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L'Indonésie est un pays aux mille et un visages et aux mille et une découvertes que le lecteur pourra apprécier dans cet ouvrage !
Plus de 16000 îles ! Le chiffre, à lui seul, dit l’immense défi qu’est cet État-archipel nommé Indonésie. Un pays où la terre, à l’image de ses innombrables volcans, est aussi indomptable que les mers qui l’entourent. Tanah Airku ou « Ma terre-eau », l’hymne national, témoigne de cette fusion unique entre les éléments que les peuples de ces îles ont appris tant bien que mal à dompter. Avec, en réponse à ce relief kaléidoscope, une mosaïque d’ethnies que l’islam, la religion ultra-majoritaire, a davantage
épousée qu’unifiée.
Le chant polyphonique de ce géant qu’est l’archipel indonésien a toujours attisé les convoitises. Ses épices furent, pendant des siècles, l’aimant du commerce mondial. Ses détroits sont stratégiques. Son vaste territoire fait du premier pays musulman du monde l’une des clefs de voûte de l’Asie-Pacifique.
Ce petit livre n’est pas un guide. Mais d’île en île, au plus près des peuples, il dit la magie de l’Indonésie. Un grand récit suivi d’entretiens avec
Alissa Wahid et
Heri Dono.
Ce témoignage et ces entretiens, oscillant entre magie et réalité de l'Indonésie, enchanteront les passionnés de ce pays hors du commun !
À PROPOS DE L'AUTEURE
Elizabeth D. Inandiak vit en Indonésie qu’elle parcourt avec toujours autant de bonheur. Ses reportages, notamment dans
Géo, et les nombreux articles de la presse indonésienne qu’elle traduit pour
Courrier International, ont éclairé la lanterne de générations de voyageurs
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Seitenzahl: 100
Veröffentlichungsjahr: 2020
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L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes ou écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, métropoles et régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées. Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites.
Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, Richard Werly est le correspondant permanent à Paris et Bruxelles du quotidien suisse Le Temps.
Retrouvez et suivez L’âme des peuples sur
www.editionsnevicata.be
@amedespeuples
« Les édifices de la mer s’écroulent comme les autres. La mer qui les a élevés, les renverse. »
Victor Hugo, Les travailleurs de la mer
Pourquoi l’Indonésie ?
« En indonésien, la patrie se dit tanah air, « terre-eau ». C’est un concept émotionnel, un tout indivisible. Et c’est le symbole de la femme. »
Ainsi parlait Megawati, la fille aînée de Sukarno, père de l’indépendance1, lorsque je la rencontrai chez elle, à Jakarta, en 1997. Quelques mois auparavant, le siège de son parti avait été attaqué par des dissidents de sa formation politique, avec le renfort de mafieux de la dictature du général Suharto, depuis 30 ans au pouvoir. Cet assaut avait été suivi de violentes émeutes, prémices de la chute imminente du régime militaire et de l’avènement de la démocratie. Quatre ans après notre rencontre, Megawati allait être la première femme élue présidente de l’Indonésie.
« Si je m’appelle Megawati, m’avait-elle raconté, c’est parce que je suis née à Yogyakarta, un soir d’orage, le 27 janvier 1947, au moment où le gouvernement de la toute nouvelle République indonésienne a dû fuir la capitale, reprise par les forces coloniales néerlandaises après la capitulation du Japon2. Mon père et ses ministres s’étaient réfugiés dans cette cité palatine qui fut jadis le centre des royaumes hindou-bouddhistes de Java. C’était la mousson. Il y avait des éclairs terrifiants dans le ciel. Les avions militaires hollandais approchaient. Ce soir-là, mon père était avec un ami indien, dépêché par le Premier ministre Nehru pour discuter de questions politiques urgentes. Apprenant ma naissance, l’ami indien suggéra : « Étant donné l’orage, pourquoi ne pas nommer ta fille Megawati ? En sanskrit, Mega c’est le nuage de pluie, et Wati c’est la femme. »
Sur l’un des murs du salon où Megawati m’avait reçue trônait une peinture monumentale représentant Ratu Kidul, la reine des mers du Sud. Depuis des siècles, cette déesse à la beauté redoutable s’unit en secret avec les rois musulmans de Java pour leur transférer la légitimité du pouvoir sur la terre. Elle a aussi la réputation d’emporter les baigneurs imprudents dans son palais sous-marin. Ses rapts sont en réalité autant de mini-tsunamis provoqués par de fougueux volcans postés dans les grands fonds de l’océan Indien, sur la côte méridionale de Java, là où s’entrechoquent les plaques tectoniques indo-australienne et eurasienne.
À l’image exacte de notre planète, l’archipel indonésien est fait de trois fois plus d’eau que de terre. C’est le plus grand territoire maritime du monde. Ce petit livre est une boussole dans cet immense espace.
1 Le 17 août 1945, Sukarno proclame l’indépendance des Indes néerlandaises sous le nom de République d’Indonésie dont il restera le premier président jusqu’à la prise de pouvoir, en 1967, du général Suharto.
2 Les Japonais avaient envahi les Indes néerlandaises en mars 1942, après leur victoire sur les Américains à Pearl Harbour.
Depuis l’indépendance, les Indonésiens n’ont cessé de compter et recompter leurs îles. En 1987, le département hydro-océanographique de l’armée en recensait 17 508, dont 11 801 sans nom. En 2003, le ministère de la Recherche et de la Technologie, sur la base de photographies satellites, annonçait le chiffre de 18 110. Les Nations unies ne cessaient pourtant de répéter : « Il nous faut les noms, pas le nombre ».
À négliger ainsi son immense territoire maritime, l’Indonésie a perdu en 2002 les îles de Sipadan et Ligitan, dont la souveraineté a été accordée à la Malaisie par la Cour internationale de la Haye. Cette amputation l’a brusquement rappelée à son identité « d’État-archipel », un concept visionnaire qu’elle avait inventé dès 1957. Mais il lui faudra attendre 1982 pour que la Convention des Nations unies sur le droit de la mer lui accorde ce statut, à savoir la pleine souveraineté sur toutes ses mers intérieures. Jusque-là, son territoire maritime s’étendait seulement à trois miles de la ligne côtière de chacune de ses îles. Au-delà commençaient les eaux internationales à travers lesquelles les navires étrangers pouvaient circuler et pêcher librement.
En réalité, cela fait des siècles que les Indonésiens ont tourné le dos à la mer. Plus particulièrement les Javanais, le groupe ethnique numériquement le plus important de l’archipel, forts de leurs riches royaumes agraires au pied de volcans magnanimes dont les terres sont les plus fertiles au monde. Puis les Hollandais ont colonisé les mers intérieures en faisant main basse sur le commerce des épices. Enfin, pendant les 32 années de son règne absolu, le général Suharto a fait de la riziculture javanaise une obsession nationale qu’il a exportée sur toutes les autres îles de l’archipel. Tout dictateur qu’il fût, il avait lui aussi, comme tant d’Indonésiens, peur de la mer. C’est seulement en 1999 que le premier président élu démocratiquement, Abdurrahmad Wahid, dit Gus Dur, aveugle mais clairvoyant, a créé un ministère de la Mer et de la Pêche.
En 2005, une série d’expéditions vers les îles sans nom est enfin lancée pour en dresser l’inventaire. Quinze ans plus tard, le recensement est presque terminé : 16 056 îles officiellement validées par le groupe d’experts des Nations unies des noms géographiques, et quelque 850 autres restant à identifier.
Voilà que les Indonésiens redécouvrent peu à peu leur être océanique que chante cette ode populaire des années 1940, signée Saridjah Niung, une musicienne de Java ouest qui composa également l’hymne national indonésien, Tanah Airku, « Ma terre-eau » :
Mes ancêtres étaient de farouches marins
Captifs amoureux du vaste océan…
Certes, les Indonésiens ont longtemps tourné le dos au vaste océan, mais au fond d’eux-mêmes, ils savent que leur terre n’est qu’un accident de relief surgi des caprices de la mer. La terre elle-même, parfois, redevient eau, comme cela s’est produit sur l’île de Célèbes, le 28 septembre 2018, lors du séisme à Palu, suivi d’un tsunami et d’une « liquéfaction ». Ce phénomène géologique, qui fait qu’un sol à grains fins et saturé d’eau perd sa compacité en raison de vibrations sismiques soudaines et puissantes, a englouti plus de 12 000 personnes dans la terre de plusieurs villages. Les Indonésiens ont aussitôt traduit le terme anglais liquefaction par likuifaksi, comme s’il s’agissait d’un événement nouveau que seul le jargon scientifique occidental savait décrire. Or, en kaili, la langue de Célèbes centre, il existe un mot ancien pour dire likuifaksi : nalodo, « disparaître sous la terre, aspiré par la boue ». Mais les survivants s’en sont souvenus trop tard… De même pour le tsunami. Ce n’est qu’une semaine après qu’ils ont enfin fait entendre leur mot à eux : bombatalu, « la vague qui frappe trois fois ». Comme s’ils se rappelaient soudain que leur région avait été frappée par vingt bombatalu depuis 1820.
Toutes les îles et villages côtiers de l’archipel possèdent en fait un mot propre pour décrire, et donc prévenir les tsunamis. Mais beaucoup l’ont oublié. À Barus, sur la côte ouest de Sumatra, dans les récits locaux, le gergasi est une créature monstrueuse surgie de la mer, qui au douzième siècle aurait détruit ce port prospère, centre du commerce du camphre depuis l’Égypte antique. Sur l’île de Flores, sinistrée en 1992 par un raz-de-marée avec des vagues de plus de 25 m de haut, les gens d’Ende disent : ae mesi nua tana lala, « la mer monte, la terre s’effondre ». En langue d’Aceh, c’est galoro, ou alôn buluëk, « la vague vorace ». Les habitants de l’île de Simeulue, au large de Sumatra, le nomment smong, et le chantent toujours dans leur littérature orale, dite Nandong : « Quand la terre tremble, suivie du retrait de la mer, cours sur la colline. Car voilà le smong ! » Ce mantra leur a sauvé la vie lorsque la grande vague a déferlé sur leur île en 2004. Tous ont couru sur la colline. Il n’y a eu que onze morts, contre 180 000 dans la seule province d’Aceh.
« Ces sagesses locales sont le meilleur système d’alerte au tsunami » a déclaré Jusuf Kalla, le vice-président indonésien de l’époque, lorsqu’il s’est rendu dans la baie de Palu pour constater le dysfonctionnement des bouées de détection précoce. « Les Japonais aussi en ont. Mais ça n’a pas empêché le séisme et le tsunami de Fukushima de tuer 15 000 personnes. Alors cessez de consulter l’application d’alerte de votre téléphone portable ou d’attendre la sirène. Faites comme les insulaires de Simeulue : cultivez vos traditions locales. »
« Diverse et une »
La dictature avait perverti la devise nationale, Bhinneka Tunggal Ika, « diverse et une », en pensée unique. L’appel au réveil des croyances plurielles par Jusuf Kalla, homme d’affaires pragmatique et pieux musulman, fait écho à cette folle ardeur pour la diversité qui se manifeste depuis l’avènement de la démocratie. À commencer par la renaissance des 756 langues vernaculaires, soit 12 % du patrimoine linguistique mondial.
Dans cet art de l’empilement qui caractérise les cultures de l’archipel, où l’on ajoute tout et où on ne soustrait rien, le droit coutumier est restauré pour trancher là où le droit positif et le droit religieux ne peuvent légiférer. Au même moment, une nouvelle pensée unique cherche à brider ce trop-plein de diversités : l’islam radical. Dès lors, tout remettre au pluriel n’est pas juste une fantaisie chamarrée. C’est un acte impérieux.
Comment ne pas être diverse avec autant d’îles et de détroits ? Comment ne pas être une avec autant de mers ? Car si on dit chez nous que l’océan sépare, en Indonésie, il unit. Depuis des millénaires, les populations insulaires tissent, dans leurs déplacements perpétuels sur la mer, une toile intangible, gigantesque matrice, mouvante et aimante. Au centre de rien, au carrefour de tout. Aujourd’hui, cette immense trame en rhizomes épouse celle des réseaux sociaux sur lesquels naviguent à vue 260 millions d’Indonésiens.
Sundaland
L’Indonésie, bien sûr, ne s’est pas toujours appelée Indonésie. Mais fait plus surprenant : moi, la mer, n’ai pas toujours été là. Il y a 100 000 ans et plus, c’était l’époque des glaciations du Pléistocène. J’étais alors rétractée dans les régions gelées de l’Amérique du Nord et de l’Antarctique, attendant patiemment mon heure. Sumatra, Java, Bornéo, Bali formaient une seule masse terrestre appelée Sundaland. On y arrivait à pied, au terme d’un long périple, comme les Homo erectus puis les Homo sapiens, partis d’Afrique. Et puis soudain, il y a 21 000 ans, les glaciers ont fondu. Le Sundaland est la plus vaste étendue terrestre que j’ai submergée, avec une montée de mes eaux de 120 mètres en trois siècles. Ses habitants et leurs civilisations ont été engloutis dans l’oubli de mes grands fonds. J’imagine que les rares survivants ont dû se réfugier sur les hauteurs et apprendre à cultiver en terrasses à flanc de montagne. Ou alors, de terriens ils se sont faits marins. De vaillants hommes des mers qui m’ont prise en amour. Pour le meilleur et pour le pire.
