Émotion et psychothérapie - Pierre Philippot - E-Book

Émotion et psychothérapie E-Book

Pierre Philippot

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Beschreibung

Découvrez les fondements d'une psychothérapie centrée sur les émotions.

Cet ouvrage fournit les bases théoriques, empiriques et cliniques d’une psychothérapie centrée sur les émotions. De fait, l’émotion est omniprésente dans la société d’aujourd’hui. Elle a quitté le confinement de l’univers artistique pour se répandre dans pratiquement tous les domaines de la vie privée et publique. La publicité en est un des exemples les plus marquants. Si l’émotion est présente pour le meilleur, elle l’est aussi pour le pire : les troubles émotionnels constituent un des fléaux de la société occidentale. Paradoxalement, on constate que l’émotion est restée jusque récemment un concept marginal dans le champ de la psychothérapie.

Depuis la première édition en 2007, l’ensemble de l’ouvrage a été profondément remanié et actualisé. La partie consacrée aux interventions notamment s’est considérablement développée, à l’instar de la troisième vague des thérapies comportementales et cognitives : approche de Greenberg, protocole unifié de Barlow, thérapies basées sur la pleine conscience (mindfullness) ou sur les ruminations mentales, réentraînement émotionnel… Enfin, l’ouvrage s’enrichit d’un compagnon internet : FaceTales, programme d’entraînement au décodage des émotions faciales, récompensé par le prix international Wernaers pour la diffusion des connaissances scientifiques.

Cet ouvrage de référence, dont l'édition a entièrement été revue et augmentée, permet de mieux discerner et comprendre les émotions et leur impact dans la société.


CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Passionnant ! - Martine Dory, Psychologies

Une des meilleures synthèses scientifiques sur ce thème : une référence et surtout un régal. - Christophe André, extrait de la préface

Ce livre s'adresse sans doute plus aux professionnels et aux étudiants, mais un lecteur curieux et à qui la rigueur plait se retrouvera très bien dans cet ouvrage. - Bruno_Cm, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre Philippot est Professeur de psychologie clinique à l’Université de Louvain, Docteur en psychologie et maître de recherche au Fonds national de la Recherche scientifique en Belgique. Ses domaines de recherche et d’enseignement concernent la régulation des émotions et les interventions psychologiques sur les troubles de l’émotion. Il dirige également un centre de consultations spécialisé dans ces troubles. Avec son collègue Mick Power de Université d’Edinburg, il a conçu Facetales, un programme de formation destiné à améliorer les capacités de décodage d’expressions faciales, qui a reçu en 2011 le Prix Wernaers pour la recherche et la diffusion des connaissances. Il est actuellement Président de l’Institut des Sciences psychologiques de l’Université de Louvain, à Louvain-la-Neuve.

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Seitenzahl: 544

Veröffentlichungsjahr: 2013

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Remerciements

Cet ouvrage est né des nombreux et riches échanges que j’ai eu le plaisir d’avoir avec des étudiants, des collègues et des clients. Je voudrais remercier tout particulièrement mes doctorants et mes collègues du service de Consultations Psychologiques Spécialisées de l’Université de Louvain: les idées présentées dans cet ouvrage sont le résultat d’un travail commun, animé par une passion partagée pour les émotions et la psychothérapie. La deuxième édition de cet ouvrage a aussi bénéficié des commentaires que les lecteurs de la première édition ont eu la gentillesse de me communiquer et des remarques des psychothérapeutes que j’ai eu le plaisir d’accompagner lors de leur formation.

Je voudrais adresser un remerciement tout particulier à Céline pour sa patiente relecture, ses critiques judicieuses et sa traque assidue de mes manquements orthographiques.

Enfin, je souhaite exprimer ma gratitude pour les clients qui m’ont accordé leur confiance en s’engageant avec moi dans un travail psychothérapeutique. C’est certainement par eux que j’ai le plus appris.

Prologue

L’émotion a envahi l’univers médiatique. Cela est surtout apparent dans le domaine de la publicité où l’émotion est omniprésente. Elle est utilisée comme argument de vente depuis le yaourt (qui avivera en vous des émotions subtiles) jusqu’à la voiture (qui est présentée comme pourvoyeuse d’émotions par excellence, surtout pour les messieurs), en passant par les boissons (qui libéreront les émotions), les vêtements (qui les exprimeront) ou les vacances (qui vous les procureront). On ne veut plus vendre un produit mais bien une émotion. L’époque contemporaine semble donc dédiée à l’émotion qui a quitté le confinement de l’univers artistique pour se répandre dans pratiquement tous les domaines de la vie, privée et publique.

Si l’émotion est présente pour le meilleur, elle l’est aussi pour le pire. En effet, les troubles émotionnels constituent une réalité prégnante de la société occidentale. Les enquêtes épidémiologiques révèlent des prévalences importantes, tant pour les troubles anxieux que pour les troubles de l’humeur (Murphy, Horton, Laird, Monson & Sobol, 2004). Dans le domaine professionnel, la première cause d’absentéisme pour raison médicale est maintenant directement liée à des problèmes de régulation émotionnelle et non plus à des problèmes d’origine somatique comme c’était le cas il y a encore vingt-cinq ans (van der Klink, Blonk, Schene & van Dijk, 2001).

Les liens entre émotion et psychothérapie. Dans ce contexte, la conjonction des termes «psychothérapie» et «émotion» semble être une évidence. Cependant, quand on examine le champ de la psychothérapie, force est de constater que l’émotion y est restée jusque récemment un concept marginal. Cet état de fait est particulièrement surprenant tant il est vrai qu’il n’y a pratiquement aucune demande de psychothérapie qui ne soit sous-tendue par une souffrance émotionnelle: la personne qui consulte est anxieuse, déprimée. Elle peut se sentir rejetée ou indécise. La première et principale demande d’une personne qui entreprend une psychothérapie est de se libérer d’émotions qui la font souffrir.

Malgré cet état de fait patent, peu de théoriciens de la psychothérapie ont accordé aux processus émotionnels un rôle central dans leur modèle étiologique ou leur modèle d’intervention. Ils ont souvent conçu l’émotion soit comme une réponse et une conséquence des processus pathogéniques, soit comme un épiphénomène. Dans ce deuxième cas, elle serait l’émergence phénoménologique des processus pathogéniques, c’est-à-dire un symptôme plutôt qu’un facteur déterminant. Selon le modèle théorique, l’attention a été plutôt focalisée sur des conflits inconscients (e.g. en psychanalyse), sur les déterminants et facteurs de maintien des comportements (e.g. en thérapie comportementale), sur les aspects relationnels (e.g. en thérapie systémique) ou sur les croyances (e.g. en thérapie cognitive) générant ou maintenant les processus pathogènes. Dans ce contexte, peu de techniques d’intervention ont directement visé les émotions, par exemple en en faisant leur cible ou en les utilisant comme vecteur de changement.

Bien heureusement, ce manque de considération pour l’émotion en psychothérapie est actuellement en voie de disparition. Les développements les plus récents de la psychothérapie (e.g. Barlow & Allen, 2007; Hays, Follette & Linehan, 2004; Teasdale, 2004; Watkins, Baeyens & Read, 2009) opèrent un changement radicale à ce sujet. L’émotion y joue un rôle central, tant du point de vue de la psychopathologie que de celui des interventions psychothérapeutiques. Au niveau de la psychopathologie, les problèmes de régulation et d’évitement des émotions sont considérés comme les principaux facteurs psychopathogènes. Au niveau des interventions psychothérapeutiques, l’accent est maintenant mis soit sur l’exploration et l’exposition aux émotions, soit sur l’entraînement des processus de régulation émotionnelle saine. Les dernières années ont ainsi vu se développer une réelle révolution émotionnelle dans le domaine de la psychothérapie.

Le but du présent ouvrage est de fournir les bases théoriques, empiriques et cliniques d’une psychothérapie centrée sur les émotions. Pour ce faire, une attention particulière a été accordée à établir explicitement les liens entre les modèles théoriques, les données de recherches, et les implications et applications cliniques. Tout au long de l’ouvrage, le lecteur pourra constater que les recherches récentes dans le domaine des émotions sont particulièrement pertinentes pour la psychothérapie et qu’elles offrent actuellement un corpus permettant de lui fournir une base théorique et empirique solide.

Présentation de la deuxième édition de l’ouvrage

La deuxième édition d’Émotion et psychothérapie résulte d’une profonde réécriture de l’ouvrage princeps, paru en 2007. Celui-ci est en effet passé de cinq à neuf chapitres. Outre les précisions et mises à jour requises par l’évolution de la littérature et par les commentaires et discussions suscités par la première édition de l’ouvrage, la présente édition présente quatre changements majeurs.

Premièrement, l’ouvrage a été restructuré en trois parties. La première partie définit ce qu’est une émotion. Elle établit les bases théoriques et conceptuelles pour la suite de l’ouvrage. Cette partie est constituée de trois chapitres. Le premier est consacré aux processus qui donnent naissance à l’émotion, le deuxième aux différentes facettes des réponses émotionnelles, le troisième aux interactions entre ces facettes et le quatrième chapitre propose un modèle cognitif de l’émotion. La deuxième partie est consacrée à la régulation (chapitre 5) et aux dysfonctionnements émotionnels (chapitre 6). Enfin, une troisième partie est consacrée aux interventions psychothérapeutiques centrées sur les émotions. Le chapitre 7 présente les interventions centrées sur l’exploration et l’acceptation des émotions, le chapitre 8, les interventions ciblant les processus de régulation émotionnelle, et le dernier chapitre est consacré à la présentation d’une prise en charge psychothérapeutique globale des émotions.

Une deuxième modification importante concerne la définition du modèle théorique (chapitre 4). Le modèle initiale a été étendu afin de distinguer deux formes de représentations émotionnelles implicites et automatiques : les réseaux émotionnels associatifs et les schémas. La version précédente du modèle théorique ne faisait pas cette distinction et parlait indistinctement de schéma pour désigner ces deux formes de représentations. C’est pourquoi elle ne permettait pas de rendre compte de phénomènes importants en clinique, comme celui de sentiment d’opérance ou de valeur personnelle.

Troisièmement, le chapitre consacré à la pathologie des émotions a été fortement modifié, notamment par l’ajout d’une analyse détaillée des processus et facteurs impliqués dans les dysfonctionnements émotionnels. Ce chapitre constitue maintenant une base solide et complète pour la conceptualisation des cas cliniques.

Enfin, et surtout, deux nouveaux chapitres ont été ajoutés dans la partie consacrée aux interventions. Un de ces chapitres concerne d’une part, la thérapie centrée sur les ruminations mentales et d’autre part, les interventions basées sur le réentraînement attentionnel. Il s’agit d’une première présentation en français de ces nouvelles psychothérapies. L’autre chapitre est consacré à une prise en charge psychothérapeutique globale des émotions. Celle-ci comprend une conceptualisation de cas détaillée et l’implémentation de quatre objectifs psychothérapeutiques pour l’intervention.

Last but not least, la présente édition trouve un compagnon de choix dans le site Internet FaceTales, récompensé en 2011 par le prix international Wernaers pour la diffusion des connaissances scientifiques. FaceTales, dont il existe une version française et une version anglaise, propose, d’une part, de la documentation sur les théories et recherches concernant les expressions faciales et, d’autre part, un ensemble de programmes d’entraînement au décodage de ces dernières. Conçu principalement pour les professionnels de la santé mentale, mais utilisable par toute personne intéressée par ce sujet, il a pour but d’offrir un outil pour l’amélioration des compétences de décodage des expressions faciales émotionnelles. Ces programmes d’entraînement sont gratuits et très facilement téléchargeables. FaceTales est accessible sur : www.ipsp.ucl.ac.be/recherche/projets/FaceTales

À l’issue de cet ouvrage, nous espérons avoir fait la démonstration de la place centrale qui revient à l’émotion en psychopathologie et en psychothérapie, et ainsi ouvrir le monde francophone à de nouvelles perspectives psychothérapeutiques.

PARTIE I

Découvrir l’émotion

Beaucoup pensent qu’il est difficile de définir le concept d’émotion. La raison en est sans doute que l’«émotion» n’existe pas, du moins, comme entité psychologique ou comme catégorie aux frontières clairement définies. Tout comme pour le psychologue, la «mémoire» n’existe pas en tant que telle. Dans les deux cas, le concept recouvre une multitude de phénomènes que le sens commun a regroupés dans une large catégorie. Pour l’émotion, ces phénomènes peuvent comprendre une sentimentalité romantique à la lecture d’une histoire d’amour, une crise de colère explosive ou un rougissement lors d’une prise de parole en public. Pour la mémoire, il peut s’agir du souvenir de nos expériences passées (mémoire autobiographique), de notre capacité à apprendre du vocabulaire (mémoire sémantique) ou à maintenir à la conscience une liste de mots (mémoire de travail). D’un point de vue psychologique, ces différents phénomènes, même s’ils sont regroupés par le sens commun sous le label «émotion» ou «mémoire», sont sous-tendus par des processus très différents.

Cette diversité de phénomènes a fait dire à certains qu’il était difficile de donner une définition claire et précise de l’émotion (Oatley & Johnson-Laird, 1987), ce qui, si cela s’avérait correct, constituerait un handicap sérieux pour une étude scientifique de l’émotion. Si on se restreint à une définition catégorielle classique où l’appartenance à une catégorie est déterminée par un ensemble de conditions nécessaires et suffisantes, c’est certainement vrai pour l’émotion, tout comme pour la mémoire. Cependant, si on opte pour une définition plus probabiliste, en termes d’ensembles flous, il devient tout à fait possible de définir l’émotion (Shaver, Schwartz, Kirson & O’Connor, 1987). Dans cette perspective, le degré d’appartenance à une catégorie est défini par le nombre de caractéristiques que le phénomène partage avec le prototype théorique de la catégorie (Rosch & Mervis, 1975). Ainsi, on peut dire, par exemple, qu’un objet est une chaise en fonction du nombre de caractéristiques du prototype de la chaise qu’il possède: une surface horizontale de 40 cm de côté, soutenue par quatre pieds de 45 cm et ayant un dossier à 80 cm. Plus un objet possède ces caractéristiques prototypiques, plus il a de chance d’être appelé «chaise».

La recherche a montré que cette définition convient parfaitement au phénomène «émotion». Les émotions sont en effet constituées d’un ensemble de processus plus ou moins coordonnés et plus ou moins présents selon la nature de l’émotion. Si on définit ces processus et la manière dont ils interagissent, on obtient alors une définition précise et opérationnelle du concept «émotion», définition qui le rend tout à fait apte à l’étude scientifique la plus rigoureuse, définition pratique et concrète qui rend le concept opérationnel pour les applications et interventions cliniques. Le but de cette première partie de l’ouvrage est donc de définir les différents processus (ou facettes) qui constituent l’émotion et leurs interactions. Ensuite, nous proposerons un modèle théorique qui rend compte du fonctionnement de ces processus et des différents phénomènes émotionnels qu’ils génèrent.

En introduction, nous présentons un modèle descriptif présentant chacune des facettes qui constituent l’émotion en suivant le décours temporel prototypique des phénomènes émotionnels. Celui-ci est représenté de manière schématique dans la figure 0.1. Après un survol rapide du schéma, les chapitres suivants aborderont en détails chaque facette.

En un premier temps, une situation ou un élément particulier de celle-ci – un stimulus émotionnel – se voit conférer une signification émotionnelle. Cette étape est désignée par l’expression «évaluation émotionnelle» (en anglais, emotional appraisal). Elle constitue une condition nécessaire à l’émotion. Elle est également particulièrement pertinente pour la clinique. En effet, une caractéristique souvent rencontrée chez les personnes souffrant de troubles psychologiques est que des situations ou objets particuliers vont susciter chez elles des réponses émotionnelles importantes alors que ces mêmes situations ou objets laisseront la plupart des autres personnes indifférentes. Le cas des phobies simples est particulièrement exemplaire à cet égard: un élément anodin, par exemple, un pigeon, provoquant une peur extrême chez le phobique.

Quand une signification émotionnelle est activée, l’organisme réagit immédiatement et dans toutes ses composantes pour faire face au défi que constitue le caractère émotionnel de la situation. Il peut s’agir d’une opportunité à saisir, d’un danger à éviter ou à tenir à l’écart, d’un obstacle à détruire. Quoi qu’il en soit, notre organisme se prépare à interagir d’une certaine manière avec son environnement: fuir, se cacher, aller vers, aller contre, etc. C’est la tendance à l’action. Pour le phobique, la tendance à l’action est clairement la fuite et l’évitement de l’objet phobogène.

FIGURE 0.1Les composantes du processus émotionnel

Si la tendance à l’action est suffisamment activée, un ensemble de réponses émotionnelles sont alors déclenchées. Il peut s’agir de changements physiologiques (le cœur va battre plus vite), expressifs (l’expression du visage va changer), comportementaux (le phobique va avoir un mouvement de recul) ou cognitifs (l’attention du phobique va se focaliser sur l’objet phobogène). Toutes ces composantes ne sont pas toujours activées, mais plus elles le sont, plus on considérera qu’il s’agit d’une émotion prototypique.

Enfin, la dernière facette est le sentiment subjectif. Il s’agit de la coloration subjective de l’expérience par l’émotion. L’individu émotionné se sent et se vit dans un état différent. Dans l’exemple de la phobie, l’individu phobique confronté à un pigeon éprouvera un sentiment d’anxiété et de peur intense. Nous opérerons un premier développement de ce concept dans ce chapitre, et nous l’élaborerons dans le chapitre 2.

Les différentes facettes constitutives de l’émotion vont maintenant être présentées en détails. Nous examinerons dans un premier chapitre les processus donnant naissance à l’émotion, c’est-à-dire les différents types dévaluations qui confèrent une signification émotionnelle à une situation. Un deuxième chapitre abordera les différentes facettes du déploiement et d’expression de l’émotion. Ensuite, nous examinerons comment toutes ces composantes interagissent, touchant là une caractéristique fondamentale des émotions: elles sont en effet constituées de systèmes en interaction permanente. Le dernier chapitre sera consacré à un modèle théorique des processus émotionnels. L’ambition de ce modèle est de pouvoir guider tant la recherche que les interventions cliniques.

Chapitre 1

La naissance de l’émotion

La vague cognitive des modèles du traitement de l’information, initiée au début des années 60 en psychologie expérimentale, n’a touché qu’assez tard l’étude des émotions. C’est à la fin des années 70 et au tout début des années 80 qu’apparaissent les premières théories cognitives des émotions (Lazarus, Kanner & Folkman, 1980; Leventhal, 1979; Mandler, 1980). Ces théories sont essentiellement focalisées sur l’évaluation émotionnelle, c’est-à-dire, sur les processus qui confèrent une signification émotionnelle à une situation ou à un stimulus particulier. Elles abordent les questions de savoir quelles sont les dimensions pertinentes pour l’évaluation émotionnelle et quels types de processus sont mis en jeu; par exemple, les processus d’évaluation sont-ils automatiques et implicites ou, au contraire, contrôlés et conscients?

Plusieurs théories de l’évaluation ont été proposées (e.g., Scherer, Schoor & Johnstone, 2001; Smith & Kirby, 2001; Roseman, 1991). Une synthèse particulièrement intéressante de différents modèles a été effectuée dès 1987 par deux auteurs: Howard Leventhal et Klaus Scherer. Le modèle qu’ils ont proposé reste remarquable d’actualité et reprend les dimensions centrales des autres théories. De plus, ce modèle est très didactique et permet une application clinique directe.

Leventhal et Scherer avaient chacun proposé indépendamment une théorie cognitive des émotions. La théorie de Scherer (1984) était essentiellement basée sur les dimensions de l’information pertinentes pour l’évaluation émotionnelle, par exemple, les dimensions de nouveauté ou de valence: se passe-t-il quelque chose de nouveau dans l’environnement de l’individu et ce qui se passe est-il agréable ou désagréable? La théorie de Leventhal (1984) décrivait trois niveaux de traitement de l’information émotionnelle, différant en termes d’automaticité et de conscience: certaines évaluations pouvaient s’effectuer automatiquement et non consciemment, d’autres nécessitaient d’importantes ressources cognitives et étaient volontaires et conscientes. En d’autres termes, la théorie de Leventhal aborde le type de processus impliqué dans l’évaluation émotionnelle, alors que la théorie de Scherer est centrée sur les contenus et thématiques traités. Ces deux théories se complètent de manière particulièrement heureuse: les différentes dimensions de la théorie de Scherer pouvant être traitées aux différents niveaux proposés par Leventhal. Leventhal et Scherer (1987) ont donc fusionné leurs théories. Avant de présenter cette synthèse, nous allons exposer séparément les éléments principaux des théories de Scherer et de Leventhal.

1.1 LES DIMENSIONS D’ÉVALUATION ÉMOTIONNELLE DANS LA THÉORIE DE SCHERER

Klaus Scherer (1984, 1999; Scherer, Schoor & Johnstone, 2001) postule cinq dimensions fondamentales dans l’évaluation émotionnelle. Il s’agit des dimensions d’évaluation de la nouveauté, de la valence, du rapport aux buts, du potentiel de maîtrise et d’accord avec les normes. Ces dimensions présentent de nombreuses similitudes avec les dimensions proposées par d’autres auteurs (Frijda, 1986; Roseman, 1991; Smith & Ellsworth, 1985). Le lecteur intéressé trouvera dans le chapitre de Scherer (1999) une comparaison de ces différentes contributions.

L’ordre de présentation des cinq dimensions correspond à une séquence triplement logique. Il s’agit premièrement de la séquence chronologique suivie par le processus d’évaluation émotionnelle. En effet, dans le décours prototypique d’une émotion, la première évaluation à être effectuée est celle de la nouveauté. Elle est immédiatement suivie par l’évaluation de la valence, vient après le rapport aux buts, etc. Ensuite, il s’agit de la séquence ontogénétique selon laquelle se développent les capacités d’évaluation émotionnelle chez le petit d’homme, les deux premières dimensions étant largement innées, les autres se développant progressivement. Enfin, cet ordre reflète la séquence phylogénétique du développement des capacités émotionnelles des espèces, les espèces les plus primitives (par exemple, les unicellulaires) ne disposant que de l’évaluation de la nouveauté, les autres dimensions apparaissant progressivement tout au long de l’échelle de l’évolution phylogénétique des espèces (pour une discussion extensive de ce point, voir Belzung & Philippot, 2007).

1.1.1 Évaluation de la nouveauté

L’étape d’évaluation de la nouveauté détermine s’il y a des changements dans le pattern des stimulations tant internes qu’externes. Cette évaluation est particulièrement sensible au fait qu’un nouvel événement survient ou est attendu. Cette dimension peut être résumée par les questions: «Ce qui se passe est-il familier, soudain, prévisible?» Le concept de nouveauté revêt ainsi différentes facettes. Il peut s’agir, à un niveau neurophysiologique, d’un changement brusque des activations perceptives, comme lors d’un bruit soudain (activation de la formation réticulée). Il peut aussi s’agir d’un événement ou d’une séquence d’événements qui ne sont pas conformes au schéma qu’en a formé l’individu. Par exemple, le fait d’être fixé droit dans les yeux par un inconnu qu’on croise en rue est un événement nouveau en ce qu’il ne correspond pas aux schémas et attentes que nous avons formés dans la vie sociale. Il peut aussi s’agir du constat que quelqu’un qui généralement nous ignore nous adresse un beau sourire.

À un niveau clinique, la dimension de nouveauté revêt une importance particulière pour l’anxiété. En effet, la non-prévisibilité perçue est un ingrédient essentiel dans le déclenchement de l’anxiété (Barlow, 2002). De plus, la prévisibilité joue un rôle important quant aux conséquences qu’entraînent les stresseurs. Par exemple, des expériences déjà anciennes chez l’animal ont établi à quel point la prévisibilité détermine les conséquences somatiques du stress (Seligman, 1968). Dans ces expériences, des rats ont été soumis ou non à un stresseur (chocs électriques). Parmi les rats subissant le stresseur, certains étaient avertis du choc par un signal lumineux, d’autres pas, mais les chocs étaient rigoureusement identiques dans les deux conditions. À l’issue de l’expérience, les chercheurs ont mesuré les cicatrices ulcéreuses dans l’estomac des rats, une conséquence somatique du stress. Ils ont constaté d’importantes cicatrices ulcéreuses chez les rats stressés non avertis des chocs. Par contre, les rats qui avaient été avertis des chocs ne présentaient pratiquement aucune cicatrice et ne différaient pas du groupe contrôle. Ces résultats montrent à quel point la prévisibilité perçue constitue un élément capital dans la réponse émotionnelle.

En résumé, de manière logique, la première dimension évalue si quelque chose de nouveau se passe. Selon Scherer, un nouvel événement peut être de différentes natures: il peut être, ou non, soudain, familier, attendu/prévisible. La nature de la nouveauté colore la signification et le vécu émotionnel subséquent.

1.1.2 Évaluation de la valence

Cette étape détermine si le stimulus ou l’événement en cours est plaisant, ce qui induit en conséquence des tendances à l’action d’approche, ou déplaisant, ce qui induit notamment des tendances à l’action d’évitement ou de confrontation. Cette évaluation peut être basée soit sur des caractéristiques innées du stimulus, soit sur des apprentissages. Par exemple un goût âcre a une valeur déplaisante innée. Mais, par ailleurs, beaucoup de nos préférences alimentaires ont été apprises (Frank & van der Klaauw, 1994). Cette dimension peut être résumée par les questions: «Ce qui se passe est-il positif versus négatif, attirant versus aversif?» Il faut noter que l’évaluation de la valence porte sur le stimulus ou situation déclenchants, et non sur l’état émotionnel ressenti par la personne, ni sur les conséquences de la situation. Par exemple, Ginette peut avaler force chocolat belge, un stimulus qui ne peut être évalué que positivement, mais ressentir une émotion déplaisante comme la culpabilité de ne pas pouvoir suivre son régime. De même, René peut ressentir de la fierté (émotion plaisante) alors qu’il se fait recoudre une plaie sans anesthésie (stimulus douloureux et inconditionnellement négatif).

Les deux premières évaluations, celles de nouveauté et de valence, seraient sans cesse activées. Dés qu’une stimulation se produit, qu’elle provienne de notre environnement ou de notre corps, elle active l’évaluation de nouveauté. De même, tout stimulus est immédiatement évalué comme positif ou négatif, comme attirant ou repoussant. À peine avons-nous croisé quelqu’un en rue, que nous nourrissons déjà à son égard un a priori positif – cette personne a l’air sympathique, ou négatif – cette personne n’est vraiment pas attirante (Dijksterhuis & Bargh, 2001). Ces évaluations seraient également opérationnelles pendant notre vie non-consciente. Par exemple, dans notre sommeil, un bruit non familier va nous mettre en alerte et nous réveiller, alors qu’un autre bruit, peut être beaucoup plus fort, mais familier cette fois, ne perturbera pas notre sommeil.

Si les deux premières étapes de l’évaluation émotionnelle détectent que quelque chose de potentiellement pertinent, c’est à dire de nouveau et de positif ou négatif, se passe, la troisième étape de l’évaluation est activée.

1.1.3 Évaluation du rapport aux buts

La troisième dimension de l’évaluation émotionnelle établit si ce qui a été détecté est pertinent pour certains buts ou besoins de l’individu. Par exemple, imaginons qu’une charmante femme me sourit. Un événement nouveau se passe dans mon environnement (évaluation de nouveauté), événement qui est en soi positif, le sourire étant un signal social positif (évaluation de la valence). Quel est toutefois le statut de ce sourire par rapport aux buts que je poursuis? Si je suis un célibataire désespéré, ce sourire est très certainement extrêmement pertinent pour mon but de rencontrer l’âme sœur. Si par contre, je suis un homme marié, de surcroît à une femme jalouse, ce sourire est également très pertinent, mais comme signal de danger par rapport à mon but de préserver la paix dans mon ménage, voire mon intégrité physique!

La notion de rapport aux buts est basée sur les concepts de la théorie de l’autorégulautorégulation (Carver & Scheier, 1990). Selon cette théorie, chaque individu est habité par une hiérarchie de buts. Cette hiérarchie s’étend des buts surordonnés très généraux, comme par exemple, préserver son intégrité physique ou maintenir ses liens sociaux et son intégration sociale, à des buts très spécifiques, comme par exemple, arriver à se lever le matin pour aller au travail. Les buts surordonnés dépendent des buts sous-ordonnés. Prenons l’exemple d’un étudiant. Pour assurer son intégration sociale (but surordonné), cet étudiant désire pouvoir exercer une profession qui lui donne aussi bien des moyens d’existence qu’un rôle et un statut social. Pour pouvoir exercer cette profession, une formation et un diplôme sont requis. Pour obtenir ce diplôme, des examens doivent être présentés et réussis, et pour cela, il faut assister au moins à certains cours. D’où, en bas de hiérarchie, le but de se lever le matin, afin de pouvoir être prêt à temps pour assister au cours. D’après la théorie de l’autorégulation, les individus compareraient de manière automatique s’ils se rapprochent ou s’ils s’éloignent des buts qu’ils poursuivent, ou à tout le moins, des buts qui sont présentement activés dans leur univers mental. Ces gradients de rapprochement ou d’éloignement par rapport aux buts détermineraient la présence d’émotions positives ou négatives.

Ainsi, tout nouvel événement peut potentiellement être pertinent pour un des éléments qui constituent nos hiérarchies de buts. Cet événement peut soit faciliter, soit faire obstacle à la poursuite d’un ou plusieurs buts. Par exemple, pour notre étudiant, le fait que le réveil n’ait pas sonné fait obstacle à son but d’arriver à l’heure au cours; par contre, le fait que sa petite amie ait gentiment préparé le café facilite ce même but. Aussi Scherer (1984) distingue différentes sous-étapes dans l’évaluation de la pertinence aux buts: la sous-étape d’évaluation de la pertinence de l’événement par rapport aux buts (relevance subcheck) et la sous-étape d’évaluation de la facilitation pour atteindre le but (conduciveness subcheck). D’autres sous-étapes de l’évaluation du rapport aux buts sont encore proposées par Scherer (1984, 1999). Il y a d’abord la sous-étape d’évaluation d’urgence (urgency) qui détermine si et avec quelle urgence une réponse comportementale est requise. Par exemple, un bruit de klaxon et de crissement de pneus alors qu’on traverse une chaussée est certainement indicateur qu’une réponse comportementale est requise de toute urgence: sauter sur le trottoir! Enfin la dernière sous-étape d’évaluation de cette dimension est l’évaluation d’attente (expectation). Il s’agit d’établir si le cours des choses est conforme ou non à l’état attendu à ce point de la séquence dans la poursuite d’un but. Par exemple, quand on envoie un document à l’impression, on s’attend à le voir sortir de l’imprimante. Toute exception à cette attente va provoquer une évaluation incluant la sous-étape d’attente. Cette facette est évidemment en lien direct avec la théorie de l’autorégulautorégulation présentée dans le paragraphe précédent.

Il est important de noter que la dimension de rapport aux buts est directement liée à la notion d’identité et de concept de soi. En effet, comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur, la représentation que nous avons de nous-même – le concept de soi – est fonction de la mémoire que nous gardons des événements signifiants de notre vie (mémoire autobiographique) et des buts que nous poursuivons (Conway & Pleydell-Pearce, 2000). De plus, des interactions fortes et réciproques lient notre mémoire autobiographique et les buts que nous poursuivons. D’une part, nous ne pouvons maintenir des buts qui sont infirmés par nos expériences antérieures. Par exemple, je ne peux pas maintenir le but d’être un chanteur d’opéra si tous mes souvenirs liés au chant me renvoient l’image (et le son!) d’un amateur n’ayant ni l’oreille juste, ni le sens du rythme. D’autre part, les buts que je poursuis filtrent et sélectionnent les expériences de vie que je mets en mémoire ou que j’y récupère (Conway, 2005; Conway & Pleydell-Pearce, 2000). En effet, comme nous l’avons développé dans les paragraphes précédents, un événement acquiert une signification émotionnelle de par le rapport qu’il entretient avec les buts poursuivis (Carver & Scheier, 1990). La charge émotionnelle de l’événement détermine sa saillance et sa consolidation en mémoire (Philippot & Schaefer, 2001; Schaefer & Philippot, 2005). Ainsi, nous sommes plus susceptibles de mémoriser et de nous rappeler des événements en rapport avec nos buts (et qui sont donc émotionnels) que d’événements de vie non directement liés à nos buts.

De par ses liens avec le concept de soi et les questions identitaires, la dimension de rapport aux buts revêt une importance particulière dans la pratique clinique. Les réactions émotionnelles nous permettent de voir à quels événements nous sommes sensibles et, par là, de mettre en évidence les buts qui sous-tendent cette sensibilité. À leur tour, les buts nous révèlent notre identité. Les émotions constituent ainsi une voie privilégiée dans la découverte de soi. Par exemple, un thérapeute peut éprouver de fortes réactions émotionnelles face à des clients présentant des traits narcissiques importants. Cette sensibilité indique que la valorisation de soi est un élément signifiant dans les valeurs personnelles du thérapeute et qu’il s’agit d’une thématique par rapport à laquelle il n’est pas neutre et qui mérite peut-être une investigation personnelle.

1.1.4 Évaluation du potentiel de maîtrise

Une fois établie la pertinence d’un événement pour un but, encore faut-il établir les ressources disponibles pour faire face à l’événement, qu’il s’agisse de tirer au mieux parti de celui-ci ou de s’en prémunir. En effet, un événement qui peut potentiellement faciliter la poursuite d’un but doit pouvoir être exploité. Réciproquement, un obstacle possible dans la poursuite des buts doit être éliminé, évité, contourné ou mis à distance. Cette étape critique est effectuée par l’évaluation du potentiel de maîtrise. Celle-ci comprend différentes facettes. Il s’agit d’abord d’établir la cause de l’événement (sous-étape d’évaluation de causalité). En effet, le fait que l’événement soit le fruit de nos actes ou de ceux d’autrui, ou encore celui du hasard, influence fortement le contrôle qui pourra être exercé sur cet événement. Dans certains cas, une fois l’agent causal établi, il peut être important de savoir si celui-ci a agi intentionnellement ou non. Ainsi, le fait d’être bousculé en rue prendra une signification très différente selon qu’on pense que la personne a agi intentionnellement ou non.

Au niveau clinique, il convient d’être notamment attentif aux notions de causalité interne et de causalité externe (Rotter, 1966). Il s’agit de la tendance à attribuer la cause d’événements qui nous touchent soit à nous-mêmes (causalité interne), soit à des facteurs extérieurs (causalité externe). Dans ce dernier cas, les déterminants d’un événement émotionnel sont moins directement contrôlables par l’individu. Ce style attributionnel peut donc mener à un sentiment d’impuissance ou d’inopérance. Par contre, les attributions internes donnent lieu à un meilleur sentiment de maîtrise. Ainsi, Janoff-Bulman (1989) a pu montrer que des femmes qui s’attribuaient, au moins partiellement, la responsabilité d’un viol dont elles avaient été victimes présentaient moins de séquelles post-traumatiques que celles qui attribuaient la responsabilité à leur agresseur. Janoff-Bulman explique ce constat troublant et paradoxal par le fait qu’une attribution de causalité interne donne à la victime un sentiment de contrôle pour le futur. Ces victimes se disent, par exemple: «Je me suis fait violer parce que j’étais habillée de manière trop sexy quand je suis sortie en ville le soir. Si je ne m’habille plus de manière sexy, je passerai inaperçue et je ne me ferai pas violer». Par contre, une attribution de causalité externe laisse la victime impuissante et à la merci de facteurs extérieurs à elle-même et non contrôlables par elle. Cet exemple clinique illustre bien la pertinence de l’évaluation de la causalité de l’événement dans l’établissement du potentiel de maîtrise dont dispose l’individu pour faire face à cet événement.

Une autre facette de l’évaluation du potentiel de maîtrise, directement liée à l’évaluation de la causalité, est celle du contrôle. Il peut s’agir du contrôle tant sur les causes de l’événement que sur ses conséquences. Ainsi, par exemple, face au décès imminent d’un proche, la plupart des personnes vont se sentir impuissantes quant à la survenue du décès en lui-même. Par contre, les individus peuvent grandement différer sur le sentiment qu’ils ont de pouvoir faire face aux conséquences du décès: faire face à la solitude, à la perte, et au rappel de sa propre mortalité ou plus prosaïquement, comment se débrouiller seul face aux contingences matérielles. Comme le disait à son mari une vieille dame de mes connaissances: «Quand un de nous deux mourra, que vais-je devenir?»

Cet aspect de contrôlabilité constitue un élément essentiel dans le déclenchement de l’anxiété. En effet, outre la prévisibilité déjà évoquée, Barlow (2002) affirme que la non-contrôlabilité ou la perte de contrôle sont les éléments déclenchant le cycle de l’appréhension anxieuse. De manière plus générale, la notion de sens du contrôle semble être un ingrédient essentiel pour le bien-être psychologique et la santé mentale. Bandura (1982, 1997) a développé le concept d’auto-efficacité (en anglais: self-efficacy) pour traduire le sentiment des individus que leurs actions vont être suivies d’effets, et vont apporter un changement dans leur vie. Le sentiment d’auto-efficacité semble être le déterminent principal dans la motivation au changement (Bandura, 1997). Les personnes confrontées à un trouble des émotions ont très souvent l’impression de n’avoir aucune prise sur leurs émotions. Leur sentiment d’auto-efficacité dans ce domaine est très faible, ce qui engendre du désespoir et une attitude sceptique au sujet de l’efficacité de ce qu’ils peuvent mettre en place dans le cadre d’une intervention psychologique. Ainsi, le premier objectif psychothérapique est souvent de restaurer le sentiment d’auto-efficacité de la personne souffrant d’un trouble émotionnel.

Une troisième facette de la dimension du potentiel de maîtrise est l’évaluation de la puissance. Il s’agit de déterminer ses capacités à changer ou à éviter les conséquences de l’événement dans une confrontation ou une fuite. Le prototype archaïque de cette situation est la rencontre avec un prédateur potentiel. Est-il plus faible que moi, et ai-je donc ainsi des chances de pouvoir en venir à bout s’il y a confrontation? Est-il plus fort que moi et ai-je la possibilité de lui échapper en fuyant? Cet aspect est, par exemple, essentiel dans la colère. Bien que celle-ci soit prototypiquement déclenchée par quelqu’un qui fait intentionnellement obstacle à la poursuite de mes buts, elle sera d’autant plus purement exprimée que je me sens au moins aussi puissant que l’auteur de l’obstacle.

Enfin, Scherer propose une dernière facette pour la dimension du potentiel de maîtrise: la sous-étape d’évaluation des ajustements possibles. Si les conséquences d’un événement sont inévitables, l’individu peut tenter de s’en accommoder, de s’y ajuster par un travail de restructuration interne qui inclut des changements dans la hiérarchie des buts poursuivis. Cette facette est illustrée par le goupil amateur de raisin, cher à La Fontaine, quand, ne pouvant en obtenir, il déclare: «Ils sont trop verts et bons pour les goujats».

L’évaluation des ajustements possibles a été peu étudiée dans le domaine émotionnel. Cependant, au niveau clinique, elle est proche d’un concept qui connaît actuellement un développement important: l’acceptation (e.g., Hayes, Jacobson, Follette & Dougher, 1994). L’idée sous-tendant la notion d’acceptation est la suivante: dans certaines circonstances de la vie, et en particulier face à ces émotions, vouloir lutter à tout prix contre le cours de choses peut être contre-productif. Par exemple, vouloir s’empêcher d’être en colère dans une situation vraiment injuste est très vraisemblablement voué à l’échec. L’acceptation promeut une attitude de reconnaissance de la situation telle qu’elle est, d’observation de ses réactions dans la situation, de sorte à acquérir une connaissance profonde de la situation avec ses tenants et aboutissants, de la manière dont elle nous affecte et dont nous y réagissons. Ensuite, on peut décider en toute connaissance de cause s’il y a lieu de réagir et de quelle façon. Souvent la meilleure solution sera de laisser passer la colère sans chercher ni à s’y opposer, ni à la réalimenter. L’acceptation est donc une attitude active et n’est en rien une résignation passive. Nous reviendrons sur ces notions centrales pour la régulation des émotions dans un chapitre ultérieur consacré aux interventions psychothérapeutiques par et sur l’émotion.

1.1.5 Évaluation de l’accord avec les normes

La dernière dimension d’évaluation d’une situation émotionnelle proposée par Scherer est celle de l’accord avec les normes. Cette dimension comprend deux facettes: l’évaluation par rapport aux normes externes ou sociales et l’évaluation par rapport aux normes internes ou personnelles. Dans le premier cas, il s’agit de déterminer si ce qui se passe, particulièrement dans le cas d’un comportement ou d’une action, est en accord avec les normes sociales, les conventions culturelles ou les attentes de personnes proches. Dans le deuxième cas, les normes de référence pour cette évaluation sont les valeurs et les normes internalisées par le sujet et qui font partie de l’image de lui qu’il s’est forgée ou d’idéaux vers lesquels il tend. Cette évaluation est évidemment particulièrement pertinente pour des émotions comme la honte ou la fierté. Par exemple, une personne phobique sociale peut penser que dans une situation mondaine, il est socialement attendu qu’on trouve un sujet de conversation intéressant avec n’importe quelle personne présente. Il s’agit ici d’une norme internalisée par la personne. Ainsi, en situation mondaine, le fait de ne pas arriver à lier conversation avec quelqu’un est vécu par cette personne comme en désaccord avec ses normes personnelles et induit par conséquent de la honte. Un autre exemple concerne les normes sociales: l’agression physique d’une personne âgée est clairement proscrite dans la plupart des sociétés. Assister à un tel acte induit une colère d’autant plus forte que l’événement est en désaccord avec une norme sociale.

1.1.6 Synthèse de l’évaluation émotionnelle dans la théorie de Scherer

Dans la théorie de Scherer, une émotion particulière est déterminée par le profil d’évaluation sur les différentes dimensions. Ainsi, la colère prototypique résulte d’un événement évalué comme soudain, peu familier ou prévisible (nouveauté), désagréable (valence), qui vient faire obstacle à un but poursuivi, dont les conséquences sont très vraisemblablement négatives et en contradiction avec nos attentes, et face auquel il y a lieu de prendre action immédiate (rapport aux buts). De plus, l’événement aura été perpétré par autrui (agent externe), ayant agi intentionnellement dans une situation dans laquelle on se sent fort et sur laquelle on pense pouvoir exercer un certain contrôle (potentiel de maîtrise), événement enfin qui est en désaccord avec nos valeurs et celles de la société (rapport aux normes). Si tous ces éléments sont réunis, la probabilité du déclenchement d’une émotion de colère est très élevée. Le tableau 1.1. présente le profil d’évaluation de différentes émotions.

On peut remarquer que les différentes combinaisons des dimensions et de leurs facettes permettent une gamme subtile et quasi infinie d’émotions. Il faut également noter que toutes les évaluations ne sont pas nécessairement effectuées. Ainsi, formellement, la surprise ne nécessite que la première évaluation, celle de nouveauté.

TABLEAU 1.1Profil des évaluations la situation pour la colère, la peur, la tristesse et la joie selon Scherer

En conclusion, la théorie de Scherer offre un cadre descriptif très complet de l’évaluation émotionnelle. Ce cadre permet de rendre compte d’une infinité d’émotions. Au-delà de l’aspect purement descriptif, il postule une série de processus psychologiques, ayant une base phylogénétique et neuro-anatomique.

Nous avons déjà fait allusion au fait que ces différentes évaluations peuvent être effectuées à différents niveaux de complexité cognitive et de conscience. Cette notion a été pleinement développée dans la théorie de Leventhal que nous allons présenter en détails avant de l’intégrer au modèle de Scherer.

1.2 LES NIVEAUX DE TRAITEMENT DANS LA THÉORIE DE LEVENTHAL

Howard Leventhal (1979, 1984) a proposé une des premières théories cognitives des émotions. Le postulat central de son modèle est que, chez l’adulte, les émotions constituent des ensembles complexes de processus et de réactions comportementales, expressives, subjectives et physiologiques qui sont organisés au sein d’une hiérarchie à trois niveaux. Les différents niveaux varient en termes d’abstraction et de complexité des processus cognitifs impliqués. Ces trois niveaux sont les niveaux sensori-moteur, schématique et conceptuel. Tout comme dans le modèle de Scherer, l’ordonnancement de ces niveaux suit une logique phylogénétique et ontogénétique, mais pas chronologique comme nous le verrons plus loin.

1.2.1 Niveau sensori-moteur

Le niveau sensori-moteur constitue le niveau de base de l’organisation du comportement et des expériences émotionnelles. Il comprend un ensemble de programmes expressifs et moteurs innés pour générer, en réponse à des stimuli spécifiques, des ensembles coordonnés de réponses expressives, physiologiques, comportementales et subjectives. Ces programmes innés seraient activés automatiquement, sans aucun effort conscient. Il s’agit en quelque sorte de réflexes émotionnels qui font partie de notre bagage génétique. Il s’agit par exemple des réactions de sursaut dans la surprise ou des réactions automatiques de dégoût au contact de quelque chose d’amer. Chez les nouveaux-nés, ce niveau serait le seul à être opérationnel (Leventhal & Mosbach, 1983). Très vite, cette base innée va servir de fondement à des apprentissages émotionnels qui vont constituer le niveau suivant.

1.2.2 Niveau schématique

Ce niveau est régi par des représentations émotionnelles apprises, les schémas. Dans le sens entendu par Leventhal, il s’agit de représentations concrètes des différentes composantes émotionnelles qui sont typiquement activées lors d’épisodes émotionnels spécifiques. Il s’agit des traces en mémoire, automatiquement encodées, des éléments récurrents dans certains types d’expériences émotionnelles. Par exemple, pour un individu phobique des chiens, le schéma de peur des chiens va comprendre les différents éléments expérientiels qu’il éprouve généralement lorsqu’il est confronté à un chien: le fait que son cœur batte très fort, que sa musculature soit tendue, qu’il ait envie de crier, qu’il ressente une envie de fuir et de l’anxiété, etc. De par le fait qu’ils co-occurrent fréquemment pendant les expériences de peur de cet individu, ces différents éléments sont unis au sein d’une structure en mémoire, le schéma. Le schéma peut être donc être considéré comme la trace en mémoire de réactions émotionnelles conditionnées (Leventhal & Mosbach, 1983).

Le schéma est une structure associative dans laquelle l’activation se répand automatiquement. Ainsi, dès qu’un des éléments du schéma est activé, cette activation se transmet aux autres éléments, sans nécessité d’intervention consciente ou volontaire de la part de l’individu. Par conséquent, non seulement l’activation de la représentation d’un stimulus émotionnel typique va entraîner l’activation des traces en mémoire des réponses physiologiques et expressives, mais encore, l’activation de ces traces entraîne en retour l’activation de la représentation du stimulus. Les liens associatifs sont donc bidirectionnels. Cette notion sera davantage développée dans la section du chapitre consacrée aux liens entre les différentes facettes émotionnelles.

Comme ils émanent d’apprentissages issus d’expériences personnelles, les schémas sont différents d’un individu à l’autre. Leventhal illustre cette notion par l’exemple suivant (Leventhal & Scherer, 1984, p. 11): si un enfant est fortement stimulé (par exemple par des chatouillis) chaque fois qu’il sourit à ses parents, des réponses physiologiques intenses vont être associées au sourire et aux expériences subjectivement agréables. Un tel enfant va développer un schéma de joie qui peut être décrit comme «euphorique» ou «excité», et qui comprend une activation importante. En contraste, un enfant dont le sourire engendrerait seulement des réponses de gazouillis ou de lents bercements chez ses parents ne fera l’expérience que de changements viscéraux mineurs. Il développera un schéma de joie beaucoup plus calme. Comme les expériences en cours sont décodées en fonction des schémas existants, les expériences émotionnelles précoces, qui fondent la construction des premiers schémas, sont particulièrement importantes.

1.2.3 Niveau propositionnel

Ce dernier niveau est le plus élaboré d’un point de vue cognitif. Il comprend deux composants, l’un qui stocke l’information relative aux expériences passées et qui nous permet de parler de nos émotions, et l’autre qui élabore et contrôle les comportements émotionnels volontaires, y compris la régulation volontaire des émotions. Selon Leventhal, les deux composants sont constitués par des réseaux propositionnels en mémoire. Ces réseaux articulent des éléments spécifiques liés par des relations logiques. De plus, ils seraient organisés selon une structure temporelle qui permet de mettre en évidence les antécédents et les conséquents des émotions. En d’autres termes, le niveau propositionnel organise en mémoire nos connaissances déclaratives sur les émotions.

Ce niveau est caractérisé par un mode de traitement cognitif conscient, requérant d’importantes ressources. Il ne se développerait que plus tard dans l’ontogenèse, quand l’enfant est capable de réfléchir sur lui-même et sur ses propres expériences. Cette réflexion sur les différentes expériences émotionnelles et leur mise en parallèle permettent la formation de représentations plus abstraites, moins dépendante du contexte. Il en résulterait un outil cognitif souple, relativement indépendant de l’activation physiologique émotionnelle, permettant une régulation rationnelle de ses émotions. Cependant, comme le note Leventhal (1984), ce mode n’est que partiellement utilisé, et les individus varient quant à leur capacité à l’exploiter. Leventhal souligne également à cet égard les différences culturelles et les différences entre hommes et femmes, ces dernières présentant plus d’habileté au niveau conceptuel que leur contrepartie masculine.

En résumé, chez l’adulte, il n’est pas rare que différents niveaux de traitement émotionnel coexistent. Certaines réponses émotionnelles seraient davantage déterminées par des processus automatiques de nature schématique, d’autres feraient aussi intervenir des processus conceptuels, plus élaborés et conscients. Selon le cas, un, deux ou trois niveaux de traitement seraient activés simultanément.

1.3 INTÉGRATION DES THÉORIES DE SCHERER ET LEVENTHAL

Peu après leurs formulations indépendantes, Leventhal et Scherer (1987) ont décidé d’intégrer leurs théories, étant donnée leur grande complémentarité. L’idée de base est que les différentes dimensions d’évaluation proposées par Scherer peuvent être effectuées à différents niveaux de complexité cognitive, tels que proposés par Leventhal. Cette intégration croisée est représentée dans le tableau 1.2. Ainsi, l’évaluation de nouveauté peut être faite à un niveau sensori-moteur, par exemple, par une détection d’un changement brusque dans le niveau de stimulation (par exemple, un bruit ou un flash lumineux), détection effectuée automatiquement par la formation réticulée. La nouveauté peut aussi être évaluée automatiquement par le fait qu’une information n’est pas conforme à un schéma, comme dans l’exemple cité supra de l’inconnu croisé en rue qui nous fixe droit dans les yeux. La nouveauté peut enfin résulter du constat conscient que quelque chose de nouveau est en cours. Par exemple, un individu peut apprendre par un coup de téléphone la mort inopinée d’un de ses amis. La même distinction de niveau peut être effectuée pour les autres dimensions d’évaluation. Par exemple, pour la valence, des stimuli peuvent être inconditionnellement négatifs ou positifs (niveau sensori-moteur), avoir acquis par conditionnement une valence positive ou négative (niveau schématique), ou encore être jugés positivement ou négativement suite à un jugement explicite (niveau propositionnel).

Le croisement des deux théories n’est cependant pas parfait. On voit en effet mal comment une évaluation du rapport aux normes pourrait être effectuée à un niveau sensori-moteur. Certaines combinaisons dimension/niveau d’évaluation sont donc plus probables que d’autres.

TABLEAU 1.2Intégration croisée des théories de Leventhal et de Scherer

1.4 CONCLUSION: APPLICATIONS CLINIQUES

Dans mon expérience de psychothérapeute, cette intégration théorique offre une grille d’analyse très utile pour le clinicien. Pour définir la nature d’une expérience émotionnelle chez un client, il est particulièrement efficace d’examiner avec lui/elle le type d’évaluation émotionnelle qui s’applique à cette expérience. Très concrètement, on examine une à une les différentes dimensions d’évaluation de Scherer, sous leur différentes facettes. Le tableau 1.1 peut servir de guide et peut être donné au client qui l’utilisera lors d’exercices à domicile. De même, il est expliqué au client que ces évaluations peuvent être effectuées à différents niveaux «mentaux». Dans un contexte psychothérapique, je simplifie souvent la théorie en la ramenant à deux niveaux: un niveau explicite et conscient qui obéit à une logique rationnelle et un niveau automatique et non conscient qui correspond à des apprentissages et des conditionnements émotionnels. À ce niveau, des situations, des sensations, des objets peuvent avoir acquis une signification émotionnelle simplement parce qu’ils ont été associés à une émotion, sur base d’une contingence purement spatio-temporelle. Réaliser que l’attribution d’une signification émotionnelle peut être faite à différents niveaux, consciemment et non-consciemment, est souvent une découverte pour les clients. Plus surprenant encore pour eux, le fait que ces différents niveaux peuvent donner lieu à des évaluations divergentes.

Le thérapeute et le client peuvent confronter leurs points de vue sur les évaluations d’une situation analysée. En effet, il peut être très éclairant de constater des divergences dans l’évaluation qui est faite par les deux parties. Un autre aspect important est d’examiner la concordance entre le profil d’évaluation émotionnelle et le sentiment explicitement rapporté par le client. Par exemple, un client peut rapporter ressentir de la tristesse dans une situation. Or, en faisant l’exercice de décodage des différentes évaluations émotionnelles, le thérapeute et le client mettent en évidence un profil qui est beaucoup plus proche de celui de la colère que de celui de la tristesse. Il se peut alors que l’émotion vécue par le client dans cette situation soit en fait plus de la colère que de la tristesse. On voit ici tout l’intérêt clinique de ce genre d’exercice.

Enfin, une attention particulière est accordée à la distinction entre les niveaux conscient et non-conscient/automatique. S’il existe des divergences entre les évaluations résultant de ces niveaux – ce qui est souvent le cas dans les situations cliniques – il convient de les souligner et d’examiner si ces divergences ne sont pas à la base des difficultés et souffrances psychologiques que rencontre la personne dans la situation analysée. Ces différents points d’intervention psychologiques sur les émotions seront repris en détails dans un chapitre ultérieur.

Chapitre 2

Le déploiement de l’émotion

Les émotions ont avant tout une fonction adaptative. Dans toutes les espèces, elles préparent l’organisme à interagir avec son environnement de manière à assurer son bien-être, sa survie ou celle de son espèce. Ainsi, dès qu’une situation a été évaluée comme émotionnelle, l’individu se prépare à réagir. Ces réactions mobilisent l’organisme dans sa totalité. Elles vont donc se manifester sous une très grande diversité de facettes: physiologiques, expressives, comportementales, cognitives, sociales, etc. Dans la plupart des cas, ces réponses sont coordonnées de manière centrale par les tendances à l’action. Dans ce chapitre, nous commencerons par exposer le concept unificateur de tendance à l’action avant de détailler chacune des facettes des réponses émotionnelles.

2.1 LES TENDANCES À L’ACTION

La notion de tendance à l’action a été initialement proposée par Magda Arnold (1960) et ensuite reprise par Nico Frijda (1986) qui en a fait le concept central de sa théorie des émotions.

2.1.1 Le concept de tendance à l’action

Selon Frijda (1986), les tendances à l’action sont des dispositions internes (ou leur absence) à accomplir certaines actions ou certains changements relationnels avec l’environnement. Les tendances à l’action sont donc l’activation, mais pas encore la réalisation, d’un script de réactions qui vise à changer la relation entre l’individu et son environnement. Elles amorcent les différents systèmes de l’organisme en vue de soutenir un certain type d’action. Ce sont elles qui organisent la réponse émotionnelle immédiate. Selon Frijda, des profils d’évaluation émotionnelle spécifiques activent automatiquement les tendances à l’action correspondantes (Frijda, Kuipers & ter Schure, 1989).

Sur base de travaux abordant la phylogenèse et l’ontogenèse des émotions, Frijda a identifié huit tendances à l’action de base. Ces tendances seraient innées et apparaîtraient tôt dans le développement humain. La première tendance à l’action est l’approche positive qui implique l’orientation de l’attention sur l’objet et l’attitude comportementale d’approche, de réduction de la distance par rapport à l’objet, et d’exploration de celui-ci. Cette tendance à l’action est activée dans les situations impliquant l’affection, la tendresse, l’exploration curieuse, etc.

La deuxième tendance à l’action est l’agression qui mobilise toutes les ressources de l’organisme pour blesser, détruire, ou écarter/repousser tout obstacle aux buts poursuivis par la personne, à son intégrité psychologique ou physique. L’envie de porter des coups, de détruire est centrale dans cette tendance à l’action. Elle implique un mouvement vers la cause du blocage, pour la supprimer. Elle est bien évidemment activée dans la colère.

La panique, troisième tendance à l’action, mobilise également toutes les ressources de l’organisme, mais cette fois pour fuir, pour écarter une menace, un danger potentiel. L’attaque de panique est un exemple paroxystique d’expression de cette tendance à l’action (Barlow, 2002). Elle est typique de la peur.

La quatrième tendance à l’action, le jeu, est centrale dans le développement intellectuel et social dans toutes les espèces de mammifères et l’humain n’y fait pas exception. Cette tendance à l’action coordonne l’attention et le comportement moteur dans des interactions avec l’environnement physique et social. Elle motive et soutient un ensemble d’apprentissages capitaux dans les premières années du développement humain (Izard, 1984) et subsiste bien au-delà. Cette tendance est présente lors d’expériences émotionnelles positives, comme la joie et l’amusement.

L’inhibition est la cinquième tendance à l’action. Elle a des racines phylogénétiques profondes: en présence d’un danger potentiel, l’organisme se fige, inhibe activement tout mouvement, tout comportement. Chez l’humain, on peut aussi constater une inhibition mentale: l’individu a l’esprit vide. Cette tendance à l’action est typique de certaines formes d’anxiété. La dissociation est une forme paroxystique de la tendance à l’action d’inhibition (Eisen & Lynn, 2001). Dans ce cas, la personne inhibe complètement toutes les sensations liées à l’émotion et peut ne garder aucun souvenir de la situation.

La sixième tendance à l’action, le rejet, est au départ physique. Par exemple, l’application d’une substance amère chez un nouveau-né provoque l’apparition immédiate d’une réaction de rejet, exprimée par un rictus de dégoût: protrusion des lèvres, plissement du nez, contraction des paupières (Izard, Huebner, Risser, McGinnes & Dougherty, 1980). Cette tendance à l’action est ensuite associée à des situations plus psychologiques que physiques. Elle est centrale au dégoût.

La septième tendance à l’action, la soumission, tout comme la tendance à l’action suivante, est essentielle dans une espèce sociale comme l’espèce humaine. Elle implique l’envoi de signaux, notamment posturaux et expressifs, de soumission, et des scripts comportementaux basés sur l’imitation et le suivi des comportements du dominant. Elle est notamment présente dans des émotions comme la culpabilité ou l’embarras, ou dans des états émotionnels beaucoup plus complexes comme l’humilité et ceux liés à une faible estime de soi, comme dans la timidité ou l’anxiété sociale (Gilbert, 2003).

Enfin, la tendance à l’action de dominance est la contrepartie de la soumission. Il s’agit d’affirmer son statut par rapport à autrui. Il est à noter que cette tendance à l’action est clairement distincte de celle d’agression. Souvent ces deux aspects, pourtant très différents dans leur substrat psychologique, dans leurs fonctions et dans leurs conséquences, sont confondus. La dominance est clairement présente dans la fierté. Une expérience récente illustre bien ce propos et les conséquences (contre-intuitivement) positives de la dominance et de la fierté. Williams et DeSteno (2009) ont induit soit de la fierté, soit un état neutre, chez des étudiants qui ont ensuite dû participer à une tâche de résolution de problème en groupe. Les étudiants chez qui la fierté avait été induite se sont montrés plus dominants – ils ont pris la position de meneur – dans la tâche de groupe, tout en étant perçus comme les personnes les plus sympathiques dans le groupe.

Ces huit tendances à l’action constituent le bagage émotionnel inné dont disposent les humains pour organiser leurs réponses émotionnelles. Avec les multiples apprentissages et expériences émotionnelles idiosyncrasies, chaque individu développe son bagage personnel de tendances à l’action, notamment en modifiant ou en combinant les tendances à l’action innées. Ces expériences individuelles rendraient aussi certaines tendances à l’action plus facilement activables que d’autres. Par exemple, dans le domaine clinique, un individu soumis à des menaces fréquentes verra s’abaisser le seuil d’activation de la tendance à l’action de panique (Barlow, 2002).

Il faut également noter que cette théorie, et les observations empiriques qui en découlent, démontrent que les émotions offrent une palette de modes de réponse préparés beaucoup plus large que les modes approche/évitement qui sont souvent considérés en clinique comportementale. On voit ici que les émotions offrent une gamme variée de réponses adaptatives et que ces réponses ne sont pas rigides, mais répondent aux différentes expériences faites par l’individu.

2.1.2 Implications cliniques du concept de tendance à l’action

Au niveau clinique, la prise de conscience de l’émotion passe notamment par la prise de conscience de la (ou les) tendance(a) à l’action activée(s). Les distinctions entre huit états fondamentaux proposés par Frijda (1986) peuvent servir de base à une exploration de l’état émotionnel du client. Même si les sensations émanant des tendances à l’action sont souvent diffuses, elles donnent lieu à des états phénoménologiques perceptibles par l’individu. On peut ainsi sentir qu’on a envie de frapper, qu’on a envie de quitter la situation, qu’on a envie d’être proche, etc.

Certaines distinctions sont particulièrement pertinentes pour la clinique des émotions, notamment celles ayant trait à la panique, l’inhibition et la soumission. Ces états sont souvent considérés de manière indistincte par les clients. De même, la distinction entre dominance et agression est rarement naturellement effectuée. Or, ces différentes tendances à l’action revêtent des différences de signification émotionnelle importantes. Elles suggèrent des enjeux, en termes de buts, besoins ou désirs sous-tendant l’émotion, très différents.

2.2 LES RÉPONSES ÉMOTIONNELLES

Comme clairement indiqué par le concept de tendance à l’action, les émotions mobilisent toutes les dimensions de l’individu afin qu’il entre dans un certain mode de relation avec son environnement. Cette mobilisation générale entraîne une série de réponses émotionnelles très variées. Comme certaines de ces réponses sont objectivement observables (par exemple, les expressions faciales émotionnelles ou les postures), elles ont fait l’objet de beaucoup d’études empiriques. Ainsi, historiquement, l’étude expérimentale des émotions s’est principalement développée à partir des études sur les expressions faciales et les changements physiologiques. Nous allons maintenant passer en revue les différentes facettes que peuvent présenter les réponses émotionnelles. Dans un chapitre ultérieur, nous envisagerons les liens qui les unissent.

2.2.1 Les expressions émotionnelles non verbales: visage, posture et prosodie

a) Les expressions faciales

L’étude des expressions faciales émotionnelles s’est développée de manière très importante dés les années 70. Ce fut pendant longtemps le champ de recherches empiriques le plus développé dans le domaine des émotions. Les deux principaux pionniers en furent Paul Ekman (1973) et Carroll Izard (1972). Ces travaux étaient explicitement basés sur une conception biologique, néo-darwinienne des émotions: il existerait un ensemble restreint de programmes émotionnels innés, développés tout au long de la phylogenèse pour aider l’individu à faire face au mieux à des situations adaptatives. Cet ensemble restreint de programmes émotionnels, dits «émotions de base», comprendrait notamment les émotions de joie, colère, peur, tristesse, surprise, dégoût, honte et mépris. Une des caractéristiques distinctives des émotions de base serait de posséder une expression faciale prototypique (Ekman, 1984). Ainsi, à chacune de ces émotions – joie, colère, tristesse… – correspondrait une expression faciale innée. Les tout premiers travaux sur les expressions faciales émotionnelles ont d’ailleurs consisté à établir que les expressions faciales prototypiques de chaque émotion de base étaient exprimées et reconnues de façon similaire dans toutes les cultures, établissant ainsi leur aspect pan-culturel et donc, vraisemblablement inné (Ekman, 1973; Izard, 1969).

Dans ce cadre, des travaux importants ont été entrepris pour définir au mieux les expressions faciales correspondant aux émotions de bases. Paul Ekman a proposé un système descriptif très complet, basé sur l’identification de cinquante-quatre mouvements faciaux musculaires, les «action units» (AU). Par exemple, l’activation du muscle zygomaticus major (AU12) définit le sourire, l’activation du muscle corrugator supercilii (AU4) correspond au froncement des sourcils. Dans ce système, chaque expression faciale est définie par une combinaison d’unités d’action. L’annexe 2.1 reprise en fin de chapitre illustre les expressions faciales pour les principales émotions de base. Le site internet FaceTales, compagnon de cet ouvrage, propose beaucoup plus d’informations et d’exemples graphiques sur les expressions faciales. De plus, ce site met à dispositions des utilisateurs plusieurs programmes d’apprentissage de la reconnaissance des expressions faciales émotionnelles. Nous y reviendrons en fin de section.

Très vite la conception des expressions faciales émotionnelles comme des réponses biologiques innées et automatiques a été nuancée par la prise en compte de la régulation sociale de ces expressions. En effet, dans la communication interpersonnelle, le visage joue un rôle très important, notamment parce qu’il est pratiquement toujours visible à l’interlocuteur et qu’il permet d’exprimer un large éventail de messages. Dans un contexte social, l’expression directe de nos sentiments et attitudes n’est pas toujours souhaitable. Par exemple, exprimer ouvertement l’irritation que nous suscite un supérieur hiérarchique n’est pas sans danger. De même, exprimer sans retenue sa joie d’avoir brillamment réussi un concours, face à des compagnons moins chanceux, risque de provoquer un rejet social. En conséquence de quoi, les expressions faciales spontanées sont filtrées par des règles d’expression (display rules