Le chemin de l'acceptation - KC Burn - E-Book

Le chemin de l'acceptation E-Book

KC Burn

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Beschreibung

Les contes de Toronto, tome 1 L'inspecteur Kurt O'Donnell a l'habitude de déterrer les secrets des autres, mais quand il découvre que son partenaire décédé était marié à un autre homme, il est secoué. Déterminé à faire les choses comme il se doit, Kurt offre son soutien à Davy, en deuil. Aider Davy à surmonter son chagrin aide Kurt à faire face à la culpabilité dévorante de savoir que son partenaire ne lui faisait pas assez confiance pour lui dire la vérité à son sujet. Mais quelque part en chemin, Davy cesse d'être une obligation et devient un ami, l'ami le plus proche que Kurt ait jamais eu. Son attirance grandissante pour Davy complique les choses, laissant Kurt face à la difficulté de reconsidérer sa sexualité. Puis, un échange sensuel auquel ni l'un ni l'autre ne s'attendait vient les perturber davantage. Pour être avec Davy, Kurt doit se résoudre à révéler son homosexualité, mais son travail et ses relations avec sa famille catholique le retiennent. Peut-il risquer de tout perdre pour la possibilité de vivre une relation avec un homme récemment devenu veuf ?

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Veröffentlichungsjahr: 2013

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Copyright

Publié par

Dreamspinner Press5032 Capital Cir. SWSte 2 PMB# 279Tallahassee, FL 32305-7886http://www.dreamspinnerpress.com/

Ceci est une œuvre fictive. Les noms, les personnages, les lieux et les faits décrits ne sont que le produit de l’imagination de l’auteur, ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé, vivantes ou décédées, des établissements commerciaux, des évènements ou des lieux ne serait que le fruit d’une coïncidence.

Le chemin de l’acceptation

Copyright © 2011 by KC Burn

Traduit de l’anglais par Ingrid Lecouvez

Conception graphique : Reese Dante   http://www.reesedante.com

Tous droits réservés. Aucune partie de cet e-book ne peut être reproduite ou transférée d’aucune façon que ce soit ni par aucun moyen, électronique ou physique, sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans les endroits où la loi le permet. Cela inclut le photocopiage, les enregistrements et tout système de stockage et de retrait d’information. Pour demander une autorisation, et pour tout autre demande d’information, merci de contacter Dreamspinner Press, 5032 Capital Cir. SW, Ste 2 PMB# 279, Tallahassee, FL 32305-7886, USAhttp://www.dreamspinnerpress.com/

Édité aux Etats-Unis d’Amérique.Première édition

Novembre 2011

Édition e-book en français : 978-1-62380-112-0

Aux amis et à la famille qui m'ont soutenue et aidée afin que ce livre prenne vie, et plus particulièrement à Chudney, Jax, Dottie, et Alex. Je n'aurais pas pu faire tout cela sans vous.

I

KURT s’accroupit derrière la voiture, attendant le signal de Ben. A quel point ces voitures étaient-elles à l’épreuve des balles ? Trente ans auparavant, elles étaient construites comme des chars d’assauts. D’ailleurs, son père avait encore un de ces vieux modèles, une ‘péniche’. Aujourd’hui... Eh bien, elles n’étaient certainement pas faites en titane.

Le soleil rayonnait, lui brûlant le visage et faisant dégouliner la sueur le long de ses cheveux courts jusque dans son col. Son tee-shirt bleu marine était déjà trempé – les gilets pare-balles en Kevlar tenaient chaud et pesaient lourd, mais ils étaient un mal nécessaire. C’était le dernier mardi de mai, mais la température rivalisait avec celle du milieu du mois de juillet. Il détestait vraiment les descentes de midi lors de journées aussi ensoleillées qu’en été. Le soleil signifiait qu'ils n'avaient aucun avantage en termes de visibilité et qu’un éclat soudain pouvait aveugler n’importe qui à un moment critique.

Il passa le dos de sa main sur son front. S'il avait été sous couverture, il aurait pu au moins porter un bandana pour éponger la transpiration. L'odeur âcre du bitume brûlant rivalisait avec celles du poisson pourri et des ordures provenant du quartier du marché tout proche. Il aurait préféré qu'ils aient attendu des renforts. Mais il était inspecteur depuis seulement trois ans alors que Ben faisait ce boulot depuis beaucoup plus longtemps ; il devait donc s’incliner devant sa plus grande expérience. Son partenaire pouvait être taciturne et réservé, mais c'était un officier dévoué et efficace. Kurt lui aurait confié sa vie.

Comme il se devait.

Ben se mit en position devant la porte d’entrée du bâtiment et lui donna le signal qu'il attendait. Tirant sur le col de son gilet pare-balles une dernière fois, Kurt avança lentement pour couvrir l'arrière du bâtiment, se collant le plus possible au mur pour rester invisible depuis la rangée de fenêtres.

Gustav, l'un des informateurs de Ben, avait contacté ce dernier pour lui fournir un tuyau à propos d'un suspect. Ben avait décidé d’enquêter immédiatement, et Kurt faisait confiance à son partenaire pour faire ce qui était le mieux, même si l'information avait trait à une affaire qui ne les concernait pas directement. Ben avait des contacts partout, et cela ne pouvait pas faire de mal de recevoir quelques félicitations de la part de la Brigade des Stups.

La prise familière sur son Glock prêt à servir le garda ancré les pieds sur terre tandis qu’il attendait l'inévitable échappée du suspect par la porte arrière – que tout individu tentait lorsqu’un officier s’annonçait à la porte de devant. Il s’étira pour jeter un œil à travers la fenêtre sale. Il n'y avait personne. Aucun mouvement. Rien qui laissait supposer que la pièce qu’il observait ait été utilisée récemment. Une couche de poussière recouvrait la table et les chaises.

Ben fit les sommations d’usage assez fort pour que Kurt les entende et reporte son attention sur l’entrée. Presque au même instant, Ben donna un coup de pied sur la porte et le bâtiment explosa, projetant Kurt en arrière.

LA LUMIERE lui fit mal aux yeux, mais Kurt ne pouvait fermer ses paupières plus qu'elles ne l'étaient déjà. Il souhaita d’ailleurs pouvoir faire de même avec ses oreilles et se protéger du bip infernal.

— Êtes-vous réveillé ? demanda la voix stridente d’une femme.

Il grinça les dents.

— Allons, il est temps de vous réveiller.

Le bip était régulier, rythmique... comme un moniteur cardiaque. D'accord. L’odeur âpre de détergent aurait dû le mettre sur la voie. Il était dans un hôpital. Les moniteurs devaient avoir alerté quelqu'un de son retour à la conscience.

— Que s’est-il passé ? coassa-t-il.

Bon sang. Ce n’était pas lui – sa voix ressemblait à celle de quelqu'un qui aurait avalé du gravier en guise de petit déjeuner. Parler lui faisait aussi un mal de chien.

— Pouvez-vous ouvrir les yeux, inspecteur O'Donnell ?

Pas moyen, putain.

— Trop… lumière, réussit-il à dire.

Ses tempes se mirent à pulser douloureusement. D'autres parties de son corps menacèrent de se manifester, ce qu’il n’attendait pas impatiemment mais, nom de Dieu, cela voulait dire qu'il n'était pas mort.

La lumière perdit en intensité et Kurt entrouvrit les paupières avec difficulté. Une infirmière avec – il se força à se concentrer – des ours en peluche sur sa blouse, était penchée au dessus de lui, tenant son dossier médical et grattant quelques notes avec le crayon de plus bruyant jamais inventé.

— Soif.

Malgré sa voix de verre brisé, l’infirmière lui sourit avec compassion.

— Je sais. Mais vous ne pouvez rien prendre avant que le docteur ne vous voit.

Elle tapota gentiment son épaule et quitta la pièce, la semelle de ses chaussures grinçant sur le sol, lui arrachant une grimace.

Bon sang, mais que s'était-il passé ?

Il essaya de bouger chacun de ses membres avec précaution, testant la douleur. Rien ne le fit hurler aussi fort que sa tête, mais il perçut un problème avec son bras gauche et sa jambe gauche. Jetant un œil autour de la pièce, il ne trouva rien qui puisse lui indiquer quel jour ou même quelle heure il était. La dernière chose dont il se souvenait était d’être monté dans la voiture avec Ben après avoir reçu un tuyau. Avaient-ils eu un accident de voiture ? Avait-il reçu une balle ? Les efforts qu’il faisait pour essayer de se souvenir mettaient sa tête à l’agonie. Poussant un soupir, il se détendit autant qu'il le put sur la dalle de béton que l'hôpital assurait être un matelas

Même s'il ne souhaitait rien d'autre que d'arracher son intraveineuse et se précipiter dans le couloir, en exigeant que quelqu'un lui raconte ce qui s’était passé, en vérité, il avait peur que cela ne le fasse souffrir encore plus. Il ne s'était jamais senti aussi misérable de sa vie — et il ne voulait pas savoir à quel point cela pouvait être pire.

Les immanquables éclats de voix d'un couple d'Irlandais en colère discutant au loin flottaient dans la chambre. Il se détendit davantage. Si ses parents ne pouvaient pas convaincre le médecin de se dépêcher et de l’examiner, dès que ses frères et sœurs débarqueraient, le personnel de l'hôpital aurait trop à faire pour se débarrasser de la bruyante progéniture le plus vite possible.

— C'est mon bébé qui est là !

Hum. Ils se rapprochaient, et Kurt priait pour que les infirmiers, au choix,  calment sa mère ou la laissent entrer, car celle-ci était dans un tel état d’excitation que sa voix faisait un numéro de claquettes dans son cerveau.

— Mme O'Donnell. M. O'Donnell. Le docteur arrive, je vous le promets. Venez avec moi dans la salle d'attente, cela ne sera pas long.

Cette voix ferme appartenait à son patron. Que faisait-il ici ? Cela confirmait-il que, quoi qu’il soit arrivé, c’était lié à l’opération dans laquelle ils s’étaient engagés ? Pourquoi ne se souvenait-il pas de ce qui s'était passé ? Et où était Ben, nom de Dieu ?

Kurt leva sa main droite et frotta doucement sa tête. Seigneur tout-puissant, il avait besoin de médicaments, quoiqu'une décapitation ne serait peut-être pas si mal, au fond.

— Inspecteur O'Donnell, dit une femme mince en blouse blanche en entrant dans sa chambre. Je suis le docteur Sarwa. Comment va votre tête ?

— Douloureuse.

Et encore cette voix grinçante.

— Qu’est-il arrivé ?

— Dans une minute. Des nausées ?

— Non, pas vraiment.

Ce n’était pas un mensonge, mais il n'était pas non plus prêt à manger quoi que ce soit.

Le Dr Sarwa fit un bref signe de tête et griffonna quelques notes dans son dossier médical avant de le poser et de soulever les couvertures du côté gauche du lit. Kurt la regarda faire, malgré la tension qu'il ressentit dans les yeux, et vit un énorme bandage sur toute la longueur de son bras. Était-il cassé ?

Le médecin enleva la bande, révélant plusieurs points de suture noirs le long d'une coupure irrégulière qui s'étendait de l'intérieur de son bras jusqu'à son poignet en passant par le milieu du biceps.

— Vous avez de la chance, inspecteur O'Donnell, murmura le médecin alors qu'elle examinait doucement la…

Il ne pouvait pas vraiment appeler ça une incision. Aucun chirurgien au monde se respectant ne ferait une coupe aussi irrégulière et aléatoire.

— Vous n'avez aucune fracture.

Était-ce là sa définition de la chance ? Après avoir vu et pris conscience des dégâts, il sentit son bras commencer à l’élancer au rythme des martèlements de son cerveau.

Kurt prit une profonde inspiration. Sa gorge était si sèche, il ne voulait pas dire un mot de plus que nécessaire.

— Jambe ?

Elle émit un petit grognement.

— Juste un genou tordu, rien de sérieux.

— Soif.

— Je le dirais à l’infirmière quand je partirai. Vous pouvez avoir un peu de jus de fruits, dit-elle en  refaisant son bandage. La plaie est belle. Maintenant, pour le rapide compte rendu, vous vous êtes cogné la tête et des éclats de métal vous ont ouvert le bras.

Kurt se mit à rire, mais s'arrêta à la seconde quand les danseurs de claquettes dans sa tête furent remplacés par un groupe de percussionnistes frappant sur des bidons métalliques.

— Opinion professionnelle ?

Le Dr Sarwa lui sourit légèrement.

— Je pourrais être technique, mais vous vous rappellerez plus facilement de ce que je viens de vous dire une fois que votre fatigue aura disparu. Les éclats étaient dangereux – vous avez du être transporté au bloc immédiatement, sinon vous vous seriez vidé de votre sang. Mais ça aurait pu être bien pire. Je reviendrai plus tard.

Il aurait pu s'assoupir quelques minutes, mais une infirmière se montra presque immédiatement avec un verre de jus de fruits, suivie par sa mère et son père.

— Mon bébé, oh, mon bébé !

Sa mère vola vers le côté du lit opposé à celui où se trouvait l’infirmière. À cet instant, Kurt était davantage intéressé par l'approche de la paille pliable. La morsure acide de la pomme frappa son nez, et sa bouche sèche comme du parchemin saliva en réponse.

Sa mère saisit sa main et la pressa légèrement, la mouillant de larmes. C'était la première fois qu'il était... eh bien, certainement pas blessé. Avec six frères et sœurs plus âgés, il avait eu son compte de fractures et de contusions. Mais c'était la première fois qu'il était blessé en service, parce que sinon, pourquoi aurait-il une plaie due à des éclats de métal, même s'il ne pouvait se rappeler comment il se l'était faite ?

Sa soif apaisée, mais pas étanchée, il tourna la tête vers sa mère. L'infirmière s'en alla et fut remplacée par son père.

— Kurt, mon bébé...

— Maman, je vais bien.

— Non tu ne vas pas bien, répondit-elle avec une pointe d’hystérie dans la voix.

Kurt grimaça, et son père parla doucement.

— Deirdre, pas si fort. Rappelle-toi ce que le médecin a dit.

— Mais il ne va pas bien, Sean,  dit-elle en se penchant en avant et en embrassant sa joue. Je suis désolée, mon bébé.

— Comment te sens-tu, mon garçon ?

La main de son père passa au-dessus de son bandage, pour finalement se poser sur son épaule.

— Endolori.

Mais maintenant qu'il était plus éveillé, il était prêt à rentrer à la maison. Sachant à présent ce qui n’allait physiquement pas chez lui, sa douleur commençait à s'atténuer, se stabiliser.

— Papa, que s’est-il passé ?

Ses parents échangèrent un regard. Sa mère commença à pleurer.

— Quoi ? s’enquit Kurt.

Ils n'étaient jamais à court de mots.

— Mon chéri, tu aurais pu mourir.

La voix de sa mère se brisa.

Le niveau sonore s'éleva à l’extérieur de la chambre. Le reste de sa famille devait être arrivé. Merde, ce n'était pourtant pas pire que lorsque Ian l’avait défié de grimper sur cet arbre pourri dans leur jardin. Il s'était cassé le bras et la jambe, alors. Là, il s’agissait juste d’une sale coupure, d’un coup sur la tête et d’un genou tordu. Vraiment pas de quoi en faire tout un plat. Mais ils agissaient toujours comme s'il était un bébé, alors qu’il avait trente et un ans. Pourquoi devait-il donc être le dernier enfant de ses parents ?

La porte s'ouvrit, mais ce ne fut pas l’un de ses frères ni l’une de ses sœurs qui entra. C'était son patron.

— Monsieur ?

La nausée bouillonna dans ses tripes, et les pulsations dans sa tête s’accélérèrent.

— O'Donnell. Heureux de voir que vous êtes réveillé. J'ai peur d'avoir de mauvaises nouvelles.

Comme si sa mine sombre n'était pas révélatrice en soi.

— Quoi, Monsieur ?

La prise de sa mère s'affermit, et son père s'éloigna pour aller regarder par la fenêtre.

— Vous rappelez-vous de ce que vous faisiez quand l'explosion s'est produite ?

Explosion ? Maintenant, les éclats qu'il avait reçus prenaient un sens. Rien d'autre n'en avait.

— Je n'ai pas souvenir d'une explosion. Seulement d’avoir récupéré une information de Gustav avant de monter en voiture avec Ben. La voiture a-t-elle explosé ?

Pourquoi n'était-ce pas Ben qui lui racontait tout cela ? La nausée s'était transformée en une douleur vive et brûlante dans ses tripes.

— Le bâtiment vers lequel votre informateur vous a envoyé était piégé. Nous sommes presque sûrs que l’un des types que Ben a coffré quand il travaillait à la Brigade des Stups – un mec du nom de Novi, l'Ours Russe – est derrière l'explosion. Il a été libéré sur parole il y a deux mois.

Novi. Kurt se rappelait d'histoires à son sujet – une petite frappe et un trafiquant de drogue, entre autres. Mais il pouvait dire à l'expression de l'inspecteur en chef Nadar qu’il y avait plus à venir.

— Je suis désolé, Kurt. Ben ne s'en est pas sorti.

Mort ? Il inspira. Des fragments de mémoire emplis de chaleur et de bruits l’assaillirent.

— Mon chéri, je suis tellement désolée, murmura sa mère.

Ses parents avaient rencontré Ben plusieurs fois. Celui-ci avait toujours été un homme solitaire, et même après trois ans de collaboration, Kurt ne savait pas grand-chose sur sa vie personnelle. Mais Ben était son partenaire. Ils avaient fait du bon travail ensemble, et Kurt considérait que tous deux étaient amis. Leur différence d’âge de presque quinze ans n'avait pas compté le moins du monde.

Ses yeux se remplirent de larmes, et il détourna le regard de l'inspecteur Nadar, faisant ainsi face à sa mère. Elle tira un mouchoir de son sac et essuya son visage humide.

Inspirant profondément, il dirigea de nouveau son regard vers son patron.

— Ça fait combien de temps ? Avez-vous informé sa famille ?

Pour autant qu'il sache, Ben n'avait plus que sa mère. Il voulait être là pour elle, c'était son devoir.

— Je l'ai fait pendant que vous étiez en salle d'opération. Je n'ai pas encore les détails, mais l'enterrement aura certainement lieu samedi. Si vous voulez y assister, vous devez vous concentrer sur votre guérison.

— Oui, Monsieur. 

Il serait là, même s'il devait traîner son intraveineuse derrière lui. Il s’inquiéterait plus tard de mettre l'Ours Russe derrière les barreaux.

— Bonne journée, M. et Mme O'Donnell, dit l'inspecteur Nadar en hochant brusquement la tête avant de tourner les talons et de quitter la pièce.

— C'est vrai, mon chéri. Tu as besoin d'aller mieux. Je ne sais pas ce que je ferais si je te perdais.

Ses frères et sœurs se précipitèrent dans la chambre, chacun lui offrant la compassion appropriée pour la perte qu’il venait de subir, et heureux qu'il aille à peu près bien. Chacun l'embrassant, maladroitement sans doute, mais sans étreinte ou embrassade, ce ne serait plus sa famille. L'un d'entre eux avait dû être chargé de l'intimidation du personnel médical, parce que Kurt croyait savoir que la plupart des patients hospitalisés n'étaient pas autorisés à recevoir plus de huit visiteurs à la fois. Il appréciait sincèrement sa famille, et il espérait que la mère de Ben avait quelqu'un pour l’aider elle aussi, si elle était lucide et en mesure de comprendre la perte qu'elle avait subie.

— Maman, je veux rentrer à la maison.

— Je sais, mon bébé. Le docteur veut te garder un jour de plus, ensuite ton père et moi te ramènerons à la maison avec nous. Erin a préparé la chambre d'amis pendant que nous nous dépêchions de venir ici. Nous allons prendre bien soin de toi.

Il remercierait sa sœur plus tard. Il se sentait stupide de vouloir que sa mère prenne soin de lui à son âge, mais la pensée de retourner dans son appartement vide lui donnait encore plus envie de pleurer. Il n'avait pas de petite amie ; il ne fréquentait personne régulièrement. Mais il avait sa grande et réconfortante famille.

L’EGLISE était petite, mais sa jambe protestait déjà de son voyage en taxi. Ben ne lui en aurait pas voulu de s’asseoir devant ou derrière, il se glissa donc sur un banc vide au tout dernier rang. Attirer l'attention sur lui, le survivant, le mettait mal à l'aise.

Il aurait dû laisser ses parents l’accompagner, mais pour une raison qu’il ignorait, il avait voulu venir seul. Vraiment stupide. La canne n'était pas un support suffisant, pas quand il devait utiliser son bras blessé. Il scruta les personnes présentes, cherchant quelqu'un qui ressemblerait à Mme Kaminski. A défaut d’autre chose, il avait au moins besoin de lui présenter ses condoléances. La plupart des bancs étaient occupés par des personnes en uniforme – très peu étaient vêtues en civil.

Le prêtre s’approcha à pas lent, la mine sombre comme il se devait, pour commencer la cérémonie. Kurt remarqua qu'il n'y avait pas de cercueil comme cela avait été le cas pour les funérailles de sa grand-mère – la seule autre personne proche de lui à être décédée. Il espérait que c'était dû à un choix et non à une nécessité, mais il avait été tellement épuisé par ses blessures qu'il n'avait pas pensé à se renseigner sur les détails. Le service commença, mais il ne retint pas son attention. Aucun prêtre n'aurait pu avoir quelque chose à dire qui puisse réconforter Kurt. Pas maintenant.

Des souvenirs des heures qu'ils avaient passées ensemble en patrouille envahirent sa tête. Ben avait pu être réticent à propos de sa vie privée, mais il avait transmis des années de sagesse à un inspecteur débutant et Kurt avait tout assimilé, devenant chaque jour meilleur dans son travail grâce à Ben.

Deux personnes en civil étaient assises au premier rang, sur le bord extrême droit du banc. La première rangée était entièrement inoccupée, réservée à la famille qui soit n’existait pas, soit ne viendrait pas. De l'endroit où il était assis, seul le profil de la femme était visible, mais elle avait à peu près l'âge de Ben. Ce n'était donc pas Mme Kaminski. Qui était-elle ? Il ne voyait aucune ressemblance physique entre Ben et l’inconnue – il semblait peu probable qu'elle soit de sa famille, malgré la place qu’elle occupait sur le banc.

Elle essuya les larmes sous ses yeux avec un mouchoir et en offrit un à l'homme à côté d'elle. Il le prit mais le serra dans son poing au lieu de l'utiliser. La femme se déplaça légèrement et le profil de l'homme devint alors visible. Kurt ne le reconnut pas davantage.

La congrégation se leva pour entonner un hymne, lui bloquant la vue. Il ne voulait pas imposer plus d'efforts à sa jambe en se levant et en s'asseyant constamment, il avait même eu la bénédiction de sa mère de ne pas le faire. Elle avait été catégorique sur le fait qu'il ne fasse rien qui puisse le blesser à nouveau.

Lorsque l'inspecteur en chef se leva pour prononcer l'éloge funèbre, une pointe de regret perça le cœur de Kurt. Cette tâche aurait dû lui incomber car Ben n’avait pas d’amis souhaitant s'en charger en dehors des forces de police. Mais la honte lui avait fait accepter l'offre de l'inspecteur de parler à sa place, et la honte le faisait se tortiller sur son siège tandis qu’il écoutait, essayant de ne pas déshonorer son uniforme en pleurant. Nadar n'avait pas passé autant de temps que Kurt avec Ben, et cette distance se reflétait dans ses paroles. Kurt regarda les inconnus au premier rang, s'attendant à ce que l'un d'eux se lève pour prendre la parole une fois que Nadar eut fini. Mais aucun d’eux ne fit un geste, excepté la femme qui sécha de nouvelles larmes.

Merde. Ce pouvait-il qu'il ait travaillé avec Ben aussi longtemps sans savoir qu'il avait une petite amie ? L’inconnue pouvait être de sa famille – peut-être – mais Ben n'avait jamais mentionné personne d'autre que sa mère. La femme leva une main tremblante vers son visage, déplaçant une mèche de cheveux sombres derrière son oreille, et cette fois il aperçut quelque chose qu'il aurait dû remarquer immédiatement. Une alliance.

C'était quoi ce bordel ?

Pourquoi Ben ne lui en avait-il pas parlé ? Certes, Kurt parlait probablement plus de sa vie privée que son partenaire n'aurait voulu l’entendre, mais Ben détournait presque toutes les questions personnelles. Kurt les croyait amis, et pourtant il ne savait même pas que Ben avait été marié et il reconnaissait encore moins la femme qu'il aurait dû rencontrer au moins une fois au cours des trois années qu'il avait passées avec Ben. Bon sang, la plupart des flics mariés qu'il connaissait côtoyaient leurs partenaires en dehors du travail, et fréquemment avec leurs épouses. Il devait admettre que Ben et lui n'avaient jamais fait plus que déjeuner ensemble, mais Ben avait rencontré ses parents et tous ses frères et sœurs au moins une fois, quand ceux-ci passaient par le poste de police.

Une douleur brûlante élança son bras. En y jetant un coup d'œil, Kurt réalisa qu'il avait posé la canne sur ses genoux et était en train de la serrer à deux mains. Aucun problème pour le bras droit, mais assurément trop d'efforts pour le gauche encore suturé. Inspirant profondément, il desserra ses doigts. Il devait parler aux deux inconnus après la cérémonie. En tant que partenaire de Ben, il avait un devoir, et il avait besoin de savoir. Tant qu'il pourrait contenir son amertume. Pourquoi Ben n'avait-il pas demandé un transfert s’il détestait Kurt à ce point ? Parce que Kurt ne pouvait imaginer d'autres raisons au fait qu’il n'est jamais mentionné son épouse, fussent-ils séparés, à son partenaire.

Il ne pouvait pas parler à Ed, l’ancien partenaire de Ben, afin de savoir s'il l’avait su. Ed était mort d'un infarctus après que Ben ait été assigné à Kurt en tant que nouvel coéquipier. La brûlure dans son cœur, sachant que son collègue ne lui avait pas fait confiance – du tout – rivalisait avec le vide laissé par un ami. Possible que leur relation ait pu être à sens unique, mais Ben lui manquait. Seigneur. Pourquoi n'avait-il pas su ? Avait-il été trop égocentrique, ou Ben lui avait-il délibérément caché cette information ? La culpabilité le dévorait comme l'acide, ramenant la brûlure au creux de son ventre. Cela devait être de sa faute.

Le service prit brusquement fin, ou du moins c'est ce qu'il sembla à Kurt, puisqu'il n'y avait pas prêté la moindre attention. Les deux inconnus s'éclipsèrent par une porte latérale quelques secondes avant que le prêtre ne finisse de parler. Sans réfléchir, Kurt se leva et se glissa hors de l’église, clopinant comme il le pouvait vers le côté de l’édifice, pour essayer de les rattraper sur le parking.

— Attendez ! Attendez !

Deux têtes sombres pivotèrent vers lui, et l'homme murmura quelque chose à la femme, qui hocha la tête.

— Merci, haleta-t-il.

Seigneur, il espérait recouvrer ses forces rapidement. Il s'arrêta devant eux, et déplaça sa canne dans sa main gauche afin de pouvoir au moins serrer leurs mains. Ils étaient indiscutablement frères et sœurs ; la femme était plus âgée de quelques années et avait cette légère rondeur sous la mâchoire que ses propres sœurs avaient affichée au tout début de leur grossesse. Ben allait-il être père ? Noyé par une amère culpabilité, Kurt n'était pas sûr de pouvoir trouver les mots qu'il cherchait.

— Je suis Kurt O'Donnell. Le partenaire de Ben.

L'homme haleta imperceptiblement et se détourna. Sa sœur lui donna un léger coup de coude dans le bras.

— C'est un plaisir de vous rencontrer, Kurt. Je suis Sandra. Et voici Davy, mon frère.

Elle aurait fait un excellent témoin à la barre. Ces mots lui donnaient seulement un minimum de données qu'il n'avait pas auparavant.

— Je suis sincèrement désolé pour votre perte.

Kurt prit sa main et la pressa doucement. Ses yeux étaient bordés de rouge, et son visage avait la pâleur jaunâtre qu'il associait davantage à la maladie qu’au chagrin.

— Je suis désolé pour la vôtre, répliqua-t-elle.

Il tendit sa main à Davy, heureux que Sandra ait au moins un frère pour l’aider dans cette épreuve, mais leur langage corporel démentait ses croyances. Sandra avait son bras gauche autour de la taille de son frère, les épaules inclinées vers lui dans un geste protecteur. Cela aurait dû être l'inverse.

Davy tourna des yeux rougis, comme sa sœur, vers lui. Mais c'était leur seule ressemblance.

Sandra était triste. Davy était dévasté. Les yeux chocolat de Davy étaient emplis de toute la désolation de l'univers et plus qu'injectés de sang, comme s'il avait pleuré pendant des jours, et son nez était aussi gonflé et rouge que ses paupières. Son visage avait la pâleur mortelle du choc que Sandra aurait dû avoir, et il ne semblait pas être très concentré.

— Je suis tellement désolé, murmura-t-il, la main tremblante de Davy dans la sienne.

Il eut une soudaine envie d'étreindre Davy, mais il était trop occupé à essayer de dissimuler le choc et la trahison de son visage. Le monde tournoya vertigineusement alors que toutes ses idées préconçues et ses conclusions s’évaporaient, pour être remplacées par la nouvelle information maintenant en sa possession.

Davy ouvrit la bouche, mais rien ne vint. Il baissa les yeux, mais laissa sa main dans celle de Kurt. Sandra les sépara.

— Nous devons y aller maintenant, Kurt. Merci de vous être présenté, dit-elle en essayant de sourire.

Ils montèrent en voiture, Sandra s'installant au volant.

— Attendez !

Sandra se tourna sur son siège.

— Et pour la mère de Ben ? demanda Kurt.

— Oh, eh bien, elle n'était pas en état de venir. Le personnel de Sunshine Manors nous a déconseillé de l'amener.

Kurt recula et les laissa – il n'y avait pas d'autre mot pour cela – s’échapper. Il se stabilisa sur sa canne, regardant les feux arrière de la voiture s’éloigner et disparaître. En supposant que Ben n'ait pas menti à propos de sa mère, il était tout à fait possible qu'elle fût trop malade ou désorientée pour se rendre aux funérailles. Mais Sandra, elle, lui avait menti. Kurt était flic depuis trop longtemps. Il le savait.

II

CETTE nuit-là, sa famille s'efforça de le réconforter. Sa sœur aînée, Erin, avait amené ses filles avec elle avant que leur mère ne se rende au restaurant. Maintenant que tous leurs enfants étaient grands, ses deux parents passaient la plupart de leur temps dans le restaurant familial Finn’s Frolic, un croisement entre un restaurant et un bar. Depuis l'opération de Kurt, sa mère avait passé presque tout son temps à la maison, tout comme d'autres membres de la famille, soit pour l'emmener à ses rendez-vous chez le médecin, soit pour lui rendre visite ou effectuer des services supplémentaires au Finn’s afin de permettre à sa mère de rester avec lui.

Il s'assit à la table de la cuisine, nostalgique de la solitude de son appartement vide et sans joie.

— Kurt, chéri, les filles voulaient voir leur oncle préféré. Tu es prêt à jouer à un jeu ou deux ?

Elle embrassa sa joue et déposa plusieurs sacs de courses sur le comptoir de la cuisine.

— Bien sûr, ouais, pas de problème.

Tant qu'elles choisissaient quelque chose de simple, il pouvait jouer et continuer de digérer l'information qu'il avait reçue aujourd'hui. Il gratta une tâche sur la nappe jaune vif.

— Tu es ma nounou aujourd'hui ?

— Kurt ! s’écria Erin.

Elle aurait pu doubler sa mère. Il rougit. Toute sa famille essayait seulement de l’aider.

— Je suis désolé, ça a été une journée difficile.

Elle poussa un petit cri et vint l'embrasser, ses longs cheveux lui effleurant les avant-bras. Si un jour il laissait pousser ses cheveux jusqu'à cette longueur, il lui ressemblerait trait pour trait. Parmi tous ses frères et sœurs, Erin était celle avec qui il avait le plus de points communs : des cheveux châtains, une peau dorée et des yeux d'un bleu profond. Quand elle était à côté de lui, tout le monde, à peu de choses près, pouvait dire qu’elle était sa  sœur, comme Davy et Sandra aujourd'hui.

— Hé, quand tu tombes enceinte, combien de temps mets-tu avant de devenir toute joufflue ?

Erin se retourna et lui jeta un torchon.

— N'as-tu pas encore appris à ne pas dire d’une femme enceinte qu’elle est grosse ? Après cinq neveux et nièces ?

Kurt lui renvoya le torchon.

— Je ne dis pas que tu es grosse. Non, j'ai vu une femme aux funérailles aujourd'hui. Elle avait ces mêmes rondeurs sur le visage,  dit-il en  faisant un geste vague autour de sa mâchoire inférieure. Tu sais, un peu bouffie. Je suis sûr qu'elle était enceinte, mais je ne sais pas depuis combien de temps.

Elle fronça les sourcils. La question était sans aucun doute étrange mais Kurt avait découvert qu'on lui accordait beaucoup de latitude depuis l'accident. Ce qui lui convenait très bien. Il voulait garder Davy et Sandra pour lui pour le moment – au moins jusqu'à ce qu'il ait décidé quoi faire d’eux. Ne pas savoir que Ben avait un bébé en route avec une femme que Kurt ne connaissait absolument pas était une chose, mais suggérer une quelconque relation avec Davy ne serait pas vraiment bien vu auprès de ses collègues, surtout si cela se révélait être faux. Il avait dû se tromper au sujet de l’origine du chagrin de Davy. Quoi qu'il en soit, Kurt devait être le pire des inspecteurs.

— Eh bien, les miennes sont apparues vers le quatrième mois et ont disparu au cinquième, mais Colleen et Caitlyn les ont eues vers le cinquième mois jusqu'à l'accouchement.

Comme on pouvait s’y attendre de la part de jumeaux, il fallait toujours qu’ils fassent les choses à l’identique.

— Et pour Heather ?

Mike était le deuxième fils des O'Donnell et sa femme, qu’il avait épousée trois ans plus tôt, essayait toujours de s'habituer à leur grande fratrie. A l’instar de ses sœurs, elle ne disait pas tout, et sa grossesse, l'année précédente, était déjà bien avancée quand elle l’avait confirmée à tous. C'était ses joues un peu gonflées qui avaient fait spéculer les sœurs et la mère de Kurt, ce qui expliquait pourquoi il l'avait remarqué aussi rapidement chez Sandra.

— Avec Heather, c’était dur à dire. Mais je pense que nous l’avons tous soupçonné dans son quatrième mois aussi.

— Donc, pas avant que l’intéressée elle-même ne sache qu’elle était enceinte, c’est ça ?

— Effectivement, à ce moment-là, tu le sais déjà. Es-tu sûr de parler d'une femme présente aux funérailles ? Attends... tu n'as pas mis une pauvre fille dans le pétrin, n’est-ce pas ?

Bon, pas autant de latitude qu’il le pensait, finalement.

— Non, Erin. Je n'ai pas mis de fille dans le pétrin.

Il aurait déjà fallu qu’il sorte avec quelqu’un pour que cela se produise, et il avait été tellement fatigué de l’accident qu’il ne s’en était pas soucié depuis des semaines... des mois. Son frère, Ian, était presque accro aux rencards, mais Kurt ne savait pas pourquoi il y mettait tant d’efforts. Le sexe lui manquait, certes, mais ce n'était pas mieux que de se branler, et il s'inquiétait toujours de savoir s’il faisait bien les choses et... Merde. Il n'allait pas penser au sexe alors qu'il était assis avec sa sœur dans la cuisine de sa mère.

— Ce n’est rien de plus que de la curiosité naturelle de flic, je te le promets. Mais ce n'est pas important. Je pensais que je devais jouer avec mes nièces.

Erin appela les petites dans la cuisine, et Kurt joua avec elles pendant que sa  sœur cuisinait. Mais il ne pouvait se défaire de la pensée que Ben avait dû être au courant de la grossesse. Kurt n’avait jamais remarqué chez son partenaire une grande joie, ou à l'inverse, de la dépression. Pas une seule fois. Combien de temps Ben avait-il été marié ? Cela le démangeait fortement de faire une recherche sur la plaque d'immatriculation qu'il avait mémorisée, mais si son patron venait à découvrir qu'il avait utilisé les ressources de la police pour des raisons personnelles, il serait dans une sacrée merde.

PENDANT une semaine et demie, Kurt vaqua machinalement à ses occupations. Il se rendit à tous ses rendez-vous de physiothérapie, vit le psychiatre mandaté par le commissariat, remplit des formulaires concernant son invalidité temporaire, discuta avec son médecin pour savoir quand il pourrait retourner travailler, passa du temps avec sa famille, et reçut la visite de collègues qui passaient par là. Mais il ne put se sortir de l’esprit les yeux bruns hantés de Davy.

Quand il se réveilla, un mardi matin, trois semaines jour pour jour après la mort de Ben, il trouva son frère Mike dans le salon, lisant le journal.

— Tu ne vas pas travailler aujourd'hui ? lui demanda Kurt.

Il avait besoin de retourner à son appartement. Son bras était toujours en piteux état et son genou instable, mais il n'était pas un bébé, bon sang. Depuis qu’il était sorti de l'hôpital, il n'avait pas eu une minute pour lui.

— J’ai pris la matinée. J'ai accumulé un paquet d’heures.

Son frère était banquier spécialisé en investissements, et sacrément bon par-dessus le marché. Comme le reste de la famille, c’était un travailleur acharné qui prenait rarement des vacances. Aussi agaçant que ce soit, cela lui réchauffait le cœur de savoir que sa famille était là pour lui.

— Je vais te conduire à ton rendez-vous chez le médecin, reprit-il.

Bien qu'il n'ait pas besoin de son genou gauche pour conduire, personne ne voulait le voir derrière un volant, risquant de déchirer les points de suture de son bras s'il avait besoin de réagir dans l'urgence. Cela lui donnait encore plus l'impression d'être un enfant sans défense, se faisant conduire partout. Il avait rendez-vous aujourd’hui pour enlever les sutures, mais il ne serait probablement toujours pas autorisé à prendre le volant tout de suite.

— Est-ce qu’on peut s’arrêter au poste en y allant ?

— Pour quoi faire ? demanda Mike.

Il posa son journal sur le côté et plissa les yeux. Après leur mère, il était le premier à dire que Kurt ne devait pas reprendre le travail avant d’être prêt. Mais ce n'était pas pour cela que Kurt voulait aller au poste ; il n'était pas pressé de retourner s’asseoir derrière son bureau, de regarder jour après jour le siège où Ben aurait dû se trouver, jusqu'au moment où il serait autorisé à reprendre le service actif. Ou pire encore, de s'asseoir en face d'un nouveau partenaire.

— J'ai besoin de parler à mon patron. A propos de formulaires et d'autres choses du même genre. Et de voir si le bureau de Ben à besoin d’être vidé.

— Je suis sûr que c'est fait, minus,  lui dit Mike  d’un ton doux. Mais juste au cas où, allons-y après ton rendez-vous, comme ça tu n’auras pas besoin de te presser.

Son frère se leva et lui donna une légère et rapide accolade.

— Merci, Mike.

ILFIXA le bâtiment en forme de bloc. Etait-il déjà venu ici en dehors du travail ? Pas depuis qu'il avait déposé les derniers papiers administratifs requis avant son embauche.

— Peux-tu passer me récupérer plus tard ?

Mike lui tapota l'épaule.

— Pas de problème. Il y a un café au coin de la rue. Appelle-moi quand tu seras prêt. Tu as ton portable avec toi ?

Kurt leva les yeux au ciel. Il était flic, inspecteur, pour l'amour du ciel. Son portable était presque aussi important que son arme. Il n'avait pas porté son arme depuis l'accident, mais il avait gardé son téléphone sur lui presque obsessionnellement.

— Ouais, Mike, je t'appellerai quand j’aurai fini.

Avec la canne, il réussit à manœuvrer pour sortir sans trop d’efforts du véhicule surbaissé. Il ferma la porte et marcha lentement vers le bâtiment.

LESSALUTATIONS de ses collègues et amis furent un mélange inconfortable de ‘heureux de te revoir’ et ‘triste de te revoir seul’. Kurt se dirigea résolument vers le bureau de Nadar, sans regarder du côté qui abritait son bureau et celui de Ben.

— O'Donnell. Que faites-vous ici ? Prêt à reprendre du service ? Parce que je pense que vous devriez prendre plus de temps.

Les documents désordonnés sur la table révélaient la nervosité de Nadar. Ce qui rendit Kurt nerveux à son tour.

Après avoir fermé la porte du bureau derrière lui, il s'assit en face de son patron.

— Monsieur, j'ai besoin de l'adresse du domicile de Ben.

Nadar haussa les sourcils de surprise.

— Ça vous ennuierait de me donner des détails ?

— Vous avez dit être allé informer sa famille. Je pense que vous avez informé quelqu'un d’autre que la mère de Ben.

— Eh bien, vous êtes l'un de mes meilleurs inspecteurs. Etes-vous sûr que c’est ce que vous voulez ? Si vous me le demandez, je ne peux que supposer que Ben ne vous faisait pas assez confiance pour vous donner cette information.

De nouvelles fichues larmes lui montèrent aux yeux.

— Et j’en suis malade, Monsieur. Il aurait dû. Je suis... j’étais... son partenaire. Et j'en ai besoin. S'il vous plaît.

— Tant que je n'entends pas parler de vous faisant quelque chose de stupide.

— Non, monsieur.

Quelques secondes plus tard, son patron lui tendit un bout de papier sur lequel il venait de griffonner une adresse.

— Merci, Monsieur. Et pour les affaires personnelles de Ben ?

— Je m’en suis déjà occupé. J'allais les empaqueter, mais en dehors de ses rapports, il n'y avait rien de plus que quelques snacks à grignoter sur son bureau. Il y avait dans son casier plusieurs vêtements de rechange que j’ai déjà retournés.

Ce n'était pas des informations nouvelles, mais elles renfermaient plus de pressentiment qu'auparavant. Kurt fourra le papier dans sa poche et se dirigea vers le bureau de Ben. Il s'assit sur le siège. Aucune des chaises n’était confortable, mais s’asseoir sur celle de Ben et regarder le département sous un angle différent était bizarre. Les autres inspecteurs étaient assez prévenants pour prétendre qu'il n'était pas là, gardant leurs yeux détournés tandis qu’il ouvrait les tiroirs et les refermait, dans l'espoir de trouver quelque chose de personnel ayant appartenu à Ben et que Nadar aurait manqué. Même sa tasse était tout ce qu’il y avait de plus banal. Son chef avait beau dire de Kurt qu’il était l'un de ses meilleurs inspecteurs, cela ne pouvait pas être vrai. Pas quand il avait manqué de remarquer cette absence d'objets personnels de Ben au travail. Il n'y avait pas de photos, rien ayant une valeur sentimentale, rien dénotant son soutien pour des causes ou des choses qu'il trouvait drôle. Kurt aurait dû être plus insistant, poser plus de questions. Montrer à Ben, de quelque manière que ce soit, qu'il était digne de confiance.

Incapable de rester assis là plus longtemps, il s'assura qu'il avait encore la petite note que Nadar lui avait donnée et appela son frère.

LESAMEDI après-midi, il sortit d'un taxi et se retrouva debout sur le trottoir. Son physiothérapeute le tuerait mais il tenait sa canne dans la main gauche. Ce n'était peut-être pas idéal, mais c'était sacrément mieux que d'utiliser sa main gauche pour porter le lourd sac contenant une cocotte entièrement remplie du fameux ragoût irlandais de sa mère. Il ne pouvait pas gérer les deux à la fois avec sa main droite. En outre, si tout se passait comme prévu, il ne ramènerait pas la cocotte. Pas pleine, et pas tout de suite.

La petite maison de plain-pied en face de lui avait autrefois été propre et bien entretenue. Non pas qu’elle ait l’air délabré, mais on voyait que quelqu'un en avait jusqu'à peu pris soin avec une précision quasi obsessionnelle. Cette précision s'était atténuée, ou peut-être était-ce juste l'imagination de Kurt. Une petite voiture qu'il ne reconnut pas était stationnée dans l'allée à côté de l’étincelante voiture de collection, pourtant nuisible à l'environnement, de Ben. Il ne vit nulle part celle dans laquelle Davy était monté aux funérailles, et les deux véhicules étaient couverts d'une fine couche de poussière.

Il se mordit la lèvre et se mit en marche. La boîte aux lettres était pleine, elle débordait même. Ce n'était pas une habitude particulièrement sûre, même quand il y avait quelqu'un à la maison. Les criminels y verraient une cible facile, présumant que le propriétaire était en vacances. Il jeta un coup d'œil aux enveloppes qui dépassaient de la boîte aux lettres comme des plumes accrochées à la gueule d'un chat de gouttière. Davy Broussard. Parfait. Maintenant, il avait un nom complet.

Levant sa canne, il l'utilisa pour toquer à la porte. Un léger écho résonna derrière la porte d’entrée. Il attendit et jeta un coup d'oeil par la fenêtre sur le côté de la porte. Une pile de journaux reposait à côté de plusieurs paires de chaussures et d'une mallette, mais le reflet du soleil l'empêchait d'en voir beaucoup plus.

Il utilisa sa canne une nouvelle fois pour frapper avec plus de force. Il ne voulait pas que Davy l’évite.

Plusieurs longues secondes plus tard, le pêne glissa et un Davy en pyjama froissé apparut. En pyjama. À trois heures de l'après-midi. Ses yeux – seulement un peu moins injectés de sang qu’aux funérailles – s'agrandirent en signe d'alarme, mais il ne montra aucun signe de reconnaissance.

— Je peux vous aider ?