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Le terrorisme a pris une importance considérable dans notre société. Hyper-médiatisé, mal connu et mal interprété par nombre de ceux qui le commentent, il est aussi récupéré au service d'idéologies politiques et d'ambitions personnelles par nombre de ceux qui sont censés le combattre. Ce livre invite à le comprendre pour ce qu'il est réellement : un crime certes atroce, mais d'une grande banalité dans le paysage des violences sociales. Les auteurs dévoilent les logiques ordinaires de ces violences spectaculaires. C'est la première fois qu'un ancien cadre de l'antiterrorisme et un sociologue s'associent pour confronter leurs recherches et leurs expériences. S'appuyant à la fois sur la connaissance de terrain et sur le savoir universitaire, ce livre consacre la montée en puissance d'une nouvelle pensée critique de la lutte antiterroriste et des libertés publiques, qui s'inscrit dans un vaste mouvement européen de déconstruction des discours dominants sur la violence politique.
À PROPOS DES AUTEURS
François Thuillier a exercé de nombreuses responsabilités au sein des services français de contre-espionnage et de lutte antiterroriste, tant sur le plan opérationnel que prospectif. Il est chercheur associé auprès du Centre d'étude sur les conflits, liberté et sécurité (CECLS) et auteur de plusieurs ouvrages dont L'Europe du secret - Mythes et réalité du renseignement politique interne (La Documentation Française) et La révolution antiterroriste (Temps Présent).
Emmanuel-Pierre Guittet est docteur en sciences politiques et relations internationales. Il est chercheur associé au Centre for the Study of Global Human Movement à l’Université de Cambridge et au Centre d’étude sur les conflits, liberté et sécurité (CECLS), et auteur de plusieurs ouvrages dont Mobilité(s) sous surveillance (Athéna), Politics of Anxiety (Rowman & Littlefield) et Antiterrorisme et Société (L'Harmattan). Il est expert auprès d’organismes publics en France et en Europe.
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Seitenzahl: 236
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Avant-propos
Cet ouvrage est le résultat d’une amitié de plus de dix ans. Une amitié née en 2005 entre un membre alors des services de renseignement et un universitaire, dans le cadre d’une étude pour le ministère de la Défense sur Les contraintes et les limites de l’engagement des armées françaises dans les opérations de lutte anti-terroriste sur le territoire national. Au-delà des difficultés inhérentes à un tel exercice, nous nous étions alors retrouvés en accord sur les dangers d’un retour des forces militaires en interne et sur la mise en place de logiques de dérogations et d’exceptions. Au-delà des conclusions et des recommandations spécifiques à cette étude, nous nous étions aussi trouvé un intérêt conjoint, une même appétence intellectuelle et un commun accord. Un intérêt conjoint pour les protagonistes, les dynamiques et les situations de violence passées et présentes et une même appétence intellectuelle pour dépasser les oppositions binaires et bien ordonnées entre légalité et illégalité, légitimité et illégitimité, ordre et désordre, et pour leur préférer l’étude des registres plus colorés de l’ambigüité, de l’oscillation et de la porosité entre les termes, les acteurs et les actions. Et surtout un commun accord sur le fait que le terrorisme, par l’émotion qu’il provoquait et par la politique qu’il appelait, dépassait largement les enjeux d’un simple crime et faisait société.
Depuis 2005, nous nous sommes perdus de vue puis retrouvés à maintes reprises, au gré de nos postes et de nos cheminements professionnels respectifs, nous amenant de Paris à Montréal puis Bruxelles via Manchester pour l’un et de Paris vers Londres suivi d’un retour à Paris pour l’autre, d’activités de recherche et d’enseignement pour l’un et de responsabilités opérationnelles puis de cabinet ministériel pour l’autre. Malgré tout, chaque rencontre nous a permis de vérifier que nous partagions la même méfiance à l’égard de cette perception globale, imposante, bruyante et monochrome du terrorisme tout comme nous étions habités d’une même inquiétude face à ces logiques de suspicion et de surveillance à grande échelle, de la préséance de l’exception et de la dérogation sur l’État de droit, de la détention arbitraire et de l’exécution sommaire sur le procès, de l’outil militaire sur l’exercice de la justice. Et qu’aborder le terrorisme sans l’aide de la nuance et de la complexité revenait finalement à demeurer à sa merci. Nous portions l’un et l’autre cette mise en garde comme un viatique dans nos milieux respectifs, professionnel, intellectuel puis politique.
Nous sommes membres du même centre de recherche, le Centre d’études sur les conflits, liberté et sécurité (CECLS), et ce depuis de nombreuses années. Et pourtant, ce n’est qu’en décembre 2017, à l’issue d’un séminaire de l’École doctorale de Sciences-Po sur le renseignement, l’espionnage, la surveillance et l’obéissance (RESO) auquel nous étions conviés, que l’idée de cet ouvrage à quatre mains a pris corps. Si nous avions jusqu’alors prodigué des enseignements en commun et que nous nous étions retrouvés régulièrement aux mêmes conférences et séminaires de recherche, nous n’avions jamais écrit d’ouvrage ensemble. Le point de départ à cette entreprise d’écriture conjointe était à la fois un double pari et une question. Le pari tout d’abord de trouver une écriture commune et un style qui nous convienne mutuellement. Le pari ensuite d’être capables de synthétiser des savoirs et des savoir-faire différents. Une question de fond enfin, à la fois perturbante et délicate : comment ne pas succomber au conformisme logique et moral, au cynisme et à la caricature qui s’imposent si rapidement lorsqu’on traite de terrorisme ? Sans doute est-ce la diversité de nos parcours qui nous a aidés à nous prémunir de ce piège, et la longue liste des ouvrages écrits depuis tant d’années et de leurs auteurs s’étant confrontés avant nous à toutes les erreurs possibles qui ont nourri cette folle ambition de page blanche. Ce temps long de gestation et ces nombreux balbutiements étaient certainement nécessaires pour nous permettre enfin de remettre le terrorisme à sa place.
L’alliance inédite entre le chercheur et le praticien, même si nos profils respectifs ne sont pas aussi chimiquement purs, se voulait également ici le message d’une nécessaire reformulation de notre politique antiterroriste. Les expériences institutionnelles en ce sens ont toutes été trop timides pour réussir. Ce livre représente une invitation à sceller dans la durée des collaborations entre ces deux univers de pensée. Ils ont besoin l’un de l’autre et notre succès face au terrorisme dépend avant tout de leur entente, et de leur liberté. Pour notre part, nous avons franchi bien des frontières. Dans notre pas de côté, nous avions même un temps imaginé donner, dans une préface, la parole à un « ex-terroriste », certes repenti mais qui aurait pu lui aussi nous expliquer combien la clandestinité et la pente vers ce type de violence sont tapissées d’ordinaire et de tant d’évidences profanes. De nombreux candidats auraient pu être sollicités, mais nous n’avons pas voulu que notre propos puisse souffrir, et être réduit à ce que d’aucuns auraient vécu comme une provocation. Nous savons le chemin qui reste à parcourir, et nous y prendrons notre part, mais nous nous contenterons pour cette fois du seul iconoclasme de notre indépendance d’esprit. En attendant, il faudra bien l’intelligence, et non le bavardage, la force, et non la brutalité, la vertu, et non la tambouille, il faudra bien du cœur aussi, et, qui sait, du pardon, pour espérer un jour sortir du drame intérieur qu’est le terrorisme.
Car le terroriste, c’est forcément l’autre violent et bestial, celui dont la violence appelle la violence tout comme elle la justifie. Le terrorisme est un malheur dont la gravité se révèle à travers les discours à l’emporte-pièce que relaient des médias complaisants et l’accumulation de documents produits et publicisés par le Département d’État américain depuis 1983, par le Comité 1267 du conseil de sécurité des Nations Unies depuis 1999 et par le Conseil de l’Europe depuis 2003, couplée à la production annuelle d’un rapport circonstancié sur les activités terroristes et les succès de l’antiterrorisme européen par Europol et les différentes listes nominatives des terroristes les plus recherchés. La publication annuelle de ces statistiques par aires régionales et pays, où l’on comptabilise les attentats et où l’on visualise l’étendue du phénomène à travers des chronologies et des cartographies hautes en couleur des incidents perçus comme significatifs, tout comme les listes de ces organisations dangereuses et menaçantes, ne renforcent-elles pas cette vertigineuse impression d’un terrorisme global qui ne souffre ni distinction, ni circonstance atténuante et ni manquement ou doute dans l’exercice de la coopération judiciaire, policière et désormais militaire ? Ou le terrorisme ne dessine-t-il pas simplement le portrait de cet autre irréductible qui sommeille en nous comme un autre virus et dont on pense se débarrasser en placardant son nom sur des avis de recherche ?
L’assimilation – administrative ou spontanée – de toute forme de contestation et d’usage de la violence en politique sous le même terme stigmatisant de terrorisme ne contribue en rien à la compréhension de la pluralité des contextes, des modes d’action et de leurs raisons avouées, avouables ou encore plus ou moins dissimulées. Ces listes fabriquent l’illusion d’une homogénéité et participent de l’essentialisation du terme de terrorisme là où le phénomène de l’usage de la violence à des fins politiques ou le passage par la violence en politique est fondamentalement pluriel et complexe.
La réponse de cet ouvrage est donc une triple invitation. Une invitation à ne pas saisir l’usage de la violence en politique sans se départir avant tout de l’attentat, de cette irruption violente et médiatisée où l’effroi se mélange à la fascination et qui nous en pollue la perception. Une invitation ensuite à éprouver et à questionner la force de ce mécanisme accusatoire qui délégitime l’usage de la violence de l’autre pour mieux asseoir la sienne. Finalement, une invitation à extraire le terrorisme, ses acteurs et ses variations, de la gangue d’extraordinaireté qui les entoure pour mieux retrouver les registres du banal et de l’ordinaire. Nous ne disons pas que le terrorisme n’est rien. Nous disons plutôt qu’il y a bien plus d’ordinaire que d’extraordinaire derrière le terme, les acteurs et les situations de violence. Nous affirmons aussi qu’il est possible d’analyser et de comprendre ces phénomènes si l’on prend la peine d’agir en historien, avec une attention marquée pour les temporalités, en sociologue, avec un intérêt pour la richesse des contextes, et en limier pour qui les petites choses même les plus ridicules peuvent compter.
Il ne va pas de soi aujourd’hui de réfléchir à la relation terroriste. Pour l’avoir fait le plus honnêtement possible et y avoir mis la distance que nous permettaient à la fois notre expérience et notre formation, nous nous sommes parfois heurtés à l’incompréhension des uns, à la frilosité des autres. Aussi, nous remercions les éditions Temps Présent d’avoir eu le courage et la clairvoyance de nous publier à un moment de notre histoire qui en manque tant.
Cet ouvrage n’aurait pu enfin se faire sans l’aide et les commentaires avisés de nombreux collègues et amis. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés. Nous remercions aussi Amandine, Louise et Margaux, et Juliette, Ambre et Simon, nos Antigones respectives, pour leur patience et leur présence si lumineuse.
Paris & Bruxelles – Mars 2020
Introduction
En quoi le terrorisme et ses variations pourrait-il relever de l’ordinaire ? Depuis maintenant plusieurs décennies, le terrorisme et la radicalisation occupent une place de choix dans notre espace médiatique et politique. La lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation sont devenues les maîtres-mots de nos craintes politiques et sociales contemporaines et semblent avoir durablement hypothéqué la possibilité d’une autre politique. Une autre politique qui ne s’énoncerait pas à l’intérieur d’une culture de la peur, du fatalisme et du catastrophisme1. Une autre politique où l’on ne porterait pas son regard sur ce qui pourrait survenir, sur la crainte paralysante d’une surenchère de violence toujours possible2. Les appels à l’unité nationale à la suite d’un attentat, les monuments dressés à la mémoire des victimes et la multiplication des appels à la vigilance dans les espaces publics renforcent très certainement cette perspective alarmiste3. Une perspective qui alimente de manière insidieuse l’idée que nos sociétés libérales et démocratiques occidentales seraient en guerre contre un ennemi à la fois invisible et protéiforme, présent à l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières4. Un ennemi indispensable et protéiforme parfois, comme un poison nécessaire.
L’ancien et le nouveau visage du terrorisme
Les épisodes de vindicte révolutionnaire contre l’ordre établi, de la lutte armée et les violences identitaires, séparatistes ou ethno-nationalistes ne sont plus au centre de l’attention de nos sociétés européennes comme elles le furent au cours des décennies précédentes. Le conflit en Syrie et le Moyen-Orient de manière générale semble s’écrire au passé simple des actions violentes et médiatiques de l’État islamique (EI), évinçant Al-Qaïda du panthéon de l’ignominie internationale. Alors que le Fatah de Yasser Arafat et le Front Populaire de Libération de la Palestine (FLP) de Georges Habache dominaient la scène internationale dans les années 1970 avec les détournements d’avions, l’Allemagne de l’Ouest vivait sous la pression des actions de la Fraction Armée Rouge (RAF) qui entendait déclencher une révolution en recourant à la guérilla urbaine, au travers d’attentats ou d’enlèvements frappant l’élite politique et économique du pays. Au même moment, l’Italie vivait ses « années de plomb », en proie à une myriade d’organisations violentes d’extrême-droite comme d’extrême-gauche mais aussi d’organisations étatiques clandestines et manipulatrices jouant avec la peur viscérale du communisme5. Entre les attentats dans des banques à Milan et à Rome en 1969 et l’attentat de la gare de Bologne en 1980 en passant par l’enlèvement et l’assassinat de l’ancien Président du Conseil Aldo Moro en 1978, ce ne sont pas moins de douze mille actions violentes qui meurtrirent la péninsule6. L’Espagne comptait ses morts dans un conflit l’opposant aux indépendantistes basques de l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna : Pays Basque et liberté) et le Royaume-Uni n’en finissait pas de s’embourber dans les « Troubles » d’Irlande du Nord. Un euphémisme pudique qui cache tant bien que mal la réalité morbide de plus de trois milles personnes tuées et quarante mille blessées entre 1969 et 19987. Sur fond d’une opposition estudiantine virulente à la guerre au Viêt-Nam, les États-Unis subissaient les coups de « propagande armée » des Weathermen (WUO) et les démonstrations de force des membres du Black Panther Party (BPP)8. Le Front de Libération du Québec (FLQ) prônait l’utilisation de la lutte armée comme moyen d’affirmation et d’émancipation pour la province canadienne francophone et en Afrique du Sud, Umkhonto we Sizwe (MK), la branche militaire du congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela, luttait armes à la main contre le régime de ségrégation brutal de l’apartheid. Pour la population française de la décennie 1980, le terrorisme c’était, entre autres, l’attentat antisémite de la rue des Rosiers (1982), Action Directe (AD) et la mort de Georges Besse le PDG de Renault (1986), les démonstrations de force du Front de Libération National Corse (FLNC) et le décompte quotidien au journal télévisé des jours de captivité pour les otages au Liban (1985-1988). Entre les Cellules Communistes Combattantes (CCC) et les énigmatiques tueurs du Brabant, la Belgique n’était pas épargnée par ces irruptions de violence.
L’IRA a déposé les armes en 1998, la plupart de ses anciens cadres a progressivement investi le terrain politique conventionnel depuis lors et en 2007, l’armée britannique se retirait entièrement des rues de Belfast, marquant ainsi la fin de plus de quarante années de présence militaire. Il y a peu et après des années de négociations parfois brutalement écourtées et toujours incertaines, l’organisation indépendantiste basque ETA a elle aussi déposé les armes et ainsi contribué à mettre fin à un long conflit l’opposant à l’État espagnol depuis le milieu des années 1950. En Allemagne, la RAF qui en son temps avait déclaré la nécessité de la lutte armée dans les « métropoles impérialistes » contre « le prolétariat embourgeoisé » fait désormais l’objet de pièces de théâtre, de nombreux films et d’une rétrospective dans le Musée de l’Histoire Allemande (Deutsches Historisches Museum) à Berlin. Joe Solvo et Nelson Mandela, les premiers responsables du MK, sont devenus des héros de la lutte anti-apartheid, l’un devenant président de l’Afrique du Sud de 1994 à 1999 et l’autre ministre du premier gouvernement multiracial jusqu’à sa mort en 1995.
Ces situations conflictuelles tout autant que ces différents acronymes, parmi d’autres aussi connus et identifiables, semblent relever d’un temps révolu, plus ou moins assumé et finalement presque digéré au regard de notre présent pressé et bousculé par des images plus horrifiques les unes que les autres et transmises en temps réel sur grand écran et réseaux sociaux. Nombreux sont les observateurs, commentateurs et experts ès-terrorisme à avoir fait des attentats du 11 septembre 2001 la césure majeure de notre temps, le marqueur indélébile d’une irrémédiable et funeste distinction entre un monde achevé, en apparence cohérent et en grande partie explicable, à un autre inintelligible, où seule l’expansion du chaos deviendrait certitude9. Dans ce catéchisme crépusculaire, il y a un « avant » et un « après ». Un temps disparu où les violences dites terroristes étaient principalement locales et un après où la violence est désormais fondamentalement mondialisée. Un avant où les organisations clandestines étaient plus économes en vies humaines et un après incroyablement brutal et dépourvu d’humanité. Un avant où les violences révolutionnaires, identitaires, séparatistes et ethno-nationalistes, à défaut d’avoir été acceptables et acceptées, pouvaient être comprises et un après où les raisonnements et les justifications politiques précédemment déployés ont laissé la place à une violence messianique, totale, disproportionnée et dépourvue de fonctionnalité stratégique autre que l’anéantissement de l’ennemi10.
Ces distinctions entre ce qu’il est désormais convenu d’appeler un ancien et un nouveau visage du terrorisme se sont largement imposées comme modalités d’intelligibilité de notre passé et de notre présent. Cette grille de lecture n’est pas dépourvue de sens mais elle gomme par trop rapidement les aspérités et l’épaisseur historiques pour ne les réduire qu’à une funeste progression linéaire vers le pire, passant d’un âge du terrorisme à l’autre. Certes, il y a des changements notables dans les répertoires de la violence, des moyens employés et des cibles, mais faire de l’attentat aveugle et des missions suicidaires une réalité meurtrière non seulement nouvelle mais aussi essentiellement religieuse et qui plus est islamiste relève de la réduction11. Par ailleurs, prétendre que l’on comprenait auparavant plus aisément des expériences de séparatisme violent tel que celui d’ETA au Pays Basque ou du mouvement des Tigres de libération de l’Îlam Tamoul (LTTE) au Sri Lanka n’est pas autre chose qu’une forme d’amnésie. Pour les autorités espagnoles, ETA a été et restera pendant longtemps l’archétype de l’ennemi à abattre par tous les moyens y compris en usant de la même violence, bombe contre bombe, assassinat contre assassinat. L’ancien président du Sri Lanka Mahinda Rajapakse a maintes fois promis d’écraser la rébellion en ne négligeant aucune option, y compris celle de multiplier les exactions contre la population civile tamoule du nord de l’île perçue comme coupable par association avec le LTTE. Dire que les expériences de violence passées furent essentiellement locales, que des groupes tels que le Front de Libération de la Palestine (FLP) ou le Black Panther Party (BPP) parmi d’autres étaient dépourvus de dimension internationale ou transnationale relève de la simplification. Une simplification somme toute similaire à celle qui en son temps faisait de tous les groupes et groupuscules révolutionnaires d’extrême-gauche des variations d’une même emprise tutélaire communiste12.
L’extrémisme religieux est certes devenu une préoccupation majeure mais il ne résume pas à lui seul l’ensemble des possibles violents. Il serait imprudent de prononcer l’oraison funèbre des répertoires de la violence révolutionnaire, de la lutte armée et du séparatisme, d’en faire des vieilleries idéologiques et de pures illustrations d’un temps archaïque et révolu sous prétexte que notre présent serait désormais soumis au seul tempo de la violence messianique. La transnationalisation de la violence tout comme les formes de nomadisme de ses acteurs sont loin d’être des phénomènes nouveaux. Les conflits internationaux qui ont émaillé le cours mouvementé et tumultueux du XXe siècle sont la démonstration que le phénomène des combattants étrangers n’est ni récent, ni strictement lié à l’Islam.13 Des volontaires du monde entier se rendirent massivement en Espagne en 1936 pour sauver la République en danger ou rejoindre les rangs des volontaires franquistes étrangers. Balancés d’un conflit à un autre, combien de ces volontaires se retrouvèrent ensuite dans la résistance à l’occupation allemande en France ou sur les fronts de l’Est parmi les brigades anti-communistes ? Quant à la montée en puissance de la religion comme signature et marqueur politique des conflits internationaux, elle participe d’un renouveau, d’une « revanche des passions »14. L’influence de la Révolution religieuse iranienne de 1979 a très largement dépassé les frontières de l’Elbourz, la chaîne montagneuse du nord de l’Iran. Elle a été et demeure un défi politique de taille pour les pays du Golfe persique. C’est dans la redécouverte et la politisation du djihad que les autorités saoudiennes ont trouvé un moyen de contrer la propagande de la révolution iranienne qui dénonçait l’insupportable collusion entre la monarchie pétrolière et le « grand Satan » américain15. L’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 suscita, elle aussi, un nombre non négligeable de combattants étrangers, prêts à rejoindre les rangs de la résistance moudjahidine. Prisonniers d’une lecture géopolitique réduite à sa portion congrue d’un combat idéologique Est-Ouest, peu nombreux furent les commentateurs à percevoir la résistance moudjahidine autrement que dans les figures de l’héroïsme et de la bravoure symbolisée par le béret traditionnel en laine de couleur beige sable du commandant Massoud16.
Personnages secondaires devenus acteurs principaux de nos craintes, ces combattants étrangers ayant fait leurs armes dans la première guerre d’Afghanistan (1979-1989), se retrouvant dans la guerre civile algérienne ou au cœur de l’Europe dans une Bosnie-Herzégovine en guerre (1991-1995) passèrent les frontières aussi simplement qu’ils furent longtemps les oubliés des analyses de ces situations conflictuelles. Dans une Algérie dominée par le parti unique du Front de Libération National (FLN), et suite à l’annulation en 1991 des élections donnant un poids considérable au Front Islamique du Salut (FIS), le Groupe Islamique Armé (GIA) s’illustrait par des actions sanglantes à la fois en Algérie mais aussi sur le territoire français entre juillet et octobre 1995. Ces phénomènes de politisation de la religion et de mobilité des combattants, passant d’un conflit à un autre, ont progressé dans l’infra-politique17 et dans l’angle mort de nos représentations à la fois ordinaires et savantes d’une scène internationale stato-centrée et dominée par l’immanence de « l’âge séculier » avant de surgir et de s’imposer comme une réalité brutale à la faveur d’attentats spectaculaires et meurtriers.
Effroi et fascination, déduction et réduction
Enlèvement, prise d’otages, mitraillage des jambes (gambizzazione ou jambisation), lynchage et exécution sommaire, fusillade, plasticage, dégradation, sabotage, lettre ou colis piégé, incendie de voiture ou d’un bâtiment, détournement d’avion et véhicule bardé d’explosifs : tous les modes d’action violente ne sont pas contenus dans le terme d’« attentat » et ce dernier ne dit que peu de chose de l’auteur, de la nature, de la temporalité, des moyens, de la cible et de ses raisons. Le lynchage puis l’exécution sommaire en mars 1988 sous les yeux des caméras de deux soldats britanniques ne relèvent pas d’une entreprise préparée mais bien plutôt d’une redoutable réaction spontanée et sans médiation. David Howes et Derek Wood se sont retrouvés au cœur d’un cortège funéraire d’un volontaire de l’IRA abattu trois jours auparavant par un loyaliste dans le carré républicain du cimetière de Milltown et ce lors des funérailles de trois activistes exécutés précédemment à Gibraltar par les forces d’élite britanniques des SAS. Ces deux caporaux se sont trouvés au mauvais endroit, au mauvais moment et dans une conjoncture de violence mimétique qui leur a été fatale.
Tous les attentats ne sont pas minutieusement calculés, pas plus qu’ils ne sont tous sanglants. Le plasticage, la dégradation de biens publics ou privés et le « tagage » ne relèvent pas en soi d’une logique morbide mais bien plus souvent d’une logique de visibilisation de la contestation et de l’espace de revendication18. Par ailleurs, les actions ne sont pas toujours clairement revendiquées. Les Groupes Antiterroristes de Libération (GAL) en lutte contre l’organisation clandestine basque ETA ont assassiné pas moins de vingt-six personnes, dynamité et mitraillé de nombreuses places de 1983 à 1987, mais n’ont produit qu’un seul et unique communiqué sur toute leur période d’action. Une maigre production éditoriale qui tranche singulièrement avec la politique de certification volubile de son adversaire. Outre le fait qu’un attentat n’est pas toujours signé, la distinction n’est pas toujours simple à faire entre élimination de l’ennemi et de ses thuriféraires, concurrence ou règlement de compte entre branches rivales d’une même organisation ou d’une même famille politique, provocation, intimidation, démonstration de force ou encore entreprise criminelle à but lucratif. Parmi le nombre d’actions violentes et de plasticage de villas en Corse19, combien relèvent de logiques d’inimitié entre voisins, de malveillance ou de pratiques d’enrichissement ? L’intérêt personnel et le grand banditisme se drapent facilement dans la rhétorique et les considérations politiques20. Reste la question des moyens.
Le véhicule piégé, statique ou mobile, n’est pas propre à un groupe ou à une cause en particulier. Si l’on renferme la question de la violence dans l’économie des moyens employés, alors des organisations aussi différentes que la Provisional Irish Republican Army (P-IRA) en Irlande du Nord, l’Organisation Armée Secrète (OAS) luttant pour conserver l’Algérie française et contre la politique du général de Gaulle, et des services secrets tels que la Central Intelligence Agency (CIA) participeraient de la même réalité pour avoir utilisé la voiture piégée comme modalité d’action à un moment ou à un autre21. Par ailleurs, cette modalité n’a pas forcément vocation à tuer le plus grand nombre de manière indiscriminée. Ciblé à un individu en particulier, l’attentat à la voiture piégée devient « assassinat ». Mais là encore, le terme n’épuise pas l’ensemble des réels ni des modalités. Aussi violent soit-il, l’usage de l’explosif contenu dans un véhicule ou dans une ceinture n’est qu’un des répertoires possibles de la violence.
Mais force est de constater que l’association des termes « attentat », « explosif », « suicidaire » et « aveugle » est devenue un signifiant majeur de notre présent. Il symbolise à lui seul l’irruption brutale sur la place publique d’une entreprise qui s’est soustraite au regard avant de devenir un visible instantané et brutal dans lequel nous sommes tout un chacun invité à lire un double sacrilège. Celui de donner la mort en se donnant la mort. Chaque attentat aveugle apporte son lot de victimes et d’interrogations et tout attentat à l’explosif est par nature spectaculaire et sidérant. Il est événement. Un événement bouleversant et traumatique22. Il surprend et suspend notre compréhension. Plus un attentat est spectaculaire et meurtrier, plus on est enclins à chercher des grandes causes et des grandes raisons à l’acte et à son ou ses auteurs présumés ou allégés. Mais les commentateurs pressés de répondre au pourquoi dans l’immédiat d’une déflagration n’ont bien souvent que très peu d’informations probantes à fournir. L’attentat ne dit rien en soi et, lorsqu’ils existent, les communiqués en format papier ou vidéo ne disent finalement que peu de choses. La phraséologie est souvent attendue. Qu’est-ce que de possibles variations de style peuvent révéler de plus que le fait que les auteurs d’un communiqué ne sont pas toujours les mêmes ? Dans le cas d’un attentat-suicide, la question du pourquoi devient d’autant plus hasardeuse qu’il ne reste que peu de choses.
Sortir de l’attentat
Lorsque le terrorisme est érigé en mal absolu et que la lutte contre la radicalisation devient l’enjeu structurant de nos espaces publics, peut-on s’autoriser à penser autrement sans être immédiatement suspecté de défendre l’usage de la violence et par conséquent d’excuser l’intolérable ? L’acte violent absorbe les raisons et devient une obsession univoque qui contraint le questionnement à partir de la brutalité de l’événement. La conclusion morbide induit et conduit la recherche des causes. Si la tendance la plus communément partagée est de saisir le terrorisme par cette irruption violente et médiatisée, où l’effroi se mélange à la fascination, l’ambition de cet ouvrage est tout autre. C’est une invitation à partir de l’ordinaire plutôt que du spectaculaire et à se reposer la question de l’usage de la violence comme l’un des possibles et non comme la seule et unique conclusion logique d’un phénomène qui s’appellerait radicalisation.
Pour saisir l’usage de la violence, ses acteurs, ses contextes et ses modalités, il faut sortir de l’attentat, reprendre pas à pas l’ensemble des dynamiques et processus tant au niveau individuel que culturel, social et politique qui informent l’usage de la violence, à un moment donné dans un contexte particulier. Aussi insupportable que cela puisse paraître, il y a beaucoup plus d’ordinaire et de banal que l’on pourrait penser derrière la violence, ses actes, acteurs et contextes. Il ne s’agit pas d’ignorer les dimensions tragiques d’un attentat, de ses lots de victimes et de ses répercussions politiques et sociales mais de s’en extraire, de les mettre entre parenthèses et à distance. Aussi difficile que cela puisse être, il nous faut lever l’obstacle épistémologique de l’événement dramatique et traumatique et s’atteler au problème de nos représentations communes de la violence, de l’extrémisme et de la radicalisation, faisant de l’un des termes le pendant ou l’explication logique de l’autre. Instruire l’enrôlement des mots dans la qualification de l’inacceptable violence, c’est aussi apprendre à se défaire de raisonnements simifiés et trompeurs qui singularisent et essentialisent non seulement l’usage de la violence et de ses acteurs mais aussi dirigent notre méconnaissance de ces mêmes acteurs, des processus et des temporalités à l’œuvre avant l’attentat sous le seul vocable totalisant, rétrécissant et condamnant de terrorisme23. L’argument sous-jacent à cet ouvrage est qu’il est possible et surtout souhaitable de penser le « terrorisme » autrement. Autrement tout d’abord en s’écartant de toutes ces logiques à la fois de résorption du temps où la catégorie du présent domine et régit aussi bien le passé que le futur. Autrement ensuite en réinterrogeant la part d’ordinaire et de banal dans les raisons, les modalités et les mécanismes d’un passage par la violence en politique et autrement, finalement, en retrouvant cette part non réductible d’imprévisibilité et d’incertitude dans les affaires humaines.
1. Le sociologue Frank Furedi montre admirablement bien les causes et les effets de la peur et de l’obsession de la sécurité dans nos sociétés contemporaines : F. Furedi, How Fear Works. Culture of Fear in the Twenty-First Century, London, Bloomsbury, 2018. Dans un petit ouvrage salutaire, l’historien Patrick Boucheron et le politologue Robin Corey démontent avec perspicacité les rouages de la « politique de la peur » : P. Boucheron, R. Corey, L’exercice de la peur : Usages politiques d’une émotion, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2015.
2. La tendance à percevoir et à analyser le monde à partir de la catégorie de la menace – ce qui n’est pas mais pourrait advenir – est un outil formidable de contrôle social. Sur ce sujet, voir E. Eklundh, A. Zevnik et E.-P. Guittet (dir.), Politics of Anxiety, London, Rowman & Littlefield, 2017.
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