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Ce pays est pris en tenaille. Impossible de parler de la Géorgie sans avoir en tête l’aspiration d’une grande partie de sa population à rejoindre l’Union européenne, face aux tentatives d’imposer le modèle russe. Cette étreinte du Caucase est celle que la vaillante et hospitalière Géorgie s’est toujours efforcée de desserrer. Un regard tourné vers la mer Noire et l’Occident, et l’autre vers Moscou, cette capitale impériale où l’un de ses fils, Iossif Vissarionovitch Djougachvili, alias Staline, installa l’une des dictatures les plus féroces de l’histoire. La Géorgie est un rêve culinaire et viticole qui chante les poèmes épiques de Shota Roustaveli. Le verger d’un Caucase meurtri par les conflits. Son ouverture récente au tourisme a transformé Tbilissi, la capitale, dont les convulsions politiques n’ont pas atténué le charme. Ce petit livre n’est pas un guide. Il dit une Géorgie qui rime avec espoir. Et envie d’avenir. Un grand récit suivi d’entretiens avec l’historien Oleksandr Polianichev, la réalisatrice Lana Gogobéridzé et le poète Rati Amaglobeli.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Clément Girardot est journaliste, spécialiste du Caucase et de la Turquie. Il a écrit de nombreux reportages pour la presse française et internationale.
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Seitenzahl: 97
Veröffentlichungsjahr: 2025
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À mes parents,
À mes amours, Nino et Hugo
J’ai hérité de mon grand-père paternel un objet insolite, une boîte de thé noir vide au design minimaliste et orientalisant sur laquelle il est inscrit en russe « thé géorgien extra ». Il s’agit sûrement d’un cadeau que lui avait offert mon grand-oncle, adhérent du Parti communiste français qui aimait ramener des souvenirs de ses voyages de l’autre côté du rideau de fer dans les années 1970. Il avait bien sûr visité la Russie, mais aussi l’Ouzbékistan et la Géorgie.
Les membres du PCF et des autres partis frères sont parmi les rares Occidentaux à avoir visité la Géorgie durant les sept décennies de la période soviétique qui court de 1921 à 1991. La République socialiste soviétique de Géorgie est alors une destination importante pour le tourisme intérieur, elle est considérée non seulement comme la perle du Caucase, mais aussi celle de toute l’URSS.
Son littoral au climat subtropical, ses plaines accueillantes et ses cimes enneigées avaient déjà attiré de grands voyageurs durant la période pré-soviétique. Certains noms de ces illustres visiteurs sont restés gravés dans la toponymie de la capitale Tbilissi. Une des rues les plus touristiques du centre où se succèdent les bars et les cafés bling-bling a pris le nom de Jean Chardin, un explorateur et écrivain français qui séjourne en Géorgie à la fin du dix-septième siècle et qui décrit déjà Tbilissi comme une ville cosmopolite et tolérante.
Lors de la courte période d’indépendance allant de 1918 à 1921, entre la fin de l’Empire russe et l’annexion bolchevique, la première République de Géorgie1 se dote d’une constitution très progressiste et noue un partenariat étroit avec plusieurs pays européens, notamment l’Allemagne. De nombreux Géorgiens regrettent que la période soviétique ait creusé un fossé, un décalage, entre eux et les sociétés d’Europe occidentale.
Trois décennies après la chute de l’URSS, la Géorgie est toujours dans un entre-deux, bloquée dans une transition post-soviétique aussi interminable qu’incertaine. Ni totalement démocratique ni dictatoriale, elle vit au rythme des crises politiques – dont les élections législatives d’octobre 2024 sont le dernier avatar – au cœur d’une région fragile et stratégique où s’affrontent depuis longtemps les grandes puissances.
Le pays se débat dans une forme d’impasse. Depuis décembre 2023, la nation caucasienne est officiellement candidate à l’adhésion à l’Union européenne, un rêve enfin devenu réalité pour une large majorité de la population qui soutient l’intégration euro-atlantique. Plutôt que de saisir cette opportunité historique, le gouvernement dirigé en sous-main par l’oligarque pro-russe Bidzina Ivanichvili sabote les relations avec les pays occidentaux et entend se maintenir au pouvoir par tous les moyens en martelant des théories du complot de plus en plus absurdes. Derrière ce triste spectacle plane bien sûr l’ombre préoccupante de la Russie qui tente de réintégrer la Géorgie dans son giron malgré l’hostilité de la population.
Les Géorgiens savent bien qu’ils n’ont pas toutes les cartes dans leurs mains et se démènent entre fatalisme et combativité, pragmatisme et idéalisme. Mais ils ont conscience que le pays traverse une période charnière, comme celle du début des années 1920 ou du tournant des années 1990, qui déterminera l’avenir de la nation.
Le destin de la Géorgie doit nous préoccuper car, en creux, c’est aussi le destin de l’Europe qui se joue dans le Caucase. Relativement lointain et méconnu, le peuple géorgien réclame notre attention. Petit par sa taille mais grand par sa culture, son histoire et ses traditions, il mérite d’être connu et reconnu dans toute sa complexité et sa singularité.
Cet ouvrage ne vise pas à l’exhaustivité mais entend porter un regard éclairé et affectueux sur ce pays qui est devenu en quelque sorte ma seconde patrie. Dans mon histoire avec la Géorgie se mêlent à la fois le professionnel et l’intime. Après avoir brièvement travaillé comme professeur de français, j’ai surtout sillonné le pays en tant que journaliste depuis 2012, effectuant des reportages dans la plupart des régions.
J’ai aussi rencontré à Tbilissi mon épouse Nino. À son contact et surtout à celui de ma belle-famille, j’essaie de parfaire ma maîtrise – toujours inaboutie – de la belle mais tortueuse langue géorgienne. Je suis devenu un sidzé, un beau-fils (vous reconnaîtrez d’ailleurs ici le substantif dzé, fils, que l’on retrouve dans de nombreux patronymes). Je ne suis plus vraiment un étranger ni un « invité » (stoumari), ce statut privilégié que les Géorgiens réservent à leurs visiteurs pour leur faire découvrir le meilleur de leur contrée et de leur culture.
1 Après l’annexion bolchevique, son gouvernement s’exile en France et acquiert un pavillon de chasse près de Paris, à Leuville-sur-Orge, où se regroupe une communauté de Géorgiens opposés à l’URSS.
Les Géorgiens ont une conscience aiguë de l’histoire. Ils ont une conscience de leur présence sur le temps long. Peu de peuples ont habité de manière continue un même territoire depuis plusieurs millénaires en perpétuant sous différents régimes politiques leur langue et leur culture. Dès la haute Antiquité, les ancêtres des Géorgiens forment sur le versant sud du Grand Caucase différentes tribus unies par une même famille linguistique, celle des langues kartvéliennes1 dont est issu le géorgien moderne ainsi que trois langues régionales : le mingrélien, le svane et le laze, parlé essentiellement en Turquie.
Cette présence a enduré occupations et invasions étrangères. Scythes, Perses, Romains, Mongols, Turcomans, Russes, … la liste des envahisseurs est longue. Il est souvent dit que la capitale Tbilissi a été détruite et reconstruite pas moins de 29 fois. Les Géorgiens savent leur existence fragile, et leur indépendance acquise en 1991 lors de la dislocation de l’URSS précaire et réversible. Petite nation, la Géorgie est peuplée d’environ 3,7 millions d’habitants, dont plus d’un million dans la capitale. La question démographique est lancinante. Malgré un léger regain de la natalité ces dernières années, la population du pays stagne à cause de l’émigration et reste loin des 5,4 millions d’habitants du recensement de 1989.
Si l’on ne sait pas vraiment de quoi sera faite la Géorgie de demain, la référence aux ancêtres est récurrente. Dans les soupras (banquets traditionnels géorgiens) le toast pour les personnes décédées arrive en général dans les premières positions. Les autres toasts importants sont dédiés à Dieu, à la Géorgie, à la paix, ou encore aux enfants et aux parents. Les cimetières sont des lieux fréquentés, conviviaux et bien entretenus, les tombes sont généralement richement décorées et adjointes d’une table et de bancs pour accueillir les proches. À Tbilissi, ils sont généralement situés sur des emplacements de choix bien arborés en surplomb des quartiers résidentiels.
Journaliste indépendant depuis la fin de mes études en 2010, j’effectue un de mes premiers reportages en Géorgie au printemps 2012 à Choukhouti, un village assoupi de l’ouest du pays. Ses habitants sont les derniers à perpétuer le lélo, un sport traditionnel proche de la soule française dont les règles du jeu sont simples. Deux équipes composées des résidents du haut et de ceux du bas du village se disputent un ballon en cuir rempli de sable pesant 16 kg qu’il faut amener à un des deux ruisseaux qui marquent l’enbut de chaque camp. Une fois la balle lancée, une mêlée géante se met en branle. Elle avance tantôt imperceptiblement, tantôt par brusques à-coups, charriant avec elle un épais nuage de poussière. Lélo peut se traduire par « essai » en géorgien, ce sport est considéré comme un ancêtre local du rugby et il est uniquement pratiqué le jour de Pâques, fête la plus importante du calendrier orthodoxe qui marque la résurrection du Christ mais qui est aussi dédiée aux défunts en Géorgie. La partie peut durer de quelques dizaines de minutes à de longues heures, les vainqueurs emmènent ensuite le ballon au cimetière. Les joueurs de lélo ne sont motivés ni par un gain financier, ni par un trophée ou des médailles, mais par la possibilité d’honorer un villageois décédé dans l’année. Les vainqueurs déposent le lourd ballon sur la tombe d’un ancien joueur reconnu pour ses qualités humaines. Tous les habitants se retrouvent alors pour partager une énorme bouteille de vin autour de sa sépulture. La partie annuelle de lélo attire régulièrement des personnalités politiques de premier plan. Au printemps 2012, les citoyens de Choukhouti reçoivent la visite de l’entrepreneur Bidzina Ivanichvili, l’homme le plus riche du pays qui devient quelques mois plus tard Premier ministre. Il contrôle depuis le pays par l’intermédiaire de son parti baptisé le « Rêve géorgien ».
Trop occupés à festoyer
Lorsque Dieu répartit la Terre entre les différents peuples, les Géorgiens arrivèrent en dernier, trop occupés qu’ils étaient à festoyer. Malgré ce retard, le miséricordieux Créateur décida de leur attribuer le Pays de Cocagne qu’il s’était réservé. Voici le mythe fondateur de la Géorgie. Cette légende, à l’origine méconnue mais très populaire, flatte l’orgueil national. Elle est même reprise par Salomé Zourabichvili, l’ancienne diplomate française élue présidente de la Géorgie en 20182, dans son autobiographie Une femme pour deux pays3. « Cette parcelle (offerte par Dieu, nda) était un microcosme de la planète, un modèle réduit des paysages et des climats sur un tout petit territoire » développe-t-elle.
Dans une pièce satirique4 de l’écrivain et dramaturge Lasha Boughadzé, le personnage du président reprend à son compte la métaphore du paradis dans une longue tirade : « Naître en Géorgie, c’est une providence. La nature y est d’une exceptionnelle beauté, l’environnement écologiquement préservé, le peuple accueillant, la cuisine variée… Bon, disons-le franchement, sans fausse modestie, ici c’est le paradis sur Terre. Nous sommes très enviés, ce qui n’est que trop naturel – les géants sous-développés ont en horreur les petits talents. »
Bien qu’il ne soit pas explicitement nommé, le président de Lasha Boughadzé est Mikheïl Saakachvili, le réformateur pro-occidental qui dirige le pays après la révolution des Roses de fin 2003. Il réagit dans une longue tirade à l’invasion russe d’août 2008. Au grand dam des Géorgiens, leur paradis est convoité, notamment par l’immense voisin du nord, qui s’est pourtant longtemps tenu éloigné du Caucase.
C’est en effet seulement au cours du dix-neuvième siècle que la Russie assujettit les farouches peuples caucasiens par la ruse diplomatique et aussi par de longues et sanglantes campagnes militaires. Elle développe alors une littérature et des représentations collectives qui exaltent un territoire contrastant en tout point avec les mornes plaines septentionales et qui mettent aussi plutôt en valeur le peuple géorgien. Dans son Journal russe, écrit à la suite d’un séjour dans l’URSS effectué en 1947 avec le photographe Robert Capa, l’écrivain américain John Steinbeck remarque que partout en Russie les gens parlent de la Géorgie avec « une sorte d’envie et une grande admiration », décrivant ses habitants comme des « surhommes », des danseurs, des musiciens, des travailleurs et même des amants d’exception.
Selon certaines interprétations théologiques de dignitaires orthodoxes géorgiens, le pays serait même le seul lieu à être épargné lors de l’apocalypse. Ce sentiment d’habiter un territoire, certes géographiquement restreint mais sous de nombreux aspects privilégié, explique peut-être le fait que les Géorgiens sont un peuple sédentaire. Même au sein du pays, les mobilités sont faibles jusqu’à la grande vague d’urbanisation de la seconde moitié du vingtième siècle. Contrairement à leurs voisins arméniens, ils n’ont jamais développé de diaspora transnationale et, si l’émigration s’est intensifiée depuis la fin de l’URSS, la raison principale est économique. Même à l’étranger, les Géorgiens gardent généralement un fort attachement à leur terre.
Dans le film culte Pesvebi
