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Réflexion sur le journalisme de guerre et ses implications.
L'histoire du journalisme de guerre offre des exemples exceptionnels de courage et d'excellence, d'erreurs et de dérives aussi. Ce livre dépasse le portrait des "baroudeurs de l'info" pour soulever les grandes questions auxquelles ceux-ci ne peuvent se soustraire : comment conserver son indépendance alors que tout pousse au parti paris ? Comment gérer la peur et les risques ? Comment dire l'horreur ? Comment oser aller à contre-courant de l'actualité, pour prévenir des nuages qui s'accumulent, couvrir les "conflits oubliés" du bout du monde et revenir sur les guerres passées ?
Découvrez un ouvrage qui, allant au-delà du portrait de "baroudeurs de l'info", soulève les grandes questions auxquelles les journalistes de guerre ne peuvent se soustraire !
EXTRAIT
Quelques-uns, cependant, ont choisi de tout simplement dire la vérité. Lors de la guerre de Crimée (1853-56), l’envoyé spécial du Times, William Howard Russell, refusa d’encenser les généraux qui exposaient leurs propres troupes à des dangers insensés et les condamnaient à des conditions de vie infâme. « En portant à la connaissance de la nation britannique la souffrance de ces troupes, William Russell sauva les rescapés de ces grands bataillons que nous avions débarqués en septembre », s’exclama Sir Evelyn Wood, un éminent officier de sa Gracieuse Majesté. Son rédacteur en chef, John Thadeus Delane, membre éminent de l’establishment, l’appuya sans réserve et rédigea un des éditoriaux les plus fameux de l’histoire du journalisme de guerre : « L’armée la plus noble partie de nos rivages a été sacrifiée à la gabegie la plus grossière, écrivit-il. L’incompétence, la léthargie, la morgue aristocratique, la perversité et la stupidité règnent. Le Commandant en chef et son staff ont survécu sur les hauteurs de Sébastopol, ils ont été décorés, anoblis, dûment cités dépêche après dépêche, et ils rentrent chez eux pour jouir de pensions et d’honneurs au milieu des os de 50 000 soldats britanniques. »
Lors de la Première Guerre mondiale, la grande presse choisit massivement le camp des généraux et elle se gagna l’hostilité des soldats parce qu’elle mentait sur la réalité de la guerre. La naissance de la « presse de tranchée », dont le fameux Canard enchaîné, s’explique aussi par ce rejet d’une presse aux ordres, qui présentait un tableau embelli de la guerre et célébrait la grandeur des gradés arrogants qui envoyaient les poilus à la boucherie. « Au fil des mois, se creusa un fossé croissant entre soldats et arrière, entre informations publiées et réalité, écrit l’historien Bernard Cahier. La presse le payera très cher après la guerre. »
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Paul Marthoz est journaliste, chroniqueur au Soir, professeur invité de journalisme international à l'Université de Louvain, auteur de nombreux ouvrages sur le journalisme international, dont Objectif Bastogne. Sur les traces des reporters de guerre américains. Il a été directeur européen de l'information de Human Rights Watch et correspondant en Europe du Committee to Protect Journalists. Il a couvert l'Amérique centrale en guerre, le Pérou du Sentier lumineux, la Colombie des narcos et pris part à des missions lors des années de plomb en Algérie, en Afrique du Sud et en Turquie.
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Seitenzahl: 405
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Ce livre n’aurait pu être possible sans le soin que lui ont apporté mes éditeurs Marc Schmitz, Danièle Fayer-Stern et Benjamin Vokar (du GRIP) et Laure Delacroix (Mardaga).
Je tiens aussi à vivement remercier Anne-Marie Impe, ma compagne et complice, pour sa patience au cours de mes années de tribulations dans les livres et archives et pour ses conseils avisés.
PREFACE
Pierre HAZAN1
Il y a 2 400 ans, Platon disait déjà l’impossibilité d’appréhender entièrement la réalité. Celle-ci est toujours une imparfaite reconstruction basée sur une perception subjective. Dans le mythe de la caverne, le philosophe grec décrit des hommes enchaînés dans une demeure souterraine qui ne voient que des ombres projetées sur les murs par un feu qui se trouve derrière eux. Dans quelle mesure ces ombres renvoient-elles un reflet déformé de la réalité ? Si la projection de ces ombres était sciemment manipulée, les nommerait-on des fake news dans le langage contemporain ? Comment rester fidèle à l’idée de témoignage, dont l’étymologie remonte au mot latin testĭmōnĭum, et qui indique la recherche de la preuve et de la vérité dans le vocable de la justice romaine ?
Le métier de journaliste a toujours été ardu : comment relater un fait au plus près sachant que l’on est pris dans le chaudron des événements, sans la distance historique qui donne le recul et la vision d’ensemble ? Cette difficulté est exacerbée dans le journalisme de guerre. L’adage le dit : la vérité est la première victime de la guerre. Est-il possible de maintenir une juste distance, lorsque l’horreur se déroule sous nos yeux, que des vies sont brutalement massacrées ici et maintenant, que les passions des belligérants se déchaînent tout comme leurs appareils de propagande ? Le journaliste doit pourtant porter témoignage, alors qu’il est lui-même traversé par des émotions. Comment faire en sorte que les ombres de la caverne chères à Platon soient le moins manipulées possible ? Tel est le défi des correspondants de guerre.
C’est le grand mérite de Jean-Paul Marthoz de s’être fait l’historien de cette étrange cohorte d’individus qui vont là où d’autres cherchent à fuir, au péril de leur vie. Depuis William Howard Russell, le premier journaliste qui couvrit la guerre de Crimée (1854-1856), Jean-Paul Marthoz décrit les multiples déclinaisons que recouvre le terme de correspondant de guerre. Car l’espèce est multiple : correspondants attitrés des grands journaux, reporters freelance, journalistes citoyens, reporters soldats travaillant pour les forces armées, journalistes locaux et fixeurs, ces deux dernières catégories exposant aussi leur famille à la possible vindicte des belligérants.
Ces quinze dernières années, plus d’un millier de journalistes ont été tués dans l’exercice de leur profession, en Syrie, au Mexique, en Irak, en Afghanistan et ailleurs, et des dizaines d’autres pris en otage. C’est par leur travail et ceux qui continuent à le mener que, par procuration, des populations respirent l’air de la guerre, non comme un exercice de voyeurisme, mais comme une nécessité de faire sens de la violence du monde. John Donne (1572-1631) faisait déjà remarquer que « Nul homme n’est une île. Tout homme est un morceau du continent, une partie de l’ensemble ». Se fermer à l’altérité, aussi tragique puisse-t-elle être, c’est se couper de ses frères humains. C’est pour cela que les photos de Capa, les écrits d’Hemingway et de tant d’autres rapportés des points chauds de la planète nous touchent : au-delà des enjeux géopolitiques, nous approchons des passions brûlantes de l’homme, de sa folie destructrice, mais aussi parfois du sublime lorsque le courage, la solidarité et la générosité s’expriment dans des moments tragiques. L’homme apparaît alors, souvent terrifiant et quelques fois magnifique dans sa nudité.
Il faut lire le livre de Jean-Paul Marthoz, car l’auteur, lui-même journaliste, est dénué de toute complaisance et décrit avec une précision chirurgicale les innombrables écueils et pièges auxquels les correspondants de guerre sont confrontés : comment maintenir une autonomie de pensée face aux pressions multiples qui s’exercent, au souci de conserver l’accès à des sources d’information privilégiées ? Exercice d’autant plus compliqué dans « la guerre contre le terrorisme », lorsque les journalistes occidentaux sont assimilés ‒ qu’ils le veuillent ou non ‒ à un camp. Du reste, peut-on être neutre ? Que veut dire la neutralité lorsque des populations sont agressées, déportées, jetées sur les routes de l’exil ? Sur quelle ligne de crête les journalistes doivent-ils se tenir sans verser ni dans le patriotisme, ni dans une fascination aveugle des sans-culottes du XXIe siècle, ni dans aucun autre camp, si ce n’est de tendre vers l’objectivité comme ligne d’horizon ?
L’affaire est bien complexe, ainsi que le souligne Jean-Paul Marthoz. Car de quel point de vue écrit-on ? Déterminer sa position, c’est déterminer le cadre et le hors-cadre, ce qui sera dit et ce qui sera tu, faute de place ou faute d’intérêt. Choisir de couvrir une tragédie plutôt qu’une autre, la Somalie dans les années 1990 plutôt que le Soudan. À violence égale, le conflit israélo-palestinien fera toujours plus parler de lui que des affrontements armés en Afrique. Ce n’est pas seulement le « théorème » de la mort kilométrique, qui veut qu’une tragédie prenne une résonance moindre en fonction de son éloignement du public occidental. C’est aussi le poids symbolique et les enjeux géopolitiques qui sont associés à telle ou telle région qui expliquent l’importance de la couverture médiatique de certains conflits et les guerres dites « oubliées ». Ne cherchons ici nulle hypothétique démocratie égalitaire dans la couverture des hostilités.
Couvrir une guerre, c’est aussi choisir de la décrire vue du haut par les stratèges et les diplomates ou, au contraire, de la raconter à hauteur de soldats ou de guérilleros dans le sang, la jungle ou la boue ; ou encore, de donner à la lire dans le regard de ses victimes civiles, des femmes objets de violences sexuelles, d’enfants jetés sur les routes de l’exil, telle cette photographie du corps d’un petit garçon de trois ans, Alan Kurdi, échoué sur une plage de Turquie après s’être noyé en Méditerranée qui émut ‒ brièvement ‒ l’opinion occidentale en septembre 2015.
Il y a un nombre infini de récits de la souffrance que l’homme inflige à son prochain. Reste intacte, cruciale, incontournable, la responsabilité du témoignage. Rarement, mais cela s’est produit, toutes les lignes éthiques ont été violées et le journalisme s’est fait alors l’auxiliaire actif du crime de masse. Rappelons-nous la journaliste de Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), Valérie Bemeriki, ainsi que ses confrères, qui appelaient quotidiennement les « vrais Rwandais » (les Hutu) à tuer les « cancrelats » (les Tutsi). Si les journalistes de RTLM furent la honte de la profession en participant activement à la machine d’extermination, ils furent heureusement l’exception et non la règle. A contrario, leur dérive a démontré la nécessité impérative de fournir à des sociétés en guerre ou en post-conflit une information crédible, indépendante et vérifiée, suscitant, par exemple, la création de la Fondation Hirondelle, une ONG basée en Suisse, qui soutient les médias indépendants dans ces situations de conflit.
En fait, pour la plupart des correspondants de guerre, il y a le mince espoir que dire la guerre contribue à en combattre les pires excès. Car les journalistes veulent croire ‒ et nous avec eux ‒ que l’immense majorité des criminels de guerre ont horreur de la lumière des médias. Et donc, dire le drame revient à le dénoncer. C’est convaincus du risque d’exposer publiquement leurs forfaits que les concepteurs nazis du génocide des Juifs utilisèrent des euphémismes (la « Solution finale ») pour parler de l’extermination, et que les Khmers rouges scellèrent hermétiquement leurs frontières avant d’anéantir leur propre peuple. Seymour Hersh a déchiré ce voile de silence lorsqu’il dénonça en 1968 le massacre de My Lai commis par des soldats américains ; en 1992, Roy Gutman fit de même lorsqu’il publia les premiers articles sur les infâmes camps bosno-serbes.
Tant d’autres journalistes documentèrent et dénoncèrent des atrocités, à l’image de l’Irakienne Sahar Issa qui reçut le prix du courage en 2007 par l’International Women’s Media Foundation, affirmant : « Pourquoi est-ce que je continue ? Parce que je suis fatiguée de constater que la perte d’une vie humaine dans mon pays n’en est pas une aux yeux du monde. »
« […] je suis fatiguée de constater que la perte d’une vie humaine dans mon pays n’en est pas une aux yeux du monde. »
Si la guerre est aussi vieille que l’humanité, ses formes évoluent. Prenons la mesure du changement : durant la Première Guerre mondiale, plus de 80 % des pertes provenaient des soldats morts au front. Cent ans plus tard, le ratio est inversé : dans la plupart des confits, ce sont les civils qui meurent quatre fois plus que les combattants. La principale raison tient au fait que l’immense majorité des conflits contemporains sont des conflits internes. Les populations sont devenues, davantage que par le passé, des objectifs de guerre, comme en témoignent les sinistres campagnes de « nettoyage ethnique ». Raconter la guerre, c’est dès lors aussi raconter le malheur de ces populations. C’est là où le travail des organisations des droits de l’homme telles que Human Rights Watch rejoint celui des journalistes, en portant le regard sur ces innombrables et anonymes victimes, coupables simplement d’être nées à un moment et en un lieu particulier.
Ces récits de guerre ont aussi provoqué en réaction le développement de la justice pénale internationale dans l’après-Guerre froide. Avec l’espoir que juger les criminels de guerre tient non seulement d’une nécessité morale, mais contribue aussi à la prévention de nouveaux massacres. L’information sur les atrocités est dès lors devenue un enjeu politique encore plus crucial qu’elle ne l’était dans le passé. Désigner le pouvoir coupable, c’est le criminaliser devant le tribunal de l’opinion publique et préparer le terrain pour que les tribunaux internationaux instruisent ces crimes. Face à cette judiciarisation des relations internationales, les journalistes sont partagés : doivent-ils témoigner, au risque de sortir de leur rôle, en devenant le bras de l’accusation ? Ou s’y refuser pour ne pas compromettre leur image d’indépendance, comme Jonathan Randal du Washington Post le fit, au risque d’être poursuivi par la justice internationale ?
Reste le fait majeur : les belligérants considèrent l’information comme l’un des champs de bataille. Quitte à mener une politique de mensonge pour faire prévaloir leur narratif plutôt qu’un autre. Bien entendu, cela n’est pas nouveau, mais a pris une ampleur inédite grâce aux nouvelles technologies. Rappelons les massacres dans la forêt de Katyn en Pologne d’avril et de mai 1940 que les autorités soviétiques imputèrent aux nazis alors qu’ils en étaient les auteurs. Cette guerre de l’information s’est encore aiguisée avec la professionnalisation des outils de communication et de désinformation. Pensons aux soi-disant « armes de destruction massive » qui justifièrent l’intervention armée des États-Unis contre l’Irak en 2003. Cette infoguerre a franchi un cap supplémentaire avec le développement des réseaux sociaux au cours de cette dernière décennie.
Si les formes de la guerre évoluent, l’économie des médias s’est, elle, encore plus radicalement transformée. De nouvelles opportunités, notamment dues aux développements de la technologie, ont impacté la couverture des conflits. La miniaturisation des appareils, la chute vertigineuse de leurs coûts, l’instantanéité de la transmission sur les réseaux sociaux ont révolutionné l’écosystème médiatique. Chacun de nous est devenu un prosumer, soit un producteur et un consommateur d’informations. Cela est vrai dans les conflits, où chacun peut filmer, voire documenter la guerre avec son smartphone. Le 27 août 2018, un article paru dans le New York Times titrait « Capturing their genocide on their cellphones »2, expliquant que les Rohingyas ont filmé le génocide dont ils étaient victimes, permettant de nourrir par leurs preuves le dossier du procureur de la Cour pénale internationale. Dans notre univers de prosumer où chacun peut écrire, filmer et accéder au public sur le Net, il y a la nécessité pour les correspondants de guerre d’apporter une plus-value, à la fois en termes de vérification d’informations, de contextualisation et de mise en perspective.
Mais les défis sont de taille. Citons-en les principaux : les nouvelles technologies de l’information ont détruit le modèle économique de la presse écrite. La publicité s’est largement reportée ailleurs, alors que le public s’est habitué à une information gratuite. Des centaines de quotidiens de par le monde ont fermé ces vingt dernières années, tandis que ceux qui subsistent ont limité leur couverture internationale au coût élevé et ne déclenchant guère de réflexe d’achat. Parallèlement, grâce aux réseaux sociaux, la circulation des informations n’a jamais été aussi dense. Cette double évolution a transformé le rapport de force entre des médias de plus en plus fragiles et le pouvoir politique.
D’où la volonté de maints pouvoirs de tirer profit des réseaux sociaux, de brouiller les lignes, de noyer les internautes que nous sommes tous devenus dans une déferlante de news vraies et fausses jusqu’à saturation, de s’en prendre avec virulence aux médias qui leur résistent, d’affirmer qu’il existe des « faits alternatifs », que « la vérité n’est pas la vérité »3 comme l’a affirmé ‒ sans rire ! ‒ l’avocat du président américain, de mener des guerres hybrides où la désinformation joue un rôle clef, de recourir aux bots et aux fermes à clics, de gonfler des pseudo-nouvelles et des rumeurs en achetant des quantités de faux likes, de faire encore la part belle aux théories du complot. Il ne s’agit pas ici d’être nostalgique de l’ancienne censure qui existe encore lorsque tel ou tel gouvernement se décide à fermer médias et réseaux sociaux, mais de constater l’ampleur des défis actuels liés aux différentes formes de cyberguerre.
Nous voyons du reste comment des amorces de réponse se mettent en place. Les médias développent le fact-checking ; à l’heure où ces lignes sont écrites, le gouvernement français planche sur un texte de loi visant à limiter la diffusion des fake news en période électorale ; frappés par des scandales à répétition, les géants du Net poussés par les opinions publiques et les pouvoirs publics ont commencé à fermer en 2018 des comptes et des centaines de pages pour limiter la propagation de fausses informations.
Jamais une presse indépendante n’a été aussi indispensable. Sans une information libre et pluraliste, la démocratie ne peut exister. Tel est l’enjeu.
1. Pendant une quinzaine d’années, Pierre Hazan a couvert pour Libération et Le Temps les opérations de maintien de la paix de l’ONU. Il travaille au Centre pour le dialogue humanitaire et est professeur de journalisme international à l’Université de Neuchâtel.
2. Matthew F. Smith, « Capturing their genocide on their cellphones », New York Times, 27 août 2018.
3. Melissa Gomez, « Giuliani Says ‘Truth Isn’t Truth’ in Defense of Trump’s Legal Strateg y », New York Times, 19 août 2018.
« C’est le meilleur rhum du Salvador… » Une nuit douce, étoilée, flottait au-dessus de l’hôtel Camino Real. Nous étions assis à côté de la piscine, étrangement, dangereusement détendus. Quelques heures plus tôt, à l’aéroport international de San Salvador, des hommes en armes, la tête recouverte d’un balaclava (cagoule), nous avaient « récupérés » à l’intérieur de l’avion et accompagnés vers des voitures blindées. Durant le trajet, l’un d’eux, un conseiller américain, nous avait dispensé un cours de sécurité express. « Ne sortez pas seuls de l’hôtel. Prévenez-nous quand vous quittez votre chambre. »
« Welcome in San Salvador », nous avait dit le portier de l’hôtel, en prenant nos bagages. Deux dollars de pourboire prestement glissés dans sa paume ouverte, c’était peu cher payer pour le spectacle qui s’annonçait…
« Sans doute pas aussi bon que le rhum cubain, mais idéologiquement plus droit. » Arturo, un Cubano-Américain attaché au service international de la confédération syndicale américaine AFL-CIO, esquissa un sourire en soulevant la bouteille. Le gargouillis du versement de l’alcool dans mon jus de tamarin couvrit la première détonation. Les autres explosions ne m’inquiétèrent pas trop non plus. Un feu d’artifice ? Une fête de mariage ?
Il est difficile de changer, immédiatement, en urgence, de logiciel, surtout lorsque la fatigue du voyage et le confort d’un hôtel cinq étoiles se combinent pour faire baisser la garde. « Les premiers jours dans une zone de guerre sont toujours les plus dangereux. La connaissance assure une sécurité relative »4, note le sage Martin Bell, vétéran de la BBC. Une main d’acier me souleva de ma chaise. « Back to your room », m’ordonna, surgi de je ne sais où, un des gardes du corps qui nous avaient accueillis à l’aéroport. Au loin, des éclairs furtifs, comme des flammèches de briquets dans un festival de musique, striaient les collines. Plus près de nous, des armes ripostaient. Des gardes armés couraient dans les couloirs. Quelques minutes plus tard, des hélicoptères apparurent au-dessus de l’hôtel et se mirent à tirer en direction des feux follets dans les collines. « Mais qu’est-ce que je fais ici ? », s’exclama une journaliste mexicaine, piégée elle aussi au sixième étage du Camino Real.
Je ne me suis jamais considéré comme un correspondant de guerre, même si, en tant que journaliste international, je me suis retrouvé à plusieurs reprises dans des situations de conflit, de répression et d’émeutes. À chaque fois, en 1984 au Nicaragua pendant la guerre de la « Contra », en 1989 au Pérou et en Colombie lors des guerres de la drogue, en 1993 en Algérie au moment de la sale guerre, en Turquie en 2013 sur la place Taksim noyée de gaz lacrymogène, je me suis posé cette même question : qu’est-ce que je fais ici ?
« Chaque fois que vous voyez des centaines de milliers de personnes raisonnables essayer de quitter un endroit et une petite poignée de fous s’évertuer à y aller, vous savez que ces derniers sont des reporters », observait déjà dans les années 1930 H. R. Knickerbocker, célèbre correspondant de la chaîne de journaux américains Hearst. Des fous ?
Qui sont ces personnages qui, lorsque le canon tonne, saisissent leur grab bag5, comme on dit à CNN, et foncent vers là où ça explose ? Certains, au sein des forces armées, en particulier les conscrits, n’en finissent pas de s’étonner de la présence de ces reporters dans un enfer dont ils voudraient, eux, s’échapper. « Vous êtes vraiment volontaires pour venir ici ? », s’étonnait un fantassin américain, cité par Michael Herr, auteur du livre culte Dispatches (Putain de mort en français) sur la guerre du Viêt Nam. Certains en concluaient que « ces gars en avaient », comme le notait le correspondant du magazine Esquire, mais d’autres « nous détestaient, de la manière dont on déteste un fou irrécupérable qui se place dans de pareilles circonstances, alors qu’il a le choix, un fou qui n’a pas plus besoin de sa vie que de jouer avec »6.
Certains ont choisi de caricaturer la correspondance de guerre. Evelyn Waugh, évidemment, dont le livre Scoop paru en 1938, reste un best-seller et une lecture obligatoire pour tous les hacks7 anglo-saxons. Satire féroce des mœurs de Fleet Street, l’ancienne rue de la presse à Londres, Evelyn Waugh, qui couvrit la seconde guerre italo-abyssinienne pour le Daily Mail (1935-1938), embarque ses lecteurs dans une aventure loufoque dans la corne de l’Afrique, aux côtés de l’envoyé spécial du Daily Beast. Du grand art qui dénotait une connaissance intime d’un métier depuis toujours controversé.
Quelques journalistes cultivent cette image de personnages excentriques, à l’instar de P. J. O’Rourke, le Trouble Tourist, comme il s’était lui-même baptisé. Collaborateur du magazine américain Rolling Stone, il est l’auteur de Give War a Chance et de Holidays in Hell, ballades déjantées dans les hellholes (les trous à rats) de la planète en guerre. « C’est marrant d’aller voir des insurrections, des stupidités, des crises politiques, des troubles et d’autres folies humaines », clamait-il. Son Noël au Salvador de décembre 1985 renverse toutes les tables de la Loi de la correspondance de guerre. « Je pensais que le Salvador était une jungle, il n’en est rien, écrivait-il. Ce pays offre les paysages du nord de la Californie et le climat du sud de la Californie, et en plus, à mon grand soulagement, on n’y trouve pas de Californiens… »8
Qui sont-ils, ces « fous » qui courent à contre-courant ? Charognards ou bons Samaritains ? « Je suis agacé par le fait que, depuis quelques années, le reporter de guerre se met en scène. Il est devenu héros et sujet de l’histoire. Je trouve ça indécent. Le rôle du journaliste, c’est d’être un intermédiaire »9, notait Jean Hatzfeld, qui couvrit l’ex-Yougoslavie et le Rwanda. Le public, lui, hésite. Quand il voit des images d’horreur captées par des caméras de voyeurs, il les condamne ou les maudit. Mais il est subjugué, séduit, quand le correspondant ou la correspondante de guerre apparaît sur l’écran du téléviseur, le visage casqué, le buste protégé par un gilet pare-balles, avec en arrière-fond des volutes de fumée sombre ou une nuit déchirée par les éclats de bombes.
« Depuis quelques années, le reporter de guerre se met en scène. Il est devenu héros et sujet de l’histoire. »
Les historiens du journalisme de guerre ne sont pas très tendres à l’égard de la tribu. Les deux livres les plus connus, Le correspondant de guerre, de l’Australien Phillip Knightley, et Dying for the Truth, du Britannique Paul Moorcraft, contiennent assez d’exemples, de mauvais exemples, pour s’en détourner et persifler. De leur côté, les « critiques médias » les plus radicaux ciblent brutalement la profession, au gré de leurs a priori idéologiques, pour illustrer à quel point la presse distille des média-mensonges, suit servilement les pouvoirs ou, au contraire, trahit la patrie et insulte ses héros. Et pourtant, tout au long de l’histoire de la correspondance de guerre, des journalistes se sont distingués par leur courage, leur modestie et leur rigueur, par leur immense talent aussi à « dire » et à montrer la guerre.
Le statut spécial du correspondant de guerre est lié à la nature même du sujet qu’il couvre. Aux émotions que la guerre suscite, aux euphories qu’elle crée, aux drames qu’elle provoque. La proximité du fracas des batailles, les risques de blessures ou de mort, dessinent un profil exceptionnel dans l’imaginaire populaire. Le correspondant de guerre n’a rien à voir avec le présentateur cravaté du JT ou le chroniqueur diplomatique compassé. Il appartient à une caste différente ‒ supérieure, diront certains ‒, au contact des grandes questions existentielles, surtout s’il couvre des conflits dans lesquels son propre pays est engagé, voire même joue sa survie.
Son travail a aussi des conséquences plus lourdes, car il peut déterminer, en partie, le sort d’un pays, l’état de l’opinion ou le comportement de son armée. Comment ne pas accorder un statut particulier à Edward Murrow, informant pour CBS News sur le bombardement de Londres par la Luftwaffe en 1940 et faisant vibrer une Amérique pourtant largement réticente à s’engager dans la guerre aux côtés de l’Angleterre ? Comment ne pas conférer une place particulière à Neil Sheehan, l’un des correspondants du New York Times au Viêt Nam, qui non seulement refléta par ses reportages de terrain l’impasse de l’engagement militaire américain, mais fut aussi celui qui « révéla » les dossiers du Pentagone, l’un des moments les plus décisifs de la guerre, l’un des plus légendaires aussi de l’histoire du journalisme et de ses rapports avec le pouvoir ? Comment ne pas mettre sur un piédestal Javier Valdez Cardenas, le directeur de l’hebdomadaire Riodoce à Culiacan au Mexique, assassiné le 15 mai 2017, parce qu’il dérangeait les cartels de la drogue ?
Il y a des héros et des héroïnes dans cette forme de journalisme. Comme Gilles Caron, photographe vedette de l’agence Gamma, dont les photos époustouflantes de la guerre des Six Jours en Israël/Palestine en 1967, de la colline 875 au Viêt Nam, de la sécession du Biafra en 1968, de Mai 68 à Paris ou des « troubles » en Irlande du Nord en 1969, trônent au Panthéon du journalisme. « Il a vingt-huit ans, les cheveux blonds, les yeux bleus, un charme étonnant. Ce beau gosse aux faux airs de Steve McQueen va incarner ce que seront les grands de ce métier, les vrais photojournalistes »10, écrit Hubert Henrotte. Il disparut au Cambodge en 1970, à 60 km de Phnom Penh, dans une zone contrôlée par les Khmers rouges. Il avait trente ans.
Comme Anna Politkovskaia, la journaliste russe assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou. Célébrée pour son opposition à Vladimir Poutine et à sa « verticale du pouvoir », elle fut aussi une extraordinaire correspondante de guerre en Tchétchénie. « Elle s’y était rendue un nombre incalculable de fois pour recueillir le témoignage des innocents piégés dans une lutte barbare entre des forces plus brutales les unes que les autres, notait Dunja Mijatovic, alors Représentante pour la liberté des médias de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Elle était révulsée par les exactions qu’elle considérait indignes de son pays, la Russie, qu’elle aimait tellement, et elle fit preuve d’autant de compassion pour les jeunes soldats russes que pour la souffrance des gens ordinaires de Tchétchénie. »11 Son beau visage triste est devenu le symbole d’un journalisme engagé en faveur de la vérité et de l’humanité.
« Les correspondants de guerre sont les yeux de l’Histoire, écrit Harold Evans. Ils sont nos yeux au cœur de l’Histoire. »12 L’ancien rédacteur en chef du Sunday Times au temps de sa splendeur, entre 1967 et 1981, cite lui aussi une longue série de journalistes qui ont marqué l’histoire du métier et du monde. William Howard Russell, du Times de Londres, qui, d’une colline surplombant Balaklava le 25 octobre 1854, nous décrit la fatidique charge de la cavalerie légère britannique fonçant droit dans la ligne de tir de l’artillerie russe ; ou encore Clare Hollingworth, du Daily Telegraph qui, le 31 août 1939, fut la première à annoncer l’invasion de la Pologne, le début de la Seconde Guerre mondiale, parce qu’elle était là, dans la zone frontalière, où elle avait vu les troupes nazies se concentrer avant l’assaut.
À cette liste anglo-saxonne, il faudrait ajouter de nombreux noms de l’univers francophone, d’Albert Londres, assistant en 1914 au bombardement de la cathédrale de Reims, à Rémy Ourdan, correspondant du journal Le Monde dans Sarajevo assiégée ; de Lucien Bodard qui bourlingua pour France Soir en Indochine à Josette Alia qui sillonna l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient pour Le Nouvel Observateur ; de Josy Dubié (RTBF) à Jean-Pierre Martin (RTL-TVI) ; d’Alain Lallemand (Le Soir) au photo-journaliste Bruno Stevens. Et plus récemment, de Franck Génauzeau à Samah Soula et Martine Laroche-Joubert, de France 2, couvrant les printemps et les hivers arabes. Il faudrait se souvenir de dizaines de journalistes d’autres pays souvent négligés par les historiens du métier : le soviétique Vassili Grossman bien sûr, le Polonais Ryszard Kapuściński, l’Uruguayen Eduardo Galeano, l’Hispano-Vénézuélien Ramón Lobo et tant d’autres.
Ils sont journalistes écrivains, photographes, cameramen, reporters de radio et de télévision, mais aussi « peintres de bataille », dans la grande tradition de Floyd Davis, illustrateur de guerre pour Life Magazine durant la Seconde Guerre mondiale, auteur de la fresque montrant les warcos13 de l’époque, Capa, Hemingway, Gellhorn au bar de l’hôtel Scribe à Paris. Ils sont aussi caricaturistes, comme Bill Mauldin du quotidien militaire Stars and Stripes, qui chronique cette même guerre au travers de ses deux personnages, les GI négligés et mal rasés, Willie et Joe. Ou encore, auteurs de BD-reportages, à l’instar de Joe Sacco qui couvre la Palestine ou Sarajevo, le crayon à la main.
Le journalisme de guerre est aussi une fable morale. « La plupart des journalistes ont un cadre moral. Ils essaient de le nier, mais ils ont un très fort cadre moral et un sens de l’indignation »14, confiait le journaliste américain John Dinges, l’auteur de l’une des enquêtes les plus fouillées sur l’opération Condor, la guerre de l’ombre menée par les dictatures militaires sud-américaines, lors des années 1970, contre leurs opposants qui se croyaient à l’abri dans leurs pays d’exil. « Vous n’allez pas couvrir un conflit comme si c’était un film d’horreur que vous allez voir pour le fun, confiait Terry McCarthy, un ancien du quotidien londonien The Independent et de CBS News. Si on n’a pas pour objectif supérieur d’aider à comprendre et finalement à réduire ou empêcher la souffrance, alors je ne comprends pas pourquoi quelqu’un ferait ce métier. »15
Comme directeur européen de l’information de Human Rights Watch, j’ai eu souvent l’occasion de tester ce postulat. La plupart des journalistes qui m’appelaient pour obtenir des informations sur la guerre du Kosovo, les conflits en Afrique centrale ou les affrontements entre l’armée et la guérilla colombienne faisaient montre d’une grande sensibilité humaine, d’une attention réelle aux brutalités et aux barbaries qui touchaient les populations civiles. Certains d’entre eux étaient tellement frustrés de constater que leurs reportages ne contribuaient pas à changer les choses, qu’on leur donnait trop peu de place, qu’ils demandaient parfois s’il n’y avait pas « un job chez vous ».
Parmi ces correspondants de guerre, la compagne est souvent la désespérance. « C’est dur de constater que ce que l’on fait ne change rien, que cela ne contribue pas à changer la vie de ceux au sujet de qui on informe »16, regrettait le journaliste d’El País, Ramón Lobo. Après des années de reportage sur les violences dans la ville de Ciudad Juarez, la journaliste mexicaine Sandra Rodriguez Nieto n’était pas loin de baisser les bras : « Des années d’analyse et d’enquête et rien n’a changé et rien n’a été résolu »17, disait-elle. Un écho de la phrase tragique de Martha Gellhorn, qui couvrit la guerre civile espagnole et la Seconde Guerre mondiale : « Je pensais que tout ce que j’avais à faire pour vaincre l’injustice, c’était de la révéler. J’ai dû penser que l’opinion publique était une force solide, comme une tornade, toujours prête à souffler du côté des anges… [Mais] quelles que soient les révélations que vous faites, l’opinion publique reste très souvent complètement impassible. Elle ne veut pas souffler du côté des anges. »18
« Je pensais que tout ce que j’avais à faire pour vaincre l’injustice, c’était de la révéler. »
La correspondance de guerre, dans une certaine mesure, est une affaire de générations. Elle soude pendant quelques années des journalistes qui, le temps d’un conflit emblématique, apprennent tout du métier, de l’humanité, d’eux-mêmes. Il y a eu la génération de la guerre civile espagnole, avec les Hemingway, Capa, Gellhorn, Orwell. Il y a eu, en France, celle d’Indochine et d’Algérie, avec les Lucien Bodard, les Jean Lartéguy et les Robert Barrat. Le Viêt Nam a été pendant une dizaine d’années le creuset d’une autre génération, d’Olivier Todd (Le Nouvel Observateur) à Jacques Danois (RTL), de David Halberstam (New York Times) à Peter Osnos (Washington Post) avant que celle-ci passe le flambeau à ceux, Christopher Dickey (Washington Post) ou Stephen Kinzer (New York Times), qui se forgèrent en Amérique centrale. Et puis il y a eu Christophe de Ponfilly et Olivier Weber, en Afghanistan, qui, à leur tour, passèrent le relais aux journalistes Christiane Amanpour, Martin Bell, Rémy Ourdan, Roy Gutman, qui se définirent en Bosnie, avant celles et ceux, Rukmini Callimachi, Sara Daniel ou Jason Burke, qui couvrent, depuis le début du troisième millénaire, le monde arabo-musulman.
Malgré l’enchaînement des reportages dans des pays différents, en dépit de la porosité apparente entre les missions, chaque journaliste reste marqué intimement par un conflit particulier, surtout si celui-ci a duré longtemps et qu’il a fallu se battre contre l’accoutumance et la lassitude des rédactions en chef et de l’opinion publique. Dans Sarajevo, A Love Story, préface à un livre de photographies sur la guerre en Bosnie, Rémy Ourdan, du Monde, exprime superbement cet attachement personnel à un pays, à une population en guerre. « Stupéfiés par ce qu’ils voyaient, beaucoup de reporters restèrent pour vivre à Sarajevo, ou y revinrent fréquemment. Ils étaient devenus des Sarajéviens »19, écrit-il. Forgé dans les guerres d’Amérique centrale, dans les années 1970, quand personne ne s’intéressait à cette « terre de Balkans et de volcans », comme la définissait l’écrivain nicaraguayen Sergio Ramirez, je suis resté un « ancien » de San José, de Managua ou de Panama, tout heureux aujourd’hui encore de retrouver autour d’une bouteille de rhum Flor de Caña des collègues mexicains, espagnols, américains rencontrés lors de ces années de plomb.
La correspondance de guerre est aussi vieille que la guerre. Les historiens se régalent des « reportages » de Thucydide sur la guerre du Péloponnèse, d’Hérodote, de Xénophon ou de Jules César, qu’ils comparent, parfois, aux correspondants d’aujourd’hui. Certains témoignages, au fil des siècles, au fil de l’épée, ressemblent peu ou prou à des chroniques de guerre classiques. Jean Froissart, historien officiel de Philippa de Hainaut, épouse d’Édouard III d’Angleterre, et futur chanoine de l’abbaye de Chimay en Belgique, raconte la bataille de Crécy du 26 septembre 1346 comme l’aurait sans doute fait un correspondant de guerre « embarqué ». Certains voient même en lui le précurseur de l’écrivain-reporter.
Toutefois, comme le journalisme moderne, la correspondance de guerre est « officiellement » née au XIXe siècle. « Lors de la guerre de Crimée entre 1853 et 1856, avec William « Billy » Howard Russell, envoyé spécial du Times de Londres, ou avec ses confrères Edwin Lawrence Godkin, du London Daily News et G. L. Gruneisen du Morning Post », nous disent les historiens britanniques. « Lors de la guerre du Mexique, entre 1846 et 1848, avec les reporters du Times Picayune de La Nouvelle-Orléans, du New York Sun ou encore du Philadelphia North American », protestent les Américains. La première photo de guerre connue remonte d’ailleurs à ce conflit qui permit au jeune empire yankee de rafler un immense territoire de la Californie au Nouveau-Mexique. Elle montre des cavaliers américains dans la ville mexicaine de Saltillo en 1847. La profession, cependant, n’était pas encore bien définie, de nombreux correspondants faisaient partie de l’armée et participaient, les armes à la main, aux combats. Les principes essentiels, l’éthique de l’information, étaient souvent malmenés, sous les cahots de la fièvre patriotique, de la concurrence entre les journaux de la penny press (la presse à un sou) et de la tentation d’écrire n’importe quoi, tant l’opinion avait envie de savoir n’importe quoi.
Lors de son reportage en Crimée, William Howard Russell apporta une précision factuelle à un métier d’alchimiste de l’information. Il rompit également avec le chauvinisme et le suivisme guerriers. Son indépendance explique sans doute qu’il soit considéré comme le premier des correspondants de guerre, c’est-à-dire le premier « chroniqueur de batailles » qui faisait de la recherche de la vérité, et non du patriotisme, l’étoile du Nord du métier. Il était une exception.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, seuls quelques pays occidentaux ont eu massivement des « bottes sur le sol ». Des journalistes y ont conquis leurs titres de gloire, comme les Français Yves Courrière, Jean Lartéguy et Jean Daniel en Algérie, les Américains Michael Herr, Neil Sheehan, Peter Osnos et David Halberstam au Viêt Nam, ou encore le très British Max Hastings, en 1982, dans l’Atlantique Sud. Comme, plus récemment, Tim Hetherington, co-auteur avec Sebastian Junger du documentaire Restrepo sur la guerre en Afghanistan. La « guerre contre la terreur » a envoyé, de nouveau, des troupes et donc des reporters de leur pays outre-mer, de l’Irak au Mali.
Mais dans beaucoup de conflits de « l’après-guerre », les envoyés spéciaux de la presse internationale ont souvent été des « étrangers » au milieu des groupes armés qu’ils accompagnaient. Ils ont couvert des rébellions marxistes ou nationalistes, des affrontements ethniques ou religieux. Ils ont parfois choisi leur camp, celui qui correspondait à leur idéologie ou à leur identité. Mais ce n’était pas « leur guerre », celle qui déterminait le sort de leur communauté, de leur peuple, de leur nation, de leur État. Dans leurs témoignages du champ de bataille, on est loin, très loin, des attachements déchirants d’antan. Loin de Charles Péguy et de son lyrisme patriotique au début de la Grande Guerre. Loin de Homer Bigart, envoyé spécial du New York Herald Tribune, s’indignant de l’envoi insensé de milliers de fantassins américains, ses boys, ses compatriotes, à l’assaut des plages d’Anzio en Sicile, en 1944, directement sous le feu allemand.
Le terme de « reporter » aurait été utilisé pour la première fois en français par Stendhal en 1829 dans son carnet de voyages Promenades dans Rome. Stendhal ! La guerre est intimement liée à la littérature, et celle-ci a constamment pratiqué le va-et-vient avec le journalisme. Alexandre Dumas accompagna, à partir de 1860, les chemises rouges de Garibaldi, de la Sicile à Naples, lors de l’épopée de l’unification italienne.
Au siècle suivant, Joseph Kessel brilla comme l’un des journalistes écrivains les plus prolifiques, passant du grand reportage à l’écriture de romans à succès. Ernest Hemingway, l’un des géants littéraires et journalistiques du siècle dernier, puisa la trame de L’adieu aux armes dans ses expériences d’ambulancier lors de la Première Guerre mondiale. Il couronna ses bourlingues journalistiques dans la guerre civile espagnole par son roman Pour qui sonne le glas. Et il tira de ses reportages sur les combats en 1944 dans les forêts de Hürtgen et des Ardennes l’inspiration du très touchant Au-delà de la rivière et sous les arbres. George Orwell, avec Hommage à la Catalogne, Antoine de Saint-Exupéry, avec Terre des hommes, continuent à fasciner ceux qui, dans les écoles de journalisme, rêvent de poudre, de fracas et de gloire « qui les fera héros ».
La flamboyance de la profession lui a donné accès à tous les arts. Des journalistes de guerre ont inspiré des auteurs de bandes dessinées (Tintin, dans L’oreille cassée, ou Jeannette Pointu). Des correspondantes de guerre, Anne Nivat, auteure de Chienne de guerre, livre indispensable sur la Tchétchénie, ou Pascale Bourgaux, bourlingueuse de l’Afghanistan, sont même devenues des héroïnes de BD. Les journalistes de guerre ont aussi envahi les écrans dans Les forçats de la gloire, El Salvador, Under Fire, The Killing Fields (La Déchirure) ou encore Gernika. Des romanciers ont fait des reporters de guerre les héros de leurs intrigues, d’Un Américain bien tranquille de Graham Greene au Peintre des batailles d’Arturo Perez-Reverte.
Depuis la chute de Berlin en 1945, l’Europe occidentale n’a plus vécu intimement, tragiquement, personnellement, la guerre, la vraie, sur son propre sol. Le conflit en Irlande du Nord entre 1968 et 1998, pudiquement baptisé The Troubles, a sans aucun doute atteint à certains moments une telle intensité que les envoyés spéciaux à Belfast ou Londonderry se considéraient vraiment comme des correspondants de guerre. Mais seuls des attentats terroristes, produits de tensions internes, comme au Pays basque, ou importés des conflits du Moyen-Orient, comme le 11 mars 2004 à Madrid, le 7 juillet 2005 à Londres, le 13 novembre 2015 à Paris et le 22 mars 2016 à Bruxelles, sont venus rappeler l’horreur de la violence. Dès lors, l’opinion publique occidentale souffre, comme l’écrit Jean-Claude Guillebaud, d’un « analphabétisme à propos des mécanismes et des motivations de la guerre »20, qui complique le rôle des journalistes partis la couvrir. Car comment « dire » la guerre quand le public auquel sont destinés les reportages ne l’a jamais subie ? « Les citoyens, chez nous, ne comprennent plus ce qu’est un enfant mort violemment. Il faut réexpliquer ce que sont les guerres civiles. On n’a pas de point de repère »21, confiait Alain Lallemand (Le Soir).
Comment « dire » la guerre quand les correspondants n’ont pas de formation ni d’expérience militaires ? Raymond Bonner, avant de devenir correspondant du New York Times au Salvador dans les années 1980, avait fait partie des US Marines. Anthony Loyd, auteur d’un livre époustouflant, My War Gone By, I Miss It So, fut lui aussi soldat avant d’entrer en journalisme. Il a même le chic d’être le descendant de militaires prestigieux. Son arrière-grand-père maternel était le lieutenant-général Sir Adrian Carton de Wiart (1880-1963), un officier qui fut blessé onze fois ! Mais ils sont des exceptions au sein du « bang bang club »22 international.
De nombreux correspondants le sont par intermittence. Ils vont au feu pendant de très courtes périodes qui ne leur permettent pas toujours d’acquérir une réelle expérience de la guerre et de la culture militaire. « Cette année-là [en 1994], en été, tout le monde était en vacances et nous n’étions que quelques-uns à assurer la permanence du bureau, raconte Florence Aubenas, alors reporter au quotidien Libération. On manquait de monde, on m’a demandé si j’étais volontaire pour partir au Rwanda. Je n’avais alors jamais couvert de conflit… La plupart d’entre nous n’ont […] aucune idée de la vie en temps de guerre, comment ils vont réagir face à la peur, au danger, à la faim. On apprend les choses petit à petit, à reconnaître le bruit des armes, à se jeter par terre, à tenter d’évaluer les risques. »23
« On manquait de monde, on m’a demandé si j’étais volontaire pour partir au Rwanda. Je n’avais alors jamais couvert de conflit… »
Les envoyés spéciaux doivent aussi tout apprendre des normes et des pratiques qui cadrent le comportement militaire, les règles d’engagement en particulier qui, parfois, peuvent se retourner contre eux, lorsqu’ils sont dans la ligne de mire ou au milieu du champ de tir. Au mieux, ces « journalistes parachutistes » ont suivi une semaine de formation « aux missions dangereuses » organisées par des sociétés spécialisées, constituées le plus souvent d’anciens soldats des forces spéciales. Au pire, ils débarquent sans préparation. Ce qui les amène à prendre des risques insensés ou, au contraire, à s’embarquer au sein d’unités militaires auxquelles ils s’accrochent pour des raisons de sécurité, mais en perdant une grande part de leur distance critique et de leur autonomie. Ce qui les amène parfois aussi à faire montre de leur ignorance. « Si vous informez sur des soldats, ça aide d’avoir été soldat, écrit Martin Bell de la BBC. Les journalistes s’aliènent les soldats lorsqu’ils posent des questions idiotes qui montrent qu’ils ne connaissent pas la différence entre une brigade et un bataillon. »24 Ce journalisme amateur a transformé la couverture des conflits, en la faisant davantage dériver vers des formes de mises en scène des combats et de simplification des enjeux, quand elle ne devenait pas du « griotisme » au service des armées nationales ou alliées. Le manque d’aguerrissement crée, en effet, une forme aiguë de dépendance face aux politiques de communication militaires.
Plus fondamentalement encore, les correspondant de guerre néophytes doivent « apprendre la guerre ». « Le reportage de guerre est ce qu’il y a de plus prestigieux, mais c’est aussi ce qu’il y a de plus facile : dès que vous vous baissez, vous ramassez un sujet »25, constatait le journaliste français et ex-otage en Syrie, Nicolas Hénin. Le drame de la guerre offre des histoires et des témoignages immédiats qui se lovent facilement dans les formats conventionnels du journalisme. « Presque tout le monde peut trouver les mots pour une fusillade. On n’a pas besoin de grandes qualités journalistiques pour voir où sont les lignes de front et qui fait quoi à qui »26, confirmait Martin Bell. Mais cette « facilité » est aussi un leurre. L’ignorance du nouveau venu et sa découverte de l’excitation de la guerre ont un coût : elles débouchent trop souvent sur un traitement événementiel, superficiel, des conflits. Elles conduisent trop souvent à pratiquer un journalisme qui masque les raisons et les déraisons de la guerre. « Donner du sens, voir la guerre derrière la bataille et la forêt derrière les arbres, passer du “bang bang” au contexte politique et le faire non seulement rapidement mais presque instantanément, requiert des qualités d’un autre type »27, ajoutait Martin Bell.
Les correspondants de guerre évoluent depuis des années dans une sphère médiatique qui a radicalement revu son rapport au monde. Depuis le début des années 1990, le journalisme international a rétréci dans la plupart des rédactions : à la suite de la chute du mur de Berlin et de la fin de la Guerre froide, qui faisait de chaque conflit dans le tiers-monde un enjeu mondial, mais aussi pour des raisons liées à des choix commerciaux et à la crise du modèle économique de l’industrie des médias. Le choc a été particulièrement brutal aux États-Unis, où des chaînes de télévision qui s’étaient fait connaître par leur large couverture internationale, ont supprimé leurs bureaux à l’étranger et ratatiné le temps d’antenne consacré aux nouvelles internationales. « Peu de journalistes travaillant dans des grands médias aujourd’hui sont fiers de la production internationale de leurs propres journaux ou réseaux (télévisés), écrivent John Owen et Heather Purdey, de l’École de journalisme de City University (Londres). Il revient souvent aux ONG comme Human Rights Watch ou l’International Crisis Group de rendre compte de sujets et d’enjeux qui ne sont pas sur le radar des grands médias. »28
L’international coûte cher, plus cher que les sujets locaux qui, de surcroît, plaisent davantage, dit-on, au grand public. Plus cher que le recours aux « experts pontifiants », dixit Owen et Purdey, qui envahissent les plateaux des chaînes d’info en continu. La correspondance de guerre, à son tour, fait exploser les budgets. Quand un conflit éclate et que des journalistes affluent, tous les prix doublent, triplent, décuplent. Les avions, les hôtels, les taxis, les « fixeurs »29, les traducteurs, les primes d’assurances, les services de sécurité privés et les voitures 4x4 blindées atteignent des cotations astronomiques. De plus, dans la plupart des pays, la corruption fleurit comme des champs de pissenlits. Il faut payer pour tout, graisser la patte de fonctionnaires du ministère de l’Information, s’acquitter d’un octroi aux barrages, verser des bakchichs, rémunérer des témoins.
« Aujourd’hui, […] quelle est la tendance ? Faire du spectacle. Ne pas essayer d’aller en profondeur. »
Dans de nombreuses rédactions, les reportages de guerre sont dès lors moins fréquents, leurs durées plus courtes, leur place rétrécie. « Aujourd’hui, il est impossible d’écrire des articles longs comme on faisait autrefois, se lamentait Tiziano Terzani, le légendaire correspondant en Asie du quotidien italien Corriere della Sera et de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Alors, quelle est la tendance ? Faire du spectacle. Ne pas essayer d’aller en profondeur. »30 La guerre, toutefois, souffre moins de cette rétraction de l’international que des dossiers extrêmement importants mais moins spectaculaires. L’adage est clair : « When it bleeds, it leads » (Quand ça saigne, c’est la « une »). « Je ne suis pas inquiet pour les correspondances de guerre à Gaza, déclarait Alain Lallemand, mais bien de savoir qui va encore se lancer dans une véritable enquête de fond sur des sujets qui n’ont pas cette visibilité. »31
Au début d’un conflit, lors des premiers chocs, les grands médias envoient encore de nombreux reporters. Lors de la guerre d’Irak en 2003, la BBC mit sur le terrain 200 personnes, le New York Times une trentaine. Mais quand la « mission est accomplie », le contingent se ratatine drastiquement. Les journalistes professionnels sont alors concurrencés par des correspondants locaux ou des freelances précaires, des reporters « indépendants » qui s’immiscent dans les conflits les plus dangereux, souvent « pour se faire un nom ». Leurs conditions de travail sont devenues un sujet d’indignation des réunions d’associations de défense des journalistes. Ils partent le plus souvent sans contrat, ni assurance, ni formation aux missions dangereuses, ni appui logistique en cas de pépin. Ils sont le plus souvent payés au lance-pierres, quand ils sont payés…
Le problème existe depuis des décennies, mais il a pris une acuité particulière lors des « printemps » et des « hivers » arabes. En juillet 2013, une journaliste freelance italienne, Francesca Borri, provoqua une commotion au sein de la profession, en publiant dans la Columbia Journalism Review32, un article dévastateur et d’une rare candeur sur la précarité des correspondants de guerre non attachés à une rédaction. La rémunération d’un article « en direct du front », 70 euros, était dix fois moins élevée que les frais de bouche hebdomadaires d’un rédacteur en chef parisien…
Même si les directions de médias jurent la main sur le cœur qu’elles se préoccupent du sort des journalistes indépendants, les règles d’engagement restent ambiguës. « Partez, envoyez-nous quelque chose, et on verra. » La règle que j’avais connue lors des années 1970 en Amérique centrale n’a pas changé. Le journaliste doit le plus souvent avancer tous les frais, prendre tous les risques, sans la garantie d’être publié. Même s’il a bâti une certaine relation avec le média, il n’est jamais sûr que ses efforts seront dûment récompensés. Compte tenu de la modicité des piges, les freelances, pour survivre, doivent dès lors multiplier les reportages et les clients, ce qui affecte inévitablement la qualité, la tonalité et le choix des sujets. Leur sécurité est elle aussi affectée, non seulement parce qu’ils n’ont pas les équipements élémentaires, mais aussi parce qu’ils sont tentés de rester plus longtemps dans certaines zones rouges, afin d’éviter des voyages coûteux et de multiplier les angles de reportage. Au risque de se faire repérer et piéger.
