des larmes envahir le regard de l’enfant. Joy baisse la tête immédiatement pour les cacher.
-A dix-huit heures trente, vous irez au bureau faire votre compte rendu et ensuite vous demanderez à Peter de vous conduire à la cuisine. Vous rencontrerez le personnel et récupérerez votre dîner ainsi que celui de Joy. N’espérez pas être servie.
-Bien madame. Pourrai-je organiser les journées comme je l’entends ?
-Vous êtes libre d’occuper votre temps comme vous le souhaitez, c’est Peter qui vous accordera les autorisations nécessaires, vous ne faites pas partie de mes effectifs, déclare-t-elle avant de quitter la pièce brusquement.
D’une certaine façon, Charlotte respire mieux, l’attitude agressive de cette Mary ne lui a pas donné l’envie de travailler avec elle. Elle tend la main à Joy et lui propose de l’accompagner dans sa chambre pour l’aider à ranger ses affaires. L’enfant sourit et glisse sa menotte dans celle offerte par l’adulte, elles repassent la porte de communication et s’arrêtent pour contempler le vaste espace qui s’ouvre à elles.
-Ce n’est pas très intime, n’est-ce pas ? Nous allons nous organiser. Dis-moi ma puce aurais-tu une salle de jeu et d’étude et parlerais-tu le français ?
-Je connais un peu de français, papa Rhys commençait à m’enseigner la langue mais je crois que j’ai un peu oublié. La salle d’étude est à côté de ma chambre. C’est trop grand et tout vide comme ici.
-Peut-être est-ce parce que ton père ignore ce dont tu as besoin ?
-Il n’est pas mon papa, entend-elle marmonner.
Charlotte ne relève pas la remarque mais suppose une histoire douloureuse ou embrouillée derrière ce propos. Ses vêtements sont rapidement pendus et sa trousse de toilette rangée dans la salle de bain.
Elle décide qu’il est encore tôt et qu’il fait assez beau pour se promener dans le parc et demande à Joy si elle possède un ballon. L’enfant secoue la tête, l’air malheureux en répondant qu’elle ne dispose d’aucun jeu et entraine sa nounou dans sa chambre pour qu’elle en fasse le constat. La pièce comme les placards sont vides, seuls de vieux livres poussiéreux sont rangés sur une étagère.
-Il n’y a rien ici qui donne envie de jouer ! Prenons ma voiture et allons acheter un ballon et quelques jouets ; une balle, c’est indispensable à la vie d’une petite fille ! J’ai aperçu un supermarché à la sortie de la ville. Veux-tu venir avec moi pour m’aider à choisir tes affaires ?
Joy ravie hoche la tête et attrape la main de Charlotte pendant qu’elle se saisit de son sac et de ses clés.
Elles descendent et traversent le grand hall d’un pas assuré. Elles s’apprêtent à quitter la maison quand Peter les intercepte et s’enquiert de l’endroit où elles se rendent.
- Nous allons au supermarché acheter un ballon pour jouer et quelques bricoles indispensables à une petite fille.
-Je dois demander à Monsieur,
-Certainement pas, je suis parfaitement capable de conduire jusqu’au bourg et de revenir sans me perdre ; c’est tout droit, à cinq minutes d’ici ! Ne vous occupez pas de moi, dit-elle en riant.
-Je ne peux pas…
-Que se passe-t-il ici ? demande le maitre des lieux en sortant d’une pièce tout en restant dans l’ombre.
-Monsieur, j’allais partir au supermarché acheter un ballon à Joy mais votre majordome me l’interdit.
-Joy n‘a pas de balle ?
L’enfant rougit, serre la main de Charlotte, prend sa respiration et répond à son père d’une voix claire :
-Il n’y a aucun jouet là-haut, juste des livres sales et plein de poussière mais je suis trop petite pour les attraper et je ne sais pas encore lire.
-Que diable fais-tu toute la journée ?
-Rien, j’ai l’interdiction de quitter ma chambre, je dors jusqu’à ce que Mary me secoue en criant que je suis une vilaine paresseuse.
Un silence écrasant s’abat sur le groupe.
-Peter, accompagnez Charlotte et Joy.
-Monsieur, je suppose que Peter a des tâches importantes à effectuer. Nous pouvons prendre ma voiture, je serai très prudente. Nous ferons quelques achats raisonnables et vous me rembourserez le montant des tickets, ce sera parfait et personne ne bouleversera son agenda à cause de nous.
-Bien tenez, répond-il, voilà des espèces, si cela ne suffisait pas, réglez la différence et Peter vous la restituera.
-Monsieur, vous me donnez beaucoup trop…
-Partez avant que je change d’avis, dit-il avec un geste de la main.
-Peter, avez-vous un siège auto dans votre voiture ?
-Non, nous n’avons pas prévu de fauteuil pour l’enfant.
-J’en achèterai un, cela coûtera moins cher que de payer des amendes parce que sa sécurité n’est pas assurée. Nous pourrons ensuite aller nous promener sans souci de cette façon.
-Génial Charlotte ! s’exclame Joy en sautant et en battant des mains.
Son père la reprend aussitôt :
-Joy, mademoiselle Charlotte, ta nounou n’est pas ton amie.
L’enfant baisse la tête immédiatement, ses doigts se ramollissant dans la paume de la jeune femme. Charlotte les serre un peu en signe d’avertissement puis elles quittent poliment les deux hommes qui les regardent s’éloigner.
Le père de Joy est touché par cette jeune femme si simple et si jolie, un peu intimidée en sa présence, elle lui donne l’impression d’être déjà très attentive à Joy. Elles ont paru déjà complices, il devra veiller sur elle afin que rien ne lui arrive.
Charlotte attend d’être près de son véhicule et remarque qu’il brille de propreté.
-Voilà qui est sympa d’avoir nettoyé si vite ma vieille patache, elle a rarement été aussi belle, dit-elle en riant. Assieds-toi, ma chérie, je vais t’attacher et tu devras le rester jusqu’au supermarché. Et puis sache que je suis ton amie, même si ton papa n’est pas trop d’accord. Nous ne lui dirons pas, c’est tout. Sais-tu garder un secret ?
Elle capte un sourire dans les yeux de l’enfant et s’empresse de démarrer pour sortir de cette étouffante maison.
« Ce n’est pas le top que de faire si vite bloc avec Joy contre son père, mais il se conduit comme un idiot, il exagère enfin ! Ne pas être sympa avec moi, c’est déjà limite mais traiter la petite comme il le fait, n’est pas acceptable », pense-t-elle.
Elles empruntent un caddy et font leurs courses. Un ballon, des crayons de couleur, des cahiers de coloriage, des perles à enfiler, un livre d’histoires pour le soir et d’autres pour le plaisir de varier les centres d’intérêt.
Lorsque Charlotte demande à Joy ce qu’elle voudrait ou dont elle a besoin, la petite répond des barrettes et des chouchous, une brosse qui ne tire pas les cheveux et du pain parce qu’elle a faim.
-Tu as raison, il est déjà treize heures puisqu’il fait beau et que personne ne nous attend, achetons des sandwichs et des fruits et allons au bord de la mer pour un pique-nique improvisé. Nous rentrerons plus tard.
Après avoir fait leurs courses, Charlotte cherche un endroit sympathique près de la mer et fini par trouver le chemin d’une baie partagée entre un petit port et une plage de fins galets, au pied d’une falaise.
Elles s’asseyent près de l’eau avec leur pique-nique. Joy est ravie, elle arbore un beau sourire et ses yeux brillent de joie. Après avoir déjeuné, elles marchent un peu sur la grève quand la fillette, une main pleine de coquillages, montre au loin une grande maison perchée sur la falaise. C’est la demeure reconnaissable de son père, elles ne s’en étaient finalement pas vraiment écartées.
Elles rentrent vers quinze heures trente et devant les garages fermés, rassemblent leurs achats dans un sac de courses que Charlotte avait dans le coffre, marqué du nom d’un supermarché français. Au moment où dans le hall, elles allaient emprunter l’escalier pour monter dans les chambres, elles sont interceptées par le père de Joy :
-Je me disais que vous n’aviez pas besoin de tout ce temps pour aller au village, mais il en faut pourtant davantage pour faire un aller-retour jusqu’en Normandie, remarque le père de Joy montrant le sac de la main et apparu dans leur dos sur le seuil de la porte de son bureau.
« Ouah ! L’Iceberg aurait-il tenté une plaisanterie ? » se demande la jeune femme surprise.
-Nous avons tranquillement effectué nos achats et pique-niqué sur la plage près d’un petit port pas loin d’ici, avant de rentrer. Nous avions faim, votre fille n’avait pas déjeuné ce matin, ni dîné hier soir et confinée dans sa chambre, elle avait besoin de sortir au grand air.
-Oh et pourquoi cela ?
-Parce que souvent, on oublie de m’apporter un plateau et Mary ne veut pas me voir traîner dans la cuisine ou ailleurs, répond ingénument la petite fille.
La bouche du père se pince de colère mais il se reprend immédiatement et remercie Charlotte pour son initiative, puis il retourne s’enfermer dans son antre.
-Je suis en dessous de tout, remarque-t-il tout haut, mais je ne peux pas ! JE NE PEUX PAS ! crie-t-il en balançant le verre qu’il avait à la main contre le mur laissant les éclats s’éparpiller sur le sol.
Il s’assoit à sa table et accablé par un poids invisible, prend sa tête dans ses mains.
La petite fille a envie de ranger ses affaires puis de jouer à la balle. Charlotte et Joy ressortent et s’éloignent un peu dans le parc afin de ne déranger personne avec leurs rires et leurs cris. La partie de ballon est endiablée, au bout d’un moment, elles le déposent près d’une grosse pierre en bordure d’allée et retournent se promener dans le jardin, laissant l’excitation retomber. L’enfant sautille, chante et rit et Charlotte répond sur le même ton.
Elles sont éclatantes de vie.
Tout à coup, Joy se dirige vers un massif multicolore de fleurs à couper et commence à composer un joli bouquet qu’elle offre à Charlotte.
- C’est pour toi, c’est beau les fleurs.
- Merci ma chérie, je les installerai dans ma chambre, en voudrais-tu un bouquet pour toi ?
-Tu crois que je peux en cueillir pour moi ? Il ne dira rien ?
-Bien entendu si tu les aimes, j’imagine qu’elles ont fleuri pour être cueillies et être admirées par les jolies petites filles. Je vais te dire un secret, chuchote-t-elle : les fleurs sont vaniteuses, elles adorent être contemplées et entendre dire qu’elles sont belles.
Cette boutade provoque l’éclat de rire de la fillette et celui plus grave de la jeune femme. Ils parviennent jusqu’à l’oreille du maitre de maison, lequel se lève pour les observer sans se faire voir. L’amertume et une pointe de jalousie l’envahissent lorsqu’il assiste à leur étreinte affectueuse.
Elles récupèrent le ballon et se dirigent vers la cuisine pour demander deux vases ou deux bocaux pour les fleurs, quand Peter, toujours un peu raide sort d’une pièce et les intercepte.
- Où allez-vous, mesdemoiselles ?
- Chut, chut… ! cambrioler la cuisine ! répond Charlotte sur le ton d’une confidence, ce qui provoque un nouvel éclat de rire de Joy surprenant visiblement Peter.
Nous cherchons deux pots pour les bouquets. Nous ne trouverons rien dans nos chambres susceptibles d’en faire office.
-Je vais signaler qu’on vous monte des vases et lorsque l’enfant aura faim, elle devra demander qu’on lui prépare quelque chose.
-Et à qui devra-t-elle s’adresser, Peter ? Franchement, comment le personnel a-t-il pu oublier les repas d’une si petite fille, vous n’êtes pas si nombreux à servir ! C’est simplement honteux si vous me permettez.
- Hum…, elle a un référent maintenant, cela n’arrivera plus.
-Non, d’ailleurs dites à la cuisine de nous préparer des pique-niques les jours de beau temps. Nous irons nous promener et ne déjeunerons pas ici.
-Est-ce que monsieur…
-Monsieur en sera avisé bien évidemment, le parc naturel est vaste, il s’y trouve des tas d’endroits intéressants à visiter et la plage nous attire également, c’est l’été nous devons profiter du soleil et faire le plein de vitamines D et Joy apprendra à nager.
Charlotte s’éloigne agacée, comment ont-ils tous oublié de nourrir une aussi petite enfant et lui interdire de descendre à la cuisine ? C’est désolant, elle ne s’est pas gênée de dire ce qu’elle en pensait et peu lui importe si ses propos piquent quelqu’un !
La fin de l’après-midi passe assez vite et il est bientôt l’heure d’aller au rapport avant de donner une douche à Joy et d’en profiter pour lui laver la tête et coiffer ses boucles pleines de nœuds.
A dix-huit heures trente, Joy laissée dans sa chambre avec ses coloriages, Charlotte frappe à la porte du bureau. Elle entre et retrouve son employeur assis dans son fauteuil, dans l’ombre, il lit les feuillets d’un document épais posé ouvert devant lui sur une table basse à côté d’un verre de whisky, mais il parait l’attendre.
-Monsieur, j’ai dû acheter un siège de sécurité pour Joy, ce qui a gonflé le montant de mes achats. Voilà les tickets et ce qu’il reste de la somme que vous m’avez confiée.
-Gardez l’argent mais tenez vos comptes si vous devez faire des acquisitions. Parlez-moi des pique-niques que vous envisagez.
-Lorsque le temps sera beau, nous programmerons des activités extérieures. Le parc naturel propose des parcours de découvertes et nous irons aussi à la plage afin que Joy apprenne à nager avec des brassards dans un premier temps. A son âge, les animations différentes, culturelles et sportives sont importantes pour son développement.
-Je vous assignerai un garde ou un chauffeur.
-C’est inutile monsieur, nous ne serons jamais bien loin, si vous le souhaitez, je vous remettrai le programme de la journée avant de partir et nous ne prendrons aucun risque. Personne ne me connaît et Joy n’a jamais mis le nez dehors si j’ai bien compris. Un personnel de sécurité attirerait davantage l’œil sur nous que si nous sommes seules.
Le père de Joy, secoue la tête et murmure,
- Je vais y réfléchir.
- Demain, s’il fait beau, nous irons à la plage, à presque cinq ans, Joy ne doit pas ressentir la peur de l’eau et commencer à apprendre à nager.
-C’est important pour vous ?
-Oui, c’est un élément essentiel de sa sécurité.
-Bien. Merci, laissez-moi maintenant.
-Monsieur, une dernière chose, s’il-vous-plait, y aurait-il un piano dans la maison ? J’aimerais initier Joy à la musique et comme elle chante juste, au chant tout simplement.
-Il y a un piano à queue, j’ignore s’il est encore accordé, il n’a pas été utilisé depuis près de quatre ans. Peter vous le montrera et le fera réviser si vous l’estimez nécessaire.
-Merci monsieur, bonne soirée.
Il la regarde partir pensif, il est frappé par la vivacité de son regard et la mobilité de ses traits, en plus elle donne l’impression de savoir ce qu’elle veut et d’être capable de se débrouiller pour l’obtenir. Il la croyait timide mais il s’est trompé. Elle est réservée certainement mais il sent chez elle une certaine hardiesse, lorsqu’elle a des intérêts à défendre.
Il s’est surpris à attendre l’heure du rapport, et s’inquiète des perturbations que la présence de la jeune femme provoquera. Il est tellement fatigué de devoir veiller au grain, pourquoi rien n’est-il plus simple ?
2
Le lendemain matin, Charlotte est réveillée par Joy qui la secoue en riant.
-Debout ! Le soleil brille et nous devons partir nous promener.
-Bonjour petit lutin ; aurais-tu envie d’aller te promener en pyjama ? Que diront les visiteurs que nous croiserons ! La fillette s’esclaffe en sautant sur le lit. Joy, nous devons faire notre toilette avant de déjeuner. Ensuite nous chercherons sur internet ce qui pourra nous occuper aujourd’hui et nous déciderons de notre programme. Avant de quitter la maison, nous préviendrons ton papa de l’endroit où nous serons afin de le rassurer.
-Pourquoi faudrait-il lui dire, je ne le vois jamais !
-Jamais ? Tu ne te promènes pas avec lui ? Tu ne déjeunes ou tu ne goûtes pas avec ton papa ?
-Non, je n’ai pas le droit de descendre et il ne vient pas ici, je ne suis même pas sûre qu’il soit mon père, avant j’avais papa Rhys qui me donnait des bisous. Un papa, ça aime ses enfants non ?
-Le plus souvent oui mais quelquefois les relations peuvent être compliquées et ton père est spécialement pris par ses affaires, il a de nombreux salariés qui dépendent de lui et il doit s’en occuper.
- Hum, je suis sûre qu’il ne m’aime pas et ne veut pas me voir et Mary dit des méchantes choses…
-Pourtant il s’intéresse à toi et se préoccupe de ta sécurité, il cherche à t’éviter les dangers et puis, laisse Mary parler, ne l’écoute pas et ne laisse pas ses paroles te toucher. Les gens méchants sont souvent eux-mêmes très malheureux.
L’enfant hausse les épaules et s’écrie :
-Allez, lève-toi !
-Petit tyran ! Va faire ta toilette et retrouvons-nous ici. Enfile un pantalon, un tee-shirt et un pull et apporte-moi un maillot, ta serviette de bain et tes lunettes de soleil si tu en as. J’ai de la crème solaire.
-J’ai déjà préparé un sac pour la plage, tu m’avais dit hier qu’on irait se baigner.
L’enfant part en courant et Charlotte se lève en soufflant. Elle était fatiguée par sa journée hier mais elle a pourtant mal dormi et se demande si elle n’a pas reçu de la visite cette nuit, sa chambre était fermée au verrou mais quelqu’un aurait pu y pénétrer en passant par celle de Joy. Cette intrusion dont elle n’est pas certaine de la réalité ou ce rêve, a perturbé son sommeil. Elle a lu un long moment après et ne s’est rendormie qu’au petit jour.
Elle prend une douche, s’habille d’un pantalon court et enfile des chaussures de sport. Dans son sac, elle glisse un maillot, une serviette, une casquette et ses lunettes de soleil. Dans la poche avant, elle range son téléphone, ses papiers d’identité et un peu d’argent. Elle a encore de la place pour caser un pique-nique. Elle posait son sac à dos près de la porte de sa chambre, lorsque Joy arrive pimpante et joyeuse, trainant une inélégante pochette en plastique.
-Tu n’as pas de sac à dos pour tes affaires ?
-Non, je ne suis jamais sortie en promenade.
-Nous commencerons par le supermarché pour t’en procurer un, donne-moi cette sacoche, tu pourrais tomber dans les escaliers à cause de ce truc qui traine.
-Si tu veux mais j’irai jusqu’à la voiture avec, c’est mon sac, exige-t-elle la voix cassante.
Charlotte sourit, elle a eu l’impression d’entendre l’intonation péremptoire de la voix de son père. Elles descendent, déposent les sacs au pied de la grande porte et se dirigent vers la cuisine, elles n’ont pas fait trois pas que Peter les arrête.
-Bonjour Joy, bonjour mademoiselle. Où allez-vous avec ces paquets de si bon matin ?
-Il fait beau, nous aimerions prendre un petit déjeuner et récupérer notre pique-nique.
-Installez-vous dans la salle à manger, la table du matin est encore dressée. Suivez-moi.
Ils se dirigent vers une porte du grand hall et pénètrent dans une jolie pièce ensoleillée. La lumière est douce, des couverts sont mis sur une table ronde recouverte d’une nappe blanche et un buffet tout près, propose différents mets. Joy, intimidée, saisit la main de Charlotte :
-Vous avez du chaud ou du froid, viandes, légumes, pain, beurre, confitures, corn flakes, du thé, du café et du lait. Vous n’aviez pas dit à monsieur ce que vous souhaitiez pour le repas du matin, aussi a-t-il demandé un éventail de plats susceptibles de vous plaire.
-C’est vraiment très aimable, n’est-ce pas Joy ? Du thé et une tartine me suffiront, Joy qu’as-tu envie de manger ?
-Comme toi, du pain et du lait avec du chocolat. Si c’est permis, je prendrai une brioche pour dix heures, dit-elle en joignant le geste à la parole.
Elles s’asseyent pour déjeuner et discuter de leur programme de la journée avec Peter qui s’est installé avec elles.
-Peter, y-a-il une piscine municipale dans le village, pour apprendre à nager ? Pour Joy, ce serait plus sécurisant de ne pas avoir à affronter les vagues les premières fois.
-Oui, il y a un établissement couvert mais monsieur n’aimera sans doute pas que vous le fréquentiez. N’y allez pas aujourd’hui, préférez la plage près du petit port, accordez-moi du temps pour me renseigner afin d’éviter de mécontenter monsieur.
-Je pense visiter le village de Dunster et son moulin ce matin. Cela devrait intéresser Joy.
-C’est un peu loin.
-Et alors, une petite cinquantaine de kilomètres ! Nous nous y rendrons tranquillement en nous arrêtant lorsqu’on en aura envie.
-Donnez-moi de vos nouvelles régulièrement que nous sachions où vous vous trouvez.
-Peter, ne vous inquiétez pas, je suis prudente… remarque-t-elle agacée. Je vous enverrai des photos. Ma puce, si tu es prête, récupérons le pique-nique et nous pourrons partir.
-Je vais vous le chercher, attendez-moi.
Peter revient peu après, avec un gros panier. Charlotte ouvre de grands yeux, un festin a été préparé avec assiettes, argenterie, serviettes en lin bien repassées et du vin.
-Je vous ennuie sans doute Peter, mais nous n’avons pas besoin de tout cela. Le plaisir du pique-nique c’est en partie de pouvoir manger avec ses doigts : un sandwich et un fruit auraient été suffisants. Toutefois, remerciez le cuisinier mais suggérez-lui de faire plus simple la prochaine fois, comme le dit Mary avec justesse, je ne suis que la bonne de Joy et elle n’est qu’une petite fille.
Peter, la mine fermée prend le panier et accompagne Charlotte et Joy à la voiture. Il range les affaires dans le coffre pendant que la jeune femme sangle la fillette dans son fauteuil puis la main gauche dans une poche, il les regarde s’éloigner pensivement.
Charlotte fait une halte au supermarché pour acheter des brassards, une bouée, une casquette rose à fleurs et un petit sac à dos, puis elles reprennent la route. Elles s’arrêtent parfois pour prendre des photos de points de vue marqués par des panneaux, sur la mer, les falaises ou la côte. L’enfant est enchantée, ses yeux brillent et elle a un grand sourire. Elle avait, de façon évidente, besoin d’un bol d’air frais, pour oublier l’ambiance vraiment pesante du manoir !
Charlotte regarde les clichés avant de repartir, envoie un selfie à Peter et un beau portrait de Joy pour monsieur. Cette sortie lui a fait du bien, la fillette respire la joie et la photo est magnifique.
Elles reprennent la route et arrivent bientôt au village de Dunster. Charlotte se gare sur un parking et prend la main de Joy pour entamer la visite de cet endroit pittoresque à l’atmosphère médiévale.
-Regarde là-haut, il y a un château de princesse, s’exclame l’enfant en français.
-Veux-tu le visiter ? Il faudra choisir entre lui et le moulin et il y a aussi un château dans ton village avec un parc d’attractions, j’ai prévu de t’y emmener.
La fillette acquiesce de la tête et murmure :
-On reviendra un autre jour pour le moulin…
-Tu sais, cette vieille forteresse a été construite il y a très longtemps par les Normands, des gens qui ont franchi la mer et venaient du nord de la France. Pour les Anglais, c’étaient des envahisseurs, des ennemis, ils se sont battus et les Français sont restés avec leur roi, Guillaume le conquérant.
Elles traversent le village, la nounou répondant aux questions de l’enfant et arrivent près de l’impressionnante bâtisse du 12è siècle, avec ses tours, ses remparts et ses donjons. Elles explorent les pièces décorées de meubles bien choisis, de tapisseries et de peintures. Elles descendent par un escalier raide, en pierre, reconnaître les cuisines médiévales, s’extasier sur la taille des cheminées et admirer la grande salle et la chapelle.
En repartant, l’enfant est contente mais fatiguée d’avoir autant grimpé et couru et il est largement l’heure du déjeuner. Charlotte trouve un coin où elles pourront se poser pour savourer les préparations du cuisinier, tout en bénéficiant d’une jolie vue puis elle montre les photos à Joy en lui demandant de choisir celles qu’elle souhaite envoyer à son père. La fillette renâcle mais finit par faire un choix et sélectionne les clichés sur lesquels elles figurent toutes les deux, manifestement heureuses de ce temps passé ensemble auxquelles Charlotte rajoute de beaux portraits de Joy.
Elles rebroussent chemin et l’enfant, bercée par la voiture s’endort doucement, un sourire aux lèvres.
Il est près de seize heures lorsqu’elles arrivent à la plage, séparée du port par une digue de rochers qui doit protéger les bateaux des courants dominants. La chaleur est déjà moindre car le vent s’est levé mais le ciel est toujours bleu et l’air est saturé par l’odeur des algues et celui de la mer. Charlotte demande à Joy si elle a envie d’une leçon de natation ou si elle préfère patienter jusqu’au lendemain. La petite fille insiste pour se baigner, c’est une première pour elle et pressée, elle enfile ses brassards avant de s’être dévêtue et d’avoir mis son maillot. C’est drôle et les deux complices en rient, aussi Charlotte prend-elle une vidéo de ses pitreries quand elle éclate de rire. Un moment après, la vidéo envoyée à Peter, elles sont dans l’eau, un peu trop fraiche pour une habituée de la Méditerranée. Elles apprivoisent les vagues et s’amusent des éclaboussures glacées qui les trempent et provoquent des frissons.
D’autres familles et des enfants sont là, jouant près du bord, peu de baigneurs s’éloignent car avec le vent qui se renforce, les vagues se creusent. Il fait beau et c’est l’été, les rires des bambins auxquels répondent ceux des adultes butent sur la falaise et reviennent en écho, l’ambiance est à la détente et aux vacances. Joy parce qu’elle se sait soutenue par Charlotte, ose se laisser flotter sur le dos mais bientôt, elle ressent le froid et ses lèvres bleuissent. Charlotte qui n’avait plus très chaud, la sèche et l’installe, transie, sur une serviette avec un goûter. A l’abri du vent, protégées par un rocher, la douce chaleur du soleil commençait à les réchauffer quand des cris désespérés les alertent. Une jeune maman affolée court le long de l’eau en appelant son fils accroché à une bouée, rapidement emporté par le courant contre lequel il n’arrive pas à lutter. Les adultes hurlent mais personne ne fait mine de tenter de le récupérer.
-Joy, je vais aller chercher le petit enfant, surtout ne bouge pas d’ici, reste assise au soleil, tu ne dois pas avoir peur, attend-moi, je reviendrai très vite.
Sans plus écouter la mère désespérée, après un bref instant d’observation des vagues, du reflux et de la jetée, elle se jette à l’eau et d’un crawl énergique, poussée par le courant, rattrape au-delà de la digue, l’enfant affolé d’avoir perdu la bouée à laquelle il s’accrochait jusque-là. D’un geste, souvent répété en piscine et en mer, elle le crochète avec un bras et le remorque quand elle est prise à son tour par un rouleau assez fort qui la rabat brutalement vers les rochers du bout de la digue.
