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Des mers et des océans aux piscines chlorées en passant par les thermes antiques, la nage fait partie de l'histoire et de la culture de l'humanité dans toutes ses dimensions !
Voici probablement le plus beau livre écrit sur la nage, les plongeurs et les nageurs. Paru en 1992,
Héros et Nageurs a d’emblée été salué comme tel par la critique anglaise et américaine. Panorama complet de la discipline, il entrelace tout à la fois l’histoire, la géographie – de la Grèce à la Polynésie –, la littérature – d’Homère à Patrick Leigh Fermor –, le cinéma, l’histoire de la peinture et bien sûr le sport. Depuis les Grecs et les Romains jusqu’aux Jeux Olympiques, des Anglais qui réinventent l’art de nager à l’orée du XIXe siècle en passant par le romantisme allemand, de l’art du plongeon suédois à l’école de natation japonaise, des fleuves des Indiens d’Amérique à la Californie de Johnny Weissmuller, ce livre nous propose surtout une psychanalyse, une « quête spirituelle de l’eau » : il nous plonge dans de profonds étangs au coeur de nos propres têtes. Charles Sprawson s’inscrit dans le sillage des plus grands auteurs – Goethe, Byron, Gide, Jack London, Pouchkine, Kevin Andrews ou Mishima – et nous fait comprendre qu’ils furent aussi des nageurs. Ils nous ont appris que l’immersion est une échappatoire vers le sublime et l’héroïque.
Traduit en italien et en allemand, voici la première édition française de ce magnifique récit, devenu livre culte.
Paru en 1992, ce récit historique de Charles Sprawson a été salué par la critique anglaise et américaine. Un panorama de la natation devenu culte et traduit pour la première fois en français !
EXTRAIT
Nous sommes allés nous restaurer dans le jardin de Butterfields, qui fut jadis la maison d’Errol Flynn, à l’angle de Sunset et Olive. Rose ne s’en tenait plus aux algues, aux graines de sésame et de tournesol. Sous les orangers, il évoqua tranquillement ses premiers souvenirs d’enfance en Australie, quand il nageait dans le réservoir de Manly, dans le bassin naturel de Bondi Beach, où les vagues passaient par-dessus les parois et le propulsaient dans un sens, vers des temps extraordinairement rapides. Les expériences les plus intenses avaient été des bains très matinaux dans le port de Sydney, où l’eau était suave, sa texture soyeuse, quand nager ressemblait à « une aventure dans un autre monde », notamment à Noël quand les fortes marées « King » affluaient du Pacifique. C’était dans ces conditions qu’il jugeait avoir fait ses meilleurs temps, avec un sentiment d’euphorie qu’il n’avait jamais vraiment connu dans une piscine faite de main d’homme. Pour Rose, nager supposait une implication sensuelle intense, une suite rythmée de sons à mesure que les mains tranchent l’eau qui passe sous le corps et forme une vague contre le côté du visage. Le rythme réduit l’effort. Avant la course, il écoutait une musique particulière proche du rythme de sa battue. La chanson de Glenn Miller, In the Mood, lui correspondait parfaitement. La principale qualité indispensable au nageur, continua-t-il, c’est le « sens de l’eau ». Il doit se servir des bras et des jambes comme un poisson de ses nageoires, être capable de ressentir la pression de l’eau sur les mains, de la retenir dans la paume tout en la retirant sans qu’elle puisse lui glisser entre les doigts.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Une ode merveilleuse à la nage [...] Avec Charles Sprawson, et le poète Swinburne pour guide, on s’immerge dans « un monde bien plus glorieux que celui dont Dante lui-même a rêvé dans son paradis » — l’expérience est initiatique, inoubliable. -
Nathalie Crom, Telerama
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Seitenzahl: 473
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Pour Ann Fenton
« Quand je vois un nageur, je peins un noyé »
Jacques Prévert, Quai des Brumes
« Te voici marmonnant Baudelaire ou Donne,
Te voici imitant ce coucou,
Te voici servant une double faute pour le set,
Te voici plongeant nu depuis une pierre dalmate,
Te voici chahutant le soleil couchant,
Te voici montant avec Proust à bord de ta corvette condamnée… »
Louis MacNeice, The Casualty (In memoriam G. H. S.), sur la mort d’un ami noyé dans l’océan Atlantique pendant la guerre.
Les dieux qui nous ont abandonnés depuis des siècles à Naples se trouvent encore en Inde, j’ai donc l’impression de rentrer chez moi. En Inde, je ressens ce qu’était l’Italie il y a bien des années.
Francesco Clemente
J’ai appris à nager en Inde, dans un bassin offert au collège par le joueur de cricket édouardien Ranjitsinhji. J’étais le seul élève anglais de l’école. Mon père en était le principal et Sir K. S. Ranjitsinhji, le Jam Sahib1 de Nawanagar, en fut le plus éminent ancien élève, bien qu’il fût un prince parmi plusieurs autres au collège. Parfois, son successeur nous permettait de nous baigner dans les caves inondées de son palais proche, entre des colonnes qui disparaissaient mystérieusement dans l’eau noire. Les murailles du palais, en surface, étaient encore ornées des tableaux de jeunes nageurs par Tuke, collectionnés par le Jam Sahib pendant ses années passées à jouer au cricket en Angleterre.
Dans cette région aride et reculée des plaines occidentales, aucun des autres Anglais ne semblait nager. On ne trouvait pas de bassins dans les jardins des administrateurs ni dans les cantonnements des soldats. Quand ils gagnaient les collines pour échapper à la chaleur, c’était surtout pour naviguer ou ramer sur le lac de Naini Tal. J’écris ces lignes sous une aquarelle de Samuel Daniell, de jeunes Indiennes qui se baignent et se lavent les cheveux dans une clairière de la jungle, entre les cataractes et les mares d’une rivière du Sud de l’Inde. Les représentations anglaises de cet immense pays nous montrent des Indiens plongeant depuis les balcons des temples ou se prélassant sur les hauts-fonds lacustres. Pour les Anglais eux-mêmes, en revanche, il semblait bien que nager ne fût pas tout à fait convenable. Ils estimaient devoir garder les apparences, comme dans ces portraits qu’a donnés Arthur Devis des Anglais et de leurs épouses solennellement vêtus, à la manière des personnages exquis de son père dans leurs jardins anglais, avec rien qu’une allusion exotique dans la courbure d’un palmier ou la feuille échancrée d’un bananier, voire un domestique indien, déférent et debout à l’arrière-plan. Tout se passait comme si les Anglais avaient à cœur le précepte de George Borrow, qu’un « gentleman » doit éviter de nager « car pour nager, il faut se dénuder, et quelle mine auraient bien des gens distingués sans leurs habits ? »
Dans les souvenirs des soldats et des fonctionnaires, les mentions de la nage sont très rares. Pourtant, dans les récits de ces Anglais ayant voyagé en Inde pour des raisons personnelles, la nage, comme méthode de découverte de soi et d’accomplissement, de satisfaction de quelque inclination mystique de leur caractère, semble une expérience essentielle et enrichissante. Réveillé à l’aube par un rugissement de panthère dans la forêt, l’aventurier Eric Muspratt, qui arpentait le monde pour fuir la contamination de la civilisation, descend vers un « temple hindou solitaire, une simple arche de pierre munie d’un degré ouvert sur un petit lac d’eau douce comme le verre. Des palmiers l’effrangeaient, des nénuphars y flottaient. En me baignant là au lever du soleil, un sentiment d’adoration et de gratitude m’inonda. La quiétude reposait sur moi comme une bénédiction ». Dans sa tentative hardie d’escalader le K2, chargé d’innombrables volumes de poésie, Aleister Crowley fut confronté un matin, sur les piémonts de l’Himalaya, à un éclatant rideau blanc tendu à flanc de colline, constitué des dépôts cristallins issus d’une source chaude, telle celle de Pamukkale en Turquie, sommée d’un temple par les Romains, où je m’attardai jadis tout un jour, à lire les odes olympiques de Pindare sur une colonne submergée. Crowley grimpa jusqu’au sommet du rideau, jusqu’au bassin d’où il sortait la plus grande de semblables formations. « 10 mètres de diamètre, un cercle quasi parfait. C’est une baignoire digne de Vénus. J’ai dû convoquer ma conscience de la Divinité avant de me risquer à l’intérieur. L’eau est parcourue de délicates émanations soufrées, pourtant l’odeur est subtile et délicieuse. J’ai passé plus d’une heure à reposer dans sa chaleur de velours, dans l’air de la montagne, d’une sécheresse intoxicante. J’ai fait toute l’expérience de l’extase du pèlerin parvenu à la fin de ses tribulations. » Lors de ses ascensions de l’Everest, Mallory s’est baigné dans les cours d’eau du Cachemire. Pour lui, la nage, comme l’ascension, était une « nécessité émotionnelle et spirituelle ». Il était filmé par Odell, d’abord nageant convenablement en costume de bain, qu’il ôtait ensuite, « trouvant même une mare où plonger, et à répétition ».
Dans mon plus ancien souvenir de l’Inde, je regarde au petit matin, à travers la mousseline d’une moustiquaire, mon père en train de pratiquer le yoga sur une petite serviette au pied de son lit, de tordre son corps en des contorsions et des postures qui semblaient étranges chez un principal. Il avait été influencé par une lecture récente, Les vies d’un lancier du Bengale de Yeats Brown, qui s’achève sur l’auteur méditant dans l’Himalaya, dans l’attente de l’aube après une nuit d’entretiens prolongés sur les mystères de l’amour et de la dévotion. Fumer du charas dans un houka suscitait des hallucinations chez Yeats Brown – il croyait s’insinuer par des trous de serrure, enjamber l’Himalaya. Ce livre, dont l’adaptation hollywoodienne célèbre l’aura de l’Inde impériale, était en fait la description d’une quête spirituelle, une tentative de s’immerger dans les rituels sensuels et mystérieux de l’Orient qui n’intéressaient guère le colonial ordinaire.
Peu avant de m’envoyer dans un collège en Angleterre, mon père m’emmena faire un voyage de trois jours en train jusqu’à la côte méridionale de l’Inde. On nous prêta la voiture personnelle d’un maharadjah, nantie d’un balcon de métal à l’arrière, où nous restions tout le jour, aspirant à nager dans les rivières vertes peuplées de buffles et de garçons rieurs tandis que le train franchissait leurs ponts avec fracas. Une fois que nous sommes arrivés dans le Sud, tout notre temps s’est passé à nous baigner parmi les cours d’eau et les cascades dépeints dans les gravures de Daniell, sacrés pour les hindous et fréquentés par d’innombrables dévots, bien qu’ils soient rarement visités aujourd’hui car des barrages en ont réduit le cours à de frêles ruisselets qui dégoulinent sur la paroi nue de la roche.
C’est par ces rivières méridionales que Yeats Brown était attiré, où il trouvait « gloire et grâce » à s’abandonner, corporellement, à leur eau sacrée, d’ordinaire au clair de lune. La fenêtre de la chambre de notre petite villégiature du cap Cormorin ouvrait sur la mer. Mon père m’indiqua les rochers précis où Yeats Brown et le swami avaient jadis parlé et médité. « Une centaine de mètres au sud du temple de la Vierge, l’un des temples les plus antiques à l’extrémité du triangle indien, se trouve un plus petit sanctuaire voué au culte des ancêtres. C’est là que nous nous sommes dévêtus et avons gagné à la nage, à quelques mètres, deux rochers en forme de dômes contre lesquels les lames de l’océan Indien se jettent paresseusement, les parant de temps en temps d’une belle dentelle d’écume. C’est là, sur le plus éloigné des rochers, sans terre entre lui et l’Antarctique, que Vivekananda méditait en ce soir où il prit la grande décision de partir à la conquête de l’Ouest pour enseigner le védanta. » Yeats Brown d’ajouter une note : « Quand nous lisons le récit que nous fait Romain Rolland de la manière dont le pèlerin regagna l’Inde à la nage, comme s’il s’agissait de la Manche ou de l’Hellespont, et non d’un intervalle de cinq mètres, nous avons une illustration de la naissance des mythes. »
Quoique très jeune, j’avais commencé de me forger une conception vague du nageur comme d’un être éloigné et coupé de la vie quotidienne, voué à un type d’exercice où l’essentiel du corps reste submergé et absorbé en lui-même. Il me semblait qu’il séduisait l’introverti et l’excentrique, les individualistes virant au solipsisme. L’été dernier, j’allais quitter Portofino quand je me suis rappelé que s’y trouvait l’antique maison des Yeats Brown. Dans les années 1860, le père de l’auteur avait acquis, pour 40 livres sterling, un castello mauresque abandonné sur le promontoire. Yeats Brown y interrompait son voyage, retour des Indes, pour y séjourner. Je restai donc une nuit de plus et, tôt le lendemain, je descendis entre les cyprès et les pins parasols vers une petite crique sablonneuse sous la maison. Je gagnai à la nage un rocher blanc et lisse au bas du sentier raide qui dévale son jardin. C’est de là, à en croire un cousin, que Yeats Brown avait satisfait sa « passion de la nage – un merveilleux plongeur – il plongeait et s’agrippait à un rocher en profondeur et nous faisait une grimace à travers l’eau translucide, durant de si longues minutes qu’il faisait grand peur à ses jeunes cousins ».
Après l’Inde, mon père partit pour la rive opposée de la Méditerranée, en face de Portofino. Durant quelques années, nous vécûmes à Benghazi, non loin de l’antique cité grecque de Cyrène. Nous passions chaque Noël parmi ses ruines, seuls clients d’un hôtel fantomatique parmi les sapins. Le jour de Noël, nous observions un rite – nous baigner dans un bassin rocheux naturel, long et rectangulaire, aux parois incrustées de mollusques et d’anémones, où la légende voulait que Cléopâtre et les Romains eussent nagé. Les vagues se brisaient à un bout et en contrebas, sous la surface, reposaient la plupart des vestiges de la ville antique. La parution récente des livres de Hans Hass et Jacques Cousteau avait ouvert un monde neuf. Quand nous plongions nos visages masqués dans l’eau, émergeaient sur le sable rouillé les traces mystérieuses du contour des rues et des colonnades classiques, dont la sainteté était troublée par l’intrusion régulière de raies mantas qui battaient des ailes somnolentes parmi les colonnes brisées, quittant dans leur dérive l’obscurité ombreuse des profondeurs. Des fragments de sculpture, des piétements de fontaine s’éparpillaient dans notre appartement, sous forme de butoirs de porte et de serre-livres.
À l’été, une compétition avait lieu à Benghazi. Mon meilleur ami, dont je croyais qu’il ne savait pas nager puisqu’il ne se mettait jamais à l’eau et passait son temps à faire de la voile, quittait nonchalamment les rochers où il bronzait pour gagner chaque course avec plusieurs mètres d’avance. Il disait que rien n’était plus simple pourvu qu’on se servît du crawl japonais. Je me demandais ce qu’il voulait dire. Il y a peu, je lui ai écrit, après plus de trente ans, après m’être procuré son adresse auprès de son ancien collège, pour lui demander de m’expliquer au juste ce que la formule signifiait. Au contraire de moi, il était évidemment passé à autre chose car dans sa réponse, envoyée depuis sa ferme africaine, il développa chaque détail de sa carrière depuis que nous nous étions fréquentés, mais sans faire la moindre mention de la natation.
Dans l’antique bassin rocheux de Cyrène, mon imagination avait obscurément commencé d’associer la nage aux anciens Romains, mais les graines de ce livre furent semées durant les quatre ans où je travaillai à enseigner la « culture classique » dans une université arabe. J’y avais postulé après avoir remarqué une offre d’emploi en latin dans la rubrique des annonces personnelles du Times de Londres, alors que je faisais office de maître-nageur dans une vieille piscine victorienne de Paddington, si lugubre et si sale que personne n’y venait jamais. En Arabie, comme dans la piscine de Paddington, il n’y avait d’autre divertissement que la lecture, de sorte qu’au cours des longues après-midi, tandis que toute la ville dormait, je dévorais livre après livre parmi les ombres de la cour de notre maison de boue séchée du quartier arabe, puis à nouveau tard dans la nuit sous les étoiles, sur notre toit-terrasse crénelé. Puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire, je prenais des notes approfondies de tout ce que je lisais. La chaleur, l’atmosphère torride, l’absence de piscines me rendaient hypersensible à la plus fugace présence de l’eau, à toute référence passagère à la nage. En feuilletant aujourd’hui ces notes en lambeaux, je vois qu’à la page 180 du Soleil se lève aussi de Hemingway, un personnage « nageait les yeux ouverts et c’était vert et sombre », que le Babbitt de Sinclair Lewis était « l’un des meilleurs nageurs de la classe », que quand il se baignait, « les ombres des bulles d’air fixées à ses cheveux reproduisaient d’étranges mousses de la jungle ». Je me rappelle encore l’effet hypnotique des vers de Coleridge décrivant une mare rocheuse sous une cascade, où l’eau se regroupait sans cesse dans une « résurrection obstinée » pour former une figure de rose. Dans l’étrange climat où je vivais, si peu naturel, la signification extraordinaire de tous ces détails me frappait. Des paragraphes étaient dévolus à l’importance des fontaines chez Nathaniel Hawthorne, aux profondeurs variées de la mer chez Melville, aux poissons de l’étang de Walden chez Thoreau, au requin dans la littérature nord-américaine. Romans et poèmes semblaient tourner autour de l’eau et de la nage, d’une manière hors de toute proportion avec les intentions de l’auteur. Je compatis aujourd’hui, en avouant la folle inadéquation de ces notes, avec certain chroniqueur des débuts de la natation, qui consacra toute sa vie, au XIXe siècle, à une histoire du sujet et qui, dans ses voyages en Angleterre et en France à la recherche d’ouvrages, avait toujours « honte de demander aux bibliothécaires, avec force hésitation, s’ils avaient quelque livre sur la natation ».
La bibliothèque universitaire comptait, parmi son étrange variété, une histoire française des Jeux olympiques. J’y tombai sur une relation passionnée des derniers mètres de la course entre Crabbe et Jean Taris qui décida du résultat de la finale du 400 mètres en 1932. Je me mis à faire des listes – tout comme Scott Fitzgerald l’avait fait de ses stratèges préférés et des maréchaux napoléoniens au cours des années perdues de sa « dépression » – des noms de nageurs de l’époque, les années soixante, comme Zac Zorn et Donna de Varona qui, tels les généraux du Sud pendant la guerre de Sécession, exhalaient panache et romanesque.
Mais c’est en 1956, en lisant par hasard un reportage du Times alors que j’étais tout jeune élève au collège, que je pris conscience de la dimension homérique de la nage. C’était l’année des Jeux de Melbourne. À l’époque, Australiens et Australiennes dominaient chaque battue et il n’y avait de jour où l’on n’annonce qu’ils avaient établi un nouveau record. Leur nageur le plus éminent s’appelait Murray Rose. Il avait déjà gagné le 400 mètres quand on s’aligna pour le départ de la plus longue course, laquelle réunissait, dans une féroce rivalité, des représentants des trois principales nations de nageurs du siècle, les États-Unis, l’Australie et le Japon.
« Ce soir, ce fut la finale du 1 500 mètres qui mobilisa l’attention sous les lampes à arc et qui s’avéra un triomphe incomparable pour tous les nageurs australiens. Il y a deux jours, Breen, des États-Unis, avait accablé les soutiens de l’Anglais de naissance Rose par la manière impressionnante dont il avait battu le record mondial de ce dernier de près de 7 secondes sous cette chaleur. À cette occasion, Breen avait pris la tête devant une opposition assez modeste au bout de 50 mètres, sans plus cesser de devancer le record chronométré. On redoutait ce soir qu’il ne pulvérise le mince Rose, apparemment moins fort, au cours des premiers 800 mètres, mais il s’est trouvé que Breen n’a jamais pu échapper aux attentions pressantes du jeune Australien ni à celles de Yamanaka.
L’atmosphère était encore plus tendue que d’habitude au départ, tandis que les huit finalistes se penchaient, bandant leurs muscles, sur les plots et que le pistolet, toujours aussi déstabilisant sous les échos de cette grande salle, les faisait piquer et plonger. Breen, le mieux parti, touchait pour la première fois avec une demi-longueur d’avance sur Yamanaka, Rose suivant à quelques centimètres pour la troisième place. Au bout de huit longueurs de bassin (400 mètres) tous trois s’étaient écartés les uns des autres et le chronomètre indiquait 4 minutes 36 secondes 6 centièmes, près de 4 secondes plus vite que le record mondial décroché par Breen mercredi. Juste après 800 mètres, alors que leur temps à présent retardait d’une seconde et demie sur le record mondial, Rose, qui était resté en à l’affût, a pris tranquillement la tête et dès ce moment sans être rattrapé. Breen n’a cessé de fouetter l’eau juste derrière, à sa manière inélégante, pendant encore six longueurs, puis Rose s’est écarté de lui d’une longueur. Aux 1 200 mètres, Yamanaka avait dépassé Breen pour prendre la deuxième place, puis, comme l’Américain commençait à céder du terrain, le Japonais s’est mis à rattraper Rose. Cent mètres avant la fin, Rose avait deux longueurs d’avance, mais Yamanaka remontait rapidement et les derniers 50 mètres se sont nagés dans de grands rugissements d’encouragements, ceux des spectateurs australiens, et sous les cris sauvages des soutiens et journalistes japonais surexcités, de l’autre côté. Cependant Rose avait couru la course la plus intelligente et c’est lui qui est arrivé à bon port assez tranquillement, mais on peut penser qu’une longueur de plus aurait donné un résultat différent. »
En fouillant les vieux numéros du Times trente-cinq ans plus tard pour relire ce reportage, je me suis demandé pourquoi il m’avait fait une telle impression à l’époque. De ma vie, je n’avais encore ne fût-ce que jeté un coup d’œil sur ce journal et c’était le seul qui décrivît la course par le menu. En fait, aucun autre quotidien n’en faisait la moindre mention. Je savais qu’aucun autre élève du collège n’aurait lu le reportage, ou si c’était le cas, qu’il ne lui accorderait aucun intérêt. Peut-être était-ce dû à la distinction revêtue par le Times, le fait qu’il ratifiait et reflétait une obsession si ésotérique chez moi qu’elle ne pouvait se communiquer, puisqu’elle était dans une grande mesure le fruit d’une enfance et d’expériences essentiellement différentes. À l’âge où l’on cherche des héros, j’étais attiré par l’exploit déterminé de Rose, souple et à l’affût, « mince, apparemment moins fort », encadré par deux rivaux éprouvés et brutaux, sorte de David parmi des Goliath. J’admirais aussi la douceur de son nom, sa froide intelligence, la calme maîtrise qu’il avait paru exercer d’emblée, son style gracieux, délié. J’apprendrais plus tard qu’il nageait de préférence la nuit, dans une piscine éclairée artificiellement.
À quatre ans de là, je me trouvais allumer la télévision tard un soir, pendant les Jeux olympiques de Rome, et voici qu’apparut sur l’écran moucheté la silhouette tout juste reconnaissable de Rose, agrippant l’échelle pour émerger avec modestie du bassin, après avoir remporté une nouvelle médaille d’or. Ce n’était pas le genre à lever le poing triomphalement. Blond, aux proportions classiques, il incarnait pour moi, adolescent maussade récemment revenu de sa première visite dans les musées grecs, tout ce que je n’étais pas. J’entends encore ma mère me dire, sans grande conviction : « Ne t’inquiète pas, tu as peut-être plus de cervelle. » La mère de Rose écrirait que ses objets les plus chers, enfant, étaient ses livres « très usagés » des auteurs grecs antiques. « Il les étudiait et y pensait constamment », tandis qu’elle l’élevait avec un régime d’algues, de graines de sésame et de tournesol pour le pénétrer de « la révérence grecque pour un esprit discipliné et un physique accompli ».
Lors d’une visite récente à Los Angeles, j’ai été sidéré d’apprendre de Richard Lamparski, chroniqueur apprécié des fortunes déclinantes des vedettes hollywoodiennes, que Rose habitait là, juste au bout de sa rue, en fait. Désormais marié à une ancienne première danseuse du Joffrey Ballet, il avait reçu une bourse d’études de l’Université de South California après ses triomphes olympiques, y avait joué Hamlet dans une mise en scène de l’université, puis quelques seconds rôles dans les « films de plage » du début des années soixante. Nous sommes convenus de nous retrouver pour une partie de squash et de natation dans le vénérable Los Angeles Athletic Club, au milieu des immeubles de bureaux et des gratte-ciel du centre-ville. Après une partie intense, je l’ai laissé pour nager une heure, puis ai proposé une course sur quatre longueurs. Il m’avait regardé nager et avait compris que je ne présentais aucun risque : il est resté tranquillement entre deux eaux et m’a fait signe de partir quand je voudrais. Il me suivrait. Arrivé à mi-chemin, j’aurais presque pu être en tête, mais alors il s’est contenté de glisser devant, dans son style gracieux, naturel, pour gagner facilement. Et c’était bien normal. Des entraîneurs nord-américains ont dit de lui que c’était le plus grand nageur qui ait jamais vécu, plus grand même que Weissmuller. Encore récemment, il avait amélioré ses temps par rapport aux Jeux olympiques. Il restait très semblable d’aspect à ce qu’il avait été à son apogée et j’avais noté qu’il avait les longs pieds et mains dont semblent dotés tous les meilleurs nageurs.
Nous sommes allés nous restaurer dans le jardin de Butterfields, qui fut jadis la maison d’Errol Flynn, à l’angle de Sunset et Olive. Rose ne s’en tenait plus aux algues, aux graines de sésame et de tournesol. Sous les orangers, il évoqua tranquillement ses premiers souvenirs d’enfance en Australie, quand il nageait dans le réservoir de Manly, dans le bassin naturel de Bondi Beach, où les vagues passaient par-dessus les parois et le propulsaient dans un sens, vers des temps extraordinairement rapides. Les expériences les plus intenses avaient été des bains très matinaux dans le port de Sydney, où l’eau était suave, sa texture soyeuse, quand nager ressemblait à « une aventure dans un autre monde », notamment à Noël quand les fortes marées « King » affluaient du Pacifique. C’était dans ces conditions qu’il jugeait avoir fait ses meilleurs temps, avec un sentiment d’euphorie qu’il n’avait jamais vraiment connu dans une piscine faite de main d’homme. Pour Rose, nager supposait une implication sensuelle intense, une suite rythmée de sons à mesure que les mains tranchent l’eau qui passe sous le corps et forme une vague contre le côté du visage. Le rythme réduit l’effort. Avant la course, il écoutait une musique particulière proche du rythme de sa battue. La chanson de Glenn Miller, In the Mood, lui correspondait parfaitement.
La principale qualité indispensable au nageur, continua-t-il, c’est le « sens de l’eau ». Il doit se servir des bras et des jambes comme un poisson de ses nageoires, être capable de ressentir la pression de l’eau sur les mains, de la retenir dans la paume tout en la retirant sans qu’elle puisse lui glisser entre les doigts. Rose croyait que ne réussissaient que ceux qui éprouvaient pour elle une affinité naturelle, comme les sourciers. L’eau peut parfois devenir une obsession, comme dans le cas de Rick de Mont, un superbe styliste de la natation, qui a remporté une médaille d’or en 1972, laquelle lui fut retirée quand on détecta dans son organisme des traces d’un médicament contre l’asthme prescrit par le médecin de l’équipe. Aujourd’hui il vit à Tucson, à la lisière du désert d’Arizona, et se voue à une « quête spirituelle de l’eau ». Tel un sourcier, il peut deviner où les oueds sont susceptibles de se former soudain après la pluie et il fixe à l’aquarelle leur présence éphémère. De grands tableaux à l’huile, nourris par ses rêves, révèlent les formes imprécises de poissons préhistoriques nageant dans les rivières de la jungle. Il goûte le bruit de l’eau, son contact sur ses mains et ses jambes. Pour de Mont, les cours d’eaux et les rêves « forcent » l’interprétation.
Pour intensifier ce sens de l’eau, les nageurs australiens des années cinquante commencèrent à s’épiler les jambes avant les courses importantes. La pratique se répandit en Amérique en 1960 quand Rose s’installa à Los Angeles. Les nageurs des États-Unis se mirent à s’épiler, outre les jambes, les bras, la poitrine et à se raser la tête. Des minutes entières s’effacèrent des records sur les plus grandes distances. Ce n’était pas tant l’élimination des centaines de minuscules bulles d’air qui s’attachent aux poils et ralentissent le mouvement qui comptait, que son effet psychologique. Rose a décrit la conscience sensuelle immédiate de l’eau au moment du plongeon, le sentiment d’être suspendu, uni à l’élément, le surgissement soudain de puissance comme celui éprouvé par les danseurs de ballet qui s’épilent pour activer les extrémités nerveuses. Quand un nageur réussit un bon temps, la première question qu’on pose toujours est « épilé, ou pas ? » Le problème est ensuite de savoir quelle est la fréquence possible de cette épilation. Si l’on peut la retarder jusqu’après les épreuves de sélection ou les éliminatoires préliminaires, elle donne un avantage psychologique sur les rivaux. L’épilation est devenue une science complexe. Le secret, c’est de ne pas l’exagérer sous peine de perdre l’excitation, d’espacer les épilations de manière à ôter davantage de poils quand il le faut. Avant la course, on remarque parfois des nageurs se frotter les mains sur le revêtement rugueux des plongeoirs, à la manière d’un cambrioleur de coffre enduisant de sable le bout de ses doigts pour en accroître la sensibilité. Les Allemandes de l’Est ont repoussé encore les limites de l’épilation en adoptant la « combinaison de peau », taillée dans une seule épaisseur de nylon extensible qui paraît collée au corps. Au début, les cameramen embarrassés ne consentaient à ne filmer que leur cou et leur tête, mais aujourd’hui on les accepte partout. Quant à l’Australienne Dawn Fraser, elle affirmait qu’elle aurait pu battre n’importe quel record si on lui avait permis de nager nue. La nudité remonte aux Jeux olympiques grecs, quand Orsippos se défit de son pagne, ce qui lui donna un avantage visible.
Les nageurs olympiques sont soumis à des conditions qui leur sont spécifiques. Ils restent seuls dans leurs couloirs. Ils ne convergent ni ne se touchent comme les coureurs. Le hasard joue un rôle considérable même au plus haut niveau. Un nageur peut être très loin en tête à la fin, et pourtant mal rythmer sa dernière battue, ou être placé dans un couloir où il lui faudra respirer de son « mauvais côté » jusqu’à la dernière longueur. Une photo de 1936 montre le Japonais Uto très en avance vers la fin de la course, qui va pourtant s’incliner devant l’Américain qui le remonte à l’extérieur. En restant à la hauteur de la hanche d’un adversaire, un nageur peut être porté par son aspiration, profiter de sa force d’inertie et aussi agir comme une ancre sur celui qui le devance. « Je me suis contenté de glisser sur son sillage », répondit Armstrong aux reporters qui se demandaient comment il avait pu battre Biondi.
Au reste, les physiques des nageurs ne ressemblent pas à ceux des autres athlètes. Les meilleurs nageurs excellent rarement dans d’autres sports car leurs corps sont trop subtilement accordés pour s’y adapter. Les muscles d’un nageur sont longs et souples. « On ne peut rien faire de violent ni de brusque dans l’eau, notait Bachrach, le grand entraîneur des années vingt à Chicago. Une pierre elle-même met du temps à couler. Les choses se font de manière relaxée, avec une ondulation semblable à celle du serpent. » Pour avoir observé la vitesse supérieure des longs poissons minces comme le sandre canadien et le brochet, il recherchait les nageurs « serpentesques » et jugeait avoir trouvé la silhouette parfaitement profilée dans l’élastique Weissmuller.
Bachrach affirmait qu’en nageant, on doit ignorer ses rivaux. « Dans la plupart des sports, ils ont un effet physique sur votre performance, à la nage elle est purement psychologique. Si vous vous inquiétez de ce que fait votre rival, vous détournez votre esprit de ce que vous faites et manquez donc de vous concentrer sur votre performance. » Une fois qu’il a touché l’eau, le nageur est seul, isolé des influences externes, mais avant la course on peut beaucoup nuire à son état d’esprit. Rien que la manière dont un nageur salue la foule et ôte son survêtement près des plots de départ peut être significative. « J’ai été effrayé, remarquait un camarade finaliste confronté à Gross, par ce type monstrueux jouant des mécaniques juste sous mon nez. J’ai tenté de ne pas le regarder avant la course, mais c’est un personnage si impressionnant. » Les vestiaires sont une zone particulièrement chargée en émotions. Telle Australienne avait coutume de s’y asseoir en face de sa principale rivale pour se contenter de la fixer droit dans les yeux. Schollander raconte comment, avant une demi-finale olympique, il cassa la résistance du Français Gottvalles, détenteur du titre mondial, en se rapprochant peu à peu de lui sur le banc où ils se changeaient puis, quand Gottvallès, exaspéré, se précipita aux WC, Schollander le suivit et se tint derrière lui jusqu’au bout alors qu’il y avait cinq autres urinoirs libres.
Bachrach avait conscience de diverses « failles mentales et déséquilibres psychologiques » parmi ses principaux nageurs de Chicago, lesquels détenaient presque tous les records mondiaux des années vingt. Selon lui, plusieurs auraient pu être de vrais champions « si seulement ils avaient pu corriger ces déséquilibres ». L’entraînement isolé du nageur, les longues heures passées dans une semi-submersion engendrent un état d’esprit solitaire, méditatif. Une grande partie de l’entraînement du nageur se déroule dans sa tête, immergé qu’il est dans le rêve continu d’un monde sous-marin. Ses conditions de vie sont si intenses et concentrées qu’il devient la proie d’illusions et de névroses inconnues des autres athlètes. Ce sont la psychologie particulière du nageur et son « sens de l’eau » qui forment les thèmes fondamentaux de ce livre.
1 « Prince propriétaire » de l’État de Nawanagar. (NdT)
Si je meurs, ils feront quelque chose pour ma femme.
Le capitaine Webb, près des chutes du Niagara
Au XIXe siècle, les Anglais étaient considérés comme les meilleurs nageurs du monde, à une époque où la passion de l’athlétisme et des jeux devint leur trait distinctif, en faisant un objet de fascination dans le reste de l’Europe. « Ils nous ont même appris à grimper sur nos propres montagnes, à nous autres Suisses, remarquait Jung, et en ont fait un sport. »
Londres était tenue pour la capitale de la natation mondiale. On y trouvait six piscines permanentes et l’on amarrait des bassins flottants aux ponts de Waterloo et Westminster en été. Des festivités annuelles de natation se déroulaient dans la plupart des villes côtières, où la forme des ports fournissait un amphithéâtre naturel accueillant des milliers de spectateurs. Des concours de nage se tenaient dans les rivières par tout le pays et des gens sautaient du haut des ponts pour tenir un pari. Il arrivait qu’ils meurent. Il y eut des sauts fatals depuis les ponts de Charing Cross et de la Tour de Londres. Le plus intrépide était Samuel Scott. Il avait coutume d’exécuter un certain nombre d’acrobaties avant de plonger dans l’eau et pour faire sensation, il avait l’habitude de mimer, sur un échafaud de Waterloo Bridge, une pendaison publique. Il y laissa la vie car, à l’été 1841, la corde glissa et l’étrangla.
Les Anglais n’ont jamais douté, fût-ce un instant, de leur prééminence. « Pas une personne noire que j’aie pu connaître n’approche d’un nageur anglais de première classe » affirmait Webb, le nageur de la Manche, et selon lui le monde n’avait pas connu de plus rapide nageur qu’E. T. Jones, de Leeds. Ainsi commence un traité victorien sur la nage : « Il n’y a pas d’exemple d’étranger, civilisé ou non, dont les réussites dans l’eau surpassent celles des Anglais. » Les champions d’Angleterre passaient l’océan vers l’Amérique et s’en retournaient invaincus. Le grand Beckwith battit « Patte de Daim », Indien sénéca, malgré un départ plus tardif de 25 secondes. Les femmes elles aussi étaient exceptionnelles, à leur façon. Le naturaliste Richard Jefferies observait un jour une jeune fille « libertine » au bord de la mer, étendue de tout son long à la lisière de l’écume, quand tout à coup une vague énorme s’arqua et s’abattit sur elle. « Elle était sous la lame quand elle s’abattit et se retira ; elle la transporta jusqu’aux marches de la voiture de bains et la ramena à sa position originale. Quand elle se fut calmée, la fille se contenta de secouer la tête, de se dresser sur un bras et de se remettre parallèle au rivage. Une demoiselle anglaise pouvait y résister, conclut Jefferies, mais quelque autre l’aurait-elle pu ? – sinon, assurément, une Américaine de lignage anglais. »
Presque toutes les vedettes venaient du Nord de l’Angleterre. Le dernier, Jarvis, le champion des Jeux olympiques de Paris de 1900, où les courses se déroulèrent dans la Seine, est dépeint comme « gras de partout, avec ici et là de vrais plis débordants. Ses seins pendent comme ceux d’une femme, mais il possède de puissantes épaules et de formidables cuisses ». Ils nageaient dans les lacs froids et les réservoirs, et dans des bassins sombres, minables, dont beaucoup subsistent encore. Le bassin de Salford était apparemment « l’un des meilleurs endroits imaginables pour qui voudrait se suicider. Quiconque y nagerait dans un moment mélancolique aurait vraiment envie de s’y noyer ». C’est dans l’un de ces bassins morbides que Graham Greene allait tenter de se suicider, quand, à la fin de ses vacances, il avala vingt aspirines avant de nager dans la piscine déserte de l’école. « Je me rappelle encore l’étrange sensation de nager dans du coton. »
Robert Watson, journaliste spécialisé dans le crime et la natation, a fixé les héros de son temps, des noms aujourd’hui oubliés – E. B. Mather, Peter Johnson, Dave Meaken, J. Aspinall, George Poulton. Les bains de Leaf Street étaient le foyer de la fraternité des nageurs de Manchester. Il y prenait place au milieu des célébrités, « aussi proche d’elles que les circonstances le permettaient sans être jugé grossier, pour écouter avec un ravissement vorace tout ce qu’elles disaient. À mes yeux à cette époque, c’était plus que des hommes de grande importance : ils étaient colossalement grands. Je ne me sentais plus de fierté quand je recevais une réponse de l’un d’eux. De fait, c’était vu comme une grande marque de faveur de la part de ces êtres fameux, que je vénérais, de parler, et si gentiment, à un reporter étranger et curieux. »
Watson déplorait les nouvelles battues à l’indienne qui devenaient à la mode à la fin du siècle, sous l’influence des autochtones de l’Orénoque et des Mers du Sud. Il s’offusquait de la laideur de leurs gestes. Il qualifiait cette nage de « truquée ». Son point de vue était d’abord esthétique. Il préférait les gracieux déplacements d’une « période à jamais inoubliable », des premiers nageurs, tel Pamplin, le « phoque volant », qui gardait toujours les deux bras sous l’eau et dont le style était une sorte de « danse, la poésie du mouvement ». Poulton pouvait tourner à la surface de l’eau et rester immobile sur le flanc des heures durant. Et il y avait Charley Moore, le nageur unijambiste champion du monde. Durant de nombreuses années, il avait défié tout unijambiste de courir n’importe quelle distance, de 100 mètres à un mille, contre 15 livres sterling ou 25 livres respectivement. Mais c’est en tant que nageur « ornemental » qu’il excellait particulièrement. Une photo illustre son exploit primé : flotter et nager en arquant sa seule jambe autour de la tête. Ce tour de force provoquait toujours des applaudissements assourdissants et prolongés, bien que la suite de sa carrière ait été misérable. « Quand vous quittez le Strand, à main droite de la rue menant au pont de Waterloo, vous pourrez voir un homme assis sur une chaise, qui ne mendie pas mais propose des allumettes à la vente. Son aspect a beaucoup changé mais en regardant de plus près, on reconnaîtra les traits, jadis célèbres, de Charley Moore. Les nageurs seront fort bien inspirés d’accorder leur pitié et leur assistance pécuniaire à celui dont le nom fut jadis vraiment légendaire et dont la misère élève une fervente prière vers leur charité. »
Durant des années, les nageurs avaient adopté pour modèle de style les gestes de la grenouille, laquelle avait remplacé le chien qui les avait inspirés jusqu’à l’époque élisabéthaine. Webb nagea la brasse sur toute la traversée de la Manche. La confiance en cette battue fut confirmée quand deux Indiens, « Mouette volante » et « Tabac », furent dépêchés par les Américains pour contester la suprématie anglaise et que, comme le malheureux pugiliste noir Molyneaux, ils s’inclinèrent facilement devant le champion anglais, bien que selon le Times, ils fouettassent l’eau violemment du bras, « comme les bras d’un moulin à vent ». Le culte de la brasse s’est prolongé jusqu’à la fin du XIXe siècle où nous trouvons le Nicholas Crabbe de Corvo énumérer les qualités qu’il juge séduisantes chez un nouvel ami rencontré près de la Serpentine2: « Ensuite, j’admire votre façon de nager. J’adore vraiment la brasse quand la tête est superbement équilibrée. » « Moi aussi. Je ne me sers d’aucune autre nage. Je suis certain que nos amis les Grecs devaient la pratiquer. » « À cause de leurs magnifiques et larges poitrines ? » « Exactement. Mais continuez la liste de mes charmes, je vous prie. »
On conservait des grenouilles dans des tubes à côté des bassins aux fins d’instruction. On admirait les merveilleux mouvements d’étau de leurs pattes sous les genoux. Apprenant à nager, Richard Jefferies se procura une grenouille sur quelque lierre près d’un mur de jardin et la déposa dans une auge. En l’observant, il fut déçu de constater qu’elle se servait à peine des antérieurs, ce dont convint l’instructeur, mais en lui recommandant de suivre deux caractéristiques particulières de son style. « D’abord, sa façon de se propulser, et ensuite sa manière de poser la poitrine sur l’eau. » Benjamin Haydon, alors en vacances avec un autre peintre, David Wilkie, le trouva étalé par une chaude après-midi sur le tapis du salon de leur logis, tentant désespérément d’apprendre à nager. Sur quoi Haydon lui dégagea une table où Wilkie « s’installa sur le ventre, pour agiter les membres comme une grenouille, sans être très avancé ». Ce devait être un spectacle répandu dans les salons du XIXe siècle puisque le Boys Own Paper de 1879 recommande à l’apprenant de placer une bassine à moitié remplie d’eau par terre, d’y déposer une grenouille, de se mettre à plat ventre sur un tabouret et de tâcher d’en imiter les mouvements. Mais ce conseil n’avait rien de neuf. Dès le Virtuoso de Shadwell, en 1676, Lady Gimcrack décrit ainsi les efforts de son mari pour apprendre à nager. « Il a mis une grenouille dans une vasque d’eau, retenue par une laisse autour de la taille, laisse que Sir Nicholas tient dans les dents, couché sur le ventre et sur la table ; et quand la grenouille fait sa battue, il l’imite, et son maître-nageur est là qui lui dit s’il a le bon geste ou pas. » Quand on lui demande s’il a jamais tenté sa battue dans l’eau, Sir Nicholas répond : « Non Monsieur, mais je nage de la façon la plus exquise sur terre. Je me satisfais de la partie spéculative de la nage. Peu me chaut la pratique. Je me sers rarement des choses, ce n’est pas dans mes habitudes. »
Tout le monde nageait nu, jusqu’à ce que la nage devienne de plus en plus populaire à l’époque victorienne. Au milieu du XIXe siècle, les hommes nus n’avaient plus accès qu’à certaines parties des plages, à certaines heures. Quand la baignade mixte fut à la mode à Llandudno, elle s’attira une désapprobation générale. Des familles se rendaient sur le continent pour nager plus librement et Marie Lloyd allait chanter : « Belle, escortée de beau, est partie nager à tout-venant/Terrible manière, mais régulière, sur le vilain Continent. » On créa le caleçon de bain pour les hommes, descendant jusqu’aux genoux, tandis que les femmes étaient enveloppées dans des costumes corsetés, bouffants, juponnés. Ces costumes, avant l’introduction de la laine après la Grande Guerre, étaient faits en coton tissé qui tendait à devenir transparent une fois mouillé et, moulant le corps, révélait bien plus qu’il ne cachait. Les cabines de bains mobiles, qui convoyaient les nageuses en eau plus profonde par un câble, étaient à présent pourvues de « capotes de modestie », inventées par un Quaker pour éviter trouble et embarras à qui verrait des femmes sortir de l’eau en costumes ruisselants.
Mais quelles que fussent les précautions, elles n’empêchaient pas que les femmes devinssent l’objet de la plus grande curiosité. Dans les villégiatures victoriennes de bord de mer, où la mer était normalement « noire de baigneurs », les femmes ne se risquaient pas au-delà de la barre mais restaient allongées sur le dos, dans l’attente des vagues, leurs costumes de bain étant « dans un style très dégagée* (sic) ». « Quand les vagues arrivaient, commente un témoin, non seulement elles recouvraient les baigneuses, mais elles leur remontaient littéralement la robe jusqu’au cou, de sorte que, du point de vue de la décence, elles auraient aussi bien fait de ne pas avoir de robes. » Tout cela se déroulait en présence de milliers de spectateurs. Les messieurs venaient depuis des kilomètres à la ronde pour voir les femmes se baigner. On braquait les télescopes sur les femmes entrant dans la mer et dans certaines stations, on interdisait aux hommes de rôder autour des cabines de bain mobiles. Il fallut attendre 1901, dans les piscines, pour que les femmes eussent la permission de nager en présence des hommes.
On avait résisté avec énergie à l’obligation du moindre costume. Quand, en 1860, le port de caleçons « d’un ample format » fut instauré aux bains de Pimlico, il causa force gêne et irritation. Les gens se sentaient comme le Jerry Milford de Smollett qui aimait pratiquer la nage comme un exercice « dépourvu de la formalité d’un appareil », et du même Smollett on sait qu’il se baignait nu au large de Nice, dès le mois de mai, ce qui suscitait beaucoup d’intérêt local et même d’imitation. Curé à la fois réservé et curieux dans le Wiltshire, Francis Kilvert a décrit dans son journal comment les gens nageaient nus sur le rivage de la villégiature de Weston-super-Mare, ce qui le poussa à en faire autant le lendemain matin avant le petit-déjeuner. « Il y avait un sentiment délicieux de liberté à se dépouiller en plein air puis à courir nu vers la mer où les vagues s’arquaient blanches d’écume, où le soleil rouge du matin rutilait sur les membres nus des baigneurs. » Deux ans plus tard, cependant, dans la Shanklin plutôt plus respectable de l’île de Wight, il se rendit compte qu’il devait adopter la « détestable habitude de se baigner en caleçon. Si les dames n’aiment pas voir les hommes dénudés, pourquoi n’évitent-elles pas ce spectacle ? » Il fut encore plus contrarié quand quelques vagues brutales lui arrachèrent son caleçon, le « laissant déchiré et entortillé autour de ses chevilles ». « Ainsi entravé, j’ai été emporté et ballotté par une mer puissante qui, se retirant soudain, m’a laissé nu sur les galets coupants d’où je me suis relevé tout sanguinolent. Après ça, j’ai enlevé ce misérable et dangereux haillon et bien entendu il a fallu qu’il y ait quelques dames occupées à me regarder quand je suis sorti de l’eau. »
Depuis que Georges III avait donné le ton en nageant au large de Weymouth accompagné par un orchestre de chambre, un cordeau de cités balnéaires avait fleuri le long des rivages anglais, ornées de places et de jetées élégantes, car les bains de mer étaient devenus à la mode pour raisons de santé. Ils étaient spécifiques à l’Angleterre. L’eau salée offrait un substitut inédit aux villes d’eaux, et une quasi-panacée. On en buvait plusieurs gobelets ou l’on s’y trempait avant le petit-déjeuner. Ramsgate, Margate, Brighton, Southend et Scarborough étaient déjà lancées quand Jane Austen entama son dernier roman, Sanditon. Elle se proposait d’y décrire le développement d’une nouvelle station, mais elle ne l’acheva jamais. Le roman s’ouvre sur une discussion entre un propriétaire bien installé, un gentleman-farmer acquis à l’antique mode de vie rural, et un spéculateur pour lequel « le succès de Sanditon comme petite villégiature balnéaire à la mode semblait constituer toute la raison de vivre ». « Tous les cinq ans, déplore le gentleman, on entend parler de quelque nouveau lieu s’édifiant au bord de la mer et qui donne le ton. C’est mauvais pour une campagne, ça ne peut qu’augmenter le prix des vivres et faire des pauvres des bons à rien. » Le spéculateur, qui a acheté, agrandi et fait connaître ce qui n’était qu’une bourgade sans prétentions, n’est naturellement pas de cet avis. Il évoque les brises d’air marin et les excellentes baignades du site. Il loue son beau sable ferme, l’eau profonde à dix mètres du rivage, l’absence de vase, d’algues, de rochers glissants. La mer, affirme-t-il, guérit les rhumes, ouvre l’appétit, dynamise, revigore. Nul ne peut être vraiment en bonne santé, se récrie-t-il, sans passer au moins six semaines par an au bord de la mer. Bien qu’elle ridiculise les goûts et les prétentions du spéculateur, Jane Austen n’est pas sans révéler une certaine sympathie pour ses idées. Tout au long de ce fragment de roman, on ressent un désir de la mer, « dansante, étincelante au soleil et dans la fraîcheur ». Car elle goûtait fort les bains de mer elle-même et écrivait en 1804, depuis Lyme, que « la baignade était si délicieuse ce matin et Molly me pressait tant d’en profiter que je crois y être restée un peu trop longtemps ».
À la fin du siècle, des centaines de villes s’étaient développées en bord de mer. Des bâtisses pourvues de balcons et de baies vitrées ouvertes sur l’horizon remplaçaient les vieilles cabines de pêcheurs. La recherche de la santé était devenue une recherche du plaisir. Les chemins de fer et les vapeurs donnaient une nouvelle facilité de mouvement aux masses. Là, sur le rivage, elles pouvaient oublier leur existence morne et monotone pour une semaine ou deux et lui substituer un monde imaginaire. L’atmosphère aristocratique de la Régence, les Assembly Rooms3 et les salles de bal étaient désormais passées de mode. Au lieu de cordeaux Regency, les Victoriens se passionnaient pour les châteaux médiévaux, les palais vénitiens, les demeures tudors. Un goût de l’exotique, inspiré par le pavillon de Brighton, teintait le nouveau style architectural. Au milieu des fougères et palmiers de forêt vierge des jardins d’hiver, des salons et des kiosques « indiens », des kiosques à musique pointus comme des pavillons orientaux, les touristes pouvaient se croire brièvement transportés dans quelque paradis tropical. Des orchestres de Nigger Minstrels4 jouaient sur remblais et jetées, décorés comme des ponts de bateaux, avec leurs bittes d’amarrage aux allures de cabestans, leurs lampes ornées d’ancres, de serpents de mer, de sirènes.
Les sirènes exerçaient une fascination constante. L’une d’elles, prétendument capturée par un pêcheur chinois et achetée 500 dollars par le capitaine Eades à Java, séduisait des centaines de spectateurs quotidiens. L’excentrique Robert Hawker, futur vicaire de Morwenstrow, attirait des foules de vacanciers crédules sur le rivage de Bude, « assis sur un rocher à quelque distance de la côte, affublé d’une perruque tressée de longues algues grêles qui lui pendaient à mi-dos. Il s’enveloppait les jambes dans une toile cirée et pour le reste était assis sur le rocher, à réfléchir les rayons de lune avec un miroir portatif, à chanter et crier pour attirer l’attention ».
Tous ceux qui visitaient ces villes balnéaires pouvaient, pour un bref moment, adopter le rôle qui leur plaisait, quel qu’il fût. « La période des vacances était le domaine des faux-semblants, a écrit Macqueen-Pope, en repensant à son enfance victorienne. Tous revendiquaient un statut social qu’ils ne possédaient pas et nul ne croyait qui que ce fût, mais ça faisait partie du jeu. Les hommes étaient tous des notables (ecclésiastiques, avocats ou médecins), ou c’étaient des officiers de la marine ou de l’armée en permission. S’ils étaient glabres à une époque de moustaches, ils déclaraient être acteurs. Les filles, elles, étaient toutes de grande richesse et de grande famille. » Dans les cabarets sur les jetées, on chantait de louches Swells of the Sea et Seaside Sultans, les flirts de bord de mer et les indiscrétions maritales (« Tous sont célibataires au bord de la mer »). Ces chansons reflétaient le sentiment fugace de libération ressenti par qui vivait une existence fade et misérable en ville. On satisfaisait ses fantasmes : « Au bord de la mer, on peut faire bien des choses impossibles en ville ». On formait même un vœu : « Pourquoi n’a-t-on pas la mer à Londres ? » Ces mélodies, presque les dernières à célébrer les plaisirs de la vie côtière avant celles des Beach Boys dans les années 1960, chantaient la grande période des vacances à la mer. Quand, en 1931, Noël Coward adopte dans Cavalcade le refrain « J’aime vraiment le bord de mer », il s’agit d’évoquer un passé révolu, la période magique de sa propre enfance avant la Grande Guerre, devant un auditoire qui préférait désormais les baies et les palmiers de la Méditerranée aux grèves de Broadstairs.
En fait, certains jugeaient que la vie de bord de mer avait connu son apogée bien avant. Edmund Gosse décrit tristement dans Père et Fils l’impact produit par les livres de son père, pétris d’enthousiasme, sur les coquillages et les anémones, nantis d’exquises illustrations, lesquels induisirent force personnes à envahir le littoral dans les années 1850, décidées à déranger l’antiquité des mares rocheuses dans une recherche frénétique de matériaux pour leurs aquariums, lesquels étaient à présent l’ornement à la mode. Ces visiteurs grouillaient en tel nombre qu’au bout de la décennie le « paradis enchanté avait été violé, le produit exquis de la sélection naturelle piétiné sous la patte grossière d’une curiosité aussi bien intentionnée qu’inconsciente. Que mon père, si respectueux, si conservateur, fût directement responsable, par le succès de ses livres, d’une calamité qu’il n’avait jamais imaginée, lui apparut assez nettement avant un petit nombre d’années, ce qui lui causa un grand chagrin. Nul ne verra plus sur le rivage d’Angleterre ce que je vis dans ma prime enfance, la vision sous-marine des rochers sombres, tachetés et étoilés d’une infinie variété de couleurs, striés de drapeaux soyeux de carmin royal et de mauve. »
Si les publications de Gosse l’aîné avaient attiré des milliers de curieux sur les grèves, l’enthousiasme pour la natation qui prit un essor si remarquable au long du siècle pourrait bien avoir résulté de l’énorme influence exercée par Ruskin. L’attention qu’il prodigue à la forme de la mer dans la peinture de Turner, les visions de Venise comme un récif de coraux dans les mers indiennes, ses descriptions des cascades européennes et de nos cours d’eaux insulaires, si pénétrées de la diversité de leurs sons, cours, couleurs et structures géologiques, eurent peut-être l’effet de sa passion pour les rochers et les montagnes qui suscitèrent un engouement inédit pour l’escalade des montagnes. L’impact en fut si grand que l’Alpine Club fut fondé l’année de la publication de ses Modern Painters.
L’océan exprimait l’essence romantique de l’époque. Charlotte Brontë s’évanouit en lui étant confrontée. L’eau restait un élément mystérieux, une substance inconnue. Les exemples de noyades étaient si répandus, leurs conséquences si destructrices ! Il fallut cinq ans à Elizabeth Browning pour se remettre de la mort de son frère aîné, après qu’il se fut noyé au large de Torquay dans un incident de navigation. Quand John Wordsworth se noya avec trois cents autres en naviguant vers l’Inde, la santé de son frère et de sa sœur en fut irrémédiablement altérée et la nouvelle causa la « plus triste journée » de Coleridge, alors à Malte. Byron perdit son meilleur ami, Matthews, dans la Cam, Swinburne le sien, Luke, dans l’Isis, Hopkins Digby Dolben dans la Nene. Les moments les plus émouvants, dans les mémoires, sont souvent ceux qui ont trait à la noyade : le marin de Borrow, au large de l’Espagne, le regard d’agonie qu’il lance au vapeur filant à sa hauteur, la vue de son corps s’enfonçant de plus en plus, les bras tendus vers la surface ; les parents de Ruskin, figés « comme des statues » en apprenant la mort de son cousin Charles au large de l’île de Wight – « ils ont attrapé sa casquette, mais n’ont pas réussi à le sauver » ; la belle Miss Bathurst glissant de son cheval dans le Tibre dans le livre de la comtesse de Blessington, Idler in Italy5, puis remontant à la surface, avant de disparaître à jamais dans ses profondeurs agitées, « en présence de ses amis épouvantés ». Les moniales allemandes qui se noyèrent dans l’épave du Deutschland ont fait de Hopkins un poète tandis que celle du Birkenhead, au large de l’Afrique du Sud, en emportant des centaines de soldats, est devenue l’un des grands mythes impériaux d’exemple suprême de sacrifice, d’une telle importance que le Kaiser ordonna d’en faire la citation à la tête de tous ses régiments, selon Borrow.
Ceux-ci étaient morts par accident. D’autres semblaient souffrir d’un désir de mort par noyade. La première femme de Shelley s’était noyée dans la Serpentine, sa belle-mère Mary Wollstonecraft tenta bravement d’en faire autant une nuit dans la Tamise et Shelley lui-même ne fit aucun effort pour échapper à la mort au large de Viareggio. Quand Charles Kingsley fut informé que son frère s’était noyé dans l’étang de Looe après avoir volé une cuiller d’argent au collège, son cri d’angoisse laissa un souvenir impérissable à beaucoup. En pleine lune de miel à Venise, le mari de George Eliot se jeta dans un canal, comprenant trop tard l’erreur de cette union. « Je suis éprise de l’humide » déclare la Maggie de George Eliot, dans Le Moulin sur la Floss, avant de se noyer dans une crue.
Cette histoire d’amour avec « l’humide » était caractéristique de l’époque. Tout ce qui avait trait à l’eau semblait opérer une fascination extraordinaire. « J’associe ma ‘jeunesse folle’ à tout ce qui repose sur les berges de la Stour, a écrit Constable. Ces scènes ont fait de moi un peintre. » Comme Ruskin, Walter Pater était anormalement sensible à la plus légère trace d’eau dans une peinture, les étangs de Botticelli avec leurs roseaux fleuris, le paysage de Giorgione « plein des effets de l’eau, d’une pluie fraîche tout juste passée par l’air et rassemblée dans les chenaux herbeux », et à ses yeux, la Joconde, assise au milieu de ce cercle de rochers oniriques comme dans quelque grotte sous-marine, avait été une plongeuse en mer profonde. Le jour où se noie son pauvre cousin, Ruskin ne peut s’empêcher de noter qu’un vent frais a soufflé, « juste le genre de brise qui chasse les nuages et blanchit les vagues dans le Gosport de Turner ».
Les qualités de l’eau stupéfiaient les poètes. Ils étaient poussés à en analyser les effets, la musicalité, l’influence des rochers sur les couleurs de sa surface. Coleridge avait examiné cinq types de cascades – une source « au minuscule cône de sable friable montant et redescendant sans cesse au fond, mais dont la surface n’avait pas une ride », une mare « où le courant s’élançait dans un creux évidé ou festonné du Rocher sur son Canal – cette Forme, une rose blanche parfaite, était sans cesse submergée par le courant s’élançant sur elle, et toujours obstinée à ressusciter, elle s’évasait dans la Coquille, par à-coups, pour s’épanouir en un instant, telle une fleur entière ». G. M. Hopkins, nageur de la trempe de Coleridge, a analysé les vagues comme s’il s’y inscrivait.
L’Allemand Lichtenberg fut sidéré par la scène de Sadlers Well6, dont toute la structure inférieure était remplie d’eau, telle l’arène romaine, ce qui la rendait très propre à la représentation de tableaux aquatiques ou de ballets sous-marins. Les nageurs connus de l’époque nageaient durant des jours entiers, seuls ou en compétitions, dans des réservoirs érigés dans les mairies, sous le regard de foules nombreuses, dont des membres de la famille royale. On installait des réservoirs sur les scènes des salles de spectacles pour des représentations sous-marines. Lurlyne, apparemment, était la meilleure de tous les interprètes de réservoirs, des « crystal aquaria » selon la formule consacrée. C’était une « artiste » dès la minute où elle entrait en scène jusqu’à son salut. Son numéro était une révélation. En 1881, elle resta sous l’eau, dans la salle de spectacles d’Oxford, durant 2 minutes 45 secondes 1/4. Elise Wallenda, minuscule personnage dont le tour de poitrine était de 68,58 centimètres et la taille bien inférieure à 1,52 mètre, pouvait tour à tour se déshabiller, écrire, coudre, manger et boire sous l’eau, mais son plus grand exploit fut de rester immergée durant 4 minutes 45 secondes en 1898, battant le record détenu par James Finney à la salle de spectacles de Canterbury devant des centaines de spectateurs. Les deux « nageuses » furent tirées de l’eau inconscientes, mais elles se remirent rapidement.
