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Les contes de Toronto, tome 2 L'inspecteur Ivan Bekker a touché le fond. Non seulement il se remet d'une mauvaise rupture avec un petit ami qui le trompait, mais il est également impliqué dans une affaire de drogue qui a mal tourné. Ivan a dû tuer un homme, et son ami a reçu une balle et se bat maintenant pour sa vie. Bien qu'Ivan soit sous le coup d'une enquête concernant son rôle dans la fusillade, son patron l'envoie en mission d'infiltration officieuse pour clore l'affaire. Le timing est critique, mais cela pourrait être leur chance de mettre à jour une fuite dans leur département. Dérouté et sans renfort, Ivan se retrouve à jouer le rôle d'un homme récemment divorcé et devient le colocataire de Parker Wakefield. Il a du mal à croire que le doux Parker puisse être un criminel, et encore moins être lié à une opération de trafic de drogue de la mafia russe et Ivan baisse sa garde. Son affection n'est pas professionnelle, mais Parker est irrésistible. Quand Ivan tombe sur une preuve évidente de l'implication criminelle de Parker, il doit choisir : protéger leur relation, en dépit des conséquences, ou sauver sa carrière et arrêter l'homme qu'il aime.
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Seitenzahl: 431
Veröffentlichungsjahr: 2014
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Publié par
Dreamspinner Press
5032 Capital Circle SWSte 2, PMB# 279Tallahassee, FL 32305-7886
USA
http://www.dreamspinnerpress.com/
Ceci est une œuvre fictive. Les noms, les personnages, les lieux et les faits décrits ne sont que le produit de l’imagination de l’auteur, ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé, vivantes ou décédées, des établissements commerciaux, des événements ou des lieux ne serait que le fruit d’une coïncidence.
Titre original : Cover Up
Copyright © 2012 KC Burn
Traduit de l’anglais par Ingrid Lecouvez
Illustration de la couverture : L.C. Chase - http://www.lcchase.com
Tous droits réservés. Aucune partie de cet e-book ne peut être reproduite ou transférée d’aucune façon que ce soit ni par aucun moyen, électronique ou physique sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans les endroits où la loi le permet. Cela inclut le photocopiage, les enregistrements et tout système de stockage et de retrait d’information. Pour demander une autorisation, et pour toute autre demande d’information, merci de contacter Dreamspinner Press, 5032 Capital Cir. SW, Ste 2 PMB# 279, Tallahassee, FL 32305-7886, USA
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Édité aux États-Unis d’Amérique.
Première édition
Décembre 2012
Édition e-book en français : 978-1-62798-985-5
Pour tous ceux qui ne sont pas parfaits.
Merci comme toujours à mon super groupe de soutien – Alex, Dottie et Chudney. Un merci tout particulier à Dolorianne qui m’a sauvée sur celui-là.
Je dois également remercier le Centre de Soutien de Vol d’Identité Canadien, et particulièrement Heather, qui a été d’une aide très précieuse et a répondu à toutes mes questions. Si quoi que ce soit devait être incorrect, c’est entièrement ma faute.
L’INSPECTEUR IVAN BEKKERentra en boitant dans l’immeuble du quartier général de la police. L’opération spéciale avait été un désastre complet depuis le tout premier ordre de commandement. Le responsable de la Lutte contre le Crime Organisé ainsi que son propre patron, à la Brigade des Stupéfiants, avaient foncés tête baissée depuis le début. Le plus étonnant, c’est qu’ils avaient réussi à faire tomber plusieurs acteurs majeurs du réseau de trafic de drogue tenu par la mafia russe. La frappe supposément chirurgicale avait dégénéré en une fusillade désordonnée au milieu du quartier des entrepôts.
Il y avait eu un certain nombre de blessures et de plaies par balles, mais quelque part, aucun des ‘bons’ n’était mort.
Pas encore.
Ivan balaya l’étage des yeux, son regard portant au-delà des inspecteurs occupés sur leurs ordinateurs, au téléphone ou en train de griffonner sur des papiers, vers les bureaux vides à côté du bureau de l’inspecteur en chef Nadar. Son ami, Kurt avait été emmené en ambulance, recouvert de sang, et son partenaire, Simon, l’avait accompagné. Il n’avait pas fallu longtemps pour comprendre qu’un des leurs avait été le plus durement touché, et il n’y avait pas encore de pronostic quant à son état. Ce n’était pas juste ; Kurt et Simon avaient été dépêchés en renfort par le service des Homicides, et par une malchance extraordinaire un tir avait atteint Kurt.
Il se traîna péniblement jusqu’aux vestiaires et se débarrassa de son équipement. Avant qu’il puisse ôter ses vêtements maculés de sang, l’inspecteur Sergio Martelli, chef de la Brigade des Stupéfiants, se précipita dans la pièce.
— Bekker, mon bureau. Tout de suite.
Toujours aussi bref que d’habitude, aujourd’hui en plus, son patron semblait être également énervé. Super. Juste ce dont Ivan avait besoin. Tout ce qu’il voulait, c’était une douche chaude et une chance d’aller à l’hôpital, prendre personnellement des nouvelles de Kurt. Ivan avait été attiré par Kurt après que le précédent partenaire du mec, Ben, ait été tué dans l’exercice de ses fonctions presque un an plus tôt. Pas attiré au sens physique du terme, mais quelque chose à propos de Kurt avait changé après la mort de Ben, faisant qu’Ivan l’avait remarqué. Quelques semaines plus tôt, ils étaient sortis boire un verre, et Kurt lui avait révélé être gay. La plupart des flics homosexuels gardaient cette information bien cachée, pour eux, et Kurt n’était pas différent, mais Ivan était déjà sorti du placard.
Ils avaient réussi à aller boire un coup ou manger trois fois seulement avant le foutu désastre d’aujourd’hui, mais Ivan le considérait comme un ami. Il ne pouvait vraiment pas mourir maintenant.
Avec un regard funeste vers les douches, Ivan arracha la chemise moite et ensanglantée de son corps.
— Maintenant, Bekker !
La voix de son patron résonna à travers la pièce, comme celle du sergent instructeur auquel tout le monde aimait à le comparer. En fait, il avait entendu dire qu’il n’avait pas fallu longtemps aux autres collègues de Martelli, à l’Académie de Police, pour raccourcir Sergio en Serge puis en Sarge{1}. La plupart des gens pensaient que c’était son rang, et celui-ci semblait apprécier le jeu de mots.
Ivan claqua la porte de son casier et marcha d’un pas lourd vers le bureau de son patron. S’il mettait du sang partout sur les chaises visiteurs du bureau de Martelli, qu’est-ce que ça pouvait bien lui foutre ?
Dehors, dans le couloir, il n’y avait aucun signe de Martelli. Les pas d’Ivan ralentirent à mesure que la lassitude prenait la relève de sa colère momentanée. La voix de Martelli, aussi grave et tonnante fût-elle, n’avait certainement pas pu porter jusqu’ici depuis son bureau.
Deux officiers passèrent à bonne distance de lui alors qu’ils le dépassaient. Ivan ne les blâma pas, il devait ressembler à l’évadé d’un film d’horreur. Bon sang, avec ses cheveux blond foncé et les traits slaves qu’il avait hérités de sa mère, il ressemblait davantage au gangster russe qu’il avait abattu un peu plus tôt. Et dont le sang le recouvrait maintenant. La mort n’était pas une victoire, et même alors que des balles sifflaient et percutaient les murs autour de lui, Ivan s’était précipité pour essayer de sauver le mec. Il avait échoué. La plupart des trafiquants et des petites frappes iraient en prison – certains seraient extradés – mais l’ennemi d’Ivan, lui, se dirigeait vers la morgue. Lorsque les ambulanciers étaient arrivés, ils avaient découvert que le nom du jeune homme était Dmitri. Le dicton disait que l’on n’oubliait jamais son premier meurtre, et maintenant il savait pourquoi.
Sans frapper ni même annoncer sa présence d’une quelconque façon, Ivan pénétra dans le bureau de Martelli et se jeta sur la chaise bleue à sa droite. Bien fait pour lui si son patron devait faire retapisser ces fichues choses.
Le nez plongé dans un rapport, Martelli ne sembla pas remarquer son arrivée.
Ivan remua sur sa chaise plusieurs fois. Il aurait déjà pu être douché.
L’irritation et l’impatience eurent raison de lui.
— Merde, qu’y a-t-il de si important que je ne puisse même pas avoir le temps de me changer d’abord, Sarge ?
— Fermez la porte, Bekker.
La colère échauffa ses joues et son cou. Était-il littéralement possible de bouillir ? Parce qu’Ivan en était à deux doigts. Il se leva et claqua la porte si fort qu’il fut assis avant que les réverbérations ne cessent.
Levant un sourcil grisonnant, Martelli lui jeta un regard noir.
— Cela était-il nécessaire ?
Ivan cligna des yeux, d’un air innocent. En cas de doute : ne rien dire qui pourrait être incriminant.
— Que s’est-il passé là-bas ? reprit-il.
Plissant les yeux, Ivan essaya de déterminer l’humeur exacte de Martelli. Définitivement très énervé, mais Ivan ne pouvait pas avoir été le seul à tuer une de leurs cibles. Avec la quantité de balles volant autour d’eux, cela n’avait été rien de moins qu’une zone de guerre localisée. Pas question qu’il soit le seul à écoper d’une enquête dirigée par l’Unité des Enquêtes Spéciales.
Il n’avait pas eu l’intention de tuer qui que ce soit, mais il n’avait rien fait de mal. Il haussa les épaules et relata les événements de la journée, de son point de vue. Martelli et l’UES allaient avoir besoin d’informations de la part de très, très nombreux officiers avant que quiconque puisse pleinement reconstituer les événements qui s’étaient produits aujourd’hui.
— D’accord. Bon travail. Je vais avoir besoin d’une déclaration écrite avant que vous partiez.
— Avant que je parte ?
Bon Dieu, de quoi parlait-il ? Il n’avait aucune intention d’écrire un quelconque rapport aujourd’hui. Pas avec Kurt à l’hôpital, dans un état incertain.
— Oui, je crains de devoir insister.
— Pourquoi, Sarge ?
Ivan frappa ses poings sur les accoudoirs, mais ce n’était pas assez. Il s’élança hors de sa chaise avec suffisamment de force pour la faire vaciller de façon précaire avant qu’elle se rétablisse à nouveau sur ses quatre pieds. Ivan ne lui accorda même pas un coup d’œil alors qu’il se mettait à tourner en rond dans la pièce. Il n’était pas aussi grand que certains autres officiers, mais il utilisait ses muscles durement gagnés pour intimider quand cela était nécessaire. Malheureusement, Martelli y était totalement insensible. Maudit soit-il. Là encore, Ivan n’était pas un de ces idiots empotés de la Brigade. Beaucoup de gens le sous-estimaient à cause de ça.
Son patron connaissait ses capacités, cependant, et même si Ivan marchait nerveusement comme un lion en cage, Martelli l’observait avec indulgence, comme s’il n’était rien de plus qu’un chaton remuant.
Il ne pouvait pas laisser passer ça sans une protestation. Pivotant sur lui-même, il poussa la chaise d’un coup sec et la regarda déraper jusqu’à heurter le mur. Il lui jeta un regard mauvais, les poings serrés de chaque côté du corps. Balancer son poing dans quelque chose l’aurait fait se sentir mieux pour… une fraction de seconde. Il n’y avait rien dans le bureau qui ne lui aurait pas cassé les jointures s’il avait essayé, et comme il frappait normalement avec la main qui tenait son arme, eh bien... brandir son pistolet ou tirer avec des jointures éclatées, ce n’était pas la joie.
— Ça va mieux ? demanda Martelli.
Ivan desserra les poings et se laissa tomber sur l’autre chaise. Il eut un moment de vicieuse satisfaction à mettre du sang et de la crasse partout sur les deux chaises, mais ce n’était pas une compensation suffisante pour lui faire faire de la paperasse aujourd’hui.
— Et maintenant, curieux de savoir pourquoi j’ai besoin que vous fassiez cela ?
La nuance de reproche dans le ton de Martelli était sans équivoque.
Ivan gratta un filet de sang séché sur le dos de sa main qui avait échappé à son premier nettoyage.
— Ouais.
Sa mère l’aurait frappé derrière la tête s’il lui avait répondu sur ce ton, mais Martelli n’était pas sa mère, merci, Seigneur.
— Vous, Kessel, et Gillespie êtes en congé administratif, le temps de l’enquête de l’UES. Je ne sais pas combien d’agents des autres divisions sont concernés, mais il n’était pas censé y avoir de victimes. Et au dernier décompte, il y en a eu dix. Tout ça va me revenir en pleine figure et m’en faire baver.
— Putain, Sarge, comment me faire faire de la paperasse va-t-il aider en quoi que ce soit ?
Jetant un regard furtif sur son département, Martelli baissa tellement la voix qu’Ivan dut se pencher pour l’entendre.
— J’ai un travail pour vous, complètement officieux.
Le choc fit se rasseoir Ivan au fond de sa chaise. Martelli avait de grands projets pour entrer en politique une fois qu’il aurait terminé ses vingt-cinq ans dans les forces de police, soutenu par la riche société de son épouse. En conséquence, Ivan savait que son patron ne se pliait jamais aux règles, et maintenant, il lui proposait... quoi, exactement ?
— Quel genre de travail ?
— Vous êtes l’un de mes meilleurs inspecteurs, Bekker.
Vraiment ? Ivan était sacrément bon dans son travail, mais découvrir que Martelli pensait qu’il était l’un des meilleurs le surprit. Peut-être que là encore, Martelli estimait inconfortable de lui montrer un quelconque favoritisme puisqu’il était gay. Il était un chef efficace, mais il était habituellement sourd aux calomnies et aux insultes dont Ivan faisait l’objet de manière régulière de la part d’autres officiers et inspecteurs – en cela, il avait envié Kurt. L’inspecteur Nadar, des Homicides, semblait beaucoup plus politiquement correct que Martelli, réprimandant ceux qui agissaient ou parlaient agressivement. La plupart des gars étaient bien avec ça ; il y avait seulement une poignée de pommes pourries dans le lot.
Ceci étant... Comment devait-il répondre ?
— J’écoute.
Martelli hocha la tête, comme s’il avait attendu une sorte d’acceptation de la part d’Ivan. Bizarre ça aussi.
— Nous savons tous les deux que nous avons eu de la chance aujourd’hui. Un seul flic blessé dont la vie est en danger. Considérant…
La voix de Martelli baissa encore à nouveau.
— Considérant ? reprit Ivan.
Un froncement de sourcils accentua les plis sur le front tanné par endroits de Martelli.
— Considérant que nous avons une fuite. Peut-être même pire.
Les narines d’Ivan s’évasèrent. Merde. Il avait essayé de ne pas y penser, mais il avait connu plus d’une opération de ce genre au cours de sa carrière, et c’était la première fois qu’ils avaient rencontré ce degré de résistance organisée.
— Pire ?
— Je ne veux pas spéculer pour l’instant. Ce que j’attends de vous en revanche c’est une mission d’infiltration pendant que vous êtes en congé administratif. Je déteste vous demander cela, mais nous avons une piste qui a besoin d’être vérifiée, et j’ai besoin de vous là-dessus.
S’effondrant dans son fauteuil, Ivan regarda attentivement Martelli. Cela allait tellement à l’encontre des règles que ça n’en était même pas drôle. Si cela venait à se savoir, Ivan pouvait perdre son job. Mais le travail de la police n’était pas toujours propre et correct, peu importait combien tout le monde pouvait souhaiter qu’il en soit ainsi. Et s’il perdait son poste à cause de cette mission, eh bien, ce n’était pas la première fois qu’il envisageait de changer de secteur d’activité. Il avait voulu être flic pour arranger des choses, pour les améliorer, mais il n’avait jamais réalisé qu’il devrait renoncer à sa vie privée.
— De quoi s’agit-il ?
— Nous avons appris que l’un des suspects montant dans l’organisation de Razhin avait passé une annonce pour un colocataire. Je veux que vous alliez sur place et voyez : un, si la connexion est réelle ; et deux, si vous pouvez trouver des informations de première main sur Razhin. Si nous ne parvenons pas à le faire tomber, nous aurons encore plus d’incidents comme celui d’aujourd’hui.
En tant que chef de la mafia Russe de Toronto, Viktor Razhin était le responsable numéro un de tout le trafic de drogue ou d’êtres humains dans lequel les Russes avaient main mise.
Martelli tapota un doigt sur son bureau.
— D’après les informations que je possède, ce nouveau gamin possède deux propriétés et a passé les derniers mois à mettre son nez dans le marché de la marijuana.
— Marijuana ? C’est un peu bas de gamme pour lui, non ?
— D’après ce que je peux dire, le gamin est un opérateur indépendant, et l’herbe est moins dangereuse et nécessite moins de capital pour démarrer que des opérations ayant trait à la coke, le crack, ou les méths{2}.
— Et maintenant, il a pris assez d’ampleur pour que Razhin s’intéresse à lui ? Un petit entrepreneur avisé. Mais pourquoi un mec comme lui aurait-il besoin ou même voudrait-il d’un colocataire ?
Levant les yeux au ciel, Martelli lui tendit une feuille de papier.
— Aucune idée. Fouillez un peu de ce côté-là si vous en avez l’opportunité, mais la connexion avec Razhin est votre principale préoccupation. Vous avez là toutes les informations essentielles. Assurez-vous de déchiqueter tout ça avant de quitter le bureau.
— Pas même un fichier ? demanda Ivan en fronçant les sourcils.
— Je ne peux pas me le permettre. Je crains même qu’entrer ces informations dans le système alerte la taupe.
Ivan parcourut la feuille, mais à part quelques noms, des adresses, et des numéros de téléphone, il y avait trop peu de données pour qu’il se fasse une opinion. Parker Wakefield. Pas de photo, pas de permis de conduire, pas de relevé scolaire ni même de rapport portant une quelconque mention. Pas la moindre chose exceptée une annotation mentionnant qu’il fréquentait l’Université de Toronto, avait vingt-deux ans et un petit ami du nom de Neil Travers. Ivan essaya de garder sa grimace pour lui. Vraisemblablement, Martelli lui faisait confiance, mais la connerie à propos d’être l’un des meilleurs inspecteurs n’était rien de plus que ça. Il l’avait choisi pour cette opération parce qu’il était le seul membre de l’équipe ouvertement gay. Ivan en connaissait un autre, et en soupçonnait deux de plus, mais pas question pour Martelli de mettre un connard homophobe sur l’affaire.
— Je suis un peu vieux pour être étudiant à l’université ou pour avoir besoin d’un colocataire. Comment voulez-vous que je gère ça ?
— Homme divorcé que sa femme a plumé. J’espère qu’il aura une certaine compassion pour vous, mais de toute façon, la personne en charge de l’affectation des logements à l’université me doit une faveur. Vous serez présenté comme le candidat potentiellement le plus acceptable.
— Ma femme ?
Génial. Retour dans le placard pour une autre putain de mission d’infiltration.
— Est-ce que ça veut dire que Trish est ma couverture ?
Sa partenaire jouerait parfaitement la femme méprisée. La plupart des gars du département pensaient que Trish était une salope royale, mais Ivan appréciait son franc-parler, sa capacité à discerner l’hypocrisie, et sa vivacité d’esprit. Ils s’entendaient très bien.
Martelli secoua la tête, et une bande serrée lui comprima le cœur. Si Trish était mouillée, Ivan le saurait, bon sang.
— Si je n’ai pas Trish pour couvrir mes arrières, pourquoi ne puis-je y aller en tant qu’homosexuel qui vient de rompre avec quelqu’un ?
Rien de mieux que la foutue vérité pour vendre une histoire d’infiltration.
Martelli renifla avec mépris.
— Ne soyez pas ridicule. La dévastation n’a pas la même force qu’un divorce. Nous voulons qu’il soit compatissant et confiant.
Si Ivan n’avait pas été assis, il serait tombé. Il en perdit le souffle comme s’il avait été frappé à l’estomac. Il avait vécu avec Colin plus longtemps que duraient la plupart des mariages du département. Et pourtant, d’une certaine manière, sa relation en était moins fondée ? Bien sûr, Colin et lui ne s’étaient jamais mariés. Ivan n’était pas sûr de la façon dont iraient les choses pour un flic gay, mais Colin ne l’avait jamais poussé, et Ivan avait été satisfait de leur relation telle qu’elle était. Jusqu’à ce qu’il rentre plus tôt chez lui un jour, l’automne dernier et surprenne Colin en train de baiser quelqu’un d’autre dans leur lit. Comment sa douleur, son sentiment de trahison, pouvaient-ils ne pas être aussi valables ?
Pourquoi être gay était-il toujours une bataille si ardue ? Cette mission tout entière l’usait, aujourd’hui plus que jamais. En particulier depuis que l’urgence de Martelli signifiait qu’il était peu probable qu’il puisse faire un détour par l’hôpital pour savoir comment allait Kurt... Savoir s’il allait même pouvoir survivre.
— Donc, je suppose que vous n’avez pas besoin de moi sur ce coup-là pour le séduire ?
Ivan essaya de refouler la note d’amertume de son sarcasme, mais n’y réussit pas complètement vu le regard perplexe que Martelli lui dirigea.
— Non ! Je veux dire, non. Même si cette méthode de ‘confidences sur l’oreiller’ marchait entre deux hommes, il est bien trop jeune pour vous.
Les sourcils d’Ivan se soulevèrent aux paroles franches et énergiques de Martelli et à son rougissement intense. Il avait à moitié plaisanté en disant cela, mais il n’était pas certain de savoir pourquoi son patron était contre un piège impliquant le flirt, voire plus. Si ce n’était à cause de ses trente-quatre ans, ce qui était pratiquement un âge canonique pour la plupart des standards gays, il aurait pu s’offenser que Martelli pense qu’il n’ait pas ce qu’il fallait pour draguer un jeune de vingt-deux ans. Bon sang, vu son état actuel, il n’était même pas sûr de pouvoir attirer un mec à demi-aveugle de quatre-vingt-deux ans.
Il avait été tellement en manque ces derniers mois – jusqu’à en perdre son bon sens – mais sa récente pratique avec des coups d’un soir ne demandait pas les mêmes compétences requises pour réussir un piège amoureux. Pour être honnête, la plupart des opérations n’en requerraient aucune pour coucher avec quelqu’un pour le boulot. Trop facile de perdre la perspective.
— Peu importe. Qu’en est-il de l’enquête de l’UES ? Comment suis-je supposé participer ? Et mon arme ?
Martelli sortit un téléphone portable banal et bon marché et le fit glisser sur le bureau.
— Utilisez ça. Je vous appellerai depuis un autre téléphone anonyme et je vous tiendrai au courant de vos rendez-vous. Ce n’est pas comme si ce job attendait de vous que vous traîniez toute la journée à la maison.
Rendez-vous. Avait-il perdu son travail en même temps que son épouse hypothétique ? Où allait-il sérieusement avoir à traîner quelque part toute la journée, à prétendre bosser ? Cette mission empirait de minute en minute, mais il n’était pas exactement impatient de rentrer dans son appartement à moitié vide.
— Et une voiture ?
S’il acceptait la mission d’infiltration, il ne pouvait pas prendre sa propre voiture. C’était l’un des rares petits plaisirs qu’il avait, et ce n’était pas la seule raison pour laquelle il était peu enclin à en faire une cible de tir, il ne pouvait permettre aux gars de Razhin de découvrir sa véritable identité grâce à sa voiture.
Martelli secoua la tête.
— Pas de voiture.
Non, bien sûr que non. Pourquoi diable obtiendrait-il le droit d’avoir une voiture ? L’opération tout entière n’était pas autorisée. La crainte et le malaise qui avaient commencé à tournoyer dans son estomac dès qu’il avait réalisé que son projectile avait abattu ce gamin, passèrent au niveau supérieur. Bon sang, mais pour quelle raison faisait-il donc tout cela ? Risquer son travail – la seule chose qui lui restait – pour une opération d’infiltration foireuse et un patron qui pensait que ses relations n’étaient pas dignes de regrets ou de traumatisme émotionnel quand elles finissaient.
— Monsieur, je...
— Vous le devez.
Martelli lui jeta un regard suppliant.
— Je n’ai personne d’autre à qui me fier.
Bon Dieu. Comment avait-il pu oublier la taupe ? Son inconfort et la possible réprimande n’étaient rien comparés au fait de protéger ses collègues d’un traître. Kurt pouvait bien être un nouvel ami, mais il ne méritait rien de moins que l’entière attention d’Ivan dans cette affaire. Surtout quand la fuite dans le département pouvait être la raison pour laquelle Kurt venait de se faire descendre.
— Très bien.
Il ne pouvait même pas demander à être tenu informé de l’état de Kurt. Trop d’interférences avec sa vraie vie ne seraient que plus dangereuses pour toutes les personnes impliquées, et il ne voulait pas que quelqu’un puisse retracer les numéros sur son téléphone anonyme. Et puis, si Kurt ne s’en sortait pas, tout ce qu’Ivan aurait à faire serait d’ouvrir un journal.
— Je vais aller préparer votre rapport avant de partir, Sarge. Autre chose dont j’ai besoin ?
Une clé et un bout de papier avec une adresse et un numéro de téléphone inscrit dessus vinrent rejoindre le téléphone quelconque.
— Liz a tout arrangé, vous pouvez emménager demain.
— Liz ? Qui est Liz ?
— La personne qui se charge de l’affectation des logements à l’université. C’est grâce à elle que j’ai découvert cette ouverture.
Le regard de Martelli dévia vers son bureau, se concentra, apparemment sur l’agrafeuse avec laquelle il n’avait pas cessé de jouer ces dernières minutes. Seigneur. Cette personne, Liz, était-elle sa nouvelle petite amie ? Pour un homme qui dépendait de l’argent et des relations de sa femme pour lancer une carrière politique, il était étonnamment incapable de garder son pantalon fermé.
— Peu importe. J’ai un rapport à écrire.
Ivan jeta la feuille de renseignements sur le bureau, ramassa ses maigres possessions et sortit en coup de vent, claquant la porte derrière lui.
Après son entrevue, les autres officiers et inspecteurs lui semblèrent soudain beaucoup plus sinistres. Son chez lui avait cessé d’être un refuge après la trahison de Colin, et maintenant il avait perdu le réconfort de son travail. Il était trop vieux et usé pour ces conneries.
IVAN déverrouilla tranquillement la porte et entra dans la maison. Cette mission avait été montée rapidement et facilement. Beaucoup trop facilement. Ivan était en partie suspicieux et en partie impressionné. Peut-être que c’était ce qui se passait quand les coups montés de ce genre n’avaient pas besoin d’autorisations signées en trois exemplaires et d’être approuvées par Dieu lui-même. Hier encore, il était assis dans le bureau de Martelli, acceptant cette opération sous couverture peu orthodoxe, et aujourd’hui, il était un divorcé hétéro. Malgré le manque d’appui du département, il avait été en mesure d’utiliser une fausse identité, confisquée lors de sa dernière descente clandestine ; il n’avait donc pas besoin de se présenter avec sa propre carte d’identité sur laquelle figurait son adresse réelle.
Secouant la tête, il ferma la porte derrière lui. Parker avait, apparemment sur un coup de tête, passé une annonce pour trouver un colocataire. Était-ce de la chance ? Où était-ce le signe que cette opération allait droit dans le mur, avec Ivan au cœur du vortex ? Ces années en tant qu’inspecteur lui avait appris que la facilité aboutissait souvent à un piège. Un dangereux trompe-l’œil. Mais Martelli était moins superstitieux. Ou simplement plus optimiste quand il s’agissait de la sécurité d’Ivan qui était en ligne de mire. D’ailleurs, c’était peut-être ce qui arrivait avec les opérations officieuses.
— Il y a quelqu’un ? lança Ivan.
Il n’avait pas encore rencontré Parker, le propriétaire de la maison. La personne chargée de l’attribution des logements sur le campus avait facilité l’ensemble de la transaction. Il l’avait appelée pendant qu’il rédigeait son rapport, et elle lui avait confirmé qu’elle avait averti Parker de son emménagement immédiat. Ivan rencontrerait vraisemblablement le petit ami de Parker, mais il ne voulait pas les rencontrer ensemble. Il avait besoin d’établir une relation avec son futur colocataire, car Martelli soupçonnait que Parker aurait un faible pour le perdant qu’Ivan avait l’intention de jouer.
— Il y a quelqu’un ? lança-t-il de nouveau, mais il n’entendit rien.
La régisseuse lui avait assuré que son emménagement dans un délai aussi court n’était pas un problème, et cela avait été confirmé par la clé que son patron lui avait remise la veille. Ivan s’attendait donc à un accueil quelconque. Une indication de plus que Parker n’était pas un homme convenable. Comme si le trafic de drogue n’était pas suffisant pour le convaincre. Peut-être que le petit ami pourrait être sauvé des aspirations dangereuses de Parker.
Ivan jeta un rapide coup d’œil dans le salon et la cuisine. Tout était propre et bien rangé, il n’y avait même pas un plat dans l’évier. Quelque peu inattendu, mais même les dealers pouvaient avoir des standards de propreté. Apparemment, Parker allait à l’université, mais cet endroit ne ressemblait à aucune des fraternités étudiantes qu’il avait pu voir jusqu’à présent. Malgré l’absence d’éléments dont disposait la police, Martelli pensait que Parker n’avait pas un cursus chargé de cours, et il n’avait pas de source connue de revenus. Le défaut de revenus pouvait expliquer le besoin d’un colocataire, mais il n’expliquait pas pourquoi Parker possédait une maison, ni pourquoi un petit nouveau dans l’organisation de Razhin aurait besoin ou voudrait d’un colocataire durant le semestre d’été. En plus de découvrir qui étaient les associés de Parker, Ivan voulait trouver la réponse à cette question. Quelque chose clochait ici et Ivan voulait savoir ce que c’était avant de baisser les yeux sur le canon d’une arme à feu.
La maison mitoyenne, d’à peu près une centaine d’années, était minuscule. Une petite cuisine, une salle à manger, et un salon transformé en pièce multimédia constituaient le rez-de-chaussée, ainsi qu’une petite salle de bain à laquelle Ivan ne s’était pas attendu. La plupart des maisons comme celle-ci n’avaient qu’une seule salle de bain à l’étage au même niveau que les chambres. Les installations du rez-de-chaussée n’étaient donc pas d’origine, et il y avait une quantité incroyable de boiseries – vraisemblablement d’origine pour le coup – peintes en blanc dans une sorte de parodie de décoration. Une porte menait au sous-sol, mais Ivan aurait suffisamment de temps pour l’explorer plus tard.
— Il y a quelqu’un ? répéta-t-il à nouveau.
Ivan monta l’escalier étroit, le tapis ne faisant rien pour étouffer le craquement des marches. Vivre dans cette foutue baraque aurait été l’enfer pour un adolescent voulant se faufiler chez lui après le couvre-feu.
Personne ne répondit.
En haut des escaliers, une petite surface, trop étroite pour être considérée comme un palier, menait à trois chambres et une seconde salle de bain.
L’une des chambres sur la gauche contenait un futon, plusieurs étagères et un bureau avec un ordinateur. Ensuite, Ivan trouva une chambre stérile et quelconque, dépourvue de tout caractère. Probablement la sienne. On lui avait assuré qu’il était le seul colocataire, mais cela pouvait être une chambre d’amis, et il pouvait très bien être logé au sous-sol. Néanmoins, il laissa tomber son sac de sport à côté du lit et jeta un rapide coup d’œil à la salle de bain fonctionnelle et étonnamment propre avant de s’arrêter devant la seule porte fermée. Quand personne ne répondit à son léger coup, Ivan entrouvrit la porte et passa la tête dans la chambre principale.
Le lit était gigantesque. Foutrement immense. Un de ces lits king-size californien. Ou était-ce une sorte d’illusion d’optique renforcée par l’étroitesse de la chambre ? De toute façon, il n’avait jamais connu d’étudiant possédant un lit king-size. Deux petites tables de chevet flanquaient les bords du lit, et elles devaient avoir été graissées pour glisser dans l’espace entre le matelas et le mur.
Et puis, il y avait le foutoir. Ne disposant pas de temps pour faire la moindre recherche, tout ce qu’il put faire fut d’observer les lieux. Après un moment, le fouillis s’organisa de lui-même en simple... désordre. Beaucoup, beaucoup de désordre. Des oreillers douillets et des tentures richement chamarrées accentuaient le caractère de la chambre, mais des boîtes en carton drapées de tee-shirts et de jeans se mêlaient à une coiffeuse très féminine et un paravent asiatique des plus exotiques. La tête de lit ressemblait à du fer forgé, mais était de qualité standard, sortant d’un catalogue IKEA. Elle ne cadrait pas avec l’armoire et la commode, toutes deux possédant une touche asiatique distincte qui s’harmonisait avec le paravent. La chambre ne criait pas trafiquant de drogue universitaire, c’était le moins qu’on puisse dire. Ivan n’avait pas la moindre idée de ce que cela signifiait, excepté que cela allait être une vraie gageure de chercher la cachette de Parker. Dieu seul savait ce que dissimulait tout ça, mais Ivan devrait le découvrir de toute façon.
Il battit silencieusement en retraite et referma la porte. Il devrait trouver le temps d’inspecter minutieusement la chambre de Parker, mais plus tard. Il n’avait aucune idée du moment où son colocataire pouvait revenir, et se faire prendre en train de fouiner durant sa première heure passée dans la maison ne serait pas synonyme de réussite de sa mission.
De retour au rez-de-chaussée, Ivan était toujours seul, il s’aventura donc en bas.
Le sous-sol était humide et inachevé. Un vieux four se terrait comme une bête dans un coin d’ombre. Quelques ampoules nues pendant des poutres du plafond illuminaient le gris dépressif des murs en parpaings. À part le four, qu’Ivan avait peine à croire qu’il fonctionnait, le sous-sol ne contenait rien de plus que quelques cartons assombris par l’humidité, une machine à laver, un sèche-linge et un ensemble d’étagères.
Il remonta à l’étage d’un pas lourd et défaisait son sac quand la porte s’ouvrit.
— Il y a quelqu’un ? entendit-il dire.
Bon dieu, c’était qui ça ? La voix rauque comprima l’estomac d’Ivan comme si quelqu’un venait juste de lui caresser les parties. Ivan ferma le tiroir, se demandant s’il devait répondre.
— Ivan, vous êtes là ?
Oh, merde. Parker ? Pourquoi personne ne l’avait-il prévenu que la voix de Parker était comme du miel sombrement ambré distillé de sexe ?
— Je descends dans une minute.
Ivan n’était pas sûr de savoir si sa couverture fonctionnerait comme il fallait, mais ce n’était pas le meilleur moment pour avoir des doutes. La Fac était depuis bien longtemps derrière lui. Ivan paraissait plus jeune que ses trente-quatre ans, mais Parker était douze ans plus jeune que lui. Comment allaient-ils s’entendre suffisamment pour qu’il lui fasse confiance ? Et lui fasse confiance peut-être plus qu’à son petit ami, Neil ?
Relâchant un profond soupir, Ivan essuya les paumes de ses mains sur son jean et passa mentalement en revue sa couverture. Il commençait à détester les missions d’infiltration. Où était-ce juste la Brigade des Stupéfiants qu’il détestait ? Chaque rôle devenait plus pénible à jouer.
Ivan entra dans la cuisine où Parker était en train de ranger les courses dans le réfrigérateur. Il portait un tee-shirt vert détendu et très usé sur un jean lâche. Il était grand et mince, probablement plus grand de quelques centimètres que le mètre quatre-vingt d’Ivan.
— Salut, dit Ivan doucement.
Parker ne se retourna pas, continuant sa tâche tandis qu’Ivan prenait note de ce qu’il pouvait voir de lui de derrière. Ses cheveux étaient brun foncé, hérissés de pointes dorées semblant provenir d’un travail de teinture blonde et qu’il laissait pousser, un look pour lequel Ivan avait un léger penchant.
— Salut, répondit Parker en plaçant le dernier pot de yaourt sur une étagère et en fermant la porte. Là. Terminé. J’avais espéré finir avant que tu arrives.
Parker se retourna.
Ivan s’agrippa au comptoir.
Oh bon sang. Ivan s’était attendu à des complications, mais pas comme celle-là. Parker était sacrément superbe. Presque androgyne, avec des traits bien définis et des lèvres pleines qui semblaient douces. Et ses yeux. Des yeux qui ressemblaient aux pierres lisses du lit d’une rivière. Gris, vert, parsemés de taches d’or, entourés par les cils les plus longs et épais qu’Ivan avait jamais vus chez un homme. Il aurait pu regarder ces yeux-là pendant des heures. Les cheveux lui seyaient parfaitement. Ils convenaient à ce bel homme. Qui pourrait être un putain de mannequin s’il le voulait.
Seigneur. Ivan devait vivre avec lui ? Essayez de faire ami-ami avec lui ? Garder ses mains loin de lui et prétendre être un foutu hétéro ?
— Désolé, je suis Parker.
Parker lui tendit la main, son doux sourire adoucissant les traits de son visage comme les vieilles étoiles du grand écran vues à travers des lentilles imprégnées de vaseline.
Ivan se rapprocha du comptoir et serra la main de Parker, reconnaissant que le comptoir soit assez haut pour cacher le renflement croissant dans son pantalon.
— Je suis Ivan.
Sa voix était rauque, donnant probablement une impression de brusquerie. Du moins, l’espérait-il. Si Parker savait à quel point Ivan le trouvait attirant, il serait impossible de découvrir ce qu’il avait besoin de savoir. Faire des avances au petit ami de quelqu’un n’était pas très ingénieux, surtout quand il ne s’agissait pas d’un paramètre établi de l’opération. Même si Martelli croyait que les hommes gays baisaient au lieu de se serrer la main, il serait difficile pour Ivan d’attirer ce jeune canon dans son lit. Il était plutôt séduisant, mais rien à voir avec un tel Adonis. Et il n’était pas assez vieux pour satisfaire une quelconque tendance sexuelle que Parker pourrait avoir envers une figure ‘paternelle’.
— Ravi de te rencontrer.
La voix de Parker gronda au travers de son étroite poitrine. Il n’était pas maigre ni osseux, mais cette voix profonde ne cadrait définitivement pas avec son physique.
— Est-ce que tu bois ? demanda Parker.
— Oui, bien sûr, à peu près de tout.
C’était vrai, mais le dire le faisait ressembler à un ivrogne.
— Oh, parfait. J’espérais que ce serait le cas. J’ai apporté des bières à la maison. Je pensais que nous pourrions commander une pizza, boire quelques bières, et apprendre à nous connaître.
Ivan regarda Parker. Tout cela était plus prévenant qu’il ne s’y était attendu de la part de son trafiquant de coloc connecté au crime organisé.
— Euh. Si tu veux, bien sûr.
Le sourire de Parker s’estompa face à la longue pause d’Ivan, remplacé par un regard hésitant. Ivan eut l’impression d’avoir, à lui seul, tiré les nuages devant le soleil. Comment un sourire pouvait-il faire une telle putain de différence ?
— Bien sûr. Ça m’a l’air bien. C’est moi qui invite.
Ivan essaya de rattraper le terrain perdu. Un Parker malheureux ne serait pas un Parker communicatif.
Parker inclina la tête de côté, comme un oiseau.
— Oh. Mais je pensais...
Ses joues rosirent et il baissa les yeux.
Seigneur. Sa foutue couverture. Il devait se mettre dans l’esprit d’Ivan Baker, le perdant.
— Hé, c’est bon. Ma femme m’a à peu près tout pris dans le divorce, mais je peux me permettre d’offrir une pizza sans retourner les coussins du canapé pour trouver de la petite monnaie. Je le jure.
Parker gloussa, et son grand sourire revint. C’était une friandise dont Ivan voulait se gaver. Pourquoi, mais pourquoi, Parker ne pouvait-il pas ressembler aux foutus voyous qu’il arrêtait tout le temps ? Aucun criminel ne l’avait jamais rempli du désir de glisser ses doigts dans leurs cheveux, désespéré d’attirer leurs lèvres sur les siennes.
Putain !
PUTAIN ! Quelque chose contrariait le nouveau colocataire de Parker. La nervosité lui tordait l’estomac. Il aurait peut-être dû demander une femme. Parker ne savait pas comment se faire des amis de sexe masculin, et encore moins avec des mecs sexy, hétéros, et plus âgés qui avaient probablement une cargaison d’expérience personnelle dans la vie et... de quoi allaient-ils parler ? Il ne savait pas grand-chose sur le sport, les voitures ou le sexe avec des femmes. Bon sang, il n’avait eu des relations sexuelles avec quasiment personne, bien qu’il ait renoncé à sa virginité six ans plus tôt.
Neil pensait qu’il était stupide de vouloir un colocataire. La gentille dame du département des affectations des logements de l’université lui avait dit que la mi-semestre était le pire moment pour en chercher un. Quand elle l’avait appelé en lui disant qu’elle avait un candidat, bien que non étudiant, Parker avait été extatique. Un homme récemment divorcé pouvait être aussi solitaire qu’il l’était, parce que le vide de son chez lui était en train de l’écraser, et Neil refusait d’emménager avec lui. Il ne s’était certainement pas attendu à trouver le mec en question attirant.
— Alors, bière ? offrit Parker en tendant la bouteille fraîche et en espérant que l’alcool faciliterait les choses.
Il ne voulait pas que Neil ait raison. Le désespoir de prouver que Neil avait tort s’intensifia alors que les lèvres d’Ivan s’étiraient et qu’il tendait la main vers la bouteille.
— Merci. Y a-t-il une pizzeria que tu aimes dans le coin, ou dois-je simplement appeler Pizza-Pizza ?
— Pizza-Pizza c’est parfait.
C’était la préférée de Parker, de toute façon. Être capable d’appeler un simple numéro de téléphone, peu importe où vous vous trouviez en ville, et être livré d’une bonne pizza était une aubaine pour les étudiants autant que pour les camés.
— J’ai vu que tu avais une télé sympa là-bas. Tu veux mettre quelque chose pendant que j’appelle ? proposa Ivan.
— Euh, bien sûr.
Qu’était-il censé mettre ? Il était clair qu’ils n’allaient pas parler. C’était probablement trop demander. Ils ne sortaient pas ensemble. Parker grimaça. Il présumait que les hétéros utilisaient la télévision comme un mécanisme d’évitement, tout comme les hommes gays qu’il connaissait.
Avec un soupir, il se laissa tomber sur le canapé. Neil l’avait persuadé d’acheter un ensemble hi-fi vidéo, mais il n’avait pas fallu longtemps à Parker pour réaliser que ce n’était pas pour son propre bénéfice. Il joua avec la télécommande de la télé, repoussant le moment de l’allumer.
— Qu’est-ce que tu veux sur ta pizza ? demanda Ivan depuis la cuisine.
Parker se frotta le ventre et fronça les sourcils.
— Des pepperoni.
Il ne put dire ce que le grognement d’Ivan signifia, mais le grondement bas et continu qui suivit était à l’évidence la voix de l’homme en train de commander une pizza, même si Parker ne pouvait distinguer aucun mot en particulier.
Quelques minutes plus tard, alors que Parker fixait la télécommande qu’il tenait dans les mains, Ivan sortit de la cuisine et se laissa lui-même tomber dans un fauteuil. La pièce sembla plus petite, en quelque sorte, bien qu’Ivan soit plus petit de quelques centimètres que Parker. Sa carrure toutefois, était assez large pour couper le souffle de Parker, et sous le polo de golf bleu quelconque, il y avait un corps en super forme. Non pas qu’il aurait essayé quoi que soit si Ivan s’était assis à côté de lui sur le canapé. La proximité d’hommes attirants le rendait stupide et remuant.
Ivan tendit une main, et Parker la fixa un moment avant de laisser échapper un petit rire embarrassé et de lui remettre la télécommande.
— Voyons voir ce que l’on peut faire pour que cette télé en vaille la peine.
Ivan alluma la télévision d’une main experte de vétéran. La vaste étendue de chair sur l’écran immense renseigna Parker sur ce que Neil avait regardé en dernier tandis que la pièce s’emplissait de gémissements et du son glissant d’une baise correctement lubrifiée. La caméra recula pour faire un gros plan sur un sexe géant en train de pilonner le cul de quelqu’un. Le corps entier de Parker se figea alors que tout le sang se précipitait vers son visage – probablement pas le résultat escompté par le cinéaste. Il bondit par-dessus la table basse, cognant son tibia contre celle-ci ce faisant, et appuya à tâtons sur les boutons du lecteur DVD. Connard de Neil.
Faisant de son mieux pour bloquer l’écran de son corps, Parker attendit une éternité que le disque s’éjecte. Après ce qui lui sembla plusieurs minutes d’un enfer interminable, l’écran béni du menu bleu remplaça le sexe surdimensionné, la paire de couilles et le cul aussi rond qu’une pleine lune. Il arracha le disque du lecteur et le jeta derrière le téléviseur. Bien fait pour Neil s’il se cassait. Il était probablement piraté de toute façon.
Avec effroi – et un visage en feu – Parker se retourna vers Ivan. Avait-il remarqué qu’il s’agissait de deux mecs en train de baiser ? Quand Parker avait demandé un colocataire, il ne lui était pas venu à l’idée de préciser qu’il était gay, mais tout à coup cela lui sembla une énorme erreur. La courbe dure des biceps d’Ivan dépassant furtivement de ses manches courtes était la preuve de la puissance que ce dernier pourrait donner à un coup de poing. Le tibia de Parker le lança, lui rappelant combien un corps pouvait être vulnérable.
— Euh…
Abasourdi ne voulait pas dire dégoûté, non – ou n’exprimait pas une envie d’homicide – n’est-ce pas ? Ou dans ce cas, d’homo-cide ?
Les lèvres d’Ivan bougèrent, mais il ne dit rien.
— Ce n’est pas à moi.
Parker voulut ravaler les mots aussitôt qu’ils lui eurent échappés. Sérieusement, aurait-il pu paraître plus coupable ?
Ivan détourna le regard vers le canapé, et le visage de Parker s’enflamma encore plus qu’avant. Était-il en train d’imaginer Parker assis là, à se branler ? Serait-il moins embarrassant – ou dégueu – d’expliquer que c’était Neil ? Parce que Parker ne voulait pas penser à ça non plus. Indubitablement, Ivan était heureux de ne pas s’être assis dans le canapé. Il allait falloir un effort suprême de volonté à Parker pour retourner s’asseoir dessus avant de lui faire subir un traitement complet antitache.
— D’accord, murmura Ivan.
Il donnait presque l’impression de croire Parker.
— Tu veux... ? dit-il en agitant la télécommande vers lui afin qu’il bouge, et un nouveau flot d’humiliation inonda Parker alors qu’il se déplaçait de sa position protectrice et obstructive de devant l’écran de télé.
Essayant de ne pas paraître trop évident, Parker inspecta le canapé. Il ne put voir aucune nouvelle tache, et il boita autour de la table de salon pour s’y asseoir avec précaution.
Ivan zappa pour retourner sur le canal vidéo avant de se tourner vers lui. Parker n’avait pas vraiment pris le temps de regarder son nouveau colocataire dans la cuisine, mais maintenant il le fit. Ivan avait les yeux écartés et les pommettes bien définies que Parker associait aux hommes d’Europe Orientale, similaires aux mecs que Neil avait ramenés à l’occasion, mais si rude et magnifique que ça en faisait mal. Des cheveux blond doré, des yeux bleu foncé et un corps sans une once de graisse… Même si Parker ne verrait aucun inconvénient à faire une inspection minutieuse de ce corps nu pour en être certain. Au moment où une partie de son sang quittait son visage – enfin – pour une destination plus au sud, Ivan leva un sourcil interrogateur.
Parker toussa et jeta un œil au film qui se jouait sur l’écran. Il ne le reconnut pas, mais il y vit tout un tas de cheveux décolorés et en épis. Il n’aurait pas dû détailler son nouveau colocataire comme ça, en supposant qu’il ne l’ait pas déjà assez effrayé. Même si Ivan n’était pas hétéro, il était hors de portée de Parker et de loin. Ivan pensait probablement qu’il n’était rien de plus qu’un idiot de gamin allant à l’université, passant tout son temps libre à se masturber sur le canapé.
Le silence s’étendit à l’infini, ponctué par les hurlements distinctif de la musique électronique des années quatre-vingt. Ivan ne devait pas avoir réalisé que le DVD avait montré deux mecs en train de baiser, sinon il aurait dit quelque chose, non ? Et puis, son regard déterminé avait été très semblable à celui de l’un de ses professeurs essayant d’attraper quelqu’un en train de mentir, ce qui était un peu bizarre.
— As-tu, euh, trouvé ta chambre ? Elle te convient ? On peut y déplacer certains des meubles. Tu peux faire ta lessive en bas, et nous pouvons faire un planning pour nettoyer et faire les courses et des trucs et…
Parker s’interrompit. Ses paroles s’étaient accélérées, mais il n’avait pas été en mesure d’y mettre un frein jusqu’à ce que son souffle lui manque et que les yeux d’Ivan se soient agrandis au beau milieu de sa tirade. L’embarras s’épanouit sur son visage – encore – et il se mordit la lèvre pour s’empêcher de dire un mot de plus. C’était pour ça qu’il n’avait pas beaucoup d’amis en dehors de Neil. Neil était le seul qui avait bien voulu traîner avec le gamin obèse et rester dans les parages après que Parker ait perdu du poids, mais qui avait également conservé son inaptitude sociale.
Ivan fronça les sourcils, et Parker fit de même en retour, pas très sûr de savoir quoi faire maintenant. Il bougea ses jambes et se cogna à nouveau le tibia sur le bord de la table basse.
— Aïe ! Merde !
Une douleur lancinante explosa à l’endroit où il s’était heurté la jambe durant son saut disgracieux par-dessus la table, et il enroula une main autour d’elle, se balançant et se mordant la lèvre pour se garder de laisser sortir le moindre gémissement.
— Laisse-moi regarder.
Ivan quitta son fauteuil pour se laisser tomber à genoux à côté de Parker, le faisant se figer net.
Avec des doigts doux, Ivan déplaça la main de Parker et releva son jean le long de sa jambe. Il pressa ses doigts autour de la contusion, la douleur faisant siffler Parker.
— Tu vas avoir un vilain hématome, et tu t’es éraflé la peau, mais ce n’est pas méchant. Il n’y a pas de fracture, je pense. Est-ce que tu as une trousse de premiers soins ?
Ivan leva les yeux vers son visage, et Parker eut un peu de mal à reprendre son souffle.
— Oui, euh, dans la salle de bain. Sous l’évier.
Parker agita la main vers l’avant de la maison.
Ivan tapota son genou et se leva, se dirigeant vers la salle de bain.
— La plupart des vieilles maisons comme celle-là ne possèdent pas de salle de bain au rez-de-chaussée.
Le carrelage dans la pièce d’eau fit légèrement gazouiller la voix d’Ivan.
— Vrai. Mais après que ma mère soit tombée malade, nous avons fait installer une salle de bain pour qu’elle puisse rester à la maison et ne pas s’inquiéter des escaliers.
Une boîte en plastique blanc à la main, Ivan sortit de la salle de bain et dévisagea Parker. De nouveau.
— Ta mère a vécu ici ?
Ivan jeta un œil autour de lui, et Parker hocha la tête.
— Ouais. Vers la fin, elle avait du mal à se déplacer, donc nous avons fait installer la salle de bain et nous avons aménagé cette pièce en chambre à coucher.
— Où vit-elle aujourd’hui ?
Parker laissa tomber son regard vers la bosse violacée et légèrement ensanglantée de son tibia et haussa les épaules. Sa mère avait été sa meilleure amie, et même s’il avait eu quelques années pour se préparer à sa mort, cela l’ébranlait toujours. Encore maintenant, près de six mois plus tard, il l’appelait parfois quand il rentrait à la maison. Au moins Neil ne l’avait jamais entendu le faire.
— Oh, quand est-ce... Je veux dire... Je ne savais...
La voix hésitante d’Ivan cherchant ses mots comme Parker le faisait habituellement lui fit lever les yeux. Ceux-ci le brûlèrent à la vue de la compassion sur son visage.
— Je n’avais pas réalisé, Parker, dit Ivan en se rapprochant de lui.
— Pourquoi l’aurais-tu su ?
Reprendre le contrôle de lui-même fut plus facile quand Ivan reporta son attention sur le nettoyage de sa jambe. Parker ravala son offre de le faire lui-même. Cela aurait été la manière la plus virile et autonome de le faire, mais il y avait si longtemps que personne ne l’avait pas touché tendrement, de façon désintéressée, et avec une véritable envie de prendre soin de lui.
Le passage d’un tampon imbibé d’alcool sur l’éraflure le fit flancher, mais la sensation de fraîcheur inattendue alors qu’Ivan soufflait sur la plaie amena la chair de poule sur sa nuque. Avait-il des enfants ? Était-ce la façon dont il prenait soin de blessures mineures comme celle-ci ?
Ivan continua de lui administrer les premiers soins.
— Cela fait combien de temps ?
— Six mois. Cancer, répondit Parker qui n’eut besoin d’aucune clarification pour répondre à la question d’Ivan.
— Je suis désolé.
Ivan plaça deux sparadraps sur la coupure, ses doigts chauds glissant sur la peau de Parker.
— Merci, dit Parker en s’éclaircissant la gorge.
Alors qu’il réajustait la jambe de pantalon, Ivan releva la tête. Parker n’avait jamais vu d’aussi beaux yeux bleus avant, et la compassion qui les emplissait le réchauffa de l’intérieur.
La sonnette retentit, et Ivan fit un bond en arrière, basculant presque à en tomber sur les fesses.
— Ce doit être la pizza, dit Ivan en se dirigeant vers la porte et en sortant son portefeuille.
Soudain refroidi, Parker enroula ses bras autour de lui. Il ne put décider si le fait de vivre avec Ivan allait être le paradis ou l’enfer.
