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Histoires de tissus, numéro hors série Quand sa vie s'est effondrée deux ans plus tôt, Will Dawson a pris un nouveau départ en Floride. Son travail au service informatique d'Idyll Fling, un studio de films pornos gays, est idéal pour lui. Lorsque son patron l'oblige à accueillir un nouvel employé, il ne s'attend clairement pas à voir apparaître Dallas Greene, l'homme à cause duquel il a perdu son travail et son compagnon, quand il était encore dans le Connecticut. Il ne sait pas quelles sont les intentions de Dallas, mais il ne se laissera pas duper par un loup caché sous un physique de mannequin. Pas une deuxième fois. Même si Dallas a accepté avec empressement l'aide de son frère pour lui obtenir un travail, ses compétences sont réellement utiles pour Idyll Fling. Travailler avec Will est un plus, puisque Dallas n'a jamais pu l'oublier. Une bonne relation de travail, ce serait déjà un début, mais Dallas en veut davantage. Cependant, Dallas ne sait pas combien Will se montre méfiant à son égard, et celui-ci ignore que l'homme pour lequel il se sent déchiré entre amour et haine est en réalité le frère de son patron. Lorsque toutes les vérités éclatent, une question se pose à eux : comment une relation construite sur des mensonges peut-elle perdurer ?
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Seitenzahl: 419
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Table des matières
Résumé
Remerciements
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
Épilogue
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Biographie
Par KC Burn
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Droits d'auteur
Par KC Burn
Histoires de tissus, numéro hors série
Quand sa vie s’est effondrée deux ans plus tôt, Will Dawson a pris un nouveau départ en Floride. Son travail au service informatique d’Idyll Fling, un studio de films pornos gays, est idéal pour lui. Lorsque son patron l’oblige à accueillir un nouvel employé, il ne s’attend clairement pas à voir apparaître Dallas Greene, l’homme à cause duquel il a perdu son travail et son compagnon, quand il était encore dans le Connecticut. Il ne sait pas quelles sont les intentions de Dallas, mais il ne se laissera pas duper par un loup caché sous un physique de mannequin. Pas une deuxième fois.
Même si Dallas a accepté avec empressement l’aide de son frère pour lui obtenir un travail, ses compétences sont réellement utiles pour Idyll Fling. Travailler avec Will est un plus, puisque Dallas n’a jamais pu l’oublier. Une bonne relation de travail, ce serait déjà un début, mais Dallas en veut davantage.
Cependant, Dallas ne sait pas combien Will se montre méfiant à son égard, et celui-ci ignore que l’homme pour lequel il se sent déchiré entre amour et haine est en réalité le frère de son patron. Lorsque toutes les vérités éclatent, une question se pose à eux : comment une relation construite sur des mensonges peut-elle perdurer ?
UN GRAND merci à Alex, mon petit mari, qui a fait une première lecture pour me faire gagner du temps, et aussi à Dottie, Chudney, Tara Lain, ZA Maxfield, Lex Valentine, Dolorianne, à mon club de lecture génial et à mon équipe de rue fantastique pour leur soutien. Je remercie tout particulièrement Chad, un collègue de mon travail de jour, pour son aide sur les aspects techniques. Puisqu’il est un petit génie, s’il y a la moindre erreur, c’est moi qui aurais fauté !
DALLAS GREENE coupa le moteur et s’affala sur le volant. La vie n’était pas censée ressembler à ça. Il était sur les routes depuis vingt-quatre heures et n’avait fait que deux petites siestes sur des aires de repos. Pitié, faites que ce ne soit pas une monumentale erreur. Tel était son quotidien, depuis quelque temps : faire des erreurs comme si c’était son plus grand talent et aggravant chacune d’elles en y ajoutant une autre décision fâcheuse. Cependant, rester assis dans la voiture ne ferait que retarder l’inévitable.
Les doigts tremblants, il enleva la clé du contact et sortit de la voiture. Quelques articulations craquèrent et ses muscles protestèrent. Les autres jeunes de vingt-quatre ans n’avaient sans doute pas l’impression qu’un trente-huit tonnes leur avait roulé dessus, mais bon, cela faisait deux ans n’était plus en grande forme.
Il observa la maison. Elle ne ressemblait pas à ce qu’il avait imaginé. Plus grande. Plus jolie. Cela dit, il savait que ses parents mentaient quand ils lui avaient affirmé que Stefan, son demi-frère, était dans le besoin, dérangé, dépravé et déclinant. Il s’agissait d’une diatribe étonnamment poétique, avec cette allitération en « d », cependant, cette maison n’avait rien à envier à celles qu’il avait croisées sur le trajet. Sans manifestants devant ni piquets de grève. Sans graffiti calomnieux. Sans drogués ni malfrats. Juste une maison semblable à toutes les autres, dans une banlieue aisée, quoique pas autant que là où vivaient ses parents.
Il verrouilla la voiture – elle-même et son contenu constituant l’intégralité de ses possessions – et remonta l’allée en traînant les pieds. À chaque pas, son ventre se retournait. S’il avait mangé quelque chose au cours des heures… euh jours… précédents, il aurait craint de vomir.
Le soleil était chaud et lumineux, en ce milieu d’après-midi, et l’humidité fut tout à coup oppressante, après la fraîcheur offerte par la climatisation dans la voiture. Cela dit, comme cela faisait des mois qu’il ne s’était pas senti environné de chaleur de la tête aux pieds, il n’allait pas se plaindre. Peut-être aurait-il dû y réfléchir à deux fois avant de porter un costume pour ce voyage impromptu jusqu’en Floride, en plein mois de septembre. Qui aurait cru qu’il ferait aussi chaud, alors qu’il avait été sous la frondaison une bonne partie de son trajet ?
Le plus gros de sa garde-robe était constitué de tenues de travail et il voulait faire bonne impression. Et puis, il avait quitté le Connecticut la veille avec un costume sur le dos, sans réaliser, au réveil, qu’il aurait à effectuer un voyage de dix-huit heures de route plus les pauses, parce que sa vie aurait pris un nouveau virage merdique.
Il appuya sur la sonnette. À gauche de la porte se trouvait une grande fenêtre, ornée de barreaux à la fois décoratifs et fonctionnels, qui formaient des enluminures contre le verre. Un rideau blanc opaque masquait la pièce à l’intérieur. Il soupçonnait qu’il n’était en aucune façon possible d’apercevoir la moindre silhouette se déplaçant dans la maison.
Fébrile et nerveux, il lissa les manches de son costume gris puis se regarda. Son costume était aussi froissé que la figure d’un bouledogue.
S’il en avait eu l’énergie, il aurait couru jusqu’à sa voiture afin d’enfiler des vêtements moins froissés, mais il avait peu de chances d’y parvenir avant que quelqu’un ne réponde à la porte. Il allait peut-être même s’évanouir avant.
Après une ou deux minutes d’attente, il appuya de nouveau sur la sonnette. Puis il fronça les sourcils.
Merde. On était jeudi. Stefan avait un travail, contrairement à lui. Il ne connaissait peut-être pas grand-chose concernant les affaires de son demi-frère, mais il n’y avait aucune raison pour qu’il soit chez lui à cette heure-là.
Putain. Il s’appuya contre la fenêtre aux enjolivures protectrices en fer forgé et se laissa glisser jusqu’au sol. Que devait-il faire à présent ? Aller dans un café et le hanter comme une goule jusqu’au soir ? Que ferait-il si Stefan était en vacances ou autre ? Il était franchement stupide.
Il regarda le paysage éclairé en cet après-midi lumineux. La Floride était bien trop joyeuse pour son état d’esprit actuel. Ses yeux commençant à le brûler, il les frotta du dos de la main. Il avait l’air assez débraillé comme cela, pas besoin d’ajouter des yeux rouges au reste. S’il devait hanter un café, il doutait qu’un look de drogué aux meth encourage qui que ce soit à le laisser flâner sur place pour le prix d’un seul café.
La porte s’ouvrit derrière lui et un homme aux cheveux sombres passa la tête à l’extérieur.
Dallas se figea. Double merde. Comment avait-il pu merder au point de finir devant la mauvaise maison ? Peut-être que s’il ne bougeait pas, le type refermerait la porte et lui-même pourrait échapper à cette nouvelle humiliation sans que personne n’en soit jamais informé.
À l’intérieur de la maison, quelqu’un cria :
— Qui est-ce ?
— Je ne sais pas, chéri, mais il ou elle a laissé une épave moche et bourrée à craquer dans l’allée.
Malgré ses joues rouges d’embarras, Dallas ne put dire un mot. Mais il dut faire un bruit malgré tout, parce que le type baissa la tête et haussa les sourcils.
— Bonjour, bonjour.
— Hum, salut.
Ce n’était pas la plus brillante des réponses que Dallas aurait pu donner, mais franchement, comment un homme pouvait-il se sortir avec élégance d’une situation comme celle-ci ? Si sa mère avait déjà indiqué l’étiquette appropriée dans un tel cas, il n’avait pas écouté à ce moment-là.
— Si vous êtes venu passer un entretien, ce n’est pas le bon endroit. Vous devriez plutôt vous rendre au bureau.
L’homme s’interrompit, l’observant avec intensité.
— Et je ne suis pas sûr que vous ayez assez d’endurance pour ce boulot, trésor.
Les joues de Dallas le brûlèrent davantage. Il savait qu’il ne ressemblait à rien. Quant à l’autre partie de la phrase du type, eh bien, elle n’avait pas vraiment d’importance. Le jugement dans le ton de l’homme lui donna assez d’énergie pour se relever.
— Qui est-ce ? demanda la voix à l’intérieur, plus proche, mais étouffée. Et quel entretien ?
Un autre homme sortit de la maison en trébuchant, tentant d’enfiler un tee-shirt en même temps.
Dallas se racla la gorge.
— Désolé, je vais y aller.
La tête de l’autre homme apparut dans le col du tee-shirt et malgré ses cheveux blonds en bataille et sa barbe impressionnante, il était parfaitement reconnaissable.
— Stefan ? demanda Dallas.
L’intéressé cligna des yeux plusieurs fois.
— Dallas ? Qu’est-ce que tu fais là ?
Celui-ci ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Un hoquet lui échappa. Entre le soulagement d’avoir trouvé la bonne maison et le désespoir absolu que lui inspirait sa vie, il perdit la bataille contre les larmes qu’il tentait de retenir depuis des heures.
— Oh doux Jésus.
Stefan l’attira à lui et le serra fort contre lui, le laissant pleurer en silence. L’autre homme retourna dans la maison, leur laissant une intimité toute relative, ainsi exposés sous le porche de Stefan, en plein milieu de la journée.
LORSQUE DALLAS eut enfin fini de pleurer tout son saoul, Stefan recula.
— Viens, entre.
Dallas jeta un coup d’œil à sa voiture, une verrue dans ce quartier chic.
— Tes affaires ne craignent rien. Ne t’inquiète pas.
Stefan le fit entrer comme s’il était infirme. Une supposition qui n’était pas loin de la vérité et il était plutôt satisfait de laisser quelqu’un l’aider. Cela faisait bien trop longtemps qu’il se balançait sur une corde raide tendue au-dessus d’un fossé rempli d’alligators.
Dans la cuisine, moderne et spacieuse, Stefan le fit asseoir à table.
— Installe-toi. Ça va aller.
Le brun n’était nulle part en vue, ce dont Dallas fut infiniment reconnaissant. Il devait avoir encore plus mauvaise allure à présent et il n’était pas d’humeur à faire la conversation à un inconnu. C’était déjà assez dur comme ça qu’il connaisse à peine Stefan.
Hébété et épuisé, il obéit, trop fatigué pour répliquer qu’il était impossible que ça aille. Une fois qu’il aurait rassemblé assez de force pour s’expliquer, Stefan serait d’accord avec lui.
Celui-ci s’assit à ses côtés et posa une bouteille d’eau sur la table, avant de lui tendre un gant de toilette froid et humide.
Dallas cligna des yeux lentement, les paupières lourdes, incapable de déterminer lequel des deux il voulait utiliser en premier. Il n’avait pas, en cet instant, la coordination nécessaire pour les deux. Stefan prit pitié de lui et écarta le gant.
— Bois la moitié de la bouteille.
Dès que ce fut fait, Stefan lui reposa le gant dans la main. Pas besoin de consigne pour que Dallas comprenne qu’il devait le poser sur ses yeux douloureux. Il se serait remis à pleurer, s’il était resté la moindre goutte d’eau dans son corps. À la place, il laissa le froid apaiser ses yeux gonflés et, comme un enfant, prétendit que s’il ne voyait personne, alors personne ne pouvait le voir.
Malheureusement, son répit ne dura que le temps que le gant atteigne la température de la pièce. Il soupira et le lâcha sur la table, avant de risquer un coup d’œil vers son frère. Il but un peu plus d’eau, car même s’il se trouvait dans la capitale mondiale de l’humidité, la douleur dans sa tête indiquait qu’il était à deux doigts de la déshydratation.
— Tu as une tête de déterré.
Dallas rit à moitié à cette déclaration abrupte, puis fit la grimace.
— Je sais.
Même sa voix ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été, éraillée à force d’avoir été peu utilisée. Il se racla la gorge et poursuivit :
— Je ne savais pas où aller.
Cela faisait près de trois ans qu’il n’avait pas revu son frère et au moins six mois qu’il ne lui avait pas parlé au téléphone. Il avait vraiment été stupide, craignant que quelqu’un découvre combien sa vie était devenue un enfer. À présent, il n’avait d’autre choix que de s’expliquer, sous peine de passer la nuit dans sa voiture.
— Je… Je…
Il ne savait même pas par où commencer, mais Stefan secoua la tête.
— Non, Dallas. J’en devine une partie, mais quand je disais que tu avais une tête de déterré, je le pensais. Tu as l’air malade et même si j’aurais préféré que tu m’en parles avant que les choses tournent aussi mal, je suis heureux que tu sois venu me voir.
Dallas fronça les sourcils. Heureux ? Il avait dû mal entendre.
— Mais je… Je n’ai pas de travail.
Stefan lui sourit gentiment.
— J’ai cru comprendre. Pas d’appartement non plus, d’après ce que j’ai vu à l’arrière de ta voiture.
— Euh… non.
— Un copain ?
— Non.
Plus maintenant, et il avait envie d’expliquer l’échec de sa relation avec Hugh encore moins que le reste.
— Désolé. Comment va maman ?
Dallas secoua la tête.
— Je devais retourner m’installer à la maison. Puis papa a découvert que j’étais gay, moi aussi.
Le visage de Stefan s’assombrit. Il devait sans doute retenir ses paroles amères à l’égard de ce beau-père qui l’avait mis à la porte pour la même raison lorsqu’il avait eu seize ans et Dallas neuf. À cette époque-là, personne n’avait expliqué au jeune garçon pourquoi son frère n’était plus là. Dallas avait été trop jeune et trop effrayé par toute cette histoire pour poser des questions. Lorsqu’il avait découvert la vérité plus tard, à peu près à l’époque où il avait commencé à s’interroger sur sa propre sexualité, il avait décidé de se montrer prudent et de rester dans le placard. Cependant, au fond de lui, il était persuadé que son père lui donnerait un laissez-passer que Stefan n’avait jamais mérité, puisqu’il était le fils du précédent mariage de leur mère. Pourtant, les liens de sang n’avaient pas suffi et Dallas n’avait pas vu la catastrophe se profiler.
Il aurait dû, pourtant. Tout le reste avait tourné au pire, dans sa vie. Se faire mettre à la porte n’était que la fameuse goutte d’eau faisant déborder le vase.
Au lieu de s’énerver, cependant, Stefan lui serra le bras.
— Nous viderons ta voiture demain, mais pour l’instant, va chercher tes affaires de toilette et des vêtements de rechange, pendant que je prépare la chambre d’amis.
Pleurer avait dû lui boucher les oreilles, parce qu’il était impossible que ce soit aussi simple. Stefan lui posait quelques questions à peine avant de lui donner le plein accès à sa maison ?
— Vider ma voiture ? Tu es sûr ?
Stefan adopta un visage de marbre et le fixa dans les yeux.
— Tu sais que je dirige toujours Idyll Fling, n’est-ce pas ?
— Oui, j’imagine.
Monter un studio porno avait été la goutte d’eau pour les Greene. Stefan avait été officiellement renié. Cinq ans plus tard, alors qu’il commençait à se demander pourquoi il trouvait les garçons plus attirants que les filles, Dallas s’était encore plus tapi dans son placard. Son père avait été d’humeur massacrante pendant des mois, alors qu’il essayait d’empêcher Stefan d’utiliser l’héritage de sa grand-mère pour monter Idyll Fling. Dallas n’avait même pas eu le courage de regarder une seule vidéo sur le site, en partie parce qu’il ignorait si son frère jouait dans certaines et que cela aurait laissé une sacrée cicatrice dans son esprit s’il était tombé sur lui.
— J’aimerais pouvoir dire que le porno est un métier comme un autre, commenta son frère. Mais je ne peux pas nier le fait que j’ai vu plus d’un type se tourner vers le porno tout simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix pour se nourrir et garder un toit sur la tête. Chez certains, c’est facile de deviner qu’ils ont juste besoin d’un coup de main pour retomber sur leurs pieds et je les laisse dormir dans la chambre d’amis. Si je peux faire ça pour mes employés, pourquoi pas pour mon petit frère ?
— Demi-frère.
Stefan leva les yeux au ciel.
— Tu sais que je n’en ai jamais rien eu à faire de cette nuance.
— Moi non plus, murmura Dallas. Tu es sûr ?
Le soulagement commençait à peser sur ses paupières, au point qu’il se demanda s’il n’allait pas s’endormir là, sur la table.
— Bien sûr que je suis sûr ! J’aimerais que tu me racontes toute l’histoire un jour, mais là, tu as surtout besoin de dormir. Viens.
Stefan l’aida à se relever et lui fit signe de monter l’escalier.
— Et mes affaires ? Mes vêtements de rechange ?
— Nous nous en occuperons quand tu auras repris connaissance. Je vais te prêter des vêtements à moi et quand tu te réveilleras, tu pourras prendre une douche ou descendre manger un morceau.
Chaque marche lui parut plus haute que la précédente et lorsqu’il arriva à l’étage, son frère sur les talons, Dallas respirait avec peine, comme s’il venait de courir un marathon.
Le brun qui avait ouvert la porte d’entrée sortit de l’une des chambres, un sourire compatissant aux lèvres.
— J’ai mis des serviettes propres sur la commode.
Stefan le remercia d’un petit baiser.
— Merci, Paul. Je venais justement préparer la chambre.
Paul. Évidemment. Stefan en avait parlé, brièvement, mais comme les deux dernières années étaient plutôt floues dans l’esprit de Dallas, il espérait être tout excusé d’avoir oublié que Stefan avait un copain. Un mari, même, peut-être ? Il ne pensait pas que son frère se serait marié sans lui en parler, mais comme il s’était plutôt isolé ces derniers temps, rien n’était moins sûr.
— C’était plutôt évident qu’il s’agissait d’un autre enfant perdu que tu voulais aider, mais je n’avais pas compris tout à l’heure que c’était ton frère.
Dallas se fichait d’être qualifié d’enfant abandonné, un terme assez juste. Au moins, Paul n’avait pas l’air contrarié ou désobligeant. Néanmoins, Dallas lui tendit la main.
— Ravi de faire ta connaissance, Paul.
Celui-ci ignora sa main et l’attira contre lui pour l’enlacer.
— Je suis heureux de rencontrer le frère de Stefan. Tu es le bienvenu chez nous aussi longtemps que tu en auras besoin.
Il paraissait aussi sérieux que Stefan l’avait été et bien qu’il ait pleuré comme une Madeleine peu de temps auparavant, Dallas sentit ses yeux le brûler à nouveau.
— Allez, mon cœur, laisse-le. Il dort sur place. Vous pourrez faire connaissance quand il aura dormi un peu.
Stefan l’écarta de l’étreinte de son compagnon et lui indiqua la chambre d’amis.
Dallas espéra que le sommeil ne le fuirait pas, comme depuis plusieurs semaines. Il entendit Paul murmurer quelque chose à son frère avant de descendre l’escalier, mais il s’intéressait davantage au lit. Il n’aurait su dire si c’était un queen ou un king size, mais les oreillers l’attirèrent comme un aimant surpuissant. Des draps d’une blancheur éclatante, et fraîchement lavés, d’après l’odeur d’adoucissant qu’ils dégageaient, étincelaient sous les rayons du soleil qui filtraient par la fenêtre. Stefan s’affaira dans la pièce, masquant les deux grandes fenêtres grâce à des rideaux occultant. Ils ne furent pas tout à fait plongés dans le noir, mais quand la porte serait refermée, ils n’en seraient pas loin.
— Tu as une salle de bain pas loin, prochaine porte à droite. Je vais te chercher des vêtements de rechange.
Dès que son frère sortit de la chambre, Dallas retira ses chaussures, puis il se débarrassa de son costume et le laissa par terre près du lit. Il se faufila sous les couvertures et laissa la douceur confortable faire effet. Ses paupières se fermèrent immédiatement, comme si le sommeil n’avait attendu que son arrivée en Floride pour lui revenir.
DALLAS SE réveilla dans une pièce silencieuse, une douleur sourde aux tempes. Il ignorait s’il avait dormi une heure ou huit heures, la lumière filtrant par les rideaux ne suffisait pas à le dire avec précision. S’il devait rester plus longtemps dans cette chambre, il devrait investir dans un réveil ou se souvenir d’en programmer un sur son téléphone. Au moins, il se sentait un peu mieux, même si, étant donné son état de santé général ces derniers temps, cela ne signifiait pas grand-chose.
Il s’étira un peu en s’agitant sur le matelas confortable. Se rendormir pour quelques jours lui parut à la fois merveilleux et facile à faire, cependant, il n’allait pas abuser ainsi de l’hospitalité de son frère. L’accueil chaleureux de celui-ci avait été génial, mais Dallas devait… s’expliquer. Ou plus. De préférence, sans s’effondrer en larmes comme il l’avait fait plus tôt. Stefan ne pouvait pas être sérieux en lui annonçant qu’il pouvait rester aussi longtemps qu’il le désirait. C’était ridicule. Il avait bien l’intention de trouver un travail et son propre appartement. Informer Stefan et Paul qu’il ne serait bientôt plus dans leurs pattes devrait les apaiser.
Il n’était pas du tout impatient de raconter à son frère, ou à n’importe qui d’autre, combien il s’était montré idiot et combien la situation désastreuse dans laquelle il se trouvait était principalement de sa faute.
Il se trémoussa à nouveau, avec plus d’énergie cette fois-ci, et une bouffée d’air remonta des couvertures, lui faisant plisser le nez. Bordel, il puait. Puisqu’il était recouvert de crasse et qu’il avait le même goût dans la bouche que s’il avait léché le cul de Lucifer, il allait prendre son frère au mot et utiliser sa douche avant de se montrer. Quelques minutes de plus pour rassembler les derniers vestiges de son courage ne seraient pas du luxe non plus.
Il grogna en s’asseyant. À en croire son médecin, un jour prochain, il se sentirait très vite comme l’ancien lui. Il renifla avec dérision. Il se sentait déjà ancien ; il aurait voulu se sentir à nouveau comme un jeune homme de vingt-quatre ans. Ou du moins, il aurait aimé se sentir aussi jeune qu’un jeune homme de vingt-quatre ans devait l’être. Il n’aurait jamais cru qu’atteindre presque le quart de siècle le ferait se sentir plus proche de la mort chaque jour.
La bouteille d’eau neuve sur la table de chevet ainsi que la pile de vêtements et de serviettes sur une chaise près du placard indiquaient que Stefan était retourné dans la chambre après l’effondrement de Dallas. Le soulagement d’avoir un endroit où rester, même brièvement, qui n’était pas sa voiture, lui avait permis de dormir plus profondément que depuis bien longtemps.
Comme la douleur battait à ses tempes, il prit l’eau et la vida en quelques gorgées. Il avait des antidouleurs dans sa voiture, mais il espérait qu’il ne s’agissait que d’un effet de la déshydratation et non d’une nouvelle migraine nerveuse. Si l’eau et la douche ne le soulageaient pas, il irait chercher ses nouveaux médicaments. Il ne pouvait pas se permettre de les prendre inconsidérément. Alors qu’il se dirigeait vers la chaise d’un pas lourd, il se demanda ce qui était arrivé au costume qu’il portait avant de se mettre au lit.
Il serra les vêtements et les serviettes contre son torse, cherchant la salle de bain, sans se soucier de se balader chez son frère en simple boxer.
Une heure plus tard, il était propre, rasé, et plutôt requinqué. Si l’eau avait fait disparaître quelques larmes supplémentaires en plus de la crasse, personne ne pourrait en témoigner. Les membres faibles et tremblants, il descendit l’escalier. La faim le rongeait pour la première fois depuis sa sortie de l’hôpital. Il devait manger quelque chose avant de dormir à nouveau, ce qui signifiait affronter la personne qu’il entendait s’activer en cuisine.
Paul se tenait devant un placard ouvert dont il fixait le contenu, mais il se tourna vers lui dès que Dallas entra dans la cuisine.
— Oh, bien, tu es réveillé.
Dallas lui fit un petit sourire. L’horloge du four indiquait 6 h 12, mais vu ce qu’il avait dormi, ce devait être jeudi soir ou vendredi matin. Il n’avait pas pensé à regarder son téléphone, mais comme il avait oublié de le brancher avant de s’écrouler, son portable devait être à peu près aussi utile qu’un caillou rectangulaire brillant.
— Combien de temps ai-je dormi ?
— Un sacré bout de temps. Tu devais être crevé, mon garçon.
Cela ne répondait pas vraiment à sa question, mais bon, ce n’était pas comme s’il devait se rendre à un travail quelconque.
Dallas haussa les épaules. Cela faisait deux ans qu’il était épuisé. Il ne se souvenait plus de ce que c’était que d’être parfaitement reposé, mais il espérait retrouver bientôt cette sensation.
Paul traversa la pièce et le prit par le menton, pour le fixer intensément du regard. Dallas voulut reculer, ne sachant pas ce qui se passait, mais Paul se contenta de sourire avant de le lâcher.
— On dirait bien qu’une bonne nuit de sommeil a fait des miracles, même s’il te reste encore du chemin à parcourir.
OK. Donc on était bien vendredi. Restait à savoir si c’était le matin ou le soir.
Paul n’avait pas terminé.
— Ce qui m’épate, c’est que tu aies dormi hier soir pendant le dîner. Nous avions commandé des pizzas et moi, l’odeur de pizza me réveillerait d’entre les morts.
La simple mention des pizzas tirailla l’estomac de Dallas, qui gronda bruyamment dans la pièce.
— Désolé, dit le jeune homme, les joues en feu.
Il ne pensait pas que son estomac supporterait d’en manger à cet instant, mais il avait l’impression que cela faisait des lustres qu’il n’en avait pas consommé.
— Aucune raison de l’être, répliqua Paul d’un ton détaché, sans trop de compassion non plus. Assieds-toi, je vais te faire des œufs.
Des œufs, ça voulait dire qu’on était le matin, non ?
— Oh, tu n’es pas obligé. Je peux me préparer mon petit-déjeuner moi-même.
Cela lui prendrait peut-être une éternité, avec son rythme d’escargot actuel, mais il pouvait y arriver.
— Trésor, on dirait qu’un coup de vent pourrait te balayer, or tu es venu en Floride pendant la saison des ouragans. Assieds-toi et laisse-moi te nourrir. Tu auras tout le temps que tu veux ce week-end pour te débrouiller tout seul.
— Me débrouiller tout seul ?
Il décida de suivre les ordres de Paul, puisqu’il avait le sentiment qu’il n’avait pas le choix, et ne s’appesantit pas sur sa déclaration concernant la saison des ouragans. Il avait suffisamment de sujets d’inquiétude sans ajouter Mère Nature à la liste.
— Hé, regardez qui nous est revenu d’entre les morts.
Stefan entra dans la cuisine, alla embrasser Paul puis s’approcha de la table. Il passa un bras autour des épaules de Dallas pour l’enlacer brièvement, avant de s’asseoir.
— Paul me parlait de me débrouiller tout seul ? Je ne veux pas être une gêne pour vous. Je peux m’en aller.
Il ne le voulait pas, cela dit, et la seule idée de retourner dans sa voiture suffirait à le tuer.
Par chance, Stefan le dévisagea comme s’il avait perdu l’esprit.
— Ne sois pas bête. C’est juste qu’on a un tournage dans une maison en bord de mer, ce week-end. Je suis content que tu te sois réveillé avant qu’on prenne la route.
Dallas cligna des yeux à plusieurs reprises, pris de court par le fait que son frère allait filmer des hommes séduisants couchant ensemble tout le week-end, alors qu’il n’avait lui-même toujours aucune idée de ce qu’il était censé faire de sa vie ni d’où il devrait aller.
— Et ça ne te gêne pas que je reste là ?
Le sourire joyeux de Stefan disparut, lui donnant un air sévère et étonnamment semblable à leur mère.
— Dallas, je ne vais pas te mentir, je veux savoir ce qui t’arrive exactement. Ne serait-ce que parce que je m’inquiète pour ta santé. Mais tu es aussi mon frère et, à mes yeux, le seul membre de ma famille au sens génétique du terme. Reste aussi longtemps que nécessaire. Laisse-moi t’aider.
Les yeux de Dallas le brûlèrent face à cette offre sans réserve. Stefan lui avait fait une déclaration similaire quand il était arrivé, mais cela lui avait semblé trop beau pour être vrai et il s’était convaincu qu’il avait rêvé ces paroles.
— Merci.
Sa voix se brisa quand il essaya de parler malgré la boule qui lui obstruait la gorge. Alors qu’il cherchait autre chose à dire, Paul posa une assiette devant lui. Des œufs brouillés aériens, accompagnés d’un toast bruni à la perfection, le tout ressemblant à un plat préparé par un chef professionnel.
— Je peux te faire du bacon ou des saucisses, si tu veux, mais je me suis dit qu’un plat rapide serait bien mieux que d’essayer de te préparer un petit-déjeuner complet, parce que tu dois sans doute mourir de faim.
Il n’en revenait pas que le compagnon de Stefan lui ait préparé à manger et qu’il attende de savoir s’il devrait cuisiner autre chose.
— Non, merci. Ce sera parfait.
Le bacon et la saucisse n’étaient pas dans ses projets immédiats, en revanche, les œufs et le toast étaient parfaits.
— Du jus d’orange ? Du café ?
Penser au café lui retourna l’estomac un instant.
— De l’eau, ça ira bien.
Paul prit une bouteille dans le frigo tandis que Dallas commençait à manger avec précaution.
— C’est délicieux. Merci.
Le compliment lui valut un sourire chaleureux. Stefan avait sans doute le même écart avec Dallas qu’avec Paul, ce dernier ayant donc environ le même âge que Hugh. Hormis ce détail, il n’y avait aucune ressemblance flagrante entre le seul et unique copain de Dallas et celui de Stefan.
— Nous avons dévalisé le frigo, mais il y a plein de boîtes de conserve dans les placards et un tas de trucs au congélateur et dans le cellier. Nous ferons des courses en revenant et découvrirons quels plats nous aimons tous les trois.
Pendant qu’il parlait, Paul indiqua les parties concernées dans la cuisine, qui était presque aussi grande que celle des parents de Dallas.
Celui-ci soupira. Faire des courses, avec ses restrictions alimentaires, n’allait pas être compliqué. Il fallait que ce soit simple, sain et facile à digérer. Même les aliments que son médecin l’avait autorisé à recommencer à manger lui retournaient encore l’estomac.
— Est-ce que tu as un ordi, un téléphone, un truc du style ? demanda Stefan.
C’était triste à dire, mais malgré sa situation désespérée, il ne voulait pas s’en séparer. Pourtant, s’il ne trouvait pas très vite du travail, il allait devoir réduire encore davantage son forfait de téléphone. Son ordinateur était essentiel pour son travail. S’il en arrivait au point de devoir le vendre, toutes ces années d’université et de disputes avec son père quant au choix de sa matière principale auraient été totalement vaines.
— Les deux. Mon ordinateur est dans la voiture.
Stefan hocha la tête et lui tendit un morceau de papier.
— Voilà le mot de passe du Wi-Fi et le nom du réseau. Et ne t’embête pas à décharger ta voiture.
À ces mots, les épaules de Dallas s’affaissèrent. Quelle raison aurait-il eu de décharger ses affaires ? Il ne resterait pas assez longtemps ici pour que cela vaille le coup de s’embêter.
— Dallas, bon sang.
Le ton agacé de son frère l’encouragea à relever la tête et fit froncer les sourcils à Paul.
— Quoi ?
— Écoute-moi. Tu peux rester ici. Autant que tu en auras besoin. Ne cherche pas de message caché dans mes paroles. Je sais qu’avoir fréquenté Walter et maman t’a sans doute entraîné à te dire que personne n’était jamais sincère, mais j’ai traversé un tas de merdes pour être sûr de ne pas être sous leur influence. Je ne suis pas comme eux et je ne le serai jamais. Je ne veux pas que tu décharges ta voiture parce que je ne veux pas que tu t’épuises à le faire ce week-end alors que nous ne serons pas là pour t’aider.
Merde. Il devait vraiment avoir plus mauvaise mine encore qu’il ne le pensait, si Stefan s’inquiétait que ses propres affaires puissent le tuer.
— D’accord. OK.
Stefan haussa un sourcil.
— Tu n’as pas intérêt à me mentir. Paul et moi, nous t’aiderons à vider ta voiture à notre retour. Si tu crains pour la sécurité de tes affaires, tu peux mettre ta voiture dans le garage. Nous devrions être de retour mardi.
— Merci.
Il avait dans l’idée qu’il s’entraînerait beaucoup à dire ces mots, dans un avenir proche.
— Je vais me mettre tout de suite à la recherche d’un travail. Comme ça, je pourrais au moins vous payer un loyer ou participer aux dépenses.
Son frère arbora un visage furieux comme Dallas n’en avait pas vu depuis des lustres.
— Non. Tu ne vas pas faire ça. Tu vas dormir, manger et te détendre. T’asseoir près de la piscine, aussi. Pas besoin de te précipiter, je te le promets. En plus, j’ai quelques idées à ce sujet. Je t’en parlerai à mon retour.
— C’est vrai ?
Dallas se mordilla la lèvre.
— J’imagine que c’est aussi bien. Je ne suis pas censé travailler à plein temps encore et ce n’est pas facile de trouver des boulots à mi-temps dans mon domaine.
Stefan écarquilla les yeux.
— Tu veux dire « pas censé travailler à plein temps pour des raisons médicales » ?
Il confirma d’un hochement de tête.
— Alors je ne veux pas voir le moindre signe indiquant que tu t’es fatigué pendant mon absence.
Ils avaient eu une relation étrange, quand ils vivaient tous les deux chez leurs parents. Dallas avait idolâtré son grand frère, mais avec près de huit années d’écart, ils avaient eu peu de choses en commun. Étant enfant, Dallas avait fini par agacer son frère plus souvent que de raison. En outre, il avait fréquemment été confié à Stefan plutôt qu’à une baby-sitter quand ses parents sortaient. Cette situation lui rappelait cette époque-là et il eut une brève envie de se comporter en sale morveux.
Il tira la langue à son frère.
— Ou sinon quoi ? Tu vas me priver de sortir ?
Il veilla cependant à garder un ton taquin, tant il était reconnaissant envers Stefan d’être plus bienveillant et prêt à l’aider que Dallas l’aurait imaginé.
Son frère se contenta d’un sourire moqueur.
— Oh, je trouverai une punition suffisamment horrible, Dall-ass 1.
Cette insistance sur la dernière syllabe de son prénom était l’une des rares possibilités de revanche pour Stefan quand ils étaient plus jeunes, puisque c’était toujours ce dernier qui avait des ennuis pour des choses que Dallas avait pourtant faites. Ainsi s’exprimait la différence dans les sentiments que le père de Dallas affichait, une différence dont il n’avait pris conscience qu’en grandissant, quand il avait pu repenser à son enfance avec un regard plus objectif.
— D’accord, d’accord. Ne recommence pas à m’appeler comme ça !
Dallas jeta un coup d’œil à Paul, qui pressait les lèvres et regardait le plafond pour retenir son rire. Lui-même sourit légèrement. Les choses étaient définitivement en train de s’améliorer un peu et il lui faudrait un petit temps d’adaptation. Se réveiller chaque matin inquiet et empli de crainte était devenu une habitude qu’il allait devoir perdre. Rester chez son frère devrait lui offrir la chance de le faire.
1 « ass » en anglais veut dire « crétin » dans ce contexte.
WILL DAWSON se passa une main sur le visage. Il était vanné et on n’était que mercredi. Il renifla de dérision. Maintenant qu’il travaillait tous les jours, week-end compris, et souvent tard le soir, les jours de la semaine n’avaient plus vraiment d’importance.
Kyle leva le nez de son écran.
— Qu’est-ce qui se passe, patron ?
Will serra les dents. Il avait oublié qu’il n’était plus seul. Avoir un stagiaire aurait dû le soulager, mais il n’arrêtait pas de se demander si Kyle prévoyait de lui voler son boulot.
— Oh, rien. Juste une pensée que j’ai eue. Comment se passe la réinitialisation des mots de passe ?
— C’est fini. Est-ce que tu veux que je travaille sur ce patch de sécurité ?
— Non, non. Il faut le faire dans la nuit et rebooter le serveur. Je le programmerai et le surveillerai depuis chez moi.
Peut-être. Il passait plus d’heures que jamais dans la salle des serveurs d’Idyll Fling. Pour autant, il n’allait pas donner à Kyle les accès lui permettant de s’occuper d’un patch de sécurité.
— Que veux-tu que je fasse, alors ?
— Et si tu allais déjeuner ? Il est tôt, mais j’aurai quelque chose pour toi quand tu reviendras.
La véritable réponse était « rien ». Will ne voulait pas qu’il fasse quoi que ce soit, cependant, il avait déjà des problèmes dans sa gestion du temps. Dans l’idéal, il devrait avoir au moins un autre administrateur système à plein temps et un administrateur de la base de données, mais en tout cas, pour être réaliste, au moins trois, quatre voire cinq autres collègues. Stefan, le propriétaire du studio, lui demandait régulièrement s’il avait besoin de plus de mains-d’œuvre, un terme qui, étant donné qu’il travaillait dans un studio porno, le faisait toujours légèrement glousser. Mais à part Kyle, le stagiaire à plein temps, Will avait toujours refusé.
Idyll Fling grandissait d’année en année et la pression sur les serveurs empirait, sans même parler des différentes tentatives de brèches dans la sécurité à repérer. Demander à avoir des collègues consisterait à faire entrer plus de personnes dans son fief et il n’était pas certain de pouvoir le supporter. Pas après le fiasco de son précédent travail. Idyll Fling était son refuge et sacrifier du temps de sommeil pour veiller à ce que personne n’aille poser ses sales pattes sur ses serveurs était un prix qu’il acceptait volontiers de payer.
Évidemment, si une catastrophe survenait, il serait entubé de six manières différentes, mais sa mère lui avait toujours dit de ne pas chercher les ennuis. Un conseil plutôt avisé, sachant que les ennuis semblaient le trouver tout seuls.
Kyle sortit précipitamment de la salle des serveurs en claquant la porte. Deux ans plus tôt, quand Stefan l’avait contacté via un réseau professionnel et lui avait proposé ce qui ressemblait à un job de rêve, et pas seulement parce qu’il n’aurait plus à rester chez ses parents, Will avait décidé d’installer son bureau dans la salle des serveurs, en partie par commodité, en partie parce qu’il aimait avoir son intimité, mais surtout parce qu’il y faisait frais, lui offrant un refuge apprécié face à la chaleur oppressante qui régnait en Floride. En engageant un stagiaire, il n’avait eu qu’à improviser un nouveau bureau, mais s’il engageait d’autres personnes ? Il faudrait faire des rénovations et installer un vrai espace de travail. Cela lui paraissait constituer bien trop de soucis sans raison valable.
Seul à nouveau, Will soupira. Il avait beau essayer de calibrer différemment sa façon de penser, Kyle restait un intrus et il ne pouvait se détendre qu’en l’absence de celui-ci.
Il allait néanmoins devoir trouver quelque chose à faire à Kyle. Ce serait encore plus bête que Stefan paie Kyle pour être un simple cale-porte, et un pas vraiment intéressant, en prime. Ils recevaient beaucoup d’e-mails pour des problèmes techniques, demandant, en général, une réinitialisation des mots de passe ou une mise à jour des navigateurs. Cependant, Kyle préparait un diplôme en génie logiciel et ce travail n’occupait même pas trois jours entiers et ne devait pas constituer un véritable défi pour lui. Mais mieux valait que ce soit lui qui s’ennuie que Will, non ? C’était bien à cela que servaient les stagiaires, n’est-ce pas ?
Will s’adossa à son siège et le fit tourner. Il avait une tonne de travail à faire, sans même parler de son deuxième boulot. Ou loisir ? Parce qu’une chose était sûre, c’était plus sympa que le travail, mais les responsabilités supplémentaires étaient néanmoins écrasantes. Cependant, le calme et la tranquillité qu’il ressentait à être seul méritaient bien quelques moments de détente pour en profiter.
Comme si ses pensées avaient fait apparaître un démon, quelqu’un donna un coup sur la porte et Will se renfrogna. Il avait pigé. Dès qu’il avait une minute seul, il fallait que quelqu’un vienne l’embêter. Les visites personnelles signifiaient en général que quelqu’un avait merdé quelque part, ce qui n’était jamais une bonne chose.
Il se leva de sa chaise et ouvrit la porte à la volée.
— Quoi ?
Raven, son meilleur ami, se tenait devant lui. Il haussa un sourcil.
— Sérieux ? C’est comme ça que tu accueilles les gens, maintenant ?
Will renifla de dérision.
— C’est comme ça que j’accueille toujours les gens et tu le sais très bien.
Raven pencha la tête.
— Ouais, je sais. Est-ce que je peux entrer ? Ou bien vas-tu pouvoir te libérer de tes chaînes et sortir manger ?
Il y réfléchit une minute. Il préfèrerait rester, mais il ne voulait pas écourter sa conversation avec Raven parce que Kyle reviendrait. Il était peut-être aussi possessif dans son amitié avec Raven qu’il l’était avec ses serveurs.
— Laisse-moi envoyer un message à Stefan puis prendre mon portable. Tu as un resto en vue ? ne put-il s’empêcher de demander.
Idyll Fling avait transformé un immense bâtiment industriel en chambres, vestiaires, salles de bain et quelques bureaux, mais le studio était cerné par une grande zone remplie de que dalle. Dans le terrain attenant, il y avait régulièrement des vaches qui broutaient, bon sang. Raven venait d’Orlando et lui avait assuré plus d’une fois que c’était normal. Une histoire de zonage ou de taxes ou d’un truc du style, mais pour quelqu’un comme lui venant du Connecticut, cela restait bizarre. Et outre ce côté étrange, « sortir manger » signifiait conduire au moins plusieurs kilomètres pour trouver quelque chose.
— Chinois, ça te dit ?
Will frémit.
— Hou là non. Je n’aurais jamais cru que la nourriture chinoise n’aurait pas le même goût ici, et pourtant si. Alors non. Thaï, peut-être ? Ou indien ?
Raven rit.
— Il faudrait vraiment que j’aille dans ta ville natale pour goûter la nourriture chinoise. Pourquoi présumes-tu qu’il n’y a que la nourriture chinoise qui sera aussi différente ?
Ce n’était pas le cas. Pas du tout. Will avait été surpris de toutes les choses différentes ici, à Orlando, en dehors du fait de ne plus jamais avoir à conduire sous la neige. Il avait cependant réussi à s’acclimater aux autres changements.
— Je ne sais pas. Mais ce n’est pas juste.
— Bon, mangeons indien, conclut Raven.
Il se tourna et sortit de la salle des serveurs, pénétrant dans le labyrinthe du studio.
Pendant longtemps, Will avait été persuadé que l’accident de Raven avait aussi mis un terme à leur amitié, mais celui-ci lui avait par chance prouvé le contraire, et quelques semaines plus tôt, Will l’avait aidé à monter une entreprise appelée Tartan Candy. Pour Raven, c’était un travail, mais pour Will, c’était un hobby agréable grâce auquel il pouvait rester avec son meilleur ami, porter un kilt et se faire payer.
Il devait bien faire quelque chose de ses kilts, puisqu’il n’avait pas eu le temps de passer la moindre audition pour des foires de la Renaissance locales, depuis son arrivée en Floride.
AU RESTAURANT, ils passèrent rapidement commande, et tout aussi vite, des naan aériens et chauds apparurent sur leur table pour les mettre en appétit.
Will en prit un. Il ne serait jamais aussi racé et beau que son meilleur ami, et sachant que renoncer au pain n’avait jamais fait de différence au niveau de sa taille, il ne voyait pas de raison de se priver.
Raven n’en prit qu’un petit bout et s’adossa à sa chaise. À l’époque où Raven travaillait pour Idyll Fling, Will ne l’avait jamais vu manger des bonbons ou des glucides, mais depuis l’accident et sa retraite, son ami s’autorisait un peu plus de flottement dans son régime et en semblait plus heureux. Un nouveau reniflement amusé lui échappa avant qu’il puisse le retenir. C’était sans doute le petit ami incroyablement gentil de Raven qui le rendait plus heureux. Le sucre n’était qu’un bonus appréciable.
Raven mit la bouche en cul-de-poule, une expression qui ferait penser à des fellations à tout un chacun, mais Will était fait d’un autre bois. Il n’avait jamais pensé à Raven ainsi. Objectivement, il savait que Raven était magnifique, mais ils faisaient de bien meilleurs amis que quoi que ce soit d’autre.
Comme le silence s’éternisait, Will ressentit l’envie de se trémousser. Raven avait visiblement envie de dire quelque chose et Will avait le sentiment qu’il était dans le pétrin. Entre son travail à Idyll Fling et son partenariat dans Tartan Candy, petite, mais florissante entreprise, il n’avait pas eu l’opportunité de merder quelque part, pourtant.
Son pouls s’accéléra tout à coup. Avait-il oublié quelque chose que Raven lui avait demandé de faire ? Ou pire… Avait-il oublié l’un de leurs évènements ?
— Honnêtement, comment vas-tu ? demanda Raven en picorant dans son naan.
Sa panique n’était sans doute pas justifiée. Will se força à se détendre et à inspirer profondément plusieurs fois.
— Bien. Pourquoi ça n’irait pas ?
OK, il n’avait pas du tout l’air sur la défensive.
— Et toi, comment ça va ? Caleb te traite bien ?
Raven rougit. Will ignorait qu’il en était capable. Quelle expression sublime ! Il était tellement heureux pour son ami et incroyablement envieux aussi, même s’il avait fallu une pénible dispute lors d’un récent évènement familial pour consolider leur histoire. Avant que Will n’emménage ici… avant l’incident, il avait un bon travail et un petit ami parfait. Il avait eu l’impression qu’il voguerait vers ses trente ans comme la plupart des gens le faisaient d’après lui, en pleine ascension sociale et engagé dans une relation qui mènerait au mariage et peut-être aux enfants, ou au moins à un chien ou deux. C’était à cause d’un seul connard magnifique que Will avait tout perdu et avait passé son trentième anniversaire seul dans un appartement vide au cœur d’une ville où il ne connaissait personne.
Accepter ce travail à Idyll Fling était pile ce dont il avait eu besoin. Il avait pu quitter la chambre d’amis de ses parents, s’éloigner de leur inquiétude étouffante et prendre un nouveau départ dans un nouvel état. Renoncer aux quatre saisons avait été un maigre prix à payer face à cette opportunité d’échapper à une humiliation totale. Bien que son ex lui-même ne lui manque pas le moins du monde, ce qui lui manquait, c’était d’avoir un compagnon. Cependant, s’il voulait en trouver un, il devrait sortir de temps en temps ses fesses du studio. Non pas qu’il ait quelque chose contre les acteurs pornos, mais Raven avait été le plus vieux de tous quand il travaillait encore pour Idyll Fling. Or à trente-deux ans, Will avait déjà quatre ans de plus que son ami. Aucun des mannequins et acteurs n’était assez vieux pour désirer ce que lui-même voulait de la vie, à supposer même qu’ils puissent jeter un deuxième coup d’œil à un vieil homme.
Quand Will sortit enfin de ses pensées, il réalisa qu’il avait complètement raté les louanges que Raven chantait sur son copain. C’était aussi bien comme ça. Caleb était un bon parti, mais le bonheur qu’il ressentait pour son ami ne pourrait pas cacher sa propre envie longtemps.
— Sommes-nous prêts pour la convention de ce week-end ?
Raven avait le front plissé.
— Je me demandais si nous ne devrions pas engager une autre personne.
Will fut saisi d’une nouvelle vague de panique.
— Pourquoi ? On devrait y arriver à nous deux.
Raven fronça encore davantage les sourcils.
— Je ne veux pas te causer du stress supplémentaire. Je sais que tu te démènes au travail ces derniers temps. As-tu demandé à Stefan d’embaucher plus de monde et pas juste un stagiaire ?
Cette question lui fila la chair de poule. Un peu qu’il allait demander ça à Stefan, tiens. C’était déjà assez dur qu’il se soit fait licencier à son précédent travail. Il n’allait certainement pas demander à l’être dans celui-ci.
— Ça va au travail. À moins que tu ne cherches une excuse pour me remplacer par quelqu’un de plus séduisant ?
Merde. Will ferma la bouche. Rien ne l’obligeait à se comporter comme un enfoiré, même s’il se demandait parfois pourquoi Raven considérait qu’il était un bon choix pour Tartan Candy. Will ne jouait pas dans la même cour que lui.
Le silence devint lourd et oppressant, et c’était entièrement la faute de Will.
— Je suis désolé, Raven. Je crois que je suis un peu plus stressé que je ne le pensais, mais une bonne nuit de sommeil me fera du bien.
Si la bonne nuit en question pouvait durer une semaine ou plus.
— Tu sais que je ne veux pas te remplacer, lui assura Raven sur un ton tout à fait sérieux en se penchant vers lui. Tu es mon meilleur ami.
— Et Caleb ?
Voilà que Will jouait à présent les garces jalouses et pleurnichardes.
— Désolé, pardon. C’était déplacé.
— Ce n’est pas parce que j’ai un copain que je ne peux pas avoir d’ami.
Raven fronça les sourcils.
— Enfin, je crois ?
Will ravala son rire, parce que trouver l’embarras de Raven amusant n’aurait pas dû être le meilleur moment de cette conversation étrange. Raven n’avait jamais eu de compagnon avant Caleb et Will ne lui jalousait vraiment pas son bonheur.
— Oui, tu peux avoir les deux. Les bons amis n’oublient pas leurs amis quand ils commencent à sortir avec quelqu’un.
Même s’ils avaient moins de temps pour voir leurs amis qu’avant. Ce n’était pas la première fois que Will donnait des conseils à Raven en matière de relation et de rencards. Non pas que Will fût un expert d’aucune façon ou qu’il eût un copain à l’heure actuelle. Son expérience précédente lui avait enseigné qu’il ne savait pas forcément comment bien faire les choses, mais il savait certainement ce qui avait fait capoter toutes ses relations.
— Ah ! Je le savais ! Plus sérieusement, je ne veux pas te remplacer.
Raven lui lança un regard oblique.
— Si tu es inquiet, cela dit, je peux te prendre rendez-vous avec mon styliste. Tu es un peu débraillé.
Will leva les yeux au ciel. Même si les évènements de Tartan Candy ne remontaient qu’à quelques semaines, cela faisait bien plus longtemps que cela que Raven tentait de « styler » Will.
— Non, merci. Je croyais que tu avais dit que mon look naturellement brut constituait un bon faire-valoir pour toi.
