Histoire du mouvement ouvrier - Edouard Dolléans - E-Book

Histoire du mouvement ouvrier E-Book

Édouard Dolléans

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« Il nous a fallu faire de l'histoire pour voir clair....» Ainsi s'exprimaient de jeunes enquêteurs que leur fervente équité avait amenés à éclairer leur route à la lumière de l'Histoire.
Des événements contemporains qui étonnent l'ignorance ne sont que l'explosion de forces apparaissant soudain avec une puissance accrue par la durée. Le mouvement ouvrier était semblable à ces sources qui cheminent dans le sol et restent invisibles sur un long espace. L'élan des masses est en effet sujet à de périodiques découragements. L'œuvre interrompue dut être sans cesse reprise par les militants, plus conscients et plus obstinés que leurs frères. Par delà les déceptions et les reculs, leur persévérant courage a relié entre eux des efforts qui se heurtaient aux circonstances économiques et à la résistance des individus dont l'incompréhension explique la permanente iniquité.
Les militants ouvriers ont une importance non pas anecdotique, mais historique : ils incarnent les sentiments, les révoltes et les espoirs de tant d'obscurs travailleurs qui forment les masses laborieuses.
Les militants ouvriers ont été à la fois des interprètes et des créateurs ; car tout homme d'action n'est jamais ni complètement libre, ni complètement esclave ; il vit dans son temps et de son temps ; mais, si son humanité est profonde, il découvre en elle la vision des lendemains possibles et entre lesquels il choisit.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Histoire du mouvement ouvrier

Histoire du mouvement ouvrier

De 1921 à nos jours

Avant-propos

« Celui qui veut être un homme doit être non-conformiste. » (ÉRASME).

I

LE MOUVEMENT OUVRIER

« Il nous a fallu faire de l'histoire pour voir clair....» Ainsi s'exprimaient de jeunes enquêteurs que leur fervente équité avait amenés à éclairer leur route à la lumière de l'Histoire.

Des événements contemporains qui étonnent l'ignorance ne sont que l'explosion de forces apparaissant soudain avec une puissance accrue par la durée. Le mouvement ouvrier était semblable à ces sources qui cheminent dans le sol et restent invisibles sur un long espace. L'élan des masses est en effet sujet à de périodiques découragements. L'œuvre interrompue dut être sans cesse reprise par les militants, plus conscients et plus obstinés que leurs frères. Par delà les déceptions et les reculs, leur persévérant courage a relié entre eux des efforts qui se heurtaient aux circonstances économiques et à la résistance des individus dont l'incompréhension explique la permanente iniquité.

Les militants ouvriers ont une importance non pas anecdotique, mais historique : ils incarnent les sentiments, les révoltes et les espoirs de tant d'obscurs travailleurs qui forment les masses laborieuses.

Les militants ouvriers ont été à la fois des interprètes et des créateurs ; car tout homme d'action n'est jamais ni complètement libre, ni complètement esclave ; il vit dans son temps et de son temps ; mais, si son humanité est profonde, il découvre en elle la vision des lendemains possibles et entre lesquels il choisit.

La volonté du militant avait été trempée par les épreuves subies par lui ou par les siens ; elle empruntait sa vigueur au spectacle d'une misère humaine totale, parce qu'autant spirituelle que matérielle. Son action efficace s'inspire de son accord avec les masses. Mais parfois les militants doivent agir à contre-courant et dire courageusement, aux masses des vérités qui les irritent.

Un récit objectif tient compte des conditions économiques et politiques ; mais, parce que sa force vient de l'intérieur, le mouvement ouvrier ne s'éclaire que du dedans. Le mystère de son histoire ne peut être attiré en pleine lumière que grâce aux artisans de cette épopée.

L'erreur des écrivains a été d'abord de mettre l'accent sur les vedettes de l'Histoire, puis de souligner la « primauté » des forces économiques et de présenter celles-ci comme « l'expression moderne de l'antique fatalité » (Joseph Calmette). L'historien doit se garder de ces deux excès. La technique du cinéma, comme l'étude des inventions, met en relief le fait que, de toute œuvre qui dure, l'honneur peut être partagé ; mais ce caractère n'exclut pas le privilège de la personnalité. Il existe des équipes de travail et il s'en formera de plus en plus. Leur apport laissera toujours intacte la création personnelle.

En interrogeant les traces laissées par les militants, en relisant leurs appels, leurs tracts, apparaissent les raisons des progrès qui marquent les étapes du mouvement ouvrier. Il existe en effet une littérature dispersée d’œuvres plus humbles. Pendant tout le XIXème siècle, des générations ouvrières se sont formées grâce à leur volonté de culture personnelle et sans que les institutions aient rien fait pour cela.

Utiliser le témoignage des militants, .raviver leurs visages effacés, faire réentendre leurs voix, n'est-ce pas le plus sûr moyen de rendre à l'histoire ouvrière sa signification : expliquer les faits en peignant les hommes, et dévoiler les raisons profondes en cédant souvent la parole aux artisans, connus ou méconnus, du mouvement {1} ?

II

RÉVOLUTIONS RÉELLES ET RÉVOLUTIONS FICTIVES

Un contraste évident existe entre le monde qui change et les individus surpris par des éclosions brusques ; en face des luttes qui entrechoquent personnalités, groupes et nations, l'historien, qui se veut objectif, n'est pas condamné à un exposé résigné du fait accompli. Il constate les progrès et les reculs de la barbarie et de la culture. Aussi doit-il marquer les étapes du combat, préciser le conflit qui existe entre les révolutions-puissance et les révolutions-capacité, selon la forte expression de Proudhon.

De 1860 à nos jours, l'histoire ouvrière, vibrante de vie douloureuse, contraint aux examens de conscience. La flamme qui l'a animée a pu vaciller, elle ne s'est jamais éteinte. Elle disparaîtrait si, uniquement préoccupées de leurs intérêts matériels, les masses n'écoutaient les militants lucides qui ont su garder une valeur éminente. Ils en sont dignes par leur capacité et par l'énergie qu'ils déploient à faire entendre aux masses la vérité virile et par l'exemple que donne leur existence. Les militants n'ont pas cessé de parler aux masses ; aujourd'hui plus que jamais ils doivent leur redire ces vérités qui peuvent parfois leur déplaire en réclamant un effort sur soi et le souci de la responsabilité personnelle. L'évolution des structures industrielles rend cette tâche plus ardue que jamais.

Les améliorations matérielles ne sont pas un but, mais une condition de conquêtes plus élevées : la culture et la capacité. Selon les expressions qui étaient coutumières à Eugène Varlin, à Pelloutier, à Merrheim, la classe du travail ne peut apporter à la société un élément de régénération si elle n'affirme pas une supériorité morale, si elle n'a que des appétits et non des goûts et des aspirations. Tant que l'atelier absorbait toutes les forces et toutes les heures de l'existence ouvrière, privée de ces loisirs « dont l'esprit et le cœur ont surtout besoin », l'objectif immédiat pouvait être l'amélioration de la condition matérielle. A présent, un souci exclusif des avantages temporels conduirait la classe du travail à partager cette soif de bien-être, cette vanité d'avoir raison même contre l'équité, ce penchant vers la sécurité somnolente et à tout prix garantie, cette paresse d'esprit qui sont des signes de décadence. La classe du travail se détournerait de cette culture de soi, indépendante du savoir, et qui est la condition d'une nouvelle jeunesse du monde. Sans ces vertus et sans cette volonté éducatrice, les obscurs ne pourront jamais gravir la route rude qui les amènera à leur plus haut destin.

Qu'ils appartiennent au XIXème siècle ou aux premières décennies du XXème, les militants ont exprimé des vérités qui ont une portée universelle, car elles sont étrangères à toute idéologie partisane ; elles ont leur source dans les sentiments humains.

Par leur nature même, théories et idéologies, même de forme et d'intention scientifiques, sont transitoires. Les premiers militants réclamaient une société fondée sur une justice qui ne fût ni exclusive, ni fanatique. Les premières sociétés de résistance se fondaient sur un sentiment de fraternité.

Lorsqu'ils voient dans la classe du travail un élément de régénération, les Eugène Varlin et les Fernand Pelloutier au XIXème siècle, comme au XXème les Merrheim et les Ignazio Silone, c'est que les uns et les autres ne veulent pas que la révolte ouvrière contre l'ordre social conduise à d'autres formes du despotisme et de l'aliénation à une répétition de la fatalité « même sous le pseudonyme d'Histoire ». Et, parce qu'elle répond aux pensées exprimées dans leurs paroles et dans leurs écrits, les militants auraient emprunté à Ignazio Silone cette définition : « Une extension de l'exigence éthique au delà de l'étroite sphère individuelle et familiale jusqu'à tout le domaine de l'activité humaine ; une affirmation de la supériorité de la personne humaine sur tous les mécanismes économiques et sociaux qui l'oppriment. {2} »

L'opposition entre les valeurs humaines et les idéologies changeantes, mobiles et éphémères, se retrouve non seulement dans les conceptions des grands militants, mais dans la geste du mouvement ouvrier {3}. En vain, certains théoriciens ont voulu opposer à la pragmatique ouvrière un mouvement conduit systématiquement par un état-major qui s'accorde le choix de changer de tactique et de doctrine autant de fois qu'il le trouve opportun.

Arnold Toynbee {4} et Alain ont présenté d'heureuse et différente façon le problème de l'indétermination historique. Dans l'Histoirede mes pensées, Alain écrit qu'il n'a jamais pris les idées que comme des instruments, « je dirai des pinces pour saisir les objets de l'expérience ». Il donne des exemples : « Il y avait au moins deux clés pour interpréter les faits de l'organisme vivant.... Et par exemple le matérialisme historique... n'est jamais qu'une clé parmi d'autres pour déchiffrer les mystères de la société. Au lieu que, par une ivresse bien naturelle, nous voudrions expliquer toutes choses d'après une même supposition.... Le but réel de la science n'est pas tant d'expliquer que de découvrir.... {5} »

L'analyse d'Alain pénètre plus loin encore lorsqu'il écrit : « La fidélité est la lumière de l'esprit.... Dès qu'on change ses pensées d'après les événements, l'intelligence n'est plus qu'une fille. » Ou bien : « Notre orgueil souhaite que la clé que nous avons fabriquée soit la seule juste et déchiffre tous les secrets. »

Seulement cette prétention nous conduit à manquer à l'honnêteté, et parfois à l'honneur. Les complexités humaines nous découvrent une vision pluraliste des choses et des êtres. Nous avons une tendance à substituer à des réalités, des illusions propres à flatter le fanatisme de nos passions, la déviation partisane de nos intérêts. Et ainsi, nous en arrivons à nous duper nous-mêmes et à tromper les autres.

L'histoire ouvrière nous rappelle le nom qui, aux années 30, était donné, en France, aux premières associations, les « Sociétés d'amitié fraternelle ». Les militants qui avaient choisi ce nom entendaient exprimer ainsi leur volonté de faire de ces sociétés un foyer de réelle fraternité. Ils avaient la conviction que la générosité était le premier et peut-être le seul sentiment efficace de la vie et de l'action sociale. De ce sentiment d'entraide se dégage notre première conclusion. Brice-Parain lui donne sa forme la plus juste lorsqu'il écrit : « L'homme n'est pas un objet d'expérimentation, mais l'artisan de ses petites tâches ; il n'y a de génie que dans un amour militant et pas d'autre chemin à la vérité » Mais il faut ajouter aussitôt : sans le rayonnement de ce sentiment et la mise en pratique des obligations quotidiennes qu'il crée, rien ne tient, tout s'écroule.

De 1830 à 1918 où nous avons tracé l'histoire ouvrière dans les deux précédents volumes de cet ouvrage, nous avons vu la classe ouvrière affirmer d'abord sa volonté de culture. Et, par son progrès intellectuel et moral, sa dignité impose cet aveu à un écrivain de bonne foi : « Il faut bien se le tenir pour dit : ce qui grandit en ce moment, ce sont les classes ouvrières, sans que les institutions aient beaucoup fait pour cela ....{6} » La classe ouvrière a pris peu à peu conscience de sa force. Ce sentiment la conduit à opposer à ceux qui l'exploitaient une organisation de plus en plus cohérente et puissante, animée par de grands militants. Ceux-ci ont l'ambition spirituelle de voir en la classe du travail le ferment propre à propager un nouvel état des consciences.

La première guerre mondiale s'accompagne d'une grande désillusion en présence de l'impuissance de l'Internationale ouvrière. Une nouvelle période s'ouvre où un monde bouleversé s'éclaire d'abord d'un immense espoir suscité dans le prolétariat international par la Révolution russe.

Les événements qui suivent 1918 découvriront ce qu'il est advenu de l'état d'esprit de ces années qui furent celles des « miroirs brisés ».

Première partie

« Un monde détraqué, ballotté et plongeant »

« La Liberté est comme l'air et la lumière. Il faut en être privé pour savoir qu'on ne peut vivre sans elle. » (MATTEOTI).

Préambule

Entre 1917 et 1930, deux événements allaient éveiller dans les esprits attentifs le souci d'une révolution de l'esprit. D'abord, en 1917, la Révolution russe, « proclamation véhémente d'un espoir gigantesque {7}  », avait posé le problème de la mobilité du monde. Les racines de notre pensée plongeaient dans le désespoir. «Ce monde est inacceptable en soi. Inacceptable le sort qu'il nous fait.... Et me voici... réveillé à l'espoir par la Révolution russe... » (Victor Serge).

Au fur et à mesure des vicissitudes et des évolutions soviétiques, des consciences ardentes et droites se préoccupaient de savoir si les organisateurs d'une révolution socialiste ne devaient pas d'abord être socialistes, c'est-à-dire, selon la définition de Charles Andler, « avoir passé par une régénération de tout l'être et par une reconstruction intérieure de tout l'esprit », et si l'on peut recommencer la création du monde sans commencer par la révolution de soi.

Le second événement, en 1929, allait être la crise économique qui, touchant les indifférents au vif de leurs intérêts, secouait un peu leur paresse de pensée, leur suggérant des remèdes divers et étrangers à une crise de désespérance et de manque de foi. Sollicité par des courants contraires, chacun n'apportait à la cité que des divergences intérieures qui venaient encore accroître la désharmonie entre les nations.

En face de ce désarroi, les uns, attachés à leur tranquillité à tout prix, se mettent les mains sur les yeux. D'autres cherchent à esquiver la réalité : ils s'abandonnent, soit à une démence partisane excluant tout sens critique, soit à une frivolité soumise au seul plaisir de l'instant. Fanatiques ou nonchalants, ils s'excusent en désignant les deux fatalités qui les guettent : fatalité politique aux masques personnels, fatalité économique anonyme qui précipite les individus dans un gouffre dont surgirait, grâce à une discipline mécanique, un ordre de fer.

La rupture de l'Économie internationale, le rétrécissement des marchés, l'action des cartels internationaux cantonnent de plus en plus à l'intérieur de chaque pays les grandes industries. La structure des entreprises industrielles se transforme. Les grandes administrations privées se rapprochent des administrations publiques : « La machinerie parlementaire calculée pour subir des pressions modérées n'a pas la force de résister à la puissance des antagonismes dont notre temps est saturé... les pouvoirs contrastés qui s'affrontent entretiennent par leurs conflits un état de désordre. {8} »

Dépassés par les événements, les individus assistent, indécis, aux luttes géantes que se livrent, par dessus leurs têtes, des puissances neuves et démesurées. Au contact de ces pouvoirs irresponsables, la responsabilité s'émousse. Le désarroi des individus les livre sans résistance à des courants successifs et contradictoires. Aucun exemple ne leur vient de ceux que leur situation sociale chargerait des devoirs les plus précis. Politiquement, le glissement sans fin des responsabilités ; économiquement, l'excuse de l'anonymat, que l'entreprise soit privée ou publique.

Par l'absence d'une foi commune ou par le refus de se soumettre à un devoir certain vis-à-vis de la cité, les individus sont livrés à une instabilité universelle. Celle-ci s'affirme dans le domaine où elle est le plus redoutable : les relations entre les peuples, tandis qu'en face de leurs conflits latents, la Société des Nations reste impuissante.

« Une bourgeoisie dirigeante n'a pas su faire rentrer dans leurs cages les loups de la guerre lâchés par le monde en 1914 » (Pierre Monatte).

Sur les peuples pèse la menace d'une guerre toujours possible. L'insécurité du pain quotidien accroît la plasticité des foules, accessibles à tous les entraînements. De cet état d'esprit, les États totalitaires profitent pour mettre les nations démocratiques en face du fait accompli et pour chercher à tromper la misère et la faim par des rêves de fallacieuse grandeur.

Les plus lucides perçoivent la chute à pic de sociétés dont les fondements vacillent. Et ils n'imaginent pas comment pourrait être traversé l'abîme d'un monde à la dérive, « détraqué, ballotté et plongeant.... Dans ce furieux chaos de clartés blafardes, toutes les étoiles du ciel effacées... des feux follets, qui, çà et là, courent, ont pris la place des étoiles » (Thomas Carlyle).

Chapitre I

Retours de la guerre

Pendant les années 1919, 1920, 1921, les syndicalistes français avaient suivi avec un intérêt passionné la vie des organisations ouvrières à l'étranger, et tout particulièrement l'évolution du syndicalisme britannique. Les syndicalistes révolutionnaires croyaient reconnaître dans les shop-stewards (délégués d'atelier) les minorités agissantes des C. S. R. (Comités syndicalistes révolutionnaires) ; la Triple-Alliance leur apparaît, grâce à ses effectifs, l'organisation capable de déclencher les « vagues successives » propres à paralyser l'Économie du pays.

En 1919, la grève des cheminots anglais met une première fois à l'épreuve les forces du trade-unionisme. Elle éclate en septembre. Elle est accueillie par le Times en ces termes : « Comme la guerre avec l'Allemagne, ce doit être une guerre jusqu'au bout. » Le secrétaire général des cheminots, J. H. Thomas, un réformiste et par tempérament un modéré, n'avait signé l'ordre de grève qu'après de longues hésitations ; il y avait été contraint par l'intransigeance du gouvernement. Et il avait tenu à déclarer en lançant l'ordre de grève : « C'est le plus triste jour de ma vie. J'ai tant fait pour trouver un moyen de conciliation, j'ai échoué. » En effet, depuis février 1919, des négociations se poursuivaient avec le gouvernement en vue d'obtenir la revendication essentielle des cheminots, la standardisation des salaires, dont la moyenne chez les cheminots anglais était très inférieure dans chaque catégorie à celles des mêmes emplois dans les entreprises industrielles. Pourtant, Lloyd George prétend que la grève a été déclenchée par une poignée d'anarchistes. De son côté, la presse multiplie les provocations : « C'est un appel au massacre, en même temps que la mobilisation de toutes les ressources du temps de guerre contre nos propres citoyens », déclare J. H. Thomas, et il ajoute : « Les déclarations des journaux ne peuvent signifier qu'une chose, c'est que le gouvernement doit traiter les 500.000 cheminots, dont beaucoup ont défendu la vie et la liberté des citoyens de ce pays contre le militarisme prussien, comme s'ils étaient des étrangers et des ennemis. »

Le 27 septembre, le trafic est complètement paralysé. Mais des navires de guerre viennent mouiller à l'embouchure de la Tamise ; des soldats, baïonnettes au canon, parcourent les rues de Londres. Les cheminots ont fait appel à la solidarité ouvrière. A Leeds, 1.500 postiers refusent de participer au transport des lettres par automobile. L'opinion générale des grandes corporations ouvrières est favorable aux cheminots. Les Compagnies font appel au recrutement de volontaires ; seulement, le 1er octobre, il n'y a que 800 trains en service, soit 2 p. 100 du service normal. Des usines sont obligées de fermer, faute de charbon ; des mines cessent de travailler, parce que le charbon n'est pas enlevé.

J. H. Thomas a voulu conserver à la grève son caractère corporatif ; il a refusé l'aide des employés de tramways et omnibus de Londres, celle aussi des électriciens. Cependant, peu à peu, la grève a une tendance à se généraliser. Le 1er octobre, les organisations des transports, des postiers, de l'industrie du livre, des mécaniciens constructeurs de navires, à la suite d'une réunion, décident d'envoyer une délégation au premier ministre. Celui-ci pose, comme condition préalable à toute négociation, la reprise du travail. Les cheminots refusent. Une nouvelle réunion des grandes corporations ouvrières a lieu. Leur pression amène le gouvernement à trouver un compromis. La grève avait duré neuf jours et n'avait été qu'une grève corporative, qui n'avait pas permis d'amorcer la grève générale.

Au printemps de 1920, la question minière va être une épreuve plus sérieuse pour le trade-unionisme anglais et pour la Triple-Alliance. La question minière posait, au lendemain de la guerre, des problèmes d'une portée qui n'était pas seulement sociale, mais nationale. Par suite de la législation britannique et des méthodes d'exploitation, l'exploitation minière était divisée entre des milliers de sociétés indépendantes, l'organisation du travail était défectueuse. Cette situation défavorable était bientôt aggravée par la concurrence allemande, française, polonaise ; et, à partir de 1921, les exportations anglaises allaient se trouver singulièrement réduites. Au lendemain de l'armistice, la Miners' Federation, dont les effectifs s'élèvent à 800.000 syndiqués, se préoccupe des difficultés auxquelles est exposée l'industrie houillère britannique. La Miners' Federation est dirigée par deux hommes de valeur, Robert Smilie et Franck Hodges. Ils réclament la nationalisation des mines et présentent un projet de loi à la Commission Sankey, présidée par le juge Sankey et nommée par le Coal Industry Commission Act (26 février 1919). Cette Commission avait en effet pour mission d'enquêter sur les salaires, les heures de travail, le prix de revient et le coût de la distribution, les prix de vente et les profits, et d'examiner tout projet d'organisation future de l'industrie houillère. Elle comprend trois délégués de la Fédération des Mineurs, trois représentants des compagnies minières, trois représentants des autres industries et trois économistes socialistes. Le 20 juin 1920, le juge Sankey dépose son rapport définitif. Ce rapport constate que la baisse du rendement est due à l'organisation de l'industrie minière {9}. La majorité des membres de la Commission, composée des trois délégués mineurs, des trois économistes et du juge Sankey lui-même, présente un projet de nationalisation de la propriété et de l'exploitation minières {10}. Mais, avec sa versatilité habituelle, après avoir tergiversé quelque temps, Lloyd George renonça au projet.

Pendant l'hiver de 1920 la nationalisation des mines paraît une réforme assez justifiée et assez populaire pour permettre de déclencher, avec des chances de succès, la grève générale. Les mineurs se prononcent pour la grève générale à une forte majorité : 524.000 contre 346.000. Mais, le 11 mars 1920, le Congrès syndical extraordinaire, réuni à Londres pour obliger le gouvernement à procéder à la nationalisation des mines, écarte la proposition de grève générale, soumise par les mineurs. A l'action syndicale comportant la grève générale, que préconisent Franck Hodges, secrétaire de la Fédération des Mineurs, et Tom Mann, secrétaire de la Société des Mécaniciens, le Congrès, à une grosse majorité, préfère l'action parlementaire, préconisée par J. H. Thomas, appuyé par Tom Shaw, des textiles, et J. R. Clynes, des ouvriers non qualifiés. Ceux-ci justifient leur attitude par le revirement de la majorité syndicale anglaise :

Au lendemain des élections générales kaki, les mineurs avaient eu avec eux, pour la grève générale, la masse syndicale, le centre qui suit tantôt un courant, tantôt un autre. Aujourd'hui, après la série des succès électoraux travaillistes aux élections partielles, le centre est contre eux et suit les politiciens partis à la conquête de la Chambre des Communes.

Pourquoi l'aventure risquée d'une grève générale, quand nous avons à notre portée un moyen plus simple, moins coûteux et certainement pas aussi dangereux ? Nous devons montrer aux travailleurs que la voie saine, c'est d'user intelligemment du pouvoir que leur offre la Constitution la plus démocratique du monde et qui leur permet d'obtenir tout ce qu'ils désirent (J. H. Thomas).

J. H. Thomas {11}, par son influence, fait échec aux syndicalistes qui escomptaient le succès d'une grève générale, grâce au jeu de la Triple-Alliance.

Au reste, en mars-avril 1920, des syndicalistes révolutionnaires, partisans de l'action directe, estiment que l'heure de l'action des masses ouvrières coïncide avec celle des réformistes. C'est ainsi qu'en avril 1920, G.D.H. Cole déclare à Sisley : « Je suis un partisan déterminé de l'action directe, mais à condition qu'elle puisse être efficace ; je n'y suis pas favorable à l'heure actuelle : elle ne réussirait pas. {12} »

Dans la pensée de G.D.H. Cole, comme dans celle des syndicalistes révolutionnaires français, l'action directe est liée à la théorie des minorités agissantes :

Les révolutions ne sont jamais faites par la majorité, mais par des minorités : la minorité n'est pas obligée d'attendre que la majorité consente à faire la Révolution.... Sans doute, mais, en Grande-Bretagne, tout mouvement conduisant à la violence est stupide, parce qu'il n'a aucune chance : nous devons nous consacrer à consolider les forces ouvrières et l’œuvre de construction. Voilà la politique qui s'impose à la classe ouvrière et qui lui donnera une situation très forte, lorsque la catastrophe viendra.... Ma position personnelle est bien nette : la politique de violence est absurde, à moins qu'il n'y ait pas d'autre voie. En 1917, en Russie, j'aurais suivi Lénine ; la Russie se trouvait dans un tel gâchis ! En Allemagne, j'adopterais la même ligne de conduite. Mais je ne prendrais certainement pas la même attitude en France, où j'agirais en accord avec les chefs cégétistes.

En 1921, nouvelle velléité d'action de la part des mineurs. Ils réclament la fixation d'un profit maximum égal au profit moyen national d'avant-guerre, et le partage de tout profit supplémentaire, sur une base nationale, entre patrons et ouvriers. Les Compagnies minières décident de résister aux revendications ouvrières. Elles veulent profiter de la crise de 1920, point de départ d'une dépression qui annonce une situation chronique de surproduction. Elles entendent substituer des négociations régionales aux négociations nationales avec la Miners' Federation. Elles déclarent le lock out. La Fédération des Mineurs fait appel à la Triple-Alliance. Les chefs trade-unionistes semblent résolus à pousser à fond une lutte qui n'intéresse pas seulement les mineurs, mais qui, en pleine période de baisse des prix, met en jeu deux principes celui des négociations nationales entre organisations patronales et fédérations ouvrières, et celui de la résistance à la baisse des salaires. Mais, au lieu d'agir, les leaders de la Triple-Alliance négocient avec le premier ministre ; dès le début, les dirigeants des fédérations, selon le Labour Leader, manifestent leur indécision :

S'il devait y avoir une grève de la Triple-Alliance, une grève de sympathie envers les mineurs, elle aurait dû avoir lieu avant que le gouvernement n'ait utilisé les chemins de fer pour transporter et éparpiller ses gardes blanches, avant que la ploutocratie ait pu remplir ses caves de provisions et de charbon, avant que les mineurs n'aient mangé leurs modestes fonds. Tandis que l'on voit arriver les canons et les mitrailleuses, la police s'armer, les trains circuler chargés de volontaires, de loyalistes, l'ardeur se perd et on laisse passer le moment psychologique.... Aujourd'hui, s'il doit y avoir une grève de la Triple-Alliance, il est inutile de se laisser aller à tant de bavardages pendant que nos gouvernements capitalistes se préparent d'une façon adéquate et effective à la lutte.

Les « bavardages » dont parle le Labour Leader, ce sont justement les négociations poursuivies avec le gouvernement de Lloyd George, ce Clemenceau méthodiste qui, pour gagner du temps, les fait traîner en longueur. Celui-ci, comme M. Millerand en France pendant la grève des cheminots, cherche à organiser des corps de volontaires ; il lance des campagnes de presse qui ridiculisent et caricaturent les mineurs ; et, d'autre part, le gouvernement escompte l'épuisement des ressources syndicales des mineurs. La Triple-Alliance renonce à intervenir ; ou plutôt, après avoir lancé l'ordre de grève, le vendredi 15 avril 1921, cette fois encore, c'est le secrétaire général des cheminots, J. H. Thomas, qui recule et annule cet ordre. Nouvel échec, qui aboutit à l'écrasement des mineurs laissés à leur propre effort. Pour la seconde fois en une année (1920-1921), la Triple-Alliance avait avoué son impuissance et laissé passer, selon l'expression du Labour Leader, l'instant psychologique. « La Triple-Alliance survivra-t-elle à cette épreuve ? L'illusion mensongère de la force de la Triple-Alliance est apparue.... Entre les mains réformistes des anciens ministres de Lloyd George, qui mettent tous leurs espoirs dans la stratégie des négociations, la Triple-Alliance ne pouvait donner d'autre résultat que la déception d'une reculade et d'une capitulation. {13} » Donc, les minoritaires français ne condamnaient pas l'organisation, mais les hommes.

Quelques années plus tard, la Triple-Alliance allait tenter encore une fois l'épreuve de sa force. Un nouveau conflit se produira en 1926 entre les mineurs et les Compagnies houillères qui, en présence de la baisse des exportations anglaises, voudront imposer une baisse des salaires. De plus, le 11 mars 1926, la décision de la Commission d'enquête, présidée par Sir Herbert Samuel, appuyant le rachat des Compagnies minières, leur fusion et leur gestion contrôlée par le gouvernement, offre un nouveau sujet de mécontentement aux mineurs. Le Conseil général des Trade-Unions décide d'appuyer par une grève générale leurs revendications {14}.

Le 5 mai 1926, la grève générale provoque l'arrêt des moyens de transports. Un seul journal paraît, le British Worker, publié par le Conseil général des Trade-Unions. Mais, le 12 mai, un compromis proposé par Sir Herbert Samuel est accepté : Le Conseil des Trade-Unions retire l'ordre de grève ; mais la Fédérations des Mineurs poursuit la lutte, quelques mois encore, jusqu'à l'épuisement de ses ressources.

En 1919, 1920, 1921 et 1926, la Triple-Alliance s'est montrée hésitante et elle n'a pas poursuivi son expérience jusqu'au bout.

Ces échecs successifs ont affaibli la puissance des organisations ouvrières, auxquelles une législation nouvelle enlève une partie de leurs conquêtes législatives d'avant-guerre. Depuis 1913, les Trade-Unions jouissaient de privilèges qui leur sont retirés par la loi du 29 juillet 1927. Cette loi proclame l'illégalité de toute grève n'ayant pas un caractère strictement corporatif. Quiconque prend part à une grève de cette nature se voit privé du bénéfice de l'Act de 1906, autorisant le picketing et proclamant l'irresponsabilité civile des Trade-Unions.

Ainsi les années 1921 à 1928 marquent un recul du syndicalisme en Grande-Bretagne.

Dans les nations attachées aux institutions de la démocratie politique entre 1925 et 1933, les classes sociales ont subi une évolution qui exprime leur réaction en face de l'après-guerre et de la crise.

De 1925, année de son retour à l'étalon-or, sous la forme du Gold Exchange Standard, jusqu'au 21 septembre 1931, date de la dévaluation, la Grande-Bretagne traverse une crise sociale et économique profonde {15}.

A la suite de l'échec de la grève générale, des négociations se poursuivent entre les délégués des Trade-Unions et les représentants du grand capitalisme anglais, sous l'influence de Sir Alfred Mond. Et, en janvier 1928, le Congrès des Trade-Unions adopte un programme tendant à organiser une entente entre les organisations ouvrières et patronales. Après certaines résistances, la Fédération des Industries Britanniques reconnaît officiellement les Trade-Unions et recommande aux industriels de conclure des conventions collectives avec les syndicats affiliés au Congrès des Trade-Unions. Le Congrès accepte l'application générale de la rationalisation, sous la condition que celle-ci comporte le maintien des salaires et la participation des ouvriers à l'introduction des nouvelles méthodes. Le 26 juin 1930, le Conseil du Congrès trade-unioniste se prononce en faveur d'une politique impériale impliquant la renonciation au libre-échange. En 1930, également, le ministère travailliste réduit dans les mines la durée du travail de 8 à 7 heures par jour et crée un Conseil économique national permanent, qui comprend une représentation des Trade-Unions. Mais, dès 1932, cette tentative de rapprochement patronal-ouvrier échoue. Une rupture se produit. Celle-ci est le résultat autant de la résistance passive des industriels que de la crise financière britannique. L'offensive patronale contre les salaires, l'abaissement des indemnités de chômage, dès janvier 1931, provoquent des grèves en Lancashire et dans le pays de Galles. Et, en juillet-août, le Cabinet travailliste est atteint par la crise financière. La souveraineté légale a été mise en échec par les puissances anonymes, le gouvernement a cédé devant la menace des intérêts privés : « Le Parlement n'eût pu contrôler les banquiers en 1931 ; le mouvement de la finance a déterminé le cours des événements avant même qu'on pût être appelé à une prise de contact. {16} » Dès septembre 1931, le Congrès ouvrier de Bristol renonce à la tentative de collaboration amorcée.

L'échec du gouvernement travailliste s'expliquait par le fait qu'une politique sociale de grande envergure ne peut se développer qu'au détriment du profit. Mais, en s'attaquant au profit, cette politique sociale tend à paralyser le moteur qui maintient le mécanisme économique en mouvement. La perte des débouchés, qui résulte d'un prix de revient trop élevé, peut obliger les industriels à choisir entre la diminution des salaires et l'accroissement du chômage. Dans les cadres d'une Économie capitaliste, un gouvernement travailliste se trouve contraint de faire fléchir le pouvoir qu'il détient devant les puissances de fait  {17}.

L'essai de collaboration de 1927 à 1931 s'expliquait par le fait que le peuple anglais prenait conscience de la crise traversée par la Grande-Bretagne. Celle-ci, trop sûre de sa suprématie, en présence d'un monde changeant, était restée longtemps paresseusement immobile. De ce qu'André Siegfried appelle la révolte du monde, aucun des pays de l'Europe n'avait souffert autant que la Grande-Bretagne. En face de cette crise, dès qu'il en eut conscience, le peuple anglais fit un effort de redressement étonnant. Pourtant, peut-être ne mesurait-il pas les raisons de cette évolution. La plus profonde était la transformation qui s'était produite dans le caractère et l'esprit des classes sociales, et singulièrement des classes dirigeantes en Grande-Bretagne.

Depuis plusieurs décennies déjà, les classes dirigeantes britanniques ont abandonné les vertus conquérantes qui ont assuré la suprématie de la Grande-Bretagne dans l'univers. Mais, au lendemain de la réforme monétaire de 1925, les temps sont venus où cette transformation sociale s'accentue. Entre 1926 et 1930, « la bourgeoisie britannique perd son individualisme créateur pour devenir un vaste fonctionnarisme au service d'organismes anonymes {18}  ».

L'échec de la grève générale de 1926 a renforcé les positions de la bourgeoisie ; mais la grande bourgeoisie d'affaires, qui voit ses préjugés sociaux partagés par le snobisme admiratif de la petite bourgeoisie, se fonctionnarise. Le capitaliste devient un bourgeois salarié, l'employé des collectivités économiques anonymes. Et, n'ayant plus pour ambition que de « maintenir » et non de conquérir, le grand capitalisme organise à son profit un système de sécurité et de garantie de ses revenus, en s'installant confortablement dans les sièges d'administrateurs des grandes sociétés. Les marchés industriels sont contrôlés par des monopoles de fait {19}.

Et la législation protectrice ou réglementaire, votée par le Parlement britannique, complète l'organisation de ce système de la sécurité. En dépit de la rupture consacrée par les décisions du Congrès ouvrier de Bristol, dès 1931, le trade-unionisme n'échappe pas à la contagion de cet esprit de fonctionnarisme universel, puisqu'en 1932, à Southport, Harold Laski et Sir Stafford Cripps protestent contre le conservatisme des Trade-Unions.

*

En Italie, ce ne fut qu'après la formation de l'unité italienne que l'on vit apparaître un commencement d'organisation syndicale. Ce mouvement débuta dans l'Italie du Nord, seule grande région industrielle de la péninsule. A partir de l'année 1874, où se constitua l'Association Nationale des Ouvriers Typographes, les Mutuelles ouvrières et les Coopératives se multiplièrent dans tous les centres industriels de l'Italie. En 1893 fut fondée à Parme la première Chambre du Travail, bientôt suivie de beaucoup d'autres : les travailleurs industriels et agricoles s'organisaient et prenaient conscience de leur force. Vers la même période, c'est-à-dire dans les dernières années du siècle, l'ancien Parti des travailleurs italiens devenait le Parti socialiste. Il connut un essor remarquable, surtout dans l'Italie du Nord. Parallèlement, on assista à une forte poussée du mouvement syndical. Il s'organisa à Milan, en 1902, un Secrétariat général des Chambres du travail, qui sera désormais le centre actif du mouvement ouvrier. Quatre ans plus tard, en 1906, un Congrès qui réunissait les représentants de 200.000 travailleurs décida la fondation de la Confederazione generale del Lavoro (CGT italienne).

L'organisation nouvelle adhérait à l'Internationale syndicale mais affirmait, d'autre part, sa volonté de demeurer indépendante vis-à-vis des partis politiques, y compris le parti socialiste. Elle groupait déjà, en 1911, 383.000 adhérents inscrits. Par ailleurs, les travailleurs catholiques avaient constitué de leur côté, des Ligues du travail, qui rassemblaient, en 1911, plus de 100.000 adhérents.

Il y a lieu aussi de mentionner l'Union syndicale qui avait été d'abord l'aile extrémiste de la CGT italienne, dont elle avait fini par se détacher. Elle groupait 100.000 adhérents environ, et était fortement influencée par les idées de Georges Sorel. Quelques-uns des chefs du fascisme sortiront de ses rangs.

En résumé, à la veille de la première guerre mondiale, l'ensemble des organisations syndicales italiennes rassemblait une masse de près de 600.000 travailleurs industriels et agricoles.

Un conflit latent opposait l'Union syndicale à la CGL. Ce conflit ne fera que s'accentuer avec la guerre ; le fascisme en sortira en partie, mais surtout de la crise sociale et nationale qui attend l'Italie.

*

Au lendemain de l'Armistice de 1918, l'Italie se trouvait dans une situation infiniment plus défavorable que celle des pays aux côtés desquels elle avait combattu.

Ses espoirs, puis la désillusion profonde qui avait suivi la paix avaient suscité, dans une grande partie de la population italienne, une exaspération du sentiment national qu'exprimaient les mots : la vittoria mutilata. Et cette exaspération était encore devenue plus aiguë du fait des oppositions créées par l'entrée en guerre de l'Italie qui n'avait pas été accueillie d'une façon unanime, et n'avait pas seulement divisé les partis de gauche. Le parti socialiste et la plus grande partie des syndicalistes s'étaient déclarés pour la neutralité. L'Union Syndicale, et surtout son chef Rossini, avaient appuyé l'intervention de l'Italie aux côtés des Alliés. Les sentiments de mécontentement étaient restés si vifs que des officiers et même des soldats, coupables aux yeux de la foule d'avoir porté l'uniforme, étaient insultés dans la rue. Tout naturellement, l'atmosphère avait été encore aigrie par la déception dans la victoire. Enfin, les antagonismes trouvaient, dans les conséquences économiques de la guerre, de nouvelles raisons de se développer socialement, principalement par le contraste entre la misère ou l'effondrement des uns et le spectacle scandaleux de fortunes trop rapides et illégitimes ; leur seule cause était cette guerre dont justement les partis socialistes avaient voulu préserver l'Italie.

C'était bien, en effet, les dépenses de la guerre qui avaient conduit l'Italie à la situation obérée dont souffrait la grande masse du peuple italien, dans le coût de son existence, ses ressources et sa monnaie. L'économiste Einaudi, aujourd'hui président de la République italienne, a décrit avec précision les répercussions financières et sociales de la politique de 1914 à 1918 {20}. Les dépenses croissantes de l'État avaient déterminé une dépréciation rapide de la lire. La conséquence était l'écrasement et la ruine de certaines classes sociales petite et moyenne bourgeoisie, professions libérales, petits propriétaires non exploitants, et également ces jeunes officiers que, pendant l'été de 1919, Nitti, le chef du gouvernement, voulant réduire les dépenses militaires, entendait rendre à la vie civile, et qui se trouvaient sans emploi. Et, par suite d'une accumulation de griefs ou d'un entrecroisement de reproches mutuels, les classes ruinées voyaient leur hostilité accrue contre les socialistes ; elles accusaient le parti d'être anti-national. Ceux-ci répondaient en montrant que l'Italie sortait de la guerre avec de très lourdes charges et des difficultés économiques presque insurmontables. Les dépenses croissantes de l'État avaient amené une dépréciation rapide de la lire. Le budget était passé de 2 milliards, en 1913-1914, à 30 milliards 85 millions, en 1918-1919 ; la circulation des billets qui n'était que de 2 milliards en juin 1914, s'était élevée à 20 milliards en décembre 1920, tandis que la dette publique atteignait 95 milliards. La même année, la lire ne valait plus qu'un cinquième de la lire 1914.

Double contraste et double opposition, l'une politique et l'autre sociale ; d'où une atmosphère de malaise qui doit provoquer des réactions violentes, comme celles qui se produisent, en juillet 1919 : les foules montent à l'assaut des magasins, dans les grandes et dans les petites villes. Tandis que la petite bourgeoisie et les classes moyennes en général souffrent du coût de la vie, les classes ouvrières n'en sont pas indemnes : à Milan, une famille ouvrière type doit faire face à une dépense de 120,05 lires, en juin 1919 ; en juillet, de 109,24 ; en août, de 108,07, et en novembre, de 118,53. En janvier 1920, la dépense est de 124,67 lires, et en décembre 1920, de 189,76 lires. Par rapport à 1914, l'augmentation du prix de la vie est de 560 p. 100 pour le premier semestre 1921. Par la comparaison entre 1914 et 1918, on voit la répercussion (lire et dollar) sur les importations de l'Italie en blé, charbon et pétrole.

Dans les grands centres industriels, en 1918-1919, les masses ouvrières sont essentiellement préoccupées de ce qui leur semble l'épopée de la Révolution d'octobre. Son héros, Lénine, leur apparaît le prophète annonciateur d'une révolution mondiale qui approche.

Le 21 janvier 1919, le chef du socialisme italien, Philippe Turati, explique dans un discours qu'afin de préparer les consciences à l'avènement de la société socialiste il faut agir par la transformation graduelle de la société ; Turati est interrompu par une voix qui s'écrie : « C'est trop long. » Sur quoi, Turati répond : « Si vous avez un chemin plus bref, dites-le moi... » - « La Russie, la Russie ! Vive Lénine !... »

La fin de la guerre avait paru marquer d'abord, en Italie, un sensible succès pour le socialisme et le syndicalisme.

Le parti socialiste avait obtenu, aux élections, un chiffre jamais atteint de 1.840.000 voix. Sur 535 députés à la Chambre, il y avait 156 socialistes.

Les masses ouvrières, elles aussi, paraissaient très conscientes de leur force qui s'exprimait par un double signe, la formation d'une élite ouvrière, et le nombre des effectifs de la Confédération générale du Travail qui s'élevaient à 2.150.000 adhérents, dont 1/3 se composait de paysans. Il faut ajouter que les effectifs paysans étaient surtout des journaliers. Et à ces effectifs, la Confédération italienne des Travailleurs pouvait opposer, en 1920 : 1.161.238 adhérents, parmi lesquels 944.812 socialistes, les démocrates chrétiens recrutant leurs adhérents en Piémont et dans la vallée du Pô où ils contrôlaient les coopératives agricoles locales dont le nombre, en 1921, était de 311.

L'évolution que vont suivre les événements peut étonner : elle s'explique par des raisons complexes dont l'une est la situation économique et l'atmosphère de l'Italie aux lendemains de la guerre et dont l'autre, d'ordre psychologique et politique, a été le fait que les socialistes n'ont pas été capables de diriger les masses populaires ; ils se sont contentés de les suivre : d'où la désaffection qui a accompagné cette défaillance. Les conséquences se sont manifestées presque aussitôt les premiers développements du fascisme n'ont rencontré aucun obstacle sérieux. Ce déclin du socialisme devait entraîner des conséquences plus lointaines : vingt ans plus tard, l'absence de l'influence socialiste expliquera la structure politique de la jeune République italienne.

Chapitre II

La marche au fascisme {21}

Dès le mois de juillet 1919, des expéditions ouvrières avaient eu lieu ; elles avaient commencé en Romagne, à Ravenne, à Bologne et à Forli, puis dans toute l'Italie du Nord. A Rome, la municipalité avait du faire vendre au rabais les denrées alimentaires. Des terres avaient été occupées. En présence de l'abstention gouvernementale, le parti catholique populaire, créé par dom Sturzo, préconisait, avec l'autorisation du pape Benoît XV, le lotissement des latifundia en petites propriétés au profit des anciens combattants ; et le parti socialiste demandait l'exploitation collective de ces terres incultes. Aux élections de 1919, le parti populaire avait groupé 100 députés et le parti socialiste 156 ; mais ils ne pouvaient s'entendre sur un programme de réformes immédiates.

Le gouvernement paraissait impuissant en face d'une opinion publique divisée, désorientée et irritée par la menace des troubles sociaux.

Au commencement de 1919 s'étaient fondés deux partis : le 17 janvier 1919, le parti catholique populaire de dom Sturzo et le 23 mars 1919 le parti fasciste « sans aucun plan doctrinal précis » et dont Mussolini devait écrire : « Notre doctrine, c'était l'action. Le fascisme était né d'un besoin d'action et fut l'action. »

Le 29 août 1920 se produit ce premier événement décisif. La Fédération italienne des Ouvriers métallurgistes donne l'ordre d'occuper les usines. Des soviets s'organisent. Mais le Congrès syndical des 10 et 11 septembre 1920 refuse d'envisager la transformation révolutionnaire du mouvement et la prise du pouvoir par le parti socialiste. L'habile metteur en scène qu'est le ministre Giolitti profite de ce moment d'hésitation pour obtenir à la fois des entrepreneurs la reconnaissance du contrôle ouvrier et des ouvriers l'évacuation des usines.

À Livourne, en janvier 1921, le parti socialiste, en face de la concurrence communiste, apparaît en complet déclin ; la CGL (Confederazione Generale del Lavoro), qui restait encore puissante, perd des adhérents, chaque jour grignotée par l'Union italienne du Travail organisée par Rossini et qui groupe déjà 200.000 membres.

On n'ignore pas que Rossini a partie liée avec Mussolini. Né en 1883, Mussolini est de Romagne ; son père, ancien forgeron, tient un café : « Au rendez-vous des têtes chaudes. » Benito Mussolini pense que « Vivre, ce n'est pas calculer, mais c'est agir ; il faut dramatiser sa vie ». Il est arrêté pour violences contre les réservistes appelés sous les drapeaux. Il a quitté l'Italie pour la Suisse où il est tour à tour maçon et journaliste. Après un séjour à Paris, il avait rédigé à Trente un journal irrédentiste. Exclu du parti socialiste, il avait fondé, le 14 novembre 1914, le Popolo d'Italia, il s'était engagé, et, sergent de bersagliers, il avait été blessé.

Benito Mussolini, ayant repris la direction du Popolo d'Italia, avait réclamé, le 28 août, dans un premier manifeste, la réunion d'une Constituante qui organiserait la République italienne avec un pouvoir exécutif très décentralisé, et la proclamation de mesures sociales, telles que la taxation des fortunes privées, la journée de huit heures, la suppression des sociétés par actions.

Dans ses faisceaux de combat, Benito Mussolini rassemblait des nationalistes et des syndicalistes. Les Chemises Noires étaient encadrées d'anciens combattants et formaient une milice divisée en sections militaires.

Pourtant, Giolitti conserve la sérénité que lui donne la conviction où il est que le bolchevisme est aussi impossible en Italie que l'olivier à Moscou.

La grève générale d'août 1922 et l'échec de l'occupation des usines amènent deux résultats importants. D'une part, le patronat se groupe, créant à son tour les deux puissantes Confédérations générales de l'Industrie et de l'Agriculture, qui vont financer le fascisme naissant. D'autre part, les masses populaires elles-mêmes semblent se détacher des anciens partis politiques, et surtout du parti socialiste. Ce mouvement de désaffection est tel qu'en 1922, la CGL croit devoir reprendre son indépendance vis-à-vis de son ancien allié, le parti socialiste.

Les socialistes s'efforcent de dresser un barrage contre le courant. A Sarzana, une cinquantaine de fascistes sont tués. A Parme, la population ouvrière soutient une véritable bataille contre les miliciens de Balbo. Mais tandis que la poussée révolutionnaire décline, les grèves continuent, entretenant des émeutes, des violences dont les rouges sont considérés comme responsables. Et on s'étonne que l'État n'intervienne pas pour arrêter ce continuel désordre.

La chute du ministère Giolitti (31 juin 1921) a été suivie par l'arrivée de Facta, dont on a dit qu'il n'était au pouvoir que soutenu « par une police ridicule et ses moustaches blanches ». Et le fragile président s'écroule en présence d'une grève générale (août 1922) brisée par les Chemises Noires.

Groupées en faisceaux de combat et commandées par des officiers, ces bandes armées traquent, poursuivent, exterminent leurs adversaires. A l'État disparu, il ne reste qu'à substituer le nouveau pouvoir.

Le 20 octobre 1922, le ministère Facta ayant démissionné, le roi charge Salandra de former un ministère d'Union nationale. Le 24 octobre, Mussolini adresse un ultimatum au gouvernement.

Devant la menace des 80.000 Chemises Noires qui marchent de Pérouse sur Rome, appuyés par 150.000 autres miliciens, le nouveau ministre présente au roi, le 28 octobre, un décret proclamant l'état de siège. Le roi refuse de signer le décret.

Par télégramme, le roi charge Mussolini de former le ministère du 30 octobre 1922. Mussolini arrive à Rome par chemin le de fer et, le 31 octobre, les Chemises Noires défilent dans Rome.

Le fascisme triomphant est donc libre d'appliquer son programme. « Démocratie économique, voilà notre devise », avait dit Mussolini en 1919. Plus tard, lors du discours d'Udine (22 décembre 1922), il avait proclamé sa volonté de mettre fin à la lutte des classes en établissant les justes droits des travailleurs. Nombreux parmi les fascistes de la première heure étaient ceux qui se faisaient illusion sur la possibilité d'établir un régime syndicaliste, grâce à la « poigne » fasciste. Pendant les deux années qui suivirent sa prise du pouvoir, le fascisme se borna à absorber le parti nationaliste, à « mettre au pas » les organisations syndicalistes catholiques, et surtout à réduire et exterminer son rival, la CGL. Le Patronat est à la fois protégé, flatté et surveillé. Des élections ont lieu en 1923. Le parti obtient 406 sièges sur 535. Ce résultat est obtenu grâce à la violence et a provoqué la protestation d'un héros qui en est puni par une exécution sauvage.

Le meurtre de Mattesti suscita une crise où le régime faillit sombrer (juin 1924). Le régime dut à l'incapacité et à la désunion de ses adversaires d'en sortir vainqueur. Il en profita pour renforcer son pouvoir et établir un régime dictatorial, non plus seulement de fait, mais de droit. A partir de 1925, Mussolini, désormais maître absolu du pouvoir, commence à organiser le régime nouveau qu'il prétend fonder, et qui offrira le type parfait de l'État nouveau du XXème siècle, à base syndico-corporative. Parmi les jeunes fascistes groupés autour du Lavoro d'Italia (organisme du « syndicalisme » fasciste, fondé en 1922), beaucoup croyaient de bonne foi que l'heure était enfin venue d'établir, au-dessus de tous les partis, un véritable régime syndicaliste. Le quotidien du parti fasciste, le Popolo d'Italia, ne portait-il pas en sous-titre : « »Organe des combattants et des producteurs »  ? Mussolini lui-même n'avait-il pas proclamé :

Que les classes qui composent la bourgeoisie productrice sachent bien que le fascisme veut imposer à la Nation une discipline unique et aider toutes les forces qui en augmentent l'expansion économique et le bien-être. Les travailleurs, ceux des champs et ceux des usines, ceux des transports et des bureaux, n'ont rien à craindre du pouvoir fasciste. Leurs justes droits seront sauvegardés.

Mussolini aimait à citer aussi bien Georges Sorel que Lagardelle et Vilfredo Pareto, « le prince des Économistes », comme il l'appelait. Il s'était inspiré aussi de certains penseurs et critiques sociaux italiens, riches de vues nouvelles et fécondes, tels qu'Olivetti (Pagine libere), Paolo Orano (La Lupa), Enrico Leone (Il divenire sociale). Mussolini, dans ses discours, avait l'art de les utiliser et était habile au jeu des illusions. Il savait faire miroiter des formules qui aveuglaient ses interlocuteurs :

Les principes ! Comme si les principes servaient à quelque chose, c'est une sinistre comédie. Nous aurons eu le mérite de renvoyer au magasin des accessoires les principes et de n'avoir qu'un maître : l'expérience. Descartes nous a causé un grand préjudice. Lorsque vous vous mettez en route, vous avez besoin de savoir où vous allez ; nous, nous attendons de savoir où la route nous conduit....

C'est en jonglant avec des noms magiques et des sophismes tels que ceux-là que Mussolini éblouissait un écrivain français de talent, Henri Massis, dans une interview dont le retentissement servit la propagande fasciste et mussolinienne en France autour des années 1930. Car le corporatisme italien eut son heure de vogue en France, soit directement comme un rejet du corporatisme de Benito Mussolini, soit sous des formes atténuées destinées à ne pas effrayer l'opinion française {22}. Sans doute, cette propagande corporative n'eut d'influence qu'à retardement : la Charte du Travail italienne donna son nom à la loi d'octobre 1941.

L'une des forces de Mussolini fut le prestige que lui donna la critique des « idéologies dépassées du XIXème siècle », des doctrines libérales et du socialisme « scientifique ou marxiste ». Il affirmait la nécessité de substituer à un « État de citoyens » un « État de producteurs ».

En cette année 1925, on attendait avec impatience la promulgation de la Charte du Travail qu'on préparait. Mussolini avait commencé par abolir, en même temps que les loges maçonniques, les rares organisations autonomes qui subsistaient encore (Bourses du Travail, etc.). Et enfin, le 2 octobre 1925, fut conclu à Rome le fameux accord entre grands industriels et dirigeants fascistes, connu en Italie sous le nom de Pacte du Palais Vidoni. Ce pacte disait : « La Confédération générale de l'Industrie reconnaît que la Confédération des Corporations fascistes et les organisations qui en dépendent représentent seules les travailleurs. »

Au début de 1926, on constitua une Commission de 18 membres, présidée par le philosophe Gentile, qui devait veiller à l'établissement du droit nouveau et à l'élaboration de la Charte. Cette élaboration fut longue et laborieuse. Elle avait été précédée, le 3 avril 1926, par la loi « sur la discipline juridique des rapports collectifs de travail », connue en Italie sous le nom de loi Rocco. Cette loi prétendait fixer le droit nouveau en ce qui concernait les syndicats, et elle instaurait, en fait, le monopole des syndicats fascistes.

La Charte du Travail ne fut promulguée qu'un an plus tard, le 21 avril 1927. Elle se composait de 30 déclarations, groupées en 4 titres, qui furent publiées pour la première fois dans la Gazzetta Officiale du 30 avril 1927. Des centaines de journalistes s'empressèrent de commenter, de célébrer et de porter aux nues ce document, qui devait constituer, à les entendre, les nouvelles Tables de la Loi. Ce texte contient et résume l'idéologie fasciste.

Chapitre III

La Charte du Travailet le corporatisme italien

Le texte de la Charte du Travail condense l'idéologie fasciste et laisse entrevoir ce que les dirigeants du régime entendaient par État corporatif.

La nation italienne est un organisme ayant ses fins, une vie, des moyens d'action supérieurs, par leur puissance et leur durée, à ceux des individus séparés ou groupés qui le composent. Elle est une unité morale, politique, économique, qui se réalise intégralement dans l'État fasciste.

Le travail, sous toutes ses formes, est un devoir social, et à ce titre - à ce titre seulement - il est protégé par l'État. L'ensemble de la production est unitaire. L'organisation syndicale et professionnelle est libre. Mais seul le syndicat légalement reconnu et soumis au contrôle de l'État a le droit de représenter légalement toutes les catégories d'employeurs et de travailleurs par lesquelles il est constitué, d'en protéger les intérêts vis-à-vis de l'État et des autres associations professionnelles, de stipuler des contrats collectifs de travail, obligatoires pour tous les membres d'une catégorie, de leur imposer des contributions et d'exercer, vis-à-vis d'eux, des fonctions déléguées d'intérêt public.

Le contrat collectif de travail exprime d'une façon concrète la solidarité qui existe envers les différents facteurs de la production, moyennant la conciliation des intérêts opposés des employeurs et des travailleurs, et leur subordination aux intérêts supérieurs de la production.

La magistrature du travail est l'organisme qui permet à l'État de régler les conflits du travail, soit qu'ils touchent à l'observation des pactes et des autres lois existantes, soit qu'ils visent à déterminer de nouvelles conditions de travail.

Les associations professionnelles légalement reconnues assurent l'égalité juridique entre les employeurs et les travailleurs ; elles maintiennent la discipline de la production et du travail et en favorisent le progrès. Les Corporations constituent l'organisation unitaire des forces de la production et en représentent intégralement les intérêts. En vertu de cette représentation intégrale, - les intérêts de la production étant des intérêts nationaux, - les Corporations sont reconnues par la loi organismes d'État. En tant qu'elles représentent les intérêts unitaires de la production, les Corporations peuvent édicter des lois obligatoires sur la discipline des rapports de travail et également sur la coordination de la production, chaque fois que les associations qui leur sont reliées leur auront conféré les pouvoirs nécessaires.

L'État corporatif considère l'initiative privée comme l'instrument le plus efficace et le plus utile dans l'intérêt de la Nation.

De la collaboration des forces productives découle entre elles une réciprocité de devoirs et de droits. Le technicien, l'employé ou l'ouvrier sont des collaborateurs actifs de l'entreprise économique qui est dirigée par l'employeur - celui-ci en ayant la responsabilité.

L'État n'intervient dans la production économique que lorsque l'initiative privée manque ou est insuffisante, ou bien lorsque les intérêts politiques de l'État sont en jeu.

Cette intervention peut assumer la forme du contrôle, de l'encouragement ou de la gestion directe.

Dans les conflits du travail, l'action judiciaire ne peut être déclenchée si l'organisme corporatif n'a pas essayé d'abord une tentative de conciliation. La compétence pour les conflits individuels concernant l'interprétation et l'application des contrats collectifs de travail est dévolue à la magistrature ordinaire avec l'adjonction d'assesseurs désignés par les associations professionnelles intéressées. Les Associations professionnelles ont la faculté d'entremettre leurs bons offices pour la conciliation.

Telles furent les dispositions essentielles du document promulgué le 21 août 1927, par le Grand Conseil du Fascisme, réuni au Palais Chigi, sous la présidence de Mussolini, et que les journaux italiens s'empressèrent de saluer comme « le document le plus significatif de la Révolution fasciste ». La Charte, ajoutaient ces journaux, a fixé les principes qui serviront de base à la nouvelle organisation du travail ; elle prévoit par ailleurs la formation du nouvel État corporatif, qui, toutefois, ne sera organisé que plus tard, par l'institution des fameuses Corporations.

Examinons d'abord, avec ces commentateurs italiens, les caractères généraux de ce document, ceux-ci se plaçant à un point de vue fasciste, bien entendu. Comment les théoriciens du fascisme expliquent-ils la genèse de la conception doctrinale fasciste ? La conception fondamentale de la doctrine fasciste est celle de l'État-Peuple. Elle substitue à la notion de l'État, simple expression du pouvoir politique (selon la doctrine périmée du XIXème siècle), celle de communauté nationale. Par là, la doctrine fasciste s'oppose aux doctrines individualistes du siècle dernier.

Les gouvernements d'alors s'étaient opposés aux coalitions ouvrières, c'est-à-dire aux associations de travailleurs. Ensuite vint la phase social-démocratique : on crut pouvoir résoudre l'antagonisme des classes, grâce au système de la liberté syndicale et de l'actionsyndicale. Parallèlement se développaient les phénomènes de syndicalisme financier (consortiums, cartels, etc.), toutes forces qui se proposaient de manœuvrer les prix sur le marché des produits. Mais la social-démocratie continuait à proclamer le devoir de non-intervention de l'État. Ainsi se constituaient peu à peu - dans le monde financier comme dans celui du travail - des minorités dominatrices qui agissaient contre l'intérêt général des consommateurs, des producteurs non-organisés et de l'État lui-même. D'ou une situation presque anarchique. L'extrême faiblesse des États parlementaires devait conduire la civilisation moderne au bord de l'abîme. Il fallait restaurer avant tout l'autorité morale de l'État, la conscience civique des citoyens, réprimer les monopoles, restaurer l'unité sociale et économique de la nation. Ce fut alors que surgit le fascisme, érigeant en principe la subordination de l'individu à l'État-Peuple.

Cette Charte a d'abord un caractère juridiquement obligatoire. La loi du 13 décembre 1928, en effet, autorise le gouvernement à traduire en textes de loi les principes de la Charte. Ensuite, la Charte, dans sa première partie, définit les caractères de l'État corporatif nouveau. Car selon les théoriciens de la doctrine fasciste, on prétend tenir compte des intérêts de toutes les classes. Une autorité supérieure, celle de l'État national, doit veiller sur ces intérêts différents et les maintenir en harmonie. (On voit par là à quel point la doctrine du fascisme est essentiellement étatiste, conformément à la formule lancée par Mussolini en 1925 : « Tout dans l'ÉTAT, rien en dehors de l'ÉTAT, rien contre l'ÉTAT ».) A l'ancienne devise de « Liberté, égalité, fraternité », qui ne s'adresse qu'aux individus, il convient de substituer la devise nouvelle : « Autorité, ordre, justice », qui implique la suprématie de l'État sur les individus.

L'organisation de la production constitue un intérêt supérieur de l'État, auquel tous les intérêts individuels doivent se subordonner. Par ailleurs, l'État incarnant la Nation (Charte du Travail, déclaration I), la production constitue aussi un intérêt national. Ce qui ne signifie nullement que l'État doive exercer directement sa tutelle sur l'activité professionnelle. Il l'exerce, au contraire, par l'entremise des associations syndicales reconnues, ou bien des corporations : il se sert, en d'autres termes, de l'organisation corporative, qui est basée sur le principe suivant : « La production suppose une unité disciplinée, obtenue grâce à la collaboration féconde de tous les producteurs, sous la surveillance de l'État. »

Les différentes catégories de producteurs - employeurs, travailleurs, artistes, professions libérales - forment le terrain fertile d'où surgit le principe fondamental du syndicalisme et du corporatisme fascistes, le principe de l'autodiscipline des intéressés. Cette auto-discipline peut assumer les deux formes de l'action purement syndicale, et de l'action corporative (Charte du Travail, III).