Empêcher la guerre - Nadine-Josette Chaline - E-Book

Empêcher la guerre E-Book

Nadine-Josette Chaline

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Comment empêcher la guerre ?Est-ce par un refus antimilitariste de porter les armes, ou par un effort préventif pour régler pacifiquement les conflits au moyen d’organismes internationaux ? Peut-on interdire de faire la guerre ? Y-a-t-il des guerres justes ? Pour se défendre par exemple si l’on est attaqué. Peut-on instituer un Droit de la guerre interdisant certaines pratiques ?Le débat autour de la guerre et de la paix n’est pas récent. Dès le Moyen Age et la Renaissance des hommes d’Eglise s’interrogent. Au XVIIIe siècle certains rêvent d’instaurer une paix « perpétuelle ». Mais c’est au XIXe siècle et au XXe que philosophes, économistes, écrivains, hommes politiques, clercs élaborent de nombreux projets. Car, du précepte chrétien Tu ne tueras point à la conception marxiste d’une guerre capitaliste dont les prolétaires seraient les instruments et les victimes, le courant pacifiste s’exprime dans une multitude de mouvements d’inspiration variée, incarnés parfois par d’illustres personnalités.Dans cet ouvrage Nadine-Josette Chaline, professeur émérite à l’Université de Picardie Jules Verne, révèle toute la diversité de ce pacifisme, son écho dans l’opinion publique, mais aussi son échec face à deux guerres mondiales qu’il n’aura pas su ou pas pu empêcher.EXTRAITEviter la guerre ou, une fois le combat engagé, l’arrêter… Tel est le but que se donnent divers groupes ou personnalités aspirant à faire disparaître la violence pour régler les différends susceptibles de survenir entre les pays. Ces efforts émanent d’hommes engagés depuis parfois longtemps dans une réflexion sur la nécessité et les moyens de maintenir la paix. En effet, un pacifisme aux multiples facettes se développe au cours du XIXe siècle, beaucoup plus discret que le nationalisme, mais surtout divisé en multiples tendances selon ses motivations. Utilisé pour la première fois au Congrès universel pour la Paix tenu à Glasgow en 1901, le terme « pacifisme » n’est d’ailleurs passé dans le langage courant qu’au début du XXe siècle et n’est admis dans le Dictionnaire de l’Académie qu’en 1930 après de longues discussions. Mais quelle paix veut-on ? Et par quels moyens l’obtenir, puis la garantir ?

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Hiercollection dirigée par Alain Trogneux

Nadine-Josette Chaline

Empêcher la guerreLe pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale

2015

Ouvrage publié avec le concours du Centre d’Histoire des Sociétés, des Sciences et des Conflits de l’Université de Picardie-Jules Verneet du Conseil Régional de Picardie

Alfu & Encrageédition

© 2015

ISBN 978-2-36058-945-6

L’auteur tient à remercier : Philippe Nivet, vice-président de l’université de Picardie et responsable du Centre de recherche d’Histoire, Nicole et Michel Benoist pour leur relecture attentive et Jean-Paul Hellot pour les photos.

Couverture : De gauche à droite et de haut en bas : Jules Barni, Frédéric Passy, Jean Jaurès, Bertha von Suttner, Ludwig Quidde, Paul d’Estournelles de Constant, Benoît XV, Charles Richet, Marc Sangnier.

Introduction

Eviter la guerre ou, une fois le combat engagé, l’arrêter… Tel est le but que se donnent divers groupes ou personnalités aspirant à faire disparaître la violence pour régler les différends susceptibles de survenir entre les pays. Ces efforts émanent d’hommes engagés depuis parfois longtemps dans une réflexion sur la nécessité et les moyens de maintenir la paix. En effet, un pacifisme aux multiples facettes se développe au cours du XIXe siècle, beaucoup plus discret que le nationalisme, mais surtout divisé en multiples tendances selon ses motivations. Utilisé pour la première fois au Congrès universel pour la Paix tenu à Glasgow en 1901, le terme « pacifisme » n’est d’ailleurs passé dans le langage courant qu’au début du XXe siècle et n’est admis dans leDictionnairede l’Académie qu’en 1930 après de longues discussions. Mais quelle paix veut-on ? Et par quels moyens l’obtenir, puis la garantir ? Dès le XVIe siècle on s’interroge sur les notions de « juste guerre » et de « droit naturel » ; jésuites et dominicains ont publié sur ces questions des ouvrages qui alimentent encore de nombreuses réflexions au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Vicaires du Christ, « prince de la Paix », les papes ont le souci de « remettre la paix où domine la violence, consolider la paix quand elle se trouve compromise »  1.

La seconde moitié du XIXe siècle connaît une recrudescence des débats. Pour certains pacifisme est synonyme d’antimilitarisme voire d’antipatriotisme comme pour les anarchistes, les membres de la Seconde Internationale ou de la CGT, tandis que d’autres, sans renier leur patrie ni contester l’armée, estiment que la négociation est le meilleur moyen de résoudre les conflits et, s’ils repoussent toute guerre de conquête, peuvent admettre la « guerre juste », celle qu’il faut mener pour se défendre en cas d’attaque. De nombreux groupes débattent de ces questions de façon d’abord assez confidentielle, avant que la question ne prenne un tour plus dramatique au XXe siècle avec le premier conflit mondial, qui de 1914 à 1918 ensanglante l’Europe et balaie les pacifismes, puis, après les espoirs des années 1920-1930, le dilemme qui se pose aux pacifistes dans les années 30 : peut-on refuser le combat lorsqu’il s’agit de lutter contre le fascisme et le nazisme ?

Chapitre 1 Les premiers groupes pacifistes se brisent sur la guerre de 70

Dès le Moyen Age on s’est interrogé sur l’établissement d’une paix durable et sur le bien-fondé de la guerre. Toutes les guerres sont-elles condamnables ? Faut-il distinguer celles qui résultent d’une volonté de puissance et de conquête de celles menées pour défendre son territoire attaqué par un voisin désireux de s’imposer ? Au XVIe siècle jésuites et dominicains se sont penchés sur ces questions et ont rédigé d’imposants traités, sans pour autant susciter la moindre institution stable susceptible de protéger la paix.

Au XVIIIe siècle, alors que des guerres opposent les grandes puissances européennes, la réflexion se poursuit, notamment après le traité d’Utrecht (1713-1715) mettant fin à la guerre de Succession d’Espagne. Ces traités sont préparés durant plusieurs mois dans un contexte favorable et au cours d’une réflexion sur les moyens de protéger la paix  2. On débat de l’idée de « droit international »et de « Société des Nations »autour de l’abbé Charles deSaint-Pierre, membre de la délégation française aux négociations d’Utrecht et auteur, en 1713, d’un ouvrage intituléProjet pour rendre la paix perpétuelle en Europe  3.L’abbé propose notamment d’installer dans cette ville hollandaise, proche de la grande cité d’Amsterdam réputée pour ses sentiments de tolérance, un « Sénat » chargé de veiller au maintien de la paix en Europe en s’appuyant sur une « Société des Nations », sorte de tribunal international réglant les conflits entre les pays, qui s’interdiraient ainsi le recours à la guerre. D’autres reprennent ensuite les mêmes idées, mais en les fondant, non sur un Dieu refusant la guerre entre des hommes qui sont des frères, mais sur le nécessaire épanouissement des Lumières, que seule la paix peut permettre : la paix apparaissait comme une condition des Lumières. Ainsi, Kant publie à son tour en 1795 unProjet de paix perpétuelle, mettant l’accent sur l’aménagement des rapports entre Etats par une véritable autorité internationale, un lien fédéral permettant seul, à l’avenir, d’éliminer la guerre.

Cependanttout change lorsque survient la Révolution. On ne parle plus d’équilibre européen. La France nouvelle est désireuse d’imposer, par les armes, ses idées à l’ensemble de l’Europe bientôt impliqué dans la guerre. Avec Napoléon les conquêtes se multiplient, suscitant des guerres de libération contre l’occupant françaiset ouvrant l’ère des « nations ».

Après la défaite de l’Empire, les débats reprennent. En 1815, lorsque le congrès de Vienne  4redessine la carte de l’Europe, le chancelier Metternich, qui fut étudiant à Strasbourg, reprend certaines idées de l’abbé deSaint-Pierre avec notamment le projet d’un organisme international pour veiller sur le nouvel équilibre européen (c’est la « politique des congrès »).

Dans les mêmes années apparaissent aux Etats-Unis puis en Grande-Bretagne desPeace Societiesprônant la solution des conflits par la négociation. L’influence chrétienne, et plus spécialement protestante, est très nette dans ces groupes faisant une active propagande dans tout le Royaume-Uni, dans les pays scandinaves et en Suisse. Puis le retour de la guerre en Europe au cours des années 1850-1870 et la forte implication du Second Empire dans nombre de ces conflits suscitent alors, chez les opposants àNapoléon III, un pacifisme fortement teinté d’antimilitarisme. Le développement du socialisme et du syndicalisme ainsi que la création de l’Internationale en accentuent les traits ; tandis que, au Vatican, les papes veillent à l’élaboration d’une doctrine catholique de la paix.

Quelques cénacles débattent de la paix dans la première moitié du XIXe siècle

Dans les premières décennies du XIXe siècle naissent plusieurs associations en faveur de l’établissement d’une paix durable, mettant en avant des raisons religieuses — les hommes étant frères en Dieu ne peuvent se combattre — mais aussi économiques, car la guerre gêne le commerce régulier, le développement des établissements industriels et ruine les campagnes, dont les récoltes sont saccagées. Les premières apparaissent aux Etats-Unis 5, à New York dès 1815 puis à Boston ; une trentaine existe en 1828. Ces pacifistes américains essaiment en Europe, où le premier groupe est fondé en 1816 par le quaker WilliamAllen en Grande-Bretagne. CettePeace Societyfait une active propagande dans tout le Royaume Uni, les pays du nord de l’Europe et la Suisse 6. Le christianisme est le fondement de leurs activités.

En France, « La Société de la morale chrétienne » fondée en 1821 par le duc deLa Rochefoucauld-Liancourt s’en inspire, comptant parmi ses membres des hommes en vue commeTocqueville,Guizot, BenjaminConstant, qui réfléchissent aux divers problèmes de la société de leur temps. François-Alexandre deLa Rochefoucauld-Liancourt, né en 1747 à La Roche-Guyon, appartient à une famille prestigieuse ; son père est un proche de Louis XVI. Lui-même est élu député de la noblesse aux Etats Généraux. Après 1792 il émigre en Angleterre qu’il avait visitée dans sa jeunesse puis, en 1794, aux Etats-Unis. Rentré en France, il fait preuve d’une grande activité tant à Paris que sur ses terres de l’Oise, où il retrouve la ferme modèle qu’il y avait créée avant la Révolution. Il développe en France la vaccine contre la variole et fonde la première Caisse d’Epargne et de Prévoyance. Ce philanthrope est marqué par ce qu’il a vu en Angleterre et en Amérique du Nord ; et c’est fort de ces expériences qu’il fonde la Société de la morale chrétienne, où se retrouvent des protestants commeGuizot 7ou BenjaminConstant, autre familier de l’Angleterre. Hippolyte Carnot 8, HippolytePassy 9,Tocqueville etLamartine fréquentent également ce groupe, qui discute de tous les grands problèmes de l’heure, politiques ou sociaux comme, par exemple l’abolition de la traite et de l’esclavage 10.

Après 1830 les discussions tournent souvent autour de la paix, tandis que leJournalde la société affirme le lien entre Christianisme et Paix et se propose d’éclairer l’opinion « car seuls les ignorants peuvent désirer la guerre et croire utile à leurs intérêts un fléau qui en est la ruine la plus complète… » 11. D’ailleurs, dans ce but, la Société organise en son sein un comité de la paix, proche dans son esprit desPeace Societiesanglo-saxonnes. Dans les mêmes années Lamennais prévoit dans sonLivre du Peuple,de 1838, la disparition de la guerre, lorsque le règne de la démocratie sera établi, car le triomphe de la souveraineté populaire fera disparaître les causes générales de guerre. Ce pacifisme « romantique » se retrouve aussi chezLamartine, chantre, en 1841, de la fraternité universelle dans saMarseillaise de la paix 12,réplique à l’Allemand Becker, auteur duRhin allemand :

« … Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races

Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu ?

Des frontières au ciel voyons-nous quelques traces ?

Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ?

Nations ! mot pompeux pour dire barbarie !

L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas ?

Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie :

L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie,

La fraternité n’en a pas !… »

Victor Hugo n’est pas en reste pour vanter la fraternité humaine dans sa préface des Burgraves, oubliant avoir proclamé dans son discours de réception à l’Académie française : « je suis de ceux qui pensent que la guerre est souvent bonne »…. Toutefois ce pacifisme sentimental ne fournit pas une doctrine au mouvement pacifiste.

Parallèlement, dans les années 1840, paraît une série d’ouvrages consacrés aux problèmes de la guerre et de la paix, souvent marqués par le saint-simonisme 13. Une fédération des Etats européens apparaît comme le meilleur moyen d’éviter la guerre entre des pays réunis dans une même organisation 14. Ainsi Gustave d’Eichthal publie en 1840De l’Unité européenne.L’économiste ConstantinPecqueur donne en 1842De la paix, de son principe et de sa réalisation, ouvrage couronné par la Société de la Morale chrétienne qui avait mis au concours l’étude « des moyens de concilier les différends entre les nations ». La même année, Ph.-René Marchand écrit unNouveau projet de paix perpétuelleaffirmant que la paix doit reposer sur le droit, et que seule l’union de l’Europe serait capable de garantir une paix vraiment perpétuelle. Une décennie plus tard leDictionnaire de l’économie politiquereprend encore le même thème. Un officier, le capitaine F. Durand, se préoccupe également de cette question et fait paraître dès 1841Des tendances pacifiques de la société européenne et du rôle des armées dans l’avenir, imaginant ce que pourrait faire l’armée dans un monde d’où la guerre serait bannie.

Ces débats ne touchent que quelques cercles restreints d’intellectuels.

Les premiers congrès de la Paix, 1843-1851

C’est alors qu’à l’initiative des Anglo-Saxons, un premier congrès de la Paix se réunit à Londres en1843. Sur les 324 présents, on compte 26 Américains, 292 Britanniques… et seulement 6 Européens du continent, dont le duc deLa Rochefoucauld-Liancourt, fils du fondateur de la Société de la Morale chrétienne disparu en 1828. Décision y est prise de faciliter l’arbitrage lorsque surviendra un litige international : « L’assemblée estime que les préparatifs de guerre sont autant de provocations à la guerre et que tous les amis de la paix devraient s’y opposer » proclame la résolution votée à l’issue de la réunion 15. Ce premier congrès, marqué par l’influence britannique, servit d’initiation aux quelques participants français, même s’il ne déboucha que sur des déclarations très générales.

Le deuxième se tint cinq ans plus tard, en1848, dans la capitale belge faute de pouvoir se réunir à Paris, la France étant alors en pleine révolution. La conclusion essentielle fut d’appeler l’attention des gouvernements « sur la nécessité d’entrer, par une mesure générale et simultanée, dans un système de désarmement, qui, en réduisant les charges des Etats, fasse en même temps disparaître une cause permanente d’irritation et d’inquiétude » 16.

Les événements de 1848 allaient donner de l’élan au mouvement avec la déclaration deLamartine qui, membre du gouvernement provisoire, souhaite rassurer les autres Etats européens. Nouveau ministre des Affaires étrangères,Lamartine affirme dans une circulaire du 4 mars 1848 la volonté pacifique de la France républicaine et fait de la Paix le premier des principes révolutionnaires : « La proclamation de la République n’est un acte d’agression contre aucune forme de Gouvernement dans le monde. Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère… La République française n’intentera donc la guerre à personne… Si la France a la conscience de sa part de mission libérale et civilisatrice dans le siècle, il n’y a pas un de ces mots qui signifie guerre. Si l’Europe est prudente et juste, il n’y a pas un de ces mots qui ne signifie paix… ». Ce message rassurant est bien accueilli par les pays voisins, redoutant de voir la nouvelle révolution parisienne se risquer dans des guerres de conquête comme celle de la fin du XVIIIe siècle. De même, dans sa profession de foi à l’occasion de sa candidature à la présidence de la République en novembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte fait part, lui aussi, de son aspiration à la paix : « Avec la guerre, point de soulagement à nos maux. La paix serait donc le plus cher de mes désirs. La France, lors de sa première révolution, a été guerrière, parce qu’on l’avait forcée à l’être. A l’invasion, elle répondit par la conquête. Aujourd’hui qu’elle n’est pas provoquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue » 17.

Signe de cette volonté française de renoncer à la guerre, Paris accueille en1849le troisième congrès de la Paix, placé sous la présidence d’honneur conjointe de MgrSibour, archevêque de Paris, et de VictorHugo. Les séances se déroulent salle Sainte-Cécile du 22 au 24 août 1849 ; 600 invitations sont lancées et près de 2000 auditeurs assistent à tout ou partie des débats 18. Une fois encore la suprématie anglo-saxonne est manifeste avec 300 Anglais, 23 Américains, 230 Français seulement alors que le congrès se déroule chez eux, 23 Belges, auxquels s’ajoutent quelques représentants d’autres pays européens comme la Suisse, avec la comtesse deSellon fidèle à l’œuvre de son mari 19, ou les Pays-Bas.

Nous possédons le nom et la profession pour un sixième des invités, ce qui représente un échantillon modeste mais intéressant. La moitié des délégations américaine et anglaise est constituée de membres du clergé (anglican ou non-conformiste). Viennent ensuite des hommes engagés dans la vie économique : banquiers, négociants ou manufacturiers, dont beaucoup étaient d’ailleurs des quakers. Il y avait également des parlementaires britanniques comme Charles Hindley, président de la Peace Society de Londres, et surtout RichardCobden, qui venait de se distinguer dans la lutte contre lescorn lawet voyait dans le libre-échange un puissant vecteur de paix 20. Quelques médecins, juristes, universitaires ou hommes de presse sont également présents. Parmi les Français, on note plusieurs pasteurs comme AthanaseCoquerel 21, quelques prêtres, dont le plus connu est le curé de la Madeleine, l’abbéDeguerry 22. Huit parlementaires français sont également inscrits, le plus actif étant le député Francisque Bouvet 23déjà présent l’année précédente à Bruxelles, où le ton enflammé de ses discours avait frappé les auditeurs, de même que ses idées parfois paradoxales d’appel à la guerre pour imposer la paix ! Quatre ministres font également des apparitions au congrès 24, témoignant de l’intérêt des hommes politiques et du gouvernement, ce qui donne à la réunion un incontestable prestige et une plus grande crédibilité. Des membres de l’Institut 25sont aussi présents, ainsi que des membres de la Société d’économie politique comme MichelChevalier 26, FrédéricBastiat 27, Gustave deMolinari 28duJournal des Economistes,ou encore JosephGarnier, membre fondateur de la Société d’Economie politique, professeur, journaliste et rédacteur du compte rendu du congrès 29, et enfin Emile deGirardin, promoteur du journal à prix modique avecLa Presse,quotidienlancé en 1836 30.Cependant celui qui allait incarner ce congrès est, bien sûr, VictorHugo 31.

Dans le long discours qu’il prononce le 21 août 1849, lors de l’inauguration, VictorHugo brosse un hymne à la solidarité et à la fraternité des peuples sous le regard de Dieu : « …Cette pensée religieuse, la paix universelle, toutes les nations liées entre elles d’un lien commun, l’Evangile pour loi suprême, la médiation substituée à la guerre, cette pensée religieuse est-elle une pensée pratique ? Cette idée sainte est-elle idée réalisable ?… Moi, je réponds avec vous, je réponds sans hésiter, je réponds : oui !… La loi du monde n’est pas et ne peut pas être distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n’est pas la guerre, c’est la paix… Nous aimer ! Dans cette œuvre immense de la pacification, c’est la meilleure manière d’aimer Dieu. Car Dieu le veut, ce but sublime ! ». Après des développements lyriques consacrés au progrès, à la science et à l’industrie qui vont entraîner, grâce aux gigantesques travaux désormais permis, « l’extinction de la misère au-dedans (et) l’extinction de la guerre au dehors »,Hugo lance un appel à la fraternité des peuples. L’idée d’une Fédération européenne a les faveurs d’une partie des révolutionnaires de 1848 32 ; l’avocat et journaliste Visinet n’a-t-il pas lancé, lors d’un banquet tenu à Rouen en décembre 1847, la formule « Etats-Unis d’Europe » 33 ?

Pourtant le « printemps des peuples », tant salué en 1848, n’est déjà plus aussi radieux durant l’été 1849, alors que l’armée russe entre en Hongrie et que les révoltes italiennes sont réprimées. L’été de la Paix semble encore loin… Cela n’empêche pas les congressistes de voter des décisions marquées par l’utopie.

En fait s’il y eut unanimité sur les principes, ce fut le désaccord quant aux modalités d’application. Les membres du congrès s’entendirent pour affirmer quatre principes : l’arbitrage, le désarmement, l’existence d’un « congrès des nations » et la condamnation des emprunts à finalité militaire. Dans son compte rendu, JosephGarnier décrit l’enthousiasme qui s’empare des présents lors des divers votes, notamment lors de la résolution concernant l’arbitrage : « La paix pouvant seule garantie les intérêts moraux et matériels des peuples, le devoir de tous les gouvernements est de soumettre à un arbitrage les différends qui s’élèvent entre eux et de respecter les décisions des arbitres qu’ils auront choisis » 34. Mais cette déclaration de principe évite de poser la question des moyens et des modalités de l’arbitrage souhaité ; or, sans ces précisions, la décision relève du vœu pieux. De même à propos du désarmement, demandé « par une mesure générale et simultanée », et pour la constitution d’une « cour suprême à laquelle seraient soumises toutes les questions qui touchent aux droits et aux devoirs réciproques des nations ». Emile deGirardin voudrait que la France donne l’exemple en renonçant la première à son armée, dont l’entretien coûte trop cher ; les bénéfices de l’opération devant ensuite entraîner les autres Etats à imiter cette mesure. Si Francisque Bouvet lui-même exprima des réserves, certains assurent, pour toute réponse, faire confiance à l’opinion, qui finira par entraîner les gouvernements. En fait les libre-échangistes sont plus préoccupés par les avantages économiques induits par l’absence de guerre et la réduction des crédits militaires que par l’idéal pacifiste ; et cette fracture, sensible durant les débats, inquiète certains participants.

Les réactions de la presse furent souvent sévères, au mieux sceptiques. SeulsLa Presse, journal d’Emile deGirardin,L’EvénementetLe Journal des Economistesréservèrent un accueil chaleureux aux décisions du congrès 35, la présence de nombreux économistes au congrès garantissant les faveurs de leur journal. Par contreLes DébatsetLe Constitutionneldénoncent irréalisme et excentricité.L’Universn’est pas plus aimable, se félicitant même de la fin du congrès, qui évitera à ces hommes de paix d’en venir aux mains ! La presse de gauche tient des propos parfois très durs commeLa Tribune des peuples,qui condamneune paix qui ne profiterait qu’aux « bourreaux des peuples et aux exploiteurs du prolétariat », car « c’est la guerre que les peuples appellent de tous leurs vœux ; c’est par elle seule qu’ils espèrent leur délivrance » 36. Quant au journal satiriqueLe Charivari, il se gausse de ces originaux qui se retrouvent dans ces congrès.Cobden et Emile deGirardin sont présentés dans ses numéros de septembre 1849 comme des illuminés ou des irresponsables, notamment lorsqu’ils proposent le désarmement. Des caricatures montrent notamment les souverains étrangers remerciantGirardin pour son idée de réduction de l’armée française… ou des militaires réduits à l’inactivité reconvertis en vendeurs de journaux à la criée…Cham etDaumier donnent libre cours à leur verve !

Enfin si le gouvernement français accorde une attention polie à la manifestation, le ministre des Affaires étrangères offrant une réception et celui des Finances un dîner, le président de la République, s’il reçoit bien une délégation conduite par VictorHugo, se borne à répondre que la situation présente ne permet pas la mise en chantier immédiate des réformes demandées. L’Europe est en effet en ébullition en ce milieu du XIXe siècle et des bruits de guerre se font entendre un peu partout.

En 1850 un quatrième congrès se tient à Francfort, à l’endroit même où avaient siégé deux ans plus tôt leVorparlamentpuis les représentants des divers Etats allemands 37. Les Anglais sont encore une fois les plus nombreux, 250 sur environ 600 personnes qui fréquentent les réunions. Les Allemands ne fournissent que 80 participants, alors que le congrès se tient pourtant chez eux.Cobden, Emile deGirardin, le pasteurCoquerel, JosephGarnier font le voyage de Francfort ;Bastiat et Say se bornent, quant à eux, à envoyer une lettre d’adhésion. Une nouvelle fois on réaffirme l’attachement à l’arbitrage, au désarmement, à une autorité chargée de dire le droit international.

Cependant le courant pacifiste s’essouffle, même si en1851un congrès se réunit à Londres. C’est la seconde fois que la capitale britannique accueille semblable manifestation, au moment où elle abrite une Exposition universelle. Cette coïncidence est soulignée parLe Journal des Economistes, qui y voit un heureux présage. A nouveau on débat des mêmes thèmes et on vote les mêmes résolutions, en soulignant la bonne entente des délégués britanniques et français, ainsi que le lien entre champ politique et champ économique. Mais le refus d’aborder les problèmes d’actualité entraîne celui d’envisager la question des sanctions et de la limitation de souveraineté, qu’implique la soumission à une juridiction internationale.

Par suite de dissensions et faute de déboucher sur des solutions qui ne soient pas que des projets teintés d’utopie, le congrès de Londres n’est suivi d’aucune autre réunion. En fait la grande diversité des partisans de la paix ne facilite pas l’entente entre eux.

La réflexion ne cesse pas pour autant.Le Journal des Economistescontinue à servir de tribune aux défenseurs de la paix, même si le discours se répète quelque peu. En fait, c’est le retour des guerres, en dépit de la promesse deNapoléon III proclamant « l’Empire c’est la paix », qui suscite l’apparition d’un nouveau pacifisme.

Le pacifisme « républicain » suscité par l’opposition àNapoléon III

C’est donc dans un autre contexte que le pacifisme rebondit dans les années 1860, surtout à partir de 1866 et de la défaite de l’Autriche à Sadowa face à la Prusse, dont la puissance militaire et la volonté de jouer un rôle en Europe s’affichent désormais, notamment au printemps 1867, lorsqueNapoléon III tente de rattacher le Luxembourg à la France et que la crainte d’une guerre renaît.

Frédéric Passy fonde, en mai 1867, la Ligue internationale et permanente de la Paix

Cette dernière initiative de l’empereur réactive les réseaux pacifistes et suscite notamment l’inquiétude de l’économiste FrédéricPassy qui, au plus fort de la crise entre la France et la Prusse et alors que la guerre menace, publie dansLe Tempsdu 26 avril un vibrant plaidoyer en faveur de la paix et se lance dans une active campagne avec le pasteur Martin-Paschoud 38et le saint-simonien Gustaved’Eichtal, habitué des groupes pacifistes. L’opinion publique s’émeut, quelques manifestations ont lieu et, surtout, le gouvernement britannique propose ses bons offices. La guerre est écartée. Fort de la notoriété que lui a value son intervention, FrédéricPassy fonde, le 21 mai 1867, la Ligue internationale et permanente de la Paix. Appartenant à une vieille famille d’origine normande 39, FrédéricPassy, né en 1822, et dont l’oncle Hippolyte fut ministre de Louis-Philippe puis de Louis-Napoléon avant 1851, commença par fréquenter la faculté de droit et s’inscrire au barreau, avant de se consacrer à l’étude de l’économie et de découvrir les milieux pacifistes. Libéral, très influencé par les économistes anglais notammentCobden, et lié par ses oncles et cousins au monde politique orléaniste et à l’Institut, candidat malheureux d’opposition à diverses élections sous le Second Empire, il publie plusieurs livres, afin de défendre ses idées, et donne de nombreuses conférences 40.

La nouvelle ligue souhaite rassembler « tous les hommes de bonne volonté » pour s’opposer à la guerre, « contradiction même de toutes les tendances de la civilisation », autour de quelques « grands principes de respect mutuel qui doivent être désormais la charte commune du genre humain » 41. Parmi les adhérents, à côté de MichelChevalier, du maire de Mulhouse, Dolfus, de pacifistes belges comme Visschers déjà engagé dans les congrès des années 1840, on trouve un oratorien, le P. AlphonseGratry 42ou encore les deux abbés Perraud, car la ligue professe le respect des Eglises.

Mais cette ligue suscite les réserves de pacifistes politiquement plus engagés à gauche, de ceux qui n’ont pas oublié l’aide décisive de l’armée au coup d’Etat du 2 décembre 1851. Le pacifisme de ces derniers, que l’on peut qualifier de « républicain » et fortement teinté d’antimilitarisme 43, se manifeste dans l’opposition à la loi Niel qui devait en 1868 réorganiser l’armée, soutien du régime, ou lors des élections de 1869.

D’autres pacifistes, très opposés àNapoléon III, fondent à Genève, en 1867, la Ligue internationale pour la Paix et la Liberté

Alors que, inquiet des faiblesses de l’armée française face aux ambitions de la Prusse en Europe après sa victoire sur l’Autriche,Napoléon III veut la réorganiser et met en chantier une nouvelle loi militaire confiée au ministre de la Guerre, le maréchal Niel, l’opposition s’en empare. Les discussions durent, en effet, dix-huit mois et sont largement utilisées par les opposants à l’Empire, qui s’appuient sur une opinion publique « affamée de paix », comme l’écrit le procureur général de Nancy en 1866. Les républicains présentent cette loi comme une menace pour toute la vie économique, l’agriculture, l’industrie, le commerce. Le Corps législatif retentit de proclamations pacifistes. Jules Favre demande que la France donne l’exemple du désarmement. Allain-Targé s’écrie : « Désarmez la France, mais préalablement proclamez la République. Vous verrez le contrecoup… Ce sera l’unité allemande sans doute, mais l’unité fédérale, démocratique et pacifique » 44. En cas d’attaque le courage individuel et une levée en masse suffiraient, estiment-ils, à vaincre l’ennemi. Isolé, l’empereur se résigne à largement édulcorer sa loi. En l’occurrence la gauche a certes souhaité contrarier la politique deNapoléon III, mais elle agit aussi par conviction, car elle « ne croyait pas aux armées permanentes : elle estimait qu’en cas de nécessité, il suffisait de faire appel à la nation, comme sous la Révolution » 45.

En 1869, lors des élections, les opposants reprennent les mêmes arguments. Ainsi le programme, connu sous le nom de « programme de Belleville », rédigé par le comité républicain de ce quartier populaire de l’Est parisien où se présente LéonGambetta 46, réclame, outre la séparation des Eglises et de l’Etat, la liberté intégrale de presse et de réunion ou encore l’élection des fonctionnaires, « la suppression des armées permanentes, cause de ruine pour les finances et les affaires de la nation, source de haines entre les peuples et de défiance à l’intérieur » 47.

Mais c’est chez certains républicains exilés à l’étranger après le coup d’Etat de 1851, que naît l’idée de réunir de nouveaux congrès de la Paix, alors que la tension internationale est grande après Sadowa et, surtout, la crise occasionnée par les projets deNapoléon III concernant le Luxembourg 48. S’y ajoute aussi la foi en un progrès scientifique censé résoudre tous les problèmes de la société et donc capable d’éradiquer la guerre. C’est dans l’entourage d’EdgarQuinet, inquiet de l’évolution politique en Allemagne 49alors qu’il est installé à Genève où il a obtenu une chaire de philosophie,que s’élabore le projet d’un congrès pacifiste.

Un article de Mangin, publié le 5 mai 1867 par le journal républicainLe Phare de la Loire,lance la proposition de réunir un congrès qu’organiseraient les Amis de la Paix, à l’imitation de ceux qui s’étaient tenus dans les années 1848-1851. L’idée est très bien accueillie par VictorHugo, Louis Blanc ou les chefs de l’opposition républicaine au Corps législatif ; toutefois certains émigrés français refusent leur adhésion, tels Ledru-Rollin ou Barbès.

Un manifeste du 11 juin 1867, repris par la presse le 4 juillet, déclare que « l’établissement et le maintien de la paix générale étaient au premier rang des devoirs et des intérêts des nations » et que « ce but ne pouvait être atteint que par la confédération des peuples ». Pour faire aboutir ces vues, il propose une réunion ouverte à « tous les amis de la démocratie » à Genève, dans un pays neutre situé au cœur de l’Europe et où la législation concernant les réunions est très libérale 50. Ce texte lie paix et démocratie, paix et liberté. Le congrès se présente comme les « Assises de la démocratie européenne » et prend comme deviseSi vis pacem, para libertatem(Si tu veux la paix, prépare la liberté). Des tracts sont distribués en Suisse, en Belgique, en Grande-Bretagne, en Allemagne. Parmi les signataires, on relève les noms de l’ouvrier Albert, qui s’était signalé en 1848, EdgarQuinet, VictorHugo, Hippolyte Carnot, Jules Favre, Jules Simon, FerdinandBuisson au tout début de sa carrière politique 51, Camille Pelletan, CharlesLemonnier, Louis Blanc, Jules Vallès, Elie et Elisée Reclus 52… Un comité s’est chargé de préparer un congrès articulé autour de quatre points : étudier les raisons et les conséquences des guerres survenues depuis 1792, fixer les modalités de déclaration de guerre et de rétablissement de la paix, définir les moyens de rendre la guerre « de moins en moins facile » et la paix de « plus en plus sûre », enfin fonder une ligue démocratique de la paix et de la liberté 53. Reste à faire admettre ce programme par les autorités genevoises.

La cheville ouvrière de ce congrès allait être un proscrit français lui aussi installé en Suisse, JulesBarni, professeur agrégé et spécialiste de philosophie allemande, particulièrement de Kant dont il traduit les œuvres en français. Après avoir tenté en 1848 une carrière politique à Amiens, où il était né en 1818, il manifeste son opposition au coup d’Etat du 2 décembre et est exclu de l’Université pour avoir refusé de prêter serment à l’empereur. Après avoir vécu de cours particuliers, il s’exile à Genève où il trouve un poste à l’université54. C’est là qu’il va se consacrer à la propagande pacifiste, se montrant très favorable à une reprise des congrès de la Paix, alors que depuis une dizaine d’années les guerres se succédaient en Europe. Les autorités genevoises sont cependant inquiètes et hésitent à se compromettre aux yeux des autres Etats. JamesFazy, président de la section des sciences politiques de l’Académie de Genève, estime pourtant possible de discuter de l’idée de désarmement, afin que « tous les Etats soient comme la Suisse, armés pour la défense et non pour l’attaque », même s’il entrevoit bien les éventuelles difficultés 55.

Jules Barni, l’organisateur du congrès de Genève en 1867

La volonté des organisateurs d’ouvrir le congrès à toutes les tendances de la gauche, et notamment à l’Association internationale des Travailleurs, née trois ans plus tôt à Londres 56, qui tient son propre congrès à Genève les premiers jours de septembre 1867, entraîne une incontestable hétérogénéité de l’assistance, avec la présence de personnalités souvent exubérantes, voire bien peu pacifiques, comme le révolutionnaire russeBakounine 57. On s’est interrogé sur l’éventuelle présence de femmes : peuvent-elles participer au congrès ? Devant l’opposition de certains, on choisit une solution quelque peu embarrassée : on accepte « les adhésions féminines », mais en prenant soin de ne rien décider quant à leur possibilité de prendre la parole ; tout au plus décide-t-on que « si quelqu’une se présentait à la tribune, elle ne serait pas repoussée… » 58 !

Si l’on en croit lesAnnales du congrès,près de 6 000 personnes se seraient inscrites 59, dont 1006 Français, 1 609 Allemands et près de 3 000 Suisses 60. La question de la paix est posée d’une autre manière ; pour la première fois, comme le note FerdinandBuisson, on affirme que « la guerre est le produit de tout un état social, intellectuel et moral » 61, liant l’avènement de la paix à une transformation indispensable de la société.

Mais cette nouvelle façon d’appréhender la paix est éclipsée par l’ambiance tumultueuse des réunions. A côté de républicains français très modérés dans leurs propos commeQuinet ou JulesFerry, les anarchistes russes et surtout GiuseppeGaribaldi 62, à qui l’on a offert la présidence d’honneur du congrès, prononcent des discours enflammés. Ce dernier, après être arrivé en retard par suite des nombreuses manifestations de sympathie et ovations organisées sur son passage, se fait particulièrement remarquer, le 9 septembre, par un discours au ton violemment belliqueux et anticlérical se terminant par une série de huit propositions :

« 1- Toutes les nations sont sœurs.

2- La guerre entre elles est impossible.

3- Toutes les querelles qui surgiront entre les nations devront être jugées par un congrès.

4- Les membres du Congrès seront nommés par les sociétés démocratiques des peuples.

5- Chaque peuple aura un droit de vote au Congrès, quel que soit le nombre de ses membres.

6- Le pape, étant la plus nocive des sectes [sic], est déclaré déchu.

7- La religion de Dieu est adoptée par le Congrès et chacun de ses membres s’oblige à la propager. J’entends par religion de Dieu la religion de la vérité et de la raison.

8- Suppléer le sacerdoce des révélations et de l’ignorance par le sacerdoce de la science et de l’intelligence » 63.

Une telle proclamation ne fait pas l’unanimité des membres du congrès, tant s’en faut, et surtout fait scandale en ville lors de sa publication par la presse helvète ; d’autant que Garibaldi n’a cessé de répéter pendant tout son séjour qu’il fallait détruire la papauté, source pour lui de tous les maux. La Suisse radicale déplore l’ambiance surexcitée des discussions : « Tout Genève proteste contre l’usage qui a été fait de la liberté de la tribune dans le congrès dit de la paix. Les excentricités qu’on y a proférées nous ont étonnés à juste titre. D’où cette fausse direction est-elle venue ? Il faut bien le dire, de l’impulsion donnée à cette grande manifestation par une petite coterie parisienne, qui se déclare seule pure… Ce sont les plus malhabiles défenseurs et promoteurs de leurs propres idées… » 64. L’évêque de Genève, Mgr Mermillod, condamne également le congrès en termes très durs. Dans le compte rendu qu’il publie, Charles Lemonnier dénonce tout à la fois les « conciliabules protestants », « les sacristies catholiques » ainsi que « les banquiers et les capitalistes » 65.

La séance du 10 septembre, si l’on en croit le rapport adressé à Rouher, est « une suite ininterrompue de déclamations de mauvais goût contre toutes les institutions politiques et religieuses… Catilinaire de M. Goegg 66contre la prêtrise avec des phrases comme celle-ci : « Garibaldi, c’est le Christ ; le Christ a démoli la religion des faussaires,Garibaldi démolit les faussaires de la religion… » 67. Le lendemain 11 septembre la salle des séances est envahie par une foule de Genevois, venus avec l’intention d’empêcher les discussions. Des coups sont échangés 68. Le congrès a semé le désordre en Suisse et suscité de vives polémiques. D’ailleurs la dernière séance se déroule dans un tel désordre que le programme ne peut être respecté et lesAnnalespublient les interventions qui avaient été prévues avec ce commentaire sibyllin : « Pièces qui auraient du être lues ou mentionnées au commencement de la quatrième séance, si l’ouverture en avait pu être régulièrement faite »…

Frédéric Passy, à l’origine de la Ligue internationale et permanente de la Paix, est l’objet de nombreuses critiques et dénoncé comme rival et « agent orléaniste » ; quant à la vente de sonJournal de la Ligue de la Paix, elle déclenche la fureur des soutiens deGaribaldi 69. L’observateur chargé de renseigner le ministre Rouher ne manque pas d’opposer la Ligue de Passy, au « caractère réellement pacifique », aux « agitateurs et révolutionnaires » désireux de « constituer une société redoutable pour les pouvoirs existants… [avec JulesBarni] réfugié bien connu pour son exaltation ». MaisBarni est bien dépassé parGaribaldi !

Auguste Blanqui, peu suspect de sympathies à l’égard du pape ou deNapoléon III, fait du flamboyant Italien le responsable « du fiasco complet et de la déconfiture ridicule du congrès de la paix » : « Garibaldi a fait là un pas de clerc. C’est un grand enfant. Quelle idée d’aller souffleter la papauté dans une ville comme Genève, quand la moitié de la population est catholique fanatique ! Bref, les pauvres orateurs sont repartis plus vite qu’ils n’étaient venus etGaribaldi a donné le signal de la déroute… » 70. Même son propre camp est gêné par ses paroles jugées inutilement agressives.

C’est pourtantGaribaldi qui devient président d’honneur de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, créée à l’issue de ces débats houleux. Avant de se séparer, les congressistes constituent également un bureau international présidé par le Suisse PierreJolissaint 71, tandis que JulesBarni en devient le vice-président. Une revue est lancée,Les Etats-Unis d’Europe. Et on prévoit de se retrouver chaque année dans une ville suisse, la confédération helvétique fournissant de nombreuses recrues au pacifisme.

Très vite la vie de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté se révèle difficile, ponctuée de crises, car les différents membres, s’ils sont bien sûr favorables à la sauvegarde de la paix, sont le plus souvent en désaccord sur les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir, et mêlent perspectives pacifistes et projets politiques. Libéraux, radicaux et socialistes s’opposent sur de nombreux points. Si, par exemple tous sont d’accord pour transformer la société, certains, pour y parvenir, prônent des réformes, d’autres la révolution. Dans un long article paru dansLes Etats-Unis d’Europedes 19 et 26 avril 1868,FerdinandBuisson, appartenant à l’aile modérée, appelle à « l’abolition de la guerre par l’instruction », car « instruire le peuple, c’est rendre impossible, dans un avenir prochain, la guerre au-dehors comme la tyrannie au-dedans » ; pour ce faire, il souhaiterait que la Ligue devienne « aussi une sorte de société internationale pour l’organisation universelle de l’éducation démocratique ». Tel n’est pas l’avis de la fraction anarchiste emmenée parBakounine, pour qui seule la violence permettrait de renverser la vieille société. Quant à l’Internationale, qui est fondée quasiment en même temps que la Ligue, elle estime que cette dernière est inutile et ne peut que lui faire de la concurrence, aussi invite-elle ses membres « à se faire recevoir dans l’une ou l’autre section de l’Internationale » 72.

Un second congrès se tient à Berne en septembre 1868, d’autres suivent à Lausanne en 1869 et Bâle en 1870

Le congrès suivant, tenu à Berne en septembre 1868, donne bien du souci à JulesBarni, tant la cohabitation de personnalités si différentes est difficile à gérer. On y discute de la disparition des armées permanentes, de la séparation des Eglises et de l’Etat, de l’étude du principe fédératif. Moins spectaculaire que le précédent, ce congrès ne réunit qu’une centaine de personnes, car ne furent admises que celles d’accord avec les principes du programme proposé. Mais cette précaution ne suffit pourtant pas à garantir des débats paisibles ; et les divergences sont telles lorsqu’est lancée la question de la « lutte des classes » que l’aile gauche, avecBakounine et Elisée Reclus, quitte la séance 73.

En 1869 la réunion de la Ligue se tient à Lausanne. Après avoir tiré les conclusions du précédent congrès, JulesBarni souhaite pouvoir jeter les bases d’une organisation fédérale de l’Europe et rechercher les moyens susceptibles de faire disparaître tout antagonisme social entre les citoyens 74.

Après concertation, le comité central de la Ligue et le comité local de Lausanne offrent la présidence d’honneur à VictorHugo 75, qui s’était inscrit comme simple adhérent.Hugo accepte avec empressement cette invitation, et la presse d’opposition àNapoléon III publie sa réponse dans laquelle, outre son accord, il dresse un sévère réquisitoire contre les despotismes responsables des guerres : « l’art des despotes, c’est de dédoubler le peuple en armée. Eterniser l’armée, c’est éterniser le despotisme » conclut-il 76.

Le congrès débute le 14 septembre devant une assistance plus nombreuse qu’à Berne. JulesFerry est présent, FerdinandBuisson y passe une journée ; tandis que Jules Simon, à défaut de venir, adresse une lettre de soutien à Barni.Les séances sont animées mais paisibles, par suite du départ des éléments les plus agités. Peu à peu les intentions se précisent et la Ligue veut substituer au règne de la force celui du droit et donc élaborer un droit international. Dans ce but, Barnidéfend l’idée d’une association républicaine des peuples de l’Europe 77sur le modèle de la confédération helvétique, proposant de réfléchir à la façon dont les diverses nationalités pourraient se fondre dans une confédération, tout en gardant leur identité. Certaines questions d’actualité s’invitent au programme, comme la « question d’Orient » ou le problème de la Pologne. Les « misères du prolétariat » sont aussi évoquées, lorsque la ligue évoque la vie économique ; mais dans ces domaines les avis divergent. Barni,pour sa part, repousse le collectivisme susceptible, selon lui, de favoriser l’installation d’un régime autoritaire. Les conclusions du congrès sont donc souvent en demi-teinte. Si la constitution d’un gouvernement républicain fédératif, avec lois votées directement par le peuple et enseignement gratuit et obligatoire pour les deux sexes, est admise, l’accord est plus difficile quand il s’agit de mesures économiques. Ainsi lorsque certains souhaitent un impôt sur le revenu et la disparition des impôts indirects, ces idées sont repoussées par les républicains modérés, taxés de trop grande timidité par la minorité socialiste du congrès.

Cependant Barniest satisfait, il estime la Ligue bien implantée désormais, même si son journal,Les Etats-Unis d’Europe,qu’il souhaiterait publier dans plusieurs langues,connaît des problèmes, et s’il est difficile de se développer dans certains Etats, où il est impossible de créer un comité national. La fragilité de la situation internationale inquiète aussi Jules Barni,qui invite les participants à préparer l’avenir : « hâtons-nous pendant que nous pouvons nous recueillir dans un calme, que les événements peuvent emporter demain ».

Paroles prémonitoires, car lorsque se réunit le congrès suivant à Bâle, le 24 juillet 1870, la France a déclaré la guerre à la Prusse quelques jours plus tôt. « C’est le cœur navré, que j’ouvre ce congrès » dit Barni,avant de résumer les causes de ce conflit 78à une rivalité entre souverains, alors que « c’est l’argent du peuple qui paiera les charges, c’est le sang de leurs enfants qui va couler, c’est lui qui aura à subir les ravages, la misère, les désastres qui forment le hideux cortège de la guerre ». Les termes de cette intervention sont repris par les congressistes, avant de se séparer, dans un « Appel aux Peuples » destiné plus spécialement aux Allemands et aux Français. Au lendemain du 4 septembre, le comité central de la Ligue publie un dernier manifeste, rédigé par Jules Barni,insistant sur les responsabilités deNapoléon III et invitant le peuple allemand à arrêter la guerre, puisque désormais la République est proclamée en France. Si ce raisonnement est dans la droite ligne des discours pacifistes antérieurs, il se fracasse sur la réalité de la guerre franco-allemande. Le monde rêvé des pacifistes ne correspond guère à l’état de l’Europe qu’ils ont mal apprécié ou ignoré ; ils vont en faire l’amère expérience.

La guerre de 1870 bouscule tous les projets pacifistes

La guerre franco-allemande de 1870 a, en effet, balayé les espoirs des pacifistes ; car, très vite, cette guerre devient non une guerre entre souverains mais une « guerre de la nation », avec même des réminiscences de Valmy et des guerres de la Révolution 79. Pourtant certains pacifistes ont espéré convaincre les Allemands d’arrêter la guerre, une fois la chute de l’Empire obtenue. La proclamation de la République en France n’est-elle pas annonciatrice de la paix générale ? Cette perspective, à laquelle certains s’accrochent, n’est évidemment pas celle de Berlin.

Fort de la renommée acquise lors de la crise luxembourgeoise trois ans plus tôt, Frédéric Passytente de rééditer l’opération menée avec l’aide du journalLe Temps.Il publie une lettre au roi de Prusse intitulée « Arrêtez-vous ! ». Mais cette véhémente intervention, si tant est qu’elle fut connue de Bismarck, ne réussit pas à ébranler les projets berlinois, d’autant plus que l’Angleterre, faute de moyens militaires et d’appuis sur le continent, ne bouge pas. Quant à la Russie et l’Autriche-Hongrie, elles sont plus préoccupées par la situation dans les Balkans que par une éventuelle défaite française.

De leur côté le peintre GustaveCourbet et VictorHugo, obnubilés par leurs combats passés, lancent des appels désespérés à ceux qu’ils imaginaient être leurs amis. La méconnaissance de la situation internationale et des forces en présence en France et en Allemagne rendent ces initiatives bien dérisoires. Vouées à l’échec, elles attestent de la fragilité des mouvements pacifistes.

Courbet, nouvellement élu président de la Fédération des artistes, adresse une lettre aux artistes allemands : « J’ai vécu avec vous par la pensée pendant vingt-deux ans, et vous avez forcé mes sympathies et mon respect… Quand nous nous rencontrions à Francfort et à Munich, je constatais nos tendances communes. Ainsi que moi, en demandant la liberté pour l’Art, vous réclamiez la liberté des peuples. Au milieu de vous, je me croyais dans mon pays, chez mes frères ; nous trinquions alors à la France et à l’avènement de la République européenne ; à Munich encore, l’an dernier, vous juriez par les plus terribles serments de ne point inféoder à la Prusse. Aujourd’hui, vous êtes tous enrégimentés dans les bandes de Bismarck… Vous… les élus de l’intelligence… on vous prendrait pour des maraudeurs nocturnes, venus sans vergogne à la face du monde entier détrousser Paris. » 80La déception deCourbet est à la mesure des illusions qu’il avait pu nourrir. La réalité de la société allemande lui est totalement étrangère, tout comme celle des véritables décideurs de Berlin. On reste confondu devant la proposition qu’il fait dans une seconde lettre ouverte, fin octobre 1870 : « Une idée. Tenez : laissez-nous vos canons Krupp, nous les fondrons avec les nôtres ensemble ; le dernier canon, gueule en l’air, coiffé du bonnet phrygien, planté sur un piédestal acculé sur trois boulets, et ce monument colossal, que nous érigerons ensemble sur la place Vendôme, sera votre colonne, à vous et à nous, la colonne des peuples, la colonne de l’Allemagne et de la France à jamais fédérées ». L’image est belle et le symbole séduisant. Mais qui dispose des canons Krupp ? Naïveté ou provocation d’artiste ?

De son côté VictorHugo, rentré en France dès la proclamation de la République, rédige le 9 septembre un vibrant appel à la paix adressé aux Allemands, qui font le siège de Paris :

« Allemands, celui qui vous parle est un ami.

Il y a trois ans à l’époque de l’Exposition de 1867, du fond de l’exil, je vous souhaitais la bienvenue dans votre ville.

Quelle ville ?

Paris

Car Paris ne nous appartient pas qu’à nous seuls. Paris est à vous autant qu’à nous. Berlin, Vienne, Dresde, Munich, Stuttgard [sic] sont vos capitales, Paris est votre centre. C’est à Paris que l’on sent vivre l’Europe. Paris est la ville des villes. Paris est la ville des hommes. Il y a eu Athènes, il y a eu Rome, il y a Paris…

Aujourd’hui, vous y revenez.

Comment ?

En frères, comme il y a trois ans ?

Non, en ennemis.

Pourquoi ? Quel est ce malentendu sinistre ?

Deux nations ont fait l’Europe. Ces deux nations sont la France et l’Allemagne… Aujourd’hui cette Europe, que l’Allemagne a construite par son expansion et la France par son rayonnement, l’Allemagne veut la défaire… L’Allemagne déferait l’Europe en humiliant la France ?… Pourquoi cette invasion ?… Cette guerre, est-ce qu’elle vient de nous ?

C’est l’Empire qui l’a voulue… Il est mort. C’est bien. Nous n’avons rien de commun avec ce cadavre. Il est le passé, nous sommes l’avenir. Il est la haine. Nous sommes la sympathie. Il est la trahison. Nous sommes la loyauté… Nous sommes la République française ; nous avons pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. Nous écrivons sur notre drapeau : Etats-Unis d’Europe…

Si vous voulez nous attaquer dans cette ville auguste confiée en quelque sorte par l’Europe à la France, si vous donniez l’assaut à Paris, nous nous défendrons jusqu’à la dernière extrémité, nous lutterons de toutes nos forces contre vous… mais nous continuerons d’être vos frères, et vos blessés, savez-vous où nous les mettrons ? Dans le palais de la nation. Nous assignons d’avance pour hôpitaux aux blessés prussiens les Tuileries… Vous seriez la barbarie décapitant la Civilisation ! Non, non, non ! Savez-vous ce que serait pour vous cette victoire ? Ce serait le déshonneur !… Sous vos bombes et vos mitrailles, [Paris] se défendra. Quant à moi, vieillard, j’y serai sans armes. Il me convient d’être avec les peuples qui meurent, je vous plains d’être avec les rois qui tuent » 81.

Ce long texte de deux pages traduit en allemand, An die Deutschen, est lâché par ballon sur les positions des armées allemandes entourant Paris. Faut-il préciser qu’il n’eut aucun écho ? Victor Hugo pensait-il vraiment que son manifeste bouleverserait les soldats allemands, qui, pour la plupart, ignoraient tout de lui ? Sa longueur en dissuade déjà la lecture. Son style grandiloquent n’a guère de chance de séduire ceux qui se risqueraient à le lire. L’armée allemande n’est pas composée d’intellectuels habitués des congrès de la Paix. Victor Hugo se trompe manifestement de cible. Enfin, présenter Paris comme la capitale de la civilisation (surtout en comparant la ville à Berlin, Dresde ou Munich…) n’est pas non plus très habile, lorsqu’on s’adresse à des Allemands que l’on souhaite gagner à sa cause. On saisit bien, en cette occasion, l’incapacité des membres des groupes pacifistes à appréhender les forces qui commandent, à un moment donné, les relations internationales.

EdgarQuinet, rentré lui aussi d’exil après la proclamation de la République, nourrit les mêmes illusions en ce 9 septembre dans une lettre qu’il adresse à ses « chers compatriotes » : vouloir investir Paris, « c’est prétendre investir la civilisation elle-même… Qu’avons-nous à craindre, l’humanité entière est avec nous… C’est un gage de victoire ». Si les Etats voisins sont effectivement inquiets de voir la Prusse occuper une place de plus en plus importante en Europe, force est de constater qu’aucun ne vole au secours de la France.

Les socialistes de l’Association internationale des Travailleurs tentent également de s’adresser aux « travailleurs allemands » comme le fait la section de Marseille :

« Frères d’Allemagne,

Est-ce lorsque le gouvernement de nos vœux vient d’être organisé ? Est-ce lorsque les travailleurs vont pouvoir réaliser leur émancipation par la garantie des libertés qui vont renaître ?… Est-ce lorsque la République est proclamée en France, que vous voudrez arrêter la marche de la civilisation par une guerre fratricide. Non, vous ne le voudrez pas… L’honneur de votre parole, votre serment vous ordonnent de regagner vos frontières. Vous le ferez, c’est notre espoir. Mais si pour vous, comme pour l’homme de Décembre, le serment n’était qu’un vain mot, sachez que les travailleurs seront les premiers à vous combattre et à verser leur sang pour vous vaincre, car ils vous vaincront. Oui, ils vous vaincront parce qu’ils ont avec eux la justice et une force immense que leur donne le sacrifice de leur vie. »

Cet appel n’a pas plus d’écho que les précédents. Et lorsque le comité central de la Ligue pour la Paix et la Liberté rédige un dernier manifeste après la chute deNapoléon III, indiquant que la « guerre a changé de face », et demande à l’Allemagne de « ne pas intenter à l’indépendance du peuple français et à l’intégrité de son territoire » en invoquant une nouvelle fois la proclamation de la République, les journaux allemands tournent cet appel en dérision 82.

Mais pour Jules Barni,comme pour beaucoup de ses amis, il n’est plus question de parler de paix tant que l’Allemagne occupera une part du territoire français. Barni sedémet de ses fonctions de président de la Ligue 83, regagne Amiens et entreprend la lutte en compagnie des républicains désormais au pouvoir 84. DerrièreGambetta 85, bien des pacifistes se retrouvent alors à la pointe de la guerre à outrance engagée contre les « hordes teutonnes », afin de sauver la patrie des droits de l’Homme et de la Liberté. « Où sont les hommes de 93 ? » demande Barni, enappelant au souvenir de la Révolution 86. Sa volonté d’instaurer la paix ne l’empêche pas, en effet, d’être patriote. D’ailleurs, « l’éclatement du conflit avec la Prusse, la certitude d’une menace directe sur la nation, réfractent, à la manière d’un prisme d’une grande netteté, la réalité et la profondeur du sentiment national français à la fin du Second Empire. Bien avant la IIIe République… » 87. La gauche abandonne l’antimilitarisme et reprend le « grand mythe jacobin » de la « patrie en danger » 88.

La haine de l’Allemand et particulièrement du « Prussien » submerge la société française. Les Allemands ne sont pas entrés en guerre simplement pour chasser l’empereurNapoléon III et n’ont pas davantage envie de négocier avec les nouveaux dirigeants. La défaite totale des armées françaises est leur seul but et doit leur permettre de s’imposer en Europe. L’appel deCourbet aux intellectuels allemands, pas plus que les motions des socialistes français à leurs camarades sociaux-démocrates allemands, ou le long tract rédigé dans leur langue par VictorHugo et dispersé au-dessus des soldats allemands, n’ont suscité le moindre écho chez l’adversaire.

La cuisante défaite et le traité de Francfort imposé par Bismarck suscitent en France un fort courant nationaliste et un désir de revanche, à l’opposé des idées pacifistes. Frédéric Passyessaie dès 1872 de reprendre son combat pour l’établissement d’une paix stable, mais il connaît bien des difficultés et doit transformer sa ligue « internationale » en Société française des Amis de la Paix. Même à gauche, on ne songe plus à supprimer l’armée. Certes patriotisme n’est pas bellicisme, mais il faudra attendre la fin des années 1880 pour voir véritablement se manifester à nouveau des groupes pacifistes.

Chapitre 2 Multiplication des groupes pacifistes à partir des années 1880

Le centenaire de la Révolution, célébré avec pompe, est l’occasion de nombreuses réunions à Paris, et ces rencontres sont favorables à la relance de l’idée de Paix. Des délégations étrangères apportent leur appui aux démarches relancées par Frédéric Passy. Les liens avec les pacifistes britanniques, belges ou suisses sont également un encouragement, notamment en ce qui concerne le développement d’un pacifisme « juridique », tendant à appliquer le droit aux relations entre les Etats, comme il préside à celles entre les individus. Les efforts de la baronne autrichienne Bertha von Suttner trouvent également un écho en France. La place de la papauté dans les relations internationales s’accroît aussi après l’élection en 1878 du pape Léon XIII, très désireux d’affirmer la présence de l’Eglise. L’essor du socialisme et du syndicalisme, enfin, dans le dernier tiers du XIXe siècle ouvre aussi de nouvelles perspectives au pacifisme. Au tournant du siècle, une première organisation internationale chargée de régler pacifiquement les conflits est mise au point à l’occasion de deux conférences tenues à La Haye, sans toutefois jouer un rôle dans les diverses guerres qui éclatent en plusieurs endroits du globe.

Le « pacifisme juridique »

L’association La Paix par le Droit

En 1887, un tout jeune homme âgé d’à peine dix-huit ans, Jean-Jules Prudhommeaux 89, fonde à Nîmes, avec d’autres lycéens de sa classe de philosophie appartenant à la bourgeoisie huguenote de la ville, l’Association des jeunes Amis de la Paix, qui se transforma, à l’instigation du pasteur Charles Babut, en Association de la Paix par le Droit 90, avec pour président l’économiste déjà très connu Charles Gide 91. Ce dernier, né en 1847, appartient, lui aussi, à une famille protestante du Midi ; après de brillantes études de droit, une thèse sur «le droit d’association en matière religieuse » puis l’agrégation, il est nommé professeur d’économie politique à l’université de Bordeaux en 1874, avant d’arriver à Montpellier en 1880 92. Il y participe à la fondation de « l’école de Nîmes », mouvement coopératif français, et à celle de « l’association protestante pour l’étude pratique des questions sociales », créée également à Nîmes. Pour ces jeunes membres de la Paix par le Droit, un tel parrainage est prestigieux. Même si leur Association se veut non-confessionnelle, eux-mêmes sont cependant marqués par leurs origines protestantes.

Ils se rapprochent également de Frédéric Passy, qui avait transformé en 1872 sa Ligue internationale et permanente de la Paix 93 en Société française des Amis de la Paix, avant de changer une nouvelle fois son nom, en 1892, en Société française pour l’arbitrage entre les nations, où milite également le professeur Charles Richet, physiologiste et membre de l’Institut 94. La Paix par le Droit réclame la création d’un tribunal international pour régler les différends entre les pays et, dès 1893, souhaite une « société des nations ». La revue La Paix par le Droit