Gagarine - Yves Gauthier - E-Book

Gagarine E-Book

Yves Gauthier

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Beschreibung

Tel un héros de conte russe, cet ancien petit paysan devenu aviateur côtoie les tsars de son temps en exhibant son éternel sourire. Pourtant, il n’ignore rien des souffrances endurées par les protagonistes de la conquête russe de l’espace, et surtout par Sergueï Korolev (1907-1966), son mentor et père symbolique.
Mis au secret jusqu’à sa mort, le concepteur du premier vaisseau spatial habité dut subir les affres du goulag, tenir tête à Staline, manipuler Khrouchtchev et prendre Kennedy de vitesse pour que Gagarine puisse enfin ouvrir le chemin du cosmos.

Une première mouvementée, comme le prouvent aujourd’hui nombre de documents déclassés auxquels se mêlent des témoignages inédits. Il n’est qu’à lire dans ces pages le rapport secret du cosmonaute pour revivre son aventure.
D’abord bienveillant envers ce « Colomb de l’espace », le destin se retournera finalement contre lui. Encensé par son peuple, statufié et instrumentalisé à son corps défendant par les dirigeants de son pays, Gagarine périra dans des circonstances dramatiques où se mêleront le mystère, la fatalité et la coupable négligence de ses pairs.
Restent les archives et les témoins, qui parlent.

EXTRAIT

Omission ou pudeur, jamais la taille de Gagarine ne figure dans les innombrables fiches anthropométriques ou biographiques parues sur le cosmonaute. Tout sur son pouls, son poids, son taux d’adrénaline ou d’albumine, mais pas un mot sur le mètre cinquante-neuf qu’affiche la coulisse de la toise en claquant sur son pariétal lors des visites médicales si redoutées des candidats pilotes.

24 septembre 1955 : Youri quitte l’aéroclub avec son brevet de pilote en poche. Il hésite : une affectation à Tomsk, comme fondeur, ou à Tchkalov, comme élève officier de l’Armée de l’air ? Le club — succursale de recrutement militaire — a la prérogative administrative de lui notifier son incorporation à l’école de l’air Tchkalov. Youri ne dit pas non. Youri Gagarine aime le ciel, les avions et les héros qui volent — n’insistons plus là-dessus.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Yves Gauthier est né en 1961 à Poitiers. Ce spécialiste de la Russie a traduit en français une cinquantaine d’ouvrages, dont Ermites dans la taïga de Vassili Peskov. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels : L’Exploration de la Sibérie (avec Antoine Garcia, éd. Transboréal) ; Le Centaure de l’Arctique (éd. Actes Sud). Son dernier livre, Vladimir Vyssotski, Un cri dans le ciel russe vient de paraître aux éditions Transboréal.

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Seitenzahl: 416

Veröffentlichungsjahr: 2017

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à Émile

CHAPITRE PREMIER

YOURACHKA

Youka, Youkotchka, Youra, Youracha, Yourachenka, Yourachetchka, Yourachka, Yourakha, Youranetchka, Yourania, Youranka, Youraska, Yourassenka, Yourassetchka, Yourassia, Yourassik, Yourata, Yourcha, Yourchik, Yourenetchka, Yourenia, Yourenka, Yourets, Youriaga, Youriata, Yourichtch, Yourik, Yourko, Yourok, Youronka, Yourotchek, Yourotchka, Yourouchka, Yourtcha, Yourtchenia, Yourtchenka, Yourtchik, Yourtchonok

Diminutifs russes du prénom Youri

Septembre 1812. Un mauvais rapport arrive à l’état-major du maréchal Louis Alexandre Berthier : en pleine terre de Smolensk, par où Napoléon cherche à fondre sur Moscou, le capitaine Michel vient de perdre un train de pontons mobiles sous les coups des moujiks de Klouchino. Il n’avait servi à rien aux Français de dévaster ce vieux village et d’incendier son église orthodoxe d’inspiration byzantine. L’église allait d’ailleurs renaître de ses cendres en 1816, comme au temps des troubles où le hetman polonais Szczolkowski l’avait détruite en terrassant l’armée russe (1610). L’endroit est une étape obligée dans le couloir historique des invasions de l’Ouest — en quoi la Wehrmacht n’inventera rien. Le site est pourtant trop petit pour figurer sur les cartes et les livres d’histoire. Trop indigent aussi. « La paroisse de Klouchino est fort pauvre, écrivait l’historien régionaliste Alexeï Lvov à la fin du XIXe siècle ; les moujiks y vivent de la culture et du hallage. On y manque de terre et de pain. »

Sur les cartes figure en revanche, non loin de là, une ville nommée Gagarine, anciennement Gjatsk, dans la région de Smolensk. Celle-ci tenait son nom d’un petit cours d’eau (la Gjat) qu’un tsar-amphibie batelier dans l’âme, Pierre le Grand, avait voulu raccorder au réseau fluvial Volga-Baltique. Il le fit par oukase en 1715, ordonnant la construction d’un port de ravitaillement et le tracé d’un chenal. Ainsi apparut Gjatsk. C’est là que naîtra Youri Alexeïevitch Gagarine, le 9 mars 1934, de parents paysans établis douze kilomètres plus loin, à Klouchino. Un enfant du pays rendu célèbre pour avoir montré le premier ce que nul n’avait pu vérifier avant lui : l’homme est capable de voler dans l’espace cosmique.

Mais en vain l’on chercherait dans ce passé provincial de moujiks et de bateliers les prémices d’une vocation spatiale. À moins de prendre à la lettre Dostoïevski qui affirmait que n’importe quel gamin, dans les villages de Russie, connaissait par cœur la carte des étoiles. Dans ce même registre (la passion du ciel), l’écrivain Ilia Ehrenbourg eut un jour une image intuitive ; correspondant de guerre, il entra dans Gjatsk en avril 1943 sur les talons de la Wehrmacht et n’y trouva plus que des cendres. « II y avait pourtant à Gjatsk, écrivit-il alors en évoquant l’avant-guerre, des ruelles vivantes de boue grasse et des enfants qui rêvaient de voyages dans la stratosphère1. » C’était bien vu.

Mars 1934. Quand naît Youri Gagarine, l’enfant de Gjatsk, Ehrenbourg signe des éditoriaux dans le quotidien Izvestia où il manifeste moins d’empressement à s’inquiéter de la stalinisation montante qu’il n’en mettra, vingt ans plus tard, à saluer le dégel de la déstalinisation, pour reprendre le titre de son livre le plus fameux.

Mars 1934. Nikolaï Boukharine, rédacteur en chef de ce même quotidien, ouvre ses colonnes à son futur tortionnaire Andreï Vychinski, auteur de la théorie de la « présomption de culpabilité », instigateur de procès fameux où il dira de Boukharine, justement : « C’est le croisement diabolique d’un renard et d’un porc. » En attendant, le procureur se contente de titrer : « Même écrasés, les capitalistes ne veulent pas se rendre dans notre pays », promesse de guerre fâcheuse pour la santé nationale.

Mars 1934. Les possibilités de choix politique semblent en effet de plus en plus restreintes, comme le traduit la monotonie éloquente des nouveautés éditoriales du mois : Rencontres avec Lénine, Lénine dans la poésie des peuples d’Orient, Lénine, Staline et l’Armée Rouge, etc.

Mars 1934. Non loin de Gjatsk, à Kalouga, un vieil astronome russe de soixante-dix-sept ans se prépare à mourir : Konstantin Tsiolkovski. Il a déjà inventé sur le papier la fusée cosmique et prévu les stations orbitales habitées. En proie à un mauvais pressentiment, il griffonne dans son journal : « Le gouvernement ne doit pas craindre la parole libre ni d’écouter toutes les choses qui se disent, si amères et vexantes soient-elles. Toute pensée, toute parole est libre tant qu’elle ne s’accompagne pas de violence. » Simultanément paraît dans la revue de voyage Le Tour du monde (1934, n° 1), un article de lui intitulé « Par-delà l’atmosphère ». Celui qu’on baptise plaisamment « le patriarche de la navigation interstellaire » s’essaie ici à une vulgarisation du vol spatial et imagine un vaisseau confortable (« incomparable légèreté du corps... incomparable facilité de mouvement... toute une réserve de livres et de peintures... de l’air pur et de l’oxygène à l’envi... ») se mouvant librement d’une planète à l’autre. Il élève le débat du jour sur le caractère prétendument insurmontable de la stratosphère : « Mais comment atteindre une telle hauteur ? Pas une route qui nous y conduise. Un aérostat ne peut monter à plus de cinquante kilomètres, de même qu’un aéroplane. L’un comme l’autre sont soutenus par l’air. Hors atmosphère, cette poussée est impossible... Il nous faut donc commencer par la solution la plus simple et accessible, à savoir des engins dits à réaction ou fusées. »

Mars 1934. En attendant, trois stratonautes russes (Fedosseïenko, Vassenko et Oussykine) viennent de signer une première mondiale : une ascension à vingt-deux mille mètres, à l’issue de laquelle ils périssent. La presse émue publie leurs photos et surtout — saisissant document arraché de leurs mains par la mort — leur journal de bord. Avec ce commentaire : « Ce n’est qu’un début. »

Mars 1934. Le 31 s’ouvre à Leningrad une conférence fédérale d’Étude de la stratosphère. Tsiolkovski, diminué hélas, ne fait pas le voyage. On y voit se produire un jeune ingénieur de vingt-sept ans qui entame son exposé d’une voix timide. La Pravda commentera : « L’intéressant rapport de l’ingénieur S.P. Korolev (Institut de recherche sur la propulsion par réaction) envisage le vol d’un engin à réaction dans les plus hautes couches de l’atmosphère. Le problème majeur tient à la création d’un moteur à combustible liquide, tâche empêchée par une consommation extrême de propergols et un niveau de température particulièrement élevé (jusqu’à trois mille degrés). » Dans un kiosque à journaux de Leningrad, Sergueï Korolev, futur constructeur du Vostok de Gagarine, achète furtivement (et si les copains voyaient ?...) cinq exemplaires de la Pravda.

Moujiks et kolkhoziens

Mais rien n’est écrit encore. Gagarine naît hors de la modernité dans un univers rural précaire. Une voiture à cheval le ramène de la maternité de Gjatsk. On le sort de ses langes dans l’isba familiale de Klouchino sous l’œil curieux de son frère Valentin, dix ans, et de sa sœur Zoïa, sept ans. « On dirait des petits pois dans leur cosse », s’exclame Zoïa à la vue des orteils du bébé. Et personne ne se demande « où elle va chercher tout ça » : le potager commence là, derrière la porte où cacardent les oies. « J’ai beaucoup de souvenirs d’enfance, écrira Gagarine ; je me souviens que je montais en cachette sur le toit et que j’avais devant moi des champs à perte de vue, une vraie mer, avec un vent chaud qui peignait le seigle en vagues dorées. Si je levais les yeux, je ne voyais plus qu’un bleu profond. L’envie me prenait de me fondre à cette splendeur et de nager vers l’horizon où la terre rencontre le ciel. Il y avait aussi de ces bouleaux ?! Et des jardins ?! Et la rivière où, gamins, nous courions nous baigner, où nous pêchions des goujons. Parfois, nous déboulions en bande à la ferme où maman nous versait à chacun une timbale de lait tiède ; à chacun une miche de pain frais. Un de ces goûts dans la bouche ! » Les deux journalistes « nègres » de la Pravda qui se cachent derrière la plume de Gagarine, Nikolaï Denissov et Sergueï Borzenko, ne sont pas responsables ici du ton par trop lyrique qu’ils prêtent à leur héros dans ses Chemins du cosmos, son autobiographie, ni de l’image (naïve ? facile ? sincère ? tirée par les cheveux ?) du « ciel qui rencontre la terre » et qui appelle le futur cosmonaute dans son antre bleu. L’intéressé lui-même, souvent enclin à l’emphase, se plaît à peindre son enfance champêtre avec des couleurs vives et des accents exclamatifs. Des accents qui nous renvoient du jeune Youri — Yourachka, dit sa mère avec un suffixe affectueux de facture paysanne — l’image abstraite d’un Ivanouchka insouciant, ce petit pâtre villageois des contes russes. L’enfance de Youri à Klouchino, plus tard, sera contée comme celle de Jeanne d’Arc à Domrémy (ces voix entendues dans la campagne à vaches et qui appellent aux espaces infinis...). Enfance copieusement romancée avec les récits de l’écrivain Youri Naguibine ; mise à l’écran avec Le Début d’une légende2 (la thèse est dans le titre) ; muséifiée aussi : Klouchino — Gjatsk — Lioubertsy — Saratov — Orenbourg — Moscou..., tous les jalons de l’odyssée Gagarine ont leur musée. Sa maman Anna devra apprendre le métier de « mère du premier cosmonaute de l’humanité », appellation contenue dans l’en-tête de son papier à lettres. Les récits d’Anna revêtiront la forme de prédications, où la pauvreté et le labeur seront peints comme les clés de la vertu. Mais ils traduiront aussi beaucoup de souffrance, notamment dans les versions improvisées telles que celle-ci, enregistrée en 1978 (elle avait alors soixante-quinze ans) :

Avant guerre, je travaillais au kolkhoze. Le Travailleur de choc, il s’appelait. Je travaillais aux labours. Je prenais toujours les chevaux les plus remuants. Jeune comme j’étais, je n’avais pas peur. Je ne pensais qu’à une chose : gagner le plus possible. À l’époque, on nous payait par « normes-jour3 ». Debout à deux heures du matin. Il fallait allumer le poêle, tenir la maison... Une vache, un cochon, un veau. Je cuisinais pour les enfants, je mettais les galettes au four. Ensuite, j’allais aux labours... Je prenais les chevaux, et voilà... Quatre-vingts sotka avant manger, soixante après...

J’étais chez nous pour midi : la vache à traire, les gosses à nourrir, le ménage et tout ça.

Vers neuf heures du soir, retour à l’isba. Bon, les enfants ont déjà rentré les bêtes. Mais il faut encore traire la vache, panser le cochon, faire le souper pour tout le monde, mettre les petits au lit, s’occuper de la lessive. J’étais couchée sur le coup de onze heures et bientôt, je remettais ça. Avant guerre, tout se faisait à la force du cheval et de nos bras : les moissons, les gerbes à lier, tout.

De toutes les scènes de la vie rurale, les plus rudes sont celles du labour. La guerre venue, Youri y participera sur le lopin familial, harnaché avec son petit frère Boria dans un araire antédiluvien, les pieds nus malaxant l’humus ingrat sous les yeux mouillés de sa mère. Le capitaine Michel se fût-il alors aventuré dans Klouchino qu’il n’eût rien vu de changé depuis la campagne napoléonienne.

De la collectivisation des années 1920-1930, seuls les pauvres étaient sortis non pas enrichis mais vivants. C’était l’indigence comme condition de survie, et la famille Gagarine n’a pu faire exception. Pour la collectivisation, tel est le titre du journal du district. « La civilisation et l’aisance ne viendront pas toutes seules, y lit-on trois jours avant la naissance de Youri. Ce qu’il faut, c’est un travail honnête, un travail de choc. » Oudar, le choc, le coup violent du boxeur. Oudar, le vrai signe astrologique du petit Gagarine qui grandit au kolkhoze Oudarnik à l’ère du stakhanovisme. Les ambitions du kolkhoze paraissent pourtant sans démesure. Nous sommes loin, sur le terrain, de la course à la modernité agricole magnifiée par le cinéaste Eisenstein dans sa Ligne générale. Charrues, faucheuses et batteuses manuelles, herses, vanneuses, peigneuses à lin, et voilà tout l’arsenal qu’on se félicite de posséder cette année-là pour les travaux des champs. Pas un tracteur, bien sûr. Yourachka ne verra la première automobile de sa vie qu’à l’âge de six ans, en 1940, quand il « montera » à Gjatsk avec sa grande sœur Zoïa à bord d’une voiture à cheval. L’échine courbée sur sa charrue, une mère de famille ressasse dans la nuit : « Gagner le plus possible, gagner le plus possible », moins pour sacrifier au culte de l’oudar pour faire manger ses enfants. Un quatrième lui naîtra deux ans plus tard : Boris. Sa fille Zoïa, à sept ans, fait la nourrice, lave les langes, court aux champs avec Yourachka dans les bras pour le donner au sein de sa mère, et ce pendant tout l’été et même une partie de l’automne. Tant pis pour l’école, où elle n’ira qu’en octobre. À trente et un ans, Anna Gagarine n’a pas connu de vie meilleure. Au village voisin de Chakhmatovo où elle a grandi, il y avait cinq enfants dans l’isba parentale, que la terre ne suffisait pas à nourrir. Le père avait donc tenté l’aventure de Saint-Pétersbourg à la fameuse usine Poutilov, pépinière d’ouvriers grévistes. Il était dans la foule des manifestants le 9 janvier 1905 derrière le prêtre Gapon, marche au tsar noyée dans le sang. La famille l’avait rejoint en 1912. Dramatique échec : un accident du travail l’invalide et son fils Sergueï ne prend pas la relève pour longtemps. Renvoyé pour militantisme (bientôt 1917), il se fait « révolutionnaire professionnel », cause perdue pour le budget familial. De retour au village, Anna enterre ses morts : son père d’abord, son frère Sergueï ensuite, fauché par le typhus, sa mère enfin. Celle qui, en 1923, épouse à dix-neuf ans le menuisier-charpentier Alexeï Gagarine, du village de Klouchino, a déjà la vie remplie comme un livre de Maxime Gorki. Et l’imprimeur n’est sans doute pas encore né, qui lui livrera son papier à en-tête : « Mère du premier cosmonaute de l’humanité. »

Alexeï Gagarine. Le cadet d’une famille de huit enfants. Charpentier héréditaire, bâtisseur d’isbas. Encore un que le capitaine Michel eût pu confondre avec les moujiks du temps de Koutouzov : chemise de lin tombante, hache à la ceinture, cette hache qui imprime aux rondins des coupes nettes et sans échardes, et permet des assemblages à mi-bois précis qui scellent durablement les poutres entre elles — c’est tout l’art du sroub, clé de voûte de l’architecture traditionnelle ; cette hache dont les Russes ne veulent toujours pas se séparer, même depuis que Pierre le Grand leur a demandé de lui préférer la scie hydraulique. (Dieu sait pourtant qu’Alexeï Gagarine chérissait Pierre le Grand. La vie du tsar était son sujet de lecture préféré. Et quand Yourachka récitait Pouchkine : C’était l’époque austère / Où la jeune Russie / Par l’effort endurcie / Mûrissait grâce à Pierre..., le vieux disait : « Mâche pas tes mots, nom de Dieu ?! Un poème qui parle de Pierre... » II y eut aussi cette phrase d’Alexeï quand ses deux fils voulurent peindre le mot GAGARINE sur le vieux planeur qu’ils avaient retapé : « Pour qui vous prenez-vous ? Pour Pierre Ier, ou quoi ? ») « Je revois encore, écrira Gagarine, des gerbes jaunâtres de copeaux gicler sur les mains calleuses de mon père. À l’odeur, je pouvais reconnaître les essences de bois : douceâtre, c’était l’érable, piquante, c’était le chêne, résineuse, c’était le pin. » D’un naturel modeste et peu bavard, le père Gagarine met néanmoins un point d’honneur à revendiquer ses origines et son nom, dérivé adjectival de gagara, le grèbe, l’oiseau rieur des climats froids. La proche ascendance des Gagarine portait encore ce nom de Gagara. Alexeï confiera à un journaliste : « Nous autres les Gagarine sommes des gens joyeux, ce qui explique notre nom. Nous aimons bien rigoler, ou gagarer [gagarit’] comme on dit par chez nous dans les campagnes. » Et d’ajouter : « Après le vol de Youri [dans l’espace cosmique], des princes ont eu le culot de se réclamer de notre famille. [De lointains descendants des princes Gagarine, en effet, émigrés aux États-Unis d’Amérique et tentés par une telle « parenté ».] Seulement voilà, nous n’avons jamais eu de sang princier dans les veines ; pas de blancs chez nous ! » On reconnaît là une allusion à la guerre des Russie, celle du pouvoir soviétique et celle de l’exil, la rouge et la blanche. Les Gagarine louent la rouge et fustigent la blanche parce que c’est la règle civique de leur temps, mais ils n’ont pas à se forcer : côté paternel comme côté maternel, les oncles de Youri ont connu la bouillante Saint-Pétersbourg-Petrograd des années 1900-1910, et pris part aux remous ouvriers de l’époque. Pavel, l’un des six frères d’Alexeï, se battra même dans la cavalerie rouge. Cet exode se soldera presque chez tous par un échec, c’est-à-dire par un retour résigné au village. Youri sera le premier à rompre aussi brillamment avec ses racines rurales. Il n’aura pas de mots assez forts pour dire merci à la « patrie socialiste » qui lui a « tracé, comme à l’ensemble de notre peuple, une voie large et directe dans la vie » mais, dans l’ordre des mérites, la patrie aura une concurrente de taille en la personne de sa mère : « J’aime beaucoup ma maman. Tout ce que j’ai pu faire, c’est à elle que je le dois. » II est vrai que patrie et mère, en langue russe, sont parfois désignées sous le même vocable de matouchka.

Yourachka grandit. Sa sœur Zoïa le prend avec elle à l’école, dans sa classe, où il acquiert par imprégnation le B.A.BA de la lecture. Ce n’est certes pas pour rêver dans les pages du Tarzan d’Edgar Rice Burroughs ou dans ses versions BD de Foster et Hogarth (il n’en verra que l’adaptation cinématographique après la guerre, avec Johnny Weissmuller), mais plutôt pour participer aux longues veillées paysannes où, dira son grand frère Valentin, « ... la tempête de neige siffle dehors pendant qu’on est si bien à l’intérieur de l’isba dans la chaleur du poêle, toute la famille réunie, et que résonne Pouchkine par la voix de Youra ». Contes russes où se mêle la faconde de la mère Anna (Valentin : « une conteuse hors pair »), morceaux choisis de Lermontov à la verve tragique, poèmes de Nekrassov (chantre de la Russie paysanne), fables ésopiques de Krylov, récits de Gorki, de Gaïdar enfin qui transmet aux jeunes lecteurs sa soif d’idéal révolutionnaire par le biais d’une narration haletante et lyrique4.

Les pilotes de guerre

La scolarité primaire de Youri coïncide avec la guerre. Il étrenne son cartable quelques semaines après l’incursion hitlérienne en URSS. Bientôt (12 octobre 1941), les nazis entrent dans Klouchino. De l’école en cendres, il ne reste guère plus qu’un globe à demi calciné (« Ouais ?! L’Union soviétique est toujours là ! » s’exclame un gamin en fouillant dans les décombres). Des scènes pénibles se jouent dès lors dans la vie du petit Youra : l’autodafé des manuels scolaires, la réquisition de l’isba des Gagarine par un Bavarois nommé Albert, la galerie de terre où la famille expulsée descend chercher refuge, la mobilisation du grand frère Valentin pour le Service du travail obligatoire (STO), puis celle de Zoïa, la pendaison heureusement ratée du petit frère Boris, aventure cent fois contée dans les annales familiales. « Le Bavarois Albert s’occupait de recharger des batteries de voitures. Il ne supportait pas les gosses. Je me souviens qu’un jour mon petit frère Boria, toujours curieux, s’est approché de son atelier. L’autre l’a pris par l’écharpe et l’a pendu à la branche d’un pommier. Et le voilà qui se marre... Ma mère, forcément, s’est précipitée, mais le Bavarois lui barrait la route. [...] Heureusement que son chef l’a appelé à ce moment-là, et nous avons pu décrocher Boria. De retour à notre cave, nous avons eu toutes les peines du monde à le ramener à la vie. » On voit bien que Youra, enfant de la guerre, grandit dans l’horreur, dans un climat glacial tout de même adouci par des événements édifiants : la moto d’Albert que les gamins finissent par faire tousser, les faits d’armes du père Alexeï enrôlé chez les partisans, des lettres de Valentin et de Zoïa — l’un soldat au front et l’autre vétérinaire aux armées, tous les deux échappés de captivité. Mais il y a encore meilleur exemple aux yeux de Youra.

Maintenant que Gagarine est devenu qui l’on sait, l’on a beau jeu de considérer sa jeunesse sous l’angle d’un « appel du ciel » à l’origine de sa vocation, donc de son destin. En quoi ses biographes ne se sont pas gênés. Youri lui-même se prêtera complaisamment à ce jeu d’interprétation rétrospective. Mais la réalité s’en mêle aussi, qui lui donne un peu raison : l’appel du ciel existe et, toutes données corrigées, présente les mêmes symptômes chez les futurs candidats au cosmos. À preuve, cet exercice de comparaison qui met en parallèle les souvenirs du cosmonaute n° 108 et du cosmonaute n° 1.

Le cosmonaute n° 108 (Jean-Loup Chrétien) : « II est certes facile de se livrer au jeu des indices du passé qui expliquent le présent, de traquer dans les méandres de sa mémoire des souvenirs prémonitoires. J’en ai tout un florilège : mon goût pour le modélisme, la découverte des avions de la RAF pendant la guerre, mes lectures d’enfant avec des aviateurs pour héros5. » Puis, plus loin : « Mais c’est la fin de la Seconde Guerre mondiale et les événements survenus en Bretagne qui furent mes premiers vrais contacts avec l’aviation. Outre le bombardement du viaduc de Morlaix, je pus assister, de la fenêtre de l’appartement de mon grand-père, à un combat aérien entre un Lightning de la RAF et des chasseurs allemands. Sur un fond de ciel bleu, j’observais sans comprendre la fin de cet engagement qui me laissa le souvenir d’une rapidité extrême : le Lightning descendait en vrille à plat, doucement, laissant derrière lui une mince traînée de fumée gris-blanc — j’appris plus tard que le pilote avait sauté en parachute. »

Le cosmonaute n° 1 (Youri Gagarine) : « Rien n’échappait à nos yeux d’enfants. Nous voyions tout, remarquions tout. Je me souviens qu’un jour, six de nos avions ont survolé notre village. Peu après, nous avons entendu des sifflements de bombes, puis nous les avons vus revenir. Mais il en manquait un. Sur six avions, il n’en restait plus que cinq. À l’époque, nous ne savions compter que jusqu’à dix, et nous n’avions pas encore étudié les soustractions. Mais il manquait un avion, nous en étions sûrs. Où était-il passé ? Enfin il s’est montré, tout en flammes. En rasant la route encombrée par un convoi allemand, il a fait feu de toutes ses pièces. Débandade parmi les fascistes, hurlements, panique. Alors nous nous sommes demandé s’il arriverait à rejoindre sa base. Mais l’engin a fait demi-tour pour foncer encore une fois sur la colonne tout en l’arrosant de bombes. Enfin, il s’est écrasé au beau milieu des fascistes. « Comme Gastello ?! Comme Gastello6 ! » avons-nous crié, connaissant par la bouche des adultes l’exploit de l’aviateur. L’avion et son pilote ont brûlé. Personne au village n’a jamais su qui il était, d’où il venait... »

II y a d’autres exemples encore de la fascination de Youra pour l’exploit aérien. Peu avant l’occupation de Klouchino par les Allemands, un avion aux ailes marquées d’étoiles rouges s’était posé en catastrophe à l’orée du village. Les gamins eurent tôt fait d’entourer l’oiseau blessé d’où s’extirpait (casque, lunettes, gants, blouson de cuir...) le pilote dépité : « Ça alors, mais toute l’école est là ?! Les leçons continuent ? Bravo ?! Et comment s’appelle votre village ? Toi, là [désignant Youra], ouste ! va me chercher le président [du Soviet rural], il faut que je contacte la base d’urgence. » La mère Anna : « Au bout d’une heure, Youra est arrivé à toutes jambes. Les yeux pétillants d’émotion, il voulait tout me dire mais bafouillait d’excitation... Il rapportait la moindre vétille et rejouait pour moi chaque geste, avec toujours le mot aviateur à la bouche. L’aviateur a demandé : « Comment s’appelle votre village ? » L’aviateur a dit : « Ah ?! Mes salauds, sales fascistes, vous me le paierez ! » Après, l’aviateur s’est étonné : « Pourquoi tous ces cartables ? » Alors l’aviateur a dit: « Bravo ?! Il faut aller à l’école ?! On ne nous aura pas comme ça ! » Le même Youri, mais vingt ans plus tard : « Nous humions à pleins poumons cette odeur d’essence inconnue de nous, examinions les impacts de balles rouillées sur les ailes de l’engin. »

On pense à Kessel, à Saint-Exupéry aussi, l’auteur fétiche de Youri. Le môme de Klouchino n’aura certes aucun mal, bientôt, à souscrire à la fameuse assertion de Saint-Ex : « Les aviateurs sont les paysans du ciel. »

II y a Saint-Exupéry, mais surtout Boris Polevoï et son fameux Un homme véritable7. Au travers de cette histoire, qui se joue pendant la guerre et qui sera écrite plus tard par un auteur à l’école du « réalisme socialiste » (plume bridée, culte de l’héroïsme, foi dans le communisme, principe édifiant de l’exemple positif, happy end préfigurant le couronnement du projet de société soviétique...), se dessine le portrait de l’aviateur Maressiev. Abattu par les Allemands, celui-ci met dix-huit jours à ramper jusqu’à la zone libre et brave son infirmité irréversible — il est amputé des deux jambes — au prix d’efforts surhumains pour reprendre les commandes d’un avion de chasse et détruire sept appareils ennemis. Beaucoup plus tard, il fraternisera avec le cosmonaute Gagarine. « Je te souhaite de conduire des vaisseaux cosmiques vers la Lune, Mars, Vénus et d’autres planètes », lui écrira-t-il en dédicace sur un exemplaire de Un homme véritable. L’imagination de Youri se nourrit à ce sein-là.

Le mois de sa naissance, déjà, s’était produit un événement épique qui devait marquer les esprits : le naufrage du Tchéliouskine avec à son bord l’expédition arctique de l’astronome et géophysicien Otto Schmidt ; le cargo, devenu ingouvernable par suite d’une rupture de gouvernail à l’issue d’une traversée transarctique, s’était trouvé pris dans les glaces. Enserré par la banquise, sa coque avait cédé. C’était le début d’une opération historique de secours aérien. Des pionniers de l’aviation polaire se posaient sur la glace pour évacuer les passagers du bateau coulé. Les médias de l’époque (Moscou, mais aussi Londres et même Paris, entre deux communiqués sur l’affaire Stavisky) rapportaient jour après jour les péripéties du sauvetage. La banquise à la dérive fondait, il fallait faire vite. Une fois gagné ce duel contre la glace arctique, les pilotes ont vu leurs vareuses épinglées par la main de Staline d’une distinction nouvelle instituée pour eux, l’étoile d’or de Héros de l’Union soviétique. Tel le fils de cordonnier Nikolaï Kamanine, étoile d’or n° 2, futur patron de Youri Gagarine, immuable stalinien. Comme l’écrit Golovanov, journaliste et historien de l’astronautique : « Pouvait-il nourrir autre chose que de l’admiration pour Staline quand, à vingt-cinq ans — un jeunot —, il avait été réchauffé par le sourire de ce « grand ami des aviateurs soviétiques » ? » Culte de l’oudar, culte du héros dans l’art et la vie, culte de la machine à voler si superbement mis en images par le cinéaste Nikita Mikhalkov dans son Soleil trompeur (1994) avec la scène d’un lâcher d’aérostats à la conquête du vide où claquent au vent d’immenses voiles à l’effigie de Staline... Les gamins de Klouchino jouent dans les champs à secourir le Tchéliouskine, à refaire après Valery Tchkalov le premier Moscou-Vancouver par le pôle Nord (1937). Et le père Alexeï fait mine de grogner quand on lui donne à réparer la vieille maquette du planeur Gagarine, le mal nommé. Youri et tous les autres, petits kolkhoziens aérobies. Tel Vladimir Fedorov, leur aîné, treizième enfant d’une famille paysanne, qui décide à cette époque de devenir aviateur au premier avion qu’il voit dans le ciel un jour où il garde les vaches ; ce sera le pilote d’essai du RP-318, l’« avion-fusée » de Sergueï Korolev.

Une fois l’école et les livres brûlés, les enfants sont rendus aux champs pour deux ans. Les leçons reprennent quand les Allemands vident les lieux, en mars 1943, dans la moitié d’une isba prêtée par une famille de villageois. L’institutrice s’arrange comme elle peut. En guise de manuel de lecture, elle prend les statuts de l’infanterie de la RKKA (Armée Rouge des ouvriers et des paysans). « Pour remplir sa mission au combat, le soldat doit endurer toutes les difficultés et les privations possibles, garder courage, vaillance, force, et ne plus penser qu’à la victoire et à l’élimination de l’ennemi... » On ne pense plus qu’à ça, en effet, depuis que Stalingrad a inversé le rapport des forces et le cours de la guerre. C’est nu-pieds et le ventre vide que Youri court à la rivière ce printempslà, mais presque heureux : la cave enfin abandonnée, l’isba retrouvée, sa sœur Zoïa rescapée du STO, son frère cadet décroché de sa terrible potence, son frère aîné occupé sur la ligne de front à l’application des statuts de la RKKA... Il peut écrire à ce dernier : « Mon cher frère Valia, dis-moi, s’il te plaît, quand est-ce que la guerre finira. Je vais à l’école, notre maîtresse est Xenia Guerassimovna. Nous ramassons de la ferraille pour les chars et les avions. Il y a plein de ferrailles partout. Frappe les fascistes le plus fort que tu peux. Je m’ennuie de toi. Surtout, n’oublie pas de m’écrire et de me dire quand est-ce que la guerre finira. Ton petit frère Youra. » Comme il a laissé de la place pour un dessin, il couche les contours d’un char, avec une étoile sur la tourelle. Et l’adresse qu’on trace au crayon (un crayon à plomb taillé à la hache par le père Alexeï) est pour lui pleine d’espoir : « Poste de guerre n° 75417 ».

Cet espoir n’est pas trompé, et l’annonce de la victoire finit par arriver : « Une vie nouvelle commençait, que rien n’assombrissait plus, pleine de rayons de soleil. Depuis l’enfance, j’adore le soleil ! » Réincarné en signe de ponctuation, Youri serait certainement devenu un point d’exclamation.

L’école : un exutoire

Le père Alexeï avait obtenu sa mobilisation dans l’Armée Rouge, mais comme charpentier maçon à Gjatsk où les besoins de bras étaient immenses. Ehrenbourg : « Dernièrement, je me suis rendu dans le district de Gjatsk libéré par les Allemands. Le mot « désert » ne peut guère traduire le spectacle de cataclysme et de dévastation qui s’offre au regard dès qu’on entre dans la zone où l’occupant a sévi dix-sept mois durant... » Résultat, Alexeï Gagarine est retenu à Gjatsk où la famille doit déménager. Youra console sa mère comme il peut. « Je pêcherai le poisson pour notre nourriture. » Mais la paysanne sanglote de plus belle. Elle sait bien que, depuis deux ans, les sapeurs n’en finissent plus de déminer la rivière Gjat et que les obus sont le seul fruit de leur « pêche ». Rondin après rondin (Alexeï les numérote), on démonte la vieille isba après en avoir fait tomber la toiture en pleurant — vingt ans qu’on vivait dessous. Une télègue chargée de poutres fait plusieurs trajets. Pour se représenter la télègue, on peut se souvenir des gravures sur bois de J. Férat dans le Michel Strogoff de Jules Verne. Et voilà Youri qui reprend le chemin de l’école : onze ans, troisième classe d’études primaires, et toujours rien à manger. Les coquillages d’eau douce que les gamins font éclater au feu comme des marrons calent moins l’estomac qu’ils ne laissent à la bouche un goût de vase. Mais il y a plus dangereux. Les gosses ont les poches qui sentent la poudre, souvent gonflées d’inquiétants trophées dont la nature est pavée : des cartouches encore pleines. Ils les jettent à la braise, se tapissent derrière une souche ou un talus et attendent que les balles sifflent au-dessus de leurs casquettes de Gavroche. On fait même mieux, ou plutôt pis : des grenades intactes qu’on dégoupille et qu’on lance à la Gjat. Plus d’un enfant s’est mutilé à ce jeu idiot. Et pourtant, ces brouettées de bois qu’il faut aller chercher pour se chauffer, ces potagers qu’on bêche, tous ces travaux d’Hercule qu’on abat à mains nues en ces années où la population masculine est décimée font peser sur leurs épaules étroites une responsabilité et un poids écrasants.

Mais leurs épaules tiennent bon. En regard d’un tel labeur, l’école apparaît à beaucoup comme un exutoire. Youri est de ceux-là. « Notre prof de physique était Lev Mikhaïlovitch Bespalov. Un personnage des plus intéressants qui soient ?! Ancien militaire, il allait toujours en vareuse, mais sans épaulettes. Il avait fait la guerre dans l’armée de l’air en tant que pilote ou radio-artilleur, je ne sais plus [...] Dans le petit laboratoire de physique, il faisait des expériences semblables à de la sorcellerie [...] Il avait l’art et la manière de passionner les enfants, et nous retenions les lois de la physique aussi facilement que des récitations. » Cette synthèse de l’aviateur et du physicien impressionne énormément Youri qui participe avec enthousiasme à une grande aventure pédagogique : la réalisation d’une maquette d’avion équipée d’un petit moteur à essence (« ... elle mangeait l’air comme une libellule »).

Mais Youri a les pieds sur terre. En été 1949, à quinze ans, il totalise six années d’études primaires et secondaires. Il y a huit personnes sous le toit familial car Valentin et Zoïa se sont mariés à leur retour de guerre. On a beau répéter le proverbe russe : « Promiscuité n’est pas méchanceté », ça fait du monde. Et puis le père vieillit, la table est indigente et l’adolescent songe à une autre vie qu’il gagnerait lui-même. Il décide alors de ne pas passer en classe supérieure (la septième russe) et d’entrer dans un centre d’apprentissage. Comme il voit grand, ce sera Moscou, où vit son oncle Savely, le frère de son père. « Je voulais poursuivre mes études mais je savais bien que mes parents ne pourraient jamais me donner une formation supérieure. Ils avaient de maigres revenus... Je songeais donc sérieusement à faire un apprentissage, puis à entrer à l’usine pour continuer ensuite mes études... Un projet que j’avais mûri seul, n’ayant personne à qui demander conseil. Ma mère, à coup sûr, ne m’aurait pas laissé partir. »

1. Sauf mention contraire, tous les textes et citations russes sont traduits par nos soins, y compris le Rapport secret de Youri Gagarine (voir chap. « Le grand reportage »), d’ailleurs inédit en français.

2. Réalisation B. Grigoriev, scénario Youri Naguibine, production Studios Gorki, joué par un écolier de Moscou, Oleg Orlov.

3. Pratique en cours de 1930 à 1966 dans les kolkhozes, remplacée par un salaire mensuel fixe.

4. Arkadi Gaïdar (1904-1941), auteur pour la jeunesse, mort au front. Par excellence un écrivain de la génération Gagarine. Grand-père de Egor Gaïdar (né en 1956), ministre et premier-ministre de la Fédération de Russie de 1992 à 1994.

5. CHRÉTIEN, Jean-Loup, Sonate au clair de terre, itinéraire d’un Français dans l’espace, Denoël, 1994, p. 56.

6. Nikolaï Gastello (1907-1941), fameux pilote de guerre soviétique qui, le 26 juin 1946, jeta au sacrifice de sa vie son avion en flammes sur un convoi allemand de machines de guerre. Exploit resté célèbre parce que survenu quatre jours seulement après que l’Allemagne fut entrée en guerre contre l’Union soviétique, et une semaine avant la première exhortation publique de Staline (3 juillet).

7. Rendu célèbre en France, en son temps, par la traduction de Roger Garaudy.

CHAPITREII

HORS DE TERRE

La rencontre avec Moscou est un choc. De la télègue, Youri passe au métro. Pas de chance sur la place Rouge, où le mausolée est fermé ce dimanche-là. Il se console au musée Lénine. Mais le lundi apporte son lot de déceptions : les écoles professionnelles de Moscou ont clos les inscriptions, et partout sept années complètes d’études sont requises. Youri, on s’en souvient, n’en a que six. Sa cousine Tonia ne se démonte pas, qui le traîne tenter sa chance en banlieue. Un oral d’admission est improvisé à Lioubertsy, où le candidat se voit inscrit sur la dernière vacance en attente : une place d’apprenti fondeur au centre d’apprentissage n° 10.

Le petit métallo

L’on pourrait croire à un échec : Youri voulait une formation de tourneur ou d’ajusteur et se retrouve en fonderie ; il voulait décrocher Moscou et ramasse Lioubertsy, qui deviendra plus tard la variante soviétique du Bronx : une banlieue malfamée pour le malaise social qu’elle incarne, un vivier de casseurs et de hooligans russes. Or, Youri exulte. Il revêt fièrement l’uniforme d’apprenti et envoie à Gjatsk des lettres enflammées. Les quelques sous qu’il gagne prennent aussi le chemin de Gjatsk par mandat postal. Il accepte sans grincher le régime de caserne qu’une vieille baderne — à qui même le directeur reprochera de « militariser les élèves » — fait régner dans rétablissement. Un biographe1 écrira sans ironie : « Debout à six heures du matin, gymnastique, toilette. Direction l’ordinaire pour le petit déjeuner, en ordre serré, comme à l’armée. Une armée, en effet : la réserve ouvrière d’une grande nation. Dans le hall de l’école, c’est d’un œil nouveau qu’il se regarde entier dans la glace. Un vrai militaire. Un képi à la visière luisante liserée non d’étoiles, certes, mais de marteaux, une vareuse bleu foncé, deux rangées de boutons, un ceinturon à boucle métallique, un pantalon à pinces, des souliers cirés. La jeune garde de la classe ouvrière. » D’un coup, Youri entre dans le monde pour lui nouveau de la ville, du travail, de la métallurgie — secteur alors prestigieux de l’économie soviétique, où l’esprit de corps est particulièrement développé. Il aura beau écrire : « J’ai autant de respect pour le bois que pour le métal », il laisse derrière lui l’univers désuet des isbas (ces « gerbes jaunâtres de copeaux [qui] giclent sur les mains calleuses de [son] père ») et pénètre dans le saint des saints d’une industrie qui se veut lourde. N’oublions pas que la production métallurgique est présentée à l’époque comme une valeur de société. Les radios et les journaux annoncent quotidiennement les volumes produits. Toute une littérature — voir Et l’acier fut trempé de Nikolaï Ostrovski (œuvre née la même année que Youri) — se nourrit au four du fondeur. Un genre où la scène de la coulée n’est pas moins importante que, dans un roman d’Agatha Christie, celle de la révélation du meurtrier. L’écrivain Andreï Platonov a bien montré d’un trait de plume acide cette religion de l’industrie du métal dans une utopie noire, Tchevengour : « ... La nature, quand elle n’était pas touchée par l’homme, semblait morte et d’un attrait dérisoire, ce qui valait tant pour l’animal que pour l’arbre. L’animal et l’arbre ne suscitaient aucune compassion car l’homme n’avait pas contribué à les fabriquer, ils ne portaient aucune marque de son industrie... Alors que tous les autres objets — les objets métalliques — avaient une existence animée et présentaient même, par leur structure et leur force, plus d’intérêt et de mystère que l’homme lui-même. »

En été 1951, encarté aux Jeunesses communistes (fini, le foulard rouge du petit pionnier de Gjatsk), il a en poche un certificat d’ouvrier fondeur, une attestation d’études secondaires en sept classes (la septième classe manquante rattrapée) et un droit d’admission à l’école industrielle de Saratov, section fonderie. Sur les photos, il est le plus petit de son équipe de basket qui l’a pourtant élu capitaine. Dans les lettres qu’il envoie chez lui, il peut sans faux-semblant se dire heureux.

1951-1955, Saratov, au bord de la « Mère Volga », grand fleuve national russe. Youri Gagarine fait des études sans histoire à l’école industrielle, marquées par le choc politique de la mort de Staline (1953) et ponctuées de séjours au pays ainsi que de stages pratiques à Moscou et à Leningrad. Sa cousine Tonia, à Moscou : « Ah ?! Yourachka, tu te souviens, c’est moi qui t’ai conduit à Lioubertsy comme un cigogneau dans son mouchoir ; et maintenant ? Tu brigues un diplôme d’ingénieur, je parie... » Un vigile du chantier Kirov (ex-Poutilov), à Leningrad : « Eh ?! Garnement, descends de cette clôture », alors que Youri essaie de jeter un œil curieux sur l’ancienne usine de son grand-père.

Mais c’est à Saratov que se produit un départ de feu qui allume sa vocation latente de pilote, avec son admission à l’aéroclub de la ville. À Saratov aussi se produit une rencontre intellectuelle qui, vue « d’en bas » (les années 1951-1955), n’a guère de signification mais qui, vue « d’en haut » (1961, année du vol de Youri dans l’espace), se révèle décisive : la lecture de Tsiolkovski.

C’est une fausse découverte pour Youri. Déjà, son charismatique professeur de physique-aviateur de Gjatsk lui avait fait entrevoir l’œuvre du savant russe. Cette fois, Youri est chargé de faire un exposé sur les voyages interplanétaires et la propulsion à réaction.

Le testament du vieux professeur

Tsiolkovski (1857-1935) : pacifique chercheur, image archétypale du savant fantaisiste telle que l’aura quintessenciée Hergé avec son immortel professeur Tournesol ; bricoleur génial et illuminé qui menait une existence provinciale et champêtre, tantôt penché sur ses livres, tantôt affairé dans son hangar où il testait les lois de l’aérodynamique sur une soufflerie de fortune (mais la première du genre), tantôt occupé dans sa basse-cour à vérifier sur ses poules leur résistance à la poussée ascensionnelle, tantôt juché sur une motocyclette dont il avait conçu lui-même la carburation, le démarreur à énergie chimique — tout. Personnage sympathique et pathétique — référence obligée en astronautique — qui exige ici qu’on déplie le chevalet pour esquisser son portrait.

L’on a vu et l’on verra encore que le concept de vocation cosmique ne s’applique à Gagarine que tiré par les cheveux. Il n’en fut pas de même pour Tsiolkovski qui, sans conteste, entendit dès l’enfance cette voix contenue dans la racine du mot, trait distinctif des visionnaires illuminés : « J’adorais lire et lisais tout ce qui me tombait sous la main. J’aimais rêver et payais même mon petit frère pour qu’il écoutât mon délire. Nous étions petits et voulions tout voir à notre petite échelle — les maisons, les hommes, les animaux... Je rêvais aussi de force physique. Je me voyais sauter, grimper, marcher sur des cordes et des perches. Je rêvais de perdre totalement la sensation de pesanteur... » Attention ?! Ces phrases sont écrites plusieurs dizaines d’années avant le premier tir du Vostok, par la main d’un vieil homme qui n’a encore conquis l’espace que dans sa tête, à une époque où aucun témoin n’a pu lui décrire la sensation d’apesanteur.

Né le 17 septembre 1857 au village d’Ijevskoïe — région de Riazan —, ce fils de garde forestier avait pourtant commencé par goûter les joies terrestres de son âge et de son temps, construisant huttes et cabanes, grimpant aux arbres, jouant comme tous aux gorodki et à la lapta2, avec, l’hiver, un plaisir de plus : le patin à glace. Son rêve d’apesanteur s’exauce par le biais d’une myriade de cerfs-volants qu’il fait voler tout en maintenant la liaison avec des « navettes » — boîtes à coulisses renfermant des cafards. Préfiguration d’une vérité énoncée plus tard sans coquetterie : « Jamais l’idée de communiquer avec l’espace universel ne m’a quitté. » À dix ans survient un événement douloureux : une mauvaise scarlatine qui le rend presque sourd pour toujours. Dès lors, il mène une existence pauvre en visages et en rencontres. Circonstance fâcheuse mais, étonnamment, décisive pour l’histoire de la cosmographie, car « ... sourd depuis l’enfance, je n’ai jamais eu qu’une seule source de savoir : l’imprimé ou l’écrit ». « À quatorze ans, j’ai entrepris des lectures d’arithmétique. J’ai découvert alors que le livre était une chose qui n’avait rien de sorcier. J’étais intéressé par l’astrolabe, la mesure des distances et des hauteurs, les levés de plans. J’ai donc fabriqué une sorte d’astrolabe pour évaluer l’éloignement d’une tour de guet. Quatre cents archines3. Vérification faite, cela s’est révélé juste. Dès lors, j’ai eu foi dans la connaissance théorique. » Théoricien, mais aussi, quoi qu’on eût dit de lui, expérimentateur né ; on le voit fabriquer des ballons aérostatiques en papier à cigarettes, une poussette à énergie éolienne qu’il arrive même à faire avancer contre le vent...

Que valent, eu égard à sa surdité, les études qu’on l’envoie faire à seize ans dans Moscou ? Rien que le choix des livres lus. « Je n’ai pas eu de maître. Je suis autodidacte jusqu’au bout des ongles. » Passé trois ans dans la grande ville, émacié à force de consacrer son budget au matériel scientifique plutôt qu’à sa nourriture et dénoncé par un ami de la famille qu’avait effrayé son air décharné, il est rappelé chez lui par son père, à Borovsk, où il s’installe comme répétiteur. Certains récits de Tourgueniev évoquent bien la somnolence intellectuelle des provinces profondes de la Russie. Mais le jeune Konstantin se révèle un propagateur des sciences inégalé, avec une efficacité pédagogique qu’explique une méthode d’acquisition des connaissances fondée — surdité oblige — sur une indépendance totale d’esprit et de raisonnement. Ainsi devient-il, en 1880, professeur d’arithmétique et de géométrie à Borovsk, région de Kalouga. Il se marie en douce avec la fille de son logeur — quatre verstes courues incognito vers une église tenue par un pope peu regardant, et où personne n’entrera sinon les deux mariés piètrement fagotés, puis quatre verstes vite avalées dans l’autre sens pour ne pas perdre le fil précieux des expériences de laboratoire... Konstanrin reste sourd, au sens figuré parce que aussi au sens propre, à tous les qu’en-dira-t-on.

1892 : Tsiolkovski obtient un poste à Kalouga où ses conditions de travail s’améliorent un peu, si l’on peut dire pour un homme qui perdra là un fils suicidé, et l’autre — son plus proche collaborateur scientifique — mort littéralement de faim. « La vie m’a apporté son lot de malheurs que seule mon âme, en baignant dans le monde heureux des idées, m’a aidé à surmonter. » Ses idées ? L’on a d’abord quelque peine à s’y retrouver dans le foisonnement en apparence désordonné de ses essais de philosophie, de linguistique, de ses projets de transformation sociale et d’usines-orangeries orbitales satellisées autour du Soleil entre Mars et Jupiter. Théorèmes ou inventions techniques, ses constructions théoriques sont invérifiables à Borovsk ou Kalouga, où la littérature spécialisée est inexistante. À lui-même d’en faire la preuve logique puis, assuré de sa découverte, d’envoyer le dossier à Saint-Pétersbourg, qui est alors la capitale politique et scientifique du pays. « D’abord je faisais des « découvertes » connues depuis longtemps, puis j’ai commencé à faire du neuf. »

Du neuf, en effet : en astronautique, c’est l’application des lois de la mécanique céleste aux vols cosmiques dans le système solaire ; la physique de l’apesanteur ; la vie et la survie humaine en vaisseau spatial jusques et y compris la technique de sortie extra-véhiculaire ; la théorie mathématique de la propulsion à réaction d’une fusée à étages avec un combustible liquide... En aéronautique, c’est le dirigeable, l’aéroplane, l’aérodynamique expérimentale (sa fameuse soufflerie), la technique du coussin d’air. Partout premier, partout pionnier.

En matière de mécanique spatiale, on sait que les fondements se trouvent dans l’œuvre maîtresse d’Isaac Newton, Principes mathématiques de philosophie naturelle (1687), qui était l’idée fameuse de la gravitation née de la chute révélatrice d’une pomme. Eh bien, chez Tsiolkovski, c’est Newton qui joue le rôle de la pomme : et si le principe de l’égalité de l’action et de la réaction permettait à un objet projetant de la matière derrière lui de se propulser (par « réaction ») même dans le vide ? Comme il n’existe pas d’objection théorique à pareille hypothèse, la voie est ouverte à l’élaboration de la technique de la fusée spatiale. Perspective de travail née d’une idée simple comme l’œuf de Christophe Colomb, ou plutôt comme le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch (même inspiration futuriste, même nation, même génération). Reste à établir la vitesse acquise par la fusée, qu’il faut inférer de la loi fondamentale de la dynamique. Quant à la trajectoire du projectile, elle est fonction de l’attraction (toujours Newton) que les corps exercent les uns sur les autres. Dès 1883, ce raisonnement est au point dans ses notes. Certes, on est encore loin du Vostok mais un certain physicien autrichien nommé Ludwig Boltzmann n’aimait-il pas à dire : « Rien n’a plus d’effet pratique qu’une bonne théorie » ? Toute la magie tsiolkovskienne tient dans cette vérité.

Peu après (1887), notre homme s’applique à extraire la formule de la propulsion par fusée : produit de la vitesse d’éjection des gaz par le logarithme du rapport de masse de la fusée (quotient masse au départ / masse à l’épuisement du combustible). Tsiolkovski : « Longtemps j’ai considéré la fusée du même œil que tout le monde, comme un amusement ou un outil de peu d’utilité. Je ne me souviens plus trop comment m’est venue l’idée de faire des calculs relatifs aux vols de fusées. Je crois que les premières graines — les premières idées — me sont venues sous l’influence de l’esprit fantasque de Jules Verne qui a lancé mon cerveau dans la bonne direction. Au commencement fut le désir, bientôt suivi du travail de l’esprit... Le vieux papier où figurent les formules définitives à la base des engins à réaction date du 25 août 1898... Jamais je n’ai prétendu résoudre le problème dans sa totalité. Tout commence inévitablement par 1 / le travail de la pensée ; 2 / la fantaisie ; 3 / la féerie. Vient ensuite le calcul scientifique. Mes travaux sur les voyages cosmiques relèvent de la phase 2. Plus que quiconque, je sais la profondeur abyssale qui sépare l’idée de sa réalisation car, tout au long de ma vie, j’ai travaillé de mes mains autant que j’ai réfléchi et calculé. Mais l’Idée est à la base de tout : la réalisation procède de la pensée, et le calcul scientifique, de la fantaisie. » La fantaisie érigée en grand principe de travail, voilà qui résume le trait dominant du savant fantasque, mais aussi de son temps. La Russie d’alors, qui est en train de dérouler l’interminable fil ferroviaire du Transsibérien, n’a pas peur de voir grand et elle ne craint pas de créer, en ces années de renaissance de la poésie (« l’âge d’or ») et de floraison chorégraphique. Les tutus de Serge de Diaghilev sont contemporains des tuyères de Tsiolkovski, auxquelles ils ressemblent étonnamment. Même les acteurs politiques se mettent à revendiquer la fantaisie, peut-être en tant qu’elle sert et justifie leur soif d’utopie. Lénine : « On a tort de croire que la fantaisie ne va bien qu’au poète. La fantaisie est une qualité inestimable. Même la découverte du calcul différentiel et intégral aurait été inconcevable sans fantaisie. »

Si débridée qu’eût été la fantaisie de Jules Verne, le romancier n’en était pas moins resté à la version de tir d’artillerie : un bon vieux projectile en forme d’obus creux — qui d’ailleurs aurait fondu en se frottant aux couches denses de l’atmosphère pour achever d’annihiler des passagers déjà écrasés par la formidable poussée du tir... —, projectile