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Gaël, jeune retraité, retourne dans la ville de son enfance, animé par un seul objectif : retrouver un amour de jeunesse. Mais cette quête d’un passé idéalisé ne se déroule pas comme il l’avait imaginé, chaque indice se dérobant au moment où il croit toucher la vérité. Accueilli chez Françoise, une femme expérimentée, bousculé, puis entraîné par des rencontres inattendues, il voit vaciller ses certitudes et sa vision de lui-même. Derrière son allure d’homme mûr au regard bleu-vert se cache un être inquiet qui cherche un sens nouveau au reste de sa vie. Plus il avance, plus les questions s’imposent : que fuit-il vraiment, et qu’a-t-il encore à oser pour ne pas regretter ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Georges Morin, auteur du roman "Les déchirures" en 2022, utilise l’écriture pour fixer une part de son parcours de vie et des émotions qui l’ont traversé. Avec "J’ai des choses à te dire", il prolonge cette démarche en mêlant souvenirs, questionnements et regard lucide sur le temps qui passe.
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Seitenzahl: 223
Veröffentlichungsjahr: 2026
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J’ai des choses à te dire
Du même auteur
Le journal d’un maire de campagne dans les territoires oubliés, Paris, Éditions du Panthéon, 2022
Les déchirures, Paris, Le lys Bleu Éditions, 2024
Georges Morin
J’ai des choses à te dire
Roman
© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2026
www.lysbleueditions.com
ISBN : 979-10-437-0335-5
J’ai pris la route par une matinée d’été. L’air a cette douceur qui me caresse le visage quand j’ouvre la vitre. Je n’aime pas mettre la climatisation, elle nous prive de ces sensations oubliées. La chaleur étouffante est naturelle, et par la sueur qui mouille votre dos, vous ressentez l’existence de votre corps. Le confinement des grandes villes nous a fait perdre la mémoire de la campagne et les bienfaits inhérents à l’été. J’ai une nécessité presque vitale de partir, la retraite est un vide abyssal qu’il faut vite combler avant de sombrer dans l’hiver de sa vie. Le paysage des grandes plaines de la Beauce défile, les moissons sont presque déjà terminées en ce début juillet. Tout va vite maintenant, les moissonneuses, avec leur barre de coupe gigantesque, avalent les hectares des parcelles remembrées. L’odeur du blé, fraîchement coupé, remonte par la vitre, les souvenirs de mon enfance reviennent peu à peu par images sans que je parvienne à trouver une logique, mais qui doit correspondre à un ordre qui m’échappe. D’ailleurs, depuis quelque temps, j’ai cette impression étrange dans ma tête que tout ne s’allume plus comme avant. Mes étages sont complexes avec leurs parts d’ombre. Les portes qui devraient communiquer ne s’ouvrent plus comme avant. La relation ne suit plus une logique familière, docile, prévisible, je perds le fil de mon existence. C’est incompréhensible, d’autant que je suis devenu libre de toutes contraintes. Les kilomètres défilent lentement sur ces petites routes où la vitesse est limitée pour votre sécurité, cela présente un avantage, mon regard, avec curiosité, capte le paysage chargé de la chaleur de l’été. Les grosses bottes de paille sont posées en ordre aléatoire, formant une armée de géants qui semble prête à se mettre en marche pour conquérir un territoire. Rondes ou rectangulaires, je les imagine, ces masses noires la nuit au clair de lune, se déplacer en obéissant à une force occulte et certainement maléfique. En voiture, j’ai toujours été étonné par une perception atypique des paysages et je me surprends à m’abandonner à des rêveries, comme si j’avais donné le volant à quelqu’un d’autre et que je pouvais laisser libre cours à ma fantaisie. Peut-être ai-je gardé le souvenir de mes voyages d’enfance avec mes parents où la seule distraction était de regarder par la vitre les plaines, les forêts et les maisons. Aujourd’hui, les enfants sont collés à leur portable ou à leur tablette, laissant ainsi s’échapper les beautés du voyage et développer la puissance de leur imagination. Leurs rêves, privés de ces images, ne doivent pas être apaisants en suscitant des angoisses nouvelles que nous ne connaissions pas.
Le temps passe et un détail m’extirpe de mon absence passagère, le paysage me devient plus familier, je me rapproche de ma destination.
Je m’arrête dans un aménagement ombragé, je roule depuis trois heures et j’ai besoin de prendre l’air en marchant quelques pas. Des tables de piquenique en bois sont posées à l’ombre de grands arbres. Une famille de quatre personnes est attablée. Ils mangent avec l’appétit inhabituel d’un départ en vacances. Ce tableau, aux airs champêtres, me rappelle des souvenirs lointains maintenant. Je suis seul depuis quelques années. Ma femme est partie depuis longtemps déjà et mes deux filles vivent leur vie loin de chez moi. J’ai apporté une bouteille thermos où le café a gardé sa chaleur. J’aime ces arômes qui se répandent en ouvrant le couvercle, dont je suis toujours incapable de deviner la provenance et j’apprécie le contact chaud de la tasse entre mes doigts. C’est un moment simple de quiétude où seul l’instant compte en oubliant le reste. Les enfants ont déjà quitté la table et se détendent en courant dans l’herbe sous le regard vigilant des parents.
Je ferme un peu les yeux, et des images me reviennent de ce temps où mes parents m’emmenaient dans la famille. C’étaient mes seules vacances. Ces souvenirs sont ineffaçables et me procurent un bien-être éphémère, mais ô combien salutaire. Je ne vis pas de souvenirs, mais j’aime faire défiler des espaces de temps qui me procurent une joie intérieure, vitale pour continuer à vivre.
Les enfants remontent dans la voiture, la femme en fait le tour pour être certaine qu’ils n’ont rien oublié et ils démarrent pour une destination inconnue. Par la vitre, la petite fille m’adresse un large sourire avec un petit signe de la main comme si je faisais partie de la famille. Je lui réponds, heureux de retrouver cette fraîcheur d’enfance à travers son visage. Je reste encore un peu, l’aire est maintenant vide et je me demande pourquoi je suis là tout seul. La réponse est pourtant simple : je veux retrouver un peu de mon histoire dans le pays où j’ai passé toute ma jeunesse. Je n’ai pas consulté, mais quand la retraite arrive, l’idée de remonter le temps devient presque une obsession pour continuer mon chemin. Les spécialistes parlent de bilan avec la fameuse question : « Qu’ai-je fait de mon existence ? » Vous rembobinez le film et si le scénario de départ n’avait pas été le même, que serais-je devenu ? Je ne réponds pas à la question, elle m’angoisse, comme si les réponses me faisaient peur. À l’ombre des grands arbres, la fatigue s’estompe, un oiseau s’envole, je lève la tête, mais il est déjà loin au-dessus des feuillages dans un ciel que je devine sans nuage. Je reprends la route, une façon de fuir bien pratique pour éviter de trop penser.
Cette départementale m’est familière, des détails reviennent, même si de nombreuses maisons neuves se sont inscrites dans le paysage. J’observe maintenant les particularités qui avaient attiré mon regard jadis. C’étaient très souvent des bâtiments atypiques, aux planches goudronnées, disjointes ou des arbres solitaires plantés au milieu d’un champ qu’un agriculteur, malgré les remembrements, avait sauvegardés. Il voulait certainement entretenir la mémoire de son père ou de son grand-père qui avaient personnalisé la parcelle. Ils m’ont toujours attiré, majestueux, fiers, dressés au milieu de la plaine, ils résistent au temps qui passe. Quand j’étais plus jeune, je m’arrêtais pour prendre une photo comme pour emporter avec moi leur solitude. Cette fascination, je la retrouvais dans certaines expositions de tableaux où l’artiste saisissait, avec sa sensibilité, cet ensemble qui suscitait en moi un plaisir intérieur.
La route continue de défiler, ma destination se rapproche. La musique de l’autoradio m’accompagne et, parfois, je chante avec enthousiasme, puis j’écoute sans écouter ce fond musical et je reviens dans mon histoire.
Les noms me sont maintenant familiers, je pensais les avoir oubliés, mais ils me reviennent en mémoire avec quelquefois des images précises de personnes que j’avais bien connues. Je suis presque arrivé à destination. J’arrête la voiture sur une place au sommet de la petite colline qui domine la ville de mon enfance. J’aime cet endroit qui balaye du regard la vallée de la Seine. Je devine le fleuve qui dessine des courbes dans une végétation encore bien verte. Plus loin, la forêt semble protéger une partie de la ville alors que, de l’autre côté, les grandes plaines apportent une lumière dorée en cette saison. Ce panorama me procure toujours la sensation d’entrer dans une contrée rassurante. Soudain, le ciel s’assombrit, le tonnerre gronde et la pluie s’invite. Je me réfugie dans la voiture, les éclairs illuminent la vallée comme un feu d’artifice naturel. La chanson de la pluie, sur le capot, m’apporte cette tonalité réconfortante quand je suis à l’abri. Le spectacle est fascinant, ces trombes d’eau effacent l’horizon, le flou du pare-brise m’oblige à mettre de temps à autre les balais d’essuie-glaces pour entrevoir un univers où l’imagination se confond avec la réalité. J’ai cette étrange impression, dans cette grisaille intense, de percevoir un visage familier dont les contours ne sont pas assez nets pour deviner cette étrange visiteuse. C’est pratique, ces balais, ils vous enlèvent, en quelques secondes, la réalité pour faire place nette et un avenir nouveau vous paraît possible. La pluie cessa d’un seul coup comme elle était venue. La vue se dégage et tout redevient comme avant. Je redémarre et je prends la direction de la ville où j’ai retenu un gîte sur Internet.
Les contours de la cité se dessinent à la sortie des trois virages qui n’ont pas été retouchés. L’hôpital, devenu aujourd’hui, avec les restructurations, une coquille vide de services actifs, est toujours sur la droite. Le Château, sur la gauche, garde l’histoire en mémoire d’une place forte. Je retrouve, moi aussi, les vestiges de mon passé. Je n’ai pas besoin de GPS, je sais encore retrouver la rue qui remonte vers la vieille église qui domine la ville comme pour indiquer aux habitants que le temps semble immobile depuis le Moyen Âge. Je reconnais la maison avec son porche clouté et sa voûte d’entrée en demi-cercle. C’était un ancien champ de tir à l’Arquebuse, vestige d’un autre temps. Enfant, je passais souvent devant et j’imaginais derrière ces grands murs des histoires secrètes qui parfois me faisaient peur. Aujourd’hui, je franchis cette porte sans appréhension, fatigué par la route, j’ai hâte de me reposer un peu. Une femme, plus âgée que moi, m’accueille avec ce sourire qui vous met en un instant en confiance. La chambre, à l’étage, est confortable, meublée d’une armoire à l’ancienne qui grince quand je l’ouvre pour déposer mes vêtements. Je me jette sur le lit qui semble confortable et je ferme les yeux pour récupérer de la fatigue. J’ai dû dormir un peu, je me sens bien dans cette demeure aux murs ancestraux qui doivent contenir des pages d’histoires. La fenêtre offre une vue sur le jardin et par-dessus le grand mur, je devine, derrière une bordure d’arbres, la rivière. Dans le jardin, une table ronde et quatre chaises bleues m’invitent à contempler la façade avec son balcon en fer forgé et un cadran solaire. Je n’ai pas le temps de réfléchir, la voix douce de mon hôtesse retentit derrière moi.
Dans la forme, la question n’apporte pas de réponse, c’est sa façon d’accueillir sans doute tous ses visiteurs. Je me retourne, elle est là devant moi, tenant un petit plateau avec deux tasses en porcelaine et une théière qu’elle pose, délicatement, sur la table.
Elle doit avoir au moins quatre-vingts ans, son visage respire une vie apaisée, ses traits, certes marqués par le temps, soulignent la beauté d’une jeunesse lointaine. Quand elle sourit, une vingtaine d’années semble disparaître d’un seul coup. La douceur de ses intonations, la simplicité de son langage, son regard franc vous donnent presque une certitude de la connaître depuis longtemps. D’habitude, je suis méfiant avec des inconnus, mais cette femme m’inspire confiance et je ne sais pas pourquoi. Elle a la délicatesse de ne pas me poser trop de questions, nous parlons de sa maison et de son histoire, du temps de la saison, mais avec une subtilité qui dénote chez elle une sensibilité et une intelligence que j’apprécie.
Une vieille comtoise sonne dix-huit heures et interrompt la conversation où chacun tentait de cerner la personnalité de l’autre. L’examen de passage a dû lui convenir, elle m’a indiqué un petit restaurant où elle devait avoir ses habitudes. Je connaissais l’endroit et je marche dans les rues qui, peu à peu, me redeviennent familières. Mes souvenirs remontent lentement à chaque maison ancienne qui reste immuable entre des bâtiments plus récents. L’entrée du restaurant, avec ses trois marches en pierres blanches, m’invite à plonger dans mon passé. L’effet a été de courte durée, à l’intérieur, tout est moderne, j’en suis presque déçu. Je me suis vite remis quand le garçon m’a apporté le menu, j’ai faim. Je me suis peut-être fait un film sur mon retour. Qu’est-ce que j’attends. La vie continue, les choses changent et je ne suis pas le centre du monde. La salle se remplit, j’essaie de reconnaître un visage familier, mais personne ne prête attention à ce voyageur inconnu qui revient si longtemps après. Ceux qui pourraient me reconnaître doivent être aussi vieux que moi et les autres, les plus âgés, sont morts ou ne sortent plus de chez eux. Revenir, ce n’était peut-être pas une bonne idée, le temps est inexorable, il efface beaucoup de souvenirs.
Après le repas, je flâne encore un peu, me laissant guider par les lumières des rues et je rentre, fatigué par cette première journée, demain, le soleil m’apportera une lueur d’espoir, mais laquelle ?
Quand il est entré, j’ai, comme à mon habitude, observé discrètement son regard. À mon âge, recevoir du monde chez moi n’est pas une nécessité financière, mais une façon de retarder le temps où je serai vraiment seule. Son sourire inspire confiance, mais il dégage une réserve instinctive comme s’il voulait instaurer une dualité entre à la fois un désir de plaire et une protection, instinctive, c’est certainement une frontière intime à ne pas dépasser. Il est de taille moyenne, ses cheveux blancs un peu en bataille, des épaules bien larges lui donnent une allure d’ancien sportif bien conservé. Il doit avoir entre soixante et soixante-dix ans. Il n’a pas le ventre arrondi comme la plupart à cet âge. Je remarque ce détail, car j’ai horreur de ces hommes qui se laissent aller sans faire d’effort. En bref, son examen de passage me semble réussi, mais j’attends de cerner un peu mieux sa personnalité, car, derrière son regard, je pressens un être plus ambigu. Je suis incorrigible, il faut absolument que j’imagine des scénarios dès qu’un visiteur franchit ma porte. Il est tout simplement de passage et sa réservation n’est que pour une semaine. Il est sorti pour dîner. Je ne vais pas l’attendre. Ce ne serait pas convenable. Je vais me coucher et, comme chaque soir, je vais m’inventer une histoire dont ce personnage sera la vedette.
Je me suis éveillé vers huit heures, en ouvrant la fenêtre, j’ai senti l’odeur du café. Sur la table du jardin, deux tasses et une cafetière m’attendent, mon hôtesse assise a levé les yeux vers moi et, avec un sourire engageant, elle m’invite à descendre la rejoindre.
Le soleil inonde la terrasse, la journée sera belle, ai-je pensé, comme si elle l’avait deviné. Elle me dit :
Je sens dans sa façon de le dire qu’elle ne pense pas tout à fait son propos, mais c’est sa manière de deviner, plus sûrement, le pourquoi de mon séjour, je dois l’intriguer. Avec un sourire un peu espiègle qui n’a pas dû lui échapper, je lui répondis :
Elle a tout de suite saisi l’occasion pour affiner ses questions, mais je pressentis sa finesse d’esprit et je sus qu’elle n’aborderait pas frontalement l’interrogatoire sur ma venue.
Nos regards se sont croisés. Je crois, qu’à cet instant, je tombe sous son charme et je sais qu’il me faudra être attentif, j’ai quelqu’un d’intelligent en face de moi, mais ce petit jeu ne me déplaît pas, ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre une personne dont la subtilité vous oblige à réfléchir plus vite et à deviner les mots silencieux qui se cachent pour vous forcer à ouvrir davantage votre propre horizon.
Pour couper court à cette première conversation, je lui réponds que je connais un peu la région et que je vais me laisser aller un peu au hasard. Elle n’a rien ajouté, elle a perçu que je n’irai pas plus loin dans les confidences aujourd’hui.
Je suis parti vers dix heures, les rues me redeviennent familières, sur la place, je prends un café à la terrasse, le soleil frappe mon corps d’une chaleur apaisante. Je n’ai rien de précis à l’esprit, simplement prendre le temps de me retrouver. En face, les gens entrent et ressortent avec une baguette de pain, mais toujours pas de visage connu. Près de quarante années se sont écoulées. Que puis-je attendre de mes souvenirs. Pourtant, je sais, au plus profond de moi, qu’ils sont, pour certains encore, prêts à refaire surface. Je suis du regard les personnes qui traversent la place, point stratégique de la petite ville, cherchant désespérément un visage familier. Je quitte la place pour passer devant le jardin où le kiosque est toujours là, entouré de ces platanes plus que centenaires dont l’instituteur nous faisait mesurer la circonférence en se tenant par la main. Je remonte la petite ruelle que j’empruntais les jours d’école, deux fois par jour. Soudain, une image, bien ancrée dans mon esprit, me revient. C’était un soir d’hiver, le lampadaire diffusait une lueur orangée sur la fine couche de neige fraîchement tombée. Je m’imaginais un personnage étrange, au manteau noir qui descendait sur ses vieux souliers éculés par des marches infinies de pays inconnus, qui surgissait de nulle part. À cette époque, je lisais de nombreux livres de la bibliothèque de l’école et j’imaginais les personnages des romans dans mes contrées familières. Ils m’appartenaient presque, je les mettais en scène pour les faire revivre pareils à des acteurs. C’était mon cinéma, mes rêves, mes envies d’embellir ma vie de petit garçon. L’imagination se perd avec les années, malheureusement. L’école est toujours là, j’aperçois la cour par-dessus le portail modernisé, un petit instant, j’entends les cris des enfants à la récréation. Des visages d’instituteurs et de camarades reviennent à ma mémoire et je souris d’un passé heureux et insouciant. Je me revois, j’avais huit ans, quand mon père m’a emmené, c’était un mois de février, nous venions de déménager. J’avais peur de cette nouvelle vie, j’avais serré très fort sa main, il l’avait senti et m’avait dit pour me rassurer.
À cette époque, les parents ne se préoccupaient pas des états d’âme des enfants. Ils étaient contraints de faire des choix pour trouver du travail ; c’était primordial. Ils assumaient tout simplement pour nous loger et nous nourrir. Ils ne pensaient que pour ces notions de survie et ils n’avaient pas d’autre possibilité, l’assistance sociale, c’était eux et je ne leur en ai jamais tenu rigueur de m’avoir arraché à cette enfance.
Il me tire de ma rêverie, je me retourne et je lui réponds comme par excuse.
Il me regarde, interrogatif, comme s’il essaie de se rappeler quelqu’un, puis il est reparti sans rien ajouter. J’ai pensé un instant qu’il me connaissait. Il doit avoir à peu près mon âge. Je pense qu’il y a trop longtemps que je ne suis pas revenu. Mes jeunes années sont passées et, dans la mémoire des gens, je n’existe plus. Ils m’ont effacé, comme j’effaçais, avec un chiffon blanc, l’écriture de notre instituteur. Je revois un instant les phrases sur le tableau noir de la classe. Je regarde, à travers la grille de la porte d’entrée de la cour, les fenêtres de ma classe et je crois entendre encore le bruit de la craie qui dessinait des pleins et des déliés.
J’ai continué de déambuler pour reconstruire mon film implorant le destin d’une rencontre, d’un signe, mais rien que des images figées se dessinaient dans ma tête.
Je suis retourné à la chambre d’hôtes fatigué de cette marche inhabituelle pour moi dans la durée et l’ampleur. Elle n’est pas là quand je monte l’escalier qui grince à chaque pas. Je me suis jeté sur le lit, les bras croisés pour soutenir ma tête, je regarde le plafond aux poutres taillées grossièrement à l’herminette. Je cherche quoi au juste en revenant ici, c’est sur cette interrogation que j’ai dû m’assoupir un peu.
Une porte au bas a claqué, je me suis levé pour aller dîner quelque part, il fait encore jour.
La maîtresse de maison est dans sa cuisine, elle m’a jeté, d’un air qui se veut indifférent :
Je suis un peu surpris, je m’apprêtais à sortir, mais je ne veux pas la contrarier et son fauteuil semble confortable.
Elle est arrivée avec un plateau sur lequel sont posés deux verres et une bouteille de vin rouge.
Sans rien dire d’autre, elle a versé le vin et les verres ont pris une couleur rouge très foncé.
Elle a pris son verre en l’inclinant plusieurs fois, regardé face à la lumière du soir sa robe, elle s’est ensuite imprégnée des senteurs avant de le mettre légèrement en avant, m’invitant, en fixant longuement mon regard, à déguster ce bourgogne.
Ce doit être un rituel pour me mettre en confiance ou mal à l’aise. Je devine dans son regard qu’elle cherche à cerner ma personnalité.
Je ne crois pas en une curiosité malsaine, mais plutôt un jeu d’une finesse que je devine très subtile. Ce doit être, à son âge, une distraction de découvrir la personnalité de ses clients.
Moi aussi, je décide de jouer avec elle, comme dans une partie d’échecs, en élaborant, sans trop la dévoiler, une stratégie. Elle a dû le sentir, car elle a dévié tout de suite la conversation sur ma promenade en ville sans demander trop de détails, mais simplement pour amorcer la conversation. Le vin est délicieux, je me laisse séduire par son parfum ; l’air est agréable. Il nous entoure de sa douce chaleur des soirs d’été propice à se laisser aller à des confidences. Ses questions semblent être posées pour me mettre en confiance. Elle a une voix douce, ses intonations, comme une musique, vous apaisent. Mais sa stratégie a un but quand elle me dit, sans élever la voix :
L’interrogation est directe, je baisse un peu les yeux comme un enfant pris en faute. Je devine dans son regard qui ne me quitte pas, scrutant au-delà des mots, l’expression de mon visage. Un long silence s’ensuit, presque gênant, avant que je réponde :
Elle n’a pas insisté plus et je lui en sais gré. Je n’ai pas envie de me confier sur le véritable objet de ce retour sur les terres de mon enfance. Le sais-je moi-même ? Ce n’est pas encore bien clair entre le désir de remonter un temps où j’avais cette insouciance d’un jeune homme de vingt ans et la peur d’évaluer le bilan de ma vie.
Sans y prendre garde, la tête me tourne un peu, il est l’heure de manger. J’allais prendre congé bien poliment lorsqu’elle m’a dit :
Alors qu’elle se dirige vers sa cuisine, je suis heureux de rester confortablement installé dans le fauteuil, grisé un peu par ce vin rouge.
Quand elle revint avec une salade composée qu’elle posa sur la table, elle me dit :
— Appelez-moi Françoise, c’est un prénom un peu vieux, mais c’est le mien, ajouta-t-elle d’une voix qui n’appelle pas de commentaire.
Je lève les yeux vers Françoise avec un large sourire, je suis heureux qu’elle me fasse confiance. J’entre un peu dans son univers par une petite porte qu’elle vient d’entrouvrir.
Le lendemain, dans le jardin, j’établis un plan avec quelques notes sur un petit carnet que j’emporte toujours avec moi. C’est une habitude chez moi de poser mes impressions sur une feuille blanche, ces bouts de phrases dont la musique des mots vous semble sortir de l’ordinaire d’une conversation banale. Ces quelques lignes doivent me permettre de compléter des rencontres aléatoires de personnes qui ont avec moi un passé en commun. Les adresses de mes copains d’enfance sont une priorité, même si, je l’imagine, beaucoup doivent avoir déménagé. Ensuite, les mairies, leurs registres témoignent d’une présence et marquent les deux extrémités d’une vie, la naissance et la mort. C’est peu, mais ces écritures apportent des marqueurs précieux dans le temps. Pour le reste, j’espère qu’un signe du destin m’ouvrira des portes.
En souriant également, j’ai remercié mon hôtesse pour le café et je suis parti à la recherche de mon passé avec la conviction qu’une bonne étoile me guidera vers un avenir qui m’attire, mais dont je suis incapable d’imaginer le moindre scénario.
