Jacqueline, je t'écris - Jean-Michel Bartnicki - E-Book

Jacqueline, je t'écris E-Book

Jean-Michel Bartnicki

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Beschreibung

e ne sais comment il faut appeler le texte que vous avez entre les mains. L’auteur a hésité entre récit et roman. C’est assurément un témoignage, bouleversant d’humanité, c’est aussi une façon pour un fils de se préparer aux futures retrouvailles qu’il espère. À ce titre, c’est surtout un message. C’est aussi, un peu, une confession, Jean-Michel Bartnicki se dévoilant sans même parfois en prendre vraiment conscience.

Dans ‘‘Le Don d’Aimer’’, paru précédemment en deux tomes, Jean-Michel Bartnicki a su toucher ses lecteurs (et ses lectrices) avec sa façon inimitable de décrire les émotions ; il s’agissait pourtant d’une fiction. Alors, quand il met son talent au service de ses souvenirs et de son amour pour Jacqueline, qu’il a tant de mal à appeler sa mère, il a des accents bouleversants.

On appréciera aussi son remarquable travail d’écriture, son application à ciseler les mots pour nous permettre d’apprécier toutes les finesses de notre belle langue française.

Pierre Bouvart

Membre de l’Association des Écrivains des Hauts de France

Un témoignage authentique et poignant sur la fin de vie, et ce que l'amour peut offrir en pardon. Bouleversant !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Michel Bartnicki est né en 1957 dans le nord de la France. Professeur des écoles à la retraite, il peut se targuer d’avoir eu l’un de ses livres de chansons préfacé par Carine Reggiani. Poète, parolier (membre de la SACEM), nouvelliste à ses heures, ce touche-à-tout littéraire signe un vibrant témoignage sur la fin de vie, l'amour et le pardon.

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Seitenzahl: 395

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Jean-Michel BARTNICKI

Jacqueline,Je t’écris

 

Récit de vie

 

Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire

 

 

 

 

 

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-38157-560-5ISBN Numérique : 978-2-38157-561-2Dépôt légal : octobre 2024

© Libre2Lire, 2024

 

Illustration de couverture : Just’in Picture

https://www.facebook.com/just.in.picture/

 

 

Du même auteur

 

Le Don d’Aimer – Tome 1 : Prélude

Editions Libre 2 Lire – 2019

 

Les Bons Points Dinosaure

Editions Libre 2 Lire – 2021

 

Le Don d’Aimer – Tome 2 : Trajectoires

Editions Libre 2 Lire – 2022

 

 

 

 

 

Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues.

Annie Ernaux

 

 

 

 

À la mémoire de ma mère qui m’a aimé à sa manière et que j’ai sans doute beaucoup aimée sans jamais pourtant véritablement en avoir conscience. L’amour n’est pas une évidence, mais une chance qu’il faut parfois savoir saisir au bond, quand il est encore temps. À la mémoire de mon père. À la mémoire de mes grands-parents, mes véritables parents. Les vrais parents, ce sont ceux qui vous élèvent.

Jean-Michel Bartnicki

 

Avant-propos

Dans la nuit du samedi 29 avril 2023, ma mère rendait l’âme, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Ma relation avec elle fut extrêmement complexe. À travers les lignes qui vous attendent impatiemment, je vais essayer de lui rendre hommage. Ma mère vécut par procuration. Finalement, a-t-elle réellement existé par et pour elle-même ? Par souci de transparence, d’intégrité, je serai amené, en prenant garde de ne pas m’y noyer, à plonger sans filet dans les méandres de mon passé, dans mon enfance, et par ricochets affectifs dans certains événements fondamentaux et bâtisseurs de mon existence, ainsi que dans ceux de mes créateurs et de mes grands-parents, fussent-ils douloureux, voire traumatisants. Pour comprendre les autres, il est indispensable de bien connaître sa propre histoire et de ne jamais tricher avec soi-même.

Mon roman est un récit de vie. Puissiez-vous l’apprécier ! C’est mon vœu le plus cher.

 

Jean-Michel Bartnicki,Le 27 juin 2024

 

Préface

Voici un ouvrage qui m’aura emplie de sentiments divers.

Une autobiographie n’est pas une mise à nu, tant s’en faut ! C’est un « déshabillage » progressif de l’âme pour lequel il faut une force et un courage indescriptibles. Exprimer ces choses enfouies au profond de soi-même, d’une réalité parfois crue, en ressentir le besoin irrépressible, c’est aussi se défaire un peu de sa pudeur, exercice ô combien difficile !

Le titre déjà, « Jacqueline, je t’écris », pose question. Faut-il avoir encore beaucoup à dire à sa propre mère, disparue, pour un jour devoir lui écrire.

Jean-Michel Bartnicki est un ami depuis longtemps déjà. C’est un enfant sans fratrie qui ne peut donc attendre son soutien puisqu’elle n’existe pas. Heureusement, il est bien accompagné dans sa vie d’homme.

Voilà l’histoire d’un fils qui, à un moment donné, offre à sa mère un avenir, alors qu’elle ne lui a jamais apporté les joies d’un passé avec elle. On a le sentiment qu’elle a délégué sa tâche à ses parents, lesquels auront été admirables.

Dans nos expériences d’enfants, Jean-Michel et moi-même avons vécu des moments de détachement, de solitude même qui nous rapprochent. Ce qui nous ressemble nous rassemble et je dois avouer, aujourd’hui, que l’ami est devenu mon frère de cœur.

Après, vient l’éternelle question… Où se situe la frontière fragile entre l’amour et le devoir, celui qui permet de se regarder dans la glace ?

Ceux qui en reçoivent le moins sont souvent ceux qui en offrent le plus :

Devoir grandir sans amour maternel, être ensuite capable de donner au centuple l’amour que l’on n’a pas récolté et, surtout, ne pas reproduire le schéma, mot à la mode, trop souvent employé à mon goût.

Savoir pallier la solitude, chercher à comprendre les manques peut-être nichés dans l’absence d’éducation d’une petite fille devenue femme par la seule volonté de sa nature, chercher la tendresse jusque dans les non-dits…

Sans compter que même s’il est prouvé que « La vieillesse est un naufrage », le corps délabré n’empêche pas l’esprit vivant, toujours en demande et beaucoup moins en offre.

Vieillir aujourd’hui est à mille lieues du vieillir d’autrefois. Je me souviens de ma vénérable Mémé et de son chignon serré, dans son fauteuil à bascule, quand l’Aïeule était traitée comme une reine.

Jean-Michel Bartnicki m’a malgré tout un peu réconciliée avec ma vision de l’E.H.P.A.D. Mais il est grand temps que nos gouvernants se penchent sur la fameuse « loi fin de vie ». Je ne veux pas faire vivre ma « déchéance » à mes enfants. Que le Ciel m’entende !

Une chose est sûre, Jean-Michel, même si selon Charles de Gaulle, la vieillesse est un naufrage, tu as décuplé mon envie de vivre. Merci pour cela.

 

Annie Kubasiak-Barbierparolière, poétesse et écrivaine,Officier dans l’Ordre des Arts et des Lettres

 

1Alea jacta est

En ce début d’après-midi d’hiver du mardi 24 janvier 2017, comme si nous ne souhaitions pas affronter la réalité, pour nous préserver, nous eûmes la sensation que la sonnette de la porte d’entrée vibrait à peine. L’hiver en personne n’avait pas encore sorti ses griffes. Une douceur inhabituelle, tel un parfum subtil et délicat, enveloppait la petite ville d’Escaudain, commune française située dans le département du Nord, à quelques kilomètres de Denain, à la triste réputation d’être l’une des villes les plus pauvres de France.

⸺ Tout ira bien, ne t’inquiète pas, c’est pour ton bien, Jacqueline, répéta une énième fois Corinne, l’une des deux petites-cousines de ma mère, qui retenait tant bien que mal ses larmes et ne travaillait pas ce jour-là.

Aucune réaction de ma mère qui s’était recroquevillée sur elle-même. Elle avait l’air absente, inhabituellement docile et éteinte. Elle s’était carrée dans un fauteuil en skaï aux bras noirs et à l’assise de mauvais goût rouge vif, laquelle était censée imiter une véritable fourrure : un fauteuil qui avait fait son temps. Telles des crevasses profondes, les rides de son visage amaigri, crayeux et creusé s’étaient étirées, démultipliées sur sa face livide et grimaçante, dont seuls ses beaux yeux bleus à la Michèle Morgan sauvegardaient fragilement sa beauté d’antan. Son regard fuyant était troublé par un voile de désarroi perceptible.

Ses mains, aux doigts déformés par les petites et grandes misères du temps, enserraient les extrémités des bras du fauteuil, comme pour faire corps avec lui, se rassurer et ne plus le lâcher. Elle fixait le sol et relevait très peu la tête. Elle donnait l’impression de ne pas vouloir s’attacher à ce qui se tramait autour d’elle, réfugiée dans son monde. Elle se présentait sonnée, tel un boxeur ayant reçu un uppercut destructeur qui l’aurait expédiée au tapis sans pouvoir recouvrer ses esprits avant longtemps. Jacqueline était communément volubile. Elle aimait se mettre en scène en monopolisant la parole, en coupant couramment celle des autres, sans aucune gêne, sans, le moins du monde, prêter attention à ce qu’on lui disait. Son soudain mutisme persistant témoignait de son extrême faiblesse. La peur la tétanisait. Il s’avéra qu’elle se montra impuissante à la verbaliser lors de ces longues minutes intenses et capitales. Notre présence et notre amour lui réchauffaient le cœur. Inconsciemment, elle nous faisait confiance : une évidence.

Deux heures auparavant, suivant nos sages et fermes recommandations, elle qui n’était plus coutumière du fait depuis des mois, ma mère, affamée, avait mordu à belles dents l’entièreté du contenu de l’assiette Kebab que je m’étais empressé d’aller lui acheter au Palais d’Istanbul sur la place d’Escaudain ; un restaurant à l’excellente réputation qui proposait une carte variée de qualité. Malgré son appétit féroce, les gestes de Jacqueline furent d’une lenteur infinie, ce qui, au demeurant, pouvait paraître contradictoire tant son ventre gargouillait d’impatience. Or, le temps lui-même semblait tourner au ralenti. Ma mère avait l’air de se requinquer, de reprendre du poil de la bête. Ce ne fut qu’un feu de paille.

Elle picorait. Toutefois, elle ne laissa rien dans son assiette. Avait-elle inconsciemment subodoré qu’elle prenait son dernier repas chez elle, en notre compagnie, autour de la table du salon à la décoration spartiate qui jouxtait la salle à manger ? Jacqueline, avec ce ton unique et décalé qui fut l’une des marques de fabrique de son personnage haut en couleur, au meilleur de sa forme, avait l’habitude de déclarer : « J’n’aime pas cette pièce, c’est celle des morts ! »1

Avant qu’elle n’entamât son déjeuner et ne bût à petites gorgées un verre de vin rouge de Bordeaux, mon épouse, la main ferme dans un gant de velours, n’éprouva exceptionnellement pas la moindre difficulté à convaincre sa belle-mère, habituellement indomptable, de l’impérieuse nécessité de flatter et de satisfaire ses papilles gustatives avec une cuisine traditionnelle :

⸺ Jacqueline ! Il faut que vous mangiez ! Vous êtes trop faible ! Il faut que vous repreniez des forces pour l’hôpital, d’accord, Jacqueline ? N’ayez pas peur, tout va bien se passer ! Vous aussi, hein, vous savez que vous ne pouvez plus rester dans cette maison pour le moment. Elle est bien trop grande pour vous et vous tombez trop souvent.

Ma mère, contre toute attente, lâcha alors cette phrase :

⸺ J’ai une de ces faims de loup, les enfants !

Par la suite, nous découvrîmes qu’elle n’avait presque rien avalé depuis deux jours, ce qui expliquait un appétit d’enfer soudainement retrouvé, comme par magie.

Nous n’avions plus le choix. Il fallait prendre une décision au plus vite, dans son intérêt. Elle se mettait de plus en plus en danger, sans en avoir conscience. Nous savions que ce jour fatidique surviendrait, mais, par amour pour elle, pour la préserver autant que possible de cette échéance redoutée, nous avions repoussé ce moment inévitable et nécessaire, ce cataclysme annoncé de longue date, qui amènerait celle qui m’avait enfanté vers les dernières années de sa vie et des lendemains incertains. Ce futur proche m’effrayait, mais un autre sentiment prédominait : la culpabilité. Peut-être aurais-je dû patienter davantage et éviter de penser que cette résolution radicale était la seule à envisager. J’avais la sensation de me précipiter, d’agir par confort. En effet, je n’aurais plus à effectuer régulièrement, deux fois par mois, sauf lorsque les conditions climatiques ne le permettaient pas, les soixante kilomètres qui séparaient mon domicile de celui de ma mère.

*

Que ressentais-tu vraiment à mon égard, moi, ton fils unique ?

*

L’atmosphère restait pesante, angoissante, déstabilisante. Nos nerfs étaient mis à rude épreuve, mais il fallait que nous gardions notre sang-froid. Montrer le moindre signe d’affolement eût pu, incontestablement, aggraver l’état de santé de ma mère, physiquement et mentalement. L’ambulance arriverait bientôt. Le médecin, conscient de la nécessité d’agir au plus vite, nous avait remis une ordonnance explicite pour une hospitalisation en bonne et due forme dans un établissement de santé près de chez nous, le but étant d’identifier la ou les causes des chutes à répétition de ma mère. Il avait également préparé un bon de transport pour les ambulanciers.

Corinne, mon épouse et moi-même nous serrions les coudes pour tenter de mieux faire face au processus inéluctable en cours, dont nous n’étions qu’aux prémices. La machine était lancée. Jacqueline quitterait bientôt son monde pour en découvrir un autre. À ce moment-là, j’ignorais que nous allions rattraper le temps perdu, d’une façon plus qu’inattendue… inespérée… touchante… inoubliable…

*

La veille, nous nous étions inquiétés de la teneur de l’appel téléphonique de ma mère, qui ne nous sollicitait jamais de la sorte après 22 heures, rivée généralement à son écran de télévision, se nourrissant béatement des émissions de téléréalité ou de variétés, dont le fleuron de son addiction télévisuelle était tous les talk-shows de Michel Drucker durant plusieurs décennies :

⸺ Allô, Jean-Michel ? C’est moi… C’est la deuxième fois que je tombe aujourd’hui… Tchiot2, je ne veux pas appeler les pompiers ! Ils vont m’envoyer à l’hôpital ! J’ai perdu le numéro de téléphone de Corinne… Alors, je t’appelle… Ce matin, j’suis tombée dans la cuisine, mais aussi ce soir près du téléphone3… J’ai peur, Jean-Michel… Qu’est-ce que…, s’interrompit brutalement Jacqueline.
⸺ Allô, allô, allô, allô ! Je ne t’entends plus ! Allô, allô, allô, allô ! Réponds-moi, s’il te plaît ! insistai-je pendant plusieurs minutes sans succès.

Un désert de silence régnait au bout du fil. Je ne savais plus que penser. Ma voix devint tout à coup chevrotante. Des pensées négatives affleurèrent à la surface de mon esprit. Je pressentais que le cours des événements prenait une direction tragique. Sans hésiter, je réagis en téléphonant à Corinne.

⸺ Allô, Corinne, c’est Jean-Michel. Pardon de te téléphoner à cette heure-ci, mais je suis très inquiet ! Ma mère vient de m’appeler et la communication s’est coupée brusquement. Elle ne semblait pas bien du tout. Je sais qu’il est tard, mais pourrais-tu passer chez elle pour voir ce qu’il se passe et me rappeler le plus vite possible, s’il te plaît ? La voix de ma mère était bizarre. Elle avait l’air perdue ! Elle m’a également dit qu’elle était tombée deux fois aujourd’hui chez elle sans me donner plus de détails que cela ! J’avoue que je suis très inquiet, Corinne. Si tu ne peux pas te rendre chez elle tout de suite pour une raison ou pour une autre, dis-le-moi, je sors ma voiture du garage et je fonce vers Escaudain ! haletai-je d’émotion.
⸺ Bonsoir, Jean-Michel. Ne t’inquiète pas, je me rends sur place immédiatement. Je serai chez Jacqueline dans quelques minutes. Je te rappelle sitôt que j’en sais davantage. C’est vrai que je l’ai trouvée très fatiguée ces derniers temps et souvent incohérente dans ses propos. Mais elle a encore toute sa tête. Tu peux en être certain, Jean-Michel. Allez, je raccroche et je te tiens rapidement au courant de l’évolution de la situation, répondit-elle, sur un ton faussement serein.

En effet, je connaissais sa grande sensibilité et son attachement profond à ma mère, à laquelle elle rendait visite, pour ainsi dire, quotidiennement depuis plus de deux ans. Elle lui tenait compagnie quelques minutes, voire davantage, lorsqu’elle faisait le ménage chez elle, entre des montagnes de cartons, de babioles et d’objets en tous genres que ma mère commandait de manière obsessionnelle et compulsive, envoyant des chèques à tout-va à des marchands de pacotilles. Entre autres choses inutiles, elle possédait une douzaine de lampes tulipe à col de cygne, ainsi qu’une tonne de gadgets ridicules, en double, voire en triple exemplaire, et même davantage. Maintes fois, elle me fit sortir de mes gonds. Peine perdue. Jacqueline persistait à n’en faire qu’à sa tête, comme toujours. Heureusement, pour la plupart d’entre eux, les montants des chèques étaient modiques. Je m’émeus encore de la frénésie et de l’impatience de Jacqueline à ouvrir nerveusement les nombreuses enveloppes publicitaires qu’elle recevait. Le cœur en fête, l’œil brillant, le sourire jusqu’aux oreilles, elle me disait :

⸺ Regarde, Jean-Michel, j’ai encore reçu une lettre de mes amis qui fabriquent leur propre miel et qui me proposent une importante réduction si je commande à nouveau une dizaine de pots de leur nectar. 

Et d’ajouter, telle une gamine enjouée et candide :

⸺ J’ai vraiment de bons amis, Jean-Michel ! Tu as lu leur gentille lettre accompagnée de documents et de photos ? Tu as vu ? Ils s’adressent directement à moi : Chère Madame Bartnicki, comment allez-vous ? Nous avons l’immense plaisir de, etc. Qu’ils sont gentils !

J’eus beau lui marteler inlassablement qu’il ne s’agissait en réalité que de simples courriers publicitaires aux phrases habilement tournées pour appâter le chaland, rien n’y fit. Dès qu’elle se sentait flattée, ayant la sensation d’être mise en avant, d’avoir de l’importance, ma mère pénétrait dans un autre monde : un monde pathétique d’une superficialité absolue. Sa crédulité était sans limites. Certains tentèrent d’en abuser. Dieu merci, mon épouse et moi-même veillions au grain.

Elle dépensait sans parcimonie pour nourrir la kyrielle de chats du quartier, qu’elle recueillait les bras ouverts, des félins malins comme des singes, qui envahirent bientôt sa maison4, et que Jacqueline laissait se goinfrer à volonté dans les paquets de nourriture tous ouverts. On assistait alors au défilé cocasse de chats, empressés de plonger la tête la première, les queues droites comme des mâts d’artimon, dans l’offrande inespérée de ce buffet pantagruélique offert à volonté par une main généreuse : celle de Jacqueline.

Elle envoyait des chèques à la fondation Brigitte-Bardot. Je dus sévir. Cette fois-là, ô miracle, elle m’écouta. Ce ne fut jamais le cas lorsqu’elle effectuait de nombreuses commandes d’objets inutiles, ainsi que de vêtements qu’elle ne portait pas et qui restaient dans leurs différents emballages, lesquels déposés sans précaution par terre, s’empoussiéraient au-delà du raisonnable au fil des années.

En outre, à aucun moment, elle ne fit de dons pour telle ou telle cause humanitaire. Les êtres humains ne l’intéressaient que très peu, sauf Michel Drucker, et dans la foulée, le chanteur Amir ainsi que l’acteur Alain Delon.

Ma mère était habitée par une sorte de folie douce, mais elle était loin d’être folle au sens clinique. C’était autre chose : une pathologie mentale difficile à identifier. Elle me déconcertait. Elle m’inquiétait, mais elle me faisait également beaucoup rire, prenant un malin plaisir à amuser la galerie avec une spontanéité désarmante et une candeur juvénile. Elle me surprenait de manière positive, lorsqu’elle me prouvait, grâce à des remarques intelligentes sur divers sujets, qu’elle avait un potentiel intellectuel inexploité. Au moment des faits, Jacqueline avait quatre-vingt-un ans : un âge qui ne correspondait pas à son âge mental. En témoigne sa réaction décalée lorsqu’elle se voyait dans une glace : « C’est qui, Jean-Michel, cette vieille femme ? » Cette dissociation entre son corps et son esprit perdura jusqu’à la fin de ses jours.

Corinne ne tarda pas à me rappeler :

⸺ Allô, Jean-Michel, écoute, je ne veux pas t’alarmer, mais je viens de trouver ta mère affalée sur le sol près du téléphone. Pas de bosse ! Elle aurait pu se faire très mal, se cogner la tête contre le coin d’un meuble et là… enfin, heureusement, ce n’est pas le cas. Elle est consciente et reprend progressivement ses esprits. Elle m’a serrée très fort dans ses bras et a bredouillé quelques mots affectueux : « T’es là, tchiote ! Mais, pourquoi t’es venue à cette heure-ci ? » « Oh, Jacqueline, je passais juste dans le coin et, comme j’ai vu de la lumière, je me suis dit, je vais aller dire bonsoir, faire un petit coucou à Jacqueline. » Jean-Michel, je suis avec mon fils. Nous venons d’installer Jacqueline dans son fauteuil. Ce fut facile, car elle est maigre comme un clou ! Nous allons passer la nuit avec elle, près d’elle. Ne viens pas maintenant, elle va un peu mieux. Je sens qu’elle va bientôt s’endormir. Si malheureusement nous constations qu’elle n’allait pas bien, je te téléphonerais aussitôt, Jean-Michel, OK ? Je sais que Jacqueline ne veut pas entendre parler de téléphone mobile et qu’elle est attachée à son vieux téléphone fixe, comme beaucoup de personnes âgées. Or, je pense que tu devrais lui acheter un téléphone portable, un téléphone de poche, Jean-Michel, avec un forfait limité ; un téléphone qu’elle aurait toujours sur elle et qui lui serait utile pour t’appeler au secours. Qu’en penses-tu, Jean-Michel ? Elle pourrait te joindre à n’importe quel moment, me dépeint la situation Corinne, avec justesse et réalisme, en me parlant à une vitesse folle, d’une voix étranglée par l’émotion.
⸺ Merci, Corinne, merci de m’avoir rappelé si rapidement ! Tu es bien certaine qu’il n’est pas nécessaire que je me rende à Escaudain, ce soir ? Je peux y être aux alentours de minuit, tu sais. Et pour cette histoire de téléphone, je suis bien évidemment d’accord. Nous en reparlerons de toute façon. Figure-toi que j’y ai déjà pensé, mais ma mère, tête de mule, comme tu le sais, ne veut pas en entendre parler. Pour l’instant, tu m’as quelque peu rassuré en me disant qu’elle s’assoupissait. Ta présence la réconforte, de même que celle de ton fils. Salue-le et remercie-le de ma part, Corinne. Je te remercie du plus profond de mon cœur !
⸺ Non, non, Jean-Michel, ne viens pas maintenant. Ta mère ne comprendrait pas que tu te déplaces ainsi en pleine nuit ! Nous savons que tu as de sérieux problèmes à un œil, et qu’il t’a été fortement déconseillé de conduire la nuit. Là, Jacqueline s’est endormie au moment où je te réponds. Tu sais, Jean-Michel, je pense qu’elle ne se rend pas vraiment compte de ce qui lui arrive, et c’est peut-être mieux ainsi. Écoute, Jean-Michel, démarre demain matin à la première heure avec ta femme et téléphone au médecin dès que vous arriverez. Je m’occuperai bien sûr de ta maman si elle tombe à nouveau. Pour le moment, je te le répète, elle est dans les bras de Morphée. Mais je n’hésiterai pas à te téléphoner en pleine nuit s’il le faut, voire à me rendre aux urgences de l’hôpital le plus proche, si ça n’allait vraiment pas. Ton épouse pourrait alors prendre le volant à ta place et je sais qu’elle le ferait. Quelle chance que vous soyez tous les deux à la retraite ! Essayez d’arriver le plus tôt possible. Je serai là, de toute façon. Par contre, sans mon fils, car demain, il travaille. Au fait, Jean-Michel, tu sais que la porte d’entrée principale de la maison n’était pas fermée à clé ! N’importe qui aurait pu rentrer, voler, voire agresser ta mère. Cette maison est bien trop grande à entretenir, Jean-Michel. Pardonne-moi de te le dire, mais je pense que tu as toujours voulu trop préserver ta mère. Je sais que ça part d’un bon sentiment et que tu as bon cœur, mais…, j’ai appris récemment que l’un de ses voisins, actuellement au chômage, venait régulièrement la voir et que ta mère, qui sait avoir le cœur sur la main, lui donnait de l’argent et à boire. J’ai vérifié son stock de bouteilles de vin : il diminue à vue d’œil et son frigo est quasi vide ! Je m’inquiète, Jean-Michel. Et, comme elle ne ferme plus jamais sa porte à clé, me semble-t-il, il faut que tu la protèges davantage. Trop de vieilles dames vivant seules deviennent des proies faciles pour des personnes malintentionnées. Essaie de te reposer un peu à présent, Jean-Michel, même si je sais que tu auras un mal fou à fermer l’œil. Cependant il le faut, car la journée de demain risque d’être très longue. Ça va ? Ah, oui ! J’allais oublier ! Ça sent mauvais chez ta mère, car elle ne tire plus la chasse d’eau ! Je te passe les détails ! De même elle ne refait plus son lit ! Ses draps sont sales et dans la même position depuis des jours et des jours ! Ne t’inquiète pas, je les lui changerai ! Je sais pourquoi ! Depuis une dizaine de jours, ta mère n’arrive plus, ou plutôt, ne veut plus monter les marches de l’escalier qui la mène à sa chambre. Elle a peur de tomber, mais n’ose pas te le dire, de peur de se faire gronder. Tant pis, j’ai trahi notre petit secret. Mais c’est mon devoir de te le dire. Quand elle dormait encore dans sa chambre, je vérifiais à chaque fois si elle vidait son pot de chambre. Comme tu peux l’imaginer, elle ne le descendait plus depuis longtemps. L’odeur était terrible, car bien entendu, Madame n’aérait plus sa chambre ni toute sa maison d’ailleurs ! Elle dort dans un fauteuil et refuse qu’on lui installe un lit en bas, bien qu’il y ait suffisamment de place. Une vraie tête de mule ! De même, elle ne se lave plus que très rarement et, quand on s’approche d’elle, elle ne sent pas la rose ! Quant aux lessives, je les lui fais. En fait, elle continue juste à faire la vaisselle en gaspillant une tonne d’eau. Enfin, elle a un appétit d’oiseau ! conclut Corinne en ces termes forts notre échange téléphonique, tout en se tourmentant pour la suite des événements, se rongeant les sangs pour le devenir de ma mère. L’intonation interrogative de sa voix, marquée par des inflexions significatives de stress, en était une preuve tangible. Nous étions tous soumis à une tension permanente.
⸺ Oh, merci pour ta franchise, merci pour tout, Corinne ! Tu as raison sur bien des points, et merci de m’avoir signalé que l’un des voisins abusait de l’ingénuité chronique et des largesses démesurées de ma mère. Je vais régler ce problème au plus vite, crois-moi, et ne t’en fais pas pour moi, Corinne ; je me suis préparé depuis longtemps dans ma tête à cet épisode critique ! Je ferai face. Qui plus est, mon épouse est là pour me soutenir et pour me conseiller. C’est l’épaule sur laquelle je peux me reposer. Il faut que vous tentiez de reprendre des forces, ton fils et toi ! Vous avez suffisamment donné de votre personne aujourd’hui ! répondis-je simplement de manière sans doute quelque peu trop concise à la petite-cousine de ma mère, mais je ne voulais pas abuser davantage de son temps. Je sentais qu’elle avait été terriblement secouée, perturbée par la violence de la découverte du corps affalé de Jacqueline sur le carrelage de la salle à manger. L’espace d’un instant, elle avait sans doute pensé au pire, car ma mère ne réagissait pas. Arguant qu’il était très tard, je leur souhaitai une bonne nuit à tous les deux. Je précisai à Corinne que mon téléphone resterait allumé toute la nuit, cela va sans dire. Elle pouvait me joindre à tout moment.
⸺ Merci, Jean-Michel. À demain matin, et comme je viens de te le dire, essaie de dormir un peu ! Embrasse ta femme pour moi aussi ! conclut-elle hâtivement et éreintée notre conversation féconde, scellée à jamais dans le marbre de notre mémoire.

Cette nuit-là, chacun ne dormit que d’un œil. La lune avait quelque chose d’un soleil mort.

*

Mes sentiments ambigus envers ma mère m’incitent à la plus grande honnêteté intellectuelle et affective. Lorsque j’évoque son souvenir, sitôt que je me replonge au cœur de situations communes, graves, tristes ou cocasses, j’utilise rarement ce mot extraordinaire, sans doute l’un des plus beaux au monde, avec les mots amour, bienveillance, harmonie et paix, toutes langues confondues : maman. Je ne l’ai jamais prononcé naturellement. Jacqueline : comme si je parlais d’une parente lointaine, voire d’une planète inconnue. Jacqueline : une mère qui ne fut jamais aimante, mais absente. À sa décharge, un large éventail de circonstances atténuantes explique son inaffectivité, sauf envers les chats et, comme je l’ai déjà évoqué, Michel Drucker qu’elle adulait, telle la huitième merveille du monde. Ma mère m’a aimé à sa façon. C’est en tout cas ce que je pense, ce que j’espère, possiblement pour me tranquilliser l’esprit. En retour, je l’ai aimée également à ma manière, non pour me donner bonne conscience, mais parce que j’avais une énorme affection pour elle et sans doute une forme d’amour. Aujourd’hui, elle me manque beaucoup.

L’une de mes amies, Yolande, m’avait envoyé ce message significatif, fin et sensible, quelques heures après le décès de ma mère. Reproduit avec son autorisation, le formidable ressenti émotionnel de mon amie corrobore mes dires : « Je ne connais pas les circonstances du décès de ta maman, mais j’espère que son départ s’est passé en douceur. Quelle qu’elle ait été, Jacqueline est ta mère, la première femme de ta vie, même s’il lui a été très difficile de tenir ce rôle. Elle a fait ce qu’elle a pu avec ce qu’elle était et avec ce qu’elle avait reçu, comme nous le faisons tous d’ailleurs. Bien sûr, nos parents nous transmettent le pire et le meilleur. Jacqueline avait un côté décalé et fantaisiste dont tu as hérité et que tu as sublimé au travers de ta création littéraire. Tu seras aussi parvenu à dépasser cette relation défaillante, à dépasser la haine qui aurait pu s’installer en toi, à aimer cette femme dans ses fragilités avec compassion, à t’occuper d’elle au quotidien… que de victoires sur toi-même ! En te confiant à sa mère, Jacqueline a sans doute choisi le meilleur pour toi, elle savait que tu recevrais là l’amour et l’investissement qu’il lui était si difficile de donner. Sans cette délégation que tu as pu vivre comme un abandon à certains moments, tu ne serais pas l’être bon et doux d’aujourd’hui… J’ai foi en un-delà où elle nous accueillera, entourée des siens quand nous quitterons cette Terre à notre tour. Je pense à toi dans ce temps de perte et de deuil. Je t’embrasse. Yolande. »

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Quel sentiment t’a traversée lorsque je vins au monde ? Pourquoi m’as-tu souvent répété que tu étais trop jeune pour avoir un enfant ? Certes, tu n’avais que vingt et un ans, mais tu n’étais ni la première ni la dernière à devenir mère si jeune. Pourquoi, sur certaines photos en noir et blanc où je n’étais encore qu’un nourrisson, me tiens-tu dans tes bras avec cette distance perceptible ? Fus-je un fardeau trop lourd pour tes frêles épaules, au propre comme au figuré ? Je ne me souviens pas de toi m’embrassant, me faisant rire, ou me lisant la moindre histoire. Pourquoi m’avoir confié si rapidement à mes grands-parents, quasiment dès ma naissance, et ne pas avoir tenté d’assumer ton rôle de maman ? Par faiblesse ? Parce que cela t’arrangeait ? Parce que cela vous arrangeait, toi et mon père ? Par manque d’amour, parce que c’était un sentiment qui t’était totalement inconnu, qui vous était totalement inconnu, à toi et à Édouard ? Ou alors sont-ce mes grands-parents qui ont insisté pour me garder ? Aurais-tu préféré avoir une fille ? Je te pose cette question, car je me souviens que tu m’avais dit que tu avais acheté des vêtements roses, et que, en bas âge, tu m’avais laissé pousser les cheveux, etc. C’est vrai qu’à ta décharge, on ne pouvait pas deviner le sexe de l’enfant à ton époque. Est-ce cela ? Tu ne souhaitais pas mettre au monde un garçon ? Tu ne souhaitais pas avoir d’enfant du tout ? Et, mon père, comment a-t-il réagi lorsque je suis né ? Je ne possède aucune photo de lui me tenant dans ses bras, bébé. N’est-ce pas étrange ?

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Autant de questions qui resteront à jamais sans réponse, mais me les poser m’aide à mieux comprendre l’homme que je suis devenu. De tous mes manques, j’ai fait une force. J’ai la ferme conviction que si je fus éduqué par mes grands-parents maternels, dès ma naissance ou presque, c’est parce que Jacqueline et Édouardm’aimaient et qu’ils ont donc agi par amour. Si ma mère n’a pas ressenti d’élan maternel, je ne lui en veux pas. La personne la plus à plaindre, c’est elle. Une femme n’est pas forcément une mère en devenir. Quant à mon père, je suis incapable de sonder le fond de ses pensées, de son âme. Je me dis, je me persuade qu’il a agi par amour. Ce ne fut pas un abandon, tant s’en faut, mais une preuve d’amour. Peut-être me fourvoie-je sur toute la ligne, et si finalement c’était mon épouse5 qui détenait la clé de l’énigme. Elle pense que ce ne fut ni un abandon ni une preuve d’amour, mais que mes parents biologiques ont agi par facilité en fuyant leurs responsabilités.

Ce qui me manque le plus aujourd’hui, c’est de n’avoir eu ni frères ni sœurs, quoique, dans bien des familles autour de moi, ils s’ignorent à jamais, pour des raisons que je n’ai pas à juger. Quel gâchis, tout de même ! Rien n’est jamais acquis. Tout est à construire et à entretenir.

Sans grossir le trait, une constante fondamentale domine les autres facettes si particulières du caractère singulier de ma mère : la femme-enfant. Jacqueline n’avait ni barrière ni malice. Peu importait qui se trouvait face à elle, elle adoptait systématiquement la même attitude familière, le même ton désarmant de sincérité et de naïveté, comme si elle connaissait depuis des lustres les personnes qui l’accostaient ou qui lui parlaient. Incapable de hiérarchiser ses affinités, elle mettait sur le même plan, d’une part, les caissières du supermarché de la place d’Escaudain, qu’elle estimait être de véritables amies et, d’autre part, les vedettes de la chanson avec une passion pour Amir et les membres de sa famille proche. L’un de ses petits-cousins, devenu médecin, me confia un jour, après avoir discuté longuement avec l’un de ses confrères psychiatres, que celui-ci, en réponse à l’exposé détaillé des réactions instinctives et irrationnelles de ma mère, lui avait dit :

⸺ Cette femme montre des signes patents d’inaffectivité, Christian, diagnostiqua le thérapeute avisé.

Je lui laisse la responsabilité de ses propos. Je ne suis pas loin de les valider à cent pour cent, bien que je ne sois pas un spécialiste des travers de l’âme humaine. En fin de compte, sans l’ombre d’un doute, je peux affirmer que ma mère resta une éternelle adolescente jusqu’au soir de son passage sur Terre. Jacqueline ne s’accomplit jamais en tant que femme à part entière.

Remontons le cours du temps. Je suis convaincu qu’elle fut la victime d’un processus éducatif où ses parents, mais aussi ses deux grands-mères eurent un rôle déterminant. Elle me répétait sans cesse comme un perroquet : « J’ai été élevée par trois femmes, Jean-Michel, cela compte ! »

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Qu’entendais-tu par « cela compte ? » Oh, comme j’aurais dû te titiller davantage !

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La grand-mère maternelle de ma mère se nommait Désirée Michel, née en 1884 et décédée en 1949, journalière6 de son état. Désirée était la mère de Julienne Dupont, née en 1907 à Escaudain, la mère de Jacqueline. Ma petite mère, Julienne, épousa religieusement Louis Bourez, employé de bureau, le 20 octobre 1930 en l’église d’Escaudain. Quant à la grand-mère paternelle de ma mère, elle s’appelait Isabelle Dewally, née en 1874 et décédée en 1967, ménagère. Elle était la mère de Louis, le père de ma mère.

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Tu ne connus pas ton grand-père maternel, Benoît Joseph Dupont, né en 1880 et décédé en 1934, garçon brasseur de son état. Il se tua en tombant du cinquième barreau d’une échelle en manipulant maladroitement des fûts de bière. Tu ne connus pas non plus ton grand-père paternel, Louis Bourez (tiens, ton père et son père portaient le même prénom), né en 1877 et décédé en 1919, suite à une maladie contractée à l’armée – mystère sur la nature de sa maladie –, alors qu’il était simple soldat, et que, dans le civil, il était ouvrier mineur comme spécifié dans le livret de famille. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi l’officier de l’état civil n’a pas simplement écrit mineur plutôt qu’ouvrier mineur. Une nuance administrative m’échappe. De même, pour quelle raison n’est-il pas écrit sans profession, concernant Isabelle, ta grand-mère paternelle, à la place de ménagère7. Je sais que mon arrière-grand-mère paternelle, Isabelle, que je connus dix ans, n’a jamais travaillé de sa vie, excepté pour s’occuper de la maison sise au 74, rue Félicien Joly à Escaudain, où nous avons grandi tous les deux, en ce qui me concerne durant huit ans, de 1957 à 1965. Tu vois que nous avons des points communs. Tout ce beau monde a essayé de bien faire, n’est-ce pas ? Dis-moi ? Tu as été, à l’évidence, surprotégée par toutes ces femmes, qui devaient tenir à toi comme à la prunelle de leurs yeux, puisqu’elles n’eurent jamais que toi comme fille et petite-fille. Tu as eu de la chance que, dans la petite maison, chacun se respectait (s’aimait ?). Quant à ton père, pépé, il n’a pas pu s’occuper de toi ni te voir grandir durant cinq ans, prisonnier de guerre en Allemagne, de 1940 à 1945. Tu n’avais que cinq ans en 1940. Quel genre d’enfant étais-tu ? Qu’est-ce qui t’intéressait ? Pourquoi n’as-tu jamais souhaité m’en parler ? Quelles sont les zones d’ombre de ton enfance ? Tu as occulté tant de détails susceptibles de toucher ta corde sensible. N’as-tu jamais ressenti une once de sentiment de culpabilité de ne pas avoir assumé ton rôle de mère ?

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Refaire l’histoire est vain. En revanche, essayer d’interpréter judicieusement, sans parti pris, la manière dont ma mère fut élevée pour amorcer un début d’explications rationnelles, à défaut de réponses claires, à sa conduite pathologique proche de la névrose, est crucial pour cerner au mieux sa personnalité, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord : une personnalité multiple. Intellectuellement, Jacqueline évolua très peu, comme bloquée, par facilité dirais-je, sur le curseur de l’évolution mentale de tout individu dit normal ; mais qu’est-ce que la normalité ? Je pense qu’elle avait des capacités insoupçonnées, jamais exploitées, hélas, qu’elle ne voulait ni connaître ni développer. Pourtant, depuis le 10 juillet 1950, titulaire du certificat d’études primaires, dont l’obtention était loin d’être aisée à l’époque, ma mère ne poursuivit pas ses études pour deux raisons essentielles : son peu d’intérêt pour l’école, associé à un manque d’ambition et à sa flemme chronique.

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Pourquoi, mes chers grands-parents, vous que je vénérais comme des dieux, vous que j’ai aimés sans compter, n’avez-vous pas davantage poussé votre fille à poursuivre ses études8 ? N’étiez-vous pas trop à son écoute ? À force de la gâter avec trois fois rien, à force de ne l’avoir jamais contrariée (en aviez-vous finalement peur ?) ne pensez-vous pas que vous lui avez ôté, en fin de compte, toute possibilité de s’affirmer davantage, de progresser sur l’échelle sociale, comme vous l’aviez fait pour moi ? Souhaitiez-vous, comme cela allait de soi à votre époque, qu’elle ne devienne qu’une épouse au foyer, soumise à la loi de son mari ? Comme je regrette, au moment où je rédige ces lignes, de n’avoir jamais osé vous poser ces questions si importantes  ! Pourquoi trembliez-vous comme une feuille lorsque vous décachetiez les rares lettres que ma mère vous envoyait de Bretagne ? Pourquoi ne jamais avoir créé une relation saine et profonde avec la famille de mon père ? Vous détestiez-vous ? Que m’avez-vous caché ? La rivalité, la jalousie (la haine viscérale ?) entre ma mère et sa belle-sœur, qui la traitait souvent de « couvée », je l’ai appris de la bouche même de mon père, étaient-elles si fortes qu’aucune réconciliation n’était envisageable ? Ma mère vous commandait-elle ? Étiez-vous à ce point sous son emprise ? Quel fut le rôle de mon père dans cet invraisemblable et interminable imbroglio familial ? Pourquoi n’a-t-il donc jamais réagi ? Craignait-il les réactions de sa sœur ? Était-il sous son joug ? Vous savez, il m’arrive souvent de penser, puissé-je avoir tort, que mon père a épousé ma mère par intérêt, car vous étiez plus à l’aise financièrement que sa famille, même si vous ne rouliez pas sur l’or. Toi, pépé, ta position d’employé de bureau au sein du service de la comptabilité te garantissait un emploi sûr, certes avec un salaire correct, mais sans plus. Quant à toi, mémé, tu avais tant à faire dans ta maison ! Je pense que, par amour, de concert, vous m’avez caché certaines de vos pensées pour me tenir à l’abri de quelques vérités qui auraient pu me faire très mal. Des éléments m’échappent. J’emporterai mes interrogations dans ma tombe. C’est ainsi. Mais, vous savez, mémé et pépé, il y a une chose terrible que mon père n’aurait jamais dû m’asséner un jour : « Tu sais, Jean-Michel, ta mère est une simple d’esprit. » Imaginez ce que l’adolescent que j’étais a pu ressentir, lorsque Édouard, sans la moindre retenue, m’a lancé cette flèche empoisonnée en plein cœur ! On ne doit jamais dire cela à un fils ! Ma mère était certes particulière, mais la dévaloriser à ce point est une insulte grossière et grave ! De plus, c’est faux ! Qu’éprouviez-vous envers votre gendre avant qu’il ne tombe gravement malade ? Il n’est pas bon de trop fouiller le passé, n’est-ce pas ? Sachez que je vous aimerai jusqu’à mon dernier souffle ! C’est grâce à vous que je suis devenu cet homme mûr avec cet équilibre et ces valeurs : une maturité mâtinée de douces et profondes rêveries. Je vous aime.

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Il y avait donc de quoi faire dans le joyeux capharnaüm indescriptible de la maison9 de Jacqueline, où elle vivait seule depuis le décès de sa mère, Julienne, en 1990, à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Ma mère avait alors cinquante-cinq ans.

Quant à mon père biologique, il avait quitté prématurément ce monde dans sa quarante-neuvième année, en mars 1979, des suites d’une longue maladie. Les ravages cumulés de la poussière émise par la farine de blé ainsi que ceux, lourds de conséquences, d’une septicémie, dont l’origine remontait à un accident de travail qui faillit lui coûter un bras à l’usine Eternit de Saint-Grégoire, spécialisée dans les travaux de désamiantage, eurent raison de sa combativité légendaire. Les dégâts d’une surexposition à l’amiante l’achevèrent. Pauvre homme qui nourrissait l’ambition secrète de devenir directeur d’usine en Bretagne, mais qu’un destin funeste, avant même qu’il n’atteignît la quarantaine, se chargea de le priver de ses aspirations et de lui infliger de terribles souffrances. Édouard était un homme intelligent et ambitieux, issu d’un milieu modeste d’origine polonaise. J’ai hérité de son courage, de sa volonté et de son incurable optimisme. Contrairement à ma mère, je ne l’ai jamais entendu se plaindre, même lorsqu’il était au plus mal. La dernière décennie de sa vie, trop courte, se résuma à de fréquents séjours à l’hôpital Pontchaillou de Rennes ; ville où Jacqueline et Édouard avaient déménagé le 5 février 1962. Je ne fis pas partie du voyage.

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N’as-tu jamais souhaité refaire ta vie avec un autre homme ? Après tout, tu n’avais que quarante-quatre ans, lorsque mon père est décédé. Tu étais encore une très belle femme. Mais quel type d’homme aurait pu te supporter ?

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À trente-cinq ans, mon père faisait le double de son âge. À quatre-vingts ans, ma mère ne paraissait en avoir que soixante. Mes parents ne se parlaient guère. Durant le peu de temps que je passais avec eux, ils m’adressaient rarement la parole, ne me posaient pas de questions sur mes études ou mes centres d’intérêt. Je ne me souviens pas qu’ils m’eussent témoigné de signes d’affection, ni valorisé ni encouragé en quelque domaine que ce fût. J’étais là sans être là : transparent, pire invisible. Chez eux, j’étais l’invité, pas leur fils. Mes parents, c’étaient mes grands-parents. Les véritables parents sont les personnes qui vous élèvent, qui prennent soin de vous jour et nuit, qui vous soignent, qui vous écoutent, qui vous donnent accès aux études, qui vous consolent, qui vous offrent des souvenirs inoubliables. D’aussi loin que je me souvienne, Jacqueline et Édouard ne mangeaient plus ensemble depuis longtemps, surtout depuis que mon père avait commencé à avoir de sérieux problèmes de santé. L’amiante est un poison. Son physique changea, se dégrada à la vitesse grand V.

Mon père, cet inconnu, qui n’en était pas un puisque nous nous voyions de temps à autre, principalement aux fêtes de Noël, mais un inconnu car jamais il ne m’écrivit, ne fût-ce qu’une carte postale ou une lettre, à l’inverse de ma mère qui m’en envoya une, un jour, le 17 juillet 1997.

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Escaudain, le 17 juillet 1997

Chers enfants,10

Je viens de recevoir votre carte, qui m’a fait beaucoup plaisir. En effet, l’affaire M.11 m’a brisé mon été, qui malgré tout pourrait être tranquille. Je suis toujours au bord du malaise, lorsque je la vois. Je suis ainsi faite, ne sachant pas me dominer. Elle m’énerve de plus en plus, n’admettant jamais la défaite. Bien sûr, lorsque j’ai rencontré cette grand-mère sur la place avec ce petit, j’aurais dû faire demi-tour. Je me suis attardée en disant qu’elle voulait le voir. C’est un scorpion très redoutable. Sa fille a bien des raisons pour renier sa mère. La nuit du 13 au 14, un violent orage s’est abattu sur Escaudain. J’ai entendu la chute de cette boule, rue Édouard Vaillant. J’ai appris la mort de madame Cauchy, 70 ans. Le faire-part était plein d’éloges sur sa carrière d’enseignante. Elle avait même reçu les palmes académiques. Te souviens-tu, Jean-Michel ? Son mari, l’un de tes premiers directeurs d’école, était armé d’un fusil12 lorsqu’il se promenait dans Roubaix. Elle s’est gonflée, madame Cauchy. La médecine a été impuissante. Joseph a été hospitalisé d’urgence avec les mêmes problèmes. Samedi, vers 12 h, Mariette va chez le coiffeur. Elle a pris deux rendez-vous. On verra l’oiseau13 comment il sera. Il faut dire que lorsqu’une femme est mal coiffée, elle paraît 10 ans de plus. Je me presse en vous écrivant pour pouvoir poster ma lettre, ce soir. Je vous quitte en vous embrassant bien fort.

Jacqueline.

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Je relis épisodiquement cette lettre précieusement rangée dans un dossier, comme l’une des saintes reliques d’une ère passée. Dans cette missive, on découvre que ma mère pouvait changer de sujet en un éclair. Entre les lignes, on devine qu’elle se sentait souvent agressée, écrasée par les autres, pour des raisons d’une futilité confondante. L’affaire M., qui n’en était pas une et qui n’en fut jamais une, est révélatrice du comportement asocial, proche de la paranoïa, de Jacqueline.

Au mois de mai 2018, au moment du rangement et du début du déménagement exténuant de la maison14 dont j’avais la nue-propriété, et que nous avions mise en vente au mois de janvier de la même année – compromis de vente signé trois mois plus tard et remise des clés à la nouvelle propriétaire devant notaire à la fin du mois de juillet –, je tombai par hasard, au milieu d’un désordre effarant, sur un bout de carton sur lequel ma mère, en 2015, avait écrit, d’une main hésitante, les phrases suivantes, révélatrices de son innocence enfantine. Les pleins et les déliés irréguliers de son écriture vacillante forment un ensemble de lettres cursives parfois illisibles. Par contre, l’absence de fautes me sidère, car ma mère, excepté les prospectus publicitaires qu’elle parcourait en diagonale, ne lisait pas. J’imagine qu’elle avait l’intention de se servir de ce brouillon pour rédiger une lettre officielle afin de l’expédier à qui de droit ; peut-être à la police ou au maire d’Escaudain :

 

De Madame Bartnicki Jacqueline, 40, rue Félicien Joly,

Escaudain, avril 2015.

Bonjour,

Je tiens à vous signaler que deux messieurs correctement vêtus et s’exprimant très bien se sont présentés à mon domicile, hier, avec un bouquet de roses artificielles, en déclarant que celui-ci concernait une vente pour les personnes âgées par des gens engagées par la mairie d’Escaudain. Croyant à ce mensonge, je suis donc allée chercher ma pochette avec une réserve d’argent conséquente pour acheter ce bouquet de roses. Puis, possédant des chatons magnifiques, l’un des deux voleurs15 m’a proposé de les voir. Au même moment, l’autre homme s’est emparé de ma pochette avec toute ma monnaie, mes 5 billets de 50 euros, un billet de 20 euros et aussi beaucoup de billets de 10 euros, que ma belle-fille m’avait laissés pour faire les courses. En tout, ils m’ont volé 500 euros ! Je possède donc ma pochette vide comme preuve et mise à la disposition de la police de Denain pour vérifier les empreintes. Avant la visite de ces intrus, j’ai appris qu’ils avaient agressé une dame très âgée, rue Danton. Le fils de cette dame a relevé le numéro de la plaque d’immatriculation de leur voiture, ce qui me rassure.

Salutations.

Madame Bartnicki Jacqueline.

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Mon père de sang : cette énigme déroutante. Écrire cet