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Eva sur les traces de son père est l’histoire d’une jeune femme aussi charmante qu’engagée, qui entreprend une mission cruciale : obtenir la révision du procès injuste de son père, un ancien diplomate français détenu abusivement à la prison de la Santé à Paris. Accusé à tort d’un crime, il incombe à cette dernière de parcourir villes, pays et continents afin de réunir les preuves qui démontreront l’innocence de son père. Parviendra-t-elle à rétablir l’honneur de son géniteur ?
À PROPOS DE L'AUTEURDiplomate français à la retraite, Pierre de Jéliques écrit sous un pseudonyme, s’inspirant de ses expériences professionnelles afin de créer des fictions qui s’inscrivent naturellement dans la tradition des grands suspenses. Son style aguerri et intrépide transporte le lecteur dans un voyage captivant, le guidant de chapitre en chapitre jusqu’à l’objectif souhaité.
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Seitenzahl: 367
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Pierre de Jéliques
Eva sur les traces de son père
Roman
© Lys Bleu Éditions – Pierre de Jéliques
ISBN : 979-10-422-0700-7
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Edith et Marie-Dominique,
pour leur aide.
Avertissement
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le livre précédent de Pierre de Jéliques, Le diplomate politiquement incorrect, pour apprécier Eva sur les traces de son père.
Certains lecteurs pourront paraître choqués par certaines prises de position des personnages, mais l’auteur tient à rappeler que, même s’il connaît bien l’environnement dans lequel ils évoluent dans l’administration française à Paris, en Afrique centrale ou en Russie, il s’agit d’un roman. Ainsi, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.
L’auteur tient également à préciser que les opinions émises par son personnage principal ne sont pas forcément les siennes.
Note de l’auteur
Cette fiction à dimension géopolitique et policière se déroule en France et notamment au Quai d’Orsay et à l’étranger (Europe de l’Est, Afrique) dans des milieux que l’auteur, ancien diplomate français qui écrit ici sous pseudonyme, a bien connus.
Le personnage principal, Eva, est une très charmante jeune fille qui s’est donné une mission : obtenir la révision du procès de son père. Ancien diplomate français, politiquement incorrect, celui-ci est incarcéré à la prison de la Santé à Paris pour un crime qu’il n’a pas commis.
Pour cela, Eva découvrira Paris et le mode de vie d’une très jolie étudiante aux langues O’ qui deviendra top model, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, agent clandestin pour la DGSE, chef d’entreprise en Russie, ambassadrice de France à Belgrade… candidate à la présidence de la République serbe. Mais surtout, elle devra se rendre, sur les traces de son père, en Afrique centrale (Cameroun et Tchad) et à Moscou dans les locaux du FSB pour obtenir les preuves de l’innocence de celui-ci. Au milieu d’une vie personnelle dissolue, elle découvrira petit à petit qu’elle a les mêmes qualités et les mêmes défauts que son géniteur.
Ce roman, qui souhaite s’appuyer sur un style alerte et captivant, et proposer de multiples rebondissements, vous fera voyager et sans doute découvrir de l’intérieur des milieux dont vous ne soupçonniez pas l’existence. Il tente de répondre à l’objectif que de nombreux lecteurs recherchent : Liredes textes qui font s’évader, sortir du quotidien, qui entraînent le lecteur de chapitre en chapitre…
Eva remontait le boulevard Arago, elle avait rendez-vous avec son père incarcéré à la Prison de la Santé depuis dix ans. Elle était encore écolière quand Pascal avait été arrêté par la Police fédérale suisse à Lausanne où elle habitait avec ses parents. Elle n’avait pas compris grand-chose à ce qui était arrivé à son papa extradé vers la France puis écroué. Elle avait bien sûr interrogé sa mère, mais celle-ci en guise de réponse lui avait dit : « Fais tes bagages, on rentre chez moi à Belgrade ».
Sa mère Dragana était une ancienne joueuse professionnelle de basket-ball ; elle en avait le physique : tutoyait les deux mètres, avait de larges épaules, mais une tête d’oiseau. Eva qui venait d’avoir vingt ans en avait les traits, elle mesurait la moyenne de la taille de ses parents : 1 m 82, était blonde aux yeux bleus ; ses amies lui disaient qu’elle ressemblait à Sasha Luss, cette actrice et mannequin russe qui joue notamment dans le film « Anna » de Luc Besson.
Eva avait la triple nationalité : française par son père, serbe par sa mère, et suisse. Elle avait en effet passé les dix premières années de sa vie au bord du lac Léman, même si elle était née à Lyon comme son père et son grand-père. Eva parlait parfaitement les deux langues : français et serbe, car à Belgrade, elle avait fait ses études secondaires à l’École française, et à la maison, elle parlait serbe avec sa mère.
Celle-ci, qui souhaitait rester discrète sur la situation de son mari et, d’ailleurs, elle n’en savait pas grand-chose, lui avait conseillé la lecture du livre Le diplomate politiquement incorrect1, écrit par son père sous pseudonyme et qui, bien que romancé, racontait sa vie avant son incarcération. Eva avait découvert avec stupeur tous les crimes et délits commis par Pascal Conti, son père, un ancien diplomate français : double complicité de meurtres, corruption, trafic d’influence, faux témoignages, propos racistes… et une vie particulièrement dissolue. Elle avait compris pourquoi sa mère ne voulait plus voir son mari et avait conseillé à sa fille d’en faire autant. Mais, à sa majorité, Eva avait décidé de passer outre cette recommandation, car elle n’avait pas compris pourquoi son père avait finalement été arrêté et le livre ne le disait pas.
Il était 9 h du matin, rue Messier dans le 14e arrondissement de Paris ; une dizaine de personnes faisait la queue sous un ciel gris pour accéder au parloir de la Prison de la Santé. Eva ne passait pas inaperçue eu égard à son physique et devait confirmer à ses voisines toutes les cinq minutes qu’elle venait de l’étranger rendre visite à son père.
Une fois les vérifications de sécurité effectuées, elle put avec ses nouvelles collègues accéder au parloir, car la file d’attente était exclusivement constituée de femmes qui venaient voir des détenus hommes, le plus souvent leur compagnon, parfois leur fils.
Eva, elle, allait voir son père pour la première fois depuis dix ans.
Ce dernier arriva en marchant difficilement, il avait soixante-dix ans, mais en paraissait quatre-vingts. Ses premiers mots furent : « Que tu es belle, ma fille ! ». Par cette phrase, il venait de donner enfin un sens à sa vie, il découvrait tardivement qu’au milieu de multiples turpitudes, il avait fait une chose de bien, de remarquable même, pensait-il en la regardant avec fierté. Il se posait implicitement la question de savoir si, sans ses nombreux crimes et délits, il aurait pu engendrer une telle merveille de l’humanité, même s’il avait conscience qu’Eva tenait surtout de sa mère, du moins physiquement. Eva serait-elle, par sa seule présence, une sorte d’avantage collatéral à ses pensées névrosées ?
Eva, elle, se mit à pleurer avant de se ressaisir pour lui demander comment il allait. Il lui répondit : « Beaucoup mieux depuis que je t’ai vue ». En réalité, Pascal avait de nombreux problèmes de santé et surtout un moral vacillant ; alors que d’autres détenus réfléchissaient à une évasion rocambolesque, lui avait songé déjà plusieurs fois à se suicider, mais il n’était pas assez bricoleur pour y parvenir, ou peut-être pas assez désespéré.
Son avocat, Maître Draskovic, l’avait fait admettre dans ce que l’administration pénitentiaire appelle le « Quartier des particuliers ou le quartier des personnalités vulnérables » et les médias, le quartier VIP. Les détenus y vivent en vase clos afin d’être protégés du reste de la population carcérale, selon la théorie sartrienne : L’enfer c’est les autres.
Mais il y avait peu de places, à peine une dizaine, et Pascal ne répondait pas vraiment aux critères requis qui portaient sur les faits reprochés (notamment ceux à caractère sexuel), la médiatisation du prévenu (notamment hommes politiques, artistes, hommes de télévision…), policiers et gendarmes condamnés ou même ce que le jargon des truands appelle les « balances ». Son avocat avait dû maintes fois intervenir pour qu’il puisse conserver sa place dans le quartier VIP, mais à chaque incarcération d’homme politique ou de personnalité connue, il tremblait. Eva lui dit qu’elle avait lu le livre, mais qu’il manquait les derniers chapitres, ceux qui expliqueraient pourquoi il avait été incarcéré. Alors Pascal lui répondit que c’était une longue et bien compliquée affaire et qu’il ne leur restait que quinze minutes. « Va voir Maître Draskovic », lui conseilla-t-il, « Et peut-être mon banquier suisse à Zürich, Alain Balmat, un vieux copain, mais je préfère que l’on utilise les minutes qui nous restent pour que tu me parles de toi et de tes projets. T’aider donnera un sens au reste de ma vie, car je crois bien que je mourrai ici, je ne suis pas en très bonne santé ».
Alors Eva lui expliqua que c’était la première fois de sa vie qu’elle venait à Paris et qu’aujourd’hui, elle le regrettait amèrement, car elle aurait bien aimé le rencontrer plus tôt. Elle allait essayer de s’inscrire à l’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales), mais c’était un peu compliqué surtout pour quelqu’un qui arrivait de l’étranger et ne connaissait rien aux procédures administratives françaises. Pour financer ses études, elle renoncerait à l’option « jeune fille au pair » ou « baby-sitting », mais s’orienterait plutôt vers le mannequinat, plus rémunérateur.
Pascal conclut l’entretien, car la sonnerie avait retenti en lui disant qu’il venait de passer les meilleures quinze minutes de ses dix dernières années et que sa survie dépendait désormais de ses visites et des possibilités qui lui seraient offertes de la soutenir dans ses projets. Eva, quasiment en pleurs, quitta la prison pour découvrir sa nouvelle vie parisienne.
***
Eva s’était d’abord heurtée à sa mère Dragana qui ne voulait pas la laisser partir toute seule à Paris. « Tu verras, ma chérie ce n’est pas une ville pour toi, tu es trop jeune, tu n’as aucune expérience de ce monde si éloigné du tien et puis tu es sans doute trop longue (ndlr comme on le dit dans certains pays pour une basketteuse) et trop belle pour les rues parisiennes », lui avait-elle dit. Eva n’avait pas compris ce dernier point ; à Belgrade, c’était une jeune fille presque quelconque, juste peut-être un peu plus grande que la moyenne, mais de très peu. Elle allait devoir gérer ce physique qui pouvait, en certaines circonstances, constituer un atout, mais dans beaucoup d’autres, un inconvénient.
Arrivée trois jours auparavant, elle résidait à l’hôtel. Elle avait trouvé les prix chers et surtout le rapport qualité/prix détestable. Loin des clichés que l’on peut avoir à l’étranger sur la Ville lumière, elle avait découvert une ville sale ; elle avait même aperçu des rats qui fouillaient des poubelles renversées. Mais son plus gros défi portait sur sa sécurité.
À Belgrade, elle avait l’habitude de se promener l’été sur la Knez Mihaïlova, la grande rue piétonne de la capitale serbe, avec ses copines vêtues d’un « crop top », laissant voir le nombril et d’un simple short moulant mettant en évidence d’interminables jambes. Elles avaient un total sentiment de sécurité, même pourrait-on dire de sécurité collective. D’autant que la Police faisait des rondes à pied.
À Paris, elle avait vite constaté que c’était très différent ; sur le trottoir, les gens se retournaient sur son passage, même si elle avait pris bien soin de se vêtir de la tête aux pieds ; elle était abordée régulièrement par des groupes de jeunes maghrébins plus ou moins menaçants sans que personne ne vienne s’interposer. Elle trouvait la police absente ou concentrée à verbaliser les voitures qui empiétaient sur les couloirs de bus ou n’avaient pas payé leur stationnement. Sur le trottoir, elle était régulièrement frôlée par des vélos ou des trottinettes électriques. On lui avait expliqué que la France était passée directement de la société libérale avancée de Valéry Giscard d’Estaing à un communautarisme mal maîtrisé et à l’islamogauchisme, terme qu’elle ne comprenait pas.
Mais surtout, elle découvrit vite que le métro, ce n’était pas pour elle. Son physique était un lourd handicap, on lui mettait régulièrement la main aux fesses et, là encore, il n’y avait aucune police sur le terrain. Elle apprit donc à marcher, ce qui ne lui déplaisait pas, car Paris sans ses habitants êtres humains ou animaux rongeurs est une ville merveilleuse ; elle adorait les bords de Seine, le jardin des Tuileries, celui du Luxembourg…
Il lui fallait trouver un logement, car malgré l’argent que lui avait donné sa mère, il ne lui était plus possible de rester à l’hôtel, fût-il minable. À Belgrade, sa mère avait fait mettre sur son balcon une parabole leur permettant de recevoir la télévision française et elles regardaient ensemble les émissions portant sur l’immobilier. Elles avaient bien vu que des studios de 20 m² sans charme ni véritable confort pouvaient être loués jusqu’à 1000 euros par mois dans les quartiers qui l’intéressaient, puisqu’elle était interdite de métro, et n’avait pas l’argent pour prendre à chaque fois le taxi qu’elle réservait pour le soir.
Elle avait bien vu quelle était l’offre, mais n’avait pas considéré la demande. Elle la découvrit un matin où elle avait répondu à une annonce ainsi libellée : « Loue Boulevard Saint-Germain 5e, un agréable studio meublé de 15 m², situé au 6e étage, visite sur place vendredi 15 septembre 9 h, 800 €, charges comprises, venir avec références ». Elle s’y rendit à pied et trouva facilement. L’immeuble, style haussmannien, était situé près de la place Maubert en face d’une école d’ingénieurs de travaux publics en briques rouges. Eva accéda par un escalier mal éclairé et un peu pourri jusqu’au 3e étage et là, elle se heurta à une longue queue de prétendants qui occupaient à deux, environ une marche sur deux. Elle fit un rapide calcul vingt marches par étage, trois étages à monter, deux personnes toutes les deux marches égale soixante personnes, deux minutes de visite par personne, soit environ deux heures d’attente.
Donc vers 11 heures, elle pénétrerait dans le joyau de l’immobilier parisien. Mais l’attente dans l’escalier n’avait pas été inutile, elle avait reçu un véritable cours sur l’immobilier de location à Paris. Elle écarta facilement les plans drague de certains impétrants du genre : « On pourrait se revoir, je t’expliquerai mieux comment s’y prendre ». Elle en avait conclu que si le jeune homme en était à faire la queue, c’est que sa science du sujet était encore à parfaire. Certains insistaient et descendaient même d’un étage au risque de perdre leur place pour venir faire leur proposition. Une collègue de marche d’escalier, arrivée la veille de Toulouse, lui avait dit : « Renvoie-les aux 22 ». Eva n’était pas une grande spécialiste de rugby, mais elle avait compris l’idée.
D’autres conversations furent plus porteuses d’informations. D’abord, ses voisins s’étonnèrent qu’elle n’ait pas avec elle de dossier. En fait, elle n’avait pas compris que ce n’était pas elle qui choisissait l’appartement, mais l’appartement qui la choisissait.
Elle demanda de quoi devait être composé le dossier. On lui répondit très précisément comme si toute la France était devenue agent immobilier : une photocopie de pièce d’identité, mais il faut pouvoir présenter l’original, car ils ne veulent pas que tu déposes un dossier pour un copain ; des bulletins de paie ou des cautions parentales et si tu as des lettres de recommandation, c’est mieux.
Eva se dit que cela allait être difficile de constituer un dossier crédible ; elle décida néanmoins de s’en rapprocher. Le point faible était ses revenus, d’autant qu’on lui avait dit qu’ils devaient être trois à quatre fois supérieurs au prix de la location. Comme elle s’en était étonnée, on lui avait répondu que c’était une condition sine qua non pour que le propriétaire puisse obtenir une assurance contre les loyers impayés. Elle ne connaissait non plus personne pour se porter caution ; son père était en prison et sa mère, à l’étranger, n’avait pas de revenus dont l’origine était clairement identifiée.
Elle demanda à ses voisins s’il était nécessaire qu’elle continue à faire la visite alors qu’elle était arrivée sur le palier du 4e étage. On lui répondit que sans dossier, elle n’avait aucune chance et qu’on pouvait lui faire mentalement la visite : une « chambre de bonne » sous les toits où il fait froid l’hiver, très chaud l’été, bruyante puisque donnant sur le boulevard Saint-Germain, mais parfaite pour communiquer au travers de murs en carton avec les voisins ; malheureusement, l’onde sonore se propageait dans les deux sens. Un cabinet de toilette sans fenêtre de 2 m² était parfois séparé de la chambre qu’il fallait appeler studio à cause d’un coin cuisine de 1 m². Au point où elle en était, elle décida de poursuivre l’attente en espérant atteindre le Graal avant midi, car c’était l’heure où l’agent immobilier arrêtait les visites pour aller déjeuner et ne les reprenait pas, ayant déjà recueilli une trentaine de dossiers à examiner.
Après les deux minutes réglementaires de visite qui confirmèrent tout ce qu’on lui avait dit, elle décida de rentrer chez elle et de réfléchir à une stratégie pour constituer un dossier. Le point faible était évidemment l’absence de ressources propres. Elle avait néanmoins une recommandation très particulière, celle de l’Ambassadeur de France à Belgrade que connaissait bien son père et qu’elle avait rencontré à plusieurs reprises. Celui-ci lui avait donné une lettre ainsi rédigée :
Je soussigné, X ambassadeur de France en République de Serbie, recommande à votre attention Mlle Eva Conti que je connais très bien. Son intelligence, son éducation, son adaptation au monde d’aujourd’hui lui permettront d’avoir un futur grandiose tant sur le plan personnel que professionnel alors, je vous la confie. Soyez-en digne et vous ne le regretterez pas. Peut-être y aura-t-il sur votre immeuble dans un siècle la phrase – ici a habité au début du XXIe siècle Mlle Eva Conti qui deviendra prix Nobel de… – Bien à vous.
Le texte était à la fois suffisamment fort et personnel, mais aussi rédigé de façon si singulière qu’il suscitait l’intérêt. Mais cette lettre, pour originale qu’elle soit, ne compensait pas le déficit du dossier du point de vue financier.
Après une dizaine d’échecs, Eva eut l’idée très dangereuse de joindre à son dossier une photo et là tout changea. Le soir même, l’agent immobilier la rappela et lui proposa un rendez-vous avec le propriétaire. Eva s’y rendit, mais elle sentait le guet-apens. Elle vit arriver son propriétaire : un homme grisonnant d’une cinquantaine d’années qui lui dit exercer le métier de « manager général de la force de ventes en déplacements pour particuliers ». Elle traduisit rapidement en vendeur de voitures.
Le bail fut signé en moins de cinq minutes et l’agent immobilier s’éclipsa, laissant Eva en tête à tête avec monsieur Adam. Eva comprit vite qu’elle avait à faire à un beauf. En bon vendeur de voitures, il sut entamer la conversation. « J’ai adoré la bafouille de l’ambassadeur qui vous aime bien ». Puis il insista sur la nécessité que les loyers soient payés régulièrement, car compte tenu de la faiblesse du dossier financier, il ne pouvait contracter une assurance « loyers impayés » et il avait un crédit à rembourser pour sa résidence principale.
Il était clair pour Eva que son dossier n’avait été retenu que grâce à son physique. Il n’arrêtait pas de l’admirer et de lui faire des compliments sur ses yeux, ses pommettes de Slave, sa bouche pulpeuse, ses immenses jambes alors qu’elle était assise. Il lui indiqua qu’il tenait absolument à la voir régulièrement pour faire le point sur l’appartement et les difficultés qu’elle pourrait rencontrer. Eva savait qu’il fallait la jouer serré : ni le repousser totalement ni l’encourager. Alors, elle proposa une fréquence de rencontres de six mois. En bon commerçant, il demanda trois mois et ils conclurent sur quatre. Il lui proposa de l’accompagner à l’appartement. Elle ne put refuser. Ils se levèrent et quittèrent le café. Sur tout le parcours, M. Adam n’arrêtait pas de faire l’éloge de sa beauté. C’était assez pénible pour Eva, d’autant qu’elle associait ses louanges à la phrase de Montherlant : Chaque fois qu’on me loue, je respire mon tombeau. Arrivés au lieu du crime, elle eut beaucoup de mal à s’en défaire. Il voulait l’embrasser, mais n’y parvenait pas, car même sur la pointe des pieds, il arrivait à peine à sa poitrine. Il finit par y renoncer et la laissa seule dans son nouveau chez elle de 15 m².
Le premier objectif, trouver un logement, étant atteint, il fallait désormais s’attaquer à l’inscription à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), autrement dit les langues O ».
Dès le lendemain matin, Eva se présenta à l’accueil pour se faire inscrire. Elle fut reçue par une jeune personne d’une trentaine d’années, très brune. À la question : « Mademoiselle, que puis-je faire pour vous ? » prononcée avec un accent qu’Eva ne sut pas reconnaître, elle répondit : « M’inscrire ».
« Oh là là, ma brave demoiselle, d’abord on ne reçoit que sur rendez-vous, ensuite les inscriptions sont closes depuis belle lurette et pour une première inscription, il faut suivre parcoursup », lui expliqua la brunette.
Eva, qui n’avait pas tout compris, répondit naïvement : « C’est où, ce parcours ? » L’hôtesse d’accueil lui indiqua que c’était un logiciel un peu compliqué du ministère de l’Éducation nationale qui affectait tous les élèves bacheliers en 1re année d’université selon leurs dossiers, leurs vœux et surtout les places disponibles. Eva répondit qu’elle n’était pas du tout au courant, car elle venait de l’étranger et d’ailleurs ne souhaitait pas s’inscrire en 1re année. Elle avait bien remarqué en lisant le nom sur le badge que portait fièrement cette jeune femme à l’accueil : Szabina Nagy, qu’elle aussi pouvait avoir des origines étrangères. Alors Eva ajouta : « J’arrive de Belgrade et ai la double nationalité serbe et française ». Puis elle se lança, car elle savait que sa seule chance était d’entamer un dialogue un peu personnel : « Vous êtes d’origine hongroise ? » demanda-t-elle. Et là, elle eut droit à un cours d’histoire en guise de réponse, mais aussi l’expression d’une empathie à son égard.
SZABINA : Mon grand-père était originaire de Vojvodine et habitait Subotica et comme vous le savez peut-être en 1918 à la fin de la 1re guerre mondiale et la chute de l’empire austro-hongrois, la Vojvodine est devenue serbe, mais il existe encore aujourd’hui une forte minorité qui ne parle que le hongrois. J’ai donc un nom hongrois et d’ailleurs, vous l’avez très bien prononcé ; la plupart des Français, pour ne pas dire tous, disent « naji » alors qu’il faut dire « nodyeu », en fait cela veut dire « grand » en hongrois. Donc je pourrai, sans doute comme vous, avoir la double nationalité française et serbe, mais je ne l’ai jamais demandée et d’ailleurs si je parle un peu hongrois, je ne parle pas du tout serbe qui sont deux langues très différentes, une finno-ougrienne, l’autre slave, mais cela, vous le savez déjà. Pour en revenir à votre inscription, je pense que maintenant il faut attendre l’année prochaine et d’ailleurs ici, vous êtes rue de Lille, mais tous les cours sauf les doctorats ont lieu dans le 13e au Pôle des Langues et Civilisations. Si vous voulez par exemple vous inscrire en Master, je vous conseille d’aller sur la plateforme E-Candidat où il y a des inscriptions administratives puis pédagogiques et, en général, les inscriptions sont closes fin mai, mais cela dépend des études que vous choisissez.
EVA : Merci vraiment Szabina pour tes explications – elle était passée au tutoiement pour créer un lien communautaire entre deux Franco-Serbes ou presque – j’ai appris beaucoup de choses, mais je n’ai pas la possibilité d’attendre un an et j’aurai besoin de conseils pour l’inscription pédagogique, car c’est un peu compliqué sur le site que j’ai consulté.
SZABINA : Bon, écoute, tu vas tenter ta chance, je vais essayer de te faire recevoir par le directeur adjoint des études russes ; Oleg est très sympathique et il adore les jolies femmes et il n’y a pas de règles qui ne souffrent pas d’exception.
Szabina débuta une longue conversation téléphonique avec le dénommé Oleg qui se termina, à l’adresse d’Eva, par : « Il t’attend dans son bureau, 2e étage porte 117, et tiens-moi au courant ».
Eva frappa à la porte et entendit quelque chose comme « Zarodité », elle en déduisit que cela voulait dire « entrez », ce qu’elle fit. Un vieux monsieur aux cheveux blancs était assis derrière un bureau de style empire sur lequel était posée une lampe-bouilloire, il était plongé à l’aide d’une loupe dans la lecture d’un parchemin. Sans lever la tête, il lui dit en russe : « C’est un texte de Mikhail Koutouzov, prince de Smolensk, Général en chef des armées russes sous le tsar Alexandre 1er et qui concerne la bataille de Borodino ».
Puis il leva la tête et aperçut Eva : « Vous êtes bien belle, Mademoiselle, mais si ma vue est satisfaite, croyez-vous que ce que vous allez me dire pourrait m’intéresser ? » lui dit-il d’une voix forte et claire qui contrastait avec le physique du personnage.
Eva comprit qu’il allait falloir faire preuve de créativité si elle voulait attirer l’attention de son interlocuteur qui ressemblait plus à un chercheur en hiéroglyphes qu’à un conseiller d’orientation scolaire. Alors elle lui dit : « J’ai là, pour vous, une lettre de recommandation de l’ambassadeur de France à Belgrade » et elle la lui tendit. Mais il ne la prit pas et lui demanda d’en faire une traduction orale en russe. Elle s’exécuta avec difficulté, car le texte était écrit dans un français un peu recherché et plein de malice, heureusement il était court.
Oleg se mit enfin à parler en français, après avoir pu vérifier que son interlocutrice parlait à peu près la langue de Pouchkine. « Ceci me paraît fort élogieux, mais ne me dit pas pourquoi vous avez franchi cette porte », conclut-il après l’avoir écouté avec attention.
EVA : Je voudrais des conseils et une inscription pour cette année dans votre département.
OLEG : Pour l’inscription, je crois que c’est malheureusement trop tard pour cette année ; pour les conseils, pouvez-vous me dire ce que vous avez fait jusqu’à présent comme études ?
EVA : Après un bac S (Maths-Physique) avec mention bien au Lycée français de Belgrade, j’ai suivi pendant deux ans des cours de littérature et civilisation russes à l’Université Lomonossov de Moscou.
Et là, la jeune femme comprit qu’elle avait mis dans le mille, car ensuite Oleg, si mesuré jusque-là, lui posa des questions en rafale sur les professeurs que manifestement il connaissait, sur les programmes… Il lui demanda même si elle avait gardé des polycopiés. Elle répondit positivement, mais qu’ils étaient restés à Belgrade.
OLEG : Bon, je crois qu’il faut vous inscrire en Master de « Langue et Civilisation russes ».
Eva qui n’en était pas à une demande près ajouta « Et pourrais-je m’inscrire en parallèle à un master de relations internationales, car je souhaite passer un jour le concours d’Orient du Quai d’Orsay et je sais que la connaissance des langues et civilisations orientales, si elle est nécessaire, n’est pas suffisante ? ».
OLEG : Oui, mais ce sera beaucoup de travail et, si vous avez un grand corps, votre tête me paraît bien petite.
Eva qui voulait rester sur le même ton badin argumenta sur la densité de celle-ci, mais elle savait bien que l’obstacle essentiel n’était toujours pas franchi : l’inscription dès cette année. Alors elle reposa la question sans trop d’espoir. Et là, surprise, le vieil homme qui s’était levé de son bureau lui répondit : « Je vais voir ce que je peux faire ». À son sourire, elle comprit que c’était gagné, alors elle eut l’audace de l’embrasser et Oleg lui dit en russe en lui montrant la porte « L’ambassadeur a raison, vous avez des talents, Mademoiselle ».
En redescendant à l’accueil, elle leva le pouce à destination de Szabina qui le lui retourna par un baiser lointain. Petit ennui tout de même, elle avait appris qu’il lui faudrait se rendre dans le 13e arrondissement pour suivre les cours, ce qui était un peu éloigné de sa résidence princière du 7e.
Elle avait gagné deux batailles : logement et inscription à des études supérieures, il lui fallait maintenant gagner la guerre avec une troisième victoire : un contrat de travail apportant respectabilité sociale et argent.
***
Eva avait jeté son dévolu sur le mannequinat, métier pour lequel ses amies à Belgrade lui avaient dit qu’elle avait des prédispositions et puis Paris n’était-elle pas la ville des plus grandes agences de Top Model ? Néanmoins, Eva ne savait pas trop comment s’y prendre jusqu’au jour où, sur le site d’une célèbre agence, elle vit l’annonce d’un casting. Elle s’y rendit, mais eut l’impression de revivre ce qu’elle avait vécu avec les agences immobilières. Elle était dans un escalier derrière une quinzaine de jeunes filles qui avaient toutes avec elles un book, bien sûr, sauf elle. À l’heure de la convocation, on les fit pénétrer dans une salle totalement vide et on leur distribua des numéros de 1 à 16, il n’y avait pas de numéro 13.
Eva était un peu surprise, elle était de loin la plus âgée du haut de ses vingt ans, mais aussi la plus grande. Les autres jeunes filles, plutôt des adolescentes de 14 à 18 ans, parlaient entre elles ; elle reconnut essentiellement des langues slaves : polonais, tchèque, russe. Deux blacks seulement parlaient en français, alors Eva s’approcha d’elles et se présenta : « J’ai l’impression que nous sommes les seules françaises ».
L’une des deux, prénommée Rose, lui répondit : « Oui, tu as raison, ici c’est comme au PSG il y a des blancs, mais ils sont étrangers, les Français sont blacks : antillais ou d’origine africaine. En fait, il y a plusieurs raisons à cela, les Françaises “caucasiennes” comme on dit, qui ont un master 15 de communication sont trop petites ou trouvent que le métier de modèle est un métier de potiche dévalorisant. La réalité, c’est qu’elles échouent au casting ».
Pour justifier l’exception que constituait sa taille pour une Française blanche, Eva dut avouer qu’elle était à moitié serbe.
Une « bookeuse » qui affichait son nom sur son corsage – I’m Ingrid – assez jeune entra dans la pièce un quart d’heure plus tard et leur demanda dans un mauvais anglais de s’aligner par ordre de numéro, ce qui prit dix bonnes minutes. Il faut dire qu’elles n’avaient pas toutes un bac S mention bien. Eva avait hérité du numéro 7 et Rose du 11. La bookeuse les passa assez rapidement en revue et trancha définitivement « La 7 et la 11, suivez-moi, les autres peuvent rentrer chez elle », conclut-elle d’un ton péremptoire. On demanda à Eva si elle avait un book et comme elle répondit négativement, Ingrid lui dit « Tant mieux, car, en général, ils sont dégueulasses, on t’en fera un ».
On commença par lui prendre ses mensurations qu’elle découvrit d’ailleurs : 1 m 82 ; 85-60-90. Et puis on la fit monter sur une balance et là, Ingrid voyant l’aiguille s’arrêter sur 68 kilos fut prise de panique « Oh là là, je me suis peut-être trompée, je vais me faire engueuler par la directrice ; mais je ne comprends pas, tu as l’air assez fine même si tu as de larges épaules, peut-être le squelette… ». En fait, Eva connaissait le problème, elle avait pratiqué le basket comme sa mère et des séances de musculation qui lui avaient fait prendre quelques kilos. Malgré cela, 68 kilos pour 1 m 82, cela faisait un indice de masse corporelle (IMC) de 20,5 très acceptable. Mais la plupart des mannequins sont plutôt autour de 17-18, c’est-à-dire anorexiques.
On demanda ensuite à Eva de se rhabiller, de s’asseoir et d’attendre avant d’être reçue par la directrice de l’agence. Quelques minutes plus tard, celle-ci, habillée en tailleur Chanel, ouvrit sa porte et se confia à Eva : « Je suis très heureuse, Mademoiselle, que vous puissiez rejoindre notre agence ; nous allons vous former et vous offrir un contrat de deux ans renouvelables, vous devrez participer à quelques castings, principalement en Europe. J’espère que vous serez assez libre pour ces déplacements.
En fait, je passe ma vie à recevoir des gamines qui n’ont rien dans la tête et à les chapeauter, à vérifier qu’elles ne prennent pas de drogue ni ne s’adonnent à la boisson, alors quand je rencontre une vraie femme, même si vous n’avez que 20 ans, c’est pour moi, un vrai bonheur. Il nous est difficile de trouver des Françaises blondes aux yeux bleus qui dépassent le mètre quatre-vingts, alors quand on en trouve une, on souhaite la garder. Si votre tête est comme l’on dit à la fois bien faite et bien pleine, on a un petit problème avec votre poids. Il faudrait que vous perdiez une dizaine de kilos ; on a compris que c’étaient des kilos de muscles, car vous avez pratiqué le basket. Le remède est simple, manger-bouger, mais on vous expliquera cela plus précisément et en trois mois, cela devrait être réglé. Alors, à la semaine prochaine pour la formation et elle se mit à rire : “On vous apprendra à marcher” ».
Eva sortit de cet entretien, à la fois satisfaite d’avoir obtenu un job bien payé, on lui proposa 100 000 euros pour l’année, mais aussi un peu inquiète de ne pas pouvoir concilier travail et études. En effet, elle s’était bien gardée de signaler qu’elle poursuivrait des études en parallèle et se demandait eu égard à sa disponibilité si tout cela serait compatible.
En classe de philosophie en terminale, elle avait retenu cette phrase de Spinoza : Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre.Il allait désormais lui falloir mettre le concept en pratique.
Son père, en prison, lui avait conseillé d’aller rendre visite à son avocat, Maître Draskovic, pour savoir ce qui lui était vraiment arrivé, car quinze minutes de parloir n’étaient pas suffisantes pour raconter une si longue et si complexe histoire. Eva, par la lecture du livre, Le diplomate politiquement incorrect qu’avait sans doute eu le tort de commettre son père, même écrit sous pseudonyme et présenté comme un roman, avait pris connaissance de tous les crimes et délits commis. Pour autant à la fin du livre, aucune condamnation le concernant n’avait été prononcée. Alors comment pouvait-il se retrouver incarcéré à la prison de la Santé pour purger une peine de vingt ans et devoir dix millions d’euros qu’il refusait d’ailleurs obstinément de payer ?
Au téléphone, Maître Draskovic avait été particulièrement aimable : « Je suis ravi, Eva, que vous m’appeliez, nous avons beaucoup de choses à nous dire et j’ai besoin de vous. Seriez-vous libre demain matin pour venir à mon domicile dès 10 h ? J’annule tous mes rendez-vous, nous irons ensuite déjeuner dans le quartier avec mon épouse », lui avait-il dit d’une voix enthousiaste. Eva, tellement impatiente d’apprendre ce qui s’était passé, accepta évidemment ce rendez-vous si soudain, mais resta intriguée par la phrase : « J’ai besoin de vous ».
Le lendemain matin, à l’heure dite, elle sonna à la porte d’un hôtel particulier du 17e arrondissement près du parc Monceau sur lequel était apposée une plaque : « Me Draskovic, Avocat et Associée ». Eva n’avait pas fait d’études de droit, mais elle trouva l’expression curieuse : avocat était écrit au singulier et le nom de l’associée n’était pas mentionné, mais la langue française lui permettait de comprendre qu’il s’agissait d’une femme.
Une très charmante jeune femme d’une trentaine d’années, habillée en tenue de ville chic, robe Alexander McQueen, hauts talons vint lui ouvrir et arborant un très large sourire, lui dit : « Tu dois être Eva, menya zovut Ludmilla, je suis d’origine russe et mon mari est très impatient de te rencontrer. Je te conduis à lui et nous nous retrouverons pour le déjeuner ». Elles montèrent au 1er étage par un magnifique escalier en colimaçon ; la porte de l’immense bureau de Me Draskovic était ouverte, elles entrèrent sans frapper et Ludmilla dit à son mari : « Je te laisse avec Eva ».
Me Draskovic se précipita vers Eva, lui fit un baise-main et lui dit avec beaucoup d’émotion : « Je suis si heureux de vous rencontrer, Mademoiselle ; votre père, que j’ai eu hier au téléphone, m’avait dit que vous étiez très belle, mais il était très en dessous de la vérité et comme vous avez pu le voir avec mon épouse, je m’y connais en jolies femmes ». À l’évidence, ce n’était pas une relation classique entre un avocat et sa cliente. Ils s’installèrent à l’autre bout de la pièce dans un salon séparé du bureau par une grande table de réunion, le tout devant une immense bibliothèque. Eva ne comprenait pas bien pourquoi il fallait une pièce aussi grande alors qu’à l’évidence, Me Draskovic était la seule personne qui travaillait dans cet hôtel particulier et qu’il y avait sans doute peu de visiteurs.
Me Draskovic, qui était un élégant Monsieur d’une cinquantaine d’années, souhaita se présenter à Eva : « Je suis d’origine yougoslave, j’ai quitté Sarajevo en 1984 au moment des Jeux olympiques d’hiver. J’ai fini mes études de droit à Assas et me suis inscrit au barreau de Paris à la fin des années quatre-vingt-dix. Aujourd’hui, je n’ai ni la nationalité bosnienne ni serbe, mais seulement française. J’ai connu votre père à l’occasion de la convocation de vos cousines, Milica et Jelica, devant la Cour Nationale du Droit d’Asile (CNDA) alors qu’elles avaient essuyé un refus par l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) pour leur carte de séjour et nous avons gagné en appel, ce qui leur a permis de vivre avec vous à Lyon lors de votre naissance. Votre père m’a invité à votre baptême à l’église orthodoxe de la rue Sully dans le 6e arrondissement de Lyon. Plus tard, votre père, que j’apprécie beaucoup, a fait à nouveau appel à moi, mais c’était beaucoup plus grave et c’est là que commence notre histoire. Mais, avant de débuter celle-ci, je voudrais vous dire que j’ai incontestablement une dette vis-à-vis de votre père et cela fait maintenant dix ans que je la porte avec difficulté. Ludmilla pourra vous le dire, il ne se passe pratiquement pas de nuit sans que je me réveille en nage après avoir crié : “Non, Monsieur le Président, vous commettez une énorme erreur judiciaire et l’avocat général va au-delà de ses prérogatives”. Que s’est-il passé ? Je n’étais pas prêt, votre père n’était pas prêt non plus à affronter une nouvelle fois la justice et cette fois-ci pour un crime qu’il n’avait pas commis. Il aurait sans doute été préférable que votre père choisisse Me Petrovski qui l’avait représenté lors d’un premier procès ».
Eva écoutait ce discours avec inquiétude, elle avait compris l’engagement de Me Draskovic et cela lui plaisait, car elle savait qu’il continuerait à se battre pour son père, mais elle n’avait toujours pas compris ce qui s’était passé.
Alors Me Draskovic lui dit : « Bon, je vais tout vous raconter, mais c’est long et ardu. Votre père avait une phrase, en fait une citation pour expliquer comment on devait aborder un sujet compliqué. Je vais essayer de la mettre en pratique. Elle est de Paul Valéry : Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne l’est pas est inutilisable. Je vais essayer de faire pas trop faux et compréhensible. L’histoire commence bien avant votre naissance. Pour des raisons mystérieuses, sans doute pour satisfaire un fantasme traduisant une névrose, votre père avait fait exécuter une frêle prostituée maghrébine par une puissante prostituée d’origine camerounaise, Corinne Kumba. Celle-ci initialement condamnée à 15 ans de réclusion fut acquittée, fautes de preuves en appel, grâce au talent d’un confrère, Maître Petrovski, dont je vous ai déjà parlé. Votre père n’avait pas été inquiété dans cette première affaire. Mais, par la suite, un témoin Djemel est apparu voulant dénoncer votre père Pascal comme complice dans l’assassinat commis par Corinne. Pendant quelque temps, ce Djemel a fait chanter votre père qui a décidé de le faire assassiner toujours par Corinne. Celle-ci et votre père, défendus par Me Petrovski, passèrent aux assises, mais là aussi faute de preuves suffisantes, furent acquittés, même si le Parquet fit appel ».
Eva se demandait pourquoi Me Draskovic lui racontait tout cela, car elle l’avait déjà lu dans le livre, Le diplomate politiquement incorrect et, surtout, cela n’expliquait toujours pas pourquoi son père avait été incarcéré puisqu’il avait été également acquitté en appel tout comme Corinne. Alors elle posa franchement la question à son hôte du jour.
MAITRE DRASKOVIC : « C’est une très bonne question Eva. En fait, je te raconte tout cela, d’abord pour te dire que ce que tu as lu dans le livre est la réalité, mais surtout pour expliquer la suite, car le point important, c’est que le Parquet ne s’est jamais remis de l’acquittement de deux meurtriers et a cherché par la suite des prétextes pour les faire condamner sur d’autres affaires, où ils n’étaient, cette fois, pas coupables. Le Parquet utilisa le fait que ton père avait donné en gestion à Corinne Kumba à Genève une sorte de “Maison close” pour la remercier d’avoir été son officier exécutant et surtout de ne l’avoir jamais dénoncé ».
Puis Maître Draskovic entra dans le vif du sujet avec force détails en regardant Eva droit dans les yeux pour maintenir son attention : « Tout débuta avec la présentation à la Gendarmerie d’Annemasse en Haute-Savoie d’une jeune prostituée camerounaise, Daisy M’Bu. Celle-ci venait de se voir refuser par l’OFPRA une carte de séjour en France au titre du droit d’asile, car elle ne subissait ni pression locale ni menace en cas de retour dans son pays d’origine. Son avocat, commis d’office grâce à l’aide juridictionnelle, lui recommanda, avant son passage en appel devant la CNDA et sur les conseils d’associations, de dénoncer un proxénète. Alors elle désigna Corinne Kumba qui tenait donc un “salon de massage” à Perly-Certoux dans le canton de Genève à la frontière française. Celle-ci fit l’objet d’un mandat d’arrêt international délivré par les autorités françaises et la police fédérale suisse se déplaça dans le salon de massage pour interroger Corinne Kumba, originaire du Cameroun, mais de nationalité française et résidente en Suisse.
Il faut savoir qu’en Suisse, les salons de massage ou solarium, même s’ils renferment des chambres où de charmantes jeunes femmes satisfont moyennant finances des hommes en mal de relations sexuelles, ne sont pas interdits. L’on pourrait même dire que les “maisons closes” sont autorisées en Suisse alors qu’en France, la loi Marthe Richard du 13 avril 1946 les a abolies. Mais si la prostitution et les maisons closes sont autorisées en Confédération helvétique, le proxénétisme ne l’est pas. Pour faire simple, cela se passe comme cela : la patronne du salon fait passer des entretiens d’embauche à des candidates volontaires, sélectionnées sur photos et CV. Lors de l’embauche, la candidate va devoir cocher quelles prestations sexuelles elle accepte de pratiquer, et quels seront ses horaires, elle est retenue ou pas. Le tarif des prestations n’est pas modifiable, mais les jeunes femmes travaillent comme indépendantes. Ce sont elles qui font la transaction financière ; les clients les payent directement au tarif fixé par la patronne du salon en fonction de la prestation réalisée et elles reversent 30 % pour le loyer de la chambre.
