Grèce : La nouvelle odyssée - Adéa Guillot - E-Book

Grèce : La nouvelle odyssée E-Book

Adéa Guillot

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Beschreibung

Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre

Et si la crise économique qui terrasse le pays accouchait d’un nouveau miracle grec ? Partout, de l’anarchique Athènes aux îles les plus touristiques de la mer Égée, une nouvelle odyssée hellénique prend forme. Au culte du palikare, ce héros romantique de la lutte pour l’indépendance, succède aujourd’hui une volonté de ne plus se laisser étouffer par les clans politiques, le clientélisme et la corruption.
Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il revisite, d’abord à travers un récit riche en anecdotes et en souvenirs poignants, puis à l’écoute de grands intellectuels, les clichés sur une Grèce désemparée. Sans rien cacher des responsabilités politiques des gouvernements successifs et sans masquer l’ampleur du défi posé par l’émergence des extrémismes.

Un voyage culturel, linguistique, épicurien et historique pour mieux connaître les passions grecques. Et donc mieux les comprendre.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. - Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." - Librairie Sciences Po

À PROPOS DES AUTEURS

Adéa Guillot est journaliste et actuelle correspondante en Grèce du Monde, Arte TV, Le Soir et autres.
Journaliste, écrivain, Françoise Arvanitis a passé toute sa vie adulte en Grèce où, à partir de la chute de la dictature en 1974, elle fut correspondante de nombreux journaux, dont La Croix, L'Express, La Repubblica, Le Soir, et de France Culture.

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Seitenzahl: 106

Veröffentlichungsjahr: 2013

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L’ÂME DES PEUPLES

Une collection dirigée par Richard Werly

Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.

Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.

Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.

Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.

AVANT-PROPOS

Pourquoi la Grèce ?

Longtemps, la Grèce que l’on appelle « moderne », a été méconnue des Occidentaux pour qui le lointain et glorieux passé des « anciens Grecs » occultait l’histoire complexe et tourmentée de leurs héritiers. Peu s’en fallait qu’on leur refuse même cet héritage que l’Europe, quant à elle, s’était approprié sans complexe. Et puis n’était-elle pas à moitié orientale cette Grèce excentrée, aux confins des Balkans dont elle avait partagé pendant des siècles les conflits nationaux et les luttes pour la liberté ? Or, c’est précisément dans cette grande variété de facettes historiques et culturelles que réside le pouvoir d’attraction de ce vieux pays au visage toujours surprenant. Un pays à vivre, une terre de contrastes où l’on aime s’arrêter, prendre son temps, tels les voyageurs d’autrefois que ne pressaient pas les contraintes du monde contemporain.

Mais voilà que la Grèce, entrée dans l’Union européenne depuis près de 35 ans, et qui pensait s’être fait enfin cette place au soleil à laquelle elle aspirait, est frappée de plein fouet par une crise d’une ampleur que nul n’imaginait il y a quelques années. La société sur laquelle chacun des quelque onze millions de Grecs qui la compose pensait pouvoir compter, s’effondre. Des acquis que l’on croyait définitifs s’évaporent en quelques heures. La prospérité économique n’est plus qu’un souvenir. Entre 2010 et 2014, un tiers de la population grecque est passé sous le seuil de pauvreté. De quoi faire imploser la cohésion de toute société. Et pourtant les Grecs tiennent bon. Ils luttent pour sauver ce qui reste de leur monde et s’adapter à celui qui arrive.

Les services publics s’écroulent ? Voilà que toute une solidarité alternative s’organise. Dans chaque quartier d’Athènes et dans chaque ville du pays, des centres de santé dispensent des soins gratuits. Des cuisines associatives nourrissent des familles entières. Des échanges de services se mettent en place, un cours de langue contre une heure de jardinage, une garde d’enfants contre une consultation médicale. Cette solidarité ne forme évidemment pas un rempart suffisant. Elle n’empêche ni le déclassement, ni le chômage. Mais elle est la réponse instinctive, profondément humaine, des Grecs. Elle révèle cette extraordinaire capacité de rebondissement d’un peuple qui a tout de même traversé dans le seul vingtième siècle deux guerres mondiales, deux dictatures et une guerre civile.

Cette Grèce en crise, prise dans un tourbillon toujours plus rapide de changements et de réformes, cohabite avec une Grèce – éternelle celle-là – qui continue de ravir ses visiteurs comme ses habitants. Vous ne trouverez pas un Grec qui ne vous dise à quel point son pays est beau et bon. Et il aura raison ! Il est bon de se plonger dans les eaux transparentes de la mer Égée des Cyclades. Il est beau d’assister un soir d’été à la représentation d’une pièce d’Aristophane dans le théâtre antique d’Épidaure dans les collines du Péloponnèse, ou d’écouter Patti Smith en concert dans l’odéon antique d’Hérode Atticus, au pied de l’Acropole. Comme il est bon de déguster une assiette de mézés, arrosée d’un ouzo glacé, dans une petite taverne de bord de plage ou dans un recoin secret d’un vieux quartier d’Athènes après s’être promené des heures dans le cadre évocateur de l’agora. Carte postale touristique ? Cliché ? Pas seulement. Les Grecs – et c’est une qualité – savent prendre ce temps-là. Le temps du plaisir.

Vivre ici c’est enfin, à chaque pas, rencontrer l’histoire. Athènes s’articule autour de son rocher central où l’Acropole, symbole de la gloire antique du pays, trône fièrement. Le Péloponnèse abrite les vestiges de Sparte ou d’Olympie. Les Cyclades ont vu naître une civilisation étrange dont les vestiges artistiques ont traversé le temps et sont judicieusement mis en valeur dans le très joli musée cycladique d’Athènes. Moins connus, la merveilleuse ville franque de Mystras, l’architecture vénitienne de Rhodes ou les bains turcs de Thessalonique témoignent, eux, des différents envahisseurs du pays. Un héritage parfois lourd pour les Grecs d’aujourd’hui, mais que tous portent en eux. Ancré profondément dans les mentalités, les pierres et les paysages.

« Nous allions le goût du beau à la sobriété et nous cultivons nos esprits sans tomber dans la mollesse. […] Il n’y a point de honte chez nous à avouer qu’on est pauvres, mais il y en a à ne rien faire pour sortir de cet état. »1

À Damianos Rorris, grâce auquel nous avons pu écrire ce livre

1. Thucydide, extrait d’un discours de Périclès. Histoire de la Guerre du Péloponnèse, livre 2, chapitre 40.

La nouvelle odyssée

L’air bruisse du chant des cigales. La fulgurance de la lumière donne vie aux pierres. Sous mes yeux éblouis, les énormes blocs de marbre qui jonchent le sol s’animent. Il y a longtemps, le plus grand des dieux, Zeus, avait ici son temple. Olympie. La magie du nom, que jusqu’alors je n’ai vu que dans les livres où consciencieusement j’apprends le grec « ancien », me bouleverse. J’ai vingt ans et chacun sait que ce n’est pas le plus bel âge de la vie. Mais c’est en tout cas celui des découvertes. Et dans mon cas, celui de la découverte de la Grèce, que je suis venue chercher au lieu de passer des concours.

Plus tard, je découvrirai le tragique solaire de Mycènes, l’impérieuse beauté de Delphes, la paisible harmonie d’Épidaure et tant d’autres lieux qui composèrent cet incomparable monde grec antique. Mais cette première immersion dans la lumière d’Olympie, la lumière de la Grèce, devait laisser en moi une empreinte ineffaçable. La forte présence de ces traces grandioses sous les pins odorants. Un passé si présent.

Le médecin cardiologue de Patras qui m’hébergeait depuis un mois – j’apprenais « au pair » le français à ses filles – m’avait proposé ce matin-là de l’accompagner. Lui n’était pas venu à Olympie pour les ruines du site antique – pour lui, comme pour la plupart de ses concitoyens, elles n’étaient justement que des ruines – mais pour soigner une patiente gravement malade. Nous avions pris un taxi, car, en ces années 1950, rarissimes étaient les Grecs qui possédaient une voiture ou savaient conduire. Du coup, le docteur décida d’aller voir au retour sa vieille mère au village. Du monde mythique que je venais de quitter au monde réel, le raccourci, brutal, s’avéra fort instructif.

Loin de la quiétude bourgeoise apparente de la petite ville provinciale de Patras en train d’émerger lentement de la double tragédie de la guerre mondiale et de la guerre civile, la Grèce des campagnes se définissait alors d’un mot : pauvreté. C’était l’heure de sortie de l’école. Les enfants marchaient en jouant le long de la route, pieds nus pour la plupart, les mieux nantis tenant leurs chaussures à la main pour ne pas les user. Indispensable apprentissage : l’enfant grec mal nourri de cette époque manquait de tout, ou presque. La déesse Athéna1 a, dit-on, donné l’olivier à la Grèce. Grâce lui soit rendue. C’est à l’huile de l’arbre divin que, tout au cours de son histoire particulièrement tourmentée, la population dut souvent sa survie. Mais on ne peut vivre que d’olives. Pour beaucoup de Grecs, l’exil constituait à cette époque la réponse immédiate la plus efficace au dénuement ambiant.

Un destin confisqué

La vague migratoire des paysans grecs vers les pays d’accueil où ils espéraient se construire un avenir meilleur – États-Unis, Canada, Australie, entre autres, puis la Belgique, l’Allemagne – fut, au lendemain de la guerre, une véritable déferlante. Elle dépeupla littéralement, et pour longtemps, villages, montagnes, des îles entières parfois, créant certes un vide dans les régions d’origine des migrants, mais aussi une diaspora généralement bien intégrée dans les pays d’accueil malgré les liens restés forts avec la « patrie » d’origine. « Diaspora » n’est pas pour rien un mot grec et le savoir « vivre ailleurs » est un talent que les Grecs possèdent depuis toujours.

La misère n’était pas la seule cause de départ. Le choix de l’exil fut aussi, pour certains, politique. Car cette Grèce que je découvrais venait de vivre, alors même qu’elle s’était opposée à l’Italie fasciste et à l’occupation nazie, le plus sordide et cruel après-guerre que l’on puisse infliger à un peuple : une « trahison » concoctée par les puissants du moment – Churchill, Roosevelt et Staline – au nom de leurs intérêts stratégiques.

C’est à Yalta, en février 1945, que se joua le sort de la Grèce. En échange du rattachement de l’Est de la Pologne à l’URSS, la Grèce devenait, sous le contrôle des alliés occidentaux, le bastion du monde libre en Europe orientale méditerranéenne, face au glacis soviétique délimité, au sud des Balkans, par les trois frontières : albanaise, yougoslave et bulgare. La résistance grecque face aux nazis avait certes été héroïque, exemplaire même par son unité et son efficacité. Mais elle avait une « tare » impardonnable : l’EAM, le Front de libération national qu’il avait majoritairement dirigée, était d’obédience communiste. Inacceptable pour Churchill. Pour les Britanniques, l’EAM « rouge » doit être impérativement éliminé. La Grèce des partisans se vit donc dotée par les vainqueurs occidentaux d’un gouvernement « à la botte ». Et ce fut a contrario aux anciens « collabos », aux cruels miliciens du temps de l’occupation transformés en défenseurs de l’ordre « démocratique » que furent confiées les basses œuvres de la répression.

Le peuple grec mettra des décennies à se remettre de l’injustice de la libération. La guerre civile qui s’ensuivit, de 1946 à 1949, fut d’une atrocité sans nom. Avec ses centaines de milliers de morts, elle marqua de son sceau sanglant l’évolution politique du pays, radicalisant les allégeances idéologiques et transformant toute opposition en haine. D’autant que les Grecs se laissent volontiers gagner par le culte du palikare2, ce héros romantique en lutte contre le « joug ottoman », incarnation de la vaillance, mais insoumis aussi, et d’un farouche individualisme. Bref, un héros ! Or l’un des effets pervers de la guerre civile et de la répression aveugle qui s’ensuivit fut précisément l’héroïsation de toute la gauche. Elle sera à la mesure de la persécution que subirent les anciens résistants, diabolisés par la droite pour justifier ses pires exactions. Et elle bloquera pour longtemps tout processus d’évolution, toute tentative de critique constructive. Peut-on demander des comptes à un héros ? On évaluait encore en Grèce, voici peu, le sérieux des engagements d’un homme « de gauche » au nombre d’années de prison dont il pouvait se targuer…

Les puissances contre les Grecs

Le photographe américain Robert McCabe, qui visita le pays entre 1954 et 1965, donna pour titre à l’un de ses livres Grèce, les années de l’innocence3. Sans doute l’aurais-je plutôt, quant à moi, intitulé Les années de la faim. Car la Grèce de ces années-là est exsangue. Trahie à droite comme à gauche – les Soviétiques furent pour le moins ambigus avec leurs soutiens locaux, qu’ils abandonnèrent –, elle entre défaite, frustrée et en haillons dans le nouveau monde de l’après-guerre. Vingt ans plus tard, nouvelle « trahison » : la prise du pouvoir à Athènes par les colonels soutenus par la CIA. Peut-on s’étonner dès lors de cette tendance très générale des Grecs à se porter en victimes permanentes d’une vindicte internationale, porteuse des plus noirs desseins ?

Sept ans durant, de 1967 à 1974, les Grecs eurent à subir une junte catastrophique, bande de militaires odieux et stupides, qui isola le pays au moment critique où tendait à s’y installer enfin un État de droit. Une telle expérience ne peut pas laisser indemne l’âme d’un peuple.

Ces « théories du complot » font encore aujourd’hui des ravages dans toute une frange de la population. Guère surprenant. Pendant les quatre siècles de l’occupation ottomane, les « puissances »4