Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Ecrivaine et philosophe, fondatrice des Cahiers du GRIF, Françoise Collin nous a quitté.e.s à l’automne 2012, laissant la scène féministe belge orpheline de l’une de ses figures les plus engagées et les plus influentes sur le plan international.
Ce numéro de Sextant souhaite rendre hommage à Françoise Collin, écrivaine et philosophe belge, et souligner à la fois la singularité et la pertinence de son œuvre dans notre société contemporaine.
Des textes inédits de Françoise Collin sont suivis de contributions de jeunes chercheures philosophes, historiennes, sociologues ou littéraires qui ont entendu son injonction à recueillir un héritage sans mode d’emploi et se sont approprié sa pensée à la lumière de leurs références et de leurs engagements propres.
EXTRAIT
En effet, la reconnaissance de Françoise Collin dans le milieu académique belge est loin d’être à la mesure de sa contribution réelle à la communauté scientifique. A deux exceptions près dont il sera question plus loin, jamais elle ne fut invitée dans une université francophone, ni récompensée par une distinction honorifique, alors que des universités étrangères l’accueillirent et l’honorèrent. Même le milieu associatif féministe a manqué d’intérêt et de gratitude puisque seul le réseau Sophia l’invit à plusieurs reprises, publia une de ses conférences et organisa après son décès un colloque dont plusieurs interventions ont inspiré des articles de ce numéro.
Sans doute, cette absence de reconnaissance a placé Françoise Collin dans un ailleurs du monde académique propre à conforter une position insurrectionnelle que le féminisme est venu renforcer. Il est vrai que dès ses travaux sur Blanchot, Françoise Collin a développé une pensée rebelle qui allait compromettre son intégration institutionnelle, la prédestinant en quelque sorte à occuper une position minoritaire. Il appartient à celles et ceux qui, aujourd’hui et demain, recueilleront son héritage d’analyser le processus d’exclusion et de marginalisation qui l’a frappée, processus qu’elle a souvent dénoncé pour les autres.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 327
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Revue fondée par Eliane Gubin
CO-DIRECTEURS DE PUBLICATION David Paternotte Institut de Sociologie, avenue Jeanne, 44 CP 124, 1050 Bruxelles, Belgique Valérie Piette
SECRETAIRE DE REDACTION Vanessa Gemis
COMITE DE REDACTION Muriel Andrin, Jean-Didier Bergilez, Annalisa Casini, Nicole Gallus, Stéphanie Loriaux, Danièle Meulders, Nouria Ouali, Bérengère Marques-Pereira, Cécile Vanderpelen
COMITE DE LECTURE Christophe Adam, Valérie André, David Berliner, Laura Calabrese, Amandine Lauro, Maïté Maskens, Anne Morelli, Sile O’ Dorchai, Marie-Geneviève Pinsart, Isabelle Rorive, Laurence Rosier, Barbara Truffin
COMITE SCIENTIFIQUE Christine Bard (Université d’Angers) Eric Fassin (Université Paris VIII) David Halperin (University of Michigan) Hilde Heinen (Katholieke Universiteit Leuven) Jane Jenson (Université de Montréal) Peter Jackson (Australian National University) Patricia Roux (Université de Lausanne) Joan Scott (Institute for Advanced Studies, Princeton)
Françoise Collin L’héritage fabuleux
Dans la même série
colonialismes, 2008. Femmes exilées politiques, 2009. Masculinités, 2009. Femmes en guerre, 2011. Pratiques de l’intime, 2012. Regards sur le sexe, 2013. Habemus gender ! Déconstruction d’une riposte religieuse, 2015. M comme mère, M comme monstre, 2015.
EDITIONS DE L’UNIVERSITE DE BRUXELLES
2016 - 33
Françoise Collin L’héritage fabuleux
Numéro coordonné par Stéphanie Loriaux et Nadine Plateau
Publié avec l’aide financière du Fonds de la recherche scientifique – FNRS © 2016 by Editions de l’Université de Bruxelles Avenue Paul Héger 26 − 1000 Bruxelles (Belgique) E-ISBN 978-2-8004-1672-4 D/2016/0171/5 [email protected]
À propos du livre
Ecrivaine et philosophe, fondatrice des Cahiers du GRIF, Françoise Collin nous a quitté.e.s à l’automne 2012, laissant la scène féministe belge orpheline de l’une de ses figures les plus engagées et les plus influentes sur le plan international. Ce numéro de Sextant souhaite lui rendre hommage et souligner à la fois la singularité et la pertinence de son œuvre dans notre société contemporaine. Des textes inédits de Françoise Collin sont suivis de contributions de jeunes chercheures philosophes, historiennes, sociologues ou littéraires qui ont entendu son injonction à recueillir un héritage sans mode d’emploi et se sont approprié sa pensée à la lumière de leurs références et de leurs engagements propres. Un héritage appelé fabuleux en hommage à son premier roman Le jour fabuleux qui raconte l’histoire d’un déménagement, entendons par là cet « aller vers l’inconnu » que Françoise Collin a toujours pratiqué à ses risques et périls dans sa pensée et son engagement féministe comme dans son écriture.
Pour référencer cet eBook
Afin de permettre le référencement du contenu de cet eBook, le début et la fin des pages correspondant à la version imprimée sont clairement marqués dans le fichier. Ces indications de changement de page sont placées à l’endroit exact où il y a un saut de page dans le livre ; un mot peut donc éventuellement être coupé.
Table des matières
Introduction
Stéphanie LORIAUX et Nadine PLATEAU
Citoyenneté et démocratie
Françoise COLLIN Introduction par Eliane GUBIN
Poétique et politique du fragmentaire Entre le texte et le livre : Blanchot/Arendt
Françoise COLLIN Présentation par Mara MONTANARO
Un héritage sans testament
Françoise Collin et les Cahiers du GRIF Penser/agir en dehors des grands centres
Diane LAMOUREUX
« Il n’y a pas de libération sans déplacement » : l’héritage subversif de Françoise Collin Une promenade dans la première série des Cahiers du GRIF
Mara MONTANARO
Françoise Collin et la pensée de l’écriture
Audrey LASSERRE
Entre nature et histoire : Françoise Collin, penseuse de l’indéfinitude
Saliha BOUSSEDRA
Le testament des termites Comment hériter de Françoise Collin en 2016
Nathalie GRANDJEAN
Etre humain à l’ère de l’hyperconnectivité Arendt mise en lumière par Collin
Nicole DEWANDRE
Un héritage en témoignages
Françoise Collin : remarques à un jeune étudiant
Michel ASSENMAKER
« Je partirais d’une phrase… »
Irène KAUFER
La place des intellectuelles Interview de Jeanne Vercheval par Nadine Plateau
Liste des auteur.e.s
← 6 | 7 →
Introduction
Stéphanie LORIAUX et Nadine PLATEAU
Françoise Collin nous a quitté.e.s à l’automne 2012, laissant la scène féministe belge orpheline de l’une de ses figures les plus engagées et les plus influentes sur le plan international.
Si la preuve du rayonnement de sa pensée dans le champ scientifique français, suisse, italien, espagnol et québécois n’est plus à faire1, aucune étude n’a à ce jour été consacrée à son influence sur les études féministes et de genre en Belgique. Ce numéro de Sextant entend combler cette lacune et redresser le tort fait à Françoise Collin en cette Communauté française dont elle était issue, où elle a défendu sa thèse sur Maurice Blanchot, commencé à enseigner et enfin fondé les Cahiers du GRIF avant d’émigrer à Paris.
En effet, la reconnaissance de Françoise Collin dans le milieu académique belge est loin d’être à la mesure de sa contribution réelle à la communauté scientifique. A deux exceptions près dont il sera question plus loin, jamais elle ne fut invitée dans une université francophone, ni récompensée par une distinction honorifique, alors que des universités étrangères l’accueillirent et l’honorèrent. Même le milieu associatif féministe a manqué d’intérêt et de gratitude puisque seul le réseau Sophia l’invita ← 7 | 8 → à plusieurs reprises, publia une de ses conférences2 et organisa après son décès un colloque dont plusieurs interventions ont inspiré des articles de ce numéro3.
Sans doute, cette absence de reconnaissance a placé Françoise Collin dans un ailleurs du monde académique propre à conforter une position insurrectionnelle que le féminisme est venu renforcer. Il est vrai que dès ses travaux sur Blanchot, Françoise Collin a développé une pensée rebelle qui allait compromettre son intégration institutionnelle, la prédestinant en quelque sorte à occuper une position minoritaire. Il appartient à celles et ceux qui, aujourd’hui et demain, recueilleront son héritage d’analyser le processus d’exclusion et de marginalisation qui l’a frappée, processus qu’elle a souvent dénoncé pour les autres. Et si sa création tant intellectuelle qu’artistique a souffert d’un manque de célébration, c’est bien parce que, comme elle l’affirmait, l’espace symbolique est normé, codé et inapte à accueillir les œuvres de femmes. Un espace dont elle a toujours dit qu’il était masculin et que l’enjeu du féminisme était de le partager.
Ce numéro de Sextant nous fait découvrir certains pans de l’œuvre de Françoise Collin qui n’ont pas été rendus accessibles au travers de publications. II met en lumière le rôle qu’elle a joué au sein des mouvements de femmes naissants dans les années soixante-dix et interroge l’influence de ses écrits et de ses combats sur les travaux des chercheur.e.s – en particulier belges – philosophes, historien.ne.s, sociologues ou littéraires qui ont émergé dans son sillage dès les années quatre-vingt.
La première partie « Un héritage inédit » propose deux textes non publiés à ce jour, qui attestent de la volonté de certaines académiques d’introduire la pensée féministe de Françoise Collin dans les milieux universitaires francophones. Le premier texte intitulé « Citoyenneté et démocratie » clôt le cycle de conférences « L’Homme, le Citoyen et les femmes » dispensées par Françoise Collin à l’Université libre de Bruxelles en 1994-1995. Elle y occupa la chaire Suzanne Tassier à l’invitation de l’historienne Eliane Gubin, qui signe l’introduction de cette retranscription. Bien que nous ne disposions que de notes prises – par ailleurs très soigneusement – par une étudiante, la publication de ce texte inédit nous a semblé pertinente non seulement à cause de sa thématique toujours d’actualité, à savoir la participation des femmes en politique, mais aussi en raison de ses qualités éminemment pédagogiques. En effet, Françoise Collin avait beau privilégier la complexité de la pensée, ses conférences furent toujours remarquablement accessibles. Quant à la thématique aujourd’hui amplement documentée, Françoise Collin l’aborde d’une manière originale, soulignant les limites de la démocratie pour les femmes au nom d’une « position de provocation à l’alternative ». Rejetant aussi bien l’universalisme abstrait qu’une citoyenneté qui additionnerait les appartenances communautaires, elle propose de repenser la citoyenneté à la lumière du dialogue pluriel prôné par Hannah Arendt. L’actualité de ← 8 | 9 → la pensée de Françoise Collin tient en grande partie à sa capacité d’appréhender la complexité du réel, d’en repérer la multiplicité et de toujours maintenir une position ouverte, vigilante, à l’aguet des transformations continuelles de ce réel.
Le deuxième texte inédit repris dans ce numéro et intitulé « Poétique et politique du fragmentaire. Entre le texte et le livre : Blanchot/Arendt » reprend celui de la conférence inaugurale prononcée par Françoise Collin à l’Université de Liège lorsque Danielle Bajomée, professeure de littérature et fondatrice du FER ULg, l’invita en 2004-2005 à donner une série de leçons dans le cadre de la chaire Francqui au titre belge. Sur ce thème qui lui tenait à cœur, Françoise Collin y fait le lien entre la philosophie et le féminisme, l’écriture et le politique, en répondant à une question « violente » qui lui fut un jour adressée dans le milieu académique et était restée sans réponse, et ce en confrontant les textes, à première vue paradoxaux, de Maurice Blanchot et de Hannah Arendt. A première vue seulement, puisqu’elle y fait apparaître la cohérence de son parcours où « l’agir/écrire est sans présupposé de totalisation ou d’achèvement », toujours une prise de risque et un mouvement vers l’inconnu. Ici aussi, la pensée de Françoise Collin nous interpelle et nous « provoque à l’alternative » par ses questionnements sur ce qu’est le commun, qui n’est qu’un « faux un », et sur ce qu’est l’initiative, cette « entreprise jamais finie » ou encore sur la fragmentation comme injonction à la résistance.
La deuxième partie de ce volume, intitulée « Un héritage sans testament », débute par deux textes qui recueillent l’héritage des Cahiers du GRIF dans leur période belge. L’article de Diane Lamoureux met en lumière la singularité des Cahiers due en partie à leur « excentricité » (par rapport à un centre parisien), mais aussi à la personnalité de Françoise Collin et au pluralisme de ses autrices. Diane Lamoureux revient sur le caractère particulièrement novateur de la revue : nouveauté du contenu, nouveauté du mode de fabrication qui favorisait la réflexion/action et ancrage dans la situation concrète des femmes dont les divers aspects furent, au fil des numéros, au cœur des discussions et des questionnements. Diane Lamoureux qualifie de politique le registre de la revue. Pratique collective d’expression et volonté de transformer le monde sans toutefois en avoir de représentation idéale, telles étaient en effet les conditions d’une grande créativité politique. De même, elle insiste sur le déplacement auquel Françoise Collin soumit la question de la différence des sexes, qu’elle fit passer du registre métaphysique au registre politique, c’est-à-dire à celui de la praxis, de la lutte contre les inégalités impliquant surtout la vigilance et l’attention dans un contexte jamais définitif.
Prenant également comme objet d’investigation les Cahiers du GRIF, Mara Montanaro s’intéresse à la pensée de Françoise Collin qui les a si profondément marqués : une « pensée pensante », écrit-elle, mais aussi une « pensée agissante ». Ses conversations avec Françoise Collin lui permettent de jeter sur ces Cahiers un regard rétrospectif et d’y déceler, plus que la dénonciation du tort fait aux femmes, l’injonction à « faire naître », à participer à la création d’une culture commune par le biais du dialogue pluriel. Mara Montanaro insiste sur cette aventure des Cahiers faite de vécu et de pensée qui ne doit jamais devenir une théorie. S’appuyant sur des textes postérieurs de Françoise Collin qui y repense l’expérience du GRIF, elle montre combien celle-ci n’avait de cesse de rappeler que le féminisme est « un travail de ← 9 | 10 → réinvention tant des positions sexuées que du monde commun ». Françoise Collin distinguait aussi la révolution féministe de la révolution marxiste, la première n’ayant pas de représentation de sa fin, se pensant et s’inventant continuellement.
La deuxième partie de ce numéro comprend également des textes émanant de chercheuses plus jeunes qui n’ont pas toujours connu ou côtoyé Françoise Collin et qui ont découvert son œuvre en la décodant à travers leurs préoccupations militantes et leurs références universitaires. S’appropriant cet héritage, elles y puisent de quoi alimenter leur réflexion critique sur des thématiques actuelles comme la question écologique, le trouble dans le genre ou les nouvelles technologies de la reproduction. Leurs textes témoignent de la manière dont la pensée de Françoise Collin les a nourries et amenées à penser autrement à partir de la réalité des femmes. Toutes sont conscientes des risques et de l’inconfort intellectuel qu’implique cette démarche, toutes en font le choix par désir de transformation profonde.
Audrey Lasserre interroge l’héritage de Françoise Collin dans le domaine qui est le sien, la littérature. Elle souligne avec raison l’importance cruciale de l’écriture dans la totalité de l’itinéraire de Françoise Collin. L’écriture, et par extension le champ symbolique, constitue véritablement « l’élan qui permet le cheminement d’une vie ». C’est ainsi qu’Audrey Lasserre s’approprie ce qu’elle nomme la capacité radicale du langage, de la littérature et de l’art, faisant sien le postulat de Françoise Collin pour qui prendre la parole signifie constituer un espace symbolique et travailler à changer cet espace. La difficulté des artistes femmes à s’autoriser la création si souvent pointée par Françoise Collin, forme le fil conducteur de la réflexion d’Audrey Lasserre qui partage la conviction que devenir auteure est une condition sine qua non pour l’avènement d’une culture mixte. Quant à la critique littéraire, telle qu’Audrey Lasserre la comprend à la suite de Françoise Collin, elle consiste à lire les œuvres en tenant compte de la sexuation sans toutefois réduire les textes à la question de la sexuation mais elle ne peut en aucun cas se limiter à l’analyse des conditions matérielles de production des artistes femmes. La critique féministe doit travailler à la médiatisation et à la réception des productions féminines. Elle passe donc impérativement par le soutien aux œuvres des femmes, par le combat pour leur reconnaissance dans le monde commun.
Saliha Boussedra dit tout d’abord son bonheur de ressasser les textes colliniens car ils s’avèrent toujours neufs à la relecture. Selon elle, tout l’effort intellectuel de Françoise Collin consiste à refuser aussi bien l’universalisme d’un sujet abstrait et désincarné, que le constructivisme qui, réfutant toute essence féminine, semble obsédé par l’origine, le fondement. La pensée de Françoise Collin « n’a ni origine ni même mort », il s’agit d’« une pensée de l’indéfinitude humaine ». Particulièrement pertinente dans le contexte actuel de nationalismes croissants et de crises identitaires, la lecture de Saliha Boussedra souligne le refus du féminisme de Françoise Collin de se trouver une terre, une matrie, liée à une identité originelle et son choix de privilégier le devenir des femmes. Il en va de même de l’éclairage posé sur les concepts colliniens forgés à la lecture de Blanchot (finitude car on ne peut échapper à la loi ; corps impropre car il ne nous appartient pas), et plus tard à celle d’Arendt (le n’être et la n’essence articulant le donné – historique – et la naissance comme initiative, comme promesse). Saliha Boussedra salue cette volonté farouche chez l’écrivaine ← 10 | 11 → comme chez la féministe de « la répétition du balbutiement dans lequel, les femmes, en exilées du monde, se sont mises à parler en étrangères dans leur impropre langue ».
Nathalie Grandjean se demande comment hériter de la pensée de Françoise Collin, d’une pensée qui s’inscrit de manière tout à fait singulière dans le symbolique. Car comme elle le souligne bien, c’est en effet l’écriture de Françoise Collin qui « densifie ce qui est mis en débat, (ce) qui permet de ne pas le clore, et de l’ouvrir à sa mise en vague ». Nathalie Grandjean s’attarde sur cette mise en vague qu’elle relit à travers Deleuze et son concept d’« heccéité » pour reconnaître dans le féminisme de Françoise Collin un souci de « l’effritement continu de l’ontologie, car ce qui compte, avant tout, c’est le politique ». Nourrie de Deleuze, Butler et Haraway, elle trouve dans l’œuvre de Françoise Collin une manière de déplacer en permanence le questionnement pour lui garder une dimension politique : ainsi le questionnement sur la séparation entre sexualité et maternité doit s’appliquer aussi aux nouvelles technologies de la reproduction. En digne héritière de la pensée de Françoise Collin, Nathalie Grandjean s’interroge sur les modes de transmission et les conditions nécessaires pour une filiation symbolique des femmes. Elle trouve chez Collin, elle-même nourrie d’Arendt, une réponse dans la natalité : c’est l’arrivée de générations nouvelles qui rend possible un agir transformateur.
Nicole Dewandre se pense aussi en héritière quand elle reconnaît sa dette envers la lecture d’Arendt que propose Françoise Collin. Elle y repère ce qui lui aura permis de développer ses propres thèses sur la pluralité et le soi relationnel. Comme Arendt, lue par Collin, Nicole Dewandre tente de penser la démocratie après la modernité, dans une société qu’elle nomme de l’hyperconnectivité qui a sonné le glas de la croyance en un sujet rationnel et ainsi profondément transformé les relations humaines. A l’instar de Françoise Collin relisant Arendt, Nicole Dewandre suggère donc de substituer le co-naître au connaître. Au mythe de l’omniscience qui autoriserait l’omnipotence du sujet rationnel, succède une vision de l’interaction entre égaux sans cesse renouvelés via la natalité, une vision de l’agir d’humains pluriels dont on ne connaît pas l’issue. Nicole Dewandre embrasse l’idée de pluralité selon Arendt pour esquisser la figure de l’humain à l’ère de cette hyperconnectivité : au sujet rationnel succède le soi relationnel, égal à tous les autres, unique et toujours dépendant de la relation à l’autre. C’est aussi une nouvelle forme de liberté que Nicole Dewandre dessine, ancrée cette fois dans la pluralité et la natalité et non plus dans le contrôle.
La dernière partie de ce volume comprend, comme l’annonce son titre « Un héritage en témoignages », trois textes de personnes qui ont connu Françoise Collin à divers moments de sa vie et dans des contextes résolument différents.
Michel Assenmaker fut un des étudiants de Françoise Collin dans les années soixante lorsqu’au début d’une carrière qu’elle ne pourra poursuivre, elle enseignait avec bonheur la philosophie aux Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles. Il apporte une trace concrète du travail d’enseignante de Françoise Collin en nous offrant, comme un acte artistique, son travail sur Blanchot annoté et commenté par elle.
Jeanne Vercheval, complice et amie de Françoise Collin dès le début des Cahiers du GRIF, évoque au cours d’une interview menée par Nadine Plateau, le climat des Cahiers lors de leur période belge : la diversité et la pluralité qui tenaient à la rencontre ← 11 | 12 → de femmes intellectuelles bourgeoises, d’une part, et de militantes de terrain, ouvrières en usine, d’autre part. La coexistence de personnes issues d’espaces de militance si différents au sein des Cahiers fut en grande partie rendue possible grâce à l’écoute et à l’ouverture de Françoise Collin, qui apparaît au fil de cet entretien dans toute sa capacité d’amitié et d’empathie : une intellectuelle qui n’hésitait pas à franchir la frontière du privé, de l’intime.
Irène Kaufer a tissé des liens d’amitié avec Françoise Collin tout au long des mois d’échanges verbaux et écrits qui aboutirent à leur ouvrage commun Parcours féministe4. Elle s’intéresse à l’héritage que laisse Françoise Collin à travers sa langue, son sens de la formule. Paraphrasant l’un de ses ouvrages, Je partirais d’un mot, elle reprend certaines formules pour montrer comment elles peuvent, à défaut d’apporter les « bonnes réponses », au moins aider à poser « les bonnes questions ».
Enfin, ce serait trahir Françoise Collin que de ne pas rappeler que ses textes sont toujours des textes littéraires. Qu’elle s’exprime dans le champ de la philosophie, de la critique artistique ou du féminisme, son langage relève toujours de l’écriture. Ce n’est donc pas un hasard si le titre de ce numéro de Sextant est repris à l’un de ses romans Le jour fabuleux, roman qui raconte l’histoire d’un déménagement, entendons par là cet « aller vers l’inconnu » que Françoise Collin a toujours pratiqué à ses risques et périls aussi bien dans sa pensée et son engagement féministe que dans son écriture.
1 M. MONTANARO, Françoise Collin. L’insurrection permanente d’une pensée discontinue, Rennes, Presses universitaires de Rennes, à paraître en 2016 ; D. FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL et F. ROCHEFORT (dir.), Penser avec Françoise Collin. Le féminisme et l’exercice de la liberté, Donnemarie-Dontilly, Editions iXe, 2015 ; M.-B. TAHON (dir.), Françoise Collin. Anthologie québécoise 1977-2000, Montréal, Editions du remue-ménage, 2014 ; C. VEAUVY et M. AZZOUG (dir.), Femmes, genre, féminismes en Méditerranée. Le vent de la pensée. Hommage à Françoise Collin (préface de G. Fraisse), Saint-Denis, Editions Bouchène, 2014 ; D. LAMOUREUX, Pensées rebelles, Rosa Luxembourg, Hannah Arendt, Françoise Collin, Montréal, Editions du remue-ménage, 2011.
2Penser et agir la différence des sexes. Avec et autour de Françoise Collin, « Transmission(s) féministe(s) », 1, Sophia, 2011, http://www.sophia.be/app/webroot/files/sophia2011Collin.pdf.
3« Une après-midi fabuleuse. Hommage à la philosophe et écrivaine féministe Françoise Collin », dans le cadre du colloque de Sophia « Savoirs de genre. Quel genre de savoir ? », 18 octobre 2013. Précédé de deux séminaires de lecture, centrés respectivement sur le féminisme (11 mars 2013) et la création (22 avril 2013).
4F. COLLIN et I. KAUFER, Parcours féministe, Bruxelles, Labor, 2005. Nouvelle édition revue et augmentée avec des contributions de Rosi BRAIDOTTI et Mara MONTANARO, Donnemarie-Dontilly, Editions iXe, 2014.
← 12 | 13 →
Citoyenneté et démocratie
Françoise COLLIN
Introduction par Eliane GUBIN
Penser, est-ce répondre à des questions ? Ne serait-ce pas plutôt toujours reformuler les questions elles-mêmes, en déplacer les termes ? Françoise COLLIN1
En 1994-1995, Françoise Collin occupait la chaire Suzanne Tassier à l’Université libre de Bruxelles ; elle y présentait un cycle de conférences sur « L’Homme, le Citoyen et les femmes ». Le texte qui suit est la retranscription (inédite jusqu’ici) d’une partie de ce cours.
Etre titulaire de la chaire Suzanne Tassier ne signifie pas seulement une reconnaissance scientifique, c’est aussi un acte militant. Créée en 1961, grâce à un legs de Suzanne Tassier (1898-1956), première enseignante d’histoire dans une université belge (1934), cette chaire est la première incursion institutionnelle du féminisme dans un monde académique, relativement frileux en matière d’égalité professionnelle entre les hommes (corps professoral) et les femmes (corps scientifique). Sa signification (et les volontés testamentaires de Suzanne Tassier) firent d’ailleurs le buzz lors de l’inauguration de la chaire, le 17 janvier 1963. John Gilissen, alors président de la Faculté de philosophie et lettres, s’interrogeait sur les convictions de Suzanne Tassier : « Etait-elle féministe ? Je crois qu’il faut répondre oui »2. Mais un oui tempéré, même par ses collègues « féministes » comme Claire Préaux : « Elle fut féministe, mais elle le fut avec mesure, avec sérénité »3. Il y aurait beaucoup à dire, plus d’un demi-siècle plus tard, sur ce jugement. L’on pourrait établir ici un parallèle avec Françoise Collin. Comme elle (en 1972), Suzanne Tassier (en 1938) « découvre » le féminisme lors d’un séjour aux Etats-Unis ; elle constate une autonomie des femmes et des acquis qui n’ont pas leur pendant en Europe. Le témoignage enthousiaste et vigoureux qu’elle ← 13 | 14 → publie alors est nettement moins « mesuré » qu’on ne l’a dit4. C’est au contraire une charge au picrate contre la domination masculine qui sévit dans tous les domaines de la vie publique, y compris dans les milieux universitaires. Comme Françoise Collin plus tard, elle s’est heurtée au « plafond de verre académique » et au sexisme d’une partie du corps professoral5.
Mais ce n’est ici ni le propos, ni celui de Françoise Collin qui porte avant toute chose sur la place et le statut des femmes dans l’espace public politique. Quand Françoise Collin est sollicitée pour occuper la chaire, le problème est d’actualité. La démarche s’inscrit donc dans une « tradition » : depuis son origine, la chaire sert en effet de tribune et de lieu de résonance pour les grands débats de société − la légitimité du travail des femmes, leurs droits, la contraception, le planning familial, etc.
Dans les années quatre-vingt-dix, le politique est au cœur des controverses et les regards se focalisent sur la participation des femmes dans l’espace public politique, plus exactement sur le déficit démocratique que constitue leur très faible représentation. D’abord méfiant à l’égard du politique, identifié à la domination masculine, le féminisme est passé, d’une période d’utopie anarchique et de l’espoir d’une démocratie directe et permanente issue de Mai 68, à une profonde introspection sur la démocratie représentative moderne, un tournant critique amorcé par le bicentenaire de la révolution française et surtout par la chute du mur de Berlin. Pour Françoise Collin, l’effondrement des régimes communistes bouleverse complètement le paysage politique : désormais, la démocratie a perdu le contre-exemple qui lui servait de paravent, « c’est avec elle-même que la démocratie a à se débattre, sans bénéficier de ce faire-valoir. Et la question de savoir si la démocratie est véritablement démocratique prend toute son acuité »6. Et pour elle, il va de soi que « la démocratie ne peut faire l’économie du féminisme » » car ce qui est en cause, c’est la critique d’un système qui ne prend pas en charge « les droits, les intérêts et les valeurs de l’un et l’autre sexe »7. Il faut donc construire un « monde commun », sur le mode de l’irreprésentable – puisqu’il n’a jamais existé.
Sa pensée se structure, elle souligne l’échec du « quantitatif » en politique, au détriment du « qualitatif » : l’accès des femmes à l’espace public politique n’en fait pas pour autant des co-gestionnaires d’un monde commun, mais les incite plutôt à s’intégrer au modèle phallocentré existant. Se coulant dans un moule masculin, les femmes politiques, quel que soit leur nombre, restent (et resteront) sans impact réel sur la vie publique ; ce n’est pas en devenant « hommes » qu’elles régleront la question « du différend des sexes ». Au contraire : il est impératif de repenser la définition même des espaces privé et public et leur articulation. La pensée de Françoise Collin suit un cheminement qui contribue à façonner peu à peu un espace qui intégrerait ← 14 | 15 → le pluriel, tous les pluriels « qui font que les questions se nouent autrement d’un lieu à l’autre, que les mêmes questions sont autrement tramées selon leurs contextes, cheminent dans la polysémie »8. Ce faisant, elle ne vise en aucun cas à élaborer « la bonne théorise des sexes mais [à] faire surgir de nouvelles pratiques et de nouvelles pensées assumant l’hétérodoxie »9. Françoise Collin poursuit une réflexion marquée du sceau de la pluralité, dans tous les domaines (y compris le féminisme), elle voit dans l’hétérogène la seule garantie d’une pensée en mouvement, rempart indispensable contre la pensée unique, circulaire et/ou totalisante. Voulant faire acte plutôt que trace, elle prône la praxis (« l’agir ») plutôt que la théorie qui, bien que logique, ne prend pas en compte (ou pas suffisamment) les expériences multiples, à la différence de l’action, « dispositif mobile qui se réinvente à chaque instant et qui tient son pouvoir de l’initiative renouvelée de chacun en confrontation avec les autres »10.
La pensée de Hannah Arendt, qu’elle a largement contribué à diffuser et à divulguer depuis les années quatre-vingt, sert de fil rouge dans un débat où elle s’implique et qui va faire rage pendant plus de dix ans, faisant surgir des idées et des concepts nouveaux. La parité, une notion encore jamais explorée, émerge et se superpose à l’ancienne revendication égalitariste du « rattrapage » féminin. Depuis 1989, l’ouvrage de l’historienne et philosophe française Geneviève Fraisse, Muse de la raison. Démocratie et exclusion des femmes en France (Paris, Alinéa, 1989) a fait exploser la controverse, une controverse pluridisciplinaire qui convoque à la fois politologues, philosophes, historiens, hommes et femmes politiques… Et Françoise Collin y prend sa part.
Ce n’est donc pas un hasard si elle consacre l’espace de la chaire Suzanne Tassier à « L’Homme, le Citoyen et les femmes » ; pas plus que n’est hasardeuse la distribution des majuscules et de la minuscule. Remettre en cause les inégalités persistantes dans les démocraties modernes, s’interroger sur l’universalité du citoyen : le défi est de taille et un différend très vif oppose les partisan.e.s de l’universalisme à ceux et celles qui (comme Françoise Collin) veulent « repenser l’individu abstrait comme sexué, de manière à intégrer les femmes »11. Mais une intégration qui témoigne de « l’être ensemble », dégagé des assignations identitaires, pour sortir, comme elle le dit elle-même, « de la logique des contraires ».
C’est une véritable révolution puisque, dans une perspective politique, la démarche exige de remettre sur le métier la notion même d’individu tel que les Lumières l’avaient définie (de manière progressiste pour l’époque, soit un individu « asexué », dégagé de toute contingence naturaliste) et de sonder la validité actuelle des systèmes représentatifs conçus au XVIIIe siècle. L’une et l’autre ont largement montré leurs limites et leur incapacité à penser l’humanité dans sa double modalité, masculine et ← 15 | 16 → féminine12. Il s’agit donc de « resexuer » l’individu de manière à intégrer pleinement les femmes et d’abandonner cette improbable neutralité − pirouette théorique mais sans lien avec les expériences vécues ni avec l’altérité du genre humain. Françoise Collin approfondit encore sa réflexion en incluant également la question de la génération, c’est-à-dire qu’elle englobe dans son interrogation l’humanité passée et présente mais aussi les générations futures − dont nous sommes comptables. Si elle renoue ainsi avec la pensée arendtienne de la natalité, elle s’en écarte sur la question de la succession et de la transmission, en lien avec celle de l’éducation, la transmission n’étant pas pour elle « compilation » mais, à chaque fois, promesse d’un commencement porteur d’un monde moins misogyne.
Prononcé il y a plus de vingt ans, ce texte de Françoise Collin se révèle toujours actuel et stimulant pour les lecteurs et lectrices des années 2010. Il n’a rien perdu de sa capacité à remuer les idées, dans un monde confronté à des différences de plus en plus nombreuses, à un brassage massif de populations et où la quête d’un « monde commun » se pose avec acuité. Publier ce texte, étape dans une pensée en construction permanente, a semblé un hommage à rendre à Françoise Collin, cette grande dame du féminisme, amoureuse d’une pensée libre et vagabonde, adepte d’une praxis qui serait capable de faire de la différence des sexes (mais aussi de toutes les différences humaines) un tremplin pour leur autonomie.
Eliane GUBIN← 16 | 17 →
1Parcours féministes. Entretiens avec Irène Kaufer, Bruxelles, Labor, 2005.
2Bulletin de la Fédération belge des femmes universitaires, 1963.
3Claire Préaux dans Bulletin de l’Union des Anciens, avril 1956, p. 2.
4S. TASSIER, « L’Américaine ne connaît pas son bonheur », Bulletin du Cercle des Alumni, t. X, mars 1939, p. 183-188.
5Sur ces aspects et la réalité d’un plafond de verre, voir notamment les recherches de Danièle Meulders (DULBEA, ULB). Voir aussi E. GUBIN et V. PIETTE, Emma, Louise, Marie… L’ULB et l’émancipation des femmes, Bruxelles, GIEF-Service des archives, ULB, 2004.
6Françoise COLLIN, « Pouvoir et domination », in L. COURTOIS, J. PIROTTE, et F. ROSART, Femmes et pouvoirs, Beauvechain, Ed. Nauwelaerts, 1992, p. 104.
7Ibid., p. 114 et p. 109.
8Ibid. Voir aussi F. COLLIN et P. DEUTCHER, Repenser le politique. L’apport du féminisme, Paris, Campagnes premières-Cahiers du GRIF, 2004.
9F. COLLIN, « Féminisme contemporain et espace public », in Ch. VEAUVY (dir.), Les femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Université de Paris 8, Ed. MSH le Fil d’Ariane, éd. revue, 2004, p. 50.
10F. COLLIN, L’Homme est-il devenu superflu ? Hannah Arendt, Paris, Odile Jacob, 1999, (« Introduction », p. 15).
11J. SCOTT, Parité ! L’universel et la différence des sexes, Paris, Albin Michel, 2005, p. 12.
12Voir notamment F. COLLIN, L’Homme est-il devenu superflu ?, op. cit., « Introduction », p. 18.
Citoyenneté et démocratie *
Introduction
Nous allons aborder maintenant la question de la citoyenneté, de la démocratie, c’est-à-dire la partie plus politique de la question du rapport aux femmes.
J’avais en effet intitulé l’ensemble de ces séances, « L’Homme, Le Citoyen et les femmes ».
Bien que l’un ne soit pas séparable de l’autre, nous avons évoqué l’Homme avec un grand H et les femmes. Nous avons effectué un survol rapide pour voir comment cette question avait été traitée par les philosophes, avec des intensités variables. La question de la différence des sexes est présente depuis l’Antiquité grecque, elle a ensuite connu un net recul dans la pensée contemporaine, puis une réactivation depuis ces vingt-cinq dernières années.
Maintenant, nous allons surtout parler du rapport des femmes à la citoyenneté dans le cadre de la démocratie. Un juriste belge, François Ost, qui vient de publier un livre sur la Nature (aux Editions de la Découverte), me fait penser combien tout vient enrichir ce problème. Etudiant la nature, il reprend en effet des thématiques sur le déploiement de la raison moderne comme maîtrise, domination et exploitation de la nature, comme arraisonnement, disait Heidegger. Il reprend l’idée, que nous avons évoquée dans nos séances précédentes, selon laquelle la raison moderne a été l’affirmation d’un connaître, d’un savoir maîtrisé, mais aussi d’un exploiter, d’un faire rendre gorge, sans aucun souci de l’hétéronomie de la nature par rapport à la domination humaine. Ost situe l’origine de ce mouvement chez Descartes et il dit quelque chose qui m’a paru intéressant. Il explique en effet comment la Révolution ← 17 | 18 → française et l’avènement de la modernité démocratique n’ont pas été ce bond en avant aussi radical qu’on l’avait jusqu’ici supposé.
Aujourd’hui, on revient peu à peu sur le caractère novateur et progressiste de cette coupure entre l’Ancien Régime et le monde contemporain, en se rendant compte des effets négatifs qu’elle a pu produire. Les femmes, les premières, ont montré comme il n’était pas certain que l’avènement du nouveau régime était nécessairement un progrès pour elles. Pour Ost également, l’affirmation des droits de la propriété privée, à partir de la révolution, a provoqué une accentuation très forte du phénomène d’appropriation et d’arraisonnement de la nature, dans un sens destructeur. A partir du moment où l’idée de terres communes, de terrains communaux est abandonnée, à partir du moment où la terre est appropriée, chacun devient maître absolu de cette propriété. On assiste à une radicalisation dans le sens de la destruction sans limites, à une absence d’égard pour le reste de la nature et pour les dommages causés aux lieux qui restent communs, tels la mer et l’atmosphère. L’affirmation de la propriété privée accompagne donc l’idée de démocratie, est liée à l’individualisme et accentue la perte du sens communautaire.
Aujourd’hui, la nécessité de se soucier de ce que nous léguerons aux générations futures réapparaît, notamment avec l’écologie.
Ce propos de François Ost m’a paru d’autant plus intéressant que récemment, lors d’une recherche portant sur le passage du communautaire au privé, l’idée s’était dégagée que le communautaire se transmettait par les femmes. Il y aurait un rapport entre l’appropriation communautaire et le bien commun, liés à la transmission féminine, et l’appropriation privée à la terre, liée à la transmission masculine. Je ne veux pas succomber ici à une espèce d’opposition manichéenne entre le mal, provoqué par le phallogocentrisme – comme disait Derrida – et le bien, qui serait soutenu par les femmes ; mais au minimum je crois qu’il serait intéressant de montrer que le féminin est supporté par les femmes, (non pas ontologiquement ni fondamentalement, mais probablement historiquement), comme une espèce d’alternative à l’entreprise de la raison instrumentale et à ses méfaits, à ce que Derrida appelait le phallogocentrisme.
L’intérêt des positions de Luce Irigaray et de Derrida est de faire apercevoir qu’il n’y a pas seulement un problème d’hommes et de femmes au sens quantitatif du terme, mais qu’il y a aussi une alternative dans les modalités du rapport au monde, dans les valeurs. La réflexion sur la question des femmes est aussi une réflexion sur les limites de la modernité, voire de la démocratie, précisément au nom d’une position critique, qui n’est pas une position de destruction mais une position de provocation à une alternative.
Ces deux choses sont présentes dans la problématique qui est la nôtre, à savoir la question des femmes mais aussi la question d’une alternative à ce que Derrida appelle le phallogocentrisme. Aujourd’hui nous sommes peut-être dans le moment du bilan, nous avons perdu l’euphorie de l’idée de progrès technique, de maîtrise technologique de l’univers, et nous percevons des effets pervers de cette conquête. Tant du côté des femmes que de l’écologie, on commence à s’interroger. ← 18 | 19 →
L’enjeu actuel : l’égalité à travers les différences ?
Je ne sais pas trop dans quel ordre présenter le problème de la démocratie. Nous avions évoqué précédemment cette alternative que propose l’universalisme, et la question des différences, travaillée dans l’ordre du politiquement correct.
En posant la question des femmes, nous touchons un enjeu plus général de notre époque, concernant notre destin mais aussi le politique.
Universalisme versus différences
Car aujourd’hui, qu’est-ce qui est fondamentalement en jeu et que nous retrouvons à travers la question des femmes ? C’est une prise de conscience que la conception de l’humanité, faite d’hommes supposés égaux ou égalisés par l’Etat de droit (donc l’idée d’homme universel) est aujourd’hui retraversée par la question des différences. Aujourd’hui on sait qu’une pensée démocratique, reposant sur le présupposé de l’égalité des hommes, provoque à la fois un Etat de droit et une certaine reconnaissance de chacun, mais est aussi source d’entérinement et même de renforcement de discriminations.
Car chacun ne se présente pas de la même manière devant cette citoyenneté supposée neutre. Et nous voyons réapparaître les revendications de droits à l’égalité à travers les différences. Autrement dit, pour réaliser un monde égalitaire, il faut affirmer les différences, revendiquer ces différences et la reconnaissance de ces différences. On a besoin de ce détour pour devenir égal aux autres. Car l’affirmation d’une égalité abstraite et d’une sorte de neutralité de la notion d’homme ou de citoyen conduit en fait à des inégalités.
C’est pourquoi on voit de plus en plus, au sein de la démocratie, les revendications s’exercer non plus au nom de l’identité de tous, de l’égalité, mais bien plutôt de la particularité communautaire, avec tout ce que cela comporte d’innovations et de risques. La question de ce fameux « politiquement correct » est une stratégie qui consiste à se revendiquer comme égaux, mais à partir d’une communauté propre, spécifique. Tous les citoyens américains peuvent se considérer comme égaux ; mais on s’aperçoit que cette affirmation principielle d’égalité profite à certains, au mâle blanc, occidental, etc. Pour accéder à cette égalité principielle, il faut donc s’affirmer dans sa différence communautaire.
Cette conception permet de casser l’illusion d’une identité devant la loi, devant l’ordre principiel. Elle affirme des différences en obligeant chacun à se définir, non plus comme homme en général ou comme citoyen, belge ou américain ou autre, mais comme femme, noir, homosexuel… et à revendiquer ses droits en fonction de cette identité communautaire d’appartenance. Au lieu d’avoir une affirmation, en principe neutre, de l’humanité, de la citoyenneté, on a des affirmations identitaires, communautaires. Cette position présente des inconvénients, c’est incontestable. Car une femme noire et homosexuelle appartient à plusieurs identités communautaires, cristallisées chacune sur leurs revendications. Le premier problème est donc un problème de choix. Si on appartient à plusieurs minorités, il est évident qu’il y a des choix identitaires, qui sont des options plutôt que de véritables choix d’appartenance. ← 19 | 20 →
Les risques du politiquement correct
Le deuxième problème est qu’on pourrait multiplier le nombre d’identités minorisées ; à la limite on pourrait imaginer un nombre très grand nombre d’identités communautaires juxtaposées revendiquant chacune la reconnaissance de leur présence dans la communauté citoyenne. On arrive ainsi à une citoyenneté additionnelle qui serait composée d’un certain nombre d’identités (1 + 1 + 1…) qui feraient le tout.
Vers une nouvelle définition de la citoyenneté ?
