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"Ce document est d'une pertinente utilité, non seulement parce qu'il laisse de puissants témoignages à la postérité en faisant graver le parcours et les idées de ces artistes sur les pages d'un livre mais surtout parce qu'il pourrait aider plus d'un à se construire, à fonder leurs convictions et à y croire. Le procédé de Eric Azanney est entrainant. Il est parti de leur enfance à chacun des trois, avant d'en arriver à leur opinion sur des sujets saillants de leur pays, du continent africain et sur le monde en général. C'est aussi une approche éclairée de l'ensemble des oeuvres de ces artistes que l'essayiste propose ainsi. On peut observer facilement les relations vie-oeuvre, environnement-création, enfance-conviction. Il faut saluer, à cet effet le travail de recherche et la profondeur d'analyse de ce jeune journaliste écrivain qui, de par ses questions, propose d'intéressantes pistes de réception du travail de ces artistes. Engagement artistique et identité est une médiation qui transcende les champs du domaine spécifique de la culture pour une souveraineté humaine. Une belle trouvaille livresque qui enrichira quiconque la touchera. Extrait de la préface de Pr Yacouba Konaté, enseignant à l'Université Félix Houphouet-Boigny de Codody, Abidjan Conservateur, auteur, critique d'art
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Seitenzahl: 244
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Dédicace
Préface
Avant-propos
Ousmane Alédji
Sylvestre Amoussou
Dominique Zinkpè
Annexes
À Arcade Assogba
« Et justement ce qui est simple est beau… Et le sommet de l’art pour moi c’est la simplicité. Pour faire simple, il faut un long chemin, c’est très compliqué de faire simple », Ousmane
Alédji, p. →
À Fortuné Sossa
et Armand Vidégla
« Je sais qu’il y a des journalistes qui sont intègres et qui essayent de se battre », Sylvestre Amoussou, p. →
Ce n’est pas tous les jours qu’on tombe sur des livres qui font parler et très bien des artistes. Je me réjouis de rencontrer cette entreprise livresque menée par Éric Azanney qui apporte un plus à la documentation d’art. Les termes, « art », « artiste », « engagement » ont bénéficié d’une abondante littérature, à travers débats, travaux scientifiques, etc., sans être pour autant devenus banals. Engagement artistique et identité le prouve à suffisance avec son instructive incursion chez trois personnalités de l’univers artistique africain et béninois.
En cette ère où le monde se veut un unique village planétaire, la notion d’identité pourrait sembler superflue à certains esprits. Qu’on ne s’y méprenne pas, il y a bien une nuance à faire. Les artistes considérés par le présent livre font cette nuance et précisent ce qu’ils portent comme idéologie. Dominique Zinkpè l’a dit en ces phrases : « Je suis pleinement un artiste africain et cela ne m’empêche pas d’avoir un langage universel. Ceux qui se revendiquent d’être uniquement des artistes contemporains sans ajouter africains, ils ont tort. […] Les peuples sont faits différemment et il faut vendre sa particularité. Je suis pour la globalisation, mais cela ne veut pas dire qu’on va tous se ressembler. Ce dont il s’agit, c’est de permettre en réalité à chacun, avec sa particularité et ses différences, de former un monde en parfaite harmonie. »
Je connais Ousmane Alédji et la teneur de son travail ; je connais autant Dominique Zinkpè. Et, Sylvestre Amoussou, tout africain qui plus est homme de culture a dû entendre parler de lui ne serait-ce que ces dernières années, tant son film L’orage africain a défrayé la chronique. Théâtre, art plastique, cinéma. L’engagement pour l’autodétermination de l’Africain, c’est bien une caractéristique importante de leur démarche artistique à ces trois. Ce livre fait le tour de leurs œuvres, mais aussi de leur personnalité, en s’appuyant sur eux-mêmes. Il apparaît aisé au fil de la lecture de donner raison à son auteur qui a pensé que ces trois créateurs ont bien des choses en commun quant aux idées qu’ils portent. Et déjà dans le livre, leurs propos se rejoignent sur la plupart des sujets. Concernant l’aide au développement ou les soutiens à la lutte contre des maladies, voici deux exemples :
Zinkpè dit : « Pour moi, malgré tous ces soutiens, je ne vois pas l’Afrique se lever. Donc en creusant, on a découvert beaucoup de choses. Ça s’apparente simplement à un business entre l’Afrique et le Nord. C’est-à-dire que l’Afrique aime bien se faire passer pour pauvre pour qu’on lui apporte le soutien et ceux qui apportent ce soutien aussi ce n’est pas à fonds perdu. Si on prend l’exemple des préservatifs qu’on distribue dans la lutte contre le Sida, la distribution à elle seule, ça coûte des millions ».
Sylvestre Amoussou : « Ils font le détournement déjà dans les frais de fonctionnement. Ils prennent les hôtels, les belles villas et roulent les gros 4x4. Et finalement l’argent qui est destiné aux pauvres pour faire des puits par ici, des hôpitaux par là, sert à autre chose ».
Sur les sujets du panafricanisme et du Franc CFA et bien d’autres, la convergence d’opinion de ces trois artistes est frappante. Mais ils ont un regard optimiste et réaliste sur demain.
Ainsi, l’engagement de Ousmane Alédji, Sylvestre Amoussou et Dominique Zinkpè se cristallise autour d’un rapport à l’avenir. Mais c’est surtout l’avenir des rapports Nord-Sud qui est scanné avec des orientations pointues à l’endroit des dirigeants africains.
Ce document est d’une pertinente utilité, non seulement parce qu’il laisse de puissants témoignages à la postérité en faisant graver le parcours et les idées de ces esthètes sur des pages d’un livre, mais surtout parce qu’il pourrait aider plus d’un à se construire, à fonder leurs convictions et à y croire.
Le procédé de Éric Azanney est entraînant. Il est parti de leur enfance à chacun des trois, en passant par leurs œuvres, avant d’en arriver à leur opinion sur des sujets saillants de leur pays, du continent africain et du monde en général. C’est aussi une approche éclairée de l’ensemble des œuvres de ces artistes que l’essayiste propose ainsi. On peut observer facilement les relations vie-œuvre, environnement-création, enfance-conviction.
Il faut saluer, à cet effet, le travail de recherche et la profondeur d’analyse de ce jeune journaliste écrivain qui, de par ses questions, propose d’intéressantes pistes de réception du travail de ces artistes. Engagement artistique et identité est une médiation culturelle qui transcende les champs du domaine spécifique de la culture pour une souveraineté humaine. Une belle trouvaille livresque qui enrichira quiconque la touchera.
Pr Yacouba Konaté Enseignant à l’université Félix Houphouët-Boigny de Cocody, Abidjan Conservateur, auteur, critique d’art
En 2015, au détour d’une discussion, mon visà-vis me laisse entendre une assertion aussi choquante que curieuse : « aucun artiste béninois ne peut dire qu’il vit de l’art ». Dans ma spontanéité, ce n’est même pas à Angélique Kidjo que j’ai pensé pour lui dire qu’il est sous informé, je lui réponds que je peux lui citer plusieurs artistes plasticiens béninois qui vivent de leur art et très bien. Celui-ci de me rétorquer : « peut-être bien, mais ceux-là, leur cible n’est pas au Bénin, ils créent leurs œuvres pour les Blancs, d’ailleurs on ne perçoit même pas le sens de leurs tableaux ».
Une fois seul, j’ai repensé à cette conversation et j’y ai relevé deux points : l’opinion sur le métier d’artiste n’est pas des plus reluisantes, le travail de l’artiste n’est pas toujours compris dans son milieu, peut-être faute d’accès. Il en ressort la nécessité de familiariser les publics aux artistes ainsi que leurs œuvres, comme le voudrait la médiation culturelle1. En s’intéressant à Ousmane Alédji, Sylvestre Amoussou et Dominique Zinkpè, trois artistes qui ont le succès en commun, le présent document ambitionne non seulement d’ouvrir une fenêtre sur leur travail autour de la thématique Engagement artistique et Identité qui les caractérise chacun, mais aussi de revisiter avec ces derniers leur parcours qui pourrait inspirer plus d’un.
Dans un monde qui nous impose une dictature des idéaux, tant les canaux sont pluriels et influents aujourd’hui pour faire assimiler une idée ou pas, et où de mauvais exemples bénéficient de sponsoring pour asphyxier les bons, il est important que le bon exemple s’accroche et donne des échos de sa survie, ne serait-ce que par des quintes de toux. Mon intérêt pour ces esthètes prend en compte leur travail et comment leur développement humain (leur vie, depuis l’enfance) a pu influencer les convictions de l’artiste qu’ils sont devenus. Des artistes qui ont une signature esthétique et idéologique. Des artistes qui ont de la reconnaissance internationale et qui vivent de leur art. Des artistes qui peuvent en inspirer d’autres et, dans une mesure plus large, inspirer de modèle de réussite à tout jeune Africain et Béninois.
Un peu au-delà de la conception de Diderot qui présente (dans L’Encyclopédie) le journaliste comme « un auteur qui s’emploie à publier des extraits et des jugements des ouvrages de littérature, de sciences et des arts, à mesure qu’ils paraissent », mon travail de journaliste spécialiste de culture et d’art me demande aussi une lecture approfondie, une observation sur une durée de l’orientation et la démarche de certains artistes dans leurs créations. Ce n’est sans doute pas anodin puisque les méthodes de la critique l’enseignent. Et Rémy Rieffel, Professeur en sociologie des médias, dans son article intitulé L’évolution du positionnement intellectuel de la critique culturelle (publié sur persee.fr), classifie les journalistes dans la troisième catégorie de critique, après celle des professionnels de la culture : les créateurs eux-mêmes, et celle des universitaires qui s’apparente à la critique savante ou encore « la critique de la chaire » selon la terminologie de Thibaudet2. En cela, il me plaît d’ajouter que le journaliste spécialiste de culture se doit d’apporter sa part à la médiation culturelle.
Ainsi, avec ce procédé qui rejoint celui de la critique, j’ai observé que Ousmane Alédji, Sylvestre Amoussou et Dominique Zinkpè, trois artistes de différentes disciplines, ont en commun l’autodétermination et l’affirmation de soi qui parcourent le souffle de leur engagement. La démarche de l’interview m’est apparue la meilleure pour aller à la source des fondements et objectifs de cet engagement, au même moment, pour jeter un coup de projecteur sur leur parcours qui, même vu de loin, semble déjà édifiant. Et la moisson est bonne ! Des détails aussi croustillants qu’intimistes font la beauté de cet exercice que je suis prêt à reprendre avec le même entrain. Le lecteur, je l’espère, se sentira dans l’antre privilégié de ces créateurs en découvrant, par exemple, non seulement pourquoi dans sa mise en scène Ousmane Alédji fait l’option des langues nationales béninoises alors que ses spectacles ont fait le tour du monde et que ces langues ne se parlent majoritairement qu’au Bénin, mais aussi d’où vient la violence dans son écriture dramatique ; par quel cheminement Sylvestre Amoussou en est arrivé à se convaincre de ce qu’il y a une guerre des images à mener par le cinéaste africain ; comment Dominique Zinkpè le couturier est devenu artiste plasticien à succès et quels rêves il porte.
C’est donc un intrusif et instructif voyage que le lecteur fera, ma foi, en lisant ces causeries disposées dans ce livre par ordre alphabétique des patronymes de ces personnalités du monde culturel et artistique.
Il me chaut par ailleurs d’exprimer ici ma reconnaissance à l’endroit de ces artistes qui ont fait preuve de disponibilité et surtout de générosité pour ces échanges qui offrent des clés de lecture de leurs différentes œuvres. Gratitude à leur endroit parce qu’ils ont gentiment coopéré.
J’obtiens mon premier rendez-vous avec Dominique Zinkpè, le premier contacté du lot. Le plasticien m’accorde une rencontre pour le 10 janvier 2017. Avec l’enthousiasme plein les poumons, je patiente le temps nécessaire pour rencontrer mon hôte. Mais monsieur Zinkpè a oublié notre rendez-vous, il s’en est visiblement beaucoup voulu au téléphone, et n’a eu de cesse de se confondre en excuses. À cet instant, je redescends sur terre et réalise que la mise en pratique de mon projet ne sera pas un long fleuve tranquille où je pêcherai simplement mes poissons.
Le plasticien sera quand même l’artiste par qui le travail démarrera. Il me fera l’honneur de me recevoir en sa demeure et en plusieurs séances. Aussi intermittentes fussent-elles, nos rencontres ont toujours eu du sens pour réunir les pièces de l’œuvre que j’ambitionnais. En fréquentant la maison de Zinkpè, je me suis davantage conforté dans l’idée qu’il est un artiste modèle de réussite professionnelle et sociale. D’ailleurs, ce dernier, très amusé, m’a raconté une des rumeurs sur sa personne dans le quartier faisant état de ce qu’il est sans doute « un trafiquant de drogue » pour avoir si bien construit sa maison, et avoir autant de voyages à faire. Quand on leur répond que c’est un artiste plasticien, beaucoup de parents curieux envoient alors leurs enfants apprendre l’art à son atelier afin que ces derniers soient grands artistes comme le voisin Zinkpè.
Sylvestre Amoussou est le deuxième à qui j’en ai parlé, lui qui vit en France, mais est assez régulier au pays. Le cinéaste, très emphatique par rapport au projet me donne rendez-vous après une projection de son film à Cotonou. Avec son énergie habituelle, il a répondu aux trois quarts du questionnaire, d’une traite. A l’occasion d’un autre séjour en terre béninoise, il m’a donné rendez-vous dans un glacier de Cotonou où le reste du questionnaire a été épuisé. Monsieur Amoussou m’a souvent fait l’amitié de s’enquérir de l’évolution du projet. Un an après notre rencontre à Cotonou, je me retrouvais à Paris dans un autre cadre et en ai profité pour obtenir un rendez-vous avec lui afin que nous relisions entre autres son interview ensemble, mais par un empêchement, je n’ai pas pu honorer l’invitation chez lui alors qu’il avait pris des dispositions pour m’accueillir.
J’informe enfin monsieur Alédji de mon projet ! Son adhésion fut spontanée, évidemment, lui dont je suis plus proche des trois. Celui-ci a particulièrement aimé le questionnaire qui, selon lui, a du mérite. Il m’a demandé de venir pour qu’on démarre quand le je souhaitais puisque son bureau comme son domicile me sont grands ouverts. C’est ainsi que nos rencontres dans ce cadre se sont passées comme nos causeries des jours ordinaires, jusqu’à épuisement du questionnaire.
Étant donc entendu que les entretiens de ce livre se sont déroulés entre 2017 et 2019, il est possible que certaines références temporelles en allusion à l’actualité politique ou culturelle africaine ou béninoise ne correspondent plus exactement à ce qui est. Cependant, la force des révélations et des points de vue n’a pris aucune ride. Ce livre comporte également une partie annexe où il y a des articles sur chacun des trois artistes. À ce niveau, il m’importe de saluer la spontanéité de docteur Philémon Hounkpatin qui, contacté à la dernière minute, a bien voulu écrire un article sur Dominique Zinkpè présentant l’homme et son œuvre. Bonne lecture !
L’auteur
1 Selon la Charte déontologique de la médiation culturelle- Introduction et principes de la médiation culturelle (2004-2007) conçue par Médiation culturelle association, « La notion de médiation émerge au cours des années 60 dans le champ culturel, et plus particulièrement dans le champ des musées, dans les années 80. Elle induit l’idée d’un dialogue parfois difficile entre des publics et des objets culturels, voire d’une tension ressentie entre des établissements culturels et des populations. Le mot médiation dont s’emparent les milieux culturels désigne alors une situation de communication, des moyens d’interprétation, la rencontre, des échanges et des circulations qui génèrent des relations. »
2 Albert Thibaudet, né à Tournus (Saône-et-Loire) le 1er avril 1874 et mort à Genève le 16 avril 1936, est un critique littéraire français très apprécié de l›entre-deux-guerres qui écrit pour La nouvelle revue française de 1912 à sa mort.
Vos amis disent que votre âge a statut de mystère. Est-ce vrai ?
Oui, ça l’est. Et je ne l’ai pas voulu ainsi. Mais j’assume. Puis, l’homme est un mystère, n’est- ce pas ? Cela aussi est vrai. Encore plus au Bénin qu’ailleurs.
C’est donc définitivement un mystère (Sourire…) Définitivement.
Pourtant vous êtes un homme public et avec les biographies, les interviews, c’est facile de lire votre date de naissance sur internet. Tenez ! Par exemple, vous concernant, on a 1972 et parfois 1963.
(Rire…) L’intérêt de la confusion vient de là. Qu’il y ait plusieurs dates sur les documents et sur Internet, c’est bien pour la confusion, c’est autour de cela que le mystère s’installe et je ne vais rien faire pour le lever. Comptez sur moi.
Où avez-vous vu le jour ?
Je suis né à Gbégamey, l’un des quartiers les plus vieux de Cotonou et à l’époque c’était le quartier des intellectuels, pour ainsi dire, au même titre que Haie- Vive, Champ de Foire, etc. Et mon père était plutôt réputé Akowé3 dans le temps.
Vous êtes Nago4 de Kétou, mais vous avez beaucoup plus connu Ouidah. Que peut-on retenir de vos origines ?
Effectivement, nous sommes Nagos, originaire d’Akaba Idena5. Akaba Idena c’était le cœur du pouvoir du royaume de Kétou -l’ancien royaume de Kétou. Justement le portail dont tout le monde parle c’est le portail d’Akaba Idena. Le palais est toujours là. Les Nagos sont connus pour être des grands guerriers, des redoutables chasseurs et des artisans très ancrés dans des rites, des cultes et des traditions. Parlant de traditions, il y en a une qui recommande aux jeunes Nagos en âge de se marier de partir de la maison familiale. Ainsi vous avez l’occasion de prouver à vos parents de quoi vous êtes capable. Les Nagos se sont déplacés ainsi surtout par le fait culturel, dans tout le plateau du Bénin. Tous les déplacements ne sont pas causés par des guerres fratricides comme on a essayé de nous le faire avaler. Dans tous les cas, ce n’est pas le cas de mes ancêtres à moi. Une partie de notre famille est restée à Porto-Novo dans l’Ouémé-Plateau d’où les Alédji de Porto-Novo, qui eux, au contact des Yorubas commerçants, se sont convertis à l’Islam pour devenir musulmans. Certains sont devenus catholiques, bien entendu et d’autres sont restés attachés à leurs cultes.
Il y a une partie, la branche, la mienne, qui s’est déplacée vers Ouidah où elle a fait plutôt commerce de son expertise dans les savoirs endogènes, dans les sciences spirituelles. Ils étaient si doués que le Régent de la ville de Ouidah à l’époque, Félix de Souza Chacha6 a recouru à leurs services. Ce qui a facilité l’installation de mes ancêtres à Ouidah, d’où la souche des Alédji de Ouidah. Et cette souche à son tour s’est subdivisée. Il y a une bonne partie qui s’est aussi convertie à l’Islam. Peut-être parce que Dieu, on finit par le croiser, d’une façon ou d’une autre, on finit par le croiser.
Ouidah apparaît telle votre ville d’adoption et qui a dû être témoin de moments importants de votre vie. Comment peignez-vous votre enfance et votre adolescence ? Remplie de joie, de peines ou d’insouciance ?
Souvent je dis à mes amis : j’ai le défaut d’être un écrivain. Je sais que quand je vais me mettre à raconter ma vie les gens croiront que je suis en train d’écrire un roman. Donc sur ma vie j’ai préféré garder le silence. Il y a certains membres de ma famille, des cousins, des cousines, des oncles qui témoignent à droite à gauche, puis je peux découvrir parfois surpris que quelqu’un qui m’est totalement étranger en sache autant sur moi. Mais bon, ça, c’est la vie. Pour résumer, je vais dire, je n’ai pas été plus dans la douleur ou dans la souffrance qu’un autre béninois moyen ou encore un autre béninois dont la famille a été disloquée du fait de la politique. C’était l’époque de la révolution féroce où Kérékou7 ne tolérait pas les contradicteurs. Il semble que mon père en était un, mais alors l’un des plus véhéments. Pour le reste, la bravoure de ma mère et avec un peu de chance, on s’en est sorti. Je rends grâce à Dieu.
À en juger par vos mensurations, notamment votre taille en longueur pas loin de 2 mètres, vous avez dû tenir en respect vos amis d’enfance surtout aux jeux physiques ?
(Sourire) Absolument… Là, vous avez deviné. J’avais l’avantage physique et je l’exploitais, j’en abusais parfois. Je dominais facilement des gens du même âge que moi. Jusqu’à la blessure ! Quand vous me cherchiez bagarre, vous saviez d’avance que ça allait vous coûter au moins quelques gouttes de votre sang. C’était le pari. C’est-à-dire que battre un camarade à l’époque, ce n’était pas seulement gifler celui-ci. C’était le marquer. Et on mettait un point d’honneur à marquer ceux qui nous cherchaient querelle. J’étais de cet acabit-là. Donc, l’avantage physique, effectivement, j’en ai profité, à la fois pour me défendre contre les adversités, mais aussi pour affronter quelques défis de jeunesse ; les jeux notamment.
À cette époque, au foot, vous teniez les buts comme gardien, selon mes informations. Aujourd’hui, il n’est pas rare de vous voir en week-end aller jouer au Basketball. Vous avaitil traversé l’esprit d’avoir une carrière de sportif quand vous étiez plus jeune ?
Bien sûr ! Vous êtes décidément bien renseigné. J’ai été gardien de but de l’équipe du CEG II de Ouidah. C’est vrai que le football à l’époque réussissait rarement à des gens de conditions modestes comme nous. Après, les frustrations m’ont amené à préférer le Basketball. J’en suis un passionné. Jusqu’aujourd’hui, je fais un peu de foot un peu de basket. J’étais, comme on dit des enfants d’aujourd’hui, un superactif. Je faisais beaucoup de jeux : pétanque, belote, jeu de dames - j’ai été plusieurs fois champion de Ouidah dans les catégories jeunes, pendant des années. J’affrontais mes professeurs de Mathématiques et consorts que je tenais en échec au jeu de dam. Bref, j’ai toujours été un bon compétiteur, sans fausse modestie.
Aviez-vous un métier de rêve ?
Écrivain. En fait, comment ai-je découvert l’écriture ? Moi j’ai découvert l’écriture par la violence. Comme j’avais ma petite réputation de super violent, on me conseillait plutôt de beaucoup prier si je ne voulais pas finir dans une prison. Et la seule façon de prier c’était d’aller à la mosquée. Je détestais suffisamment la colère en moi, mais je ne savais pas comment la contenir. J’ai donc commencé à m’éloigner de mes amis. Et, quand tu es seul, exilé dans un coin du quartier, pour ne pas avoir à te battre ou à te disputer avec les autres, tu cherches des exutoires. Les livres sont ainsi devenus mes exutoires.
Des livres ?
Absolument ! Je lisais tout ce qui me tombait sous les mains : les bandes dessinées de l’époque, les Akim, Blek, Zembla et autres, je lisais tout et tout. J’étais passionnément intéressé par les actions, comme dans un film. Chemin faisant, je me suis déplacé de Ouidah pour aller rejoindre finalement mon père à Lomé. Il avait une petite bibliothèque riche de quelques vieux livres ennuyeux. Tout le registre que lisaient les intellectuels de l’époque était là : André Gide, Léon Gontran Damas, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, etc. Je ne comprenais pas tout, je n’étais pas emballé, mais je n’avais que ça. C’était la bibliothèque de papa. Il fallait être délicat avec ses livres. C’était une autre littérature, ce n’était plus les bandes dessinées que j’avais à Ouidah. Donc voilà, j’ai découvert les livres et la lecture et comme je n’avais que ça comme nourriture, je me suis consacré à ne manger que ça. Aujourd’hui encore, je me rends compte que c’était plutôt de la formation et de la bonne nourriture. Mais à l’époque, je le faisais pour me canaliser, m’occuper, passer du temps, découvrir le monde, ce n’était pas dans un but précis. J’ai découvert après, pendant ma formation, que j’avais une bonne longueur d’avance sur mes camarades – et ce n’est pas de la prétention - avec mes professeurs on se contredisait souvent sur la compréhension des tournures, les formulations ; par exemple, Le Cid de Pierre Corneille, moi j’ai lu ce texte une cinquantaine de fois. Ça fait que je rectifiais, je corrigeais mes enseignants. Bref ! Après, je devais répondre à la question de mon père. Il tombait régulièrement sur les brouillons que je laissais exprès traîner : « bon, tout ce talent-là qu’est-ce que tu vas en faire ? ». En toute honnêteté, je ne savais pas que ça allait m’emmener à l’écriture. J’étais passionné par la lecture. Un accro. Rien de plus. Je lisais souvent plusieurs fois les mêmes livres. C’est sur des conseils d’amis et de l’une de mes cousines à laquelle je destinais la plupart de mes poèmes que j’ai redoublé d’ardeur. La foi est venue plus tard. Sinon, au début, j’étais juste un lecteur. Un accro. Rien de plus !
C’est donc par la littérature que vous avez rencontré l’art
Tout à fait ! Comme qui dirait, l’écriture mène à tout. Moi, comme je me réfugiais dans l’écriture, j’ai appris à m’en servir pour séduire les femmes, je n’osais pas m’en approcher parce que j’avais peur de mal réagir ou de tout briser. Je craignais à ce point-là, la colère en moi. La femme, je n’osais pas m’en approcher, mais je pouvais en parler et n’en parler que sur des papiers. Mes premiers poèmes sont d’amour. Je me servais de l’écriture pour célébrer la femme. Évidemment, j’ai appris plus tard que tous les écrivains suivaient le même rituel (rire). C’était comme un lieu intime où je pouvais me libérer des mystères auxquels je pouvais me confier. Après, vous prenez du recul pour relire ce que vous avez écrit et vous le comparez à ce que les autres ont écrit avant. Je pense à Arthur Rimbaud, à Édouard Maunick ou encore à Pablo Neruda, et vous vous dites : ce que j’écris n’est pas aussi beau que ce que les autres ont écrit. Donc « je n’y suis pas encore » … Ça a été d’abord par les écrits des autres ; en lisant d’abord d’autres auteurs, ensuite en osant me comparer à eux. (Rire)
Le journalisme, vous l’avez pratiqué un moment. Mais ce métier et vous, c’est quand même une histoire qui a commencé depuis Lomé. Veuillez bien m’en parler un peu.
Ah Lomé… La belle époque ! Les camarades avec lesquels je fréquentais s’attendaient à chaque restitution de copies à ce qu’un professeur vienne lire la copie de ‘’Monsieur Alédji, le Béninois’’. Parce que je ne parlais pas comme les autres, enfin, c’est ce qui se racontait. Après, j’ai pris sur moi, sans prévenir mon père, la décision d’aller faire un stage dans les journaux : Courrier du Golfe et ensuite La biche. C’étaient des journaux de l’opposition financés à l’époque disait-on, par Monsieur Gilchrist Olympio8. Quand je sortais des cours, j’allais passer du temps dans ces rédactions-là pour m’exercer. Et bizarrement, ce que je laissais a commencé à sortir dans la presse togolaise. Quand mon père a réalisé que j’écrivais dans les journaux togolais, il a paniqué. On était en 1990 où le Bénin venait de faire sa conférence nationale, le Togo voulait suivre l’exemple du Bénin. C’était très tendu. Les gens disparaissaient du jour au lendemain. Mon père revient à la maison et il me dit calmement : « toi, tu rentres à Cotonou demain. Commence à faire tes valises ». Bref ! Je suis rentré un peu plus tard. Mais pas à Cotonou. Je suis retourné à Ouidah. Rien n’avait bougé. Si. Moi. Je n’étais plus la même personne. J’ai enseigné un peu à Ouidah et j’ai rejoint peu de temps après ma mère, à Cotonou.
Comment êtes-vous rentré dans la presse béninoise ?
Ma mère habitait le quartier Jonquet en face de la mosquée. Elle est fille aînée de ses parents décédés et avait quelques privilèges. Quand je l’ai rejointe après un petit détour à Dakar, il me fallait un job. Le siège du journal Le Matin était à cinq minutes de chez moi. C’est ainsi que je suis rentré dans la rédaction de Le Matin. À l’époque notre patron était un algérien : Saïd Saanoun, le fondateur. Édouard Loko et Charles Toko, l’un des deux était le rédacteur en chef. Ensuite j’ai traîné un peu avec notamment Florent Hessou qui publiait lui à Forum hebdo et moi j’essayais de publier quelques articles dans La gazette du Golfe avec l’aide de mon ami, le défunt Comlan Émile Tchokpon, paix à son âme. C’étaient les premières années de la presse écrite privée béninoise.
Vous avez été enseignant – vous continuez de l’être dans une certaine mesure, on y reviendra. Que peut-on savoir de ce chapitre de votre vie ?
Quand j’ai quitté Lomé, j’ai cherché à travailler, ma maman a beau être d’une famille de bourgeois yoruba propriétaire terrien à Jonquet, j’avais un jugement sévère à son encontre. Donc j’ai préféré rester dans la famille de mon père à Ouidah où j’étais tout seul. Il fallait trouver un job, pour ne pas replonger dans les couvents de Egungun9. Bref ! J’ai alors pris sur moi la responsabilité de m’approcher de certains collèges et écoles privés à Ouidah. Certains m’ont offert quelques heures pour enseigner. J’ai pratiqué l’enseignement pendant environ deux ans et pendant ce temps, je faisais des allers-retours Ouidah-Cotonou et j’écrivais toujours mes poèmes et mes pièces de théâtre. Aujourd’hui j’enseigne le théâtre dans les universités du monde. Pas mal non ?
Parlant de théâtre, il s’est évidemment imposé tant à l’écriture qu’à la mise en scène, puisque vous êtes surtout reconnu aujourd’hui comme dramaturge et metteur en scène. Quelle est l’histoire de la compagnie Agbo N’koko et quels étaient ses objectifs lorsque vous la créiez ?
Merci. Là-dessus, je vais être un peu long, vous m’en excuserez. C’est le patron du journal Le Matin qui, justement un matin, en regardant sur ma table à la rédaction, s’est rendu compte qu’il y avait une pile de documents et ce n’étaient pas des articles, mais des poèmes. Il les avait ramassés comme quelqu’un qui allait les mettre à la poubelle ou quelque chose du genre, je l’ai suivi du regard, un peu choqué. C’étaient quand même mes brouillons à moi ! Mais non, il est allé s’asseoir dans son bureau pour les lire, et en est ressorti le lendemain avec le document tout mis en ordre et agrafé puis me dit : « Vous ressaisissez ça, je vais demander à l’imprimerie de vous faire une maquette. Ce sont de beaux poèmes que vous écrivez là ! ». Je dis : « Ah bon ! ». Il dit : « Oui, ils sont intéressants. Si vous trouvez par exemple un parrain, vous pourrez éditer cette plaquette, moi je trouve que c’est très intéressant ». J’avais évidemment déjà reçu des compliments, mais c’étaient des compliments de parents et d’amis dont tu peux douter de la franchise. Mais là, c’était de la part d’un Algérien patron de presse ! Alors, je me suis dit : ça veut dire que ce n’est pas mal quand même ce que je fais. J’ai saisi comme il me l’a suggéré et effectivement il a tenu parole en me fabriquant à l’imprimerie du journal Le Matin
