India! - Georges Noblet - E-Book

India! E-Book

Georges Noblet

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Beschreibung

Aventures, pérégrinations pittoresques, lors de mes multiples séjours au coeur de l'Inde durant quinze ans, loin du tourisme mais proche des hommes. Un long périple riche de rencontres extraordinaires qui ont changé mon coeur, mon regard sur les êtres, sur le monde et ma façon de penser. Une quête de vrai, de beauté sans fards, dans un pays unique et fascinant. La rencontre de soi par la richesse des autres.

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Seitenzahl: 380

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

Prologue

Pondichéry

Bicyclettes

Chappals

Arabesques

Auroville

Fakir

Calcutta

Railways

Bombay

Mousson

Bollywood

Cochin

Gujarat

Jodhpur

Geôles

De corne et d’ivoire

Maharaja,Maharana

Désert du Thar

Sables

Cachemire

Amarnath

Épilogue

Prologue

Nous étions en l’an mille neuf cent soixantequinze. Après quelques déchirures sentimentales qui m’avaient piétiné l’âme et le cœur, me laissant exsangue et vide de toute volonté d’entreprendre quoi que ce soit, une pensée insistante commença à germer en moi, celle du goût de voyager, de l’appel de l’irrésistible ailleurs qui vint me fouailler puissamment les entrailles, semant en moi un complexe mélange d’appréhension et d’enthousiasme. Je décidais sans en connaître rien, de partir en Inde, qui pour moi n’était qu’un simple mot, mais que, avec une naïveté tout enfantine, j’associais volontiers à l’aventure et au mystère. À cette époque, le tourisme et la publicité qui en faisaient l’éloge étaient bien moindres qu’aujourd’hui. Le Bollywood n’avait pas encore pénétré en Europe. Le cinéma de ce genre produit en masse à Bombay était quasi inconnu en France ; seuls quelques rares films d’auteur étaient projetés sporadiquement dans des cinémas confidentiels dits « d’art et d’essai ». L’Inde m’était un univers totalement inconnu. Ce goût de l’aventure, bien que je fusse d’un naturel timide, voire timoré, devint de plus en plus puissant. Je me mis en quête d’une façon de voyager qui ne soit pas « touristique » et d’un coût raisonnable, eu égard à mes moyens limités. Je partis donc un jour d’août le cœur battant, tout fébrile, pour cette aventure que j’espérais pleine de promesses. Après quelques heures d’avion durant lesquelles je ne trouvais pas le sommeil, me régalant de ma jubilation de voler, mon imagination se trouva incapable de dépeindre l’inconnu. Nous nous posâmes à l’aéroport de Bombay. Lorsque je descendis la passerelle, un air très chaud, poisseux et humide, aux senteurs de kérosène, m’enveloppa ; je crus que c’était la chaleur des réacteurs, mais il n’en était rien. C’était la touffeur du mois d’août pendant la mousson ! L’aéroport, curieusement nommé Santa Cruz Airport, à cause du nom d’un quartier avoisinant qui fut fondé par les Portugais, était des plus rustiques voire des plus sommaires, mais au fond bien suffisant pour débarquer et récupérer mon maigre bagage. Je voyageais léger. Seul le matériel de photo dans une sacoche de cuir roux pesait à mon épaule. À la main, un sac rempli de quelques vêtements modestes et du nécessaire pour la toilette, terminait l’équipage. L’aérogare vétuste et vieillotte grouillait d’une population bigarrée et gazouillante, les haut-parleurs nasillards tonitruaient des annonces en ce que je présumais être de l’hindi et en anglais à fort accent roulant, nouveau pour mon oreille, mais qui curieusement, m’en rendit la compréhension plus aisée. Une fois passés les services de douane et de police, mon passeport solennellement tamponné en rouge d’un visa de longue durée par un policier à la peau sombre, d’un brun olivâtre, uniformé de kaki, le cheveu gominé, la lèvre barrée d’une virile moustache noire, je sortis tant bien que mal dans le torrent chaotique de la foule qui m’entraîna soudain, sidéré, dans un tohu-bohu de voitures, de vélos, de valises et de paquets de toutes tailles, soutenu par un concert de klaxons claironnant une polyphonie invraisemblable. Une nuée de taxis de couleur noire aux toits jaune d’œuf était garée çà et là, petites voitures indiennes issues des années cinquante. Je montais dans l’un d’eux. Le compteur était mécanique, à l’ancienne. Le chauffeur en était sympathique et fort souriant. Je lui fis comprendre que je désirais me rendre dans la vieille ville et trouver un petit hôtel. Il dodelina d’un gracieux mouvement de tête concentrique à mon regard qui m’intrigua, dont je ne saisis pas sur l’instant s’il acquiesçait ou non. Je pris le risque d’être confiant.

Il fit basculer la clef « For Hire » du compteur fixé à l’extérieur sur l’aile droite et se mit en route. Nous roulions à gauche, dans une circulation invraisemblable, incompréhensible dans ses rituels et dans ses codes. Le sentiment d’un accident évité à chaque instant me plongea rapidement dans un état d’anxiété craintive tant l’apparence d’anarchie à mes yeux et mon esprit était intense. La densité de la circulation était phénoménale de complexité. Tout ça me semblait fou. Nous arrivâmes à Bombay dans la vieille ville. Des ruelles étroites bordées d’immeubles anciens aux façades de bois peint, délavées, avec des balustrades et des balcons patinés par l’âge, reliés par des écheveaux de fils électriques en tous sens, dans lesquelles le taxi roula au pas, tant la foule affairée était dense. Le chauffeur m’arrêta à une centaine de mètres du petit hôtel « Indian style ». Après l’avoir payé dans cette monnaie qui m’était nouvelle, la roupie, je récupérais la mitraille de pièces inconnues de cuivre et de nickel, ainsi que mon maigre bagage et me retrouvais dans la foule de l’Inde, étreint puissamment à bras-le-corps par un formidable grouillement d’êtres innombrables, portant des vêtements inconnus, traversé de véhicules de toutes sortes, dans un tourbillon bouillonnant et une cacophonie indescriptible. Tétanisé sur le trottoir, j’étais comme sonné, je sentis monter en moi la panique sous l’impression d’être plongé brutalement dans un torrent tumultueux sans savoir nager. L’envie de fuir à toutes jambes m’embrasa l’esprit. Je restais hagard un long moment, ne sachant que faire, frôlé par une foule compacte qui circulait en tous sens. Le trottoir était constellé de taches rouges, comme de petites flaques de sang. Mon étonnement inquiet s’effaça lorsque je découvris quelle en était la source : des passants se fourraient dans la bouche une chique1 sous la forme d’un petit paquet vert vif qu’ils coinçaient de côté contre la joue et qu’ils mâchaient. Puis en quelques instants ils se mettaient à cracher à terre une salive rouge, dont j’appris plus tard qu’elle était colorée par une feuille de bétel. Je me mis à marcher les yeux baissés, jambes blanches au milieu de cette forêt de jambes brunes en mouvement, évitant les crachats et les obstacles. Noyé de panique, j’errai sans but et soudain apparut devant moi, assis à même le sol, un vieil homme quasi nu, le corps gris de poussière, comme de la cendre, au milieu de cette foule grouillante qui l’évitait avec soin. Je faillis m’affaler sur lui. Il avait un beau visage, les cheveux et la barbe blancs et très longs. Il me fixait intensément, d’un bon et profond regard plein de tendresse. Un havre calme dans cette tourmente incompréhensible. Il m’offrit son seul bien, un magnifique sourire qui resplendissait sur son visage comme un soleil. Il avait à la main une sébile de bois, manifestement pour demander l’aumône. Très troublé par cette apparition au cœur de la foule torrentielle et de mon désarroi, celui-ci s’accrut, à cause de son dénuement et de l’aumône qu’il me demandait. Je me sentis affreusement mal, suant de malaise, ressentant une sorte de culpabilité diffuse, celle de son dénuement. Je cherchais nerveusement ma pochette et en tirais au hasard une dizaine de billets de mille roupies que je lui tendis maladroitement, sans trop savoir quelle somme je lui donnais, plus pour me débarrasser de mon malêtre plutôt que par un geste véritablement charitable envers cet homme. Je rougis aujourd’hui encore de la sécheresse de mon cœur à cet instant-là. L’homme se mit à rire sans moquerie, et repoussa doucement mon geste et les billets, tout en manifestant avec chaleur une grande bienveillance. Il me dit, dans un anglais très simple et limpide : « Pourquoi tant d’argent ? Donne-moi juste une roupie pour manger. Je ne veux pas être riche ! Je n’ai rien. C’est moi qui ai choisi cette vie. J’ai renoncé à tout pour aimer Dieu. N’aie pas peur, ne regarde pas l’Inde avec tes yeux, regarde l’Inde avec les yeux de l’Inde et tu la verras. »

Mon esprit et mon cœur, stupéfaits de sa réponse, furent soudain apaisés, comme une mer d’huile après la tempête, je sentis fleurir un sourire sur mes lèvres. L’homme me le rendit avec un geste de la tête et de la main, me saluant chaleureusement et m’invitant à poursuivre ma route. Tout joyeux et paisible, je repris mon chemin vers l’hôtel, le cœur léger, en fête, riche de la belle leçon que m’avait offerte ce mendiant. Je venais de comprendre que le mendiant, le pauvre, c’était moi, et que cet homme possédait une richesse que l’œil ne peut voir et que le voleur ne peut dérober. J’avais rencontré un roi nu. À partir de ce jour, mon regard sur l’Inde changea. Je tombais très vite amoureux de ce peuple et de cet extraordinaire pays aux innombrables paradoxes et aux surprises sans fin. Depuis lors, de l’eau a coulé sous mon pont, mais cet amour est toujours vivace en moi. Et l’envie de le partager aussi.

Les récits qui vont suivre sont nourris par mes différents périples au cours des huit longs séjours que je fis de 1975 à 1989. L’ordre des chapitres n’est pas chronologique. Je n’indiquerai pas toujours les dates, sauf si elles importent. J’ai parfois changé les noms de certaines personnes.

Et maintenant, en route !

1 Appelée paan en hindi, c’est une chique faite avec une feuille d’aréquier (bétel) roulée sur de la noix d’arec râpée et de la chaux éteinte, comportant parfois des épices ou du tabac. Très prisé en Inde, le paan a des propriétés digestives ainsi que des effets stimulants sur le corps et l’esprit. Il colore la salive et les gencives en rouge.

Pondichéry

Partir ! Hiver 1989. Enfin, nous larguons les amarres, pour une grande épopée, avec mon ami Raj de Condappa ! Élisabeth, son épouse, une femme fine et sensible que j’apprécie, est restée à Paris. Elle nous rejoindra plus tard. Aéroport de Roissy, vol jusqu’à Francfort, peur diffuse, angoissante, à l’annonce d’un risque d’attentat aérien. Devant le comptoir de la compagnie Thaï Airlines, on se dévisage les uns les autres d’un regard craintif et soupçonneux avant l’embarquement, dans l’espoir caricatural de ne pas découvrir une tête patibulaire et un comportement anormalement nerveux…et réciproquement. De surcroît, le contrôle de sécurité n’a pas été renforcé précisément sur cette ligne ! Durant les huit heures de vol, les gracieuses hôtesses déploient des trésors de gentillesse pour apaiser nos pensées. Enfin nous approchons de New Delhi. Ouf ! Nous atterrissons en ressentant un grand soulagement. India ! Je te retrouve ! Après avoir accompli les formalités d’entrée sur le territoire, nous prenons trois heures de repos dans une recovery room au sein de l’aéroport, dans l’attente du vol pour Madras.

Le périple de deux heures se fait sans encombre et nous nous retrouvons à Madras (maintenant Chennai) où un ami de Raj nous attend avec une Ambassador qui va nous conduire dans le délire routier et klaxonnant du surréalisme automobile indien en direction de Pondichéry. Au terme de ces vingt-quatre heures de voyage, la grande maison et librairie Kailash se dévoile dans la moiteur chaude, au cœur des splendides bougainvilliers du jardin et le parfum du goyavier. Les sourires de la maîtresse de maison, des servantes et des employés de la librairie nous accueillent, avec des colliers de fleurs, du chai2 et quelques friandises. L’imposante demeure à étages est un havre au cœur de la ville des klaxons, des pétarades et des corneilles qui croassent. En haut de l’escalier, je découvre ma chambre. Spacieuse, nue, aux murs blancs. Sur le sol en glacis de ciment ocre rouge ciré, frais au pied, qui remonte en arrondi sur le bas des murs, trône tel une île, un vaste matelas, couronné d’un ventilateur à larges pales suspendu au plafond. Quelques tableaux et miniatures mogholes ornent sobrement les murs. Un déjeuner nous est offert par la maman solidement campée sur ses jambes, heureuse de revoir son fils et de me découvrir. Un délicieux mutton curry qui réveille l’amygdale et la narine nous est servi avec grâce, délicatesse et sourires par les trois servantes de la maison, Nagaï et ses deux filles Neela et Muhli, qui sont aussi les cuisinières attitrées. Nous savourons le repas servi sur une table basse en bois de santal joliment sculptée et ornementée ; c’est une fête pour l’œil aussi, les différents plats décorés avec soin, les coupes remplies de sauces diverses et colorées, les pains variés, sous forme de galettes, les chapatis, naans et pooris, tout cela servi ensemble, forme un riche assortiment qui met l’eau à la bouche. Et bien sûr, le riz basmati, d’un blanc immaculé, préside au centre de la table sur un beau plat argenté, exhalant la vapeur de son parfum inimitable. La journée bien remplie, le décalage horaire et la nuit qui s’avance, rendent bientôt pesants nos esprits qui s’embourbent de fatigue ; nous nous retirons dans nos chambres.

La lumière de l’aube vient chuchoter à mes paupières et me tire doucement du sommeil. Je mets quelques secondes pour réaliser que je suis en Inde, à Pondichéry, sur le grand matelas. Inconnus, quelques chants d’oiseaux montent du jardin et viennent gazouiller à mon oreille ; la rue est calme, les pales du ventilateur qui ronronne au plafond m’envoient la caresse de leur brise sur le visage, l’air est doux et tranquille, je me prélasse dans ce bonheur simple. Je somnole vaguement, quand j’entends la porte de la chambre qui s’ouvre, j’entrevois d’un œil Neela qui porte un plateau. Elle s’approche sans bruit, pieds nus, parée de sa grâce et souplement vêtue de son sari. Seul le furtif tintement clair d’une chaîne d’argent à sa cheville signale discrètement sa présence. Je feins de dormir, par timidité, car n’ai pas l’habitude que l’on me serve. Je suis allongé sur le côté, tourné vers elle, la figure à moitié enfouie dans le traversin. Elle dépose sans bruit le plateau sur le sol, près du matelas, proche de mon visage, littéralement sous mon nez, afin que les volutes des fragrances du café viennent me tutoyer délicatement les narines et me réveillent en douceur par son arôme. Renforcé par le parfum appétissant des toasts tout chauds sortis du grille-pain. Je comprends au fil des jours que Neela m’apprécie et que c’est son plaisir que de me dorloter. Avec quelle exquise délicatesse !

Elisabeth, l’épouse de Raj, une femme fine et sensible que j’apprécie, est restée à Paris. Elle nous rejoindra plus tard.

Ô, comme j’aime les matins en Inde ! Peu après l’aube, le soleil commence à poindre lentement et colore le ciel au-dessus de la mer de nuances pastel des plus douces. Je sors de la grande maison où les servantes s’affairent déjà, discrètes abeilles consciencieuses et courageuses, reines modestes qui portent leur royauté du cœur avec une humble majesté et une élégance naturelle, parées sans afféterie, d’un simple sari pour ornement porté avec une grâce exquise. Merveilleuse féminité, digne, pudique, sans séduction provocante. En Inde, maintes fois notre œil d’Occidental se surprend, rougissant, à salir d’une équivoque trouble ce qui ne le suggère pas. J’aime cette leçon de fraîcheur d’âme et de cœur qui se propose à moi chaque jour sans que quiconque ne veuille me la donner, encore moins me l’imposer.

Je passe dans la cour fleurie en abondance, mon nez soudain devient délicieusement captif du parfum envoûtant, merveilleux, du grand goyavier qui s’épanche sur la rue par-dessus le mur d’enceinte blanchi à la chaux. Ses fragrances puissantes sont parmi les plus belles qu’un fruit m’ait offertes. Les chauves-souris sont déjà à l’œuvre au sommet de l’arbre, — en plein jour ! — se régalant goulûment à belles dents d’une goyave chacune, agrippées par leurs griffes aux branchettes comme chevauchant le fruit, leurs ailes de parchemin blond largement déployées. Je cueille un fruit et, remerciant intérieurement de ce magnifique présent pour le nez et le palais, je savoure cette goyave au goût sublime. La Lal Bahadur Street n’est pas encore dans l’effervescence du quotidien, le calme de quelques bicyclettes qui passent au rythme lent de la flânerie signe l’éveil tranquille de la ville.

Je me dirige comme chaque matin vers la modeste échoppe du boulanger, fort rare en Inde, mais que la nombreuse présence française a générée à Pondichéry. Le boulanger est indien, son pain ressemble quelque peu à du pain de mie, mais plus salé, grenu et ferme ; il est délicieux. Je retrouve un vieil homme maigre qui se tient là, et qui m’attend debout à quelques mètres de l’entrée de l’échoppe. Il s’appuie de l’aisselle sur une vieille béquille de bois, afin de soulager ce qui reste de son pauvre pied rongé par la lèpre. Il l’a entouré de bandelettes de chiffon. Le vieillard a un regard d’enfant d’une grande douceur et un sourire plein d’amour. Il me salue avec un respect affectueux, joignant ses deux mains infirmes en inclinant sa tête enturbannée de blanc, accompagné de quelques mots chantants en tamoul. Je lui rends son salut en m’inclinant de même, lui prenant la main amicalement. Il m’offre un sourire généreux, plein de chaleur, m’enveloppant le regard de ce magnifique mouvement concentrique de la tête propre aux Indiens, sorte de simple communion entre deux êtres. Je fais l’emplette d’un beau pain rectangulaire, mordoré, tout chaud et odorant, que le boulanger m’enveloppe d’un papier journal qu’il noue habilement d’une cordelette. Mon petit déjeuner ! Je le déballe en sortant pour le savourer avec le vieil homme, nous le mangeons en nous régalant l’un l’autre, l’un de l’autre, le sourire au regard et la gourmandise aux lèvres. Puis nous nous souhaitons une heureuse journée et nous quittons, tout rassasiés de ce bonheur simple, notre rendez-vous matinal devenu cher à nos cœurs.

Pondichéry, ancien comptoir français en Inde, est un district enclavé dans l’état du Tamil Nadu. Les Français qui y résident sont environ dix mille ; ils travaillent dans le commerce, l’enseignement, les sciences diverses, comme la linguistique, l’ornithologie, la botanique, la biologie marine, l’architecture, la collection des pollens, etc. Beaucoup de fonctionnaires. Des savants de toutes disciplines font des recherches à l’Institut de Pondichéry. La communauté française ne se mélange que peu à la population indienne. Seulement pour les nécessités. Le canal qui traverse la ville la scinde en deux mondes, séparant les deux communautés. La ville semble végéter au temps des siècles précédents, dans un endormissement fonctionnarisé, mêlé d’une apathie mondaine et d’un nombrilisme distingué. Raj s’en offusque souvent et s’en dissocie. Une bourgeoisie ensommeillée, marbrée de querelles superficielles et d’animosités mesquines, qui passe souvent ses soirées monotones en invitations mutuelles et en conversations qui bavent parfois le fiel sous le couvert du chuchotement ou de la main, et le masque aimable au sourire lisse affiché à celui ou à celle que la langue vient d’égratigner en secret. Bourgade anachronique qui perpétue un archétype imaginaire de la France, celui des colonies d’antan, sorte de relique du passé. Bien heureusement, une grande partie de ses ressortissants aime passionnément l’Inde et son peuple et œuvre utilement à collaborer dans des réalisations humaines formidables. Malgré cette scission, la ville est très animée par la population indienne. La rue est effervescente, grouillante de vie, de mouvement, de circulation, de bruit, d’aboiements de chiens, composant le tintamarre pittoresque du trafic. Le sempiternel klaxon est quasi un principe de création musicale, tant par la diversité des sonorités de cuivres des trompes multiples que du rythme savamment modulé par chaque chauffeur, pour avertir le conducteur devant lui qu’il va le doubler (ils ne font que ça !).

Incroyable et complexe musique inspirée par le ressenti commun, par le « hasard » des accords, orchestrée à l’infini, comme une recherche perpétuelle, réalisant non pas une cacophonie, mais une surprenante et véritable polyphonie aux règles improbables et mystérieuses. Pour l’entendre et la goûter, il faut l’accepter et l’épouser par l’oreille et non pas la repousser comme une intrusion sauvage.

En cette fin d’après-midi, je dirige mon vélo vers la campagne avoisinante, déjà roussie du soleil couchant, sur une route à voie unique, étroite, en prenant bien garde de quitter le ruban d’asphalte pour rouler sur le bas-côté de latérite d’un vibrant ocre rouge, lors du croisement avec une voiture ou un bus, qui fait de même. Prudence ! Beaucoup de routes sont ainsi faites en Inde, la population partage une bande de roulement unique. C’est parfois périlleux si le bas-côté est… très bas ! Le risque de tomber ou de basculer en tonneaux à certains endroits est réel et nécessite une grande vigilance quant à l’état de la piste secondaire. Il ne m’est pas rare de croiser l’épave récente d’un autobus ou d’un camion sur le toit ! Je traverse plusieurs petits villages pleins de charme, nichés sous de grands cocotiers en immenses bouquets bruissants dans la brise chaude. Je croise des groupes d’hommes à l’allure fière et humble tout à la fois. qui rentrent des travaux des champs, marchant dans la poussière de la piste au long de la route, torses et jambes nus, à la belle peau d’ébène ou d’acajou sombre, ceints du turban et du pagne traditionnel, propres au Tamil Nadu, le vesthi3 (l’équivalant du dothi dans le reste de l’Inde). Je me surprends à les envier lorsque je m’approche de leurs paisibles et chaleureuses rassemblées, réunis en cercle sous le feuillage protecteur de l’arbre à palabres, après une journée de dur labeur, souvent sous un soleil de fournaise. Un sentiment de douce humanité et de fraternelle réunion s’en exhale, simplement.

Aujourd’hui, je vais déjeuner avec Bruno, un journaliste au Grand Hôtel d’Europe, dans la vieille ville, rue Suffren. Les noms des rues sont en français, rappelant les personnages qui se sont illustrés dans la fondation des comptoirs ou de la colonisation. L’établissement est tenu depuis soixante ans par une figure de Pondy, Monsieur Magry, créole d’origine. Je pars flâner à vélo sur la Croisette pondichérienne pour m’offrir un moment de rêverie languide avant l’heure du repas. Douceur grise et or des velours fondus du ciel et de l’océan. Les vagues huileuses s’alanguissent et se décident sans hâte à déferler sur la grève claire. La promenade est quasi déserte, seules se découpent quelques silhouettes de promeneuses magistralement parées, délicieusement esthétiques, que mon œil cherche à admirer malgré le contre-jour aveuglant, dans sa lutte contre la dure lumière du soleil. Elles surgissent, en ombres chinoises, noires et sans détails, du contraste ardent, pures de la lumière irradiante, dans ce paysage simple à la sobre beauté. Des cyclistes grenouillent nonchalamment, paraissant expérimenter la recherche de la lenteur. Quelques pieux de bois noir fichés côte à côte à l’horizon rythment la plénitude lisse du gris d’argent ouaté et vaporeux de l’océan. La simplicité du paysage dépouille le regard critique, rend la pensée pesante, épuisée, inutile. La beauté du moment touche aux confins de l’infini. Sur la clarté du sable, un garçon d’ébène se penche, merveilleux de grâce, dans une flaque d’argent mousseuse née de la vague langoureuse. J’ai posé le vélo, je suis assis sur le muret brûlant de la promenade, mon carnet ouvert et mon crayon qui lui raconte ce que mon cœur ressent au travers de mon œil et mes sens. Tel un nuage de papillons légers, des adolescents aux sourires simples et cordiaux volettent puis se posent soudain sans bruit autour de moi et capturent une photo de ma main en train d’écrire, sans me déranger, en toute délicatesse. Puis ils s’évanouissent avec légèreté. Surprise du quotidien.

La plage régurgite quelques odeurs excrémentielles, vite chassées par la brise, l’horizon et les formes ondoient et vibrent sous l’effet de la chaleur croissante. Le grand vélo attend, antique et solennel compagnon, calé au bord du trottoir sur lequel il dessine des cerceaux d’ombres. Au loin, paraphant l’horizon, des pêcheurs debout sur le mince trait noir de leur barque qui au gré de la houle disparaît, faisant soudain marcher des Christs sur l’eau. Je migre en quelques coups de pédale vers le Jardin botanique, à quelques encablures de là. Fraîcheurs apaisantes et immédiates sous les branches convulsives des acacias ombrageux aux feuilles fines. Les corneilles égosillent leurs cris gutturaux faisant résonner leur raucité sous la voûte verte. Grâce vivante çà et là des hommes et des femmes qui se reposent dans la nonchalance du temps qui s’égrène sans hâte. Belles statures de chair et de bronze qui tuent tous les Rodin et autres Praxitèle. Je suis assis sur la rambarde rose pâle et vert amande d’une grille basse. Suavité arabesque des gestes, esthétique inutilitaire des objets, des formes, joie klaxonnée qui écaille l’air. Un zéphyr de vieillard passe à côté de moi en claudiquant, se tenant sur les trois pieds que lui confère son grand âge, noble visage ciselé par le temps, myriade d’aiguilles de cristal des poils blancs de sa barbe fichés dans son menton d’ombre et d’or, puis se dilue dans le lointain. À mes côtés, des fleurs-lucioles balancent leurs lents spasmes colorés au gré de l’haleine chaude de la brise amoureuse.

Je m’arrache à ma rêverie pour me diriger vers mon rendez-vous. Je pénètre dans le Grand Hôtel d’Europe, dont le linteau au-dessus de la grille de l’entrée croule sous la luxuriance de splendides bougainvilliers roses. Bruno est déjà là et m’accueille de son visage de vieil adolescent fatigué. Je perçois tout de suite à l’épuisement mélancolique de son visage qu’il a besoin de réconfort. Monsieur Magry, le propriétaire, fait une entrée théâtrale. Il porte beau ses quatre-vingt-deux ans. Vêtu impeccablement d’un coordonné blanc léger, impeccablement repassé, chemise, short anglais long ajusté, chaussettes hautes sur les mollets et mocassins blancs, un large chapeau de paille claire à bord relevé, au tressage aéré, ceint d’un ruban rouge, le coiffe de façon singulière, mais élégante. Son visage long et mince est mangé par de grandes lunettes légèrement fumées, derrière lesquelles pétille un regard malicieux, teint hâlé et les cheveux blancs crépus, bagues et chevalière ornent ses doigts. Ses mains expressives ne restent pas en place. Il nous installe dans un petit salon décoré de statues hindoues déhanchées qui encadrent solennellement un buste de Marianne sur un piédestal, de grandes photos de Paris des années trente et de quelques bibelots charmants qui complètent le décor. Tout est propre et ordonné, lustré. Ça sent bon l’encaustique à la cire d’abeille. Ce Français de cœur nous parle avec un accent créole mâtiné de tamoul du plus charmant effet. Notre hôte propose avec fierté le plat du jour, issu de sa « Grande Cuisine française » : un pot-au-feu avec ses légumes ! « C’est unique en Inde ! » nous dit-il. Il est vrai que dans ce pays où la vache est sacrée, la viande de bœuf n’étant pas consommée, elle est a fortiori rarement proposée. M. Magry nous vante avec force détails et anecdotes pittoresques le caractère français de son établissement, bien qu’il n’ait jamais vécu en France. Il nous offre l’apéritif — du véritable pastis de Marseille s’il vous plaît ! — et nous parle de cette France qu’il a rêvée où s’entremêlent vérités et imaginaire de la façon la plus touchante. Puis nous sont servies, créant la surprise, des gougères au Beaufort accompagnées de quelques rondelles de saucisson sec, qui s’unissent à merveille au goût de l’anis. Après une demi-heure de bavardage à bâtons rompus avec M. Magry sur la France revisitée, nous sommes conviés à nous aller restaurer dans la salle dédiée à cet usage. La table en est joliment fleurie, les couverts sont dressés avec classe. Une fois assis devant notre couvert, le fameux pot-au-feu est apporté cérémonieusement sur un chariot dans des marmites brillantes escortées par deux garçons en tenues de coton blanc. Et là, petit ballet, ils soulèvent en chœur les couvercles des marmites dans des nuages de vapeur, découvrant les plantureuses pièces de bœuf mijotant dans leur bouillon et les beaux légumes qui les accompagnent. Un fumet des plus appétissants vient enjôler nos narines, réjouissant déjà les papilles d’un festin à portée de fourchette. Un pot de véritable moutarde de Dijon nous est déposé quasi religieusement au centre de la table, tel un précieux trésor. Les garçons nous dressent habilement de belles assiettes généreuses et tout en nous régalant, nous engageons la conversation avec Bruno. Il abandonne rapidement les lieux communs pour me raconter les péripéties qu’il vient de vivre. Il est donc journaliste et photographe pour le journal Libération. Il revient du Sri Lanka, anciennement nommé Ceylan, la grande île au sud-est de l’Inde. Il a couvert les tragiques événements qui s’y sont déroulés. La guerre civile y fait rage depuis six ans, opposant l’impitoyable gouvernement central ligué au peuple contre les Tamouls, se traduisant par de véritables pogroms meurtriers. Bruno a été témoin d’abominables massacres, des tueries aveugles et sauvages des Tamouls civils, n’épargnant pas femmes, enfants, ni vieillards. La tristesse épuisée qui lacère la juvénilité de son visage à l’évocation de ces scènes de carnages féroces me dit quelles douleurs et quel effroi il a dû endurer, quelles horreurs il a dû recevoir de plein fouet dans les yeux, les coups de poignards de la cruauté dans le cœur, la peur lui fouaillant le ventre. Je vois dans ses yeux, le sang, la terreur, la douleur et la mort. Et le désespoir qui veut l’ensevelir. Je sens aussi ses larmes retenues à grandpeine. Il me confie son doute de continuer à faire ce type de reportage, et peut-être même ce métier. Je vois en lui un homme doux et pacifique, modeste et bienveillant. L’âpre violence quotidienne faite à ce peuple sans défense, dont il a été le témoin, est une tragédie pour lui aussi. Je ressens sa peine, sa blessure poignante, sa révolte et l’impuissance doublée d’incompréhension qui le bouleversent. Ce quasiadolescent de trente ans, broyé par une telle tempête de barbarie, me bouleverse à mon tour. Le repas est devenu invisible le temps de notre conversation. Nous reprenons pied dans l’instant, presque gênés par le confort réapparu, le calme et la paix qui règnent ici. Nous achevons de déjeuner, plus du tout enclins à savourer nos assiettes, soudain hâtifs d’une grande goulée d’air marin. Nous prenons rapidement congé, maladroits, presque fautifs. Nous nous retrouvons silencieux, assis sur une petite dune qui domine l’océan. Simples. Nous laissons nos cœurs reprendre vie, comme hébétés, sans mérite, d’être vivants. Après un long fragment d’éternité, nous nous relevons. Nos regards se croisent et fouillent en l’autre ses sentiments. Nous nous serrons fort dans les bras, longtemps, sans rien dire, seulement quelques sanglots.

En paix. Humains. Vivants.

Ce jeudi matin, je rends visite au Professeur Jean Deloche qui m’a invité lors d’une soirée passée avec les membres de l’Institut français de Pondichéry. C’est un savant aux multiples talents, indologue et linguiste de renom, grand amoureux de l’histoire humaine et politique de l’Inde, autant que de celle de ses technologies. Il a fait de minutieuses recherches sur les techniques de transport, les voitures, les bateaux et les ponts. Je traverse la ville à bicyclette, au pas nonchalant du chaland qui passe. Me voici dans une ruelle où travaillent avec ardeur des couturiers et des chemisiers, installés tout au long. Leur échoppe est souvent minuscule, réduite à une petite pièce, parfois un garage. Il fait grand beau temps aujourd’hui, les tailleurs sont tous dehors, assis à œuvrer devant leur machine à coudre, mécanique pour la plupart, actionnée à l’ancienne par le pied. J’entends au passage le bruit caractéristique ronronnant et rythmé de l’aiguille qui pique le tissu guidé par la main, et de la griffe qui l’entraîne, ce qui me rappelle ma grand-mère en train de me coudre un pantalon en suédine lorsque j’étais enfant en 1956 en Ardèche, durant un hiver qui fut très rude. Plus loin, un chemisier repasse une chemise avec un vieux fer très lourd et massif, rempli de braises fumantes.

Le professeur Deloche a ses quartiers à l’Institut, rue Saint-Louis, dont le bâtiment est entouré d’un mur d’enceinte ocre jaune safrané, rythmé par des piliers blancs. Une fois passée la superbe entrée, une splendide bâtisse coloniale à un étage, du dix-neuvième siècle, aux murs à la même teinte chaude, est rehaussée de colonnades et de volets blancs. Un charmant jardin fleuri, planté de palmiers et de bosquets buissonnants, se découvre à mon regard. Le corps du bâtiment, orné de quatre colonnes, est flanqué de part et d’autre d’un majestueux escalier tournant symétrique. Un patio intérieur est entouré à l’étage d’une coursive portée par de massives colonnes. Un jardin tropical opulent de plantes imposantes et de fleurs splendides donne sa fraîcheur dans une harmonie recherchée. L’air est ponctué de vibrants chants d’oiseaux, ce qui ajoute au charme et à l’exotisme du lieu. Une petite fontaine glougloute discrètement, apportant sa note délicate en soulignant la paix qui règne en cette maison. Le professeur est un homme affable, d’un abord simple. Nous nous serrons la main, et il me demande avec simplicité de l’appeler Jean. Son beau regard bleu-gris brille d’une profonde intelligence et de la curiosité d’autrui. Il a les cheveux longs, argentés, coiffés en arrière en léger désordre, qui encadrent un grand front. Il me fait entrer dans son bureau. Tout ici respire le labeur artisan, la concentration. Des piles massives de documents, de manuscrits, d’objets anciens s’entassent en îlots multiples et ordonnés sans raideur. Posé au sol tout au long des murs, s’élève de près d’un mètre un empilement extraordinaire de manuscrits anciens dont M. Deloche m’explique qu’ils sont rédigés en sanskrit sur des feuilles de palmier préparées de forme rectangulaire, nommées « ôles », dont certaines datent du dixième siècle. Elles sont étroites, très allongées, de couleur allant de jaunâtre à brun, gravées finement au stylet ou écrites à la plume et à l’encre noire, perforées d’un trou et liées entre elles par un lacet de fibres. L’écriture gravée était enduite d’huile mêlée de poudre de charbon, puis essuyée, qui pénétrant dans le creux des gravures, les noircissaient, les rendant lisibles, l’huile en polymérisant au contact de l’air en faisait un vernis très résistant qui a traversé les siècles sans altération. Les écritures sont très belles, tout à la fois rigoureuses et souples, avec des courbes gracieuses surmontées d’un trait horizontal qui lie les caractères entre eux. De magnifiques calligraphies. Le professeur m’apprend que ce sont en partie des textes shivaïtes, des Védas, sacrés pour les hindous. Il m’invite à m’asseoir et va se caler dans son vieux fauteuil pivotant, au cuir patiné par l’usage. Il m’explique que depuis trente ans, il traduit tous ces textes en français et en anglais. Ils sont destinés à l’Institut de France et à celui de Pondichéry qui les édite pour les quelques rares lecteurs de par le monde, initiés aux difficultés linguistiques et à l’histoire de l’Inde. Jean se passionne aussi beaucoup pour tout ce qui a fait ce pays, dont il a entrepris une vaste étude. À propos des textes en sanskrit, je sens dans le ton de sa voix et à son regard soudain mélancolique que son enthousiasme s’est usé et s’est transformé en corvée par devoir, l’écho fait à son travail devenant de plus en plus faible, le renouvellement des personnes qui en ont la curiosité s’amenuisant au fil des années. Cette époque passée a vu progressivement l’intérêt pour cette spécialité s’éteindre comme pour d’autres disciplines de recherche explorées par ses confrères français. Une page se tourne. Il s’ébroue un instant, se redresse, comme pour repousser la nostalgie qui envahit ses propos. Il m’invite à le suivre pour rencontrer les vénérables pandits, des savants lettrés de grande érudition, les derniers existants dans cette discipline, m’apprend-il, avec lesquels il collabore depuis des décennies. Ils sont très âgés et les derniers de leur état. Il m’entraîne vers un salon ouvert, à côté des arborescences du jardin. Une table y est dressée, autour de laquelle sont assis trois hommes en pagnes blancs, torses nus avec une fine cordelette sur l’épaule gauche, signant leur appartenance à la caste des brahmanes. Ce sont de doctes personnes, qui me saluent avec bienveillance. Le professeur me présente à eux qui m’interrogent sur mes activités artistiques, puis il dépose ses notes sur la table et précautionneusement, deux manuscrits anciens sur une grande feuille blanche. Il m’explique que ce sont des textes poétiques datant du quatorzième siècle. Alors commence un échange extraordinaire entre eux. Jean cite une phrase en sanskrit puis chacun, lentement, avec une grande pondération, fait une appréciation d’un ton digne et professoral en roulant les « r », dans un français raffiné qui n’est plus du siècle ; il répète la phrase traduite et revient sur chaque mot, en en fouillant le sens, la forme, la musicalité et fait des propositions méticuleuses. Les gazouillis des oiseaux ponctuent joliment le commentaire. Chacun des hommes écoute très attentivement et donne sa version en l’expliquant lentement, de façon très fine et nuancée, explorant le sens de chaque mot et son insertion judicieuse dans le texte, le soupesant avec grand soin et gravité. Après un long temps de commentaires et d’observations, d’exploration minutieuse, de palabres, tous arrivent à une conclusion et tombent d’accord sur le choix final d’un mot ou d’une phrase. Ils se tournent vers moi et me demandent, à ma grande surprise, ce que je pense de leur choix. Rougissant et bredouillant, j’ose leur dire après un temps que la poésie ainsi exprimée dans ma langue me paraît très belle, mais que je regrette fort de ne pas maîtriser le sanskrit pour savourer pleinement leur beauté. Ils me répondent chacun par une inclination de tête et un sourire de bons grandspères, humblement ravis et satisfaits. Et ainsi de suite, durant deux heures, ils explorent toute la page. La séance s’achève avec des soupirs et des grognements de satisfaction. Jean nous propose de passer au jardin où des rafraîchissements nous sont servis tout sourire par une servante qui semble du même âge que lui ; elle fait partie de l’Institut depuis l’installation du professeur à Pondy. Elle se montre comme une mère envers lui et lui comme un fils. Beaucoup de tendresse se manifeste entre eux. Puis vient l’heure pour les pandits de nous quitter. Nous nous saluons avec une grande amabilité et nous les accompagnons jusqu’à la rue pour les aider à embarquer tous trois dans un rickshaw. Je viens de vivre un moment hors du temps avec de beaux esprits, j’en ai déjà le regret qu’il s’achève. Mais Jean me dit que la journée n’est pas terminée. Il veut me faire rencontrer le responsable du département de Botanique. Nous traversons la coursive du patio qui surplombe le jardin. Une porte s’ouvre sur un homme affable qui me présente la plus grande collection au monde de pollens tropicaux collectés sur la planète entière. Ce trésor de botanique est conservé dans de remarquables coffrets allongés en acajou et fermetures de laiton, qui rappellent la Marine anglaise, ou le monde de Jules Verne. L’homme m’en ouvre plusieurs, qui découvrent plusieurs centaines de lames de verre soigneusement ordonnées en rangs serrés. Il en extrait quelques-unes et me les fait découvrir. Une lame de verre rectangulaire allongée, sur laquelle sont placés plusieurs grains de pollen, recouverts d’une autre lame de verre collée de façon étanche, ce qui les met à l’abri de l’air. Il en porte un sou l’objectif d’un imposant microscope et m’invite à regarder à travers l’œilleton ; c’est splendide. Chaque grain est visible dans tous ses détails. Ils sont parfois translucides, comme je le découvre au travers d’autres lames. Il m’explique que la collection de vingt-six mille lames de pollens continue de s’enrichir grâce aux envois de nombreux correspondants étrangers. C’est un précieux outil de travail pour les scientifiques et c’est aussi la mémoire des espèces disparues. J’étanche ma curiosité auprès du botaniste qui est prodigue de commentaires. Il nous conduit ensuite vers une autre salle, celle des herbiers. De grands albums, parfois fort anciens, sont soigneusement rangés et étiquetés. Il m’en déploie un sur la table, et ô merveille, on dirait un recueil botanique de Linné, le grand naturaliste suédois. Ce sont des plantes collectées en grande partie sur les terres de l’Inde. Vingt-cinq mille plantes y sont répertoriées. Formidable ! Il me faudrait y passer des jours ! Mais nous le quittons. Jean m’emmène rencontrer une architecte qui travaille dans une autre aile de l’Institut. Nous traversons le jardin qui me régale de sa fraîcheur, de ses senteurs humides de mousses et de sucs, de ses fleurs aux fascinants coloris. Nous montons à l’étage. Il toque à une porte. Un moment de silence, quelques petits bruits furtifs, puis elle s’ouvre sur une femme de cinquante ans, en treillis kaki, son allure est masculine. Elle a les cheveux très courts, des lunettes rondes qui sertissent un regard attentif au-dessus d’un sourire contenu par la surprise et l’interrogation, puis il se déploie, accueillant, en découvrant le visage du professeur. Il me présente, je vois qu’elle réagit gaiement quand il lui parle de peinture et de dessin. Je comprends rapidement pourquoi. Cette femme courageuse a passé près de vingt ans à arpenter, au pied de la lettre, les temples historiques de l’Inde, relevant scrupuleusement les métrés en trois dimensions et dessinant avec la plus grande précision toutes les structures externes et internes, sans oublier tous les dessins de sculptures qui sont, dans ces temples, surabondantes. Cette femme courageuse et opiniâtre a passé une grande partie de sa vie sur des échafaudages, des échelles, à quatre pattes, à genoux, sur le dos, et parfois couchée à plat ventre, pour cartographier le moindre recoin, la plus petite niche de ces édifices. Elle va tirer d’une imposante armoire de larges albums de plus d’un mètre qui, une fois ouverts, révèlent de grandes gravures de toute beauté, en vue cavalière, à l’échelle, avec toutes les mensurations. De nombreux dessins de temples permettent d’en apprécier la complexité autant que la qualité inventive et architecturale. Quel énorme travail de fourmi et quelle patience ! C’est splendide. Je le lui dis. Elle se réjouit sous l’enthousiasme du compliment, mais son visage se fane quelque peu sur un soupir en me disant que ces planches s’empoussièrent sur le rayonnage oublié d’une armoire à l’Institut où elles sont rarement compulsées. La qualité extrême de ses dessins me donne très envie de les rapporter dans mon bagage, mais le coût de ces recueils en est exorbitant, car ils sont imprimés chacun à la main en très peu d’exemplaires. Mais le fait que je le lui ai demandé lui procure un plaisir manifeste. Nous la quittons, j’ai dans le cœur son visage heureux.

2 Le chai ou masala chai (prononcer tchaï) est le thé traditionnel de l’Inde, consommé partout, à tout moment. Il est fait à la casserole, de thé noir de l’Assam, fort et très sucré, mélangé à des épices (masala) dont la cardamome, en décoction dans du lait bouillant, qui est filtré avant de le servir brûlant. Par temps chaud, pour ne pas se brûler la bouche, afin de le refroidir, on le verse de la tasse dans une soucoupe de laquelle on le boit.

3 Vêtement porté par les Indiens de tradition, constitué d’une longue bande d’étoffe drapée autour des hanches et dont un pan, passant entre les jambes, est ramené en arrière et rentré dans la ceinture. (Tel que le portait Gandhi).

Bicyclettes

Le vélo ! Innombrable, incontournable, familier de la vie indienne, il est le véhicule quasi naturel — après les pieds — qui transporte l’individu, l’ami, la famille, les sacs, des animaux, les valises, les paquets et toutes sortes d’objets, parfois très volumineux, parfois très nombreux (jusqu’à cacher le corps entier du cycliste !) avec une ingéniosité et un sens de l’équilibre hors du commun. Toujours avec grâce et nonchalance, voire avec poésie, il se pare de couleurs pétulantes, joyeuses, dignes des gâteaux anglais à la crème. Il est le globule qui irrigue, foisonnant, les artères et les rues palpitantes des cités grouillantes de véhicules et d’animaux de tous poils. Dans la cour de la grande maison, il y a plusieurs vélos, garés sur des fourches au sol. Ils sont hauts, un peu à la façon de leurs frères hollandais, solides, pouvant porter le poids d’une famille, père, mère, enfants… et paquets ! Ils ont leurs propres antivols mécaniques, sorte de cadenas archaïques à ressort, mais fort efficaces, qui bloquent la roue arrière. Les vélos possèdent aussi un étrier en U qui peut pivoter sous la bicyclette d’une simple poussée du pied, réalisant ainsi un support stable permettant de la garer aisément où que l’on se trouve. Une belle sonnette au timbre musical qui tinte joyeusement pour prévenir de son passage, orne le guidon large et confortable. Pas de câbles de freins, mais des tiges de métal solides, quoi qu’il arrive, qui coulissent le long du cadre. Les vélos indiens, comme les voitures où les motos, semblent sortir des années trente.

Je ne suis pas téméraire de nature, mais la curiosité de vivre ce que les Indiens vivent chaque jour me pousse à oser l’aventure. Un matin, bien résolu, mais le ventre noué, ayant demandé sa permission à la maîtresse de maison, je déverrouille un grand vélo de laque noire, le prends par la selle et le guidon et l’amène en le roulant le long du trottoir, rive au bord du torrent impétueux et claironnant de la rue. La circulation, héritage de l’Angleterre oblige, se fait donc à gauche, ce qui augmente ma désorientation. Devant moi se ruent à différentes allures, vélos, motos, rickshaws, charrettes, taxis, camions, autobus et vaches, dans un ordre qui semble… sans ordre ! Bariolés de couleurs vives, pétaradants, grondants, fumant noir, sonores, klaxonnant de façon chorale4, un tohu-bohu, un charivari joyeux qui me semble inextricable, compact et effrayant. Comment y pénétrer pour en faire partie ? De surcroît, je veux aller vers l’océan, ce qui m’oblige à traverser le flux qui vient de droite pour m’immerger dans celui qui va à droite ! J’essaie d’apercevoir une éclaircie, une brèche, qui