Islande - Guillaume Lebeau - E-Book

Islande E-Book

Guillaume Lebeau

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Beschreibung

L’Islande est un volcan. Au sens propre comme au sens figuré. Et ce volcan ne sommeille plus. Il s’est réveillé, nous attire, irrigue notre imagination de ses geysers.

Vous en doutez ? Regardez l’explosion du nombre de touristes qui en reviennent émerveillés. Familiarisez-vous avec l’ampleur des changements survenus dans ce pays assommé par la crise financière de 2008. Déstabilisée, l’Islande a tenu parce qu’elle est incassable. Ce rocher minéral, posé au milieu de l’Atlantique, est une proue sur laquelle est arrimée une société de résistants, imperturbables face aux vents mauvais qu’engendra la folie spéculative.

Ce petit livre n’est pas un guide. Il est d’abord un miracle d’amitié pour une île méconnue. Secouée par l’explosion du volcan Eyjafjallajökull en 2010, l’Islande a triomphé des tempêtes. Plus solide que jamais, l’île s’est modernisée, démocratisée. Porté par l’énergie des Islandais, ce pays de glaces et de laves n’a pas fini de conquérir l’âme de ceux qui osent le découvrir.

Un grand récit suivi d’entretiens avec Gylfir Magnusson (économiste et homme politique), Unnur Orradóttir Ramette (militante et diplomate) et Andri Snær Magnason (écrivain).


À PROPOS DE L'AUTEUR  

Écrivain et producteur, Guillaume Lebeau est l’auteur d’une quarantaine d’œuvres (romans, essais, documentaires) souvent consacrées au rayonnement scandinave.

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Seitenzahl: 87

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Merci à Jean pour son aide efficace

Carte

AVANT-PROPOSPourquoi l’Islande ?

« C’était au premier âge

Où il n’y avait rien,

Ni sable, ni mer

Ni froides vagues ;

De terre point n’y avait

Ni de ciel élevé,

Béant était le vide

Et d’herbes nulle part. »

Ainsi chante la Völuspá, le grand poème cosmogonique nordique qui remonte au dixième siècle. Vous chassez les aurores boréales ? Vous aimez le beau fixe ? Vous voulez voir des baleines ? Vous pensez que vous allez rencontrer Björk ? Vous détestez le noir ? Vous imaginez retrouver ici l’atmosphère de vos romans policiers préférés ? Vous venez pour faire la fête ? Vous êtes un touriste ?

Tout chasseur peut revenir bredouille.

Sachez qu’ici la météo est d’humeur changeante. Que les cétacés, comme tous les Islandais, y font ce qu’ils veulent. Vous rencontrerez peut-être des stars dans les bars de Reykjavik, sans le savoir car vous aurez trop bu. Et elles aussi. Si le noir vous incommode, vous serez malheureux. Oubliez Los Angeles, la société locale est pacifiée. Ne laissez pas vos gobelets en plastique dans les eaux turquoise du Blue Lagoon, tak.

Le même appel. Le même rituel, depuis 22 ans. Depuis que je suis parti à la découverte de l’Islande en juillet 2001, vêtu d’un tee-shirt jaune siglé Björk, de quelques pulls aussi et d’un manteau pas assez imperméable. À l’époque, je pensais sincèrement la rencontrer. Je pensais réellement être le seul à l’écouter vraiment, au point de vouloir m’immerger géographiquement dans sa musique. L’avion était loin d’être complet, et les parkings où je me garais alors souvent vides. L’Islande n’était pas encore médiatique…

Guidé par sa voix cristalline, quartz invisible, je le suis encore aujourd’hui. Et c’est toujours en écoutant le single Pagan Poetry, extrait de l’album Vespertine, que je prépare mon bagage. Un sac de marin 66°North, usé et élimé. Le même depuis 22 ans. « Chanter équivaut à descendre une colline en glissant » a coutume de dire l’artiste islandaise la plus fameuse. En l’écoutant, oui, je glisse vers un autre monde, vers une autre dimension.

En 2021, le dernier recensement chiffre la population islandaise à 372295 habitants. Avec une densité de population parmi les plus faibles du monde (3,1 habitants/km2), l’Islande est un pays quasiment désert. Une constante depuis sa colonisation vers 861, selon le Landnámabók, manuscrit détaillant la découverte et le peuplement de l’île.

Les historiens estiment qu’en 930 la population de l’île était d’environ 40000 âmes. Ce territoire ne connaîtra de réelle « explosion » démographique qu’au dix-neuvième siècle, date à laquelle l’Islande se modernise et s’industrialise. Vaste, 19e plus grande île du monde, et peu peuplée, l’Islande attire et magnétise.

« Voici le pays où les continents s’écrivent dans leur quête de silence, de pierre » écrit le poète en une si exacte introduction à ce qu’est l’Islande. Un pays subtil où règnent des monarques à l’âme pétrie d’humour : « Le moins qu’on puisse dire, c’est que les Islandais ne se prennent pas pour des merdes. Vous vivez dans des taudis en tourbe et vous jouez les grands seigneurs. C’est à croire que vous vous prenez pour des rois. En effet, nous sommes des rois », rétorqua Árni Knudsen. Un royaume poétique où celui qui ne possède pas les mots ne saurait survivre, comme aurait pu écrire Halldor Laxness, Nobel de littérature islandais (1955) et acteur de l’indépendance du pays.

On ne visite pas l’Islande. On la mérite.

Révolution boréale

Une claque de vent arctique. Sur le parking de l’aéroport de Keflavik, c’est toujours la même gifle. Cinglante. Aucun doute, je suis arrivé. Je sais où je suis. L’hiver, se mêlent à cet impact de bienvenue une pluie balayée et une nuit complète. L’été, le choc est adouci mais tout aussi pur. J’avoue préférer l’hiver.

« Tenez la portière lorsque vous sortez de la voiture » dit une étiquette du véhicule de location. Cet avertissement fait toujours sourire… au début. Mais tout au long des 50 km qui mènent de l’aéroport au centre de Reykjavik, bien que roulant sur un asphalte impeccable avec des bas-côtés stabilisés, le pilote a l’impression de naviguer, tenant le volant de toutes ses forces et craignant de voir la voiture s’enfoncer vers l’obscurité. Car sorti de Keflavik et des bâtiments du port, à gauche il y a la mer, à droite il y a la lave. La route est aujourd’hui éclairée, depuis quelques années, mais de part et d’autre du tracé, l’obscurité est complète.

En face de moi des touristes échangent sur la météo, la mine déconfite, tout en regardant l’écran de leur téléphone plutôt que les immenses baies vitrées qui renvoient toutes une lumière différente. Voilà un premier sujet qui différencie touristes… et voyageurs.

Comme parvenu au bout de moi-même, je peux prendre la route vers Reykjavik. Un ruban d’asphalte (la route 41) posé sur un champ de lave et qui ne laisse rien augurer d’autre que le brut et le sublime. Il y a là, déjà, tout ce qui fait l’Islande. Quelque chose et rien. Du plein et du vide. De l’obscurité polaire et de la lumière du Nord.

Je roule. Sur ma droite, des halos urbains et industriels qui nimbent des ténèbres humides. Un rideau de nuit s’est abattu sur la nuit. Il faudrait à mes yeux trop de temps pour s’habituer, pour discerner les crêtes lointaines accrochées sur un horizon à la profondeur insondable. À ma gauche, tout est éteint. C’est l’océan.

Je roule en équilibre sur le fil qui sépare l’humanité de son commencement, en plein Suðurnes, la péninsule du Sud, l’une des huit régions de l’Islande. Je roule et déroule l’ivresse d’être revenu. C’est déjà mon vingtième voyage, mais je le vis encore comme le premier. Comme si je débarquais en terra incognita. Comme si je n’avais ici aucun réflexe. Comme si mes habitudes m’avaient quitté car elles n’avaient plus cours. Bientôt, je touche les contreforts de la banlieue, chaque année plus étendue, avec toujours le regret de ne pas m’enfoncer plus avant dans les terres inhabitées qui encerclent la plus grande ville de l’île.

Au jour, préférez la nuit pour rejoindre l’Islande. Car ainsi au matin, vous n’en serez que plus reconnaissant à ce pays et vous lui pardonnerez, dans un sourire béat, la rudesse de son accueil. À n’en pas douter, vous chercherez déjà à comprendre où vous êtes tombé.

« Pour moi, l’Islande est un pays du deuxième monde : ce n’est ni le tiers-monde, ni le premier monde. Il y a soixante ans, en Islande, on vivait comme au Moyen Âge, très en dessous du seuil de pauvreté. Nous sommes maintenant au milieu, comme la majorité des pays dans le monde, où l’industrialisation est récente, où l’anglais n’est pas la première langue » raconte Björk, livrant peut-être la meilleure définition de ce qu’est l’Islande et de ce que l’on ressent la première fois qu’on y débarque.

On peut aussi évoquer ce sentiment d’atterrir tel un hobbit en pleine Terre du Milieu, voire en plein Mordor… Ce qui s’explique peut-être par le fait que la baby-sitter du célèbre romancier J. R. Tolkien était Islandaise !

Sans plan ni boussole

Par la fenêtre de ma chambre d’hôtel, je contemple les toits colorés, la rue mouillée, quelques ombres pressées. Peu de voitures à cette heure. Ce spectacle me met en joie. L’appel, toujours. Qui m’ordonne de descendre, de plonger dans la vie islandaise sans calcul, sans plan ni boussole. Ne rien prévoir, ici, est une philosophie à laquelle il vaut mieux adhérer. Sous peine de voir sa stratégie ébranlée, voire disloquée par les forces tranquilles auxquelles on ne peut que se soumettre. Ne rien prévoir, jusqu’à l’Eingleði, qui pense positivement le célibat comme un moment de joie de n’être qu’un ! Et on le verra, en Islande, s’il est une certitude, c’est bien celle que la solitude est bienveillante et bénéfique.

C’est de bonne heure qu’il faut s’emparer, à pied, de Reykjavik, capitale la plus septentrionale du monde. Les plus matinaux capteront les premiers rais de lumière sur la Baie-des-Fumées, baptisée ainsi à cause des vapeurs émanant des sources chaudes environnantes. Ils longeront la baie, s’arrêteront devant le Sólfar, le Voyageur du Soleil, bateau viking en acier orienté vers le soleil couchant. Puis ils poursuivront jusqu’à Harpa, une salle de concert posée sur le port et pareille à une agrégation de gemmes multicolores. Là, il sera temps de se réchauffer d’un café latté à Kolaportið (le marché aux puces de Reykjavik). Non sans avoir chiné au préalable dans ce musée couvert de bric et de broc islandais. Et goûté le hákarl, requin fermenté (pour ne pas dire pourri) dont la dégustation par les touristes ne manque jamais de faire rire les Islandais.

Il faut dire que cette expérience gustative révèle aux initiés des fragrances de fromage prononcées ou d’urine. J’ai toujours plaisir à rappeler que la gastronomie locale est une gastronomie de survie. En Islande, on a longtemps mangé ce qu’on pouvait, le pays était le plus pauvre d’Europe jusqu’au début du dix-neuvième siècle : tête de mouton bouillie (svíð), magrets fumés de macareux, la très justement controversée viande de baleine, testicules de bélier marinés… Cette nourriture et ces méthodes de préparation sont nées dans la dureté des conditions de vie des premiers Islandais qui, dans un environnement désolé, devaient redoubler d’inventivité pour assurer la conservation de leurs aliments. Ce qui, soyons clairs, n’empêche pas aujourd’hui de bien manger en Islande. Mais qui explique aux visiteurs parfois choqués et dégoûtés que les Islandais ne sont ni des monstres tueurs de gentils animaux, ni des personnes dépourvues de goût.

Mais attention avant de poser un jugement sur la nourriture ou plus largement sur les us et coutumes islandais, n’oubliez pas les paroles du philosophe Páll Skúlason : « (…) les Islandais ont un complexe d’infériorité vis-à-vis des autres nations – et ils sont toujours très curieux de savoir ce que les autres pensent d’eux ou de l’Islande. Ils prennent le regard de l’autre ou de l’étranger toujours de manière très personnelle. Ils ont une sensibilité à fleur de peau, et peuvent se révéler susceptibles. »

De toute façon, personne ne vous forcera à déguster ces plats « traditionnels » que parfois même les nouvelles générations délaissent au profit de plats plus globalisés. Et depuis quelques années on trouve même de charmants restaurants familiaux qui servent des soupes délicieuses et des gâteaux abondamment garnis de crème. Menu idéal avant de rejoindre les vents de la rue.