Everest 1953 - Mick Conefrey - E-Book

Everest 1953 E-Book

Mick Conefrey

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Beschreibung

Les coulisses de la victoire sur l’Everest racontées pour la première fois à l’appui d’archives inédites.

29 mai 1953. Edmund Hillary et Tenzing Norgay sont les premiers hommes à fouler le sommet de l’Everest, la plus haute montagne au monde. 60 ans plus tard, voici le premier récit complet sur cet exploit historique, fruit de recherches approfondies de l’auteur, qui a eu accès à de nombreuses archives inédites et passionnantes dont celles de membres de l’expédition, du gouvernement britannique ou de la prestigieuse Royal Geographical Society. Et d’apprendre qu’une expédition qui est entrée dans les manuels d’histoire comme un modèle d’organisation fut secouée de nombreuses crises, sur la montagne mais aussi en dehors. Pressions politiques, enjeux diplomatiques, guerre médiatique, ambitions personnelles, controverses étouffées : l’expédition de 1953 est non seulement une histoire humaine de courage et d’aventure, mais un condensé des intérêts et luttes d’un monde effervescent en cette année du couronnement de la reine Elizabeth II. Mick Conefrey éclaire d’une lumière inédite le courage, l’imagination et le talent hors normes dont ont dû faire preuve chaque membre de l’expédition pour aboutir au succès. Un récit palpitant, fourmillant d’anecdotes et d’informations, répondant à de nombreuses questions, dont la célèbre "qui de Hillary ou de Tenzing a foulé le premier le sommet ?".

Le premier récit complet de cet exploit historique !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE 

Un régal ! Un récit humain, drôle et méticuleusement recherché. - The Independent

Fascinant et poignant. La référence définitive sur cette téméraire ascension. - Daily Mail

J'ai souvent été ému au cours de ma lecture. Cette histoire est celle du courage et, malheureusement, d'un monde aujourd'hui disparu. - The Guardian

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Mick Conefrey habite à Oxford, en Angleterre. Il est l'auteur de nombreux livres et documentaires d'aventure et de montagne, dont plusieurs en collaboration avec la BBC.

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Veröffentlichungsjahr: 2013

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À Stella Bruzzi

« Quel phénomène étrange et exaltant avons-nous déclenché. Une extraordinaire expériencenous attend, si nous gardons notre sang-froid. »

Journal de John Hunt, 3 juin 1953

Prologue

« Notre montagne »

Pour les alpinistes britanniques des années 1920 et 1930, l’Everest était tout simplement « notre montagne ». Qu’il se situât à plus de sept mille kilomètres, à la frontière de deux pays parmi les plus éloignés de la planète et qui ne faisaient même pas partie de l’empire britannique n’avait aucune importance. Pour paraphraser le poète Rupert Brooke dans un des ses plus célèbres poèmes, c’était « un coin de terre étrangère qui serait toujours l’Angleterre ». Des Britanniques l’avaient mesuré, lui avaient donné un nom, l’avaient photographié, survolé et y étaient morts. Aussi étaient-ils certains qu’un jour un alpiniste britannique serait le premier à gravir son sommet.

L’altitude de l’Everest a été mesurée au milieu du dix-neuvième siècle. Niché au cœur de l’Himalaya, sur la frontière entre le Tibet et le Népal, comme de nombreuses montagnes, il constitue une démarcation à la fois physique et politique. Même si aucun des géomètres britanniques ne mit le pied sur ses pentes, la mission du Great Trigonometric Survey of British India1 réussit à mesurer son altitude avec une étonnante précision à partir de points d’observation situés à plus de cent soixante kilomètres. Leur estimation était de 8840 mètres, soit dix mètres de moins que l’altitude officielle actuelle2. Rompant avec la règle habituelle de conserver le nom local – Chomolungma –, ils le dénommèrent Mont Everest, en l’honneur de George Everest, un ancien géomètre en chef. En bon géomètre, ce dernier ne se montra pas favorable à une telle piraterie cartographique, mais le nom resta.

À la même époque, l’alpinisme fleurissait dans les Alpes. Les alpinistes britanniques, très compétitifs, réalisaient de nombreuses premières ascensions de sommets en Suisse et en France. En 1857, ils fondèrent le premier club alpin au monde, l’Alpine Club. En quelques années, la majorité des plus hauts sommets des Alpes furent gravis et les alpinistes les plus ambitieux commencèrent à chercher ailleurs de nouveaux défis.

En 1895, Alfred Mummery conduisit une expédition légère au Nanga Parbat, désormais au Pakistan et le neuvième plus haut sommet du monde. Sa tentative novatrice se termina en désastre lorsque Mummery et deux auxiliaires Ghurkas périrent dans une avalanche. La mort d’Alfred Mummery ne fut aucunement un frein. Très vite, les regards se tournèrent vers l’Everest, le plus haut sommet du monde et donc le plus grand défi.

Pour des hommes comme Lord Curzon, le vice-roi des Indes entre 1899 et 1905, l’ascension de l’Everest était presque un devoir national. Il disait de la Grande-Bretagne qu’elle était le pays « des alpinistes et des pionniers par excellence dans notre univers ». Il mena une campagne active pour monter une expédition britannique sous les auspices de l’Alpine Club et de la Royal Geographical Society, fondée en 1830 pour promouvoir l’exploration et les progrès dans les connaissances géographiques. Les deux organisations unirent leurs efforts et créèrent l’Everest Committee3 pour lever et gérer des fonds en vue d’une expédition britannique.

Au début, il fut difficile d’obtenir une autorisation de la part du Tibet et du Népal. En théorie, c’étaient deux royaumes interdits refusant à tout étranger la traversée de leurs frontières. Mais la puissance militaire britannique et son prestige dans la région étaient tels que finalement le gouvernement tibétain donna en 1921 la permission à une expédition britannique d’effectuer la première reconnaissance du versant nord de l’Everest. Ainsi commença ce que Sir Francis Younghusband appela « l’épopée de l’Everest ».

L’expédition de reconnaissance revint avec des découvertes mitigées. L’Everest était isolé, impressionnant et intimidant, mais pas totalement impossible. 1922 et 1924 virent deux tentatives de grande envergure. Toutes deux empruntèrent la même voie sur le versant nord de l’Everest, par l’Inde et le Tibet. Si l’on tient compte de leur équipement très primitif, ce furent des tentatives remarquables. En 1922, George Finch et le capitaine J.G. Bruce atteignirent 8326 mètres et en 1924, Edward Norton parvint à 8570 mètres, à moins de trois cents mètres du sommet. Quand, lors de la même expédition, les deux alpinistes britanniques George Mallory et Andrew Irvine disparurent très haut sur la montagne, certains dirent qu’ils avaient pu atteindre le sommet et auraient péri à la descente.

La mort de Mallory et d’Irvine renforça davantage l’idée que la Grande-Bretagne avait un lien particulier avec l’Everest, comme Sir William Goodenough, président de la Royal Geographical Society, l’écrivit au secrétaire d’État pour les Indes en 1931 :

« Le Comité [de l’Everest] pense que le fait que les corps de nos deux compatriotes reposent encore au sommet, ou très près, devrait nous donner la priorité dans toute tentative pour atteindre celui-ci. »

Le Tibet interdit toute tentative entre 1925 et 1932, mais autorisa une quatrième expédition britannique en 1933. Une nouvelle fois, les résultats furent excellents. Trois alpinistes atteignirent à peu près le même point qu’Edward Norton. Toutefois, les derniers trois cents mètres s’avérèrent un trop grand défi. Dans les années 1930, trois autres expéditions eurent lieu, mais aucune n’approcha du sommet. Un sentiment de désespoir s’infiltra dans l’esprit des Britanniques, parfaitement illustré par une lettre de Sir Percy Cox, l’administrateur du Comité de l’Everest, au secrétaire d’État pour les Indes en 1934 :

« Du fait des nombreuses tentatives menées dans le passé exclusivement par des expéditions britanniques pour gravir la montagne, sa conquête finale est devenue une ambition nationale… En conséquence, ce serait une humiliation nationale si nous laissions l’ascension finale à toute autre nation par notre manque d’intérêt ou notre manque de vigilance. »

Il n’y avait pas de politique d’interdiction officielle, rien d’aussi évident, mais de fait, la Grande-Bretagne avait le monopole sur l’Everest grâce à ses relations avec le gouvernement tibétain et, sans doute d’une manière plus importante encore, parce qu’elle contrôlait tous les déplacements aux Indes. Les alpinistes d’autres pays pouvaient tenter de gravir d’autres géants himalayens, mais aucun d’entre eux ne réussit jamais à obtenir l’autorisation de gravir l’Everest. L’Allemagne envoya une succession d’expéditions au Nanga Parbat, les Italiens et les Américains tentèrent l’ascension du K2. Mais l’Everest était « notre montagne ». C’était un accord entre gentlemen qui ne favorisait que les gentlemen britanniques.

Après la Seconde Guerre mondiale, tout changea. La Grande-Bretagne sortit affaiblie et blessée du conflit. Le nouveau monde bipolaire ne laissait la place qu’à deux superpuissances : les États-Unis et l’Union soviétique. En 1947, l’empire britannique reçut un coup mortel quand l’Inde, le soi-disant « joyau de la couronne », obtint son indépendance. L’empire des Indes fit place aux républiques de l’Inde et du Pakistan. En l’espace d’une décennie, les drapeaux britanniques disparurent de tout l’ancien empire. L’influence de la Grande-Bretagne en Asie ne disparut pas du jour au lendemain, mais son pouvoir était sérieusement diminué.

La même année, le Dalaï-Lama, chef politique et spirituel du Tibet, décréta la fermeture des frontières de son pays à la suite d’un mauvais horoscope qui prédisait son invasion par des étrangers. Trois ans plus tard, la prophétie se réalisa quand le Tibet fut envahi par la Chine communiste. Le nouveau gouvernement révolutionnaire de Mao n’éprouvait aucune amitié pour la Grande-Bretagne. De nombreuses années s’écouleront avant qu’une équipe britannique n’obtienne un permis pour entrer au Tibet.

Néanmoins, à la même période, un événement remarquable se produisit. Le Népal, qui pendant des décennies était resté hostile aux étrangers, à l’instar du Tibet, commença à s’ouvrir au monde avec prudence. En 1949, il autorisa des équipes britannique et suisse à faire des explorations de reconnaissance et en 1950 une petite équipe de trekkeurs américains fut autorisée à se rendre dans la région de l’Everest.

Ce livre est l’histoire de ce qui se produisit ensuite, commençant par l’expédition de reconnaissance à l’Everest de 1951 et la peu connue expédition d’entraînement au Cho Oyu, l’année suivante, avant de se concentrer en détail sur les événements de 1953.

Il est basé sur les carnets, les lettres, les mémoires et de nombreuses autres archives, ainsi que sur des entretiens avec les participants et leurs familles réalisés au cours des dix dernières années. Son but est double : raconter l’histoire de l’expédition, à la fois celle des alpinistes et des sherpas sur la montagne et celle du grand nombre de personnes qui ont joué un rôle crucial dans les coulisses. Ensuite, c’est une analyse de la manière dont cet événement majeur fut décrit à l’époque et des mythes et idées fausses qui se sont accumulés au cours des années.

Le premier de ces mythes est l’idée que la première ascension de l’Everest a été le fait essentiellement de deux hommes : Edmund Hillary et Tenzing Norgay. Ceci est très loin de la vérité. Pourtant, aujourd’hui encore cette opinion est la plus répandue. L’ascension de l’Everest en 1953 est la résultante du travail d’une équipe, conduite par un leader remarquable, John Hunt. Hillary et Tenzing formaient le point culminant d’une pyramide, mais sous eux, il y avait les fortes épaules de nombreux alpinistes. Ils n’étaient même pas la première équipe à tenter le sommet en 1953. Si une petite valve n’avait pas été endommagée sur un appareil à oxygène, Charles Evans et Tom Bourdillon auraient très bien pu être les premiers à réussir.

L’autre mythe qui doit être dissipé est que ce fut une expédition qui fonctionna avec la précision d’une montre suisse, comme « une opération militaire ». Ainsi va le cliché, mais ceci également est très loin de la vérité. L’expédition de 1953 fut très bien planifiée, mais loin d’avoir été une course tranquille, elle fut marquée du début à la fin par des controverses et de fréquentes crises.

L’expédition à l’Everest de 1953 fut une histoire médiatique exceptionnelle, sans aucune comparaison avec toute autre expédition en Himalaya ou ailleurs. Non seulement un reporter du Times et un caméraman free-lance furent intégrés à l’équipe des alpinistes, mais des douzaines d’autres journalistes du monde entier couvrirent l’événement. La plupart restèrent à Katmandou, mais quelquesuns bravèrent les pentes de l’Everest lui-même. Cette compétition enflammée engendra des comptes rendus scandaleusement malhonnêtes, dont certains eurent un impact significatif sur les événements. Bien que la plupart aient été motivés par l’opportunisme et parfois par la pure méchanceté, le cirque médiatique témoignait de l’importance de l’expédition.

Les trois nations les plus impliquées dans l’événement – la Grande-Bretagne, le Népal et l’Inde – étaient à un moment charnière de leur Histoire. De ce fait, l’expédition à l’Everest revêtit une importance plus grande, que personne n’avait pu prévoir. Un événement crucial pour les Britanniques eut lieu, sans aucun lien avec l’expédition mais qui compta énormément : le couronnement de la reine Elizabeth II. La coïncidence apparemment magique de la nouvelle de la première ascension, annoncée le jour même du couronnement, transforma l’expédition en un événement éminemment symbolique.

L’histoire commence deux ans plus tôt, longtemps avant que la reine ne se rende à la nef de l’abbaye de Westminster et qu’Hillary et Tenzing ne deviennent les deux hommes les plus célèbres du monde. Un jeune alpiniste décida qu’il était temps que la Grande-Bretagne organise une autre expédition à l’Everest. Sa première démarche fut de rendre visite à une institution mondialement célèbre.

1 Grand Relevé Trigonométrique des Indes Britanniques.

2 En 1999, l’altitude de l’Everest a été mesurée au GPS, donnant 8850 mètres. Ce chiffre doit toujours être accepté par la Chine et le Népal.

3 Comité de l’Everest.

Chapitre 1

Monsieur Everest

Depuis presque un siècle, les locaux de la Royal Geographical Society se trouvent dans un imposant hôtel particulier d’architecture victorienne au sud de Hyde Park à Londres. Lorsqu’en 1913 elle déménagea son siège dans le quartier de Kensington, des inquiétudes surgirent sur le fait qu’il était trop éloigné des clubs de gentlemen de Mayfair et de Saint James pour y faire venir ses membres. Depuis, Londres s’est tellement étendue qu’il semble presque se trouver en plein cœur de la ville. Aujourd’hui, la RGS est un centre très fréquenté de la vie académique et culturelle, mais dans les années 1950, c’était un endroit tranquille et retiré, célèbre pour ses conférences, sa salle des cartes et sa collection de livres et de manuscrits.

Ce fut là qu’un jeune alpiniste britannique vint chercher de l’information, nébuleuse, même selon les standards de la RGS. Il s’appelait Michael Ward et son objectif était de trouver des cartes et des photographies du versant sud de l’Everest.

Bel homme, des sourcils noir épais, Michael était fougueux, têtu et coriace. En 1951, il était dans sa deuxième année de service militaire au sein du Royal Army Medical Corps. Très engagé dans la médecine, sa passion toutefois était l’alpinisme. Lorsqu’il lut dans un journal que des « alpinistes étrangers » étaient en route pour l’Everest, sa première réaction fut que la Grande-Bretagne avait été prise au dépourvu et que l’on devait faire quelque chose. L’Everest était toujours « notre montagne », une tâche à mener à terme par des alpinistes britanniques.

Ainsi commencèrent ses visites à la Royal Geographical Society, où il passa les archives au crible, recherchant cartes, photos et tout ce qu’il pouvait trouver sur l’histoire et la géographie du Népal. Il n’y avait pas grand-chose. Toutes les expéditions d’avant-guerre avaient approché l’Everest par son versant nord, tibétain, et bien que quelques alpinistes britanniques aient réussi à apercevoir le versant sud de la montagne à partir de points d’observation au Tibet, ce qu’ils avaient vu n’était guère encourageant. George Mallory, dont le nom avait été associé de près à l’Everest dans les années 1920, avait décrit la cascade de glace qui barre l’accès aux versants sud-ouest comme « un des panoramas les plus terribles et inhospitaliers jamais observés par l’homme ». Il était donc très pessimiste sur les chances de pouvoir la franchir.

L’Everest fut photographié du ciel en 1933 par l’expédition aérienne Houston de survol de l’Everest, puis à nouveau en 1945 et 1947 par des aviateurs de la Royal Air Force basés aux Indes. Au cours d’un survol illicite du Népal, ils firent le tour du plus haut sommet du monde. Quelques-unes de leurs photos montraient le versant sud, mais elles étaient trop fragmentaires et incomplètes pour fournir une réponse concluante quant à la possibilité d’une voie par le sud. Ainsi que Michael Ward l’avait pressenti dès le départ, il n’y avait qu’une façon de vraiment le découvrir : organiser une expédition de reconnaissance.

Il persuade un petit groupe d’amis et jeunes alpinistes de l’accompagner pour effectuer une expédition sur le versant népalais de l’Everest. Bill Murray est un alpiniste écossais solide, connu pour ses premières ascensions hivernales à Glencoe et sur le Ben Nevis, ainsi que pour son penchant à la méditation, une habitude acquise dans un camp de prisonniers au cours de la Seconde Guerre mondiale. Campbell Secord est Canadien, grand et volubile, venu en Angleterre dans les années 1930 et resté pour piloter des bombardiers dans la RAF. Lui et Bill Murray sont déjà allés en Himalaya, mais les deux autres candidats n’ont jamais grimpé ailleurs qu’en Europe. Alfred Tissières est un brillant alpiniste suisse, étudiant la biologie à Cambridge, et Tom Bourdillon est un jeune scientifique britannique, un vrai montagnard, qui malgré une constitution d’avant-centre est un grimpeur élégant et puissant.

La moyenne d’âge est de trente-deux ans et leur salaire hebdomadaire moyen en livres sterling bien inférieur. Malgré tout, ils ont l’intention de financer leur expédition presque entièrement de leur poche. Campbell Secord comprend néanmoins qu’ils auront besoin d’aide pour obtenir les autorisations officielles nécessaires. Il propose d’entrer en contact avec le Comité de l’Himalaya, organisation qui a succédé au Comité de l’Everest des années 1920, et composée de notables de la Royal Geographical Society et de l’Alpine Club.

Au début, ils se montrent quelque peu dédaigneux, mais Campbell Secord fait preuve de persistance et de persuasion. Finalement, le Comité accepte de leur fournir une aide financière et administrative. Le gouvernement népalais donne son accord et le ministère de la Guerre accepte de louer des tentes de l’armée et du matériel d’escalade aux jeunes impétrants de Michael Ward. Ils rencontrent toutefois quelques revers. Les obligations professionnelles de Campbell Secord l’obligent à se retirer de l’expédition, mais il accepte de continuer à participer à l’organisation. Le Suisse Alfred Tissières décide que ses recherches en biologie moléculaire sont plus importantes que son passe-temps favori et se retire complètement. L’expédition est réduite à trois membres, dont un seul a l’expérience de l’Himalaya. C’est alors que se produit un événement remarquable.

En juin 1951, Eric Shipton, le célèbre alpiniste d’avant-guerre, revint inopinément en Angleterre après avoir été expulsé de Chine. Shipton, avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, était la quintessence du héros britannique. Au cours des années 1930, il avait passé la plus grande partie de son temps en Himalaya, devenant l’un des alpinistes les plus éminents au monde. Il avait participé aux quatre dernières expéditions britanniques à l’Everest, dirigé l’une d’entre elles et atteint l’altitude de 8534 mètres. Entre ses expéditions à l’Everest, il avait fait la première reconnaissance de la Nanda Devi en Inde et deux voyages étonnants dans le Karakorum, qui aujourd’hui fait partie du Pakistan.

Eric Shipton était connu pour son ascétisme. Son en-cas favori était un oignon cru et, plutôt que d’emporter de luxueux vivres en conserves comme le faisaient les premières expéditions britanniques, il préférait systématiquement manger la nourriture locale. Mais bien qu’il fût particulièrement endurci, Eric Shipton n’était pas la caricature de l’homme fort et ténébreux. Il pouvait parfois se montrer timide et taciturne, et également très sociable. De très nombreuses femmes tombèrent sous le charme de ses yeux bleu pâle avec son expression de « gamin perdu », et voulurent le materner. Il avait toute une brochette d’amies et d’amantes, parfois simultanément. Lorsqu’il ne se trouvait pas sur les pentes redoutables d’une montagne, il appréciait les conversations animées et dans sa jeunesse avait été féru de danse. Malgré une dyslexie dans son enfance et une éducation difficile, il devint un très bon écrivain et ses livres étaient lus avec avidité aussi bien par des alpinistes en chambre que par de jeunes grimpeurs.

La Seconde Guerre mondiale interrompit ses errances. Au cours des années 1940, il travailla comme diplomate. Son dernier poste de consul-général à Kumming, en Chine orientale, se termina ignominieusement quand il fut expulsé avec tous les employés du consulat par les autorités communistes.

Eric Shipton n’était rentré en Angleterre que depuis deux semaines quand il quitta sa maison de campagne dans le Hampshire pour se rendre à Londres voir son ami Campbell Secord, dans sa petite maison située dans une ruelle près de Trafalgar Square.

La description de cette rencontre fatidique qu’il fit dans son livre The Mount Everest reconnaissance expedition 1951 aurait pu sortir tout droit d’un magazine pour la jeunesse :

« Il [Secord] dit :

‘Oh, tu es rentré ? Que vas-tu faire maintenant ?

Je lui dis que je n’avais aucun projet et il me répliqua :

— Eh bien, tu ferais mieux de diriger cette expédition !

Je lui demandai :

— Quelle expédition ?’

Et il m’expliqua de quoi il s’agissait. »

Pour Campbell Secord, ce fut un heureux hasard. Si Eric Shipton se joignait à l’expédition de reconnaissance de l’Everest, l’argent coulerait à flots pour la financer, la presse s’y intéresserait et l’expédition aurait toutes les chances de réussir.

Toutefois, Eric Shipton ne sauta pas tout de suite sur l’opportunité. À quarante-trois ans, il n’était plus le nomade insouciant d’antan. Il avait une femme et deux enfants à charge et se trouvait sans perspective d’emploi immédiat. Sans rejeter catégoriquement la proposition de Campbell Secord, il se montra peu enthousiaste. Lorsqu’une rencontre fut organisée entre Eric Shipton et Michael Ward, le jeune grimpeur en sortit déprimé et démoralisé. Comme il s’en rappellerait de nombreuses années plus tard :

« Je lui avais tout dit et ce qui me frappa le plus, ce fut son manque d’intérêt. À l’époque cela m’avait surpris, car évidemment ce projet me passionnait. »

Cela n’avait rien de très surprenant. Eric Shipton venait à peine de débarquer après avoir été capturé par les troupes de choc de Mao Tsé Toung et il n’avait guère envie de se retrouver à quelques kilomètres de la frontière chinoise. Il ne se sentait pas en forme, n’avait pas grimpé depuis un an et voulait juste passer un été tranquille en Angleterre avec sa femme et sa famille.

Mais malgré tout, pouvait-il vraiment dire non ?

L’Everest avait fait partie de sa vie pendant tant d’années que renoncer à cette opportunité serait renier une bonne partie de sa propre identité. Bien qu’il n’eût plus été en Himalaya depuis une bonne décennie, il n’avait jamais cessé de penser à l’Everest. En 1945, à peine quelques mois après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il avait participé au projet d’une nouvelle expédition britannique à l’Everest par le Tibet. Quatre années plus tard, avec son vieux partenaire Bill Tilman, il avait tenté de monter une expédition à partir du Népal. Aucun des deux projets n’avait abouti, mais Bill Tilman alla au Népal en 1949 et 1950 et accompagna l’équipe américaine qui photographia pour la première fois le versant sud de l’Everest. Eric Shipton avait le sentiment bien arrêté d’un travail inachevé.

En particulier, il avait hâte de voir le Solo Khumbu, la région montagneuse du Népal où se trouve l’Everest. C’est le pays des Sherpas, qui ont servi de porteurs à de nombreuses expéditions britanniques. Les Sherpas en avaient tellement parlé à Eric que, pour lui, le Solo Khumbu était devenu ce qu’il appelait « une sorte de Mecque, le but ultime de l’alpinisme en Himalaya ».

Alors qu’il réfléchissait à la proposition de Secord, Diana, sa femme, eut une réaction très positive, qui le surprit. Quand elle l’avait épousé, en 1942, elle avait compris que de telles occasions se présenteraient et elle avait décidé de ne jamais s’y opposer. Ils avaient été séparés au cours des cinq derniers mois, pourtant elle l’encouragea à partir. Eric Shipton fit donc la proposition suivante au Comité de l’Himalaya : si le Comité prenait en charge le financement et la publicité, il accepterait de diriger cette expédition.

Le Comité de l’Himalaya, sachant que l’implication de Shipton rehausserait considérablement le profil de l’expédition, devint beaucoup plus réceptif. Michael Ward et Bill Murray avaient pratiquement terminé tous les préparatifs et furent heureux de s’effacer et de le laisser devenir le leader. Dès que les journalistes en entendirent parler, ils se précipitèrent à sa maison de campagne du Hampshire. Le 4 juillet 1951, les premiers articles parurent : Eric Shipton, « Monsieur Everest », était de retour et une nouvelle fois la Grande-Bretagne retournait en Himalaya. Ce fut un moment clé de l’expédition, qui allait avoir un impact important sur les événements de 1953.

Dans les jours qui suivirent, il y eut une véritable guerre d’enchères pour obtenir l’exclusivité de la couverture médiatique de l’expédition. Avant la guerre, pratiquement chaque expédition avait été financée par le Times de Londres, mais à l’étonnement de tous, un journal populaire, le News Chronicle, offrit l’énorme somme de 30 000 £4 pour les droits exclusifs de l’expédition de reconnaissance de 1951 et les tentatives suivantes.

Toutefois, les très conservateurs membres du Comité de l’Himalaya n’étaient pas encore prêts pour le marché de consommation de masse, quelle que fût l’importance de la somme offerte. Ils avaient une crainte profonde des articles à sensation. Pour eux, le Times était différent. C’était un « journal de référence » auquel on pouvait avoir confiance. Bien sûr, ils furent très heureux de cette concurrence qui persuada le Times d’augmenter son offre initiale de 2000 £ à 5000 £ pour l’exclusivité. Pensant à l’avenir, le Times prit une option pour une future expédition à l’Everest au cas où Shipton et son équipe reviendraient avec des nouvelles positives sur la voie par le sud.

Le mois de juillet fut extrêmement occupé. Pendant qu’Eric Shipton s’occupait de tenir à distance le reste de la presse et répondait aux lettres de toutes sortes venant de grimpeurs et d’excentriques, les autres rassemblèrent l’équipement et les provisions dans la maison de Campbell Secord. Ce fut quelque peu chaotique et fait à la dernière minute, mais Eric Shipton n’était pas quelqu’un qui aimait les organisations complexes. Toute l’affaire culmina en une ruée frénétique le 29 juillet lorsque, à leur grande honte, ils furent contraints d’appeler d’urgence à l’aide le Women’s Voluntary Service5 pour terminer d’emballer leur matériel. En quelques heures, plusieurs dames très efficaces se présentèrent pour les sortir du chaos.

Trois jours plus tard, le 2 août, Michael Ward et Bill Murray quittèrent Tilbury pour l’Inde avec plusieurs douzaines de caisses remplies de tentes, de sacs de couchage et de matériel d’escalade. Eric Shipton et Tom Bourdillon les suivirent par avion le 18 août et après un long voyage en train, les rejoignirent sous une pluie torrentielle à Jogbani, une petite ville à la frontière du Népal et de l’Inde.

Le jour suivant, le célèbre sherpa Ang Tharkay arriva de Darjeeling avec douze hommes. Il avait participé à plusieurs des expéditions d’avant-guerre d’Eric Shipton et était un sirdar6 très respecté. Ang Tharkay avait coupé ses nattes depuis une dizaine d’années et portait désormais des vêtements modernes, alors que les autres sherpas étaient des hommes à l’allure sauvage, petits mais solidement bâtis, vêtus d’un mélange d’habits européens provenant des expéditions auxquelles ils avaient participé et de leurs tenues traditionnelles. Quatre d’entre eux furent recrutés comme porteurs d’altitude pour la durée de l’expédition. Les huit autres acceptèrent de travailler comme porteurs ordinaires pour la marche d’approche dans le Solo Khumbu.

Alors qu’ils ouvraient les caisses et inspectaient leur contenu, Eric annonça une nouvelle surprenante à Bill Murray et Michael Ward. Avant de quitter l’Angleterre, il avait été contacté par le Club alpin néo-zélandais qui lui avait demandé si plusieurs de ses membres pouvaient se joindre à l’expédition. L’été de cette même année, quatre d’entre eux avaient grimpé dans les environs, dans les montagnes du Garhwal en Inde, et étaient plus que disposés à aller au Népal. Pendant des semaines, Eric Shipton avait reçu des demandes de grimpeurs désireux de se joindre à l’équipe, mais il les avait tous rejetés, qu’ils fussent expérimentés ou pas, convaincu que plus l’équipe était restreinte, mieux c’était. Toutefois, sur un coup de tête, il avait accepté deux grimpeurs de plus, car il avait gardé un bon souvenir d’un autre alpiniste néo-zélandais, Dan Bryant, avec lequel il avait grimpé dans les années 1930.

Michael et Bill furent médusés et quelque peu énervés de n’avoir pas été consultés, mais c’était une décision typique d’Eric Shipton qui allait avoir des conséquences d’une portée considérable.

Pour l’instant, ils avaient bien d’autres soucis. Ils avaient devant eux une marche de deux semaines au cœur du Népal. L’équipe suivrait le même itinéraire que celui emprunté l’année précédente par les trekkeurs américains, à ceci près qu’ils se mettraient en route à la fin de la période de la mousson et non à la fin du printemps, et rencontreraient donc beaucoup plus de boue et de moustiques.

La pluie tomba sans discontinuer jusqu’au 27 août, quand ils chargèrent leur matériel sur un énorme camion américain. Puis, accompagnés de plusieurs passagers clandestins et autres parasites, ils franchirent la frontière à faible vitesse. La première heure se passa étonnamment bien, mais ensuite, ils passèrent autant de temps à pousser le véhicule qu’à être transportés par lui. En 1951, le Népal avait très peu de routes hors de la vallée de Katmandou, où est située la capitale. Les véhicules destinés à Katmandou étaient démontés en Inde et portés à dos d’homme, pièce par pièce.

Finalement, après cinq heures, la « route » aboutit à Dharan, où ils passèrent une nuit inconfortable dans une pension infestée de puces. Le jour suivant, les vraies difficultés commencèrent lorsqu’ils tentèrent de recruter des porteurs pour la deuxième partie de leur voyage. Personne ne se déplaçait à cette époque de l’année. Après de nombreux marchandages, Ang Tharkay réussit à engager vingt-cinq Tamang. Malgré ce que Michael Ward appellera leur « toux de cimetière » et leur allure squelettique, ils étaient incroyablement résistants et portaient des charges de plus de trente-cinq kilos. Aucun d’entre eux ne put être persuadé de faire tout le voyage jusqu’au Solo Khumbu. Après la première étape, Shipton dut s’arrêter à un autre petit village, Dhankuta, et passa encore deux jours éreintants à trouver des remplaçants.

Pour Tom Bourdillon et Michael Ward, qui n’avaient jamais grimpé en Himalaya, tout cela constituait une intense introduction au monde des expéditions. À peine six mois auparavant, Tom avait épousé Jennifer, son amour d’université, et elle lui manquait énormément. Il remplissait ses carnets de descriptions des paysages semitropicaux et des créatures exotiques qu’ils rencontraient, souhaitant à chaque fois que Jennifer fût avec eux. Michael Ward avait une appréciation plus scientifique : il nota que l’on pouvait humer les villages avant de les voir et que leurs habitants sentaient tout aussi mauvais.

Dans la chaleur étouffante, ils marchaient torse nu, en short et en sandales. Eric Shipton préférait porter des pyjamas et avait rasé sa tête pour avoir moins chaud. Des lunettes de soleil et un parapluie constamment ouvert complétaient son accoutrement. Pour la nuit, ils s’arrêtaient dans les villages, dormant dans des granges ou des étables de paysans. Comme Shipton en avait l’habitude, ils prenaient essentiellement de la nourriture locale – du riz, des lentilles et parfois un poulet famélique.

Tom Bourdillon était fasciné par l’observation de son célèbre leader en action :

« Mon respect pour Shipton grandit. Il est étonnamment décontracté, jamais certain du nombre de porteurs que nous avons ou de là où nous allons chaque jour. Mais tout fonctionne sans problème. »

Eric Shipton lui-même était intrigué par ses jeunes compagnons. Il eut tout de suite de la sympathie pour Tom Bourdillon. Par contre, il écrivit à Diana, sa femme, qu’il trouvait que Michael Ward se comportait un peu trop comme un jeune étudiant. Par instinct, Eric préférait des compagnons plus tranquilles et avait du mal à s’entendre avec quiconque se montrait ambitieux (ou trop organisé).

La troisième étape de leur voyage se termina à Dingla, une petite ville au milieu de la forêt tropicale. Ils prirent une chambre dans une maison et y restèrent trois jours, pendant qu’Ang Tharkay cherchait un nouveau groupe de porteurs.

Puis, la nuit du 8 septembre, ils entendirent le bruit de pas lourds dans les escaliers. La porte s’ouvrit et deux hommes sales, aux corps décharnés, entrèrent : Harold Earle Riddiford et Edmund Percival Hillary, la fine fleur du Club alpin néo-zélandais. Pendant les trois mois précédents, ils avaient grimpé avec deux autres compagnons dans les montagnes du Garhwal et avaient appris par télégramme que Shipton offrait deux places dans son équipe.

Pour le jeune homme de trente-deux ans qu’était « Ed » Hillary, ce fut un moment qu’il avait attendu avec autant d’excitation que d’appréhension. Chez lui, à Auckland, avec son père et son frère Rex, il élèvait des abeilles. Lorsqu’il avait appris que Shipton était d’accord de prendre deux Néo-Zélandais, il n’était pas encore sûr de pouvoir passer plus de temps loin de chez lui. Mais la pensée de pouvoir grimper avec l’un de ses héros d’enfance fut la plus forte, comme il le raconta dans un télégramme à sa famille :

« Invité Shipton expédition à l’Everest. Impossible refuser. Pardonnez svp votre errant de fils. »

Ed était inquiet à la perspective de rencontrer les alpinistes britanniques. Seraient-ils des pukka sahibs7, affreusement snobs, buvant du gin tonic, vêtus de smokings et aux lèvres pincées ? Probablement pas… mais on ne pouvait jamais savoir avec les Poms8.

Heureusement, après une semaine de voyage, Shipton et son équipe s’avérèrent être tout sauf des pukka sahibs. Bien qu’ils n’eussent pas encore atteint le niveau de saleté des Néo-Zélandais, ils avaient tous des barbes mal taillées et aux yeux d’Ed, une allure peu recommandable, ce qui le rassura. Eric Shipton s’avança vers eux la main tendue et ainsi commença une amitié qui allait durer jusqu’à la fin de leur vie.

La première chose que les Néo-Zélandais remarquèrent, c’était qu’ils avaient l’air bien nourris. Après deux mois d’escalade difficile, Ed Hillary avait perdu neuf kilos et Earle Riddiford quatorze, presque un quart de son poids. En comparaison, les membres de l’équipe de Shipton avaient presque tous l’air replet, en particulier l’herculéen Tom Bourdillon. Quant à ce dernier, la première chose qu’il remarqua fut la longueur des piolets des Néo-Zélandais, qui lui parurent dater de l’ère victorienne.

Le compagnon d’Ed, Earle Riddiford, était avocat. Pour lui aussi, c’était son premier voyage en Himalaya et cela lui procurait un immense plaisir. Earle était très organisé et ambitieux et beaucoup plus volubile que le laconique Ed Hillary. Eric Shipton ne ressentit aucune sympathie pour lui.

Ils passèrent le jour suivant à faire connaissance, réorganisant leur matériel et continuant leur recherche de porteurs. À partir de Dingla, leur voyage allait être beaucoup plus difficile. Comme personne ne connaissait l’itinéraire, ils devaient transporter plus de vivres et par conséquent avaient besoin de plus de porteurs, d’où une plus grande perte de temps.

La mousson se terminait brutalement. La pluie était accompagnée de centaines de sangsues, tombant des arbres, prenant plaisir à insinuer leurs ventouses sur leurs délicates peaux caucasiennes. La plupart des rivières étaient en crue, emportant les ponts et forçant l’équipe de Shipton à faire de longs détours. Même en sachant qu’ils n’étaient pas loin de leur destination, ils ne voyaient que la forêt écumante et les tourbillons de la brume.

Puis, soudainement, les pluies cessèrent, les brumes s’éclaircirent, dévoilant au-dessus d’eux un panorama éblouissant de montagnes gigantesques. Leur voyage leur avait demandé presque quatre semaines, deux fois plus long que prévu, mais enfin ils pénètraient dans le légendaire Solo Khumbu. Les sherpas pouvaient à peine se contenir. En remontant dans la vallée de la Dudh Kosi, à chaque tournant il y avait une famille qui leur offrait du chang, la bière locale, et des pommes de terre chaudes.

Les jeunes alpinistes britanniques furent sidérés par la beauté de leur environnement. Dans son journal, Tom Bourdillon pouvait à peine se contenir, bien que comme toujours, il voyait tout au travers du prisme de la nostalgie pour sa femme, Jennifer :

« Je suis resté une demi-heure au soleil au bord de la rivière à observer une demi-douzaine de rouge-queue aux têtes blanches et un nymphée fuligineux jouant vingt mètres plus loin sur l’autre berge. C’était un lieu enchanteur. Je suis sûr que l’Éden se situait au pied de l’Himalaya. Mais maintenant sans Ève. Et tu l’adorerais, j’en suis certain. »

Pour Eric Shipton, leur arrivée dans le Solo Khumbu fut un moment nostalgique et révélateur. Après des semaines de boue, de moustiques et de forêts pluvieuses, ils avaient émergé dans un merveilleux espace de pins et de sommets majestueux. Les montagnes qu’ils n’avaient connues que sur leurs versants nord – le versant tibétain – révélaient maintenant leurs versants sud, inconnus jusque-là.

Les sherpas de la vallée l’accueillirent comme un héros, se souvenant des aventures qu’eux-mêmes ou les membres de leurs familles avaient vécues avec lui, lors de ses expéditions des années 1930. Tom Bourdillon écrivit dans son journal qu’il n’avait jamais vu boire autant d’alcool. Michael Ward en parla comme d’une fête interminable.

Ils restèrent trois jours à Namche Bazar, la capitale du pays Sherpa. Les célébrations continuèrent sans discontinuer pour tous, sauf Ed Hillary. Il était malade lorsqu’il avait rejoint l’équipe de Shipton et deux semaines de voyage sous la mousson n’avaient rien fait pour améliorer sa santé. Ses douleurs à l’estomac s’étaient transformées en dysenterie et une fièvre qui ne voulait pas guérir. Pendant que les autres se préparaient à partir, il restait dans son sac de couchage avec une température de 39°. Il ne pouvait continuer, aussi décida-t-il à contrecœur de rester à Namche Bazar jusqu’à sa guérison.

Le dernier arrêt de Shipton avant l’Everest fut au monastère de Tyangboche, la réplique du fameux monastère de Rongbuk sur le versant tibétain de la montagne, tant décrit par les alpinistes d’avant-guerre. Mais alors que Rongbuk est perché haut sur une arête rocheuse au milieu de la plaine désertique du Tibet, le monastère de Tyangboche se trouve dans une vallée idyllique, couverte de pins.

Les moines étaient contents de voir l’équipe britannique et ils leur montrèrent les pièces sombres et mystérieuses de leur monastère, enrichies de peintures et de moulins à prière. Leur visite se termina par un copieux repas de lait de yak, de pommes de terre bouillies, de rakshi – le tord-boyau local – et de thé tibétain, le tout servi avec un grand cérémonial dans la salle principale. Puis, au plus grand amusement des alpinistes, on leur montra un gong qui sonnait tous les soirs pour prévenir les femmes aux alentours de rentrer avant le crépuscule. Après examen, il s’avéra qu’il s’agissait d’une bouteille d’oxygène vide d’une des expéditions d’avant-guerre, récupérée de l’autre côté de la frontière.

De Tyangboche, on peut tout juste apercevoir le sommet de l’Everest au-dessus de l’énorme muraille qui va du Lhotse au Nuptse, les deux sommets jouxtant l’Everest. Bientôt, ils atteindraient le glacier du Khumbu et sa légendaire cascade de glace, qui était la porte d’entrée des pentes sud de l’Everest. Serait-elle franchissable ? Eric Shipton avait peu d’espoir. En Grande-Bretagne, il avait estimé que les chances d’un itinéraire viable étaient de trente contre un. Et plus récemment, il avait confié à Ed Hillary que l’exploration autour de l’Everest l’intéressait plus que de perdre son temps dans une tentative futile sur la montagne elle-même. Michael Ward et Bill Murray étaient beaucoup plus positifs, mais eux aussi avaient un plan B : étudier un sommet dans les parages, le Cho Oyu, dans le cas où l’approche de l’Everest s’avérerait impossible. Tout dépendait de l’état du glacier du Khumbu.

Trois jours plus tard, ils sont arrivés. Le paysage est totalement différent. Les vallées luxuriantes du Solo Khumbu ont laissé la place à un panorama de roches et de glace. Tout autour, il y a des sommets rocheux, de grands séracs et des tours de glace qui surgissent de la surface du glacier comme de gigantesques dents. Il fait beau tous les matins, mais chaque après-midi une brutale tempête de neige s’abat sur eux.

Ed Hillary les rejoint au camp de base, installé dans une petite dépression sur le versant ouest du glacier du Khumbu. Après trois jours de repos, il est complètement guéri, mais juste au moment où l’équipe a le plus besoin d’eux, les trois jeunes alpinistes britanniques commencent à fléchir. Comme Eric Shipton l’écrit à sa femme Diana, ils montrent les symptômes classiques du mal des montagnes :

« Depuis que nous sommes sur le glacier, Bill est comme un ballon que l’on aurait dégonflé… Michael est faible et le prend avec une franchise enjouée. Ce pauvre Tom fait son maximum, mais il se sent si coupable de se voir aussi faible… C’est vraiment un chic type. »

Laissant les autres au camp, Eric Shipton et Ed Hillary, pour mieux voir la suite, remontent une des gigantesques moraines du glacier jusqu’à son extrémité où d’énormes blocs sont éparpillés.

La vue est dominée par la cascade de glace du Khumbu, un gigantesque chaos glaciaire de six cents mètres de haut et de deux kilomètres et demi de long. Formée par le mouvement du glacier du Khumbu sur des roches abruptes, elle offre une vision surréaliste : le tapis tordu d’un géant, fendu par d’énormes crevasses et couvert de blocs de la taille d’une maison et d’immenses tours de neige et de glace. Au-delà se trouve une grande vallée, formant une dépression entre les pentes de l’Everest et celles du Nuptse et du Lhotse. En 1921, George Mallory lui a donné le nom saugrenu de West Cwm9. L’Everest lui-même surmonte tout : 8850 mètres, le plus haut sommet du monde, de plus de deux cents mètres.

La première occasion qu’ils ont d’étudier l’approche de l’Everest par le sud est loin d’être encourageante. Le sommet est plâtré de neige et semble impossible à gravir. Les champs de vision sont insuffisants pour voir correctement la combe Ouest, mais elle semble infranchissable. Ils ont parfaitement conscience des énormes avalanches qui dévalent des flancs de l’Everest et du Nuptse et bombardent régulièrement la cascade de glace du Khumbu, anéantissant tout sous leur passage. Si c’est la seule voie pour atteindre l’Everest par le sud, peut-être devrontils penser sérieusement à mettre en œuvre leur plan B.

Le lendemain, Eric Shipton annonce un assaut en trois volets. Il envoie Earle Riddiford et Pasang explorer le centre de la cascade de glace, et Michael Ward, en voie de rétablissement, accompagné de Tom Bourdillon pour investiguer son côté droit. Pendant ce temps, Ed Hillary et lui prennent des jumelles et se dirigent sur un éperon rocheux conduisant au Pumori, un magnifique sommet qui offre la meilleure vue sur le versant sud de l’Everest.

Une année plus tôt, Bill Tilman, l’ancien compagnon de cordée d’Eric Shipton, avait gravi, avec l’alpiniste américain Charles Houston, un sommet dans les environs10 et pris les toutes premières photos de la combe Ouest à partir du versant sud. Ils repartirent chez eux très pessimistes quant à la probabilité d’une voie viable pour atteindre le sommet. Mais alors que Houston et Tilman n’avaient atteint que 5545 mètres, Eric et Ed atteignent 6100 mètres. Cela change tout car la vue est complètement différente.

De ce point en effet, on voit la face nord-ouest de l’Everest dans toute sa splendeur. De puissantes jumelles leur permettent de suivre les premières étapes de l’itinéraire d’avant-guerre sur le versant tibétain. Le col Nord, à l’altitude élevée, entre l’Everest et le Changtse, le Grand couloir, une gorge raide gravie pour la première fois par Edward Norton lors de l’expédition de 1924, les rochers pourris de la Bande jaune, les falaises sombres de la Bande noire, et le Deuxième ressaut, un mur rocheux extrêmement raide à 8580 mètres, que personne n’a encore pu franchir. Pendant qu’Hillary énumère ces noms avec un émerveillement révérencieux, Eric se rappelle les succès et les frustrations de ses quatre précédentes expéditions à l’Everest. Une partie de lui en a assez de l’Everest, de la bureaucratie et de la grandiloquence qui accompagne une « expédition britannique », mais une autre est encore pleine d’émerveillement et de crainte.

Après quelques minutes, les nuages s’écartent pour révéler toute la combe Ouest et les pentes sud conduisant au sommet. À leur grande surprise, ils réalisent qu’il y a un itinéraire possible par le sud. La combe Ouest proprement dite est large et sa pente faible. À son sommet, Shipton peut déceler une voie qui passe par la face ouest du Lhotse jusqu’au col Sud, le plateau à 7925 mètres entre l’Everest et son sommet adjacent, le Lhotse. De là, une arête conduit au sommet. C’est la première fois que l’on voit les pentes conduisant au col Sud. C’est un moment formidable, grisant et une totale surprise pour Eric Shipton.

Avant de se laisser aller à envisager une nouvelle voie, ils ont un problème à résoudre : la cascade de glace du Khumbu. Ils peuvent tout juste apercevoir les silhouettes minuscules, telles des fourmis, du Néo-Zélandais Earle Riddiford et de son sherpa Pasang essayant de trouver un passage au travers des crevasses et des séracs. Eric Shipton sait qu’ils doivent trouver un cheminement qui devra être utilisé de nombreuses fois. C’est une chose que de forcer un passage au travers de la cascade de glace, mais pour une tentative sérieuse sur l’Everest, ils devront porter plusieurs tonnes d’équipement et de vivres dans la combe Ouest et installer toute une série de camps. Cela signifie de nombreux allers et retours pour les sherpas lourdement chargés : l’itinéraire devra donc être le plus sûr possible.

Cette nuit, de retour au camp de base, Eric Shipton et Ed Hillary questionnent le reste de l’équipe. Michael Ward et Tom Bourdillon sont encore affaiblis. Ils n’ont pas beaucoup progressé sur les flancs de la cascade de glace. Earle Riddiford par contre est très optimiste quant à la voie au milieu de la cascade. Elle est dangereuse, mais pas impossible. Bien qu’avec Pasang il n’ait pas atteint le haut de la cascade, il est convaincu qu’il y a un passage.

Ainsi, le 4 octobre à 8 heures du matin, Eric Shipton, Ed Hillary, Earle Riddiford, Ang Tharkay et Pasang quittent leurs tentes, avec comme objectif d’être les premiers hommes à prendre pied dans la combe Ouest. Tom Bourdillon les accompagne, mais personne ne s’attend à ce qu’il aille très loin. Le ciel est encore bas sur l’horizon et il fait horriblement froid. Ed Hillary et Earle Riddiford sont les premiers à en souffrir. N’ayant à aucun moment pensé se trouver en Himalaya après la mousson, ils ne portent que des chaussures d’été légères. Rapidement, leurs pieds commencent à geler et ils doivent les fortifier par des massages. À la fin de la matinée, les ombres ont disparu et le soleil brille, transformant l’air glacé en fournaise.

Il est impossible d’éviter le soleil et ils continuent en bras de chemise. Au milieu de l’après-midi, Tom Bourdillon est trop faible pour continuer. Il s’arrête près d’une haute tour neigeuse qu’ils surnomment le « Sérac de Tom ». Les autres continuent, sentant qu’ils sont tout près d’atteindre le haut de la cascade de glace.

À 16 heures, ils se trouvent au pied du dernier obstacle : une énorme cuvette remplie de débris glaciaires, surmontée par une pente raide de trente mètres qui débouche sur la combe Ouest. Elle est recouverte d’une neige instable, non consolidée et semble clairement dangereuse, mais il n’y a pas d’alternative : la gravir ou faire demi-tour !

Ils s’encordent avant de commencer à progresser en diagonale. Pasang est devant, suivi par Earle Riddiford et Eric Shipton. Ed Hillary en dernier assure l’ensemble. Ils sont tous nerveux, mais la combe Ouest est proche et Pasang avance régulièrement.

Puis, sans avertissement, avec un craquement sonore, la pente commence à s’effondrer, se brisant en gros blocs qui plongent dans la crevasse au-dessous. Avec une grande agilité, Pasang saute au-dessus de la ligne de l’avalanche et enfonce le manche de son piolet dans un bloc de neige solide. Eric Shipton, lui, réussit à sauter de plaque de neige en plaque de neige jusqu’à Ed Hillary qui se trouve sur un point solide. Mais Earle Riddiford ne peut s’arrêter et le flot l’emporte vers l’abîme gelé.

La corde se tend brusquement et à leur grand soulagement elle tient bon. Earle Riddiford pend dans l’air, suspendu entre Pasang et Eric Shipton, plus bas. Il a le souffle coupé, mais aucune blessure et veut continuer. Eric Shipton sait que c’est beaucoup trop dangereux et qu’il ne leur reste que quelques heures de jour. À la hâte ils font demi-tour, récupérant au passage Bourdillon qui a froid et est inquiet du sort de ses compagnons.

Cette leçon est salutaire pour tous. Sur le versant nord de l’Everest, les premières étapes ne posent guère de problème et l’ascension devient progressivement plus difficile. Sur le versant sud, c’est différent. On ne peut guère imaginer une première étape plus dure que la cascade de glace du Khumbu.

Les jours suivants servent à récupérer et à planifier l’étape suivante. Comme la majorité des nouveaux venus en Himalaya, Michael Ward et Tom Bourdillon ont du mal à s’acclimater à l’altitude. Eric Shipton décide de séparer l’équipe en deux. Avec Ed Hillary et deux sherpas, il ira explorer la zone est de l’Everest, pendant que le reste de l’équipe ira au nord-ouest gravir un col menant au Tibet. Les deux équipes se retrouveront quinze jours plus tard et effectueront une deuxième tentative pour parvenir à la combe Ouest. Shipton espère qu’alors tous seront acclimatés et qu’une bonne partie de la neige poudreuse se sera tassée.

Ed Hillary est ravi au-delà de toute espérance : deux semaines avec son héros à remplir les blancs sur la carte ! Ils ne graviront rien de particulièrement important, mais c’est le type d’exploration au petit bonheur qui plaît tant à Eric Shipton. Ce dernier est tellement content qu’il envoie un messager à l’ambassade britannique à Katmandou avec une lettre demandant qu’une autorisation formelle soit demandée au gouvernement népalais pour une expédition l’année suivante.

Le 19 octobre, Eric Shipton et Ed Hillary, avec Ang Tharkay et le sherpa Utsering, sont les premiers de retour sur le glacier du Khumbu. Ils ne voient aucun signe des autres et après avoir réinstallé le camp de base, ils partent sur la cascade de glace. Au début, ils progressent facilement, mais une fois au milieu, ils sont forcés de s’arrêter.

Juste après le « Sérac de Tom », un choc les attend : un nouvel obstacle de grande ampleur, un gouffre qui semble sans fond et va d’un bord à l’autre du glacier. Ils réussissent à le traverser, mais une autre surprise les attend. Toute la zone devant eux semble avoir été frappée par un tremblement de terre, avec des crevasses profondes à chaque tournant et de nouvelles tours de glace, effrayantes, prêtes à s’effondrer à tout moment.

Dans le Times, Eric écrivit que cette zone lui rappelait « une zone bombardée de Londres pendant la guerre ». Le nom qu’ils lui donnent est encore plus dramatique : « la zone de la bombe atomique ».

Lorsqu’Ed Hillary coupe le bord d’un sérac qui bloque leur progression, le bloc tombe dans les profondeurs d’une crevasse. Quelques secondes plus tard, avec un grondement inquiétant, la surface du glacier commence à trépider et osciller. D’instinct, Ang Tharkay et Utsering se jettent à plat ventre. Eric et Ed réussissent à rester debout à grande peine. Comprenant que la discrétion est de mise, ils font demi-tour.

Cette nuit, ils discutent du problème qu’Eric Shipton a abordé au début du mois : même s’ils trouvent un chemin à travers la « zone de la bombe atomique », la cascade de glace sera-t-elle suffisamment sûre pour les porteurs ? En 1922, au cours de la deuxième expédition britannique à l’Everest, sept sherpas ont trouvé la mort dans une avalanche. Ang Tharkay est maintenant inquiet de ce qu’il a vu.

Shipton a un souci encore plus urgent : le sort de Michael Ward et de ses compagnons. Ils ont plusieurs jours de retard et il devrait rapidement se résoudre à organiser des recherches. Peut-être que d’avoir séparé le groupe en deux n’a pas été une bonne idée.

Heureusement, le 26, ils sont de retour, déclarant s’être trompés sur la date. Le groupe de Michael n’a pas réussi à gravir le col menant au Tibet, mais comme Shipton l’a prédit, tout le monde est maintenant bien mieux acclimaté et décidé à parvenir dans la combe Ouest. Eric les informe de la mauvaise nouvelle que représente la « zone de la bombe atomique », mais ils ne sont pas encore prêts à renoncer. Deux jours plus tard, ils montent tous sur l’arête du Pumori pour examiner la cascade de glace. D’au-dessus, elle semble tout aussi infranchissable, mais Eric Shipton est d’accord avec l’idée qu’une équipe plus importante aura une meilleure chance.

Le 28 octobre au matin, les six alpinistes, avec Ang Tharkay et deux autres sherpas, quittent leurs tentes. En deux heures, ils parviennent à la « zone de la bombe atomique » et la traversent avec prudence. Après quelques passages difficiles, ils parviennent à la falaise de glace qui s’est effondrée trois semaines plus tôt. Eric organise trois groupes pour chercher un moyen de passer. Les deux premiers groupes n’arrivent à rien, mais Tom Bourdillon a plus de chance : il trouve une grande aiguille qui s’est détachée de la pente. En deux heures d’un travail harassant, il taille une série de marches qui conduisent dans la combe Ouest. Très tendus, les autres le suivent.

Leur moment de triomphe est de courte durée. La plus grande crevasse qu’ils ont jamais vue barre leur progression. Par endroits, sa largeur dépasse quinze mètres.

Tom Bourdillon et Michael Ward veulent essayer de la franchir, mais il est clair pour Eric qu’ils n’ont plus le temps ni l’équipement pour continuer. Novembre approche et les jours vont être plus courts et plus froids. Ils devront attendre l’année suivante. Au printemps, il y aura moins de neige poudreuse et les jours seront plus longs. Avec une équipe plus importante et un meilleur équipement, ils pourront réussir. Comme Eric Shipton l’écrivit dans le Times :

« Le dragon qui garde la combe Ouest est d’humeur changeante en ce moment. Il est raisonnable de penser qu’au printemps on le trouvera endormi. »

Quelques jours plus tard, ils étaient de retour à Namche Bazar, s’abreuvant de chang et de rakshi et faisant les idiots en apprenant les pas d’une danse locale. Leur retour coïncidait avec la saison des fêtes dans le Solo Khumbu et les sherpas avaient fermement l’intention de faire la bringue toutes les nuits. Eric Shipton, lui, avait d’autres priorités.

Ils avaient encore un mois avant de devoir repartir en Inde pour leur voyage de retour et ses deux semaines d’exploration avec Ed Hillary lui avaient ouvert l’appétit. La perspective d’explorer des régions non cartographiées l’excitait autant que de tenter de gravir un sommet, quelle que soit son altitude et aussi célèbre fût-il. Eric était fasciné par les énigmes topographiques, par arriver à comprendre comment un glacier en alimente un autre et comment les chaînes de montagnes s’agencent les unes avec les autres. Lorsqu’il réussissait une première ascension, il faisait des commentaires sur les autres montagnes qu’il voyait de son sommet autant que sur la joie de la conquête. Il aurait sûrement été d’accord avec la voyageuse du dix-neuvième siècle Isabella Bird : « Tout suggère un au-delà ».

Ed Hillary, lui, n’avait plus de temps disponible. Il fit ses adieux et partit directement à Katmandou avec Earle Riddiford. Shipton sépara le reste de l’équipe en deux groupes. Tom Bourdillon, Bill Murray et la plupart des sherpas se dirigèrent vers le Nangpa La, un col élevé utilisé comme voie commerciale entre le Tibet et le Népal. Eric prit avec lui Michael Ward et Sen Tensing dans la zone inexplorée autour du Gaurishankar, une montagne que l’on avait crue longtemps être la plus haute du monde.

Pour Michael Ward, ce type d’exploration était entièrement nouveau. Il s’était fait un nom comme un audacieux grimpeur de rocher, gravissant des voies difficiles en Grande-Bretagne et dans les Alpes, mais il avait succombé à l’attraction romantique et à l’excitation que lui procurait la découverte de nouveaux territoires pour les cartographier et donner des noms à leurs sommets. Cependant, en fin de compte, ce ne furent pas les découvertes géographiques de son groupe qui allaient faire les gros titres de la presse en Grande-Bretagne, mais quelque chose de très différent et d’inattendu.

Alors qu’ils traversaient un glacier éloigné dans la vallée de la Menlung Chu, Eric Shipton remarqua de curieuses traces. Tout d’abord, elles étaient grandes et peu distinctes, mais plus bas sur le glacier, où la couche neigeuse était plus mince, leurs contours étaient plus précis. C’étaient des empreintes faites par des créatures avec quatre orteils au milieu et un cinquième plus grand, perpendiculaire. Les traces avaient une longueur de trente centimètres et par endroits, il y avait des marques où il semblait que les créatures avaient sauté de petites crevasses et enfoncé leurs orteils de l’autre côté. Pour Sen Tensing, il n’y avait aucun doute : c’étaient des traces de yeti !

Michael Ward et Eric Shipton n’en étaient pas totalement convaincus. Il y avait déjà eu de nombreux rapports sur cet animal de légende, mais aucun qui se fût révélé scientifiquement solide. Sen Tensing était pourtant sûr de lui et prétendait avoir vu un yeti de près au monastère de Tyangboche. Selon une légende locale, il existerait deux types de yeti : ceux qui mangent les êtres humains et ceux qui mangent les yaks. Tous deux auraient une taille d’environ 1,68 mètre, des têtes pointues, des cheveux roux et des visages imberbes. On disait que les femelles se déplaçaient lentement à cause de leurs énormes poitrines pendantes.

Eric avait déjà vu des traces mystérieuses en Himalaya, mais jamais aussi précises que celles-là. Il prit une série de photos, se servant du piolet et d’une chaussure de Michael Ward pour bien représenter leur taille. Lorsque ces photos parvinrent en Grande-Bretagne, elles firent sensation dans la presse et furent l’objet d’une exposition au British Museum.

Des sceptiques insistèrent pour dire que c’était un canular. Après tout, Eric Shipton n’était-il pas connu pour être un farceur ? Son commentaire quelque peu énigmatique dans le Times, qu’il était un peu triste que le British Museum ait pris l’affaire plus au sérieux que la Société pour la recherche parapsychologique, renforcèrent leurs soupçons. Toutefois, de leur vivant, Eric Shipton et Michael Ward maintinrent que ces photos étaient authentiques11. En plus, il existait un élément qui confirmait leur authenticité. Lorsque Tom Bourdillon et Bill Murray passèrent au même endroit deux jours plus tard, ils remarquèrent ces étranges empreintes de pieds :

« Les traces étaient écartées d’environ quarante-cinq centimètres et décalées, chaque empreinte faisait vingt-cinq centimètres sur vingt, sans doute marchant sur deux jambes… Apparemment les sherpas y sont habitués. Un homme a été tué par l’un d’eux l’année dernière à Lunak, et un spécimen, voire plus, a été aperçu récemment à Tyangboche. Les sherpas insistent que ce ne sont pas des ours, mais comme le seul ours qu’ils connaissent est l’ours brun de la région des bambous, ils ne les mettraient pas dans la catégorie des ours polaires. Mais un ours polaire en Himalaya ? »

Lorsque l’équipe se réunit à nouveau le 12 novembre, ses membres discutèrent longuement des traces mystérieuses, mais bientôt Eric Shipton fit une découverte désagréable plus pressante que la menace de yetis mangeurs d’hommes. Les événements des jours qui suivirent furent aussi dramatiques que les précédents, et pourtant Eric Shipton n’en fit aucune mention dans ses envois au Times ni n’écrivit rien à leur propos pendant de nombreuses années. La raison était simple : perdus, ils avaient traversé par inadvertance la frontière tibétaine.

Pendant des siècles, le Tibet avait été considéré comme un des pays les plus inaccessibles au monde. Au début des années 1900, une succession de missionnaires et de voyageurs européens et américains avaient essayé, échoué et parfois avaient été tués en essayant d’atteindre Lhassa, sa légendaire capitale. Les expéditions britanniques des années 1920 et 1930 avaient reçu une autorisation uniquement grâce à une considérable pression diplomatique, renforcée par la position dominante de la Grande-Bretagne en Asie. Après l’invasion des Chinois en octobre 1950, tout le monde supposait que le Tibet se montrerait encore plus hostile, tout au moins envers les Occidentaux.

Les sherpas ne voyaient pas la situation ainsi. Leur nom signifie « peuple (pa) de l’est (shar) », car ils sont originaires du Tibet. Les pèlerins népalais et les commerçants traversaient la frontière dans chaque sens sans y prêter attention. Par contre, une équipe d’alpinistes britanniques, c’était une toute autre affaire. Récemment expulsé de Chine communiste, Eric n’était pas d’humeur à se confronter aux autorités, qu’elles soient tibétaines ou leurs nouveaux maîtres chinois.

Ils avaient le choix : faire demi-tour et revenir par le même chemin ou gravir les raides falaises au-dessus d’eux et rentrer par un itinéraire différent jusqu’à Namche Bazar. Ang Tharkay n’était favorable à aucune de ces deux solutions. Il dit à Eric qu’il y avait une alternative bien meilleure et plus rapide : continuer dans la vallée du Rongshar et revenir au Népal par un pont avant de continuer sur Katmandou. Lui et les autres sherpas connaissaient la région et cette frontière qu’ils avaient franchie lors de précédents voyages de contrebande. En se déplaçant de nuit, ils passeraient facilement devant le fort tibétain juste avant la frontière sans que personne ne les remarque.