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François Thuillier a travaillé pendant trente ans dans les services de renseignement et de lutte contre le terrorisme, à tous les postes de responsabilité. Il décrit de façon concrète et détaillée la politique française antiterroriste de ces dernières années, et en critique les dérives : refonte des agences, fuite en avant technologique, logiques de surveillance, obsession de la "radicalisation"... Il dénonce l'abandon d'un modèle français qui avait fait ses preuves. C’est aussi le miroir politique d’une société que l’auteur nous tend, où des apprentis sorciers en quête d’audience et de pouvoir dressent les Français les uns contre les autres. Pour tenter d’en sortir, il propose de raviver la flamme républicaine et universaliste, afin d’allier efficacité et dignité, protection et respect.
À PROPOS DE L'AUTEUR
François Thuillier a exercé de nombreuses responsabilités dans le monde du renseignement et de la lutte antiterroriste durant une trentaine d’années. Il est chercheur associé auprès du Centre d’études sur les conflits.
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Seitenzahl: 344
Veröffentlichungsjahr: 2022
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DU MÊME AUTEUR
Ouvrages
L’Europe du secret – mythes et réalité du renseignement politique interne, Paris, Éditions La Documentation Française, octobre 2000.
Homo Terrorismus, Paris, Temps Présent, 2020.
Ouvrages collectifs, articles
« Renseignement et République – Intervista all autore », in Per Aspera ad Veritatem – Rivista di intelligence e di cultura professionale, Rome, n°19, janvier/avril 2001.
« Entre clocher et satellite, le village mondial des services de renseignement », in Le renseignement français contemporain, Paris, Éditions L’Harmattan, septembre 2003.
Dico Rebelle, ouvrage collectif, Paris, Éditions Michalon, novembre 2003.
« La menace terroriste : essai de typologie », in Revue politique et parlementaire n°1028, mars 2004.
« Le terrorisme au cœur des conflits – De l’instrumentalisation de l’islam par la terreur », in Enjeux diplomatiques et stratégiques 2005, Éditions Economica, avril 2005.
« Le terrorisme est mort le 11 septembre 2001 », in revue Stratégique n°85, mai 2005.
« Un djihadisme bourgeois ? », in Témoignage Chrétien n°3197, 23 mars 2006.
« Michel Foucault et le terrorisme moderne », in Les Cahiers de l’Indépendance n°4, novembre 2007.
Préface
La France, un cas si particulier ?
Par Marc Sageman, ancien membre des services de renseignement américains, chercheur indépendant, auteur de Le vrai visage des terroristes - Psychologie et sociologie des acteurs du djihad (Denoël, 2005) et de Turning to Political Violence - The Emergence of Terrorism (Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2017) (traduit de l’américain)
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C’est un livre fort opportun que François Thuillier vient d’écrire sur les risques d’une république antiterroriste. Or, pour bien saisir ce danger, il nous faut revenir en arrière et observer les évolutions de l’État français à travers le temps, une tâche sans doute facilitée pour moi par la distance que j’entretiens avec le pays.
La France est confrontée à un nouveau et exceptionnel défi lancé à son État jacobin, caractérisé par la centralisation du pouvoir et la prétendue uniformité légale de sa population. Cette nouvelle menace envers l’État et la société doit être regardée comme le dernier d’une longue série de défis remontant à l’Ancien Régime : la résistance des nobles contre l’empiètement royal, les guerres de religion, la résistance contre la concentration du pouvoir par Richelieu, la Fronde, les Révolutions de 1789, 1792 et 1793, la résistance fédérée et l’insurrection vendéenne, le retour de flamme thermidorien, la conspiration de Babeuf, la création du Premier Empire, les complots de la Charbonnerie contre la Restauration, le soulèvement de 1830 et les émeutes ouvrières de 1832 puis 1834, la révolution de 1848 et sa répression cinq mois plus tard, la Commune, les grandes manifestations ouvrières avant la Grande Guerre, l’agitation de l’extrême droite en février 1934, puis de la classe ouvrière en 1936, le désastre du régime de Vichy, le chaos de la Libération, la perte des colonies asiatiques, la guerre civile résultant de l’indépendance algérienne, incluant une rébellion de l’armée, les manifestations de gauche de 1968, la violence nationaliste et d’extrême-droite et finalement les émeutes urbaines des banlieues.
Comme cette longue énumération le prouve, le défi lancé à la légitimité de l’État est une vieille tradition française. Paradoxalement, la France est fière de sa tradition libérale inscrite dans sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dont l’article 2 stipule que le but de toute association politique consiste dans la préservation des droits naturels et inaliénables de l’homme : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. Le droit de résister à l’oppression conduisit ainsi à une première forme de décentralisation de l’État, mais les crises existentielles internes et externes de 1793 forcèrent ce dernier à revenir vers un gouvernement fort et centralisé, capable de répondre à l’ampleur des menaces auxquelles il faisait face. Afin de se garder des troubles civils qui avaient renversé tant de gouvernements, l’État français développa progressivement des structures de répression comprenant un service de renseignement intérieur et une branche militaire dont la tâche recouvrait la protection de l’État, le plus souvent aux dépens des manifestations populaires. Durant la IIIème République, après la semaine de répression sanglante de la Commune, sans doute le plus grand massacre urbain perpétré en temps de paix dans les pays occidentaux à ce jour, ce maintien de l’ordre politique et social fut placé sous le contrôle juridique de la police. Après leur collaboration avec la force occupante allemande, les services de police français furent réorganisés pour gérer le chaos de la Libération. Toute une industrie de la surveillance et de la traque des individus, au travers de la délivrance des cartes d’identité, des contrôles d’identité, et de la création de fichiers, fut mise au point. Certaines unités, sans équivalent dans les autres démocraties libérales occidentales, telles que les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS), furent créées avec pour fonction unique de gérer les troubles à l’ordre public social et politique. Le choc causé par le meurtre d’un anonyme innocent, Malik Oussekine, par la police en 1986, conduisit à de nombreuses retenues dans le maintien de l’ordre afin d’éviter toute mort supplémentaire, tout en continuant néanmoins à fermer les yeux sur l’usage d’une force intermédiaire au travers de nouvelles techniques, comme le gaz lacrymogène, et d’armes non létales mais pas moins dangereuses. Cette méthode de maintien à distance grâce à l’autodiscipline et la confrontation non-létale connut son heure de gloire dans le fait que, malgré un mois de vastes troubles civils au printemps 1968 et trois semaines d’émeutes fin 2005, il n’y eut aucune victime attribuable à l’action des CRS et des autres forces de police. Malheureusement, l’autosatisfaction des syndicats de police et du gouvernement empêchèrent l’État de s’adapter à l’évolution de la stratégie de contrôle des foules entamée partout ailleurs, à travers la désescalade et le dialogue désormais de plus en plus appliqués dans les autres pays européens1. Sans une telle doctrine de désescalade, les agents d’État sont contraints de s’appuyer exclusivement sur des systèmes de mises à feu, certes non létaux, mais qui ne peuvent qu’aggraver la situation et transformer une situation pacifique en émeute. Le droit à la résistance à l’oppression demeure rarement invoqué par l’État, pas plus par la jurisprudence française.
Parallèlement à ces traditions françaises de vastes manifestations de rue et d’émeutes spontanées, existe une autre tradition de violence plus spécifiquement politique, désormais étiquetée terrorisme. Ce type de violence nous renvoie à Charlotte Corday, aux Chouans, aux régicides de la première moitié du XIXe siècle, aux attaques de la diaspora italienne contre Napoléon III, aux francs-tireurs contre l’occupation allemande en 1870, aux anarchistes du dernier tiers du même siècle, et qui accompagnèrent le tournant du XXe siècle, aux violences d’extrême-droite et d’extrême-gauche entre les deux guerres mondiales, à la violence de la Résistance (qui inaugura l’utilisation du label terroriste) contre les collaborateurs, à la violence nationaliste algérienne (FLN et MNA), à la violence nationaliste française contre les Algériens par la police (type milices clandestines) et l’armée (type OAS), à la violence d’extrême-gauche des années 1970, à la violence indépendantiste, au terrorisme international moyen-oriental des années 1980, au terrorisme islamiste algérien des années 1990, et finalement au terrorisme endogène néo-djihadiste des années 2010.
Ces deux phénomènes apparaissent ici souvent liés. La répression sanglante d’une manifestation pacifique peut conduire à une violence plus délibérée de la part de manifestants indignés et désabusés. Les répressions sanglantes des soulèvements ouvriers en 1832 et 1834 conduisirent à de nombreuses attaques régicides, dont celle de la machine infernale en juillet 1835. La répression sanglante de la Commune radicalisa les anarchistes. Le massacre par l’armée à Fourmies et les brutalités policières lors de la manifestation du 1er mai favorisèrent la campagne d’attentats de Ravachol, et la répression des grévistes de Carmaux inspira celle d’Emile Henry. La répression sanglante de la manifestation de Vigneux-Draveil et les contestations contre l’exécution de Jean Liabeuf contribuèrent à la formation de la Bande à Bonnot2. Le massacre du 6 février 1934 conduisit à la création de la Cagoule. Les massacres du 8 mai 1945 en Algérie préparèrent le terrain à une large insurrection des années plus tard. L’amélioration de la gestion des foules dans cette dernière moitié de siècle découpla mieux les deux phénomènes. Bien que le harcèlement policier quotidien de certains jeunes des cités fasse de la police la cible idéale de la violence djihadiste, l’inspiration actuelle de ces attaques endogènes est plutôt à rechercher dans les évènements se déroulant à l’étranger.
L’histoire de l’antiterrorisme français s’est traditionnellement adossée à des stratégies remontant au Premier Empire grâce à une surveillance généralisée de la population par une armée d’informateurs et des opérations ciblées menées par des agents provocateurs. Ces mesures perdurèrent durant la IIIème République et furent renforcées par la première législation antiterroriste du régime de Vichy afin de lutter contre les terroristes, auxquels on rend depuis hommage sous le nom de Résistance. La Libération abrogea les lois antiterroristes tout en gardant nombre de leurs outils de lutte contre une telle violence : la Direction de la surveillance du territoire (DST) et les Renseignements généraux (RG). La guerre d’Algérie institua toute une machinerie antiterroriste, y compris une législation spéciale, l’utilisation du renseignement militaire, des tribunaux militaires, des arrestations à grande échelle de suspects, l’utilisation systématique de la torture, la gendarmerie, la police nationale, la préfecture de police de Paris (comprenant la création de forces de police auxiliaires spécialisées sur les musulmans) et un usage plus important du renseignement interne et externe (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage – SDECE). À la fin de la guerre, nombre de ces structures furent dissoutes et l’armée, gendarmerie mise à part, fut déchargée de cette mission. Les tribunaux militaires furent remplacés par la Cour de Sûreté de l’État, qui fut dissoute à son tour quand les socialistes arrivèrent au pouvoir. Le système antiterroriste moderne fut forgé au milieu des années 1980 quand des organisations terroristes étrangères se livrèrent à des attaques en France. La création de la section spéciale de procureurs spécialisés fut assortie de la création d’un cabinet de juges d’instruction spécialisés et d’une nouvelle cour d’assises pour juger les crimes terroristes. Dans les années 1990, de nouvelles lois incriminèrent l’association de malfaiteurs terroristes afin de prévenir les attentats. L’augmentation spectaculaire de la menace terroriste djihadiste, illustrée par la tragédie du 11 septembre 2001 aux États-Unis, déboucha sur des réformes supplémentaires de l’antiterrorisme français, culminant dans la fusion de la DST et des RG en une Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) et la mise en place d’unités antiterroristes spécialisées au sein de la police. Dans les années 2010, l’apologie et la glorification du terrorisme furent incriminées. La surveillance des groupes suspects fut étendue en ligne et sur le terrain à travers les caméras de surveillance et le suivi automatisé des données. Les peines pour actes terroristes furent grandement allongées et les effectifs dédiés à la lutte étoffés3.
La plupart de ces mesures ciblèrent les musulmans, en particulier les fondamentalistes. Elles firent voler en éclats le mythe de l’égalité française, mythe sur lequel la notion même de nation française fut bâtie. De fait, l’histoire de France est un long processus de colonisation de ce territoire aujourd’hui appelé France par les dirigeants d’Île-de-France, des rois du temps de Philippe II aux responsables républicains actuels. Au XIXe siècle, la France était pour l’essentiel un territoire d’une grande diversité. Avant la Grande Guerre, la IIIème République avait transformé les provinces en une nation construite sur une certaine idée de son identité promue par l’éducation universelle et la conscription. Ayant fait leurs les convictions de Rousseau pour qui les différences locales et les communautés constituaient un obstacle à une France abstraite, Une et Indivisible, les élites intellectuelles et gouvernementales parisiennes essayèrent d’homogénéiser la population à l’intérieur des frontières (à l’exception des trois départements algériens) au travers de l’éducation élémentaire obligatoire. Ils impulsèrent l’idée selon laquelle être Français, c’est être un héritier des Lumières et des valeurs de la Révolution Française enchâssées dans le credo Liberté, Égalité et Fraternité, tel que défini par le gouvernement. Après le traumatisme de la perte de l’Alsace-Lorraine en 1870, la grandeur de la France reposa dans sa culture politique et humanitaire. Toute rémanence d’une culture ancienne, qu’elle soit basée sur la religion ou les traditions locales, fut écartée et même éradiquée au profit de l’uniformité. La grande diversité des provinces et de la population, qui connut un des plus hauts niveaux d’immigration des pays occidentaux, fut prudemment étouffée puis abandonnée.
Avec l’augmentation de la problématique de la sécurité de l’État depuis un quart de siècle, toute résistance à cette hégémonie est rejetée comme non-française, selon cette conception portée par l’État sur ce qui est français ou ne l’est pas. Avec le système éducatif français favorisant l’excellence rhétorique et la pensée abstraite, une surenchère conceptuelle sur l’identité française orienta le conflit entre l’État et les plus ostensiblement laissés de côté, soit ceux s’affirmant musulmans et originaires d’Afrique du Nord et subsaharienne. Tandis que leurs vies quotidiennes contredisent la promesse de liberté (ils sont incarcérés en plus grand nombre que le reste de la population pour des infractions similaires), d’égalité (ils sont plus pauvres et bénéficient de moins d’opportunités que le reste de la population) et de fraternité (ils ne sont pas considérés comme Français par un trop grand nombre), ces Français mis au ban ont perdu leurs illusions sur les moyens traditionnels de protester. L’action de la police, interprétée comme des attaques envers leur communauté, déclenche souvent des émeutes, des rebellions localisées contre l’État, ses institutions et les voitures. Une poignée de musulmans politisés, se sentant rejetés par la société française, se vivent en tant que membres d’une autre communauté internationale, ce qui leur procure sens et fierté. Dans les années 2000, leurs récriminations contre l’État français se limitaient à internet, le média en vogue. Quand la France refusa de participer à l’invasion de l’Irak en 2003, ils s’abstinrent de la considérer en ennemie, y compris ceux, peu nombreux, qui y partirent afin d’affronter la coalition. Toutefois, quand l’État français commença à bombarder leur communauté d’adoption, en Syrie et en Irak, à l’été 2014, l’État islamique répliqua en envoyant des équipes de terroristes perpétrer des attentats sur le sol français. Cela encouragea également les néo-djihadistes français s’identifiant avec les victimes musulmanes en Syrie à les venger chez eux des frappes militaires françaises. C’est ce qui détermina jusqu’à ce jour encore la vague de violence néo-djihadiste ayant ciblé la France.
Ce conflit possédait le potentiel suffisant pour dégénérer en un cercle vicieux mais, internationalement, la guerre au Moyen-Orient se termine. On trouve moins d’images d’horreur en ligne susceptibles d’inspirer des attaques sur le sol national. Alors que la menace néo-djihadiste a baissé, la répression de l’État a continué à augmenter, incriminant des infractions mineures (apologie du terrorisme, outrages à agents à l’occasion de contrôles répétitifs d’identité, sanctions contre la possession d’une dose infime de drogue, etc.) et menaçant les droits civils de la population. Les nouvelles technologies permettent désormais à l’État non seulement de sévir contre les personnes suspectées de terrorisme, mais également contre celles qui s’opposent aux inégalités économiques. Cette capacité grandissante de contrôle de la population nous renvoie ainsi à cette révolution antiterroriste, soulignée par le caractère pertinent et opportun de cet ouvrage.
Le travail de François Thuillier est le fruit, tout comme le mien, d’une itinérance personnelle et de quelques chemins de traverse. Hier membre des services de sécurité, aujourd’hui chercheur dans un centre académique, il poursuit ici, d’une écriture militante et exigeante, sa quête d’une voie étroite qui permettrait à toute politique antiterroriste d’être à la fois efficace et respectueuse des droits humains. Ou plutôt efficace parce que respectueuse des droits humains.
1. Voir Olivier Fillieule & Fabien Jobard, 2016, « Un splendide isolement : Les politiques françaises du maintien de l’ordre », La vie des idees.fr, 24 mai, https://laviedesidees.fr/Un-splendide-isolement.html
2. Voir Marc Sageman, 2017, Turning to Political Violence : The Emergence of Terrorism, Philadelphia, University of Pennsylvania Press.
3. Voir Laurent Bonelli, 2008, « Les caractéristiques de l’antiterrorisme français : “Parer les coups plutôt que panser les plaies” », in Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe (dir.), Au nom du 11 Septembre... Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme, Paris, Éditions La Découverte, p. 168-187.
Note de l’éditeur
Les ouvrages des auteurs cités dans les pages qui suivent sont référencés en fin de livre dans une bibliographie.
Introduction
Le contact avec le glaive comporte la même souillure,
qu’il se fasse du côté de la poignée ou du côté de la pointe.
Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce
Une politique antiterroriste se prête peu à l’observation. D’une nature secrète et ombrageuse, d’une identité imprécise, elle contraint celui qui s’y essaie à quitter le confort des certitudes. À l’arracher des mains de l’histoire, de l’idéologie, du droit ou du secret. À se défier même de sa propre opinion pour peu qu’elle soit suspecte d’inclinaison pour le routinier, le connu, le familier. On y devine un savoir et des pratiques avec toujours un regard d’invité. On peine à l’isoler des jeux de pouvoir et à distinguer ses pas dans la marche de l’État. On croit parfois distinguer dans l’obscurité des formes d’action incertaines et l’on s’emploie alors à tisser entre elles d’une main hésitante quelques liens fragiles, avant de décider, dans le confort satisfait d’une écriture un peu facile, d’y voir une pensée cohérente. Mais souvent avec ce pressentiment que s’y joue nécessairement quelque chose de plus déterminant, comme à chaque fois que l’homme est conduit à son extrémité. En parler, c’est de toute façon se laisser entraîner sur d’autres terrains.
Si l’on sait l’ancienneté du terrorisme et ses milliers d’années d’existence, on sait peu encore sur la manière dont notre époque l’a transformé. En quoi, par exemple, sa désignation comme menace stratégique et globale en 2001, soit peu de temps après la chute du Mur de Berlin, a modifié sa lecture. Les attentats du 11 Septembre ne nous ont certes rien appris de déterminant, mais ils nous ont changés. Nous n’imaginions pas alors à quel point... À quel point nous nous lasserions de ces images de guerre, à nos yeux pourtant si étrangères. À quel point l’État serait depuis réduit au rôle d’aboyeur, l’œil furieux, les côtes saillantes, rongeant cet os maigrelet que ses nouveaux maîtres néolibéraux lui laissent désormais, tirant sur sa chaîne à la vue du moindre étranger. À quel point enfin nous perdrions, nous Français, peuple si politique, le sens de la critique, du débat et de l’alchimie des nuances.
Heureuse géographie qui nous a fait isthme, carrefour des exils et des conquêtes, qui nous a gardés de la pensée insulaire et contraints, pour nous définir, de tenir au moins autant compte des mers et des montagnes que de la grandeur et de la fragilité des hommes dont les incessants troupeaux ont, dans les siècles, traversé ce bout de terre qu’ils ont buriné de leurs pieds, enluminé de leurs rêves et fécondé de leurs sangs mêlés. En hébreu, on désigne parfois par Tsarfati ce qui vient de France. Ce mot tire son origine du four dans lequel on faisait fondre les métaux pour en obtenir le meilleur alliage. Notre pays serait donc par définition celui des assemblages et des complexités, mais qui aujourd’hui partent si vite en fumée dans les cratères noircis des attentats. Car le terrorisme, c’est bien ce creuset dans lequel on porte à son point de fusion notre rapport à la violence, à la peur et au besoin de sécurité. Notre rapport à l’autre, à Dieu et à la mort.
Le terrorisme, c’est une collision entre l’intime et le public qui défie la politique. Ou plutôt qui la définit, quand elle transforme le surgissement d’une violence ressentie comme aveugle et injuste en émotion collective. Une collision qui dévoile sous nos yeux inquiets la nature profonde des hommes et des États ; qui nous révèle enfin, de cette manière impudique que l’on affectionne tant, ce qu’ils ont dans le ventre. Et la France n’y a pas échappé.
Après les milliers d’ouvrages et de thèses, de discours et d’articles qui ont jailli à foison de nos intelligences depuis toutes ces années sur le sujet, il y aurait comme un défi de vouloir condenser ce que l’on sait. Le vertige du terrorisme pourrait tenir sur une seule page, si on le voulait. Moins sans doute, si l’on osait. D’aucuns le réduisent à quelques images. Nous verrons même comment il a quitté le langage. Peut-être que la meilleure posture antiterroriste consisterait à s’en tenir à ce que l’on sait, et à cela seul. À se garder du confort des commentaires et de la griserie des interprétations dont se saisissent nos adversaires pour nous embrouiller. À opposer au bruit des attentats le silence monacal de la connaissance.
Je me suis demandé à quelle hauteur ajuster mon regard, régler ma visée. Trop bas, je me serais contenté de décrire des services, des organisations ou des méthodes de lutte. C’eût été trop analytique, et c’est un aspect qui se trouve déjà bien documenté. J’aurais rendu le lecteur prisonnier de l’anecdote, ou pire, de la légende. Trop haut, j’aurais supputé sur les grands équilibres, la marche des peuples ou les lois du marché de la violence. Avec le risque de se retrouver cette fois prisonnier de l’hypothèse, ou pire, du cynisme.
Il fallait donc un viatique, ce fut celui de la république. J’ai choisi d’appliquer la grille de pensée de ce régime sans cesse à construire et qui nous fait si Français à un phénomène terroriste qui nous fait si souvent oublier que nous le sommes : quand il nous renvoie à la masse informe des victimes dites « occidentales » – ce mot piégé qui semble avoir été inventé pour lui – ou quand il nous éloigne d’autant de ceux qui tombent ailleurs de par le monde, pourtant autrement plus nombreux. Et parce qu’à chaque attentat, à chaque menace réelle ou supposée, le phénomène terroriste semble nous paralyser et nous détourne un peu plus des jugements que nous serions en droit de porter sur la façon dont nous sommes protégés et dont on daigne nous l’expliquer. Les pages qui suivent ambitionnent d’aborder ces tensions, de dessiner ce paysage endormi bâti autour de pieuses convictions qu’elles aspirent à troubler.
Pour poser le problème, commençons par le précipité de nos rares certitudes, le terrorisme sans bavardage, réduit aux acquêts.
La fabrique occidentale du terrorisme
Le terrorisme, sous sa forme contemporaine, résulte de la combinaison de différentes forces qui s’articulent autour de ses deux principaux acteurs : la victime et l’auteur.
L’auteur, ou toute personne s’identifiant à lui, répond à trois niveaux de motivations : psychologique, social et politique. Au niveau psychologique, on retrouve généralement des conduites à risque, ou ordaliques (on se met en danger ou on se tue pour « exister »). Elles renvoient aux rites initiatiques adolescents faits d’attitudes asociales, d’appétence érotisée pour la mort et de reconstruction d’un idéal au moment de la formation du sujet. Chez l’adolescent, le cerveau « sous-cortical », à prédominance émotionnelle, permet tous les saisissements, qu’ils soient d’ordre religieux ou politique. Il y a nécessité de se donner à quelque chose. De plus, la radicalisation des allégeances permet une réparation de soi dans le cadre de désordres de deux types. Qu’ils soient dénués de tout symptôme apparent : le charmant collègue ou voisin, le mari sans histoires. Ou qu’ils soient manifestes : délinquance, toxicomanie, troubles alimentaires ou sexuels, en particulier si ceux-ci ne sont pas assumés. Le retournement religieux, en une illumination soudaine comme sur le chemin de Damas, agit alors comme la résolution magique d’une culpabilité latente. On note parfois des traces de névrose obsessionnelle, de psychose paranoïaque ou plus simplement de troubles de l’identité : confinement affectif, humiliation, déracinement, image paternelle détériorée, d’où l’absence de limites à sa propre violence et la recherche d’un substitut.
Mais comprenons bien que le terroriste est globalement en meilleure santé mentale que la moyenne de la population mondiale et que chacun de nous peut même connaître un « moment terroriste », fût-il symbolique, généralement entravé par un sentiment de culpabilité.
Au niveau social, on se trouve en présence de différents types de violence. Elle peut être narcissique : elle s’exerce alors contre le même que soi, c’est Caïn et Abel, Étéocle et Polynice. Ou mimétique : elle est utilisée comme le même que soi, ce qui nous renvoie à la circularité de la violence terroriste. Deux modèles que l’on pourrait qualifier ici d’horizontaux. Elle peut également être de type parricide : contre l’autorité ou au moins l’image vivante de la Référence légitime. Le modèle ici est plus vertical. Il faut aussi évoquer les rachats identitaires violents du fait d’individus déracinés ou rejetés aux marges de leur communauté : religieuse, politique, ethnique, culturelle, voire d’intérêts. Si le meurtre est une forme de routine sociale, le meurtre politique possède sa propre spécificité : il réclame la parole pour se justifier. C’est un crime bavard. Et il est fortement ritualisé, à travers la parade de la violence et la cérémonie de l’attentat.
Au niveau politique enfin, on note des phénomènes d’acculturation antagoniste, c’est-à-dire des stratégies de rupture par rapport au modèle dominant occidental, ou d’assimilation paradoxale, où, puisque tout le monde se ressemble, puisque l’indifférenciation règne, chacun devient l’ennemi de tous sans distinction et sans frontière. On retrouve aussi la permanence de justifications morales (injustices sociales, impérialisme) ou démocratiques (disparition du débat politique au profit d’un modèle économique unique). Et l’on peut ajouter des spécificités liées à l’islam, au caractère auto-sacrificiel assumé, comme recours des déshérités, et donc religion séculière à forte potentialité révolutionnaire (« spiritualité politique » comme l’avait souligné Foucaultdès la fin 1978 en observant comment les deux notions s’étaient embrassées lors de la révolution iranienne).
L’économie de la victime, ou de toute personne s’estimant telle – notamment le spectateur et le commentateur –, répond quant à elle à trois forces spécifiques.
La première est la fascination pour la violence d’un Occident globalement pacifié et sécularisé depuis le XIIIe siècle. Le terrorisme provoque des comportements de voyeurisme morbide et de sidération collective. Il propose également une explication à cette violence archaïque, refoulée, ou plutôt recouverte, depuis la loi du talion, et facilite ainsi le passage au plan symbolique de cet autre nous-même irréconciliable. D’autant qu’il surgit dans des sociétés diffractées (blessures sociales, radicalisations multiples) qui ont intégré l’idée même de leur perte. Il participe donc de la fiction que nous sommes, des différents récits qui nous constituent, et de l’ensemble des institutions et idées que nous avons érigées pour nous protéger de la pensée de la mort.
La deuxième force est celle de la libéralisation des médias qui a laissé libre cours à l’avidité des profits et à l’information business, afin d’augmenter leur audience et donc leur surface commerciale. À la télévision, la mise en scène sensationnaliste de la menace sur les chaînes d’information continue en est le meilleur symptôme. La vitesse de cette dérive a été augmentée par les réseaux sociaux et son opacité a été renforcée par le recours aux fameux « experts ». Chaque attentat est l’occasion d’une curée publicitaire à l’écho désormais planétaire.
Troisième force enfin, l’instrumentalisation de la lutte antiterroriste par la plupart des régimes néo-libéraux en crise d’autorité comme ultime moyen de créer de la cohésion nationale. Ainsi assiste-t-on à la généralisation d’un vocabulaire guerrier, émotionnel et simplificateur, à une volonté d’ethniciser, d’essentialiser voire d’hystériser le débat, au rejet de toute explication scientifique du phénomène et au passage progressif d’un État de droit à un État de sûreté. Toutes ces tendances suscitent une augmentation des prophéties autoréalisatrices et une montée aux extrêmes des électorats. Le mythe de l’islamisation – ou tout au moins le discours sur l’islam porté par la majorité des responsables politiques – électrise une opinion en mal de boucs émissaires.
Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Sans doute ai-je dépassé la page unique promise, mais le savoir scientifique accumulé depuis un demi-siècle sur le terrorisme pourrait se résumer à ce court plan détaillé. Inutile d’en rajouter, passons à autre chose. On pourrait même avancer, comme les fats, que le reste n’est que littérature... si nous n’avions décidé, pour clore cet essai, de montrer en quoi les mots des livres et les histoires qu’ils racontent accompagnent eux aussi, à leur manière, la pente prise par l’époque. Ce genre de vacarme fait parfois surgir des débats sur le modèle de société le plus apte à s’opposer à de telles menaces. Ainsi chaque nouvelle loi, chaque renfort des forces de sécurité, chaque tour de vis administratif se voit-il pesé au trébuchet de la liberté et de la sécurité.
Le faux débat liberté contre sécurité
« La sécurité est la première des libertés » : cette antienne est forcément opposée un jour à celui qui fait œuvre d’interroger notre rapport collectif à l’une et à l’autre. Initialement né à droite – sans remonter jusqu’à Thomas Hobbes, mentionnons plus modestement Alain Peyrefitte en 1980 lors du débat sur son projet de loi « Sécurité et Liberté » –, ce slogan a ensuite irrigué tous les courants politiques. Même ceux qui ne considèrent pas la liberté individuelle et ses droits comme la pierre angulaire de leur programme. À gauche, les résistances furent nombreuses, mais peu durables. On commença par renvoyer les ignorants à la notion de « sûreté » inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (« Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. ») et à l’énorme contresens d’un tel argument électoral, cette notion étant bien éloignée de celle utilisée en matière de lutte contre le terrorisme. C’était avant tout l’affichage d’une telle hiérarchie de valeurs qui posait problème et faisait symbole.
En 1981, Pierre Mauroy l’inversa et déclara : « La première sécurité, c’est la liberté. » (déclaration faite le 12 mars 1981 lors d’une conférence de presse du maire (PS) de Lille et porte-parole du candidat à la présidentielle François Mitterrand). Il en alla ainsi jusqu’au colloque de Villepinte sur la sécurité, en 1997. Le 25 octobre, jour de sa clôture, le Premier ministre Lionel Jospin avança : « Il n’y a pas de liberté possible sans la sécurité. » Parmi les tenants d’une gauche encore un peu rêveuse d’idéaux romantiques et révolutionnaires, ces propos résonnèrent comme un « coup de pistolet au milieu d’un concert » – pour reprendre les mots de Stendhal. Certes, il modéra légèrement son approche plus loin – « Il n’y a pas de choix entre la liberté et la sécurité » – mais la manière dont la gauche sociale-démocrate de l’époque s’appropria le thème de la sécurité marqua sur le sujet son congrès de Bad Godesberg4. Ayant abandonné quant à elle le marxisme depuis longtemps, la voilà qui achevait sa mue vers le centre de gravité des politiques dites « occidentales », et soulignait combien les rapports de la gauche et de la sûreté tenaient ici du rendez-vous manqué.
Dès lors, dans ce qui est devenu un huis-clos doctrinal, qui pourrait dire encore aujourd’hui avec Macbeth que « la sécurité est la plus grande ennemie des mortels » ? Qui pourrait prôner sans rougir la décroissance sécuritaire à des électeurs entretenus dans leurs peurs quotidiennes ? La sécurité a grignoté partout ses parts de marché. Et surtout, qu’en est-il aujourd’hui, vingt ans et quelque deux cent cinquante victimes du terrorisme après ? Un bref voyage dans l’espace nous apprend tout d’abord que des choix continuent d’exister et que certains pays les ont exercés en se basant sur leurs traditions politiques. Par exemple, après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont adopté dans l’urgence le Patriot Act qui, en estompant la frontière entre menace intérieure et extérieure, entre enquêtes judiciaires et mesures de surveillance administratives, et en réduisant le droit à la vie privée et à la liberté d’expression, a clairement fait le choix de limiter les libertés publiques dans le but d’augmenter la sécurité.
En juillet 2011, après les massacres d’Oslo et d’Utoya, la Norvège a fait elle aussi l’expérience de la tuerie et de l’émotion de masse. Mais dans les heures qui ont suivi, les discours des principaux leaders (en particulier le roi Harald et le Premier ministre Jens Stoltenberg) ont reflété une autre approche. Selon eux, pour répondre au défi du terrorisme, il fallait plus de démocratie, plus de tolérance et plus de liberté. Il ne s’est agi en rien d’une posture : les nombreux responsables gouvernementaux qui ont participé aux réunions européennes et internationales les semaines suivantes n’ont pas dit autre chose et ont fait preuve sur ce plan d’une remarquable humilité saluée par tous leurs partenaires. Il en a été de même après l’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande en mars 2019, même si dans les deux cas l’origine de l’attaque peut en partie expliquer une gestion politique plus aisée, puisque perçue comme endogène par l’opinion publique.
On voit bien que ce débat demeure contingent des espaces où il se déploie. Après tout, dis-moi comment tu combats le terrorisme et je te dirai qui tu es. La liberté n’emporte pas la même valeur en fonction des latitudes. Ce qui fait dire au poète et diplomate libanais Salah Stétié que pendant que la rive occidentale de la Méditerranée brandissait l’étendard de la liberté, l’orientale saisissait celui de la justice, n’était rien d’autre que le prix accordé par les Européens à ce totem dont ils firent des statues à l’entrée de leurs ports comme d’autres de leurs dieux. Et à la foi aujourd’hui en un bien supérieur : la sécurité. Comme si la sécurité représentait bien le nouveau nom de cette liberté individuelle si chère aux yeux des pères fondateurs de l’idée occidentale. De collective, il convenait désormais que cette paix durement acquise devienne personnelle. Nous ne reviendrons pas sur la montée en puissance de cette préoccupation dans les agendas politiques ces vingt dernières années, elle dépasse largement le propos de ce livre et le domaine du terrorisme. Mais ce dernier s’est retrouvé, par les mesures répressives nouvelles qu’il a suscitées, au cœur de divers choix de société symboliques.
En France, de nombreux observateurs avertis ont dénoncé le glissement de l’État de droit vers « l’État de sécurité » (Giorgio Agamben – Le Monde, 21 décembre 2015) ou « l’État de surveillance » (Mireille Delmas-Marty – Le Monde, 11 octobre 2017), le tout, semble-t-il, encouragé par l’exemple américain, et pourtant unanimement dénoncé ces dernières années par les organisations de défense des droits de l’homme, y compris au sein de l’ONU. Alors comment notre pays peut-il incarner à la fois les textes internationaux les plus importants sur les droits de l’homme et la législation la plus répressive sur le terrorisme ? Parlons-nous bien de la même nation quand sa population ne semble plus s’interroger, soumise à des effets d’accoutumance comme à une morphine politique qui appelle des doses de plus en plus fortes de contrôle pour calmer ses angoisses ?
La régression a pris deux directions. L’une, juridique, s’est manifestée au travers de la « loi relative au renseignement » du 24 juillet 2015, qui a légalisé des pratiques jusque-là tolérées, et surtout au travers de la « loi sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme » du 30 octobre 2017 qui a fait passer de nombreuses mesures administratives jusque-là réservées à l’état d’urgence et rendu ainsi ce dernier permanent. Alors même que la brutalité de certaines d’entre elles interroge leur efficacité : on pense par exemple à la punition collective de la fermeture des lieux de culte où auront été prononcés des prêches individuels appelant à la haine. On pense aussi, dans un autre domaine, aux exécutions purement administratives puisque sur décision du seul chef de l’État : elles abrogent de fait la loi du 18 septembre 1981 portant abolition de la peine de mort, sans aucune consultation de la représentation nationale.
L’autre régression, de nature plus philosophique, s’est manifestée par la création d’une catégorie de dangerosité qui serait détachée de tout passage à l’acte et qui a justifié l’instauration d’un principe de précaution appliqué aux personnes (qui intervient encore plus en amont que pour l’association de malfaiteurs terroristes). On retrouve cet aspect dans la lutte contre la « radicalisation » ou bien encore dans la notion de « comportement » qui remplace celle d’« activité », autrement plus tangible, dans l’appréhension de toute menace pour l’ordre public et la sécurité. On le retrouve aussi dans la notion de « guerre » développée dans de nombreux discours. Or, ce recours à l’urgence, tant dans la loi que dans les esprits, s’accorde mal avec la sérénité requise par toute démocratie parlementaire. Et surtout, cette redéfinition des rôles de la peur et du contrôle, qui prend le pari de réduire la liberté, débouche-t-elle vraiment sur une amélioration réelle de la sécurité ? L’étude des statistiques et des enquêtes permet d’en douter – autant que l’imprécision même de cette notion puisse nous permettre d’en juger. L’augmentation des libertés le permettrait-elle ? Nous l’ignorons encore, faute de l’avoir expérimenté.
Il nous faut donc penser la sécurité et interroger la lutte antiterroriste. On peut même, chose un peu insensée, « parler de l’action terroriste sans y prendre part », contrairement à ce qu’en pensait la Dora des Justes, de Camus. Et c’est plutôt recommandé quand elle en vient à occuper un si vaste espace politico-médiatique tout en inspirant si peu de discours critiques. Cette disproportion entre la force de frappe politique des tenants d’une ligne sécuritaire, d’une part, et la résignation ou l’ignorance de ceux qui les suivent, d’autre part, n’est pas le meilleur gage d’une démocratie adulte. Chacun devrait disposer des facultés de poser un discours sur la sécurité, à la fois la sienne propre et celle que l’État peut à bon droit revendiquer, tout en s’affranchissant des propagandes. Chacun devrait pouvoir articuler un tel récit de la façon la plus éclairée. Mais ce n’est pas le cas.
L’actualité a achevé le débat politique. Après la doxa de « la seule politique économique possible », nous voici confrontés à celle de « la seule politique antiterroriste possible » – « There is no alternative ». Il flotte à ce sujet comme un air de dictature molle sur les places publiques et dans les rédactions. Les campagnes électorales n’abordent plus que les questions des grands équilibres financiers ou du nombre de fonctionnaires à supprimer. Le reste est escamoté. La politique apparaît à bien des égards comme l’une des victimes collatérales du terrorisme, tant il signe « la disparition de notre confiance primaire dans le monde » comme l’écrit Antoine Garapon, et tout comme l’économie prédatrice, il « condamne le pouvoir et les peuples à une rage impuissante ».
La violence, et en particulier celle-ci, se prête trop aux manipulations partisanes pour n’être cantonnée qu’aux débats outrés ou confidentiels, pour n’être réduite qu’à une parole folle ou une parole vaine. La force, légale ou non, fascine trop pour être laissée sans discussion aux mains de ses détenteurs. Tous les acteurs de la relation terroriste savent parfaitement user de cette fascination exercée sur les citoyens et les gouvernements. Mais au XXIe siècle, la force ne devrait plus autant nous commander. Comme l’a dit un jour Bernanos durant la guerre d’Espagne, l’homme croit toujours tenir sa mitraillette et en user comme bon lui semble, alors que c’est elle qui le tient. Dans notre lutte contre le terrorisme, il est peut-être encore temps de rendre nos baïonnettes intelligentes.
Par où commencer ?
Le propos de ce livre ne nourrit pas d’autre ambition que de nous inviter à nous emparer des enjeux de la lutte antiterroriste. Puisque certains ces dernières années les ont étendus à des questions sociétales, telles que l’immigration et la laïcité, il est urgent de relever ce défi pour la vitalité de notre république. Certes, comme par le passé, celle-ci risque de se retrouver aux prises avec les défaitistes d’un côté et les va-t-en-guerre de l’autre, les munichois et les ignorants. Les républicains qui tenteront une pensée raisonnée de la violence injuste deviendront des traîtres pour les uns et des mauvaises consciences pour les autres. À partir des derniers attentats, l’extrême-droite a déjà reconstruit avec succès, tant dans les médias qu’auprès de l’opinion, une vieille rhétorique identitaire servant de marqueur à une toute nouvelle génération de bretteurs approuvés d’un hochement de tête silencieux par plus d’un quart de l’électorat.
On en vient presque à se demander si les terroristes n’ont pas déjà gagné. On leur prête tant : des stratégies inspirées, des armées de soldats, voire des armées de prières. Alors qu’ils comptent finalement assez peu de victoires. Ne voit-on pas notre cohésion nationale s’effriter et notre pacte social se détricoter ? « No Pasaran ! », entend-on partout pour se rassurer. Et s’ils étaient déjà passés ? Pour preuve : la généralisation du discours identitaire irradie des terres politiques jusqu’alors épargnées. Se souvient-on pourtant que même dans les périodes de grands périls, jamais nous ne nous sommes battus sous les couleurs d’une quelconque « identité » nationale – que l’on songe aux soldats de l’An II ou aux résistants de la Seconde Guerre mondiale – ? Les terroristes n’ont peut-être pas gagné cette bataille mais nous pourrions l’avoir déjà perdue, nous et nos principes républicains fondateurs de notre citoyenneté, en tombant dans le piège d’une fausse guerre, d’une sorte de révolution antiterroriste qui cherche à restaurer un Ancien Régime de la sécurité, refermé sur des valeurs fantasmées et quelques services spécialisés comme autant de féodalités.
Comment considérer autrement le retour en grâce du contre-terrorisme ? Hier encore face cachée et inavouable des actions clandestines, considéré comme un mal nécessaire mais honteux, il est aujourd’hui assumé crânement, sans rougir, par les plus hautes autorités, qui viennent de temps à autre nous confesser d’un air complice, et de ce clin d’œil vulgaire qui salit tout autant son auteur que son interlocuteur, toutes les actions illégales qu’elles commettent en notre nom, et pour lesquelles elles pensent mériter notre pardon. On en arrive même, dans une ultime provocation, à créer des structures officielles qui portent fièrement ce nom, comme un blason. J’y reviendrai. Quand un État de droit recourt à l’assassinat, à la détention illégale et à tous les abus que lui octroie sa force, et qu’il s’en glorifie d’un sourire narquois et d’un regard canaille, comment le distinguer sur le champ de bataille ? Il est facile, pour se rassurer, d’aller faire le coup de poing sous la protection d’un grand frère dévergondé, mais l’innocence et le courage que l’on perd à cette occasion ne se retrouvent jamais. C’est ainsi qu’un État s’efface. Si encore tout cela était efficace...
