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Pascale, jeune mariée constate en quelques semaines que Jean, son époux change. Elle supporte les injures et les coups jusqu'à une sévère agression. Apeurée et craignant pour sa vie, elle démissionne de son poste et fuit Paris à pied, vers un ailleurs plus clément. Elle marche pour prendre des distances avec Jean et pour comprendre ce qu'elle doit faire de sa vie maintenant que tout s'est écroulé. En chemin vers un horizon encore indéfini, elle rencontrera Pauline une dame âgée avec laquelle elle se liera d'amitié. Un soir, alors qu'elle marche depuis plusieurs semaines, elle trouve sur internet une photo de la route minoenne. Cette vieille route deviendra le but à atteindre avant d'envisager un retour à Paris. Chemin faisant, elle réfléchira, comprendra pourquoi elle se trouve dans cette situation et peu à peu, reconstruira un avenir. Ce roman est une fiction en partie inspirée par un fait réel. Il peut être lu par les adolescents et les adultes et ne contient aucun détail explicite.
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Seitenzahl: 353
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Ce roman peut être lu par les adolescents et les adultes, il ne faut toutefois pas oublier qu’il s’agit d’une fiction, aussi, toute correspondance de noms, de missions ou d’événements pouvant exister ne pourrait qu’être absolument fortuite.
Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir davantage sur la civilisation minoenne, je conseille ce reportage d’Arte : Crète, le mythe du labyrinthe | Enquêtes archéologiques | ARTE
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Je vous souhaite une bonne lecture.
Lyne Debrunis
www.argonautae.fr
AVERTISSEMENT
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 23
REMERCIEMENTS
« Au cœur du chaos ; il y a aussi une opportunité »
L’art de la guerre – Sun Tzu
Depuis deux semaines, Pascale marchait péniblement. Elle avançait sur un chemin ombragé, son sac à dos lui paraissait chaque jour plus lourd et tirait sur ses épaules presqu’aussi douloureuses que l’était encore son bras paré d’hématomes foncés qui commençaient à peine à pâlir.
Elle marchait lentement toutefois sans se trainer, mais poser un pied devant l’autre était un effort qui entretenait ses douleurs et le bandage autour de sa poitrine l’empêchaient de respirer librement. Concentrée sur l’effort physique à fournir, elle avait l’esprit vide mais elle était toujours envahie par un sentiment de peur, épais, visqueux qui collait à son âme, à son cœur et à ses chairs. Il la poussait à fuir tout en la retenant de continuer sur le chemin de l’aventure. Elle hésitait à baisser les bras mais redoutait ce qui l’attendait si elle retournait à Paris.
Elle était partagée, ignorait ce qui pour elle était le mieux mais elle avait pourtant l’affreuse conviction qu’elle devait mettre le plus vite possible la plus grande distance entre la capitale et elle, tout en restant très discrète, même si le plus facile semblait qu’elle devait s’avouer vaincue et renoncer.
Elle se sentait tiraillée, combattait cette envie d’arrêter et d’en finir avec la souffrance et cette peur viscérale qui l’obligeait à avancer.
« Fuis, il va te retrouver ! Tu deviens folle Pascale et te transforme en girouette ! Avance à ton rythme, un pied après l’autre mais marche ! »
Il y a déjà quinze jours, poussée par la terreur et à la recherche d’une forme d’espoir, dans les toilettes d’un café vieillot d’une petite ville de la banlieue est de Paris, elle avait troqué sa jolie robe, son blazer de jeune cadre dynamique et ses chaussures de ville contre la tenue des randonneurs, short long, grosses chaussures, sac à dos et chapeau.
Depuis, elle marchait à peu près à l’azimut, en évitant les routes fréquentées et elle avait le temps de penser, de réfléchir et par moments, elle réapprenait même à prier un dieu miséricordieux.
Elle, issue d’une famille soudée et aimante bien qu’exigeante, diplômée d’une grande école de commerce parisienne, jeune cheffe de service dans une belle entreprise, comment avait-elle pu en arriver là ? Comment s’était-elle débrouillée pour ne pas trouver dans son entourage une seule bonne âme susceptible de l’aider en toute discrétion ?
Sa vue redevenait floue, elle sentit qu'une larme solitaire coulait sur sa joue. Peu habituée à autant marcher, elle s’avouait fatiguée et incertaine de ce qu’elle souhaitait vraiment mais elle avait l’intime conviction qu’elle devait disparaître et ne pas être retrouvée et elle avait maintenant trop avancé pour revenir en arrière.
« Ne dit-on pas que le salut est dans la fuite ? » se demandait-elle.
Le GPS du téléphone récemment acquis, lui indiqua d’entrer dans un chemin creux en direction de Berne et à l’abri sous les ombrages, accompagnée par le chant des oiseaux cachés dans les haies, des images ressurgirent du fond de sa mémoire.
Il y avait à peine quelques mois, elle avait l’impression qu’un tapis rouge était déroulé devant elle. Elle venait de se marier avec Jean, rencontré dans son école pendant ses études deux ans auparavant. A ce moment-là, bien que peu expressif, il était attentionné et se disait amoureux. Très occupés, ils se voyaient peu, ne sortaient que deux soirs par semaine avec des amis, étudiants comme eux, jamais seuls, très respectueux et pudiques leur comportement restait distant et leur intimité très limitée.
Pour la première fois, elle dormit chez lui le samedi soir, anniversaire de la première année de leur rencontre après avoir diné en tête à tête dans un petit restaurant italien. Au dessert, il lui avait pris la main et lui avait demandé de l’épouser de façon un peu formelle et guindée, manquant un peu d’émotions :
« C’est à la manière de Jean, pensa-t-elle, il ne sait pas comment exprimer ses sentiments. »
Elle se disait heureuse, même s’ils manquaient de disponibilités pour se voir plus souvent, mais elle espérait terminer ses études parmi les meilleurs de sa promotion et travaillait beaucoup. Jean, un peu plus dilettante, issu d’une promotion qui précédait la sienne d’un an, avait décroché un poste de consultant depuis l’obtention de son diplôme lorsqu’elle obtint le sien en tête de classe comme elle l’avait espéré et leur mariage eut lieu fin août.
La cérémonie fut intime, à la mairie ; Jean, accompagné par quelques amis proches peu nombreux était seul. A ses dires, sa famille avait refusé de se déplacer jetant une ombre sur son bonheur. Elle s’aperçut à cette occasion qu’il nourrissait une sombre colère envers ses parents et ses frère et sœur mais éludant les interrogations, il ne fournit aucune explication. Lorsqu’elle avait appris leur refus de participer à la fête, Pascale avait suggéré de faire intervenir ses parents pour les convaincre de faire l’effort mais Jean refusa net d’en discuter et se mit en colère, car c’était à lui de gérer « sa famille de m… »
- C’est leur problème, pas le mien, je me passerai d’eux et toi aussi ; une chose est certaine, ils ne me verront plus.
Avait-il asséné sur un ton péremptoire et il ne fut plus jamais question de sa famille, ce que ses parents et elle déplorèrent sans oser transgresser la volonté du fiancé.
Six semaines après leur union, au mois d’octobre qui suivit la cérémonie, elle fut embauchée en tant qu’adjointe au chef du service de promotion commerciale d’une belle entreprise avec une prise de poste immédiate. Pascale était très satisfaite de l’offre qui lui avait été faite. Pour un salaire de début de carrière, le montant proposé lui paraissait très confortable et avait douloureusement surpris son mari qui n’était pas autant rémunéré après une année d’activité professionnelle.
Poussée par son père qui était prévoyant, elle s’était accordée avec Jean pour que tant qu’ils n’avaient pas de charges lourdes, chacun d’eux mette en commun la moitié de leurs salaires pour payer leur quotidien et épargne la seconde moitié sur des comptes personnels. Pascale ne voulait pas bloquer son compte épargne pour le moment, comme Jean l’avait fait en choisissant des produits à fort rendement et elle se contentait de laisser son argent disponible même si les taux d’intérêts n’étaient pas attractifs, pour le cas où leur couple aurait besoin d’investir dans un projet. Elle savait que Jean faisait aussi de son côté cet effort d’épargne et elle était confiante.
Pourtant dès le mois d’octobre, après à peine sept semaines de vie commune, elle aurait dû être alertée par ses absences répétées le soir ou ses retours tardifs, lorsqu’il parlait fort et s’excitait pour un rien. Elle avait surpris à maintes reprises, des odeurs de tabac, d’alcool ou de parfum lourd sur ses vêtements et s’étonnait de ses explications évasives et agressives ainsi que par l’apparition d’un vocabulaire grossier voire vulgaire dans des explications qui étaient souvent répétitives :
« C’est mon boulot de merde, ils me prennent pour leur larbin… Je suis vraiment un con de leur accorder mon temps… Je ne suis pas assez payé pour ce que je fais… »
Ses missions semblaient lui procurer des soucis ou des déconvenues mais il n’en disait pas davantage lorsqu’elle essayait d’appréhender ses soucis parce qu’il la disait « trop conne pour comprendre ».
Afin d’éviter l’escalade verbale, bientôt elle ne posa plus de questions même si elle s’interrogeait et voulait le soutenir dans ses difficultés.
Puis surgirent assez vite dans leurs discussions, des propos dévalorisants à son égard, qu’elle n’avait d’abord pas compris comme il l’aurait fallu parce qu’elle les avait attribués à la seule expression de sa colère envers son employeur ou ses clients.
« Ne te tracasse pas, petite tête, tu ne comprendrais pas… » ce qui évitait toute discussion auxquels se substituèrent très vite des attaques plus directes :
« Pense plutôt à te maquiller davantage pour améliorer ton teint et donner une meilleure image de toi…ainsi j’aurais peut-être moins honte de toi… Je n’avais pas remarqué combien tu es grimaçante… tu deviens laide… Tu devrais penser à perdre quelques kilos, tu ressembles de plus en plus à une vache obèse… »
- Je n’ai pas pris de poids et je fais du 40 pour un mètre soixante-dix ! avait-elle répondu provoquant alors une invraisemblable colère, des accusations de ne vouloir faire aucun effort pour lui plaire et un déluge d’insultes.
Puis les remontrances de plus en plus blessantes et imméritées devinrent quotidiennes.
« Tu es trop grosse… trop moche… Une grosse vache ne peut pas m’aider à gagner une promotion… tu ne pourrais séduire personne…, je me suis fait avoir… Tu es trop conne… trop laide, sans éclat…bien trop payée pour ce que tu fais… »
Autant de petits mots venimeux distillés au fil des jours et des semaines qui finirent par la faire douter d’elle-même en tant que jeune professionnelle et davantage en tant que femme.
« Pourtant ton patron est très satisfait, tu ne dois pas être aussi nulle que Jean le prétend… » répondait la petite voix dans sa tête.
Elle ne parvenait pas à comprendre ce que son mari lui reprochait et lorsqu’elle en avait parlé avec sa mère, celle-ci lui avait expliqué qu’après quelques semaines de vie commune peut-être ne faisait-elle plus assez d’efforts pour plaire à Jean et se laissait-elle aller à la routine ou aux mauvaises habitudes.
Elle avait pris les remarques de sa mère en compte, car effectivement « peut-être… » mais elle ne parvenait pas à trouver ce qui avait pu changer dans son comportement, surtout, elle ne reconnaissait plus l’homme qu’elle avait épousé. Doutant d’elle et de sa propre perception, elle avait pendant quelques semaines, cherché à se conformer aux attentes que Jean avait exprimées en suivant un petit régime tout en se disant qu’elle n’avait pas grand-chose à perdre car elle était déjà en dessous de son poids de forme et n’avait pas pris un gramme depuis au moins trois ans. Elle courait toujours une fois par semaine parce qu’elle ne pouvait pas consacrer plus de temps au sport.
Un soir de mi-avril, huit mois après leur mariage et sept mois d’efforts infructueux, lorsque Jean fortement éméché, rentra plus tard qu’à son habitude tenant à peine debout, elle eut le malheur de lui demander où il était allé pour avoir réussi à se mettre dans un tel état.
Il la regarda la fureur débordant de ses yeux et répondit en lui administrant une formidable paire de claques qu’elle n’était pas autorisée à le contrôler avant de hurler un « dégage salope avant que je te fasse la peau !» et de l’envoyer se coucher totalement abasourdie par ce déluge d’injures et de fureur.
A partir de ce jour et jusqu’à celui de sa fuite, soit six longues semaines, elle avait été battue, violée et humiliée chaque jour, sans comprendre les raisons de ce qui lui arrivait. Jean semblait perdre tout contrôle lorsqu’il se trouvait avec elle, chez eux porte close.
Après la gifle et les trop fréquents rapports intimes forcés, brutaux qui ne cherchaient qu’à la soumettre et la blesser et les menaces qui l’avaient humiliée, elle avait réfléchi et pardonné les gestes. Elle cherchait des explications et des excuses au comportement de son mari : un travail insatisfaisant, une trop forte pression, une dépression mais la communication entre eux semblait interrompue ou n’existait plus que sur un mode agressif, violent et injurieux.
Pour survivre chez elle dans cette ambiance tendue, elle devint passive, transparente, ne parlait plus et obéissait sans discuter à la moindre injonction.
Sans le vouloir, elle perdit du poids, sa lumière et son sourire.
Pascale ne pouvait toujours pas croire qu’en quelques petits mois, son mari attentionné s’était transformé en cet inconnu insultant et violent. Lors des crises, saisie de peur, elle demeurait aussi invisible que possible et subissait en espérant le retour de meilleurs moments.
Avec l’arrivée du printemps, lorsque les marques devinrent trop visibles parce qu’elles étaient plus nombreuses et n’avaient pas le temps de disparaitre que de nouvelles s’installaient, elle se maquilla davantage ou trouva des explications pitoyables qui sans doute ne trompèrent pas grand monde, avec un peu de recul.
- Je me suis cognée, je suis tombée, j’ai été bousculée…
Pourtant personne n’intervint ni ne commenta.
Jusqu’au début de cette soirée du vendredi du début juin où elle rentrait à peine du bureau, attendue par Jean à la porte de leur chambre à coucher, une chemise à la main. Elle s’approcha pour l’embrasser et eut un recul, son visage était rouge et il empestait déjà l’alcool. Au lieu d’un geste de tendresse, il la roua de coups pour sa chemise qu’il estimait mal repassée. Elle crut mourir sous les attaques répétées de l’homme déchainé.
Puis, enfin calmé après ce déchainement de violence, douché, rasé de près et bien habillé, il partit « faire la fête » en claquant la porte sur d’inadmissibles injures et quelques coups de pied supplémentaires dans la poitrine, en la laissant blessée sur le sol, tellement choquée qu’elle cherchait son souffle et n’avait plus de larmes.
Elle souffrait à chaque inspiration au moindre geste et elle crevait de peur à l’idée qu’il revienne et recommence, sa colère amplifiée par davantage d’alcool. Elle n’imaginait plus continuer à vivre avec lui comme s’il ne s’était rien passé et être confondue avec un ballon de frappe sur lequel se déchainer dès qu’il avait une contrariété.
« Au moins cette fois, tu as été certes violemment battue mais il ne t’a pas violée, il était pressé de partir rejoindre on ne sait qui. »
Après de pénibles efforts, enfin en équilibre précaire sur ses deux pieds, elle prépara un sac, prit tous ses papiers personnels et partit passer la nuit dans un hôtel pas très loin de leur appartement parce qu’elle était percluse de douleurs. Elle tendit sa carte bancaire tout en bravant l’œil inquisiteur et attentif du concierge à la réception.
- N’hésitez pas à me contacter si vous avez besoin d’aide, murmura-t-il comprenant sans doute sa détresse.
A sept heures, après une nuit blanche à souffrir et à cogiter, elle avait fait le tour des personnes sur lesquelles elle pouvait compter et s’était aperçue brutalement que depuis leur mariage et son entrée dans la vie active, elle ne voyait plus que ses amis à lui. Insidieusement, depuis leurs fiançailles, il lui avait fait prendre des distances avec ceux dont elle était proche puisque son peu de temps libre devait lui être dévolu. Elle ne pouvait plus les contacter maintenant qu’elle avait besoin d’aide, trop de temps était passé et inutile de causer des tracas supplémentaires à ses parents alors qu’un cancer de la prostate avait été détecté chez son père il y a quelques semaines.
Elle passa le samedi et le dimanche à ruminer, le téléphone coupé, terrée dans cette chambre anonyme, se sentant seule comme elle ne l’avait jamais été. Elle tenta d’échapper à son mal-être les yeux fermés, bercée par un peu de musique classique, ne pensait-elle pas que « la musique ne s’écoute pas, elle se ressent et donne des ailes à l’âme, même quand tout semble sombre ? » mais rien ne l’apaisa, sa souffrance mentale était ravivée par le moindre geste devenu douloureux.
Le lundi, le corps perclus, elle s’habilla difficilement pour aller au bureau, consciente que la lenteur de ses gestes et les marques qu’elle portait au visage et sur les bras, étaient plus que visibles et seraient difficiles à expliquer à ses collègues. Munie de son sac, elle se dirigeait découragée vers le métro en se demandant où elle dormirait ce soir quand tout à coup, une discussion avec sa grand-mère morte depuis quelques années, alors qu’elle était adolescente revint à sa mémoire :
« Si un jour, tu as des difficultés et que tu penses être brisée et incapable de te relever, fais l’effort de te redresser et souviens-toi que ton âme est indemne et plus forte que tu l’imagines. Alors mets-toi debout, regarde loin devant, marche vers l’horizon et retrouve ton chemin. Tu ignores ce que tu découvriras mais sur ta route, tu feras de belles trouvailles. »
Et elle eut alors une idée qui ne lui avait pas effleuré l’esprit auparavant.
« Je ne peux pas continuer ainsi, il a un gros problème et je suis incapable de l’aider et sans doute n’en ai-je plus envie ! Pour me préserver, je dois partir sans rien dire vers un horizon que je dois déterminer. Mon salaire vient d’être viré et j’ai l’équivalent de quelques mois de salaire répartis sur deux compte épargne « Merci papa pour tes conseils. ». Je vais m’arrêter à la banque pour lui retirer l’accès à mes comptes et je vais m’éloigner, n’importe où, loin et j’aviserai lorsque je serai au calme et en sécurité. Avant ça, je vais aller voir le médecin parce que j’ai trop mal aux côtes. »
Le vieux médecin qu’elle connaissait depuis toujours, aux gros sourcils broussailleux, la fit parler, l’écouta, lui tendit une boite de mouchoirs en papier pour sécher ses larmes, prit des photos. Il établit un certificat médical détaillant les constatations de l’examen clinique et lui conseilla sur un ton comminatoire d’aller au commissariat déposer une plainte, au moins une main courante contre Jean. Tout en lui bandant la poitrine pour la soulager, il précisa qu’il n’y avait rien à faire pour des côtes fêlées, seulement avaler quelques comprimés d’antalgiques et attendre que le temps fasse son œuvre de guérison.
« Les abuseurs sont souvent charmants au début et ensuite ils prennent le contrôle. Ils se nourrissent de vos sentiments et de votre peur et si vous me le permettez Pascale, parce que je vous connais depuis longtemps, j’estime que vous n’avez rien à faire avec un type pareil, fût-il votre époux... Vous devez préserver votre santé physique mais encore plus votre santé mentale. Ce sera dur mais vous êtes jeune, intelligente, diplômée, vous rebondirez. Séparez-vous de cet homme avant d’avoir un enfant qui vous empêchera d’agir ! »
Ce qu’elle commença à faire non sans mal ; la journée était bien entamée lorsqu’elle sortit éreintée du commissariat avec le document du dépôt de plainte. Les deux messieurs qui l’avaient reçue voulaient lui faire avouer que la violence de Jean s’expliquait parce qu’elle avait trompé son mari ou avait détourné l’argent du ménage. Pour eux, la violence était une réaction masculine et virile à une faute qu’elle aurait commise. Quand elle avait abordé le sujet du viol, l’humiliation fut terrible.
« Quel viol lui avaient-ils rétorqué, ignorait-elle qu’il n’y avait pas de viol entre époux ? Et la plupart des vraies femmes apprécient un peu de rugosité dans les rapports intimes. »
Bien que meurtrie et touchée par les propos des deux hommes, en insistant beaucoup et après avoir proféré des menaces à leur encontre de faire un rapport à l’IGPN, elle avait enfin obtenu un document à peu près conforme à sa déposition mais que de temps elle avait perdu avec ces horribles bonshommes !
« J’ai dû tomber sur les caricatures de mauvais flics, c’était mon jour de chance ! Heureusement que la presse parle de l’accueil qui doit s’améliorer dans les commissariats, j’en ai fait les frais. »
Il était déjà plus de seize heures, elle s’assit dans un bar et elle envoya un courriel à son supérieur hiérarchique pour lui expliquer que de gros ennuis familiaux la contraignaient à donner sa démission et à quitter Paris précipitamment sans pouvoir respecter son temps de préavis et se répandit en excuses. Puis elle se rendit à sa banque pour empêcher Jean d’accéder à ses comptes et retira cinq mille euros en espèces. La conseillère grincha car la somme était importante mais Pascale insista beaucoup et comme l’heure de la fermeture approchait, la dame, peut-être impressionnée par son état et pressée d’en finir avait compris ses soucis et se plia à sa demande.
Enfin, elle se rendit dans un magasin d’une grande enseigne de sport et acheta deux tenues de randonnée, un gros sac à dos, une tente légère, un duvet, une carte et une boussole.
« Maintenant que dois-je faire pour atteindre un horizon plus dégagé que celui de Paris ? »
« D’abord acheter un autre abonnement téléphonique et profiter de l’heure de pointe pour me mêler à la foule et m’éloigner de Paris. Je vais partir vers la Suisse, c’est le pays étranger qui me parait le plus proche, ensuite j’aviserai, j’essayerai d’aller vers le sud, le soleil, la mer, autant profiter de la chaleur de l’été. »
Sac au dos, elle prit le train jusqu’à Melun en ayant soin de baisser la tête afin de ne pas être vue puis elle se dirigea vers un café où elle réussit à se changer dans les toilettes, avant de chercher une chambre pour la nuit dans un hôtel pas cher.
Elle passa la soirée à récupérer son répertoire téléphonique et à éviter les multiples appels de plus en plus furieux et insultants de Jean ; sans doute ivre d’alcool et de fureur, il éructait des injures lors du dernier message. Enfin, après avoir beaucoup hésité, elle envoya un SMS à sa mère pour lui dire de ne pas s’inquiéter, qu’elle avait quitté Jean et partait pour réfléchir. Elle précisa qu’elle ne pourrait pas être contactée mais qu’elle pensait beaucoup à eux et donnerait des nouvelles.
Le matin, elle s’éveilla plus reposée, sa nuit à l’abri dans ce petit hôtel lui avait permis de se reposer bien que les menaces et la réaction virulente de Jean à son absence et à son silence l’inquiétaient beaucoup.
Dans l’idée de l’arrêter, avec le numéro de téléphone qu’il connaissait, elle lui envoya des photos de la plainte déposée contre lui la veille et assura que maintenant, chaque appel serait retenu contre lui et qu’il devait s’attendre à être contacté par son avocat. « Salope, je vais te retrouver et je prendrai du plaisir à te faire la peau » répondit-il, ce qui pressa Pascale de s’éloigner de la région parisienne au plus vite.
« J’ai la sensation que ce n’est pas fini car ce n’est pas ainsi qu’il fonctionne. Le seul final acceptable pour lui, sera de m’entrainer dans la mort peut-être avec lui, s’il est dépressif. Ce serait la seule manière de s’approprier de ma personne pour toujours et de punir ce qu’il considère comme « mes manquements ». Pour ma sauvegarde, je dois partir sans trainer. »
Après avoir correctement petit déjeuné et avalé deux comprimés d’antalgiques, le corps douloureux elle se mit en route à pied vers un avenir dont elle ne maitrisait rien, concentrée sur le chemin le plus direct et le plus discret pour parvenir à Berne, la première borne à atteindre d’un horizon imprécis.
Dans son humeur morose de tristesse et de malheur, elle se sentait déplacée dans cette tenue de randonnée et aussi visible qu’un caneton jaune au milieu d’une portée de chatons noirs. Déguisée, elle avait le sentiment d’usurper une identité qui n’était pas la sienne :
« Sur ce chemin de croix, je ne me promène pas, je me sauve et je me cache derrière une apparence qui n’est pas vraiment moi ! ».
Elle déprimait, elle avait à peine obtenu son diplôme et trouvé le poste de ses rêves, qu’elle craignait pour sa vie et devait fuir devant un époux qui lui avait promis Amour et Fidélité.
« Certes n’étant pas croyant, il ne s’est prononcé que devant monsieur le maire mais une promesse reste un engagement ! En quelques petites semaines, où sont passés les contenus de ces mots si beaux ? Ont-ils toujours été vides de sens pour Jean ? Pourquoi m’a-t-il épousé ?»
Bouleversée, elle posait un pied devant l’autre, en serrant les dents sous la douleur, sans même se rendre compte qu’elle pleurait et sans chercher à interrompre ce déluge de larmes, attirant parfois les regards circonspects des gens qu’elle croisait.
Le mercredi matin, après avoir eu chaud toute la journée de la veille sous le soleil printanier de fin juin, elle considéra que ses longs cheveux blonds étaient devenus une gêne. Elle les fit couper courts avec un pincement au cœur, dans un petit salon situé dans la galerie marchande d’un super marché et fit foncer sa couleur naturelle. Aux dires de la coiffeuse, ces modifications lui donneraient le petit air élégant et délicat de Katharine Hepburn, lorsque les hématomes dont son visage était toujours marqué seraient moins visibles.
« Il y a bien longtemps que je n’avais pas été aussi flattée. » se dit-elle émue.
La coiffeuse lui demanda ce qui lui était arrivé car elle avait remarqué en lui passant la blouse de protection, qu’en plus de son visage, son bras gauche était bleu marine et la faisait souffrir.
- J’ai eu un accident de voiture, le résultat est spectaculaire mais je n’ai rien eu de plus grave que quelques cotes abimées et des hématomes.
- Et vous randonnez avec un gros sac, est-ce bien sérieux ?
Ce jour-là, elle ne pleura pas sur la perte de ses cheveux mais sur la tristesse d’avoir réalisé, que son mari ne lui avait jamais dit qu’il la trouvait jolie…
Jusqu’à ce qu’enfin quelques jours après, elle réagisse et lutte contre cet inutile apitoiement ; peut-être aussi ses yeux étaient-ils devenus secs d’avoir trop pleuré.
« Seule la réalité et les faits ont un sens, tout le reste n’est que du rêve, or il m’a battue sans raison et me menace de mort par écrit. »
Les premières étapes vers Berne avaient été courtes, elle se fatiguait vite et le torse toujours bandé, elle rencontrait des difficultés pour trouver un bon rythme régulier pour ses respirations. Ses courbatures étaient d’autant plus importantes que citadine manquant d’activité physique, ses muscles n’étaient pas vraiment habitués à être autant mis à contribution, sans trop avoir le temps de récupérer.
Si elle était pressée de passer la frontière, le son de ses sanglots et de ses reniflements ne troublant plus le silence ni sa perceptions des sons alentours, elle avait fini par profiter des multiples bruits rassurants qu’elle entendait et identifiait sur les petites routes et des chemins : le peu de circulation, les pépiements des oiseaux dans les haies, le moteur d’un tracteur dans le lointain, l’aboiement d’un chien, le meuglement d’une vache quelque part ou le carillon d’un clocher qui sonnait l’heure. Pour la première fois, elle avait du temps car rien ne lui était imposé ou n’était attendu d’elle, pour la première fois ses décisions et leurs conséquences ne dépendaient que d’elle.
« Le monde est beau, mais je ne vois en moi qu’obscurité. Elle engloutit tout, jusqu’à mon esprit ! En sortirai-je un jour ?... Marche et ne pense à rien, marche et fais le vide… tu dois trouver ton horizon.
Un kilomètre à pied, ça use, ça use, un kilomètre à pied, ça use les souliers… »
Elle se contraignit à mettre ses préoccupations de côté et à repousser toute forme de réflexion parasite, à garder la tête vide et à ne réagir qu’à l’instant présent.
Peu à peu, son corps s’habitua à cette activité de marcher, elle mangeait des sandwichs et des fruits et dormait en lisière des prés dans sa tente minuscule. Elle se disait qu’elle n’avait plus peur seule la nuit, comme les premières fois où elle ne parvenait pas à fermer les yeux, guettant les bruits annonciateurs d’éventuels dangers. Toutefois, elle s’avouât qu’un fond de crainte persistait toujours en elle, après une nuit rendue difficile par le vent qui avait fait craquer et gémir les arbres et les buissons de la haie près de laquelle elle s’était abritée. Elle était seule, isolée et aurait inévitablement le dessous en cas d’agression mais cette faible probabilité devait-elle la paralyser ? Pour sa sécurité, elle retrouva les prières de son enfance puis dans un supermarché agricole, elle fit l’acquisition d’un solide bâton de marche à bout ferré et d’une bombe défensive qu’elle gardait maintenant dans sa poche, accessible à n’importe quel moment. « En cas de mauvaise rencontre, ils ne me serviraient sans doute pas à grand-chose mais je ne peux pas faire davantage et c’est bon pour le moral ! » pensa-t-elle.
A présent, la fatigue accumulée par les premières semaines de marche la faisait s’endormir sans difficultés malgré ses questions sans réponse, la honte et le chagrin qui persistaient à tourner en rond dans sa tête.
« Les gens qui portent des cicatrices comme les miennes ont parait-il, plus de mal à guérir. Nos blessures devenues moins visibles, iraient beaucoup plus loin que la surface. Elles s’enfonceraient au-delà des veines et du sang jusqu’à l’âme ! »
A l’Isle sur le Doubs, en bordure d’agglomération, une dame d’une cinquantaine d’années, cueillait des roses dans son jardin lorsqu’elle passa devant sa maison. Elles se sourirent et Pascale fut interpelée lorsqu’elle parvint devant la grille.
- Vous êtes ravissante jeune dame, et seule à marcher ? Vous ne craignez pas d’être importunée ?
- Non, pas vraiment et je préfère éviter d’y penser. Je n’emprunte que les routes de campagne et les chemins et je ne croise finalement pas grand monde. Je vais en Suisse, à Berne rejoindre des amis.
- Oh, je pensais aller à Berne en fin de journée pour diner chez des amis, c’est à cent cinquante kilomètres d’ici. Je peux vous proposer de vous déposer, cela vous permettrait de vous reposer, il fait déjà chaud.
- En voilà une bonne idée, vous me feriez gagner plusieurs jours que je pourrai passer à visiter la Suisse, merci beaucoup.
- Entrez, je vous offre un café et une douche si vous voulez. J’ai fait le chemin de Compostelle avec mon mari et une bonne eau bien chaude m’avait parfois manqué. Dans les gites, l’eau n’était souvent pas à la bonne température ! précisa-t-elle en riant.
- Je vous comprends, je dors sous la tente quand le temps le permet, afin de ne pas dépenser mon pécule trop vite aussi une douche me comblerait mais je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité.
- Mais non mon petit, suivez-moi et dites-vous que j’éprouve du plaisir à bavarder avec une jeune femme. Ce n’est pas facile de vivre seule lorsqu’on a été accompagnée une partie de sa vie par un homme merveilleux et par un autre plus jeune, doué et inventif.
- J’imagine sans peine, je ne peux pas penser à ma mère sans mon père...
- Et pourtant… lorsque le pire survient, il faut bien s’adapter et continuer à vivre autrement ! Et dénicher là où elles se terrent des forces insoupçonnées pour continuer à vivre.
Pascale passa une bonne journée avec sa nouvelle et dynamique amie. Elles échangèrent en vérité, le lien créé avec Pauline sembla à Pascale plus riche et profond que celui qu’elle entretenait avec sa propre mère, parce qu’il lui semblait dépourvu de toute forme d’enjeu. Pauline qui avait repéré les hématomes encore foncés sur son visage et son bras gauche, fut mise au courant des raisons de son voyage qui n’avait pour but que de mettre de la distance entre son mari violent et elle et elle la conforta dans son idée de prendre du recul en s’aérant l’esprit quelques semaines, le temps de mûrir son retour dans de bonnes conditions.
Pascale promit de lui envoyer des nouvelles régulièrement lorsque les deux femmes se séparèrent à Berne.
Avant de se quitter, Pauline lui confia le numéro de téléphone de son neveu Laurent, qui était installé depuis quelques mois en Grèce après avoir voyagé plusieurs mois en Asie.
- C’est quelqu’un de bon et de fiable qui a beaucoup souffert à cause de son métier avant de partir. J’ai le sentiment qu’il est apaisé maintenant et pourrait vous aider si vous en ressentez le besoin. Gardez bien ses coordonnées et les miennes, je vais le prévenir que je vous les ai confiées qu’il ne soit pas surpris par votre appel et j’espère avoir de vos nouvelles et vous revoir, Pascale. Je suis vraiment enchantée que le hasard ait guidé vos pas jusqu’à ma maison !
Après une séparation un peu difficile car leur bonne entente était réelle, Pascale trouva un petit hôtel pas cher et tout en dinant de façon frugale de pain, de fromage et d’une poignée de prunes, elle déplia sa carte pour établir son prochain trajet. A son goût, elle se trouvait encore trop près de Paris pour être tranquille.
Pas tout à fait décidée sur la direction que devait prendre son voyage, elle ouvrit sa page Facebook pour consulter ses éventuels messages et fut attirée par une photo qu’elle trouva magnifique des vestiges d’une vieille route minoenne, mise là par un organisme de voyage et elle se mit à rêver à tous ceux qui au fil des siècles l’avaient empruntée. Il s’agissait de la plus ancienne route connue d’Europe, sur l'île de Crète, datée de plus de 3500 ans. Cette route de la civilisation minoenne s'étendait sur environ cinquante kilomètres et reliait la cité antique de Knossos à Gortyne et Lébena.
Son équipée insensée avait besoin d’un but, elle venait de le trouver et sans pouvoir l’expliquer, elle savait qu’elle devait s’y rendre pour enfin trouver la paix et redonner un sens à sa vie.
D’une manière incompréhensible, reposée et dopée par son objectif clairement défini, c’est d’un pas plus allègre qu’elle reprit la route. Elle marcha avec plus d’entrain malgré ses douleurs encore vives lorsqu’elle faisait certains gestes, en sachant que chaque pas la rapprochait de son but, la vieille route à Knossos.
Elle arriva à Lausanne et prit quelques photos du lac Léman. Un affichage lumineux annonçait que le lendemain, 5 juillet un marché aux antiquités se tiendrait sur une place près du lac.
« Nous sommes début juillet et je suis partie depuis quasiment un mois ! Où sont passés tous ces jours noyés dans l’obscurité ?» remarqua-t-elle stupéfaite en regardant le panneau.
Elle n’avait plus de nouvelles de Jean et commençait à se détendre. Elle ressentait toujours du chagrin d’avoir perdu son amour même si elle ne parvenait toujours pas à s’expliquer le comportement de Jean à son égard. Elle n’en était plus obsédée ni chagrinée au point de pleurer et elle acceptait à présent, la décision de devoir un jour prochain régulariser sa situation maritale et d’avoir à contacter un avocat.
« C’est un tel constat d’échec mais bien que convaincue de l’issue nécessaire, j’ai du mal à aller au bout de la démarche, bêtement, je l’ai aimé. »
Elle passa une journée à jouer les touristes dans la vieille ville et contempla le ballet des automates de l’horloge de l’hôtel de ville. Elle se recueillit à la cathédrale, ce joyau gothique qui passe pour la plus belle église de Suisse et se promena dans les rues du centre-ville et du bord du lac. Bientôt, suffisamment reposée et de belles images plein la tête et son appareil téléphonique, elle ressentit à nouveau l’appel de la route.
Elle refit son sac avec des vêtements propres après un passage à la laverie automatique, avant de décider qu’elle devait enfin mettre ses parents au courant de son affaire.
C’est un courriel à partir de son ancien téléphone qu’elle envoya :
« Maman, Papa, ce numéro n’est plus qu’un dépannage et il est rarement ouvert. Je vous aime mais j’ai besoin de m’éloigner de Paris pour me remettre des événements vécus récemment. J’ignore ce que Jean a pu vous raconter mais je joins des documents officiels et les photos prises par le médecin qui a constaté mon état pour la police. En mon nom, je vous demande de remettre le dossier à un avocat très vite, aujourd’hui si possible, avant les vacances judiciaires le 15 juillet. Payez l’avance qu’il vous demandera, je vous enverrai la somme dès que vous me le direz mais je veux être protégée par une procédure en cours.
J’avais peur, j’ai toujours peur même si je commence à me détendre ; je suis partie loin et je reviendrai lorsque j’irai mieux et que je pourrai éventuellement lui faire face. Je n’ai pas d’adresse mais je me sens aussi bien que possible sans toutefois comprendre ce qui nous est arrivé et ce qui l’a rendu aussi dément. Vous êtes les seuls sur qui je peux compter. Je vous embrasse. A bientôt. »
Sa mère répondit immédiatement.
« Où es-tu ma chérie ? Nous demandons une injonction d’éloignement et venons te chercher. »
« OK pour l’injonction mais ma vie s’est effondrée, je suis égarée au milieu de nulle part et ne sais plus quelle direction prendre. Je dois retrouver mon chemin et je reviendrai lorsque ce sera fait. Ne vous inquiétez pas mais contactez un avocat d’urgence, même une procédure par consentement mutuelle sans réparation du préjudice subi me conviendra ! Il n’y a plus rien à sauver et je crains que Jean soit définitivement perdu pour lui-même comme pour les autres. Rien n’explique ou ne justifie le cauchemar qu’il m’a fait vivre du début de l’année à début juin, même si à l’examen des faits, cela avait commencé dès le lendemain du mariage. Tout est dans le libellé du dépôt de la plainte mais j’ai eu beaucoup de mal à admettre ce qui se passait. Je ne veux plus le voir, pour ma sauvegarde physique et mentale et c’est définitif. Vous pouvez communiquer mon adresse courriel à l’avocat, je lui répondrai s’il veut des infos complémentaires. J’espère que papa prend soin de lui. Bises »
Puis elle éteignit son appareil et se coucha pour sa dernière nuit à Lausanne et contrairement à ce qu’elle avait redouté, peut-être apaisée par le concret de sa démarche, elle dormit d’un sommeil sans rêve.
Le lundi matin, il pleuvait et la météo s’annonçait mauvaise pour trois jours. Elle se rendit à la gare routière et emprunta un autobus qui la conduirait à Milan.
« Deux cent vingt kilomètres que je ne ferai pas sous la pluie pour un prix ridicule, à peine trois euros parce que j’ai pris mon billet au dernier moment, pourquoi me priver de cette promo de dernière minute et préférer marcher sous la pluie ? » pensa-t-elle.
Installée dans le bus et concentrée sur son voyage, elle regarda sur internet ce qu’elle aurait à visiter avant de se rendre à Florence. Le bus était confortable mais la jeune maman assise derrière elle, paraissait débordée par ses deux petits enfants dont un bébé qui semblait malade et dégageait une odeur affreuse. Pascale hésita puis invita le petit garçon à regarder des dessins animés sur sa tablette. La mère comprit, lui adressa un pauvre sourire et dit à son fils d’aller s’assoir devant auprès de Pascale. L’enfant fut tout heureux de tenir la tablette et ne bougea plus ni ne dit un mot jusqu’à l’arrivée, hypnotisé par les petits bonhommes qui s’agitaient en tous sens sur l’écran.
« Peut-être n’était-ce pas le top en termes d’éducation mais nous avons eu une paix royale ! J’ai fait un heureux et j’ai même réussi à m’assoupir !»
Un soleil timide se montra lorsqu’ils arrivèrent souhaitant presque la bienvenue aux passagers. Pascale remis son sac sur son dos puis son bâton à la main, partit en quête d’un gite pour la nuit.
Déjà habituée au silence des chemins, c’est un peu abasourdie par le bruit des rues qu’elle réserva une chambre dans un hôtel après avoir vainement essayé de trouver une solution moins onéreuse. Elle était en Italie, les gens paraissaient plus gais et parlaient plus fort. Elle posa son sac dans la chambre et se dirigea vers la vieille ville en se demandant si cette joie de vivre apparente était un effet du soleil.
« Une chanson disait que la misère paraissait moins pénible au soleil, peut-être est-ce vrai ou les gens portent mieux leurs masques ! Je n’irai pas à la Scala mais il y a certainement des choses à voir ou au moins je prendrai la température de la ville et selon je resterai ou pas... en fait je me sens plus attirée par Florence et la Toscane. Rome et ses sept collines, je connais déjà mais pas la campagne du Latium ! »
Elle se reprocha immédiatement ses positions d’enfant gâtée qui choisit ceci pour repousser cela sur des critères un peu douteux mais elle devait admettre qu’elle avait déjà décidé de se rendre à Florence et de repartir à pied vers le sud, de traverser l’Italie et de se rendre en Grèce puis en Crète.
Son trajet était établi dans son esprit, au moins dans les grandes lignes.
Pascale s’éloigna de Milan vers ce qu’elle pensait être le sud-est.
Elle laissait sans regrets le bruit et l’agitation de la ville et avançait d’un bon pas sous un chaud soleil. Elle se sentait bien plus légère. Sa maman lui avait envoyé un mail pour lui annoncer qu’elle avait déposé son dossier chez une avocate, réputée pour sa ténacité. Elle avait lu les documents et lui avait assuré qu’elle obtiendrait une ordonnance d’éloignement au plus tard dans les huit jours et qu’elle montait un dossier de demande de divorce. Sans enfant et sans biens à partager, la procédure serait rapide. Elle devait très vite envoyer à ses parents une autorisation d’effectuer les démarches à sa place. Elle répondit par mail à l’avocate avec copie à ses parents juste avant de quitter Milan.
Elle marchait depuis près de cinq heures lorsqu’elle s’aperçut qu’elle arrivait à Opera, elle vérifia sur sa carte et confirma qu’elle se trouvait sur la route de Gênes, pas tout à fait la direction de son objectif initial.
