Frères du Nil - Karine W.Meyer - E-Book

Frères du Nil E-Book

Karine W. Meyer

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Beschreibung

Égypte, 1500 av. J.-C

Au seuil du Nouvel Empire, deux enfants voient le jour, portant en eux les énigmes de deux mondes divergents : l'un Égyptien, l'autre Nubien. Leur amitié se scelle sur les rivages du Nil, sous le regard scrutateur de l'ibis.

Alors que les souverains de Thèbes ourdissent des plans pour redessiner les frontières, au moment où l'ombre des batailles se profile à l'horizon, quelle part de leur innocence devront-ils sacrifier sur l'autel de leur devenir ?

À PROPOS DE L'AUTRICE

Enseignante en lettres-histoire, Karine W. Meyer écrit depuis l'Alsace où elle puise son inspiration pour ses thrillers ou ses romans de Fantasy. Passionnée d'histoire et de culture, engagée dans de multiples causes, elle adore inventer des histoires tout en y intégrant subtilement ses thèmes de prédilection. Avec sa plume impétueuse et pertinente, Karine entraîne ses lecteurs dans les méandres de son univers en mélangeant habilement réalité et fiction. 

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Seitenzahl: 375

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Karine W. Meyer

 

 

 

 

 

 

Frères du Nil

 

 

 

 

 

Roman

 

Copyright

De la même auteure :

Un dernier sortilège, 2022 (finaliste prix SEAL 2023)

Les mémoire oubliées T1, les chimères d’une étincelle, 2022

Les mémoires oubliées T2, la flamme errante, 2023

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été imprimé en France

Et composé par les Éditions La Grande Vague

Graphiste : ©Leandra Design Sandra

 

ISBN Numérique : 978-2-38460-112-7

Dépôt légal : Mai 2024

Les Éditions La Grande Vague

3 Allée des Coteaux, 64340 Boucau

Site : www.editions-lagrandevague.fr

 

 

 

Note de l’auteure

 

J’ai écrit ce roman durant ma dépression post-partum, une maladie qui touche 17% des mères dans les mois, voire années, qui suivent l’accouchement. Il paraît qu’accoucher est un deuil et un renouveau. Une période nécessaire, certes désagréable, pour se métamorphoser, pour traiter puis se décharger de ses traumatismes enfouis. En l’espace de quelques instants, ceux de l’accouchement, la mère abandonne celle qu’elle était, avec ses souffrances mises au silence, pour embrasser sa nouvelle version, plus libre, connectée à son enfance. Une épreuve douloureuse car infiniment plus longue qu’un accouchement. Une épreuve qui ne peut se traverser seule.

À toutes les mamans du monde, aux papas aussi, et aux enfants, en âge comme en esprit, sachez que vous méritez de devenir la meilleure version de vous-mêmes. Si un jour vous manquez de force, n’oubliez pas : les meilleures choses ont une fin, les pires aussi.

 

 

 

 

 

Bonne lecture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« On n'apprend pas à connaître le cœur d'un frère quand on n'a pas fait appel à lui dans la misère. »

 

Aménémopé, fils de Kanakht

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ses pas résonnaient comme un coup de marteau sur la terre. Il Les deux hommes baissèrent le regard.

Leurs yeux se rencontrèrent.

Au beau milieu du champ de bataille. Dans la furie, la sueur et le sang, entre les hurlements et les grognements. Entre ceux qui défendaient leur terre et ceux qui voulaient l’annexer.

L’Égyptien et le Nubien.

Le manieur de hache et l’archer.

Le colosse et l’insecte.

Deux ennemis.

Deux frères.

Ils se reconnurent. Leur mouvement cessa. L’un maintenait son bouclier levé, l’autre retenait sa flèche.

Leur souffle s’unit au rythme des gonflements de leur poitrine.

Le regard du colosse perdit sa flamme : il redevint vert émeraude. Celui de l’insecte perdit son voile : il retrouva sa clarté.

Le monde s’évapora. Le champ de bataille disparut, à l’instar des cris, de la souffrance, de la poussière, des enjeux et de l’endoctrinement.Les deux guerriers s’évanouirent à leur tour. Les armes quittèrent leurs mains. Le sang s’effaça de leur peau. Leurs vêtements aussi. Leurs blessures, physiques comme mentales, s’égarèrent dans le couloir du temps.

Enfin, les deux adultes s’effacèrent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partie I

 

ENFANCE

 

 

1

Une naissance égyptienne

 

 

Ahmès naquit à Nekheb1 une nuit de lune rouge. Sa famille serait comblée si l’enfant naissait garçon : il pourrait devenir soldat comme son père, Pahéri.

Sa mère, Apou, accoucha debout, comme le faisaient toutes les Égyptiennes. Le nouveau-né était costaud, et la naissance fut longue et douloureuse. Cependant, l’enfant et sa mère étaient bénis par les dieux, car malgré les risques, ils furent tous deux épargnés.

Lorsque le sexe du nourrisson fut révélé par la sage-femme, Apou remercia Hathor, déesse de la maternité. Après trois garçons décédés en bas âge et deux petites filles survivantes, la famille avait besoin d'un garçon pour reprendre le flambeau de Pahéri.

Et quel nouveau-né ! Sa taille exceptionnelle le faisait passer pour un enfant de deux ou trois mois. Son premier cri fut puissant, et Apou en fut bouleversée. Lorsque l’enfant fut déposé contre son sein, elle oublia ses ambitions à son égard. Quand il chercha son lait, la jeune femme sentit des larmes couler sur ses joues. Ses bras étreignirent le corps de son fils.

Les filles aînées purent alors s’approcher de leur frère : elles furent aussitôt captivées par un regard aussi doux qu’enjôleur. Ahmès avait conquis leur cœur.

 

Les mois passèrent, et le nouveau-né devint un bambin joufflu. Nourri au sein de sa mère, ses grands yeux doux ne cessaient d’observer le monde autour de lui.

Ses sœurs veillaient sur lui comme une mère. Apou put ainsi reprendre son activité favorite avant que le dernier-né n’ait atteint un an : la fabrication de parfum. Elle les vendait ensuite au marché en échange de quelques douceurs ou de perles. La famille ne manquait de rien grâce à la solde de Pahéri, mais Apou était fière des commentaires élogieux qu’elle recevait au sujet de ses créations. Elle appréciait également les compliments concernant son fils, enfant solaire dont le sourire éclatant revigorait le voisinage et les clients.

La maîtresse de maison ne vit pas défiler les saisons suivantes. Son mari, soldat du roi, partait régulièrement en expédition contre le souverain hyksôs Apophis, basé à Hout Ouaret. Le monarque comptait bien reprendre les terres de ses ancêtres à ces barbares venus de l’est, qui dominaient le centre et le nord de l’Égypte depuis plusieurs générations. Lorsque Pahéri revenait au foyer, ses filles se révélaient toujours plus douées pour la musique et son fils, fort d’une santé de fer, avait encore grandi. Il ne pleurait presque jamais et s’endormait le soir avec un rire qui embaumait la demeure familiale.

***

Ahmès avait atteint l’âge de trois ans lorsque le roi Seqenenrê Tâa et sa sœur Iâhhotep formèrent le nouveau couple royal. Ses premiers souvenirs, outre les rires de ses sœurs et le parfum de sa mère, étaient les mots prononcés par son père à cette époque :

— Notre roi est le véritable descendant des pharaons, les Hyksôs ne sont que des usurpateurs. Sans notre couple royal, l’injustice régnerait et le chaos se répandrait. Un jour, tu prendras ma place Ahmès, j’en suis certain. Tu as l’allure de ton père et tu seras fier d’honorer ton souverain.

L’enfant n’avait pas compris le sens des mots. Mais il resta marqué par la lueur dans le regard de son père. Une lueur féroce qui le perturba.

 

Il resta encore un an auprès de sa mère, chéri par sa famille et doté d'une force qui impressionnait les voisins. À l’âge de quatre ans, Ahmès atteignait la taille d’un enfant de six ans, et le contraste entre son apparence et la douceur de ses yeux séducteurs, d’un vert émeraude, surprenait quiconque le croisait pour la première fois.

Il éprouva alors un nouveau sentiment, très peu agréable. Sa mère lui avait annoncé qu’il entrerait prochainement à l’école. L’enfant, qui n’avait jamais été séparé de sa famille, prit peur. Quelques semaines auparavant, sa mère avait cessé de lui donner le sein, et voilà qu’on l’envoyait vers l’inconnu.

— Qu’ai-je fait pour que vous ne vouliez plus de moi ?

Les larmes avaient jailli et inondaient désormais ses joues. Ses sœurs ne purent le consoler. Sa mère se baissa et l’étreignit contre son cœur.

— Tu te trompes, Ahmès. C’est parce que nous t’aimons, nous tes parents, que nous t’envoyons à l’école. Tu n’apprendras pas à tisser ou à jouer d’un instrument comme tes sœurs, mais à écrire, à analyser. Le soir, tu seras fier de nous raconter ce que tu y as appris. C’est le chemin qui te mènera sur les pas de ton père, si tu le souhaites. Une fois adulte, tu éprouveras le bonheur qu’il ressent lorsqu’il sert nos souverains.

Ce discours n’avait aucun sens pour lui. Le bonheur, il l’avait déjà auprès des siens, pourquoi apprendre à écrire ? Il hoqueta entre deux sanglots dans l’oreille de sa mère :

— Je ne veux pas partir comme père. Quand il revient nous voir, il est étrange.

L’enfant sentit la pression de la main d’Apou s’accentuer contre l’arrière de son crâne. Cela fut douloureux, et il en fut surpris. Sa mère chuchota doucement :

— Tu es béni des dieux, mon fils. Tu es le seul garçon qui a survécu, et tu es doté d’une force peu commune. Je ne parle pas seulement de muscles. Tu n’as rien à craindre, si tu restes juste et droit. Un jour, tu seras fier et tu comprendras mes paroles.

Ces mots avaient séché ses larmes, mais Ahmès n’était pas satisfait. Il voulait rester auprès de sa mère. Pourquoi ne le comprenait-on pas ?

 

La nuit précédant son premier jour d’école fut la première qu’Ahmès passa sans trouver le sommeil. On le disait grand et fort, mais lui se sentait comme un petit garçon qui voulait encore rester auprès de sa mère. Il aimait l’accompagner au marché, jouer avec ses sœurs, et s’endormir contre les seins réconfortants et chauds d’Apou. Il avait pleuré longtemps avant de se résigner, mais la peur formait un nœud dans son ventre.

L’inconnu le terrifiait. Il avait toujours été la fierté de sa famille. Mais que se passerait-il s’il n’était pas à la hauteur du chemin que ses parents lui ordonnaient d’emprunter ? Et s’il les décevait ? S’il n’aimait pas l’école ?

En position fœtale, Ahmès se mit à grelotter. Il ne voulait pas quitter ce nid chaud qu’il avait toujours connu. Il ne voulait pas devenir comme son père, posséder ce regard féroce qui l’avait perturbé.

Quand l’aube se leva, la lumière pénétra dans la chambre de l’enfant, qui leva des yeux rougis par la fatigue. Son cœur tambourinait contre ses côtes.

Aujourd’hui serait le grand jour.

 

 

 

 

2

Une naissance nubienne

 

 

À seulement quarante-mille coudées royales2 de Nekheb, sur une terre nubienne, le petit Pi vit le jour par une matinée de forte chaleur. D’apparence chétive, l’enfant fut expulsé hors de la matrice en une seule poussée. Sa mère, bien que tremblante, le saisit avant qu’il ne touche le sol et le leva à hauteur de ses yeux. L’enfant poussa son premier cri.

— Il est trop malingre ! Il ne tiendra pas sept jours.

La belle-mère d’Afga se montra pessimiste, mais la jeune mère lui tint tête malgré sa fatigue.

— Il te prouvera le contraire.

Sans respecter la tradition de sa tribu, Afga mit immédiatement son nourrisson au sein. D’abord hésitant, l’enfant trouva le chemin vers le téton nourricier.

— Tu ne respectes rien ! Tu vas t’attacher à cet enfant en agissant ainsi. Laisse au moins passer quelques jours, ne vois-tu pas comme il est fragile ?
— C’est une raison supplémentaire de lui donner tout ce que j’ai. Va-t'en, tu m’exaspères !

La belle-mère râla, mais resta sur place. Elle voulait seulement aider la jeune mère, qui ne réalisait pas que la survie du nouveau-né n’était pas assurée. Elle-même avait perdu une petite fille de trois jours et un garçon âgé de sept semaines, en plus de ceux perdus en bas âge. Il ne fallait pas s’attacher trop vite ; la vie était cruelle. Afga aurait dû respecter les coutumes et rester distante avec l’enfant, au moins jusqu’au troisième jour. Mais malgré le fichu caractère de son mari qui la frappait régulièrement, sa belle-fille ne courbait jamais l’échine.

Bah, songea-t-elle, soit elle apprendra, soit elle aura eu raison et Taku aura enfin un fils. 

En jetant de nouveau un regard furtif vers le minuscule être qui tétait silencieusement au sein maternel, la vieille dame ne put s’empêcher de soupirer. L’enfant n’était pas achevé ; il serait emporté dans la nuit. Seule lumière dans cette sombre prédiction, la force qu’il déployait pour se nourrir. S’il était effectivement trop faible pour survivre, aurait-il pu accomplir cet exploit ?

Pour faire taire ses pensées, la belle-mère se leva et partit en quête de nourriture. Dans les semaines à venir, sa belle-fille mangerait pour quatre.

Si l’enfant survit.

 

— Qu’est-ce que cela ?

Taku était pétrifié. Ses yeux ronds et noirs restaient rivés sur le nouveau-né. Afga trouva le courage de lui répondre frontalement. Son mari n’oserait tout de même pas attenter à la vie de l’unique enfant qui avait survécu à sa naissance ?

— Cela, c’est ton fils, Pi. Il est né ce matin et dort désormais paisiblement, car malgré les apparences, il a trouvé l’énergie de se nourrir.

Son époux n’avait pas bougé d’un pouce. Il semblait partagé entre l’effroi et la sidération. La jeune femme, malgré son épuisement, était prête à s’interposer si nécessaire. Elle savait que sa belle-mère interviendrait également. La vieille dame était l’une des deux femmes que Taku respectait.

— Mais…

Les yeux noirs aux cils longs restaient figés sur l’enfant endormi. Ils fixaient avec intensité ce visage fripé, si minuscule qu’une poigne d’homme aurait suffi à le faire éclater. Taku ne trouvait pas les mots, et ce qui le troublait avait tendance à l’agacer. Afga s’approcha de son fils et caressa doucement ses joues. Elle stoppa son geste lorsque le regard de Taku se releva vers elle. L’homme emprunta un ton qu’elle n’apprécia pas.

— C’est un têtard ! Il ne peut pas être mon fils !

La voix dure de la belle-mère vint fracasser ses paroles.

— S’il n’est pas ton fils, alors il est celui d’un dieu. Tu as suffisamment prouvé au lit que tu étais l’époux d’Afga. Et mon œil, bien que vieillissant, peut te confirmer qu’elle n’a connu d’autre homme que toi. Que tu l’acceptes ou non, Pi est ton fils. Et s’il survit assez longtemps, il te secondera.

La jeune mère épuisée fut reconnaissante pour l’aide de sa belle-mère, malgré les oppositions qu’elle avait encore exprimées plus tôt dans la journée. Au fond de son cœur, elle le sentait. Pi survivrait. Elle pouvait témoigner de la douleur dans ses mamelons et à l'intérieur de son ventre, alors que le nourrisson réclamait le lait, ainsi que de l’énergie qu’elle avait déployée pour obtenir quelques gouttes du nectar jaune qui s’écoulait de ses seins depuis plusieurs semaines.

— Ne viens pas pleurnicher chez moi lorsque ce têtard mourra.

Sur ces mots cruels, Taku tourna le dos à l’enfant et à sa femme, puis rejoignit les ténèbres de la nuit. Afga ferma les yeux, étourdie par le soulagement, mais aussi par la déception amère qui s’était emparée d’elle. Elle ne s’était pas attendue à des cris de joie et avait appréhendé la déception de son mari, mais n’aurait-il pas pu faire davantage d’effort, alors qu’elle avait tant souffert durant les heures précédant la naissance de leur fils ?

Pi saisit l’instant pour se réveiller. Surprenant les deux femmes, il commença à pleurer. Afga en fut surprise.

— Je l’ai nourri il y a seulement deux heures…
— Une preuve de plus que tu as peut-être raison, répondit la belle-mère. Malgré mon jugement, ton enfant semble vouloir démontrer que sa mère ne s’est pas trompée.

Avec des gestes peu sûrs mais emplis d’une tendresse infinie, Afga saisit son nouveau-né et plaça son visage contre son sein gauche. Pi but aussitôt. La douleur intense que sa mère ressentit au niveau de son bas-ventre confirma une fois encore que cet enfant malingre était déterminé à vivre.

 

Deux années passèrent. Pi resta petit et malingre, mais il ne tombait jamais malade, et malgré la violence qui régnait dans sa famille, il ne pleurait que rarement. Nu comme un ver, il était à l’âge de l’exploration. Sous le regard constant des femmes du clan, il jouait jour après jour avec les enfants qui n’étaient pas encore sevrés. Les plus âgés l’appréciaient pour son caractère fort, tandis que les plus jeunes le craignaient.

Pi n’était pas charitable. Lorsqu’un enfant trichait, il se jetait sur lui pour le mordre et le griffer jusqu’au sang.

Pi ne pouvait pas être charitable. Dans son foyer, son père se défoulait sur lui lorsque sa mère n’était plus en capacité d’encaisser les coups. Depuis la mort de la grand-mère, l’homme avait plongé dans la noirceur. En cas de mauvaise pêche ou à la moindre contrariété, sa famille en payait le prix.

Les seules lumières dans la vie de l’enfant étaient l’amour de sa mère et le soutien d’Aputsa, sa tante, une veuve privée de progéniture. La sœur de son père se rendait chez Afga dès que son emploi du temps le lui permettait. En sa présence, Taku restait sage et Afga riait. Pi n’en comprenait pas les raisons, mais seul lui importait le résultat. Lorsque Aputsa leur rendait visite, il pouvait se détendre, voire caresser l’ombre de l’insouciance qui aurait dû accompagner son enfance.

 

Deux autres années passèrent. Deux années supplémentaires à téter le sein, à subir les brimades paternelles et à jouer avec les autres enfants. Pi prit conscience que plusieurs fois par mois, un enfant ne réapparaissait pas. Toujours le plus grand. Mais il ne s’alarmait pas. Il les revoyait plus tard traîner derrière leur père ou aider leur mère, sans un regard pour le groupe qu’ils avaient autrefois fréquenté.

Un jour, Taku réveilla son fils d’un coup de pied dans les côtes. En dépit des protestations de sa mère, l’enfant fut traîné malgré lui. Il appela sa mère pour la tétée, mais récolta une gifle qui l’envoya au sol.

— Fini le lait. Finie l’enfance. Maintenant tu enfiles ces sandales, tu me suis, et en silence.

Sonné, Pi jeta un dernier regard à sa mère, un appel à l’aide silencieux, celui d’un tout petit enfant. Mais l’attitude d’Afga, prostrée dans son coin, le blessa. Il se sentit abandonné. Il fut ainsi plus facile de suivre la brute qui lui servait de père.

L’homme lui fit traverser le village encore endormi et l’emmena sur des sentiers que Pi ne connaissait pas, des sentiers interdits aux enfants. Le cœur battant, le garçon se rapprocha des jambes de son père tout en évitant soigneusement de le frôler. Avant ce jour, il aurait été corrigé par n’importe quel homme du village s’il avait été surpris en ces lieux.

Le père et le fils arrivèrent à destination. Les yeux de Pi s’ouvrirent lorsqu’il contempla le Nil. Derrière des roseaux, plusieurs embarcations flottaient. Plus loin, deux hommes pêchaient. Le ton bourru de son père le fit sursauter :

— T’as atteint l’âge pour commencer à travailler. Tu m’accompagneras désormais chaque jour, et méfie-toi, tu as intérêt à m’obéir.
— Oui, père.

Presque un murmure, mais Taku s’en moqua. Il ordonna à son fils d’embarquer et ils s’éloignèrent de la terre ferme. Pi ne se sentait pas bien. Il avait peur des crocodiles et des autres créatures qui rôdaient dans le fleuve. Jamais il n’avait connu pareille insécurité. Son père oserait-il le jeter à l’eau en cas de faux pas ?

Sans risquer le moindre geste, l’enfant l’observait tandis que ce dernier préparait ses outils de pêche. Pi aurait souhaité être plus attentif, mais la peur lui embrumait la tête.

Il jeta finalement un œil dans l’eau ; ses dents commencèrent à claquer. Les vieilles du village lui avaient raconté tant d’histoires sur les enfants dévorés vivants par les habitants du Nil…

— Oh, Pi !

L’enfant sursauta. Son attention se reporta vers son père mécontent. Mais l’homme se contenta de grogner :

— Je sais ce qui te traverse l’esprit. Et oui, c’est vrai, le fleuve est dangereux. Mais pas plus que moi. Et pas plus qu’un ventre vide qu’on ne remplit pas. Alors, tu m’écoutes attentivement, tu apprends, et peut-être que tu survivras un peu plus longtemps et que tu finiras par ne plus me décevoir.

Pi hocha la tête pour satisfaire son père. Mais le fardeau qui venait de s’abattre sur ses épaules valait bien celui d’être battu.

L’espace d’un instant, il se revit contre les seins de sa mère, toujours si douce malgré la violence du père. Il aurait voulu redevenir cet enfant-là, retrouver ce cocon protecteur. Mais il savait que c’était trop tard.

Aujourd’hui serait le grand jour…

 

 

 

 

3

Un apprentissage égyptien

 

 

Ahmès reçut son pagne et sa ceinture, puis rejoignit les rangs d’autres enfants apeurés comme lui. Il dépassait le plus grand d’entre eux d’une tête, et sa stature ne manquait pas de surprendre aussi bien les enfants que les parents qui les avaient déposés. Pourtant, il avait pleuré comme eux, supplié sa mère de le ramener à la maison : s’il semblait plus âgé, Ahmès n’avait toujours que quatre ans. À l’instar des autres, il tétait encore le sein maternel quelques semaines plus tôt, courait nu et passait ses journées à s’amuser.

Le contraste était rude.

L’adulte qui les avait pris en charge, un homme d’âge mûr aux cheveux roux, n’était ni chaleureux ni froid. Il attendit d’abord le silence, soit la fin d’un dernier sanglot enfantin, avant de prendre la parole sur un ton monotone :

— Je vous souhaite la bienvenue à l’école. J’ai conscience que vous préfèreriez retourner auprès de vos mères ou de vos nourrices, mais la barque solaire de Rê doit poursuivre sa course, ou ce sera le chaos. Le temps vous fera comprendre le privilège qui vous est accordé.

De par sa taille, Ahmès pouvait difficilement détourner les yeux de l’adulte. Ce dernier ne manquerait pas d’apercevoir un quelconque désintérêt de sa part. Le garçon ne put cependant s’empêcher de jeter quelques regards furtifs vers les enfants qui l’entouraient. Il y avait des filles. Il songea à ses sœurs. Pourquoi n’étaient-elles pas, comme lui, tenues de se rendre à l’école ? Il éprouva une bouffée de jalousie.

Après un discours qu’il avait à peine écouté, et encore moins compris, Ahmès et les autres enfants furent conduits à l’intérieur d’un bâtiment. Ils passèrent devant de nombreuses pièces, toutes occupées par des groupes d’enfants du même âge : certains avaient le nez plongé dans des tablettes d’argile, tandis que d’autres ouvraient de grands yeux en écoutant leur maître. D’après ce qu’Ahmès put apercevoir, aucun ne semblait distrait.

Son groupe fut guidé jusqu’à une pièce plus intéressante que celles qu’ils avaient entrevues. Ses murs et le plafond étaient recouverts de dessins magnifiques : des animaux, des plantes et des éléments qu’Ahmès ne connaissait pas. L’adulte les invita à s’asseoir, et cette fois, Ahmès prêta attention à ses paroles.

Au cours des heures qui suivirent, le garçon oublia sa mère, ses sœurs et son foyer. Il était captivé par tout ce qu’il apprenait. L’homme avait troqué son ton monotone contre une pédagogie qui enflammait sa classe.

 

Le soir venu, au moment du repas, Ahmès ne pouvait plus s’arrêter de parler. Entre deux bouchées de lentilles et d’oignons, il relatait dans les moindres détails toutes les découvertes de la journée. Si ses sœurs étaient captivées, sa mère semblait surtout amusée.

— Et nous avons une ombre, une âme et une force vitale qui sont libérées de notre corps quand notre vie terrestre est finie ! Elles se promènent comme elles veulent ! Si ça se trouve, la maman de maman, et sa maman à elle, elles sont ici, avec nous, maintenant !
— Ce qui est certain, c’est qu’elles n’approuveraient pas ta conduite envers les aliments, le taquina Apou.
— Oh !

L’enfant descendit les yeux vers le plat de choux qu’il avait renversé dans son excitation.

— Pardon, mère...

En réparant les dégâts, l’enfant continuait de songer à sa journée d’école. Il n’avait qu’une hâte : y retourner. Le petit garçon du matin n’existait déjà plus.

 

— Allez, viens ! On t’a dit que tu ne risques rien !

L’enfant de cinq ans se trémoussait d’anxiété. Devait-il suivre la bande de copains, tous plus âgés que lui, dont l’esprit d’aventure n’était un secret pour personne ? Depuis un mois qu’il les suivait, Ahmès n’avait jamais été entraîné aussi loin de chez lui.

Le chef de la bande, un certain Iotep, se détacha du groupe et s’avança vers lui. Iotep avait onze ans. Bien qu’il ne fût pas le plus âgé de l’école, il avait tué un serpent à l’âge de neuf ans, sauvant ainsi l’un de ses camarades. Depuis, tout le monde l’écoutait. À ses côtés, l’aventure démarrait après les cours et la peur s’envolait.

Iotep se plaça droit devant Ahmès, qui avait seulement une tête de moins que lui. Mais des années d’expérience les séparaient. Le chef aux yeux gris accrocha ceux, vert émeraude, de son cadet :

— L’aventure présente ses dangers, mais tu n’apprendras pas tout à l’école. Si tu veux devenir plus fort, suis-moi. Je te promets de veiller sur toi comme je veille sur les autres.

Le fils d’Apou et de Pahéri renifla, puis hocha la tête. Il trouva le courage de faire un pas vers son aîné, qui lui sourit. Ensemble, les garçons rejoignirent le groupe, qui à son tour disparut dans les tiges de papyrus bordant le Nil sauvage.

Ahmès collait les talons de l’enfant qu’il suivait, un rouquin de six ans destiné à une vie de scribe. Il veillait à ne pas lui marcher sur les pieds, mais il avait trop peur de s’écarter. Et s’il tombait sur une vipère ? Un crocodile ? Voire un hippopotame ? L’enfant connaissait l’existence de cet énorme animal depuis peu, et savoir qu’il fréquentait le fleuve sacré augmenta son appréhension.

Mais où donc nous emmène-t-il ? En un mois, sa bande de copains n’avait jamais dépassé la ligne d’horizon dégagée de la ville. Parmi eux, Ahmès avait découvert un nouvel univers où l’on se permettait de critiquer les maîtres, les parents, les voisins, les frères et sœurs, les autres enfants de l’école, et ceux qui n’étaient exceptionnellement pas présents lors d’une sortie. "Les absents ont toujours tort", avait un jour proclamé Iotep, quand Ahmès s’était énervé de voir le groupe critiquer l’un des leurs. Depuis, le petit nouveau n’avait plus osé manquer une seule sortie.

Plongé dans son appréhension, Ahmès manqua de renverser le rouquin lorsque celui-ci s’arrêta. Quand il eut retrouvé son équilibre, le garçon regarda autour de lui. La bande était arrivée sur un site bien incongru. À l’écart du Nil et de sa végétation, les restes d’habitations en briques crues se révélaient. Les enfants s’avancèrent vers les ruines. L’un d’eux annonça le jeu du chevreau à terre, et s’ensuivit un jeu acharné de saut d’obstacles dont la bande raffolait. Ahmès préféra passer son tour, car il souhaitait étudier le site.

Jamais il n’avait observé de ruines auparavant. À Nekheb, dès qu’un bâtiment menaçait ses environs, il était détruit ou restauré. Qui avait bien pu occuper ces lieux ? Quand ? L’enfant imagina mille histoires, restaura mentalement le village de jadis, oublia le temps pour se perdre dans son imagination.

— Ahmès !

Le garçon sursauta avant de soupirer. Il s’agissait seulement d’Iotep. Le fils de Pahéri ne voyait pas le reste du groupe et réalisa alors qu’il s’était peu à peu éloigné. Il s’effraya de ce qui aurait pu lui arriver. D’instinct, il se précipita vers son aîné. Ce dernier eut cependant des paroles et un ton peu réconfortants.

— Ne t’écarte plus du groupe. Personne ne reste seul quand on s’éloigne, jamais. Je n’aurais pas cru que tu oserais disparaître dès ta première vraie sortie !
— Je n’ai pas fait exprès !

Ahmès perdit le contrôle de ses nerfs. Il éclata en sanglots et supplia Iotep :

— Je suis désolé ! Je ne le ferai plus ! Jamais, jamais, je te promets Iotep.

Ce dernier leva un sourcil, surpris. Il sembla battre en retraite, regarda en arrière, puis surprit Ahmès lorsqu’il le saisit doucement dans ses bras. Au contact de son aîné, l’enfant cessa de pleurer. Le chef lui murmura à l’oreille :

— J’oublie tout le temps ton âge. Tu fais plus âgé. Excuse-moi, Ahmès, j’aurais dû te dire clairement de rester près du groupe.

Il le relâcha, mais maintint ses mains sur les épaules du plus petit. Sa voix avait repris l’assurance du chef de bande :

— La leçon est apprise, je ne m’en fais pas.

Il entraîna alors l’enfant vers les autres et ajouta :

— Nous ne devrions pas être ici, les adultes n’approuveraient pas. C’est un ancien village nubien, et nous sommes à la frontière du royaume.

Alors qu’il apercevait au loin ses copains, la bouche d’Ahmès forma un O. Surpris par la nouvelle, à la fois excité et inquiet, il interrogea son chef. :

Mais… vous n’avez pas peur qu’il nous arrive… quelque chose ?

Les yeux d’Iotep pétillèrent, tandis qu’ils se baissaient sur ceux, écarquillés, de son cadet. Une flamme, qu’Ahmès avait déjà vue, flambait à l’intérieur des pupilles.

Aucune chance. Notre souverain a botté les fesses de ceux qui vivaient ici, et les a repoussés plus loin vers le sud. C’est juste que… on a vu une fois une barque descendre le Nil. Une barque nubienne.

Ahmès sentit la chair de poule l’envahir. Des Nubiens étaient revenus jusqu’aux ruines ! Il allait apostropher Iotep, qui devança sa réplique :

Il n’est pas descendu jusqu’ici, ne t’inquiète pas. Sa présence nous a juste fait prendre conscience qu’on ne devait pas se retrouver seul. Mais on continue de venir… Eh bien, le goût du risque se mêle au plaisir de nous amuser sur un ancien site ennemi ! Bien entendu, tu dois garder le secret.

Le jeune enfant ne put davantage questionner son chef rayonnant, car le duo avait rejoint l’ensemble de la bande. Ahmès fut taquiné, mais il comprit que son retour soulageait ses copains. Pour la dernière partie de saut d’obstacles qu’ils s’apprêtaient à démarrer, il s’engagea dans le jeu.

Iotep avait eu raison. On n’apprenait pas tout à l’école.

Mais pour la première fois de sa vie, l’enfant de cinq ans ne pourrait pas raconter les détails de sa journée à sa famille, et surtout pas le lieu où il s’était rendu après les cours.

L’idée de partager ce secret avec ses copains le réjouissait follement !

Parviendrait-il à mentir à sa mère sans rougir ?

 

 

 

4

Un apprentissage nubien

 

 

— T’es pas aussi mauvais que je l’imaginais !

Pi sourit timidement sous le compliment. Il ne se souvenait pas d’avoir vu son père sourire un jour. Cependant, à cet instant, l’homme témoignait bel et bien de la sympathie pour l’enfant. Lumineux, Taku contemplait la pêche du jour tandis que le soleil commençait à descendre sur l’horizon.

— Tu apprends vite, et t’as l’œil ! T’es fait pour ça. Ouais, t’es bien mon fils !

Ils entamèrent le retour vers la berge où, le matin même, Pi avait tant souhaité rejoindre sa mère. Pendant que Taku préparait la barque pour la nuit, l’enfant observa à son tour tous les poissons qu’ils allaient ramener au foyer. Son père en avait-il déjà rapporté autant ? Il n’en avait pas le souvenir.

Le garçon resta à l’écart tandis que l’homme soulevait la récolte. Ensemble, ils quittèrent la berge et retournèrent au village. Fier, Pi se réjouissait déjà en imaginant la joie de sa mère. L’ambiance était rarement agréable le soir dans sa famille, mais cette fois, elle serait merveilleuse !

Lorsqu’ils atteignirent le seuil de leur maison, l’enfant laissa passer son père, puis entra à son tour dans le foyer. Dès qu’elle l’aperçut, sa mère abandonna l’assiette de racines qu’elle avait préparée pour le dîner et se précipita vers lui avant de le soulever. Tandis que l’enfant éclatait de rire, elle remercia les dieux.

— Oh ça va ! râla Taku. Remercie-moi plutôt, notre fils tient son talent de son pêcheur de père.

Le ton était moins brusque que d’habitude. L’inquiétude de Pi, qui avait grimpé en flèche aux trois premiers mots prononcés par son père, retomba. Sa mère le déposa au sol, s’accroupit puis le serra contre elle. L’enfant remarqua qu’elle avait pleuré ; ses yeux étaient rouges. Oubliant sa journée, Pi redevint un petit garçon de quatre ans et se lova avec bonheur contre Afga.

— Ça t’intéresse au moins de savoir qu’on a fait la meilleure récolte depuis des années ?
— Oh mais bien sûr, j’ai eu le temps de le remarquer ! s’exclama Afga avec impatience. Tu as eu Pi pour toi toute la journée, peux-tu me laisser savourer quelques instants de bonheur ?

Taku vit rouge. Il franchit la distance qui le séparait de sa femme et l’arracha brutalement de son étreinte avec son fils. Pi sentit son cœur accélérer. Le temps se figea. Dans ces moments-là, où son père frappait sa mère, il avait l’impression de mourir. Heureusement, l’homme se contenta de soulever Afga par les cheveux et de maintenir fermement son emprise. Son visage s’approcha à deux doigts de celui, grimaçant, de sa femme.

— Tu as du travail, femme ! Tes hommes ont fait le boulot, maintenant à toi de te bouger le cul ! Chacun son rôle !

Pi retrouva son souffle lorsque son père libéra sa mère. Mais Taku n’en avait pas fini. Il enfonça le clou en élevant davantage le ton :

— Au passage, Pi est à moi maintenant. Tu en as terminé avec lui. Autant que tu t’y fasses tout de suite, je vais en faire un homme.

Les cheveux défaits, Afga baissa les yeux. Son menton tremblait. Apeuré par l’attitude de son père autant que par ses mots, Pi ne put s’empêcher de se rapprocher d’elle. Il se sentait minuscule. Terriblement minuscule.

Surtout, il luttait pour faire taire l’angoisse qui lui nouait les entrailles. Il savait qu’au moindre mot de sa part, son père le battrait. Lui ou sa mère. Et, en l’absence d’Aputsa, personne ne viendrait les sauver. Alors son angoisse, il réussit à la garder pour lui.

 

Les mois passèrent. La prolifération du poisson s’estompa. Jour après jour, Pi et son père durent, à l’instar des autres pêcheurs, descendre un peu plus le cours du Nil. La récolte était moins bonne, et il n’était pas rare que Taku défoule sa contrariété sur son fils. Coincé dans la barque, Pi était obligé de subir ces assauts. Lorsque cela se produisait, il se détachait de son corps, comme une âme quittant son enveloppe charnelle. Il ne retrouvait ses esprits qu’une fois la tempête passée.

Au début, Afga osait réprimander son époux lorsque l’homme ramenait l’enfant dans un état déplorable. Mais elle subissait alors à son tour la colère de Taku. Avec le temps, elle avait fini par se taire, se contentant de soigner son fils en silence, la tête basse. Pi préférait que sa mère se taise. Autrement, il ne supportait plus les conséquences.

 

À l’aube d’une douce journée brumeuse, Pi pu rester auprès de sa mère. Aputsa était arrivée la veille ; son frère avait décrété qu’il se rendrait seul sur le fleuve pendant son séjour. Heureux, l’enfant accompagna sa mère et sa tante sur la place centrale pour une matinée consacrée au linge. Il alternait entre nettoyage et rêveries, observant les plus jeunes enfants occupés à jouer. Le son du rire de sa mère apaisait toutes ses barrières. Aputsa possédait des ressources inépuisables en termes d’anecdotes amusantes.

Peu avant midi, Afga s’absenta quelques instants. Resté seul avec sa tante, Pi se trémoussa. La veuve finit par l’interroger :

— Allez, qu’est-ce que tu veux me dire ? Dépêche-toi avant que ta mère revienne.

Le ton était avenant, les traits enjoués. Pi risqua un sourire puis se colla contre sa tante. Cette dernière glissa un bras dans son dos pour le serrer contre elle. Le petit garçon laissa son regard errer sur les environs avant de murmurer :

— Pourquoi mon père est-il si méchant ?

L’emprise dans son dos s’accentua. Aputsa cessa son activité et garda le silence, immobile contre son neveu. Sans impatience, l’enfant attendait sa réponse. Son aînée effectua de longues inspirations, puis se lança :

— Nous avons eu une enfance difficile. Comme toi. Un père violent. Comme Taku. Une mère désespérée. Comme Afga. Les tensions avec nos voisins égyptiens, les conflits entre clans, les mauvaises récoltes… Tout cela expliquait nos déboires. Souvent, ce sont les femmes et les enfants qui en payent le prix. Tu le sais déjà.

Pi hocha la tête sans répondre. Oui, il savait.

— Mais vous, vous n’êtes pas méchants.

Aputsa exprima un étrange rire.

— Je n’ai pas porté le poids des responsabilités sur mes épaules, contrairement à mon frère. Notre père rappelait sans cesse à Taku qu’il devait assurer la survie de sa famille, fournir à manger et défendre son clan. Les sentiments n’avaient pas leur place. Je suppose aujourd’hui qu’il est incapable de comprendre les émotions. De les supporter, tu comprends ? On lui a interdit de ressentir. En reproduisant la violence de son enfance, ton père pense faire de son mieux. En reproduisant la violence, il rend son passé… supportable et s’assure que vous survivrez, comme nous avons survécu malgré les épreuves.

Pi continua de hocher la tête, mais il se sentait perdu. Il ne comprenait pas tout, certains mots lui échappaient, tout comme le sens de ces explications. En dépit de ses difficultés, il retint que son père agissait mal… pour leur bien. Paradoxal. Toutefois, un questionnement persistait.

— Il me déteste parce que je suis petit. Il est tout le temps méchant avec moi, même quand je ne fais rien. Il a peur qu’il m’arrive quelque chose s’il arrête d’être méchant ?

Le regard de sa tante se baissa sur lui. De petites fossettes se révélèrent sur ses joues. Sa tendresse transparaissait dans ses mouvements et dans ses yeux, dont le coin s’humidifiait.

— Il le croit, lui. À ton âge, ton père avait déjà perdu ses frères, deux petits bonhommes aussi costauds que toi. Notre père nous rappelait constamment que s’ils avaient été plus forts, ils auraient survécu. Moi, je savais qu’il se trompait : les plus puissants trépassent face aux maladies. Mais ton père était jeune et impressionnable. Sa colère est devenue une compagne de vie ; elle lui permet de supporter ses angoisses refoulées. En te maltraitant, il croit t’endurcir et éloigner la mort de toi.

Les explications de sa tante l’avaient perdu. La mort ? Pi ne connaissait que la crainte. La crainte de souffrir, la crainte de la solitude. Il frémit.

— Je n’aime pas quand il est méchant. Je n’aime pas quand il tape ma mère. Si c’est bien, je n’aime pas. J’ai… peur.

Afga réapparaissait dans son champ de vision. La jeune femme souriait. Pi la regarda comme s’il avait le pouvoir de figer la scène. Elle est si belle comme ça. La voix de sa tante se glissa dans son oreille :

— Je ne peux faire grand-chose depuis Kerma, mon travail de nourrice me tient éloignée de vous. Mais je te promets que dans la mesure de mes moyens, j’apprendrai à ta mère à se défendre sans froisser l’ego de son homme, et à ton père je montrerai la lumière.

Pi se leva et offrit à sa tante son câlin le plus affectueux.

 

Aputsa tint sa promesse. Elle n’hésitait pas à bousculer son frère ou sa belle-sœur dès que l’occasion se présentait. Au premier, elle évoquait les aspects positifs qu’il négligeait ; à la seconde, elle enseignait l’art de la réplique diplomatique.

Pi avait la sensation que, avec le temps, son père levait moins souvent le poing. Il se réjouissait, sans pour autant abaisser sa garde.

Sa mère pleura longuement lorsque sa tante dut repartir pour la capitale. Elle appelait sa belle-sœur « mon amie » et évoquait devant Pi le sentiment d’avoir retrouvé, avec Aputsa, une confidente issue de son lointain village du sud. Elle n’était pas la seule à pleurer ; Pi partageait son désespoir. S’il n’avait pas tant aimé sa mère, il aurait supplié sa tante de l’emmener avec elle.

Quand la silhouette de la nourrice disparut à l’horizon, l’enfant cacha son visage dans les jambes d’Afga.

 

Quelques jours plus tard, père et fils descendaient le fleuve dans un silence de mort.

Dans la nuit, Afga avait perdu beaucoup de sang. Au petit matin, Pi avait été pétrifié en voyant les vêtements imbibés de rouge carmin sur toute la longueur des jambes. Il avait cru perdre sa mère. Mais Afga était bien vivante, et la guérisseuse du clan se trouvait auprès d’elle lorsque Taku avait expulsé son fils hors de l’habitation.

L’enfant avait regardé derrière lui, et l’image qu’il avait emportée en cette matinée restait figée sur sa rétine. Sa mère, accroupie avec les mains sur le visage, semblait inconsolable. La vieille femme, une main posée sur son épaule, affichait sa peine. Et Pi n’avait eu droit à aucune explication.

Coincé dans la barque maudite, tandis qu’ils atteignaient enfin le périmètre de pêche, il finit par fixer son père. D’une petite voix aiguë qui trahissait son inquiétude, il interrogea Taku :

— Père…

Tant de mots restèrent coincés dans sa bouche. Tant d’émotions. « J’ai peur », « Pourquoi mère a-t-elle perdu du sang ? », « Est-ce qu’elle va bien ? », « Je veux retourner auprès d’elle », « Pourrait-on rentrer plus tôt, aujourd’hui ? ». Mais les sourcils froncés de son géniteur l’obligèrent à se contenter d’une seule question.

— Elle va mourir, mère ?

Pour toute réponse, l’enfant eut d’abord droit à une suite de gros mots familiers. D’instinct, il se ratatina. Son père cessa son énumération grossière, soupira, puis lâcha une flèche qui atteignit son fils en plein cœur.

— Cette femme n’est juste pas capable de me donner plus qu’un fils chétif. Cette nuit, elle a perdu soit ton frère, soit ta sœur.

Les yeux ronds, Pi sentit un frisson parcourir son corps. Un frère ou une sœur ? Il entendit à peine le grognement de son père :

— Une fille j’espère. Histoire de limiter le gâchis…

Le monde se mit à tourbillonner autour de l’enfant. Personne ne lui avait expliqué comment arrivaient les nouveau-nés, mais très jeune, il avait appris à observer et à faire le lien entre les ventres ronds des femmes de son clan, l’arrivée d’un nourrisson et la disparition du ventre rond. Ainsi, il comprit que sa mère aurait dû avoir un ventre rond. Un nourrisson aurait dû apparaître.

Blanc comme un linge, Pi peinait à cacher ses émotions. Il voulait retourner auprès d’Afga. Comment son père avait-il pu la laisser seule, avec tout ce sang, et ce frère ou cette sœur qui n’arriverait jamais ?

— Oh ! T’avise pas de pleurer ou je te ramène à la raison. T’as voulu savoir, maintenant t’assumes.

Pi leva le nez vers son père, affronta son courroux.

— Mère a besoin de nous !
— Elle n’a besoin d’aucun homme ! C’est l’affaire des femmes. Toi ton problème, c’est de ramener assez à manger. C’est de cette manière que ta mère survivra. Elle doit manger.

La réplique fit mouche. L’enfant ne comprenait pas exactement ce que son père avait voulu dire, mais les mots eurent le mérite de le calmer. Si le poisson pouvait sauver sa mère, alors il en ramènerait !

Le sujet ne fut plus jamais abordé. Le soir, Pi retrouva sa mère. Elle était pâle et clouée au lit, mais elle était vivante. Pour l’enfant, rien d’autre ne comptait.

Son père le laissa dormir contre elle. Du coin de l’œil, juste avant de trouver le sommeil, Pi nota le geste furtif de l’homme envers sa femme. Taku lui avait frôlé la main, l’espace d’un instant, comme un geste tendre qu’il ne pouvait assumer.

 

La semaine suivante, Afga était toujours fatiguée. Elle arrivait à peine à accomplir ses tâches quotidiennes. Au moins, Taku ne levait pas la main sur elle ; il lui arrivait même de l’assister dans les tâches réservées aux femmes. Pi en fut soulagé. Du haut de ses quatre ans et demi et de sa corpulence de sauterelle, comment aurait-il pu la protéger autrement ?

 

Un après-midi de forte chaleur, sur la barque de pêche, il subissait l’énervement de Taku depuis des heures. La récolte était mauvaise, les rayons du soleil mordants, et les moustiques s’attaquaient joyeusement à leurs chairs.

Hélas pour l’enfant, l’attitude de son père eut raison de son sang-froid.

— Les poissons, ils n’aiment pas les gros mots.
— Quoi ?

Levant les yeux des eaux calmes du Nil, Taku posa un regard enflammé sur son fils. Ce dernier se ratatina d’office.

— Qu’as-tu dit ? Répète, répète !
— Les poissons…

Le cœur de Pi battait à tout rompre.

— … ils n’aiment pas les vilains mots.

Il regretta ses paroles, mais il était trop tard. Les conditions de travail et son insolence provoquèrent le courroux paternel. Taku fit tanguer la barque alors qu’il saisissait son fils par la gorge. L’instant d’après, il le balançait par-dessus bord. Pi réalisa ce qui venait de se passer lorsque l’eau pénétra dans ses poumons. Il faillit se noyer, mais son père le hissa à la surface en lui tirant les cheveux, le rejeta plus loin, et Pi nagea comme il le put en dépit de la panique qui l’avait gagnée. Il sentait le regard intense de son père figé sur son dos.

— Va donc ramasser quelques tiges de papyrus, sale môme ! Ça t’apprendra à provoquer ton père !

Pi n’en revenait pas, mais cela n’empêcha pas le départ de la barque. L’enfant mit toute son énergie à rejoindre la berge, où il s’échoua lamentablement, les bras en croix, les poumons en feu. Il était terrifié.

Terrifié par son père. Terrifié par sa solitude. Terrifié d’avoir été abandonné de cette façon pour quelques mots. Terrifié par la souffrance qu’il avait perçue dans la voix et sur les traits de Taku. Si Aputsa savait ! Au loin, la voix de son père s’éleva, étouffée par le bruit assourdissant des battements du cœur de l’enfant.

— J’reviens te chercher quand la récolte sera bonne ! T’avise pas de plonger dans l’eau avant mon retour.

Pi mit un certain temps à se relever, tant l’angoisse le paralysait. Il réussit peu à peu à se redresser. La barque de son père n’était plus qu’un point dans le lointain.