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1962. La famille Laurent abandonne tout pour rejoindre la cité de Rossalmend. Paul, l’aîné de la fratrie, descend au fond de la mine, là où les rumeurs évoquent un enfer brûlant. Daniel, lui, doit faire face à la cruauté de la cour d'école, tandis que Martine découvre que certaines douleurs sont indicibles. Pourtant au milieu de la poussière et du bruit, une lumière persiste : la solidarité indéfectible d'une communauté.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Enseignante en lettres-histoire, Karine W. Meyer écrit depuis l'Alsace où elle puise son inspiration pour ses thrillers ou ses romans de Fantasy. Passionnée d'histoire et de culture, engagée dans de multiples causes, elle adore inventer des histoires tout en y intégrant subtilement ses thèmes de prédilection. Avec sa plume impétueuse et pertinente, Karine entraîne ses lecteurs dans les méandres de son univers en mélangeant habilement réalité et fiction.
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Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Karine W. Meyer
La
Moisson
Roman
Cet ouvrage a été composé par Les Éditions La Grande Vague
Et imprimé en France
Graphiste : ©Leandra Design Sandra
ISBN numérique :978-2-38460-123-3
Dépôt légal : octobre 2025
Les Éditions La Grande Vague
3 Allée des Coteaux, 64340 Boucau
Site : editions-lagrandevague.fr
Note de l’auteure
En septembre 2023, « Une séance à potasser » a remporté le premier prix littéraire du concours de nouvelles organisé par la Collectivité européenne d’Alsace. Le témoignage d’un ancien mineur, François Meyer, mon oncle, devant mes classes de filière professionnelle, a marqué ma vie d’enseignante. Il s’est trans-formé en récit court, qui aura à son tour inspiré le roman que vous tenez entre vos mains.
L’Alsace a été une terre de mineurs venus de tous les horizons, jusqu’au début du XXIe siècle. Dans les cités minières, au XXe siècle, les familles profitaient de nombreuses infra-structures construites par les Mines Domaniales de Potasse d'Alsace (MDPA), en plus de maisons au confort moderne, en contrepartie du travail risqué des mineurs. En un siècle, huit cent vingt-sept hommes ont perdu la vie dans l’exercice de leur profession. Français, Polonais, Italiens, Algériens et Tunisiens font notamment partie des victimes.
Désormais, les anciens mineurs et leurs descendants œuvrent à préserver le patrimoine minier du bassin potassique et à le valoriser pour permettre la transmission d’une histoire extraordinaire.
Je remercie chaleureusement mes super-fans de toujours, madame dragonne, Véronique, Allice, Mélie, Charlène, ainsi que mes inestimables lecteurs et soutiens qui nourrissent mon moteur. Merci à mes éditeurs, Natali et Yves, qui auront permis une fois encore de publier cette aventure dans les meilleures conditions. Merci aux anciens mineurs, notamment Paul Didier Laurent et René Giovanetti, pour leur apport colossal dans la transmission. Merci Agnès pour ton dernier regard !
Ma famille mérite sa place dans ces lignes. Je vous remercie également de tout mon cœur. Je sais que mes vives émotions d’artiste valent quelques tours dans la cage de la mine Marie-Louise.
Bonne découverte !
« Quand j’étais petit (…) on entendait parfois un bruit sous terre et maman disait :
Écoute, c’est papa qui tire au fond ! »
Jean Checinski, Kingersheim
1
Daniel
Em Elsass, em kàlibäcka1, mardi 11 septembre 1962.
Le paysage défilait sous un soleil lumineux, tel un affront à l’humeur maussade du garçon. Enfoncé dans son siège, Daniel observait les maisons à colombages sans les voir. Ses pensées vagabondaient dans ce qu’il avait perdu.
Cet appartement de Strasbourg, certes minuscule mais empli de souvenirs. Papapa et mamama, qu’il ne verrait plus quand il en aurait besoin. Tata Marcelle, sa marraine, toujours là avec un gâteau et sa maison qui sentait bon le linge propre. Mais surtout, Claude, Jean-Pierre et Clotilde, ses copains. Ils se connaissaient depuis qu’ils étaient tout petits. Ils s’étaient promis de s’écrire, cependant Daniel n’était pas satisfait. Il savait que plus rien ne serait comme avant. Ses amis allaient continuer à se voir sans lui, peu à peu leur lien s’effilocherait et finirait tel un pétale emporté par le vent.
Puis ils l’oublieraient.
Pff !
Le garçon de dix ans s’enfonça davantage dans son siège. Une secousse ébranla la voiture au même moment et Martine fut projetée contre son frère.
Sans la ménager, Daniel bouscula sa sœur. Cette dernière coiffa hâtivement les mèches échappées de ses tresses rousses, puis postillonna dans sa direction :
Le ton doucereux de leur père répondit à la place de Daniel :
Le garçon ouvrit de grands yeux, tout à la fois sidéré par l’intervention de son père et l’injustice de sa situation. Personne ne pouvait donc le comprendre ?
Si même sa mère s’y mettait, il n’avait plus le choix. De la colère de ses parents, il craignait le plus celle de sa mère. Daniel se redressa, tourna les yeux vers sa sœur et remarqua à cet instant les larmes qui perlaient à ses cils. C’est moi qui l’ai mise dans cet état ? Sa colère s’évapora au bénéfice d’une certaine gêne.
La petite hocha la tête pour signifier qu’elle acceptait les excuses. Elle reporta son attention vers l’avant du véhicule, son doudou rapiécé serré contre son cœur. La peluche, dénommée Loulou, évoquait à peine la forme du lapin qu’elle avait été autrefois, mais Martine y tenait plus que tout. Ennuyé, Daniel leva les yeux sur le jeune homme qui occupait le siège à la droite de la fillette.
Paul n’avait pas bronché durant l’altercation. Ce n’était pas dans ses habitudes. Ordinairement, il se mêlait de tout. Leur père étant souvent absent pour son travail à l’usine, leur mère trop occupée entre les tâches domestiques et son poste à temps partiel de vendeuse en boulangerie, le fils aîné se prenait pour le maître incontesté. Mais ce jour-là, Paul était absent. Il ne semblait pas impacté par le déménagement, par le déracinement que ressentait Daniel. Cette réflexion énerva le garçon. Il réorienta son regard vers la fenêtre et pour passer le temps, décida d’accorder de l’attention à ce qu’il voyait.
Depuis plus de deux heures, la voiture traversait des villages viticoles en profitant de la route des vins d’Alsace, un itinéraire inauguré seulement quelques années plus tôt. S’il avait été de bonne humeur, Daniel aurait pu apprécier le voyage. Il aurait contemplé avec émerveillement les grandes maisons qui défilaient depuis que la famille était arrivée dans le bassin potassique2. À la place, il ne voyait que les kilomètres toujours plus nombreux qui le séparaient de son ancienne vie.
Daniel fronça les sourcils. Aujourd’hui, il aurait dû se trouver avec ses copains pour une sortie au cinéma. « La Guerre des boutons »3 était diffusée dans la salle située à deux pas de son quartier, que n’aurait-il pas donné pour une dernière séance en compagnie de ses amis !
Le garçon eut juste le temps d’apercevoir le panneau « Wittelsheim ». La Citroën 2 CV s’engagea dans un village similaire à tous ceux qu’ils avaient traversés.
Sur ces mots, Martine posa son menton sur l’épaule de Daniel pour mieux observer le paysage. Ce dernier la laissa faire. Il analysait les maisons mitoyennes et pourvues d’un grand terrain, les femmes qui étendaient le linge, les enfants qui jouaient, les hommes qui jardinaient tandis que les personnes âgées somnolaient sur des bancs ou disputaient des parties de pétanque.
Le garçon étudia plus attentivement les hommes. Ainsi, il s’agissait de mineurs. Daniel en fut déçu. Ils ne présentaient pas de caractéristique spéciale, de qualité particulière qui les auraient distingués du reste de l’humanité. Ces pères, ces fils, avaient l’apparence de simples hommes, certes musclés, mais pas davantage que les ouvriers de Strasbourg.
L’attention de Daniel monta d’un cran. Dans un instant, il saurait pour quoi il avait dû abandonner ses copains et la grande famille. Pour le moment, il observait seulement un espace dégagé derrière une rangée de peupliers, rempli de familles occupées à savourer leur pique-nique. Des enfants couraient derrière des ballons ou maniaient des cerceaux. La vision de la nourriture réveilla le ventre du garçon.
Sur la droite du véhicule arrêté, la façade d’une maison accolée attira le regard de Daniel. Comme il ne voyait pas grand-chose depuis sa position, il sortit de la 2 CV, suivi par sa famille. Tous les cinq marquèrent un temps d’arrêt afin de savourer les perspectives qui s’annonçaient.
Leur nouveau foyer ne manquait pas de charme. Aux yeux de Daniel, il s’agissait d’un château. Sur deux étages, en plus d’une cave, la maison présentait une large entrée couverte, de hautes fenêtres et un jardin immense habité de fruitiers : deux pommiers, un poirier, un prunier quetsche et un cerisier. Contre le mur d’une dépendance, un houx se développait. Une clôture basse encadrait la propriété, offrant non pas une protection contre les voleurs, mais un attrait esthétique certain.
Devant pareil tableau, Daniel oublia l’appartement qui l’avait vu grandir. Il s’imagina courir dans le verger, grimper aux arbres, cueillir leurs fruits, et s’inventa mille aventures à l’intérieur de la dépendance. Claude, Clotilde, Jean-Pierre, si vous pouviez voir ça !
Martine éleva sa voix aiguë pour répondre à leur père :
La réplique de leur mère exhalait la fierté :
La plus jeune hocha la tête, l’air abasourdi. Daniel, lui, leva des yeux curieux vers son grand frère. Le regard de Paul fixait le vide. Il était plongé dans quelque pensée obscure. Le garçon s’interrogea pour la première fois sur cette formation que Paul avait intégrée durant trois ans. Son frère avait été en internat pour suivre les cours de l’école des mines. Après un concours d’entrée remporté haut la main, Paul avait étudié la physique, la chimie et les mathématiques comme si sa vie en dépendait. L’année qui venait de s’écouler, il l’avait passée dans une mine, à réaliser des travaux qui échappaient à Daniel. Le cadet se souvenait surtout des longues siestes de son grand frère, lorsque ce dernier rentrait le week-end dans sa famille. Malgré ses efforts, les résultats de Paul avaient déçu ce dernier. Pourquoi ? Mystère. Il deviendrait mineur de fond et leur père aussi. N’était-ce pas tout ce qui comptait ?
L’offre de leur mère mit tout le monde d’accord.
Martine tartina généreusement son fromage sur sa tranche de pain deux fois plus longue que sa main. Son visage espiègle et ses fossettes rieuses contrastaient avec l’air si sérieux de Paul. Daniel les observa tour à tour, intrigué par l’attitude de son aîné. De quand datait sa transformation ?
Paul avait été le grand frère parfait. De sa tendre enfance, Daniel se souvenait d’un garçon attentionné, un peu timide avec les filles et extrêmement protecteur à l’égard de ses cadets. Lorsque le trio commettait quelque bêtise, même si Paul n’en était pas responsable, il prenait la faute sur lui. Sept années le séparaient de Daniel, neuf années de la benjamine. L’attitude protectrice de l’aîné se poursuivait quelle que soit la situation où ils se trouvaient : dans les parcs, la rue, la sortie de l’école ou dans leur foyer : face aux colères des parents, la bêtise des autres enfants, voire le comportement d’un enseignant.
Un souvenir étira les lèvres de Daniel. Quatre ans plus tôt, son maître d’école l’avait ridiculisé devant toute la classe en évoquant son embonpoint. Le cadet s’était ouvert à sa famille le soir venu, tandis qu’ils s’inquiétaient de ses yeux rougis. Le lendemain matin, Paul s’était pointé au début des cours. S'en était ensuivi un échange verbal houleux. Deux heures plus tard,à la récréation, tout le monde voulait connaître Paul, le héros si charismatique qui avait vaincu maître Jean-Louis dans un assaut de verves toniques.
Daniel mordit dans son sandwich. Ses yeux verts ne quittaient pas le visage triste de son aîné. Qu’était-il arrivé à Paul ? Ses trois années de formation à l’école des mines, si loin de Strasbourg, étaient-elles responsables de ce changement ? Ou bien était-ce son passage à l’âge adulte ? L’écart géographique entre eux semblait insignifiant, par rapport au gouffre virtuel qui s’était creusé au fil des ans.
À ce jour, Paul représentait un étranger pour ses deux cadets. Il était devenu un beau jeune homme au regard sombre, aux cheveux blonds et au corps athlétique. Daniel ne doutait pas qu’il attirait les filles comme des mouches. Il représentait aussi une énigme insondable, une pièce fermée par une porte blindée dont le garçon ne possédait pas la clef.
Surpris dans ses pensées, Daniel leva des yeux alarmés vers Martine.
Et le dessert ?
La fillette s’irrita.
La mère avala sa bouchée de travers et toussait tandis que le père s’emporta.
Martine ouvrit plusieurs fois la bouche sans qu’un son n’en sorte. On eut dit un poisson. Daniel fit ce qu’il put pour dissimuler son amusement. Un coup d’œil vers Paul l’incita à se calmer : le jeune homme n’exposait aucune émotion. Alors que la fillette s’accroupissait en exprimant sa mauvaise humeur à grand bruit, le garçon soupira. À l’aube de cette nouvelle vie, alors qu’il devrait intégrer une classe qu’il ne connaissait pas, dans un environnement inconnu, la boule au ventre, il avait terriblement besoin du Paul d’avant. Son grand frère lui manquait.
Leur mère les surprit tous en sortant une grande serviette du panier de pique-nique. Martine cessa de pleurnicher. Elle rayonna quand elle découvrit une tarte Linzer4.
La peur de Daniel s’estompa. Devant une pâtisserie, tous les problèmes disparaissaient.
2
Paul
« Quand je t’ai vue, j’ai retrouvé un sens dans mon existence. Une nouvelle raison pour mon cœur de battre, pour mes poumons de se remplir et de m’apporter la paix. Je sais que c’est impossible, mais de connaître ton existence me suffit. Je goûte de nouveau au bonheur.
Je t’en prie, détruis ce message. »
***
Paul s’approcha de l’escalier d’entrée, les deux mains prises par des valises. Le jeune homme entendit, avant de le voir, les sifflements de Daniel qui montait les marches, une malle dans les bras. Il dépassa son frère et atteignit le palier.
L’aîné leva les yeux au ciel puis déposa ses affaires et se tourna vers Daniel. Il lui arracha la malle des mains et l’emporta à l’intérieur. Ses parents et Martine formaient un cercle autour de la montagne de bagages qui occupaient l’entrée. La discussion était animée. La famille avait visité la maison de long en large avant de vider le coffre de toit de la voiture, et l’émerveillement restait intact. Le père admirait la maçonnerie, la mère appréciait l’espace disponible et la buanderie au sous-sol, Martine parlait de sa chambre – une chambre rien qu’à elle – avec enthousiasme.
Paul se sentait exclu de ce bonheur. Lui ne ressentait rien devant ce cadeau des Mines Domaniales de Potasse d'Alsace5, son futur employeur. Pétri de stress, il ne pensait qu’à son premier jour de travail qui approchait. Serait-il à la hauteur de la tâche colossale qui l’attendait ? Ses résultats scolaires ne lui avaient permis d’exercer ni le métier d’électricien ni de méca-nicien. Il ne pourrait pas davantage conduire de véhicules, comme il l’espérait, du moins pas à court terme. Il serait d’abord mineur de taille, à l’instar de son père. En tant que membres de la même famille, ils n’occuperaient jamais le même poste. Si Paul avait supporté de poser des rails pendant un an en compagnie de son examinateur, qu’en serait-il du poste éprouvant qu’il allait occuper ?
À l’école des mines, les rumeurs couraient. Sur les difficultés du métier, les dangers constants, l’impact sur le corps des conditions de travail extrêmes. Remettre les rails des trains à niveau, tenir une perforatrice, réaliser des trous, manier la pelle et tirer des câbles électriques ne préparaient pas au métier. Les bruits de couloir prétendaient qu’il fallait expérimenter une journée en taille pour connaître la réalité.
Trois ans auparavant, Paul était encore un garçon volontaire, déterminé et optimiste. Désormais, miné par ses notes et des années de mises en garde, il appréhendait la suite. Le jeune homme ne pouvait plus se désister, il aurait préféré mourir que de passer pour une poule mouillée ! Mais au fond, il avait peur.
Rien, parmi toutes les raisons qui justifiaient le bonheur de sa famille, ne le touchait. Que n’aurait-il donné pour ressentir un seul instant l’insouciance de Martine ou la fascination de Daniel pour la maison ?
Daniel… ce petit frère rondouillard, tête en l’air, qui semblait habiter une autre planète. Paul ne ressentait pas que la peur du lendemain. Il éprouvait aussi de la jalousie envers ce frère qui avait encore le droit de patauger dans l’enfance, de se préoccuper uniquement de l’école, de se faire des amis de jeux, de garder la tête dans les étoiles et d’inventer des histoires sans s’inquiéter du monde réel. De plus, Daniel était de ceux qui obtenaient des notes acceptables sans effort alors que lui, Paul, devait travailler pour obtenir des notes similaires. Daniel rêvassait, dépourvu du sens des responsabilités. À l’inverse, Paul était animé d’une obligation constante de bien faire les choses. Daniel ne se souciait pas de cacher qui il était, un garçon entier, un livre ouvert : Paul veillait toujours à dissimuler ses pensées secrètes.
Rien qu’en cet instant, tandis que son cadet s’approchait de lui en soufflant comme s’il avait couru un marathon, l’aîné connaissait ses pensées. Daniel nageait dans la satisfaction d’avoir apporté le dernier bagage. Paul, lui, pensait déjà à tout ranger. Il avait vieilli trop vite, encore plus rapidement que ses parents. Il ne parvenait pas davantage à s’ouvrir à son père, inquiet à l’idée d’exposer ses faiblesses.
Martine se jeta sur ses affaires et disparut aussitôt à l’étage. Les autres commencèrent à l’imiter. Paul saisit sa malle et rejoignit sa chambre, située au rez-de-chaussée. Ranger ses vêtements et ses biens l’occuperait un long moment, bien assez pour oublier quelque temps le fardeau qui écrasait ses épaules.
La dernière chemise rejoignit ses semblables dans la penderie. Après un instant d’hésitation, Paul baissa le bras puis recula. Ça y est... Il porta son attention sur la malle vide qui attendait d’être rangée.
Je vis ici.
Sa chambre lui paraissait immense par rapport à la précé-dente. L’unique fenêtre apportait une luminosité suffisante, l’ameublement et les lampes étaient de bon goût, le matelas des plus confortables. Tout respirait le neuf. Ceux qui avaient construit la maison auraient pu tout aussi bien accrocher une pancarte à l’entrée : « Bienvenue chez vous ! »
Mais Paul n’y voyait qu’une compensation des difficultés à venir. Il faut que je me trouve quelque chose à faire. Ruminer était inutile. Vivement que ce satané jour se présente, il n’y rien de pire que l’attente !
Le jeune homme s’apprêtait à se rendre en cuisine quand quelqu’un toqua à sa porte.
Toute distraction serait bien reçue, même s’il s’agissait de ses cadets. Toutefois, ce fut sa mère qui apparut. Paul remarqua les rides de souci sur son front.
Eliette se frottait les paumes des mains, signe évident de gêne. Paul fut aussitôt partagé entre l’exaspération et la honte. Il avait conscience de la difficulté qu’éprouvaient ses parents quand il s’agissait de lui parler. L’adolescent était en partie responsable de cette situation. Absent la semaine durant son internat, il s’était éloigné des siens et de leurs préoccupations. La tête remplie de mines, de rails et d’évaluations, il avait quitté l’enfance et ne comptait plus que sur lui. Paul avait tenté une fois ou deux de se remettre en phase avec sa famille, en vain. Il espérait qu’avec la descente prochaine au fond6 de son père, il obtiendrait quelqu’un qui le comprenne et partage sa réalité au sein de son foyer.
Paul se racla la gorge :
Sa mère se mordit la lèvre inférieure. Elle inspira, retint son souffle, parut perdue, inspira une seconde fois, puis libéra enfin ce qu’elle avait sur le cœur :
Paul ouvrit grand les yeux. Quelle tirade ! Elle contenait tant d’informations à traiter qu’il en avait le vertige. Son père, inquiet ? Cette force de la nature ? Cet homme qui avait travaillé à l’usine pendant vingt ans ? Cet homme qui avait dégagé le corps mutilé de son propre père, écrasé par de lourdes plaques de cuivre, alors qu’il était âgé de seize ans ?
Sa mère crut qu’il doutait de ses paroles car elle poursuivit :
Pourtant, tu le dis… Paul chassa son irritation devant la tentative de sa mère pour le ménager. Son attention et la pertinence de son analyse suffisaient à le toucher. Il réalisa que son corps était tendu et se força à relâcher ses muscles. Enfin, devant l’air affligé de sa mère, il répondit :
Le sourire crispé d’Eliette signifiait beaucoup. Sa réplique ne l’aidait pas à se détendre. Paul ajouta :
Cette fois, la réponse fit mouche. Les traits de sa mère s’épanouirent en une joie sincère. Étonnamment, l’avoir rassurée gonfla l’estime de Paul. Pour la première fois de la journée, il se permit un petit sourire.
Le sourire de Paul se transforma en grimace.
Sa mère ne s’excusa pas. Elle se contenta de le regarder quelques secondes, tandis que Paul piquait un fard. Au secours !
Eliette disparut sur ces mots, laissant son fils hébété au milieu de sa chambre. Sa mère avait préparé l’un de ses plats préférés.
L'esprit empli de ses tracas, Paul rangea sa malle dans un coin de la pièce puis sortit à son tour.
Le jeune homme fournit un effort durant le repas. Il sortit de sa grotte mentale pour inscrire ce dîner dans sa mémoire. Martine s’enthousiasmait de sa chambre et du jardin. Daniel souriait, hochant la tête au gré des paroles de sa petite sœur. Leur mère se réjouissait de la fin de leur installation, tandis que leur père affichait un air impénétrable. Ce dernier jetait parfois un coup d’œil sur son fils aîné, qui ne manquait pas de soutenir son regard. Maintenant qu’il savait son père troublé, Paul le voyait autrement. Ils partageaient cette crainte du lendemain et ce sens de l’honneur qui leur interdisait de l’exprimer. Dans six jours, nous serons au fond…
L’enfant intérieur de Paul aurait souhaité se faire accompagner par son père lors de sa prise de poste. Mais c’est impossible, inutile de me torturer…
Martine éclata de rire, dans une joie si profonde que des éclats vinrent ricocher sur l’humeur de Paul. Il sourit. Au moins, il connaîtrait le réconfort d’un petit-déjeuner « doudou » lors de ses jours de congé. Le reste du temps…
N’y pense pas ! Il reste six jours.
Le jeune homme voulait que cette semaine s’éternise sans fin. Parallèlement, il souhaitait que son attente insupportable se termine et qu’il soit au fait de ce qui l’attendait. Quoi de plus paradoxal ?
Le repas se termina. La famille dévora les restes de la tarte Linzer avant de disputer plusieurs parties de nain jaune7. Joueur passionné, Paul oublia ses soucis. Du moins, jusqu’à rejoindre son lit.
Dans les profondeurs de son sommeil, il rêva d’un puits sans fond où telle Alice8, il sombrait vers un terrifiant inconnu modelé de ténèbres et de personnages mécontents.
3
Une rentrée particulière
Daniel n’avait pas réussi à fermer l’œil de la nuit. Il s’était tourné et retourné dans son lit, trop angoissé par la rentrée. Il avait trouvé le sommeil à l’aube, aussi n’avait-il pas apprécié le réveil brutal : lumière agressive, hurlements de sa sœur surexcitée. Cette dernière, les deux tresses tirées au cordeau, habillée de sa blouse neuve, dévorait à cet instant ses tartines et sa confiture favorite avec une insolente insouciance que Daniel lui enviait. Lui arrivait à peine à manger. Au moins, il ne tâcherait pas sa blouse, lui.
En face d’eux, son père et Paul grignotaient du pain beurré sans appétit, muets comme des carpes depuis le réveil. Leur mère était déjà partie travailler.
En somme, Martine faisait la conversation pour tout le monde. La fillette posait les questions, puis y répondait dans la foulée :
Daniel leva un regard étonné vers son père, à l’image de son frère et de sa sœur. Il avait prononcé ses premiers mots de la journée avec le ton d’un homme tourmenté.
