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Et si le récit des « enfumades du Dahra » que, journalistes, historiens et commentateurs n’ont cessé de marteler depuis 1845, n’est qu’un trompe-l’œil destiné à masquer des faits encore plus graves ? Pourquoi un tel empressement des historiens français à endosser les aveux des militaires sans même chercher à les interroger, et ce malgré leurs incohérences, leurs mensonges, leurs non-dits ? Qu’y a-t-il derrière l’« affaire des grottes » à ce point inavouable ? Et pourquoi, au-delà de la célébration mémorielle de ces massacres, nous, Algériens, n’avons-nous pas cherché à démêler les fils de l’histoire coloniale pour restituer aux victimes leur vérité ? Ce livre est une enquête minutieuse et sans concession, qui a mobilisé une documentation exceptionnelle et inédite sur ce qu’il faut bien appeler le premier crime politique de la guerre de colonisation. Il montre en outre, au-delà des terribles violences subies par les Algériens, l’ampleur des occultations, des omissions et des dénis dont leur histoire a fait l’objet. Il appelle enfin à une véritable décolonisation de l’Histoire.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études d’économie politique, Hosni Kitouni a été chercheur associé à l’Université d’Exeter en Angleterre entre 2018 et 2021. Il est notamment l’auteur de "La Kabylie orientale dans l’histoire" (2013) et du "Désordre colonial" (2018). Ses recherches portent sur l’histoire de la période 1830-1870 dans une perspective décoloniale.
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Seitenzahl: 422
Veröffentlichungsjahr: 2025
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histoire, mémoire et colonisation
Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie
HOSNI KITOUNI
HISToire, MÉMOIRE et colonisation
Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie
CHIHAB EDITIONS
© Éditions Chihab, 2024
www.chihab.com
Tél. : 021 97 54 53 / Fax : 021 97 51 91
ISBN : 978-9947-39-775-6
Dépôt légal : octobre 2024
Pour Anis et Mohamed Adam
Cette histoire, étoile en guise de chemin
« Il est impossible d’implanter une nombreuse population rurale européenne dans l’Afrique du Nord sans désagréger et disloquer du même coup la société indigène. Cependant cette implantation est indispensable ; elle est notre devoir primordial si nous voulons être autre chose en Afrique que des passants dont le sable aura bientôt effacé les pas, si nous voulons y faire œuvre durable et créer une France nouvelle1. »
« Dans l’égarement de votre raison, vous voulez gouverner les Arabes…occupez-vous de gouverner mieux votre pays ; les habitants du nôtre n’ont à vous donner que des coups de fusil… Ce pays est le nôtre, vous n’y êtes que des hôtes passagers ; y resteriez-vous 300 ans comme les Turcs, il faudra que vous en sortiez2. »
Toute colonisation de peuplement vise à éliminer les natifs pour les remplacer par une immigration invasive3. Cela a commencé avec la conquête de l’Amérique et l’extermination des Indiens et des Aborigènes, cela s’est poursuivi avec l’Algérie et cela continue aujourd’hui à Gaza en Palestine. Que ce processus de remplacement ait réussi (Amérique-Australie) ou échoué (Algérie-Afrique du Sud) il est potentiellement génocidaire au sens où Raphaël Lemkin4 a donné à ce néologisme, c’est-à-dire une entreprise globale irréductible au massacre, par laquelle le colonisateur détruit les personnes, les fondements de leur existences, s’attaque à leur patrimoine culturel, à leur économie, aux détenteurs de savoir, aux élites religieuses, aux lieux de culte, aux bibliothèques, c’est-à-dire en dernière analyse, détruit les infrastructures de vie afin de priver les communautés de leur capacité à se régénérer et à assurer leur souveraineté.
Ce qui se passe à Gaza (2024)5 a pris un caractère immédiat et universel grâce aux objectifs des caméras, des réseaux sociaux et des médias du monde entier. L’information en instantané venant de sources différentes et multiples permet de voir et de lire ce qui s’y passe et par conséquent de se faire une opinion. Malgré la toute-puissance des lobbys pro-israéliens qui ont tenté d’interdire les médias alternatifs, ils n’ont pas réussi à empêcher l’émergence de contre récits des évènements, ce qui a permis l’éclosion d’un mouvement de solidarité dans le monde en faveur des victimes et rendu possible une qualification morale et juridique différenciée des horreurs commises par l’armée israélienne.
Pourquoi se sachant filmés et condamnés par les opinions publiques du monde entier, les militaires israéliens poursuivent leur action avec la même hargne et la même intensité ? Bien plus, ce sont eux-mêmes qui se filment à visage découvert et publient les vidéos de leurs cruautés sur X (ex-Twitter), Instagram, etc. « Ce qui frappe en tout premier lieu c’est le nombre de photos et de vidéos venant de militaires heureux, hilares même, totalement inconscients de leurs propres crimes, tel un couple de soldats se demandant en mariage dans une école fraîchement bombardée au nord de Gaza. Ou ce militaire qui célèbre ses fiançailles avec ses camarades, comptant à rebours jusqu’à l’explosion d’une bombe dans un immeuble civil juste derrière lui6 ». Ces vidéos font l’objet d’une soigneuse scénarisation, « elles montrent des soldats face caméra préparer des lance-missiles, installer des bombes pour détruire des structures civiles à Gaza sur fond de musique entraînante - mimant des tutoriels et adoptant le langage visuel des vidéos TikTok - et se féliciter de chaque explosion7 ». Destinées aux réseaux des amis, elles réunissent parfois à réunir des millions de vues en Israël et dans le monde. Cet exhibitionnisme de l’horreur trouve un répondant dans les réactions des internautes, qui « like8 », commentent, partagent les publications. Comment expliquer ce phénomène où le bourreau met en scène son propre ensauvagement et son mépris pour la vie humaine ? Question d’autant plus complexe que ce phénomène ne concerne pas seulement des individus isolés ou des actes exceptionnels, tout indique qu’il relève d’une sorte d’atavisme collectif auquel sont parvenus des Israéliens y compris les membres du gouvernement qui semblent donner leur consentement passif. Il s’agit donc bien d’un comportement collectif d’au moins une partie de la société israélienne qui trouve légitime et valorisant de massacrer des Palestiniens et de leur faire subir les pires horreurs.
La nouveauté n’est pourtant pas dans les actes, mais dans la manière de les rapporter. Les chercheurs dénombrent entre 1948 et 2024, 33 à 68 massacres collectifs commis par les Israéliens en Palestine, parmi lesquels quelques-uns ont fait des milliers de victimes : Deir Yassin (1948), Sabra et Chatila (1982) ; Gaza (première intifada, 1987) au cours de laquelle « quelques 1100 Palestiniens au total ont été tués, plus de 1200 maisons ont été détruites et 140 000 arbres arrachés dans les fermes et terres agricoles exploitées par des Palestiniens » ; Gaza (seconde intifada). Ce qui a changé avec l’actuelle guerre c’est la publicité avec laquelle les cruautés sont médiatisées. L’élimination définitive des Palestiniens est admise publiquement comme un objectif de guerre, nécessaire à la sécurité des Israéliens. Même les traditionnels verrous de la censure et de la honte ont sauté comme a disparu toute force médiatrice dans ce conflit colonial.
Les « récits-selfies » des soldats français
Cette narration du génocide en action à Gaza rappelle à maints égards ce qui s’est passé en Algérie entre 1830 et 1871, période au cours de laquelle devant la résistance des populations freinant l’avancée de la colonisation, leur élimination est devenue une nécessité impérieuse ; théorisée dans la « doctrine de la guerre totale » du général Bugeaud (1840). Pour vaincre, écrit-il « j’y ai réfléchi bien longtemps, en me levant, en me couchant ; eh bien ! Je n’ai pu découvrir d’autre moyen de soumettre le pays que de saisir l’intérêt agricole », il faut donc empêcher les populations « de semer, de récolter, de pâturer », pour les priver des moyens d’existence. En s’attaquant à l’activité agricole et pastorale, la guerre affame les populations, les appauvrit, les pousse soit à s’éloigner pour chercher ailleurs de quoi vivre, soit à se soumettre ». Pourchassés, harcelés, « les Arabes pourront fuir dans le désert à l’aspect de vos colonnes… S’ils restaient dans le désert, je ne le regarderais pas comme un très grand malheur ; le terrain serait plus libre pour la colonisation européenne. S’ils reviennent, il leur faudra capituler… ce sera le moment d’exiger des garanties, la remise de leurs chevaux, de leurs armes, pour leur permettre de s’établir sur leur ancien territoire derrière vous ». Bugeaud appelle cela une « guerre de châtiment », techniquement, cela consiste à « avoir des colonnes aussi légères que possible » et à pourchasser, attaquer les tribus partout pour « bruler les moissons et rentrer dans les places ». Ces opérations doivent se répéter autant de fois qu’il le faudra, « de cette manière, on finirait à la longue, mais à la très longue, par fatiguer les Arabes9. »
Entre 1830 et 1871, plus d’une centaine de villes ont été dévastées, 5 millions d’hectares dépossédés, 336 tribus réduites à la misère totale, 1,2 million d’Algériens ont été massacrés ou ont disparu. Il n’existait pas alors d’information en instantané, ni de vidéo, ni de réseaux sociaux, mais les soldats ont trouvé le moyen de faire des selfies pour immortaliser leurs horreurs. Les correspondances de Saint Arnaud, de Cavaignac, de Bugeaud, les articles de la presse locale d’Algérie fourmillent de descriptions macabres et horrifiantes qui, toute proportion gardée, préfigurent ce à quoi nous assistons aujourd’hui à Gaza. Ces autonarrations sont destinées aux parents, aux amis, elles racontent sans voile et sans honte les plus abominables cruautés.
« Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées paire à paire sur les prisonniers, amis ou ennemis ». « … des cruautés inouïes, des exécutions froidement ordonnées, froidement exécutées à coups de fusil, à coups de sabre, sur des malheureux dont le plus grand crime était quelquefois de nous avoir indiqué des silos vides10. »
« Je lui fis couper la tête et le poignet gauche et j’arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d’un fusil. On les envoya au général Baraguay d’Hilliers qui campait près de là, et qui fut enchanté, comme tu le penses11. »
D’autres selfies du colonel Montagnac12, où il décrit son œuvre de barbare avec une minutie de pervers : « Nous nous sommes établis au centre du pays… brûlant, tuant, saccageant tout… Quelques tribus pourtant résistent encore, mais nous les traquons de tous côtés, pour leur prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux », (2 mai 1843). « Vous me demandez, dans un paragraphe de votre lettre, ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l’enchère comme des bêtes de somme », (31 mai 1842).
Un autre colonel criminel de guerre écrit dans la même veine à son frère et confident :
« Nous restons jusqu’à la fin de juin à nous battre dans la province d’Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l’émir. Partout, il trouvera l’armée française, la flamme à la main 13». « Nous sommes dans le centre des montagnes, entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahuttes » (avril 1842). « Le pays des Bni Menacer est superbe et l’un des plus riches que j’ai vus en Afrique. Les villages et les habitations sont très rapprochés. Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh la guerre, la guerre ! Que de femmes et d’enfants, réfugiés dans les neiges de l’Atlas, y sont morts de froid et de misère ! » (Avril 1842) « On ravage, on brûle on pille, on détruit les maisons, les arbres. Des combats : peu ou pas » (juin 1842). « Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit. C’était la malheureuse population des Bni Menacer, c’était ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi » (février 1843).
La prise des villes a donné lieu à des scènes de carnages terrifiantes que le soldat n’hésite pas à décrire en usant cependant d’une formule rhétorique, attribuant aux zouaves, l’horreur des cruautés commises lors de la prise des Zaatcha (Biskra), 16 juillet au 26 novembre 1849.
« Pas un des courageux assiégés n’a demandé quartier. Tous, jusqu’au dernier, se sont fait tuer les armes à la main. Faut-il ajouter que, là aussi, dans ces maisons que les indigènes avaient défendues avec tant de bravoure, eurent lieu bientôt des scènes déplorables ? Les zouaves, dans l’enivrement de leur victoire, se précipitaient avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir. Ici, un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille ; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter14. »
Les plus terribles cruautés furent commises et décrites lors du siège de la ville de Laghouat du 21 novembre au 4 décembre 1852 :
« Le carnage fut affreux ; les habitations, les tentes des étrangers dressés sur la place, les rues, les cours furent jonchés de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d’après les meilleurs renseignements, après la prise, constate un chiffre de 2300 hommes, femmes ou enfants tués ; mais les chiffres des blessés furent insignifiants, cela se conçoit. Les soldats furieux d’être canardés par une lucarne, une porte entrebâillée, un trou de la terrasse, se ruaient dans l’intérieur et y lardaient impitoyablement tout ce qui s’y trouvait ; vous comprenez que, dans le désordre, souvent dans l’ombre ; ils ne s’attardent pas à établir de distinction d’âge ni de sexe : ils frappaient partout et sans crier gare15 ! »
Mais le selfie devenu mondialement célèbre est celui du colonel Pélissier où il raconte comment il a asphyxié « 500 femmes, enfants et vieillards », dans les grottes Oued El Frachih dans le Dahra (région située dans le triangle Ténès-Mostaganem-Chélif). Sa lettre-selfie a fait le tour du monde soulevant partout une indignation horrifiée...
Ce besoin de narrer les violences n’est pas spécifique à l’Armée française et à la guerre d’Algérie. Déjà, au cours du XVIIe siècle les conquistadors inaugurant les guerres modernes de colonisation de peuplement ont laissé des récits terrifiants de leurs exactions. Hernán Cortés par exemple dans son Cartas de relación (Lettres de relation) à Charles Quint, décrit ses exploits militaires et tente de les justifier par la barbarie de ses victimes, ou encore Francisco Pizarro qui a conquis l’Empire inca et a écrit Relación de la conquista del Perú (Relation de la conquête du Pérou), dans laquelle il donne des descriptions ahurissantes des violences infligées aux Incas présentés comme des tyrans cruels. Cette relation du sujet à sa propre violence, qui se décrit en train de brûler, torturer, massacrer trouve ses mobiles dans la haine et la peur spécifiques à la guerre pour l’espace vital.
Dans leurs descriptions du monde autochtone, les Européens assimilent les habitants à la faune sauvage inspirant la terreur : « Ces barbares, dont les traits extérieurs n’ont qu’une ressemblance imparfaite avec notre espèce ; car ils surpassent en férocité les animaux qui peuplent leurs forêts… toujours avides de carnage et d’horreurs, s’entretuent, et dévorent les membres de leurs ennemis dans les émeutes populaires16. »
Malheur à celui qui tombe entre leurs mains, il subira la plus terrible des morts !
Fantasmant sur la violence des autochtones le sieur Arman Hain, membre fondateur de la Société coloniale d’Alger, la décrit ainsi :
« À cet infortuné, ils arrachent les ongles, les yeux, puis lui coupent le nez, les oreilles, puis une main, puis un bras, puis une jambe ; et pendant qu’il se débat dans les douleurs d’une agonie longue et cruelle : leurs yeux pétillants d’une féroce joie contemplent avec délices les souffrances atroces de leur victime… c’est seulement lorsque la vie n’anime plus ces chairs mutilées que la lame cintrée du yatagan sépare la tête du tronc, et sur cette lame, ils font une raie de plus, parce qu’elle a coupé une tête de plus17. »
La sauvagerie ainsi fantasmée n’est pas seulement attachée à un état d’arriération sur la chaîne de l’évolution de l’espèce humaine, elle renvoie à une différenciation fondamentale entre races...
« Il faudrait frapper, frapper sans pitié ; il faudrait parsemer de têtes les chemins ; il faudrait faire aux Arabes une guerre d’extermination. Il faudrait leur faire cette guerre qu’ils nous font. Il faudrait nous délivrer de ces ennemis comme nous nous délivrons des bêtes féroces des forêts ; il faudrait déclarer la guerre implacable non à telle ou telle tribu, mais à la race. Il faudrait faire le vide autour de nous.
Alors, la colonie algérienne, jouissant de la sécurité qui lui est indispensable, pourrait entreprendre ce qu’on lui interdit jusqu’à présent, une sérieuse colonisation18. »
Il s’agit de détruire sans espoir de réconciliation et sans crainte de représailles, car cette violence a vocation à rendre impossible toute cohabitation égalitaire entre invasifs et autochtones. Violence donc de l’irréversible, le massacre creuse un fossé de sang et de haine au présent et dans l’imaginaire des générations futures.
Comme le soutient Michael Taussig, la violence en situation coloniale est « un état physiologique, un fait social et une construction culturelle dont les dimensions baroques lui permettent de servir de médiateur par excellence de l’hégémonie coloniale19 ». Or, dans la situation de colonisation de peuplement, cette hégémonie n’est pas seulement collective, celle des Européens, elle doit être également individuelle, celle du colon comme être social impliqué dans un processus de hiérarchisation raciale. Les récits, leurs narratifs participent à la formation de la mythologie de la terreur par laquelle elle se crée et se propage. Ce n’est pas la victime “animalisée” qui gratifie le bourreau, mais le fait que la victime est humaine, permettant ainsi au bourreau de devenir sauvage ». Mettre en scène son ensauvagement est une sorte d’assurance-vie pour le colon face à la menace toujours présente du colonisé.
À quoi nous assistons à Gaza est un concentré dans le temps et l’espace, de ce qui s’est passé depuis l’invasion de l’Amérique par les Européens, cela nous révèle de manière vivante ce qu’ont dû subir en vase clos les Indiens d’Amérique, les aborigènes d’Australie, les Africains, les Algériens. Malgré les évolutions de la technique et la sophistication des matériels de guerre qui permettent aujourd’hui de massacrer à distance à travers l’écran froid des ordinateurs, il y a en dernière analyse la décision des massacreurs dont le sens est identique, quel que soit l’époque ou le lieu de perpétration. Devant son pupitre ou à la tête d’une colonne expéditionnaire, le massacreur répond à la même pulsion de mort, aux mêmes instincts, à la même volonté d’anéantir l’Indien, l’Algérien, l’Africain du Sud ou le Palestinien. Les visages des massacrés « reflètent aux colons les vastes et baroques projections de la sauvagerie humaine dont les colons ont besoin pour établir leur réalité en tant que gens civilisés20.
Des massacres en vase clos
S’il existe des similitudes anthropologiques entre les massacres de Gaza et ceux de la guerre d’Algérie (1830-1871), existent aussi des différences notables. C’est sans doute pour la première fois dans l’histoire que le récit d’une guerre coloniale de peuplement n’est pas le monopole du colonisateur. La multiplicité des sources d’information, y compris celle des victimes elles-mêmes, documente au jour le jour les évènements et donne ainsi de la guerre une vision plus complète et plus objective. Il y a là un changement paradigmatique dans la construction du récit historique : les vainqueurs, les puissants ne disposent plus de son monopole ni de la liberté de massacrer dans l’indifférence générale. Un récit alternatif devient possible où la victime est un sujet conscient de ses actes et oppose ses propres « vérités » à celles du bourreau. Grâce aux réseaux sociaux et aux médias, on peut ainsi suivre en direct le déroulement du génocide et pouvoir en prendre la mesure.
À la différence de ce qui se passe pour Gaza, la guerre de colonisation de l’Algérie entre 1830et 1871 s’est déroulée sans les caméras de télévision, sans journalistes accrédités, sans témoignages des victimes. Seuls existent sur ces évènements les récits des bourreaux. Nous sommes loin de « l’espace de la mort », des odeurs de charniers, de la détresse des femmes et des pleurs des enfants. Aucune image, aucune parole vivante n’est là pour nous « parler » des souffrances de ceux morts de froid, de faim sous la neige de l’Atlas blidéen ou aux Zaatcha (Biskra) ou à Bni Abbes (Bibans) ou à Naara (Aurès) ou à Aïn Salah.
Ces évènements sont rapportés exclusivement par les récits-selfies des soldats français, c’est la narration de leurs crimes et de leurs atrocités qui a fait histoire. À l’origine, ils étaient destinés à stigmatiser les victimes, à les animaliser et à les rendre coupables de leur propre mort. Ces récits sont des auto-mises en scène, ils ressemblent à ceux des soldats israéliens se filmant à Gaza. Ce n’est ni la compassion humaine ni l’empathie qui les ont inspirés. Ils décrivent la souffrance des victimes à travers le prisme des narrateurs qui, en raison de leurs origines, de leurs cultures, de leur appartenance ethnoreligieuse, ne peuvent ni voir ni ressentir ce que leurs victimes endurent. Et dans le même temps, ils sont forcés d’occulter, pour sauver leur image, les turpitudes ignobles de leur propre animalité.
Centrés sur le vécu des soldats français, ces récits offrent une perspective partielle et biaisée des évènements. Ils ne rendent pas compte des effets psychologiques, sociaux, culturels de la violence sur le devenir des communautés et les traumatismes qu’ils engendrent. Or, ces effets sont essentiels pour comprendre l’ampleur du désastre provoqué par la colonisation sur l’identité collective.
Par exemple, on trouve dans les rapports français de nombreuses descriptions sur la prise d’otage de femmes et d’enfants appartenant aux familles des chefs. Mais rarement ne sont révélés les traitements qu’ils leurs sont réservés. Or, il arrive souvent que les femmes et les enfants soient violés par les soldats avec l’approbation de la hiérarchie21. En outre, la pratique systématique des razzias, en détruisant les logistiques de vie, appauvrit et disloque les communautés et les familles et les réduit à la précarité absolue. Quelles conséquences en outre, ont la perte des terres, la destruction des habitations et des cultures, l’obligation de vivre, pour un musulman, sous le joug du chrétien, la pratique de la prostitution, la consommation publique de l’alcool, l’élevage des porcs, etc.
Les récits-selfies des soldats appartiennent à leur époque, à l’origine ils étaient destinés à être partagés par les Français, dans la colonie et en métropole. Ils n’étaient pas destinés aux Algériens. Ces récits ont contribué à former les « mythes–moteurs22 » de la France en guerre contre les Algériens. Raison pour laquelle, ils comportent une tendance appuyée à l’exotisme, exagérant le côté pittoresque et fantasque pour impressionner les lecteurs métropolitains. Ces récits ne sont ni des plaidoyers en faveur des victimes, ni des aveux de reconnaissance des crimes commis, ni des discours éthiques sur la violence.
Ce sont ces récits primaires, chroniques, écrits de voyageurs, rapports militaires, correspondances qui vont servir de sources aux historiens professionnels de l’Université d’Alger. L’académisme ne va pas changer la perspective coloniale de la narration, il l’habille simplement d’un costume de respectabilité. Point essentiel dont on doit tenir compte, en leur majorité ces historiens sont des Européens d’Algérie. Impliqués dans leur société, solidaires des leurs, ils ont repris les écrits militaires pour les ordonner dans des récits à la gloire de l’œuvre coloniale :
« Le colonialisme avait désormais son foyer idéologique, sa pépinière, où allaient se révéler tant de zèles défenseurs : des juristes comme Millot, Viard, Bousquet et Lambert ; des historiens comme E. F. Gauthier, Georges Marçais, Christian Courtois, Roger Letourneau, Gabriel Camps ; des philosophes comme Léon Gautier ; des linguistes comme Henri Basset et Henri Pérès, et bien d’autres qui allongent inutilement la liste23. »
Monopole du colonisateur sur les récits primaires et sur l’histoire savante qui va soulever un problème capital pour le mouvement nationaliste algérien et plus cruellement encore pour l’Algérie indépendante : quelle histoire écrire, transmettre et enseigner pour faire nation ? Et de quel passé sommes-nous les héritiers ? Que faire de l’historiographie coloniale ? Et plus généralement que faire des « sciences humaines » coloniales ?
Les premiers historiens modernes algériens appartiennent au courant islahiste, ils sont les initiateurs d’une « narration encyclopédique de la nation », leur Histoire commence avec les premiers royaumes berbères et s’achève avec la prise d’Alger en 1830. Ils ont ainsi fait l’impasse sur la colonisation telle une parenthèse tragique devant nécessairement se refermer. Venant après eux, Mohamed Cherif Sahli et Mustapha Lacheraf n’ont pas laissé d’écrits sur cette période. À l’exception de l’étude remarquable de Lacheraf sur le Colonialisme et féodalité, parue dans Esprit à la veille du déclenchement de la guerre de libération, il n’existe pas à l’indépendance, d’historiographie nationale sur la période coloniale.
Bien plus crucial, en 1962, le déficit en enseignants d’histoire, en livres, en programmes d’enseignement, en archives, privait le pays des moyens pour écrire et transmettre son histoire libérée du monopole colonial. Cette réalité doit être prise en compte pour mesurer les défis colossaux auxquels l’Algérie devait faire face. Au regard de l’état général de délabrement du pays, de la misère endémique et des attentes de la population, la question du contenu des enseignements pouvait paraître secondaire.
Dès 1964, l’historien Mohamed Cherif Sahli, bien plus que tout autre, dresse un constat sans appel : « Depuis 1830, l’histoire de l’Algérie est devenue le monopole de la science française », faisant remarquer que des « générations d’historiens, professionnels ou amateurs, civils ou militaires, ont fouillé notre passé avec un intérêt lié au mythe de “l’Algérie Française” ». Tout se passe, selon lui, comme si « le choix et l’interprétation des faits historiques obéissaient au souci d’écœurer le lecteur et l’inciter à conclure à la légitimité historique du régime colonial, à la vanité insensée de toute action tendant à modifier le statuquo ». Il appelle par conséquent à décoloniser l’histoire, ce qui exige selon lui d’accomplir une véritable révolution copernicienne pour remettre en cause, en priorité, sa vision égocentrique, réviser ses outillages intellectuels, renouveler « les postulats, les notions, les définitions, les théories et les valeurs » afin « d’exprimer avec une égale sympathie l’humanité dans sa totalité et sa diversité .»
Cependant, M. C. Sahli n’est pas partisan d’un rejet total de l’histoire coloniale : « Doit-on pour autant, faire table rase de leurs travaux [des historiens coloniaux] pour songer une histoire de l’Algérie construite sur des bases nouvelles ? ». Sa réponse est catégorique : « Ce serait injuste ». Il préconise au contraire d’opérer une sorte de tri : « Ces travaux viciés par leurs postulats plus ou moins procolonialistes et leurs méthodes constituent des constructions contestables, mais dans lesquelles on peut trouver des éléments valables et utiles24 ». D’où la question de savoir, quel critère pour déterminer le valable et l’inacceptable, l’utile et l’inutile. Problème d’autant plus épineux que Sahli nous dit par ailleurs que la pensée coloniale est viciée par ses postulats, alors ce n’est pas seulement la discipline historique, mais tout le savoir dominant qui doit être interrogé.
C’est d’ailleurs ce que soutient positivement Sahli quand il avance :
« Depuis quatre siècles, les hommes de science se sont habitués à considérer l’Europe et ses valeurs comme la mesure des autres hommes et de leurs valeurs ». Plus explicite encore, il affirme « Les uns professent l’universalité de l’esprit humain, la définissent selon les canons de l’esprit européen. Ils s’évertuent à confronter les autres civilisations avec une table des valeurs qui leur est étrangère et aboutissent au paternalisme, les autres croyant aux hiérarchies innées et aux peuples élus, sombrent dans le colonialisme ». Ainsi donc pour Sahli, au fondement de la pensée européenne il y a un préjugé racial établissant une hiérarchie inégalitaire entre les cultures, les peuples et les hommes. Si le vice est intrinsèque à la pensée européenne, il imprègne donc forcément toutes ses disciplines de savoir. C’est d’ailleurs ce sur quoi insiste Sahli : « toutes les sciences humaines [sont] victimes d’un égocentrisme européen qui débouche dans l’impasse de l’incompréhension, et, parfois du racisme ». Comment dès lors séparer le bon grain de l’ivraie dans l’histoire coloniale alors qu’en son essence elle est raciale comme le sont d’ailleurs les autres champs de connaissances ?
Il y a donc dans la pensée de Sahli un paradoxe, il suggère de ne pas rejeter en bloc l’historiographie coloniale tout en affirmant par ailleurs qu’elle est en son essence eurocentrique et raciale, d’où la question de savoir comment distinguer l’essence, c’est-à-dire les biais inhérents à cette historiographie, de sa substance, soit les faits historiques qu’elle relate ? Est-ce que les faits ne comportent pas en eux-mêmes une posture narrative eurocentrique ?
À ce premier obstacle, s’en ajoute un autre, il a trait au contenu même de la notion de décolonisation ? Il écrit : « Engagée dans une voie socialiste qu’appellent les conditions objectives, l’Algérie indépendante se heurte précisément à un héritage historique dont il ne semble pas qu’on ait pris conscience ». Sahli évoque la notion d’héritage colonial comme un ensemble d’objets finis, transmis par les générations précédentes. Cette conception linéaire du temps présente un obstacle épistémologique. En effet, elle tend à considérer la colonisation comme un phénomène circonscrit dans le passé, dont on pourrait se libérer complètement par la décolonisation. Or, les effets de la colonisation sont souvent durables et s’inscrivent dans les structures sociales, économiques et culturelles des sociétés postcoloniales. Cette approche qui découpe l’histoire en périodes distinctes ne rend pas compte de la complexité des processus historiques.
En se concentrant sur l’héritage colonial comme un objet extérieur, Sahli tend à négliger les effets de la colonisation sur le sujet lui-même. Or, la colonisation a profondément marqué les individus dans leur identité, leurs savoirs et leur rapport au monde. Sa vision par conséquent confère à la décolonisation la valeur d’une action d’un sujet libéré sur un objet extérieur hérité du passé. Elle invisibilise par conséquent l’impératif d’un retour sur soi pour interroger ses propres savoirs, ses propres conceptions, ses propres catégories.
En outre, la colonisation n’est pas un rapport binaire entre colonisé et colonisateur circonscrit dans un temps fini et un espace clos. La colonisation est un phénomène global constitué par des rapports de domination et d’exploitation de nature économique, politique et culturelle où l’Europe capitaliste – ce que nous appelons Occident aujourd’hui– assure un rôle hégémonique sur le reste des peuples. L’eurocentrisme n’est pas seulement une vision épistémologique, elle est une réalité vécue par les peuples sous la forme d’une infériorisation raciale et politique. La fin du colonialisme n’a pas achevé l’hégémonie globale du pôle eurocentrique, elle lui a simplement permis de se redéployer et de changer de physionomie.
Aux défis posés à l’Algérie en 1962, Sahli apporte les réponses de son époque avec leurs limites. Préoccupées avant tout par la fin de la domination étrangère, les élites nationalistes résument l’indépendance à la nationalisation de l’État et à la fin de l’exploitation économique des richesses du pays par l’étranger. La question de la décolonisation de l’Être et de ses savoirs n’était pas encore à l’ordre du jour.
Nous pouvons aujourd’hui grâce aux travaux du courant cmd (Colonialité /Modernité / Décolonialité) non seulement analyser la colonisation, ses effets et son nécessaire dépassement, mais également développer une compréhension autre des impératifs de la décolonisation25.
Pour Anibal Quijano (1928-2018), sociologue péruvien et fondateur avec d’autres intellectuels du courant décolonial, « la structure du pouvoir colonial a produit des discriminations sociales qui ont ensuite été codifiées comme “raciales”, ethniques, “anthropologiques” ou “nationales”, selon les moments, les agents et les populations impliqués. Ces constructions intersubjectives, produit de la domination coloniale par les Européens, ont même été assumées comme des catégories (de prétention “scientifique”et “objective”) de signification anhistorique, c’est-à-dire comme des phénomènes naturels et non de l’histoire du pouvoir26 ». C’est dans ce cadre qu’opèrent « les autres relations sociales, de type classe ou domaine ». Si on observe les grandes lignes d’exploitation et de domination à l’échelle mondiale, hier comme aujourd’hui il en ressort que les « lignes matricielles de la puissance mondiale actuelle, sa répartition des ressources et parmi la population mondiale, il est impossible de ne pas voir que la grande majorité des exploités, des dominés, des discriminés, sont exactement les membres des “races”, des “ethnies”, ou des “nations” dans lesquelles les populations colonisées ont été catégorisées, en cours de formation de cette puissance mondiale, à partir de la conquête de l’Amérique. »
C’est cette discrimination fondamentale et fondatrice qui structure le monde, et dont la persistance va bien au-delà des périodisations historiques. Ainsi, malgré « l’élimination du colonialisme politique, le rapport entre la culture européenne, également appelée “occidentale”, et les autres, reste celui de la domination coloniale. Il ne s’agit pas seulement d’une subordination des autres cultures par rapport à l’Européen, dans un rapport extérieur. C’est une domination des autres cultures, certes qui n’a ni les mêmes formes, ni les mêmes intensités, ni les mêmes acteurs, elle consiste « tout d’abord, en une colonisation de l’imaginaire des dominés.
Quand le colonialisme disparaît, il laisse derrière lui la « colonialité » écrit Anibal Quijano, c’est-à-dire la domination eurocentrique et la division du monde et du travail à partir d’une hiérarchie raciale et la diffusion d’une relation au savoir et à la connaissance fondée sur les principes d’une rationalité européenne qui condamnerait et détruirait les autres formes de connaissances et de savoirs. L’immense intérêt des travaux de ce courant pluridisciplinaire est de refuser de s’inscrire en opposition monologique avec la pensée eurocentriste, en cherchant à développer une critique autonome du paradigme européen de la rationalité / modernité dans une perspective décoloniale. Revenir au « sol à partir duquel on énonce » qui n’est pas « un lieu interne, une géographie, mais les habitus, les coutumes, les mémoires partagées, les mémoires de faire des choses et de concevoir ce qui est fait .»
La libération culturelle ne peut se réaliser qu’envisagée comme un acte de pensée radicalement violent, c’est une quête d’autonomie qui doit nécessairement passer par la compréhension des forces qui y font obstacle et dont l’attractivité n’est pas des moindres. « Les Français ont inventé, c’est-à-dire construit, la signification de ce qui existait déjà, et ils l’ont fait avec des catégories qui étaient coloniales pour la France ». Il est donc nécessaire d’analyser et d’historiciser les connaissances coloniales, « à la fois en termes d’approche généalogique et archéologique pour voir comment les objets sont formés et par une approche institutionnelle pour rendre compte de la manière dont certains objets coloniaux sont rejetés comme étant invalides, dont d’autres sont imposés comme étant la vérité, et comment ceux-ci restent en tant que tels même après l’effondrement des instituions qui les ont rendus possibles27. »
Histoire coloniale et Sujet indépendant
Comment les historiens algériens ont-ils abordé et utilisé l’historiographie coloniale dans leur analyse du passé de l’Algérie ? L’ont-ils questionnée pour ce qu’elle est et ont-ils cherché à analyser ses pièges et leurs impacts sur les constructions identitaires et les imaginaires des Algériens ? Dans quelle mesure les historiens algériens ont-ils suivi l’appel de Mohamed Cherif Sahli à une “révolution copernicienne“ en renouvelant les concepts, les catégories et les matrices de pensée hérités de la colonisation ?
Faute d’une analyse générale de la production historienne de l’Algérie indépendante, j’ai voulu circonscrire cette étude à un objet de savoir limité, soit le récit des enfumades du Dahra, sa constitution en fait historique, ses usages mémoriels et sa transmission historienne. Mais qu’est-ce donc que ce récit ?
C’est une somme de témoignages, d’écrits littéraires, journalistiques, historiens et politiques ; de gravures, de cartes, d’illustrations constituées depuis 180 ans concernant quatre évènements supposés s’être déroulés dans le Dahra entre 1844 et 1846. Confrontée à l’insurrection des populations de cette région sous la conduite de Boumaza, l’armée française aurait sous les ordres des colonels Cavaignac, Pélissier, Canrobert et Saint Arnaud, commis successivement quatre massacres par enfumage ou emmurement de centaines de prisonniers dans des grottes. Cette réitération d’un même procédé de tuerie est présentée comme répondant à une violence spécifiquement locale des populations.
Nous avons là trois unités narratives, de temps (été 1845) de lieu (le Dahra) et d’action (la répression de l’insurrection de Boumaza), dont les personnages centraux sont les quatre colonels Cavaignac, Pélissier, Saint Arnaud et Canrobert. Le récit évènementiel et chronologique est censé donner sens à la guerre contre des populations « fanatiques » et « barbares ». Il a été construit à partir de récits-selfies des militaires auxquels s’en sont rajoutés par couches successives les narratifs d’interprétation ou de validation des historiens. Mais jamais les récits-selfies n’ont été interrogés pour ce qu’ils sont, une autoreprésentation des militaires.
Mon ambition est de mettre au jour ce qu’il y a de colonial dans ce récit et comment celui-ci fabrique du colonial. J’entends par colonial les prémisses et les biais par lesquels est construit un récit ayant pour finalité la légitimation des stéréotypes et des hiérarchies nécessaires à la racialisation des colonisés. En second lieu, grâce à l’exploitation minutieuse de l’histoire dite savante sur les « enfumades », faire la démonstration combien derrière le faste académique, il y a le bricolage douteux et l’empressement des historiens à endosser préjugés et autres idées reçues de leur milieu. J’espère ainsi faire la démonstration que la vertu première de cette histoire est d’invisibiliser ses propres prémisses eurocentriques et finalement coloniales.
En étudiant ensuite l’historiographie et le traitement mémoriel des enfumades par les Algériens, avant et après l’indépendance, je tenterai de montrer quel rapport ont-ils développé avec la mémoire et l’historiographie coloniales et comment, soucieux de défendre la mémoire des victimes, ont-ils écrit leur histoire ? Cette question, je l’étudierai à travers les écrits historiens, journalistiques, mais également à travers les cérémoniaux mémoriels par lesquels l’enfumade des Ouled Riah a fait date dans l’histoire officielle et la mémoire populaire.
Enfin dans une dernière partie, m’appuyant sur de nouvelles sources documentaires, je tenterai d’aller au-delà des récits-selfies des militaires français pour reconstituer sous différents angles l’insurrection du Dahra entre 1844 et 1846, en m’attachant en particulier à deux évènements clés : le massacre des Ouled Riah à Nekmaria et celui attribué à Saint Arnaud à Aïn Merane (août 1845). Grâce à des documents exceptionnels, je proposerai le récit des vastes opérations militaires qui ont conduit à ces massacres.
Comme tout récit, celui des « enfumades du Dahra » a un début, il commence le 11 juillet 1845.
LIVRE I
Regarder le passé depuis El Kantara surplombant Ghar El Frachih d’où le colonel Aimable Pélissier28 a ordonné l’asphyxie de 500 femmes et enfants prisonniers est une posture convenue depuis 1845. Point de vue dominant depuis lequel l’histoire s’est écrite et nul jamais n’est venu en contester les faits ou les remettre en cause. Replongeons-nous donc parmi les soldats et le goum29, et laissons-nous envahir par les exhalaisons de la grotte encore fumante, écoutons les gémissements des survivants à demi calcinés et observons les cadavres en décomposition, frayons parmi les soldats et laissons-nous étourdir par leurs esclandres occupés qu’ils sont à tirer un bon prix du bric-à-brac prélevé sur les morts. La fumée dans le ciel matinal peine encore à se dissiper alors que les vautours commencent à tourbillonner attendant leur heure tout comme les charognards guettant du haut des collines alentour. C’est ce goût de la mort et le désordre ambiant que le colonel Aimable Pélissier a voulu sans doute fuir pour aller se réfugier sous un arbre du soleil déjà brûlant de cette matinée du mois de juin. Là dans le silence étourdissant des montagnes du Dahra, presque seul il écrit une longue lettre à son ami Saint Arnaud pour lui raconter par le menu détail ce qu’il vient de se passer. Exercice convenu qu’il va répéter avec plus de solennité quand le moment sera venu de s’adresser à Bugeaud, son chef et son mentor. Il usera alors de tout son art de la paraphrase pour l’informer par un rapport officiel qu’il a strictement suivi ses instructions : « enfumer les Ouled Riah comme des renards. »
C’est l’une de ces deux lettres ou un autre document, on l’ignore à ce stade, que le Journal l’Akhbar d’Alger publie le 24 juin, article qui sera repris le 11 juillet par le journal des Débats. Et c’est le même jour, à l’ouverture de la séance de la chambre des Pairs, qu’un pair de France, le prince de la Moskowa30 prend la parole pour lancer à l’adresse du président du Conseil et ministre de la Guerre, le maréchal Soult Duc de Dalmatie31 :
« Messieurs, un journal qui se publie en Algérie, l’Akhbar, contient le récit d’un fait inouï, sans exemple, et heureusement sans précédent dans notre histoire militaire. Un colonel français se serait rendu coupable d’un acte de cruauté inexplicable, inqualifiable, à l’égard de malheureux Arabes prisonniers » et il ajoute : « Remarquez, Messieurs, qu’il n’est pas question ici de razzias, mais d’un acte déplorable, d’un meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi vaincu, sur un ennemi sans défense ». Il donne ensuite lecture de l’article de l’Akhbar qui relate comment le colonel Aimable Pélissier chargé de soumettre les tribus du Dahra a asphyxié entre le 17 et le 19 juin plus de 500 femmes et enfants réfugiés dans les grottes de Ghar El Frachih, à Nekmaria dans le Dahra.
Le président du Conseil surpris sans doute, déclare ne pas posséder plus « d’informations » que celles données par la presse, insuffisantes à ses yeux pour se faire une opinion mais pour le fait en lui-même, il le « désapprouve hautement ». « Trop faible pour un attentat pareil », lui réplique le comte de Montalembert, « il faut le répudier avec horreur ». Soult concède : « Si l’expression de désapprobation est insuffisante, j’ajoute que je le déplore ». Mouvement dans la salle… la reculade du ministre de la Guerre lui vaudra plus tard les récriminations de ses amis qui lui reprocheront de n’avoir pas su défendre un officier de l’armée et de l’avoir jeté en pâture à l’opposition32.
Qualifier, comme l’ont fait plus tard les historiens français, ce qui s’est passé ce jour-là d’« indignation générale de la France » est une interprétation exagérée des faits à moins de vouloir réduire la France à l’opinion de trois pairs de France. Certes, l’interpellation du prince de la Moskowa força le ministre de la Guerre à une défense malhabile, mais l‘incident fut rapidement clos et on passa à autre chose. Pélissier ne fut ni rappelé à l’ordre ni encore moins sanctionné. La vraie controverse se passa ailleurs, dans la presse où des journalistes ne manquèrent pas de mots tranchants pour dénoncer les atrocités commises par Pélissier, lui reprochant de n’avoir émis aucun mot de regrets ou de circonstance atténuante pour justifier son acte. Des journaux anglais, belges se mirent également de la partie accusant l’officier français d’avoir commis un « crime abominable ». Ces faits sont archi connus, alors pourquoi y revenir aujourd’hui ?
Pour trois raisons au moins. La première se rapporte à l’origine du scandale. Jusqu’à aujourd’hui on ne connaît pas encore les circonstances exactes qui ont poussé Pélissier à faire un rapport aussi accablant pour lui et pour l’armée et pourquoi ce brûlot a-t-il échappé à la vigilance des services du gouvernement général ? Question importante parce qu’elle interroge une face cachée du récit dominant. La seconde est relative à l’absence d’intérêt de la recherche historique pour le contenu de la controverse déclenchée par le scandale et son impact sur la construction du récit de la violence coloniale. La troisième enfin, tient à la manière dont le massacre des Ouled Riah a servi à légitimer l’infériorisation des indigènes comme catégorie éligible à une violence d’exception. C’est ce que l’on pourrait appeler en empruntant la définition à Anibal Quijano la racialisation par la violence, ou « les discriminations sociales codifiées comme “raciales”, “ethniques”, “anthropologiques” ou “nationales”33. »
Le scandale suscité par l’article de l’Akhbar n’étant ni le fruit du hasard ni de circonstances imprévisibles est survenu au bout de 15 années d’une guerre totale contre les populations et a mis en conflit deux imaginaires de la guerre, celui du discours universaliste dominant et celui né de la confrontation directe in situ entre colons et autochtones dans une guerre de colonisation de peuplement. En décrivant avec réalisme les horribles atrocités commises à l’égard de prisonniers, l’article de l’Akhbar a révélé la face masquée du discours officiel sur la guerre. Présentée comme une entreprise devant impérativement réaliser l’harmonie générale et le bien-être collectif, la guerre de colonisation s’impose en vrai comme une guerre d’hégémonie raciale du peuplement invasif. En raison de ses enjeux, le rapport à la violence s’articule différemment dans la colonie et en métropole.
L’Algérie s’est imposée durant toute la seconde moitié du XIXe siècle comme un véritable laboratoire où s’élaborent les pratiques de la guerre totale dans l’espace impérial de la Nation et celle d’un savoir de racialisation des colonisés fondé sur leur appartenance religieuse à l’Islam. L’Algérie a remodelé l’imaginaire impérial de la France. Le massacre des Ouled Riah a contribué dans cette perspective et de manière décisive à l’élaboration du récit parabolique de la violence du Nous contre le Eux, dans l’entreprise de colonisation portée vers la destruction, l’infériorisation, la ségrégation de l’Autre.
Dans ce chapitre, nous allons nous attacher en premier lieu à déconstruire les pièges tendus par le narratif du prince de la Moskowa, présentant le massacre des Ouled Riah comme « un fait inouï et sans précédent dans l’histoire de l’armée française », incomparable aux « razzias » pratiquées par l’armée française en Algérie. Affirmer cela revient à postuler d’une part que l’origine du scandale n’est pas l’exceptionnalité du récit Pélissier, mais l’acte en lui-même qui engage en conséquence la seule responsabilité de son auteur, et d’autre part que ce massacre n’a pas d’antécédent dans l’histoire de l’armée et est donc sans lien avec son passé.
Nous allons discuter ces assertions, en commençant par la dernière et en nous projetant dans l’histoire pour savoir s’il est vrai que les atrocités commises sur les Ouled Riah sont « un fait inouï et sans précédent dans l’histoire de l’armée française ? »
De la Vendée à l’Algérie ou la violence importée…
En restant dans les décennies qui ont tout juste précédé l’arrivée des Français en Algérie, voyons ce qui s’est passé dans les guerres menées par l’État né de la Révolution de 1789 et censé porter ses valeurs d’universalisme et de justice. Commençons par la guerre de Vendée, un conflit interne opposant l’armée de la jeune République aux contestataires royalistes de l’ouest de la France. Elle fait, entre 1793 et 1795, plus de 170 000 morts et donne lieu à un déferlement d’atrocités qui, aujourd’hui encore, demeurent dans les mémoires des Vendéens comme une terrible « histoire silencieuse ». Les « baptêmes patriotiques » ou noyades en masse de prisonniers dans la Loire, les centaines de villageois brûlés vifs dans des fours à pain aux Lucs-sur-Boulogne, le « gazage collectif » expérimenté par le « chimiste-député Antoine-François Fourcroy, puis par le pharmacien Joseph Louis Proust34 », illustrent les horreurs atteintes par les combats. Durant trois années, les belligérants vont chercher à se surpasser dans la puissance de la mort.
Aujourd’hui encore, des atrocités commises par l’armée républicaine sont rappelées par les descendants des victimes. « Doit-on, à propos de massacres vieux de deux siècles, parler de génocide ? D’une politique d’extermination menée délibérément par la Convention35 ? ». La Vendée constitue un prélude et un apprentissage pour ce qui va suivre.
Tournons-nous maintenant vers l’expédition d’Égypte, 1798-1799. Dans le but de conquérir le pays et d’affaiblir la position britannique en Méditerranée, Napoléon mène « une campagne présentée comme une mission scientifique et culturelle ». pour explorer l’Égypte antique et découvrir ses trésors. Après trois mois, l’occupation tourne au cauchemar pour les Égyptiens. Le peuple du Caire s’insurge le 21 octobre 1798. L’armée réagit par une répression terrible. « En un jour, 3 000 Égyptiens meurent sous les bombes, les balles, les lames de sabres et des baïonnettes ou devant le peloton d’exécution36. »
Devant la résistance qui s’organise, fellahs et bédouins multiplient les attaques-surprises contre l’armée et montrent une réelle détermination à ne pas se laisser faire, les Français réagissent par des représailles terrifiantes : Louis Nicolas Davout, le 1er mai 1799, fait passer au fil de l’épée 2 000 fellahs de Bany Ady. Le 10 mai suivant, le général Lanusse annonce « Demanhour n’existe plus, et mille-deux-cents à mille-cinq-cents de ses habitants ont été brûlés ou fusillés », la cité est livrée au pillage. Parce qu’ils refusent de payer l’impôt, des gens d’un autre village sont attaqués, des massacres horrifiants s’en suivent, on leur prend des otages et on brûle leurs habitations37.
La prestigieuse mosquée d’El Azhar du Caire, Université réputée, est saccagée, mise à sac. Un témoin raconte : « Ils entrèrent avec leurs chevaux qu’ils attachèrent à la Kibla (minbar), ils brisèrent les lampes, les veilleuses et les pupitres des étudiants. Ils pillèrent tout ce qu’ils trouvèrent dans les armoires, ils jetèrent les livres et le Coran et marchèrent dessus avec leurs bottes… »
Se confiant à l’un de ses compagnons, Napoléon écrit : « Tous les jours, je fais couper cinq à six têtes dans les rues. Nous avons dû les ménager jusqu’à présent pour détruire cette réputation de terreur qui nous précédait ; aujourd’hui, au contraire il faut prendre le ton qui convient pour que ces peuples obéissent : et obéir pour eux, c’est craindre38. »
Après l’envahissement de la Syrie, de Gaza et de Jaffa, 2 500 soldats turcs se rendent à l’armée française pour avoir la vie sauve. Considérés comme prisonniers encombrants et « ne voulant ni du fardeau ni du risque de les libérer, le chef ordonne leur massacre. Les soldats préposés finissent la besogne à la baïonnette, élevant “une pyramide effroyable de morts, de mourants dégouttants de sang”, le héros de Vendée, le général Kleber est chargé de brûler la terre en se retirant. »
Violences indiscriminées qui feront école, puisque des années plus tard, pour réprimer le soulèvement des esclaves et des mulâtres à Saint-Domingue, 20 000 soldats français y sont envoyés. Dirigée par le général Leclerc, beau-frère de Bonaparte, la répression atteint des niveaux paroxysmiques. Par exemple, pour se débarrasser au plus vite des « troupes noires39 », on invente des prisons flottantes appelées étouffoirs dans lesquelles, après avoir enfermé des nègres et des mulâtres à fond de cale, entassés les uns sur les autres, on les asphyxie en y faisant brûler du soufre40. Les corps inanimés sont ensuite remontés sur le pont et les marins s’en débarrassent en leur attachant autour du cou des sacs remplis de sable. La répression fait plus de 200 000 victimes parmi les insurgés.
C’est cette expérience, ce « savoir-faire génocidaire41 », que les Français accumulent dans les guerres internes et externes. Parce qu’elles sont dirigées contre les populations, les violences prennent forcément un caractère débridé et hors-norme. Comme ce fut le cas notamment lors des « petites guerres42 » napoléoniennes qui jalonnent la période consulaire et impériale. Guerres coloniales à l’intérieur de l’Europe, en Calabre (Italie) en 1806-1807 et en Espagne 1808-1813, qui, pour l’armée française, constituent un champ d’expérimentation et d’adaptation aux méthodes de lutte contre-insurrectionnelle, qui y a mis en œuvre des techniques de tuerie collective, de viol de masse qui n’ont rien à envier à ce qui va se passer plus tard en Algérie. De nombreux officiers ayant fait leurs classes en Espagne, tels Jean de Dieu Soult (1769-1851), Thomas Bugeaud (1789-1849), Pierre Berthezene (1775-1847) Anne Jean Marie René Savary, duc de Rovigo (1774-1833), Bertrand Clauzel (1772-1842), etc., vont se retrouver engagés dans la guerre en Algérie.
Entre 1792 et 1815, l’Europe a été plongée dans un abîme de destruction, allant des campagnes d’“extermination” sur les champs ensanglantés de l’ouest de la France, aux horreurs des combats de rue dans les villes espagnoles, en passant par les champs de bataille d’Europe centrale où des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées de manière impitoyable. C’est cet environnement, soutient l’historien David Bell, qui a marqué l’avènement de la “guerre totale” en établissant la synthèse entre les nouvelles formes de conflit et la construction des relations Pouvoir/Citoyen dans le processus de formation de la Nation française43.
Les violences de la guerre en Algérie appartiennent à ce temps long de la formation de l’État national français. Pour l’historien anglais William Gallois, « les massacres de Vendée dans les années 1790 ne sont pas seulement l’archétype du génocide moderne, mais faisaient également partie intégrante d’une nouvelle forme de construction nationale. Ils soulignent le caractère interdépendant et productif des nouvelles formes d’idéologie et de violence44 ». L’asphyxie des Ouled Riah n’a rien de nouveau ou d’exceptionnel « dans le faste de la guerre », elle n’est pas plus atroce que les noyades de prisonniers vendéens, l’asphyxie des mulâtres et des esclaves de Saint-Domingue ou les massacres des paysans d’Espagne.Comme tous les opprimés, les Ouled Riah ont été victimes d’une guerre de contrôle des populations par un État centralisé.
La France a donc importé en Algérie les techniques de la guerre totale, largement expérimentées sur les différents champs de bataille d’Europe et d’ailleurs. Dans les faits, le massacre des Ouled Riah n’a rien d’exceptionnel pour l’armée française, puisqu’avant lui elle en a commis de bien plus épouvantables. S’il y a nouveauté, c’est pour les gens du Dahra, elles découvrent un ennemi impitoyable, irrespectueux pour leurs lois de la guerre, capable de recourir à n’importe quel moyen pour les vaincre, les soumettre, les dominer. Leur vécu de la guerre s’est enrichi d’une nouvelle et terrible expérience à partir de laquelle il leur faut maintenant envisager leur propre résistance, se débarrasser de leurs illusions, s’endurcir et tenter de survivre vaille que vaille. C’est ce traumatisme qui fait évènement. Nous y reviendrons plus loin. Poursuivons pour le moment l’analyse du discours du prince de la Moskowa en passant à sa seconde assertion selon laquelle le massacre des Ouled Riah ne saurait être comparé aux razzias.
La razzia ou la chasse à l’homme
Rappelons que le terme « razzia » est une translittération en français du terme arabe Ghazou
